LA GARDE DU POIGNARD.
Reading edition
KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.
PROLOGUE.
LES KORRIGANS.--375-529.
Le vieil Araïm.--Danse magique des Korrigans et des Dûs.--Le colporteur.--Le roi Hlod-Wig et ses crimes.--Sa femme Chrotechild.--La basilique des saints apôtres à Paris.--Bagaudes et Bagaudie.--Karadeuk, favori du vieil Araïm, veut rencontrer les Korrigans.--Ce qu'il en advient.
Ils ont parfois la vie longue, les descendants du bon Joel, qui vivait en ces mêmes lieux, près les pierres sacrées de la forêt de Karnak, il y a cinq cent cinquante ans et plus.
Oui, ils ont parfois la vie longue, les descendants du bon Joel, puisque moi, qui aujourd'hui écris ceci dans ma soixante-dix-septième année, j'ai vu mourir, il y a cinquante-six ans, mon grand-père Gildas, alors âgé de quatre-vingt-seize ans... après avoir écrit dans sa première jeunesse, sur notre légende, les dernières lignes tracées avant celles-ci.
Mon grand-père Gildas a vu mourir son fils Goridek (mon père); j'avais dix ans lorsque je l'ai perdu; neuf ans après, mon aïeul est mort... Plus tard, je me suis marié; j'ai survécu à ma femme Martha, et j'ai vu mon fils Jocelyn devenir père à son tour: il a aujourd'hui une fille et deux garçons; la fille s'appelle Roselyk; elle a dix-huit ans; l'aîné des garçons, Kervan, a trois ans de plus que sa soeur; le plus jeune, Karadeuk, mon favori, a dix-sept ans.
Lorsque tu liras ceci, mon fils Jocelyn, tu diras sans doute:
«Pourquoi donc mon bisaïeul Gildas n'a-t-il écrit rien autre chose dans notre chronique que la date de la mort de son père Amaël? Pourquoi donc mon grand-père Goridek n'a-t-il rien écrit non plus? Pourquoi donc enfin mon père Araïm a-t-il attendu si tard... si tard... pour accomplir le voeu du bon Joel, notre ancêtre?»
A ceci, mon fils Jocelyn, je répondrai:
Ton bisaïeul Gildas avait l'horreur des écritoires et des parchemins; de plus, ainsi que son père Amaël, il avait coutume de remettre toujours au lendemain ce qu'il pouvait se dispenser de faire le jour. Sa vie de laboureur n'était d'ailleurs ni moins paisible, ni moins laborieuse que celle de nos pères. Depuis la descendance de Scanvoch, revenu au berceau de notre famille, après qu'un grand nombre de nos générations en avaient été éloignées par les dures vicissitudes de la conquête romaine et de l'esclavage antique, ton bisaïeul Gildas disait d'habitude à mon père:
«J'aurai toujours le temps d'ajouter quelques lignes à notre légende; et puis, il me paraît (et c'est sottise, je l'avoue,) qu'écrire: J'ai vécu, cela ressemble beaucoup à écrire: Je vais mourir... Or, moi, je suis si heureux, que je tiens à la vie ni moins ni plus que les huîtres de nos côtes tiennent à leurs rochers.»
Et voici comment, de demain en demain, ton bisaïeul Gildas est arrivé jusqu'à quatre-vingt-seize ans sans avoir augmenté d'un mot l'histoire de notre famille... Alors, se voyant mourir, il m'a dit:
--Mon enfant, tu écriras seulement ceci sur notre légende:
«Mon grand-père Gildas et mon père Goridek (puisque j'ai survécu à mon fils) ont vécu dans notre maison, calmes, heureux, en bons laboureurs, fidèles à l'amour de la vieille Gaule et à la foi de leurs pères, bénissant Hésus de les avoir fait naître et mourir au fond de la Bretagne, seule province où depuis tant d'années l'on n'aie presque jamais ressenti les secousses qui ébranlent le reste de la Gaule, car ces agitations viennent mourir aux frontières impénétrables de l'Armorique bretonne, comme les vagues furieuses de notre Océan viennent se briser au pied de nos rocs de granit.»
Or, mon fils Jocelyn, voici pourquoi ni ton aïeul, ni son fils Goridek, mort avant son père, n'ont pas écrit un mot sur nos parchemins.
«--Et pourquoi,--diras-tu,--vous, Araïm, vous, mon père, si vieux déjà, ayant fils et petit-fils, pourquoi avez-vous payé si tard votre tribut à notre chronique?»
--Il y a deux raisons à ce retard, mon fils Jocelyn: la première est que je n'avais pas assez à dire, la seconde est que j'aurais eu trop à dire.
«--Bon,--penseras-tu en lisant ceci,--le vieux Araïm a trop attendu pour écrire... Hélas! le grand âge a troublé la raison du digne homme; ne dit-il pas avoir à la fois trop et trop peu à raconter? est-ce raisonnable? S'il a trop, il a assez... s'il n'a pas assez, il n'a point trop...»
--Attends un peu, mon garçon... ne te hâte pas de croire que le bon grand-père tombe en enfance... Or, voilà comment j'ai à la fois trop et point assez à écrire ici.
En ce qui touche ma vie à moi, vieux laboureur, je n'ai pas, non plus que nos aïeux, depuis Scanvoch, assez à raconter; car, en vérité, voyez un peu l'intéressant et beau récit:
D'autre part, en sera-t-elle plus fière, quand je lui dirai: Ce qui fait ma fierté, à moi, c'est de penser qu'il n'y a point de plus fin laboureur que mon fils Jocelyn, de meilleure ménagère que sa femme Madalèn, de plus douce créature que ma petite-fille Roselyk, de plus beaux et de plus hardis garçons que mes petits-fils Kervan et Karadeuk; celui-ci surtout, le dernier né, mon favori, un vrai démon de gentillesse et de courage... Il faut le voir, à dix-sept ans, dompter les poulains sauvages de nos prairies, plonger dans la mer comme un poisson, ne pas perdre une flèche sur dix lorsqu'il tire au vol des corbeaux de mer sur la grève pendant la tempête... et quand il vous manie le pèn-bas, notre terrible bâton breton... voire cinq ou six soldats, armés de lances ou d'épées, auraient plus de horions que de plaisir s'ils s'y frottaient, au pèn-bas de mon Karadeuk... Il est si robuste, si agile, si dextre! et puis si beau, avec ses cheveux blonds coupés en rond, tombant sur le col de sa saie gauloise; ses yeux bleus de mer et ses bonnes joues hâlées par l'air des champs et l'air marin!...
Non, par les glorieux os du vieux Joel! non, il ne pouvait être plus fier de ses trois fils: Guilhern, le laboureur; Mikaël, l'armurier; Albinik, le marin; et de sa douce fille Hêna, la vierge de l'île de Sên, île aujourd'hui déserte, qu'en ce moment, à travers ma fenêtre, je vois là-bas, là-bas... en haute mer, noyée dans la brume... Non, le bon Joel ne pouvait être plus fier de sa famille que moi, le vieil Araïm, je ne suis fier de mes petits-enfants!... Mais ses fils, à lui, ont vaillamment combattu ou sont morts pour la liberté; mais sa fille Hêna, dont le saint et doux nom a été jusqu'à aujourd'hui chanté de siècle en siècle, a offert vaillamment sa vie à Hésus pour le salut de la patrie, tandis que les enfants de mon fils mourront ici, obscurs comme leur père, dans ce coin de la Gaule; libres du moins ils mourront, puisque les Franks barbares, deux fois venus jusqu'aux frontières de notre Bretagne, n'ont osé y pénétrer: nos épaisses forêts, nos marais sans fonds, nos rochers inaccessibles, et nos rudes hommes, soulevés en armes à la voix toujours aimée de nos druides chrétiens ou non chrétiens, ont fait reculer ces féroces pillards, maîtres pourtant de nos autres provinces depuis près de quinze ans.
Hélas! elles se sont enfin réalisées après deux siècles, les sinistres divinations de la soeur de lait de notre aïeul Scanvoch. Victoria la Grande ne l'a que trop justement prédit... les Franks ont depuis longtemps conquis et asservi la Gaule, moins notre Armorique, grâce aux dieux...
Voilà pourquoi le vieux Araïm pensait que, comme père et comme Breton, son obscur bonheur ne méritait pas d'être relaté dans notre chronique, et qu'il avait, hélas! trop à écrire comme Gaulois... N'est-ce point trop, que d'écrire la défaite, la honte, l'esclavage de notre patrie commune, quoique nous soyons ici à l'abri des malheurs qui écrasent ailleurs nos frères?
«--Alors,--diras-tu, mon fils Jocelyn,--puisque le vieil Araïm a trop et pas assez à écrire dans cette légende, pourquoi avoir commencé ce récit plutôt aujourd'hui qu'hier ou demain?»
Voici ma réponse, mon fils: Lis le récit suivant, que j'écris en ce moment, à la tombée de ce jour d'hiver, pendant que toi, ta femme et tes enfants, vous vous préparez à la veillée dans la grande salle de la métairie, attendant le retour de mon favori Karadeuk, parti à la chasse au point du jour pour rapporter une pièce de venaison... Lis ce récit, il te rappellera la soirée d'hier, mon fils Jocelyn, et t'apprendra aussi ce que tu ignores... et ensuite tu ne diras plus:
«--Pourquoi le bonhomme Araïm a-t-il écrit ceci aujourd'hui plutôt qu'hier ou demain.»
La neige et le givre de janvier tombent par rafales, le vent siffle, la mer gronde au loin et se brise jusque sur les pierres sacrées de Karnak... Il est quatre heures, pourtant voici déjà la nuit: le bétail affouragé est renfermé dans les chaudes étables; les portes de la cour de la métairie sont closes, de peur des loups rôdeurs; un grand feu flambe au foyer de la salle; le vieux Araïm est assis dans son siége à bras, au coin de la cheminée, son grand chien fauve, à tête blanchie par l'âge, étendu à ses pieds... le bonhomme travaille à un filet pour la pêche; son fils Jocelyn charonne un manche de charrue; Kervan ajuste des attèles neuves à un joug; Karadeuk aiguise sur une pierre de grès la pointe de ses flèches: la tempête durera jusqu'au matin et davantage, car le soleil s'est couché tout rouge derrière de gros nuages noirs qui enveloppaient l'île de Sên comme un brouillard. Or, quand le soleil se couche ainsi, et que le vent souffle de l'ouest, la tempête dure deux, trois, et parfois quatre ou cinq jours. Le lendemain matin Karadeuk ira donc tirer des corbeaux de mer sur la grève, quand ils raseront de leurs fortes ailes les vagues en furie... C'est le plaisir de ce garçon; il est si adroit, mon petit-fils Karadeuk, il est si bon archer, mon favori... Pendant qu'il affûte ses flèches, sa mère et sa soeur Roselyk vont activement de ça, de là, préparant la table et les mets pour le repas du soir.
La mer gronde au loin comme un tonnerre, le vent souffle à ébranler la maison, le givre tombe dans la cheminée. Gronde, tempête! souffle, vent de mer! tombe, givre et neige! Oh! qu'il fait bon, qu'il fait bon d'entendre rugir cet ouragan, chargé de frimas, lorsqu'en famille on est joyeusement réuni dans sa maison autour d'un foyer flambant!
Et puis, les jeunes garçons et leurs soeurs disent à demi-voix de ces choses qui les font à la fois frissonner et sourire; car, en vérité, depuis cent ans, on dirait que tous les lutins et toutes les fées de la Gaule se sont réfugiés en Bretagne... N'est-ce pas encore un plaisir que d'ouïr à la veillée, durant la tempête, ces merveilles, auxquelles on croit toujours un peu quand on ne les a point vues, et bien plus encore quand on les a vues?
Et voici ce qu'ils se disaient, ces enfants, mon petit-fils Kervan commence en secouant la tête:
--Un voyageur égaré qui passerait cette nuit près la caverne de Penmarch entendrait, plus qu'il ne le voudrait, résonner les marteaux...
--Oui, les marteaux qui tombent en mesure, pendant que ces marteleurs du diable chantent leur chanson, dont le refrain est toujours: Un, deux, trois, quatre, cinq, six, lundi, mardi, mercredi...
--Bien heureux encore est le voyageur, si les petits Dûs, quittant leurs marteaux de faux monnayeurs pour la danse, ne le forcent pas à se mêler à leur ronde, jusqu'à ce que pour lui mort s'ensuive...
--Quels dangereux démons pourtant, que ces nains, hauts de deux pieds... Il me semble les voir, avec leur figure vieillotte et ratatinée, leurs griffes de chat, leurs pieds de bouc et leurs yeux flamboyants: c'est à frissonner... rien que d'y penser...
--Prends garde, Roselyk, en voici un sous la huche... prends garde...
--Que tu es imprudent de rire ainsi des Dûs, mon frère Karadeuk! ils sont vindicatifs... je suis toute tremblante... j'ai failli laisser tomber ce plat...
--Moi, si je rencontrais une bande de ces petits bons hommes, je vous en prendrais deux ou trois paires que je lierais par les pattes comme des chevreaux... et en route pour quelque fondrière bien profonde...
--Oh! toi, Karadeuk, tu n'as peur de rien...
--Il faut rendre justice aux petits Dûs, s'ils font de la fausse monnaie dans les cavernes de Pen-March, on les dit très-bons maréchaux et sans pareils pour la ferrure des chevaux.
--Oui... fiez-vous-y; dès qu'un cheval a été ferré par l'un de ces nains du diable, il jette du feu par les naseaux, et de courir... de courir sans plus jamais s'arrêter... ni jour ni nuit; voyez un peu la figure de son cavalier!
--Mes enfants, quelle tempête! quelle nuit!
--Certes, moi, j'ai grand'peur des petits Dûs noirs, velus, griffus, avec leur bourse de fausse monnaie à la ceinture, et leur marteau de forgeron sur l'épaule; mais j'aurais plus grand'peur encore de rencontrer au bord d'une fontaine solitaire une Korrigan, haute de deux pieds, peignant ses blonds cheveux, dont elles sont si glorieuses en se mirant dans l'eau claire.
--Quoi! peur de ces jolies petites fées, mon frère Kervan! moi, au contraire, souvent j'ai tâché d'en rencontrer. On assure qu'elles se rassemblent à la fontaine de Lyrwac'h-Hèn, au plus épais du grand bois de chênes qui ombragent un dolmen... trois fois j'y suis allé... trois fois je n'ai rien vu...
--Heureusement pour toi tu n'as rien vu, Karadeuk; Caron dit que c'est toujours près des pierres sacrées que se réunissent les Korrigans pour leurs danses nocturnes: malheur à qui les rencontre...
--Il paraît qu'elles sont fort curieuses de musique, et qu'elles chantent comme des rossignols.
--Et qu'elles sont gourmandes?
--Les Korrigans, gourmandes?
--Et que mangent-elles sur leur nappe d'un blanc de neige, les Korrigans? le sais-tu, Karadeuk, toi qui les aimes tant?
--Chères petites! leur corps rose et transparent, à peine haut de deux pieds, n'est pas gros à nourrir... Ma soeur Roselyk les dit gourmandes... Que mangent-elles donc? le suc des fleurs de nuit, servies sur des feuilles d'herbe d'or?
--Celle-là même.
--Et que boivent-elles, les Korrigans?
--La rosée des nuits dans la coquille azurée des oeufs du roitelet... voyez-vous les ivrognesses? Mais au moindre bruit humain... tout s'évanouit, et elles disparaissent dans la fontaine pour retourner au fond de l'onde, dans leur palais de cristal et de corail... c'est afin de pouvoir se sauver ainsi qu'elles restent toujours au bord des eaux. Ô gentilles naines... belles petites fées... ne vous verrai-je donc jamais! je donnerais dix ans, vingt ans de ma vie pour rencontrer une Korrigan!...
--Karadeuk, ne faites pas de ces voeux impies par une pareille nuit de tempête... cela porte malheur... jamais je n'ai entendu la mer en furie gronder ainsi... c'est comme un tonnerre...
--Ma bonne mère, je braverais nuit, tempête et tonnerre pour voir une Korrigan...
--Taisez-vous, méchant enfant... vous m'effrayez... ne parlez pas ainsi... c'est tenter Dieu!
--Quel aventureux et hardi garçon tu fais, mon petit-fils...
--Grand-père, blâmez donc aussi mon frère Karadeuk, au lieu de l'encourager dans ses désirs périlleux... Ne savez-vous pas...
--Quoi! ma blonde Roselyk?
--Hélas! grand-père, les Korrigans volent les enfants des pauvres femmes, et mettent à leur place de petits monstres; la chanson le dit.
--Voyons la chanson, ma Roselyk.
--La voici, grand-père:
«--Mary, la belle, est bien affligée; elle a perdu son petit Laoïk; la Korrigan l'a emporté.
»--En allant à la fontaine puiser de l'eau, je laissai mon Laoïk dans son berceau; quand je revins à la maison, il était bien loin.
»--Et à sa place la Korrigan avait mis ce monstre; sa face est aussi rousse que celle d'un crapaud; il égratigne, il mord sans dire mot.
»--Et toujours il demande à téter, et il a sept ans passés, et il demande encore à téter.
»--Mary, la belle, est bien affligée; elle a perdu son petit Laoïk; la Korrigan l'a emporté[E].»
--Telle est la chanson, grand-père. Maintenant, mon frère Karadeuk voudra-t-il rencontrer ces méchantes Korrigans, ces voleuses d'enfants?
--Qu'as-tu à répondre pour défendre tes fées, Karadeuk, mon favori?
--Grand-père, ma gentille soeur Roselyk a été abusée par de mauvaises langues; toutes les mères qui ont de laids marmots crient qu'elles avaient un ange au berceau, et que les Korrigans ont mis en place un petit monstre!
--Bien trouvé, mon favori!
--Je soutiens, moi, que les Korrigans sont avenantes et serviables... Vous savez bien, grand-père, le vallon de l'Hellè?
--Oui, mon intrépide.
--Il y avait autrefois les plus beaux foins du monde dans ce vallon...
--C'est la vérité: Foin de l'Hellè, foin parfumé, dit le proverbe.
--Or, c'était grâce aux Korrigans...
--Vraiment! conte-moi ça...
--Le temps de la fauchaison et de la fenaison venu, elles arrivaient sur la cime des rochers du vallon pour veiller sur les prés... S'ils avaient, pendant le jour, trop séché, les Korrigans y faisaient tomber une abondante rosée... Si le foin était coupé, elles éloignaient les nuées qui auraient pu gâter la fenaison... Un sot et méchant évêque voulut chasser ces bonnes petites fées si serviables; il fit, à la tombée du jour, allumer un grand feu de bruyère sur les rochers; puis, quand ils furent très-chauds, on balaya la cendre... La nuit venue, les Korrigans ne se doutant de rien, arrivent pour veiller à la fenaison; mais aussitôt elles se brûlent leurs petits pieds sur la roche ardente... Alors elles se sont écriées en pleurant: Oh! méchant monde! oh! méchant monde!... Et depuis, elles ne sont plus jamais revenues, et aussi depuis, le foin a toujours été pourri par la pluie ou desséché par le soleil dans le vallon de l'Hellè... Voilà ce que c'est que de faire du mal aux petites Korrigans... Non, je ne mourrai pas content si je n'en ai rencontré une...
--Mes enfants, mes enfants, ne croyez pas à ces magies, et surtout ne désirez pas en être témoins, cela porte malheur...
--Quoi, mère, parce que je désire voir une Korrigan, il m'arriverait malheur... quel malheur?
--Hésus le sait, méchant enfant... car vos paroles me serrent le coeur...
--Quelle tempête! quelle tempête! la maison en tremble...
--Et c'est par une nuit pareille que ce méchant enfant ose dire qu'il donnerait sa vie pour voir des Korrigans...
--Femme, cette alarme est faiblesse.
--Les mères sont faibles et craintives, Jocelyn... Il ne faut pas tenter Dieu...
Le vieil Araïm cesse un moment de travailler à son filet; sa tête se baisse sur sa poitrine... il rêve.
--Qu'avez-vous, mon père, que vous voici tout pensif? Croyez-vous, comme Madalèn, qu'un malheur menace Karadeuk, parce que, par une nuit de tempête, il a voulu voir une Korrigan?
--Je pense, non point aux fées, mais à la nuit de tempête, Jocelyn... Je t'ai lu, ainsi qu'à tes enfants, les récits de notre aïeul Joel, qui vivait il y a cinq cents et tant d'années, sinon dans cette maison, du moins dans ces lieux où nous sommes.
--Oui, mon père.
--Sais-tu à quoi je suis là songeant?
--A quoi donc, grand-père?
--A quoi? dis-tu, mon Karadeuk, mon adroit archer? Je songeais que par un pareil jour de tempête, le bon Joel et son fils, avides de récits, comme de curieux Gaulois qu'ils étaient...
--Ont fait ce bon tour d'arrêter un voyageur dans la cavée du Chraig'h (j'y suis encore passé ce matin, dit Kervan); puis ils ont garrotté cet étranger, et l'ont amené à la maison pour l'entendre raconter...
--Et ce voyageur, c'était le chef des cent vallées... un martyr! un héros!...
--Oh! oh! comme tes yeux brillent en parlant ainsi, Karadeuk, mon favori...
--S'ils brillent, grand-père, c'est qu'ils sont humides... Quand j'entends parler du chef des cent vallées, les larmes me viennent aux yeux...
--Qu'est-ce que cela, mon père? Voyez donc, votre vieil Erer gronde entre ses dents et dresse les oreilles.
--Grand-père, entendez-vous aboyer les chiens de garde?
--Il faut qu'il se passe quelque chose au dehors de la maison...
--Hélas! si les dieux veulent punir mon fils de son désir audacieux, leur colère ne se fait pas attendre... Karadeuk, venez, venez près de moi, méchant enfant...
--Quoi! Madalèn... te voici pleurant et embrassant ton fils, comme si quelque malheur le menaçait... Allons, chère femme, plus de raison.
--N'entends-tu pas les aboiements redoublés des chiens au dehors? Tiens, voici Erer qui court en grondant vers la porte... Je vous dis qu'il se passe quelque chose de sinistre autour de la maison...
--Ne crains rien, mère, c'est un loup qui rôde... A moi mon arc!
--Karadeuk, ne bougez pas... Non, moi, votre mère, je vous le défends...
--Ma chère fille, ne tremblez pas ainsi pour votre fils, ni toi non plus pour ton frère, ma douce Roselyk... Peut-être vaut-il mieux ne point braver les lutins et les fées en une nuit de tempête, mais vos craintes son vaines... D'abord ce n'est pas un loup qui rôde au dehors; il y a longtemps que le vieux Erer mordrait les ais de la porte pour aller recevoir ce mauvais hôte...
--Mon père a raison... c'est peut-être un étranger égaré.
--Viens, Kervan, viens, mon frère, allons à la porte de la cour voir ce que c'est...
--Mon fils, restez près de moi...
--Mais, ma mère, je ne peux laisser mon frère Kervan aller seul.
--Écoutez... écoutez... il me semble entendre, au milieu du vent, une voix appeler ou crier...
--Hélas! ma bonne mère, un malheur menace notre maison... vous l'avez dit...
--Roselyk, mon enfant, n'augmente pas ainsi la frayeur de ta mère... Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un voyageur appelle du dehors pour qu'on lui ouvre la porte...
--Ces cris n'ont rien d'humain... je me sens glacée de frayeur...
--Viens avec moi, Kervan, puisque ta mère veut garder Karadeuk auprès d'elle... Quoique le pays soit tranquille, donne-moi mon pèn-bas, et prends le tien, mon garçon.
--Mon mari, mon fils, je vous en conjure, ne sortez pas...
--Chère femme... Et si un étranger est au dehors par un temps pareil... viens, Kervan...
--Hélas! je vous le dis... les cris que j'ai entendus n'avaient rien d'humain... Kervan! Jocelyn!... Ils ne m'écoutent pas... les voilà partis...
--Mon père et mon frère vont au danger, s'il y en a, et moi je reste ici...
--Ne frappez pas ainsi du pied, méchant enfant! Peut-être êtes vous cause de tout le mal, avec vos voeux impies...
--Calmez-vous, Madalèn... et vous, mon favori, ne prenez point, s'il vous plaît, de ces airs de poulain sauvage regimbant contre ses entraves, et, sans murmurer, obéissez à votre mère...
--J'entends des pas... on approche... Oh! grand-père!...
--Eh bien, ma douce Roselyk, pourquoi trembler? quoi d'effrayant dans ces pas qui s'approchent? Bon, voici maintenant au dehors de grands éclats de rire... Êtes-vous rassurée, Madalèn?
--Des éclats de rire... pendant une pareille nuit!
--Sont très-effrayants, n'est-ce pas, Roselyk, surtout lorsque les rieurs sont ton père et ton frère? Tiens, les voici. Eh bien, mes enfants, pourquoi si joyeux?
--Ce malheur, qui menaçait la maison...
--Ces cris, qui n'avaient rien d'humain...
--Achevez donc, avec vos rires... Voire! le père est aussi fou que le fils... Parlerez-vous enfin?
--Ce grand malheur, c'est un pauvre colporteur égaré...
--Cette voix surhumaine, c'était la sienne...
Et le père et le fils de rire, il faut l'avouer, comme gens enchantés d'être rassurés. La mère, pourtant, toujours inquiète, ne riait point; mais les jeunes garçons, mais la jeune fille, mais Jocelyn lui-même, tous de s'écrier joyeux:
--Un colporteur! un colporteur!...
--Il a des rubans jolis et de fines aiguilles.
--Des fers pour les flèches, des cordes pour les arcs.
(Qui peut parler ainsi, sinon Karadeuk, mon favori, l'adroit archer.)
--Des ciseaux pour tondre les brebis.
--Des hameçons pour la pêche, puisqu'il vient sur la côte.
--Et il nous racontera ce qu'il sait des contrées lointaines, s'il vient de loin.
--Où est-il donc? où est-il donc, ce bon colporteur qu'Hésus nous envoie par cette longue veillée d'hiver?
--Quel bonheur de voir en détail toutes ses marchandises!
--Où est-il donc? où est-il donc?
--Il secoue sous le porche les frimas dont il est couvert.
--Bonne mère, tel est donc le malheur qui nous menaçait parce que je désire voir une Korrigan?
--Taisez-vous, mon fils... demain est à Dieu!
--Voici le colporteur! le voici...
C'était lui... Il secoua au seuil de la porte ses bottines de voyage, si couvertes de neige, qu'il semblait porter des chaussons blancs. Homme robuste, d'ailleurs, trapu, carré, dans la force de l'âge, à l'air jovial, ouvert et déterminé. Madalèn, toujours inquiète, ne le quittait point des yeux, et par deux fois elle fit signe à son fils de revenir à ses côtés; le colporteur, relevant le capuchon de son épaisse casaque où miroitait le givre, se débarrassa de sa balle, lourd fardeau qui semblait léger pour ses fortes épaules; puis, ôtant son bonnet de laine, il s'avança vers Araïm, le plus vieux de la maisonnée:
--Longue vie et heureux jours aux gens hospitaliers! c'est le voeu que fait pour toi et ta famille Hêvin, le colporteur. Je suis Breton; je m'en allais à Falgoët, lorsque la nuit et la tempête m'ont surpris sur la côte; j'ai vu au loin la lumière de cette demeure, je suis venu, j'ai appelé, l'on m'a ouvert... Encore une fois, merci aux gens hospitaliers...
--Madalèn, qu'avez-vous à rêver ainsi, pensive et triste? la bonne figure et les bonnes paroles de ce colporteur ne vous rassurent-elles pas? lui croyez-vous une Korrigan dans sa manche?
--Mon père, demain appartient à Dieu... Je me sens plus chagrine encore depuis l'entrée de cet étranger.
--Plus bas, parlez plus bas encore, chère fille; ce pauvre homme pourrait vous entendre et se chagriner... Ah! ces mères! ces mères!
Et s'adressant à l'étranger:
--Approche-toi du feu, brave porte-balle; la nuit est rude. Karadeuk, en attendant le souper, un pot d'hydromel pour notre hôte.
--J'accepte, bon vieux père... le feu réchauffera le dehors, l'hydromel le dedans.
--Tu me parais un joyeux routier?
--C'est la vérité; la joie est ma compagne: si long, si rude que soit mon chemin, elle ne se lasse pas de me suivre.
--Tiens, bois...
--Salut à vous, bonne mère et douce fille, salut à vous tous... Et faisant claquer sa langue contre son palais:
--Jamais je n'ai bu meilleur hydromel. L'hospitalité cordiale rend les meilleurs breuvages... meilleurs.
--Donc, mon joyeux routier, tu viens de loin?
--Parles-tu de ma journée d'aujourd'hui ou du commencement de mon voyage?
--Oui, du commencement de ton voyage.
--Il y a deux mois, je suis parti de Paris.
--De Paris?
--Cela t'étonne, bon vieux père?
--Quoi! en ces temps-ci, traverser la moitié de la Gaule, envahie par ces Franks maudits!
--Je suis un vieux routier; je parcours en tous sens la Gaule depuis vingt ans... Le grand chemin est-il hasardeux? je prends le sentier; la plaine périlleuse? je prends la montagne; le jour chanceux? je marche de nuit.
--Et tu n'as pas été cent fois dévalisé par ces pillards franks?
--Je suis un vieux routier, te dis-je; aussi, avant d'entrer en Bretagne, j'endossais bravement une robe de prêtre, et sur ma balle était peinte une croix avec les flammes rouges de l'enfer. Ces larrons franks, aussi féroces que stupides, craignent le diable, dont les évêques leur font peur pour partager avec eux les dépouilles de la Gaule; ils n'osaient m'attaquer, me prenant pour un prêtre.
--Allons, voici le souper prêt... à table,--dit le vieil Araïm; et, s'adressant tout bas à la femme de son fils, toujours pensive et triste:
--Qu'avez-vous donc, Madalèn?... Songez-vous encore aux Korrigans?...
--Cet étranger, qui revêt la robe du prêtre sans être prêtre, portera malheur à notre maison... La tempête semble redoubler de fureur depuis qu'il est entré ici...
Rassurer le coeur d'une mère est impossible: le grand-père n'y tâcha plus. On s'attable, on boit, on mange; le colporteur boit et mange en homme à qui la route a donné grand appétit. Les mâchoires ont joué, les langues démangent, celle du grand-père lui démange non moins qu'aux autres; on n'a pas tous les jours pour la veillée un colporteur venant de Paris.
--Et que se passe-t-il à Paris, brave porte-balle?
--Ce que j'ai vu de plus satisfaisant dans cette ville, c'est la mise en terre du roi de ces Franks maudits!
--Ah! il est mort, leur roi!...
--Il y a plus de deux mois... le 25 novembre de l'an passé, de l'an 512 de l'Incarnation du Verbe, comme disent les évêques, qui ont béni et enterré ce meurtrier couronné, dont les os pourriront dans la basilique des saints apôtres de Paris.
--Ah! il est mort, le roi des Franks!... Comment s'appelait-il?
--Un nom du diable! Il se nommait Hlode-Wig.
--Il y a de quoi étrangler en le prononçant... Tu dis...
--Assez, ami porte-balle... Foin de ces noms sauvages! ceux qui les portent en sont dignes, sans doute?...
--Juges-en par le défunt roi Clovis... et sa race promet encore de renchérir sur lui... Figure-toi, réunies chez ce monstre, que saint Rémi a baptisé fils de l'Église catholique, figure-toi la ruse du renard, jointe à la lâche férocité du loup... Te nombrer les meurtres qu'il a commis à coups de couteau ou à coups de hache, serait trop long... je te citerai les plus saillants... Un vieux chef frank, un boiteux, nommé Sigebert, était roi de Cologne... Voici comment ces bandits se font rois: ils pillent, ils ravagent une province à la tête de leur bande, massacrent ou vendent, comme bétail, hommes, femmes, enfants, réduisent les autres habitants en esclavage: et puis ils disent: «Nous sommes rois d'ici.» Les évêques répètent: «Oui, nos amis les Franks sont rois d'ici; nous les baptisons au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit... Obéissez-leur, peuple des Gaules, ou nous vous damnons...»
--Et il ne s'est pas trouvé un homme, un homme! pour planter un poignard dans la poitrine de ce roi?
--Karadeuk, mon favori, ne vous échauffez pas de la sorte. Grâce aux dieux, ce Clovis est mort; c'est toujours celui-là de moins. Continue, brave porte-balle.
--Donc, ce Sigebert le Boiteux était roi de Cologne; il avait un fils. Clovis lui dit: «Ton père est vieux... tue-le, tu hériteras de lui.» Le fils, en vrai Frank, trouve le conseil bon, et tue son père. Que fait Clovis? il tue à son tour le parricide et s'empare du royaume de Cologne.
--Vous frissonnez, mes enfants? je te crois... Tels sont donc ces nouveaux rois de la Gaule!
--Quoi! vous frissonnez déjà, mes hôtes? c'est trop tôt, attendez. Peu de temps après ce meurtre, Clovis égorge, de sa main, deux de ses proches parents, le père et le fils, nommés Chararic, et il les dépouille de ce qu'ils avaient eux-mêmes pillé en Gaule... Mais voici qui vaut mieux: Clovis combattait un autre bandit de sa royale famille, nommé Ragnacaire; il fait confectionner des colliers et des baudriers de faux or, les envoie par un de ses affidés aux leudes, compagnons de guerre de Ragnacaire, leur demandant en retour de ce présent de lui livrer leur chef et son fils. Le marché conclu, les deux Ragnacaire sont livrés, à Clovis. Ce grand roi les abat à coups de hache comme boeufs en boucherie, après avoir ainsi larronné les leudes, ses complices, en payant leur trahison avec de faux or.
--Et les évêques chrétiens prêchent au peuple la soumission à de pareils monstres?
--Certes, puisque les crimes de ces monstres sont la source des richesses de l'Église! Songez-y donc, bon vieux père, les meurtres, les fratricides, les parricides, les incestes des rois et des seigneurs franks rapportent plus de sous d'or à ces gras fainéants d'évêques, que vos terres, fécondées par votre dur travail quotidien, honnêtes laboureurs, ne vous rapportent de deniers. Mais, écoutez le dernier tour du pieux roi Clovis... Il avait ainsi égorgé ou fait massacrer tous ses parents; un jour il rassemble son entourage, et dit en gémissant: «Malheureux que je suis! resté seul comme un voyageur au milieu des étrangers, je n'ai plus de parents pour me secourir si l'adversité venait.»
--Il se repent enfin de ses meurtres... c'est la moindre des punitions qui l'attendent.
--Se repentir! lui, Clovis? bien sot il eût été, bon vieux père... est-ce que les prêtres ne le délivraient point du souci des remords, moyennant belles livres d'or et d'argent?
--Alors, pourquoi disait-il ces paroles: «Malheureux que je suis! resté seul sans parents pour me secourir si l'adversité venait?»
--Pourquoi? autre ruse sanglante, car «ce n'était point que Clovis s'affligeât de la mort de ses parents qu'il avait fait égorger... non, il parlait ainsi par ruse, afin de savoir s'il avait encore là quelque parent, afin de le tuer...»
--Et il ne s'est pas trouvé un homme, un homme! pour planter un poignard dans le coeur de ce monstre!...
--Taisez-vous, méchant enfant; voici la seconde fois que vous prononcez ces paroles de meurtre et de vengeance... Vous ne savez qu'imaginer pour m'effrayer.
--Ma chère femme, notre fils Karadeuk est indigné, comme nous tous, des crimes de ce roi frank... Par les os de nos pères! moi qui ne suis pas aventureux, je dis: Oui, c'est une honte pour la Gaule qu'un pareil monstre ait, pendant quatorze ans, régné sur notre pays... moins notre Bretagne, heureusement.
--Et moi, qui dans mon métier de colporteur ai parcouru la Gaule d'un bout à l'autre, et vu ses misères et son sanglant esclavage, je dis que ceux-là, qu'il faut aussi poursuivre d'une haine implacable, ce sont les évêques!... N'ont-ils pas appelé les Franks en Gaule? n'ont-ils pas baptisé ce meurtrier couronné fils de l'Église de Rome? n'ont-ils pas songé à béatifier ce monstre sous l'appellation de saint Clovis? n'ont-ils pas dit, eux, Gaulois, en parlant de ce pillard, de cet égorgeur: «Le roi Clovis, qui confessa L'INDIVISIBLE TRINITÉ, dompte les hérétiques PAR L'APPUI QU'ELLE LUI PRÈTE, et étend son pouvoir sur toute la Gaule?» N'ont-ils pas dit, eux, prêtres du Christ, en parlant des meurtres, des fratricides de ce roi: «Chaque jour Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa main, et étendait son royaume, parce qu'il MARCHAIT AVEC UN COEUR PUR devant lui, et faisait ce qui était agréable AUX YEUX DU SEIGNEUR?»
--Dieux du ciel! est-ce folie, monstruosité ou lâche terreur chez ces prêtres? je ne sais, mais cela épouvante...
--Ah! trafiquer ainsi du plus pur sang de la Gaule... infâmes évêques! pauvre pays!
--Tenez, bon père, si vous aviez, comme moi, traversé ces contrées jadis si florissantes, ravagées, incendiées par les Franks... si vous aviez vu ces bandes d'hommes, de femmes, d'enfants, garrottés deux à deux, marchant parmi le bétail et les chariots remplis de butin de toute sorte, que ces barbares poussaient devant eux, lorsqu'ils ont eu conquis le pays d'Amiens, où je passais alors... le coeur, comme à moi, vous eût saigné...
--Ces pauvres esclaves, ces femmes, ces enfants, où les conduisaient-ils?
--Hélas! bonne mère, ils les conduisaient sur les bords du Rhin, où les Franks tiennent un grand marché de chair gauloise; tous les barbares de la Germanie, qui n'ont pas fait irruption dans notre malheureux pays, viennent là s'approvisionner d'esclaves de notre race, hommes, femmes, enfants...
--Et ceux qui restent en Gaule?
--Tous les hommes des campagnes, esclaves aussi, cultivent, sous le bâton des Franks, les champs paternels que le roi Clovis a autrefois partagés avec ses leudes, ses anciens compagnons de pillage et de massacre, qu'il a faits depuis ducs, marquis, comtes en notre pays... Mais il reste heureusement encore quelques gouttes de sang généreux dans les veines de la vieille Gaule; et si le règne des Franks et des évêques doit durer, ils ne jouiront pas du moins en paix de leur conquête...
--Que veux-tu dire?
--Avez-vous entendu parler de la Bagaudie?
--Oui, plusieurs fois... Mon grand-père m'a dit que peu d'années après la mort de Victoria la Grande...
--L'auguste mère des camps?
--Son nom est parvenu jusqu'à toi, brave porte-balle?
--Quel Gaulois ne prononce avec respect le nom de cette héroïne, quoiqu'elle soit morte depuis plus de deux siècles... A-t-on oublié les noms bien plus anciens encore de Sacrovir, de Civilis, de Vindex, du chef des cent vallées?...
--Prends garde... en prononçant ces noms glorieux, tu vas faire étinceler les yeux de mon favori Karadeuk, qui s'opiniâtre à regretter qu'il ne se soit pas trouvé un homme capable de planter un poignard dans le ventre de ce monstre de Clovis!
--Ton petit-fils parle en hardi garçon; il n'est pas seul à penser ainsi, car si Clovis a laissé quatre fils dignes de sa race, la Bagaudie renaît...
fin du troisième volume.
NOTES.
CHAPITRE II.
PROLOGUE.
(Les Korrigans.)
fin des notes du troisième volume.
TABLE DU TROISIÈME VOLUME.
LA CROIX D'ARGENT, OU LE CHARPENTIER DE NAZARETH. (De l'an 10 à 130 de l'ère chrétienne.) Chap. V. Évasion de Geneviève.--Le jardin des Oliviers.--Banaïas.--Le tribunal de Caïphe.--La maison de Ponce-Pilate.--Le prétoire.--Les soldats romains.--Le roi des Juifs.--La croix.--La Porte Judiciaire.--Le Golgotha.--Les deux larrons.--Les pharisiens.--Mort de Jésus.
L'AUTEUR AUX ABONNÉS.
L'ALOUETTE DU CASQUE, ou VICTORIA, LA MÈRE DES CAMPS. (De l'an 130 à l'an 395 de l'ère chrétienne.)
CHAP. Ier. Justin, Aurel, Ralf, descendants du brenn de la tribu de Karnak.--Scanvoch, libre soldat--Vindex, Civilis, Marik, héros de la Gaule redevenue libre--Velléda.--Victoria, la mère des camps, soeur de lait de Scanvoch.--Scanvoch va porter un message au camp des Franks.--La légende d'Hêna, la vierge de l'île de Sên.--Les Écorcheurs.--Ce que font les Franks des prisonniers gaulois.--La chaudière infernale.--Victoria.--Tetrik.--La caverne de l'île du Rhin.--Les Bohémiennes hongroises.--Scanvoch aborde au camp des Franks.
CHAP. II. Le camp des Franks.--Les guerriers noirs.--Les Écorcheurs.--Les uns veulent faire bouillir Scanvoch, les autres l'écorcher vif.--Moyen de concilier ces deux avis proposé par l'un des chefs.--Aspect du camp et des moeurs des Franks.--La clairière.--Divinités infernales.--La cuve d'airain.--Elwig, la prêtresse, et Riowag, le chef des guerriers noirs.--Coquetterie sauvage.--Inceste et fratricide.--Le trésor.--Neroweg, l'aigle terrible.--Message de Victoria.--Comment les Franks traitent un messager de paix.--Invocation aux dieux infernaux.--La caverne.
CHAP. III. La maison de Victoria, la mère des camps.--Le capitaine Marion.--Victoria et son petit-fils.--Tétrik, gouverneur d'Aquitaine.--La mère des camps.--Prévisions mystérieuses.--Elwig.--Attaque des Franks.--Bataille du Rhin.
CHAP. IV. Scanvoch est établi en Bretagne dans les champs de ses pères, près de la forêt de Karnak.--Suite du récit.--Victorin et Kidda la Bohémienne.--Le voyage.--Le cavalier mystérieux.--Retour de Scanvoch à Mayence.--Le soulèvement.--Victorin et Victorinin.--Tétrik.--Le capitaine Marion et son ami Eustache.
CHAP. V. La ville de Trêves.--Sampso, seconde femme de Scanvoch.--Mora, la servante, ou Kidda, la bohémienne.--Entretien mystérieux--Tétrik.--Projets du pape de Rome.--Le traître démasqué.--Sa vengeance.--Dernières prophéties de Victoria la Grande.--L'alouette du casque.
LA GARDE DU POIGNARD. KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE. Prologue.--LES KORRIGANS (375-529).--Le vieil Araïm.--Danse magique des Korrigans et des Dûs.--Le colporteur.--Le roi Hlode-Wig et ses crimes.--Sa femme Chrotechild.--La basilique des saints apôtres à Paris.--Bagaudes et Bagaudie.--Karadeuk, favori du vieil Araïm, veut rencontrer les Korrigans.--Ce qu'il en advient.
Notes
Fin de la table du troisième volume.
Paris.--Imprimerie Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.

Le Christ. Aimez-vous les uns les autres

Victoria la Mère des Camps.

La Caverne de la Prêtresse.

Gaulois contre Franks.

Scène de Mort.

La Vision. Un Évêque hérétique et un Roi Frank--Un Anti-pape et un Roi Bourbon. La République.

Kidda la Bohémienne.