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Les mémoires d'un valet de pied

DEUXIÈME PARTIE UN PARFAIT GENTILHOMME

William L. (William Little) Hughes translation

I JE COUPE, ATOUT ET ATOUT

Je ne tardai pas à trouver un nouveau maître, et un maître que je ne rougirai jamais d’avoir servi. Ce ne fut pas sans un certain sentiment d’orgueil que je devins le valet de chambre de l’Honorable[3] Hector-Percy Cinqpoints, septième fils du comte de Crabs, pair d’Angleterre.

Cinqpoints était avocat, bien qu’il n’eût jamais plaidé une cause ni parcouru le plus mince dossier. Il attendait avec patience que les whigs, alors au pouvoir, voulussent bien créer à son intention quelque bonne petite sinécure. Son père avait débuté sur la scène politique dans un rôle de libéral enragé ; mais, depuis lors, il avait toujours suffi d’une crise ministérielle pour lui faire changer d’opinion. N’étant pas riche, lord Crabs se voyait forcé de voter tantôt blanc, tantôt noir, afin de pouvoir soutenir la dignité de son rang et obtenir des places lucratives pour messieurs ses fils.

— Il n’est pas facile, remarquait plaisamment cet aimable vieillard, d’être bon pair, lorsqu’on a beaucoup d’enfants et beaucoup de dettes.

Le bruit courait que le comte de Crabs nous servait une pension de dix mille francs par an. C’était fort généreux de la part d’un homme qui, tant de fois déjà, avait fait à sa famille le sacrifice de ses opinions politiques ; seulement, j’ai tout lieu de croire que mon maître, bien qu’il fût trop bon fils pour démentir cette rumeur, ne touchait que bien rarement la rente paternelle. Cependant il ne manquait jamais d’argent ; car les gens comme il faut ont mille manières de subvenir à leurs dépenses dont la vile multitude ne se doute pas.

On voyait dans son salon une longue pancarte où les noms de ses ancêtres se lisaient en lettres rouges sur les branches d’un chêne planté dans le ventre d’un homme d’armes. Il appelait cela son arbre généalogique. Je ne sais pas au juste ce que c’est que cet arbre, n’en ayant jamais vu qu’en peinture ; mais je soupçonne fort que c’est là ce qui lui permettait de vivre comme il faisait. S’il ne se fût pas appelé l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints, peut-être l’aurait-on pris pour un simple escroc, car il jouait beaucoup et ne perdait que lorsqu’il voulait bien s’en donner la peine. Pour un homme de basse extraction une pareille profession est fort dangereuse ; mais, lorsqu’un véritable gentilhomme consent à l’embrasser, il ne saurait manquer d’y gagner beaucoup d’argent. Il est vrai que le plus habile ne tarde pas à y laisser sa réputation, et alors l’état ne rapporte plus que de maigres profits, assaisonnés de soufflets et de condamnations infamantes.

Mon maître n’en était pas là. Jusqu’à ce jour, il avait eu le talent de plumer ses victimes sans les faire crier. Sachant combien les oiseaux de Thémis sont coriaces, il cultivait aussi peu la connaissance des hommes de loi que celle du code ; mais, afin d’ajouter à sa respectability en ayant l’air de s’occuper de sa profession, il habitait le quartier des avocats, et daignait parfois mettre la main sur quelque pigeon roturier qui s’aventurait dans son dangereux voisinage.

De ce nombre fut le pauvre Thomas Dakins, Esq.[4], étudiant en droit, récemment installé dans la maison que nous habitions, et dont Cinqpoints ne tarda pas à convoiter le plumage argenté. Ce jeune imprudent eût mieux fait de ne jamais venir au monde que de planer sous les serres d’un oiseleur aussi impitoyable ; car il fut bientôt complétement ruiné, grâce aux efforts combinés de mon maître et du sieur Richard Blewitt, dont le nom, gravé sur une plaque de cuivre, se lisait sur la porte d’un appartement voisin du nôtre.

Dakins quittait à peine l’université d’Oxford, où il avait obtenu quelques succès académiques. La mort de ses parents venait de le rendre maître d’une fortune assez ronde, lorsque sa mauvaise étoile lui inspira l’idée de s’abriter sous le même toit que son ex-camarade Blewitt.

Malgré l’espèce d’intimité qui s’était établie entre le groom de ce dernier et moi, nos maîtres ne se voyaient pas. Je n’entends pas par là qu’ils devenaient aveugles dès qu’ils se rencontraient ; je veux seulement dire qu’ils feignaient de ne pas se connaître. Cette explication s’adresse à ceux de mes lecteurs qui, moins heureux que moi, n’ont pas eu l’occasion de se familiariser avec le langage du grand monde.

Du reste, ils se ressemblaient trop peu pour se rapprocher sans un motif intéressé. Cinqpoints, aristocrate jusqu’au bout des ongles et assez joli garçon, s’habillait avec une élégante simplicité, tout en changeant de toilette trois fois par jour ; il avait des mains de femme, une voix doucereuse, une figure un peu jaune et un regard qui vous arrivait de côté. Il marchait toujours du même pas, disait rarement un mot plus haut que l’autre, et savait mêler à son affabilité une certaine dose de roideur. Blewitt, au contraire, avait le sans-gêne d’un campagnard. Il portait des vestes de chasse, mettait son chapeau de travers, hantait les tavernes, donnait des poignées de main aux jockeys, jurait comme un païen et vous frappait sur l’épaule en manière de bonjour. Bref, il avait l’air d’un gros mauvais sujet, d’un joyeux compagnon plein de franchise et d’entrain, d’un de ces viveurs incorrigibles qui s’écrient encore à quarante ans : Il faut bien que jeunesse se passe !

En général, les chevaliers d’industrie se connaissent d’instinct, sinon de réputation. D’ailleurs, Cinqpoints et Blewitt, bien que volant chacun dans une sphère différente, s’étaient rencontrés aux courses et dans quelques réunions de joueurs. Jusqu’à ce jour, mon noble maître, qui savait ce qu’il se devait à lui-même, n’avait point voulu se compromettre en fréquentant un escroc de bas étage ; mais, peu de temps après l’installation de Dakins, il commença à se montrer fort affable envers son voisin. Le motif de ce changement de conduite saute aux yeux : ayant deviné les intentions de Blewitt à l’égard du nouveau locataire, Cinqpoints voulait avoir sa part du butin.

— John, quel est donc ce voisin qui a une passion si malheureuse pour le flageolet ? me demanda-t-il un matin.

— Il se nomme Dakins, monsieur : c’est un jeune homme fort riche et un ami intime de M. Blewitt.

Cinqpoints ne poussa pas plus loin cet interrogatoire ; il en savait déjà assez. Un sourire diabolique dérida son visage, où je pus lire le raisonnement que voici :

1o Un jeune homme qui cultive le flageolet est incapable d’avoir inventé la poudre ;

2o Blewitt est un escroc ;

3o Lorsqu’un escroc et un joueur de flageolet deviennent inséparables, c’est ce dernier qui doit payer les violons.

L’Honorable Percy Cinqpoints était bien fin ; mais je voyais aussi clair que lui, malgré ma jeunesse. Les gentilshommes, fort heureusement, n’ont pas accaparé tout l’esprit dont le bon Dieu a fait ici-bas une distribution si inégale. Nous étions quatre valets dans notre escalier, et je vous assure que nous savions bien des choses dont personne ne se doutait au dehors. Dès que nos maîtres avaient le dos tourné, nous furetions partout, et nous nous communiquions nos découvertes. Nous lisions la plupart des lettres qu’ils recevaient ou qu’ils écrivaient. Nous avions des clefs pour chaque armoire et pour chaque meuble. Le lecteur croira sans doute que je me vante, car on ne rend guère justice aux domestiques ; on les accuse même de ne pas s’intéresser aux affaires de leurs maîtres. J’ignore si la livrée a dégénéré depuis l’époque où j’ai cessé d’en faire partie ; mais je puis affirmer que, de mon temps, nous n’avions rien de plus à cœur que de découvrir les secrets de monsieur ou de madame.

Je retrouve dans mes papiers deux documents qui prouvent la vérité de ce que je viens d’avancer. L’idée de dresser l’état des finances de nos maîtres respectifs nous ayant été suggérée par le valet de chambre d’un avocat célèbre, qui avait la manie de rédiger des notes à propos de tout, le document no I me fut remis par le groom de Richard Blewitt, en échange d’une copie du no II, que l’on trouvera un peu plus loin.

No I

Résumé des dépenses de Richard Blewitt, Esq., pendant l’année 18.., d’après les notes, reçus, lettres et autres papiers trouvés dans ses poches ou dans ses tiroirs.

Intérêt de diverses dettes contractées à Oxford F. 4,300

Loyer 1,600

Gages de M. son groom 600

Pension de notre cheval 1,750

Item d’une certaine dame, qui trompe monsieur comme si elle avait affaire à un honnête homme 6,000

Argent de poche, environ 2,500

Mangeaille, marchand de vin, tailleur, etc., environ 5,000

Total 21,750

En fait de revenu, Richard Blewitt ne possédait qu’une rente d’environ cinq mille francs que lui faisait son honnête homme de père ; mais nous savons qu’un gentleman adroit, qui n’est pas trop fier pour fréquenter les jockeys et les tripots, ne doit jamais se trouver embarrassé pour gagner ses quinze ou vingt mille francs par an.

Mon maître, qui voyait une meilleure société que son collègue, dépensait naturellement beaucoup plus et payait beaucoup moins. Les fournisseurs étaient trop heureux de faire crédit au fils d’un pair du royaume. Les boutiquiers anglais savent honorer l’aristocratie, et sont toujours prêts à se mettre à genoux devant un lord[5]. Ils respectent jusqu’à la livrée d’un grand seigneur. — Je parle ici, bien entendu, de la livrée proprement dite, et non de celle que le grand seigneur endosse parfois lui-même en acceptant quelque fonction bien rétribuée. Grâce au prestige de son nom, l’Honorable Percy Cinqpoints n’a pas payé un sou à qui que ce soit, du moins à ma connaissance, durant son séjour à Londres. Aussi, le total de ses dettes formait-il un chiffre assez rond, ainsi que le démontre le second document annoncé.

No II

Situation financière de l’Honorable Percy Cinqpoints, au mois d’août 18…

Fr. C.

Compte à notre débit au club de Crockford 68,775 »

Billets et lettres de change en circulation (nous ne les en retirions presque jamais) 124,075 »

Notes de vingt et un tailleurs 26,172 90

Item de trois marchands de chevaux 10,050 »

Item de deux carrossiers 7,836 75

Dettes oubliées à Cambridge 34,832 80

Mémoires de divers fournisseurs 12,675 35

Total 298,417 80

Le document ci-dessus m’a paru digne d’être conservé ; la plèbe, toujours avide de savoir ce qui se passe dans le grand monde, ne sera pas fâchée de connaître la somme à laquelle peuvent s’élever les dettes d’un parfait gentleman.

Mais je digresse… Il est temps de retourner à notre pigeon.

Mon maître, le jour même où je lui avais donné les renseignements en question, se trouva face à face dans l’escalier avec Blewitt qui, debout sur le pas de sa porte, était en train d’allumer un cigare et s’apprêtait sans doute à faire une visite matinale à l’infortuné amateur de flageolet. Cinqpoints, au lieu de le couper selon son habitude, s’avança avec un sourire des plus gracieux et lui tendit sa main gantée, en disant :

— Eh parbleu ! mon cher monsieur Blewitt, puisque je suis assez heureux pour vous rencontrer, j’ai bien envie de vous adresser des reproches !… Entre voisins, on ne devrait point rester aussi longtemps sans se voir.

Blewitt parut d’abord flatté, puis surpris, puis soupçonneux.

— En effet, je crois que nous aurions pu nous voir plus souvent, répondit-il d’un ton ironique.

— Si je ne me trompe, je n’ai pas eu le plaisir de me trouver avec vous depuis ce fameux dîner de sir Georges Lansquenet, reprit Cinqpoints sans se laisser intimider par cette rebuffade. La charmante soirée ! Quels vins exquis et quelles bonnes chansons surtout !… Je me rappelle encore celle que vous nous avez chantée. D’honneur, c’est la plus jolie chose de ce genre que j’aie entendue de ma vie. J’en parlais encore hier au duc de Doncastre… Vous connaissez le duc, je crois ?

— Non, répliqua Blewitt en lançant une épaisse bouffée de tabac.

— Vous m’étonnez. Je veux être pendu, Blewitt, si le duc ne sait pas par cœur tous vos bons mots.

La bouderie de Blewitt dura quelque temps encore ; mais il finit par faire le gros dos et par prendre pour pain bénit les atroces flagorneries que débitait son collègue en industrie. Lorsque ce dernier s’aperçut qu’il avait produit l’impression voulue, il s’écria :

— Ah çà, mon cher Blewitt, où donc trouvez-vous des cigares comme celui-là ? Il a un parfum qui me donne des envies, à moi qui ne suis pas fumeur. En auriez-vous un pareil à m’offrir ?

— Oui, parbleu ! Faites-moi donc le plaisir d’entrer chez moi.

Une heure après, Cinqpoints remonta chez nous beaucoup plus jaune que de coutume. J’ai vu quelques chiens malades dans le cours de mon existence, jamais je n’ai vu un animal aussi ignoblement indisposé que mon honorable maître. Malgré l’horreur que lui inspirait le tabac, il venait de fumer un cigare tout entier.

Vous devinez qu’il ne s’était pas livré pour rien à ce délassement antipathique.

Lorsque notre voisin eut fermé sa porte, le bruit de la conversation avait naturellement cessé d’arriver jusqu’à moi ; mais, grâce aux observations de mon camarade, le groom de M. Blewitt, j’ai pu renouer le fil de l’entretien.

Cinqpoints, après avoir caressé de nouveau la vanité de son confrère, s’était mis à parler de ce jeune locataire qui jouait si bien du flageolet ; puis il avait ajouté, comme en passant, que lorsqu’on demeurait porte à porte, on devait se connaître, et que d’ailleurs il serait très-heureux d’être présenté à un ami de M. Richard Blewitt.

Ce dernier aperçut alors le piége qu’on lui tendait, et, honteux de s’être laissé prendre aux compliments mielleux de Cinqpoints, refusa obstinément de donner dans le panneau.

— J’ai connu ce Dakins à l’Université, répondit-il. Entre nous, ce n’est pas une de ces connaissances que l’on tienne beaucoup à cultiver. Il m’a fait une visite, je la lui ai rendue, et je compte m’en tenir là. Son père vendait des bottes, ou du fromage, ou quelque chose de ce genre… j’ignore au juste sa spécialité ; mais il est clair que ce garçon n’est le fils de personne, et vous sentez que je ne me soucie guère de le fréquenter.

Bref, l’habileté de mon maître échoua ; il dut lever la séance, ayant fumé son cigare en pure perte.

— Peste soit du butor ! s’écria-t-il en se jetant sur un divan. C’était bien la peine de m’empoisonner avec son infernal tabac !… Ah ! il croit plumer à loisir ce jeune homme ; mais je préviendrai sa victime !

Cette menace m’amusa tellement que je manquai d’étouffer (derrière la porte, bien entendu) d’une envie de rire rentrée. Dans le langage de Cinqpoints, prévenir les gens voulait dire faire mettre un cadenas à l’écurie, après avoir volé le cheval.

Pas plus tard que le lendemain, mon maître fit connaissance avec Dakins, au moyen d’un petit stratagème qui donnera la mesure de son talent. La comédie fut improvisée et représentée le même matin.

Depuis quelque temps déjà, le droit, la poésie et le flageolet ne suffisaient plus à remplir l’existence du jeune étudiant. Le perfide Blewitt le conduisait par un chemin fleuri vers le gouffre du désordre. En termes plus clairs, il le menait chaque soir dans des tavernes où ils se livraient ensemble à des études comparées sur le porter, l’ale, le gin, et les autres spiritueux que l’on débite dans ces sortes d’établissements. Or, l’homme est pétri d’une argile qu’il ne faut pas humecter outre mesure ; pour peu qu’on passe une moitié de la nuit à l’arroser, on ressent le lendemain un certain malaise ; on a besoin, pour se remettre, d’un petit repas bien affriolant. Aussi rencontrait-on chaque matin dans notre escalier un garçon de restaurant qui apportait de quoi rafraîchir le gosier desséché du jeune Dakins.

Une circonstance aussi triviale en apparence n’eût sans doute pas frappé un esprit vulgaire, mais elle n’avait pas échappé à mon maître. Ce fut là-dessus qu’il basa son plan d’attaque. Le lendemain de son entrevue avec Blewitt, il m’envoya acheter un de ces pâtés que les Français fabriquent avec certains volatiles atteints d’une maladie de foie. Je rapportai le précieux comestible emballé dans une espèce de tambour. Savez-vous ce que Cinqpoints me fit écrire sur la boîte ?… J’aime mieux vous le dire tout de suite, car vous ne devineriez jamais… J’écrivis en toutes lettres :

A l’Honorable Percy Cinqpoints, avec les compliments empressés du prince de Talleyrand.

— Quel horrible griffonnage ! s’écria mon maître en contemplant ma calligraphie. Mais, bah ! cela n’en vaut que mieux… Tous les grands hommes écrivent comme des chats.

Ce jour-là, par le plus grand des hasards, Cinqpoints sortit de bonne heure, au moment où on montait le déjeuner de Dakins. Contre son habitude, il était gai comme un pinson, et fredonnait un air d’opéra en faisant tourner sa canne entre ses doigts. Il descendait très-vite, et (toujours par le plus grand des hasards) sa canne donna au beau milieu du plateau. Voilà les assiettes, les viandes, le vin, l’eau de Seltz qui se mettent à dégringoler de marche en marche pour ne s’arrêter qu’au bas de l’escalier. A la vue de ce malheur, Cinqpoints accabla d’injures le garçon ébahi, et se hâta de remonter.

— Voilà une fâcheuse aventure, John ! me dit-il. Tâchons de réparer ma maladresse.

Je ne devinai pas encore où il voulait en venir. Il s’assit devant son secrétaire et écrivit quelques lignes, qu’il cacheta à ses armes.

— Tiens, continua-t-il en me tendant la lettre, porte ce billet à M. Dakins avec le pâté que tu as acheté hier… Si tu as le malheur de dire d’où il vient, je promets de te casser ma canne sur les épaules.

Une pénible expérience m’ayant démontré que ces sortes de promesses étaient les seules que Cinqpoints se piquât de tenir, j’exécutai ma commission avec zèle et discrétion. Dakins me fit attendre la réponse un grand quart d’heure. Voici cette correspondance, écrite à la troisième personne, ainsi que cela se pratique dans le grand monde :

L’HONORABLE H. P. CINQPOINTS A T. DAKINS, ESQ.

« L’honorable Hector-Percy Cinqpoints, en présentant ses compliments à Monsieur Thomas Dakins, ose espérer que son voisin voudra bien lui pardonner sa maladresse de tantôt, et lui permettre de chercher à la réparer. Si Monsieur T. Dakins daigne accepter le pâté ci-joint (envoi d’un gastronome célèbre), M. Cinqpoints n’aura pas le remords d’avoir privé un voisin de son repas habituel.

» Mardi matin. »

RÉPONSE DE T. DAKINS, ESQ.

« M. Thomas Dakins a l’honneur de présenter ses compliments à l’Honorable H. P. Cinqpoints, et s’empresse de le remercier de l’aimable façon dont il vient de réparer un accident qu’il pouvait regarder comme pardonné d’avance. Cet accident, que l’Honorable H. P. Cinqpoints semble regretter, serait un des plus heureux événements de la vie de M. Thomas Dakins, si son voisin daignait mettre le comble à sa générosité en venant partager le déjeuner dont il a fait les frais.

» Mardi matin. »

J’ai ri plus d’une fois en relisant ces deux épîtres. La bourde à propos du prince de Talleyrand avait complétement réussi. Le trop jeune Dakins était devenu pourpre de plaisir en parcourant la lettre de mon maître ; il avait déchiré plusieurs brouillons avant d’être satisfait de sa réponse. Je ne sais s’il finit par être content de lui ; dans tous les cas, Cinqpoints fut enchanté, sinon du style, du moins du sens de la réplique. Inutile d’ajouter qu’il s’empressa d’accepter la gracieuse invitation de son voisin.

Le pâté entamé, une conversation amicale ne tarda pas à s’engager entre les deux convives. L’honorable invité s’extasia devant le goût exquis de Dakins, admirant ses meubles, ses connaissances classiques, la coupe de son habit et son talent sur le flageolet. Lorsqu’il offrit à son hôte de le présenter au duc de Doncastre, l’infortuné pigeon fut ensorcelé du coup. Pauvre garçon ! Si sa naïveté ne me faisait pas tant rire, je la respecterais. Je tiens de bonne source qu’il se rendit le jour même chez le tailleur à la mode, afin de commander un habillement complet pour faire son entrée dans le monde aristocratique.

La conversation commençait à languir, lorsque Richard Blewitt s’annonça en ouvrant la porte d’un grandissime coup de pied.

— Tom, mon vieux, comment va ce matin ? cria-t-il.

Au même instant il aperçut son collègue : sa mâchoire s’allongea à vue d’œil ; de rouge qu’il était il devint blême, puis écarlate.

— Eh ! bonjour donc, mon cher monsieur Blewitt ! Nous parlions justement de vous, et notre aimable voisin faisait votre éloge, dit Cinqpoints avec un sourire et un geste pleins d’affabilité.

Blewitt se laissa tomber sur un fauteuil, ne cherchant pas à cacher sa mauvaise humeur. Il s’agissait de savoir lequel des deux quitterait le premier la place ; mais Blewitt n’était pas de force à ce jeu-là contre mon maître. Inquiet, maussade, silencieux, il laissa le champ libre à son collègue, qui se montra plein de verve et d’esprit ; si bien que le nouveau venu abandonna bientôt la partie, et se leva en prétextant un mal de tête. A peine fut-il dehors, que Cinqpoints le suivit, et, lui prenant le bras, l’invita à monter chez lui. Dès qu’ils furent installés dans le salon, j’appliquai mon oreille contre la porte. Malgré la politesse exquise de mon maître, qui se déclarait enchanté d’avoir renoué connaissance avec son voisin, Blewitt ne paraissait nullement disposé à se laisser amadouer. Enfin, au moment où Cinqpoints lui débitait une histoire à propos de l’éternel duc de Doncastre, le butor éclata :

— Que le diable vous crève, vous et vos ducs ! Allons, allons, monsieur Cinqpoints, votre titre ne m’en impose pas, à moi ! Je vous connais, et je vois maintenant pourquoi il vous a plu de devenir si poli tout d’un coup… Vous voudriez plumer ce petit Dakins ? Mais, sacrebleu, je suis là pour déranger votre jeu !… Gardez vos amis, monsieur, et laissez-moi les miens.

— Je vous connais tout aussi bien que vous pouvez me connaître, répondit mon maître sans élever la voix : escroc de bas étage, vous êtes un poltron de premier ordre. Je vous conseille donc de ne pas parler trop haut : d’abord, cela est de fort mauvais ton ; ensuite, vous m’obligeriez à vous souffleter…

— Sacrebleu ! interrompit Blewitt.

— A vous souffleter en public, continua tranquillement Cinqpoints, et même à vous loger une balle dans le corps, dans le cas, peu probable, où vous jugeriez à propos de faire le méchant. Je vous avoue qu’il me serait fort pénible d’en venir à de pareilles extrémités, car j’ai pour système d’éviter autant que possible les esclandres ; mais la chose dépend de vous. Voici mes conditions : vous avez déjà gagné deux mille écus à ce jeune homme ; eh bien, je serai bon prince : je consens à oublier le passé, pourvu qu’à l’avenir nous partagions les bénéfices.

Il y eut une pause dans la conversation à la suite de ces compliments à brûle-pourpoint. Il paraît que Blewitt réfléchissait.

— Décidez-vous, reprit enfin Cinqpoints ; si vous gagnez encore un sou à Dakins sans ma permission, je le saurai, et vous aurez affaire à moi.

— Me décider, me décider, c’est facile à dire !… Sacrebleu ! je trouve vos conditions fort dures… Que diable ! puisque c’est moi qui ai levé le gibier, c’est à moi qu’il appartient.

— Monsieur Blewitt, vous prétendiez hier ne pas vouloir fréquenter ce jeune homme, et il m’a fallu inventer toute une comédie, afin de faire sa connaissance. Je voudrais bien savoir en quoi l’honneur m’oblige à vous le céder ?

L’honneur ! c’était charmant d’entendre Cinqpoints prononcer ce mot ! Je fus presque tenté de prévenir le jeune Dakins du complot qui se tramait ; mais je ne cédai pas à cette mauvaise inspiration.

— Fi donc, John ! me dis-je ; si ces deux gentilshommes ignorent ce que c’est que l’honneur, toi, tu le sais. L’honneur consiste à ne pas trahir les secrets d’un maître, avant d’avoir reçu son congé… Après, c’est autre chose, l’obligation cesse de plein droit.

Bref, le lendemain, il y eut grand dîner chez nous ; — potage à la bisque, turbot sauce homard, gigot de pré salé, coqs de bruyère, macaroni au gratin, plum-pudding, fruits, etc., le tout arrosé de vin de Champagne, de Porto et de Bordeaux. Il n’y avait que trois convives : c’est-à-dire l’Honorable H. P. Cinqpoints, Richard Blewitt et Thomas Dakins. C’était un vrai chef-d’œuvre que ce repas, et je vous réponds que nous autres messieurs de l’antichambre nous y fîmes honneur. Le jeune homme de M. Blewitt mangea tant de gibier (lorsqu’on le rapporta à la cuisine), que je crus qu’il en serait malade. Le groom de Dakins, qui n’avait guère plus de treize ans, se régala si copieusement de macaroni et de plum-pudding, qu’il se crut obligé d’avaler en guise de dessert deux des pilules digestives de son maître, qui faillirent l’achever… Mais je digresse encore : je parle de l’office, tandis que je devrais m’occuper du salon.

Le croirait-on ? Après avoir bu huit ou dix bouteilles de vin à eux trois, les convives se mirent à jouer à l’écarté. Ce jeu se joue à deux ; par conséquent, lorsqu’on est trois, le troisième reste les bras croisés à regarder les autres. On commença par jouer trois francs la fiche et vingt-cinq francs la partie, et à minuit on ne s’était pas fait grand mal. Dakins gagnait cinquante francs et Blewitt trente-six.

Après souper (je leur avais servi du champagne et des grillades), les enjeux furent plus élevés. On paria vingt-cinq francs la fiche et cent vingt-cinq francs la partie. Je songeai aux compliments que mon maître et Blewitt avaient échangés le matin, et je crus que l’heure de Dakins venait de sonner. Eh bien, pas du tout. Il continua à gagner ; Blewitt pariait pour lui, l’aidait de ses conseils et jouait de son mieux. A la fin de la soirée, qui n’arriva que vers cinq heures du matin, je rentrai dans le salon ; Cinqpoints examinait une carte sur laquelle il avait inscrit le nombre de parties et de points perdus.

— Je n’ai pas été en veine ce soir, disait-il… Blewitt, je vous dois… voyons un peu… mille vingt-cinq francs, je crois ?

— Mille vingt-cinq, ni plus ni moins, répondit Blewitt.

— Je vais vous donner un mandat sur mon banquier, continua mon honorable maître.

— Allons donc ! rien ne presse, mon cher monsieur.

— Si, les dettes de jeu se payent sur l’heure, répliqua Cinqpoints, qui prit un carnet de banque et remplit un mandat qu’il remit à son collègue. Maintenant je vais régler avec vous, mon cher monsieur Dakins. Si vous aviez su profiter de votre veine, vous m’auriez gagné une somme assez ronde… Voyons, c’est très-facile à calculer… Treize fiches à vingt-cinq francs, cela fait trois cent vingt-cinq francs.

Cinqpoints tira treize souverains de sa bourse et les jeta sur la table, où ils produisirent en tombant cette musique si agréable à l’oreille du joueur qui gagne. La joie brillait dans les yeux de Dakins, sa main tremblait en ramassant l’or ; non qu’il fût avare, mais la fièvre du jeu commençait déjà à s’emparer de lui.

— Permettez-moi de dire que j’ai rarement rencontré un joueur de votre force, bien que je me pique d’avoir une certaine expérience, ajouta mon maître.

— Vous me flattez, mon cher monsieur Cinqpoints.

Je crois bien qu’on le flattait. C’est justement ce qu’on voulait.

— Ah çà, Dakins, poursuivit Cinqpoints, il me faut une revanche ; à vous deux vous m’avez ruiné, complétement ruiné !

— Eh bien, répondit Dakins, aussi fier que s’il eût gagné un million, fixons le jour… Demain soir, si vous voulez ?… Vous me ferez le plaisir de dîner avec moi, bien entendu… Cela vous convient-il ?

Blewitt accepta de suite. Mon maître se fit un peu prier.

— Soit. Demain, chez vous, dit-il enfin. Mais, mon cher Dakins, pas trop de vin, je vous en prie. Le vin ne me vaut rien, surtout quand je dois jouer à l’écarté avec vous.

L’infortuné pigeon se retira plus heureux qu’un roi.

— Tiens, John, voilà pour toi, dit-il en me jetant une des pièces d’or qu’il venait de gagner.

Pauvre diable ! je voyais déjà comment cela devait finir.

Le plus drôle de l’histoire, c’est que mon maître avait emprunté à Blewitt l’argent qui devait servir d’appât. A la suite de l’entrevue dont j’ai rendu compte, j’avais accompagné ce dernier jusque chez lui, et il m’avait remis cinq cents francs en or pour son collègue.

La fin de l’aventure est facile à prévoir. Si Dakins avait eu un peu plus de bon sens, il aurait perdu sa fortune en six semaines ou deux mois ; mais il était si naïf qu’il ne fallut que quelques jours pour le ruiner.

Le lendemain jeudi (mon maître n’avait fait la connaissance de Dakins que le mardi), le jeune étudiant nous donna donc à dîner. On se mit à table à sept heures ; à onze heures on commença à jouer. Je devinai que cette fois la partie allait devenir sérieuse, car on nous envoya coucher dès que nous eûmes servi le souper. Vendredi matin, je descendis à l’heure habituelle. Cinqpoints n’était pas rentré. Vers midi, il vint faire un peu de toilette et retourna chez Dakins, après avoir commandé des grillades et de l’eau de Seltz.

On servit le dîner à sept heures ; mais personne ne paraissait avoir le moindre appétit, car la plupart des plats nous revinrent intacts. Cependant les convives demandèrent encore du vin ; ils avaient vidé près de deux douzaines de bouteilles depuis la veille.

Vers onze heures du soir, mon maître rentra chez lui. Il trébuchait, il chantait, il riait ; je crois même qu’il essaya de danser. En un mot, il paraissait ivre. Il finit par se jeter tout habillé sur son lit, après m’avoir lancé une poignée de menue monnaie. Je lui ôtai ses bottes et ses vêtements, puis je l’abandonnai à ses réflexions.

Dès que je l’eus mis à son aise, je fis ce que doit faire tout bon domestique ; je vidai ses poches et j’examinai les papiers qu’elles renfermaient. C’est là une précaution que je ne saurais trop recommander à mes confrères… dans l’intérêt de leurs maîtres, cela va sans dire.

Je découvris, entre autres choses, le document que voici :

I. O. U. Quatre mille sept cents livres sterling.

Thomas Dakins.

Vendredi, 13 janvier.

Cela voulait dire : « Je vous dois cent dix-sept mille cinq cents francs. »

Ce chiffon sans prétention était aussi valable qu’un billet de banque, car Blewitt avait eu soin de prévenir Dakins que Cinqpoints, fort chatouilleux sur le point d’honneur, avait tué en duel deux joueurs assez malhonnêtes pour refuser de payer une dette de jeu.

Je trouvai un autre papier du même genre signé Richard Blewitt, pour une somme de dix mille francs ; mais je savais que celui-là ne signifiait rien.

....... .......... ...

Le lendemain matin, l’Honorable Percy Cinqpoints se trouva debout dès neuf heures, aussi sobre qu’un juge. Il s’habilla et se rendit chez Dakins. Environ une heure après, il demanda son cabriolet, dans lequel il monta avec sa dupe.

Pauvre Dakins ! Les yeux rouges, la poitrine gonflée de sanglots comprimés, il se laissa tomber à côté de mon maître sans prononcer une parole, avec ce frisson fiévreux que donne une nuit d’insomnie et de remords.

Sa fortune consistait en rentes sur l’État. Ce jour-là, il vendit tout, à l’exception d’un capital d’une dizaine de mille francs.

....... .......... ...

Vers deux heures, Cinqpoints était de retour. Son ami Blewitt se présenta pour la troisième fois.

— Votre maître est rentré ? demanda-t-il.

Je répondis affirmativement.

J’annonçai sa visite ; puis, dès que j’eus refermé la porte du salon, je regardai par le trou de la serrure, et j’ouvris l’oreille.

— Eh bien, dit Blewitt, nous avons fait un assez joli coup de filet, mon cher Cinqpoints… Il paraît que vous avez déjà réglé avec Dakins ?

— En effet, monsieur.

— Cent dix-sept mille cinq cents francs, je crois ?

— Mais oui… A peu près.

— Cela fait, pour ma part… voyons un peu… oui, cela fait cinquante trois mille sept cent cinquante francs, que vous avez à me remettre, mon cher.

— Vraiment, monsieur Blewitt, je ne vous comprends pas du tout.

— Vous ne me comprenez pas ! s’écria l’autre d’un ton de voix impossible à décrire. N’est-il pas convenu que nous devons partager les bénéfices ? Ne vous ai-je pas prêté de quoi payer vos pertes des deux premières soirées ? Ne m’avez-vous pas donné votre parole d’honneur que vous me remettriez la moitié de ce que je vous aiderais à gagner ?

— Tout cela est parfaitement exact.

— Alors, que diable avez-vous à objecter à ma réclamation ?

— Rien… si ce n’est que je n’ai jamais eu la moindre intention de tenir ma promesse… Ah çà, vous êtes-vous vraiment imaginé que j’allais travailler pour vous ? Avez-vous été assez idiot pour vous figurer que j’avais donné à dîner à ce nigaud, afin de mettre de l’argent dans votre poche ?… Ce serait trop drôle, et j’ai meilleure opinion de vous… Allons, monsieur, cessons cette plaisanterie. Vous savez où est la porte… Mais attendez un instant. Je serai généreux ; je vous donnerai dix mille francs pour la part que vous réclamez dans cette affaire… Tenez, voici votre propre billet pour cette somme ; je vous le rends, à condition que vous oublierez avoir jamais connu l’Honorable Percy Cinqpoints.

Blewitt gronda, cria, gémit, pria, menaça, frappa du pied. Tantôt il jurait et grinçait des dents ; tantôt il suppliait son cher M. Cinqpoints d’avoir pitié de lui. Finalement, il se mit à pleurnicher comme un enfant.

Mon maître, impatienté, ouvrit la porte du salon, où je manquai de tomber la tête la première.

— Reconduisez monsieur, me dit Cinqpoints en regardant Blewitt dans le blanc des yeux.

Ce dernier quitta le canapé sur lequel il s’était jeté avec un geste de désespoir, et sortit, faisant une mine aussi piteuse qu’un chien qu’on menace du fouet. Quelques années plus tard, il eut l’imprudence de commettre un faux, et fut transporté à Botany-Bay.

Quant à Dakins, Dieu sait ce qu’il est devenu ; moi, je l’ignore.

....... .......... ...

— John, dit mon maître, lorsque j’eus reconduit le visiteur, John, je vais à Paris. Vous pouvez m’accompagner si cela vous convient.

II IMPRESSIONS DE VOYAGE

Bien que Cinqpoints ne fût rien moins que modeste, il ne se vanta pas de son bonheur au jeu, et ne parla à personne de la somme qu’il avait gagnée au jeune Dakins. Il oublia même de prévenir ses fournisseurs de son projet de voyage. Au contraire, je reçus l’ordre de coller sur la porte une bande de papier où mon maître avait écrit : « Je serai de retour à sept heures et demie. » Lorsque la blanchisseuse présenta sa petite note, on lui dit de repasser. Cette note ne s’élevait pas à une somme formidable ; mais c’est étonnant comme certaines gens deviennent économes, quand ils ont en poche quelques milliers de francs.

A sept heures, Cinqpoints et moi, nous roulions sur la route de Douvres, lui dans l’intérieur, moi à l’extérieur de la malle-poste. J’étais enchanté de voyager, car dès l’âge de raison j’avais toujours désiré courir le monde. Cependant, je dois avouer que mes premières impressions ne furent pas des plus agréables, attendu que j’avais pour voisins un Italien, dont je ne comprenais pas l’affreux baragouin, et son singe dont le langage, par compensation, était beaucoup trop explicite : il me montrait les dents et menaçait, à chaque cahot de la voiture, de m’égratigner le visage.

Enfin, nous arrivâmes sains et saufs à Douvres, où nous descendîmes au Ship Hotel. J’avais toujours ouï dire que l’on pouvait vivre à beaucoup meilleur marché en province que dans la capitale ; mais c’est là un préjugé, et mon maître l’apprit à ses dépens. A Douvres, tout est si cher que les pauvres aubergistes sont obligés de faire payer une simple côtelette trois francs, un verre d’ale vingt-cinq sous, et quelques gorgées de vin chaud deux francs cinquante centimes. Rien que pour allumer une bougie, il vous en coûte presque aussi cher que pour brûler la livre entière à Londres. Du reste, Cinqpoints paya sans faire la moindre observation. Dès qu’il s’agissait de ses besoins personnels, il ne regardait jamais à la dépense : c’est une justice à lui rendre, et comme je n’ai pas cherché à pallier ses défauts, je ne dois pas non plus taire ses qualités.

Nous ne passâmes qu’une demi-journée dans cette localité dispendieuse. Le lendemain nous nous embarquâmes pour Boulogne-sur-mer.

En analysant le nom de cette dernière ville, je m’étais naturellement figuré qu’elle était en effet située sur la mer. Je vous laisse à deviner quel fut mon désappointement, lorsqu’à mon arrivée je reconnus qu’elle se trouve non sur la mer, mais sur la côte. C’est ainsi qu’on est trompé par les géographes !

Mais n’anticipons pas, nous ne sommes pas encore arrivés… Quelle rude épreuve qu’une pareille traversée !… Combien je regrettai d’avoir abandonné la terre ferme pour confier ma précieuse existence au caprice des flots inconstants !… Compatissant lecteur, as-tu jamais traversé la Manche ?… « O mer, vaste mer, je veux m’endormir sur ton sein d’azur, mollement bercé par la vague qui caresse les flancs de mon léger navire… » Cela est très-joli en romance, mais la réalité est beaucoup moins agréable. D’ailleurs les vagues ne sont pas bleues, elles ressemblent plutôt à de l’encre, ou à du porter écumeux, fraîchement tiré ; et, loin de vous bercer mollement, elles vous secouent d’une façon toute particulière.

Cependant je n’éprouvai d’abord aucune sensation désagréable. Au contraire, j’étais fier de me sentir à flot pour la première fois de ma vie. Lorsque les voiles se gonflèrent et que notre barque commença à fendre l’onde amère ; lorsque je contemplai le pavillon de l’Angleterre se déployant au haut du mât, le commis aux vivres préparant ses cuvettes, et le capitaine arpentant le pont d’un pas assuré ; lorsque enfin je vis disparaître dans le lointain les côtes blanches de ma terre natale et les voitures de l’établissement des bains — alors je me sentis grandir.

— John, me dis-je, te voilà devenu un homme. Ta majorité précoce date du moment où tu as mis le pied sur ce navire. Sois sage, sois prudent. Dis un long adieu aux folies de ta jeunesse. Tu n’es plus un enfant ; rejette tes billes et ta toupie… rejette…

Ici mon discours fut soudain interrompu par une sensation singulière, puis pénible, qui finit par me maîtriser complétement. La délicatesse me défend d’entrer dans de plus amples détails. Je dirai seulement que je fus bien, bien malade. Pendant quelques heures, je restai étendu sur le pont, dans un état de prostration impossible à décrire, souffrant le martyre, insensible à la pluie qui m’inondait le visage et aux plaisanteries des marins qui me marchaient sur le corps. Je crois que j’aurais béni celui d’entre eux qui aurait mis fin à mes souffrances en me jetant à la mer. Cela dura quatre mortelles heures, qui me parurent autant d’années.

Pendant que je subissais ainsi mon purgatoire, un des hommes du bord s’approcha de l’endroit où nous autres domestiques nous étions entassés.

— Eh ! John ! cria-t-il.

— Qu’est-ce qu’il y a ? répliquai-je d’une voix affaiblie.

— On vous demande.

— Laissez-moi tranquille.

— Votre maître est malade ; il a besoin de vous.

— Qu’il aille au diable ! répondis-je en me retournant de l’autre côté et en poussant un gémissement.

Je n’aurais pas bougé pour vingt mille maîtres.

Depuis lors, j’ai sillonné plus d’une fois la vaste profondeur des mers ; mais jamais je n’ai fait une aussi horrible traversée qu’en l’an de grâce 18… Les paquebots à vapeur étaient rares à cette époque, et nous avions dû prendre passage à bord d’un petit bâtiment à voiles. Enfin, au moment où je me croyais aux portes de la mort, on m’annonça que nous touchions au terme de notre voyage. Avec quelle allégresse j’aperçus les lumières qui brillaient sur la côte dont nous approchions ! Avec quelle joie je sentis diminuer l’odieux roulis qui causait dans mon intérieur un si atroce remue-ménage ! Il me semblait que j’entrais dans le paradis. Cinqpoints, j’en suis sûr, ne fut pas moins heureux que moi de pouvoir débarquer ; car il était plus jaune qu’un coing. A peine le capitaine eut-il fait amarrer notre navire à la jetée hospitalière, que nous fûmes abordés par une escouade de gendarmes qui nous demandèrent nos passe-ports, et par une nuée de douaniers qui inspectèrent notre bagage. Puis, le pont fut envahi par une armée de garçons d’hôtel qui se disputèrent les infortunés passagers, trop faibles pour se défendre.

— Par ici ! criait l’un.

— Hôtel des Bains ! beuglait un autre.

— Meurice’s Hotel, sir !

— Hôtel d’Angleterre !

— Venez avec moi ; les autres hôtels sont de vraies baraques !

La confusion des langues qui empêcha nos ancêtres de terminer la fameuse tour de Babel, n’était rien auprès de ce vacarme assourdissant.

La première chose qui me frappa, lorsque je mis le pied sur le sol gaulois, fut un grand gaillard, orné de boucles d’oreilles, qui faillit me renverser et qui s’empara du sac de nuit de mon maître. Enfin, nous sortîmes sains et saufs de la bagarre, et nous finîmes par arriver à l’hôtel que Cinqpoints avait choisi, ou qu’on avait choisi pour lui.

Je me dispenserai de décrire la ville de Boulogne, qui, durant les vingt années qui se sont écoulées depuis ma première visite, a reçu dans son sein au moins deux millions d’Anglais, sans compter de nombreux oiseaux de passage appartenant à divers autres pays.

On m’avait affirmé, quelques heures avant mon départ de Londres, que les Français portaient tous des sabots[6] et qu’ils se nourrissaient principalement de grenouilles. Ce sont là deux insignes faussetés auxquelles je prie mes trop crédules compatriotes de ne plus ajouter foi.

Durant mon séjour en France, j’ai vu fort peu de sabots. Les pêcheurs de Boulogne (qui, avec les visiteurs anglais, m’ont paru former la population de cette ville) portent de grandes bottes qui leur montent jusqu’aux genoux ; les Boulonnaises, par compensation, vont presque toujours nu-pieds et même nu-jambes, puisque les petits jupons rouges qu’elles affectionnent laissent voir leurs mollets. Cette mode m’a semblé assez jolie, mais je doute qu’elle prenne jamais dans les grandes villes, où le gouvernement des choses de la toilette appartient presque toujours à quelques laiderons qui s’habillent de façon à dissimuler leurs propres difformités et à défigurer leurs rivales.

Quant aux grenouilles, j’affirme que je n’ai jamais vu un Français en avaler une seule. Cependant j’ai appris que ce comestible se trouve inscrit sur la carte des grands restaurants parisiens, et que les gastronomes anglais qui patronnent les dîners à quarante sous ne manquent jamais de s’en faire servir. En revanche, nos voisins ont un faible très-prononcé pour les escargots, autre nourriture nauséabonde dont on ne m’avait pas parlé. Ce n’est pas que durant mon séjour en France j’aie vu apprêter ce plat. Mon assertion est basée sur la recette ci-dessous, que j’ai copiée dans un livre appartenant au chef de l’hôtel Mirabeau :

RECETTE POUR FAIRE DES ESCARGOTS SIMULÉS

« Lorsqu’il est impossible de se procurer des escargots, on peut au moins tromper notre sensualité par un heureux simulacre. On fait une excellente farce, soit de gibier, soit de poisson, avec filets d’anchois, muscade, poudre d’épices fines, fines herbes et liaison de jaunes d’œufs. On prend des coquilles d’escargots, on remplit chacune d’elles avec la farce, et on les sert brûlantes. C’est une de ces tromperies innocentes que la cuisine pratique quelquefois, sur lesquelles un vrai gourmand ne prend jamais le change, mais dont il feint volontiers d’être la dupe pour flatter l’amour-propre de son amphitryon. »

Il est clair qu’il faut beaucoup aimer ces vilaines bêtes pour faire semblant d’en manger lorsqu’on ne peut plus s’en procurer. Mais trêve à cette digression gastronomique : il s’agit de la bonne ville de Boulogne et non de colimaçons.

Mon maître avait choisi le meilleur appartement de l’hôtel le plus fashionable de la ville. Quand il eût été le Grand Mogol en personne, il n’aurait guère pu faire plus d’embarras. Rien n’était trop cher, ni assez beau, ni assez bon pour l’Honorable Percy Cinqpoints, lequel avait quitté Londres sans payer sa blanchisseuse. Lui qui venait de voyager jusqu’à Douvres dans une voiture publique, il semblait croire qu’il ne fallait rien moins qu’un équipage à six chevaux pour traîner un gentilhomme de son importance. Le champagne coulait à pleins bords ainsi que les autres vins du pays, et toutes les délicatesses de la cuisine boulonnaise suffisaient à peine pour contenter notre palais délicat. Nous passâmes une quinzaine dans ce charmant séjour, nous livrant aux seuls plaisirs que comportât notre nouvelle position. Ma place était devenue une véritable sinécure. Le matin, avant déjeuner, nous allions nous promener sur la jetée, mon maître devant, dans une vareuse élégante, moi derrière, dans une superbe livrée, tous deux armés de longs télescopes à l’aide desquels nous examinions les vaisseaux qui paraissaient à l’horizon, les cailloux arrondis qui roulaient sur la plage, les baigneuses, le ciel, les mouettes, les algues vertes ou les poissardes aux jambes nues. Ce qui m’amusait le plus pour ma part, c’était d’observer les vagues qui, fatiguées de la mer, jouaient à saute-mouton et grimpaient sur le dos les unes des autres afin de venir se reposer sur la terre ferme.

Après une heure ou deux de cette récréation, nous rentrions déjeuner. Notre repas terminé, Cinqpoints faisait un bout de toilette, et nous voilà repartis avec nos télescopes pour recommencer notre inspection. Cela durait jusqu’à l’heure du dîner ; le dîner durait jusqu’à l’heure du coucher. Le lendemain nous répétions le même exercice. Boulogne renferme dix mille Anglais qui ont inventé cette manière de passer le temps et qui en usent d’un bout de l’année à l’autre.

Nous aurions pu varier un peu nos plaisirs en acceptant diverses invitations qu’on s’empressa d’adresser à l’Honorable Percy Cinqpoints ; mais nous nous estimions un peu trop pour danser des quadrilles avec des jeunes misses, charmantes, je le veux bien, mais n’ayant pas un penny de dot. Encore moins pouvions-nous songer à écouter les cancans de mesdames leurs mères, tout en faisant un misérable whist à dix sous la fiche. Non, non ; mon maître s’appréciait à sa juste valeur. Lorsque, par hasard, il daignait s’asseoir à la table d’hôte, il trouvait tout détestable, injuriait les garçons, renvoyait les meilleurs vins après en avoir goûté un verre, s’étonnant qu’on osât lui servir une pareille piquette. Après dîner, il accaparait la meilleure place devant la cheminée, parlait négligemment de sa voiture, de ses chevaux, de ses gens, de sa famille. Son lorgnon incrusté dans l’œil gauche, il dévisageait ses voisins et ses voisines avec une impertinence de si bon ton qu’elle n’eût pas manqué de le faire souffleter s’il se fût trouvé dans une réunion de charretiers. Heureusement pour lui, l’hôtel n’était fréquenté que par des gens façonnés aux manières aristocratiques. Cinqpoints agissait fort sagement, car il savait que le seul moyen de mériter le respect de ses compatriotes, c’est de se montrer dédaigneux et insolent. Nous autres insulaires, nous sommes ainsi faits : nous nous boxerons avec un portefaix qui nous aura regardés de travers, mais nous aimons à être insultés par un noble ; cela prouve qu’il existe entre ce dernier et nous un certain degré d’intimité. Mieux vaut recevoir un coup de pied d’un lord que de n’être pas salué par lui.

Selon la coutume des valets de bonne maison, j’imitai de mon mieux les façons d’agir de mon maître ; aussi fûmes-nous mieux servis et plus estimés que des gens dont nous n’étions pas dignes de cirer les bottes.

Cinqpoints avait sans doute ses raisons pour végéter quinze grands jours à Boulogne. Peut-être voulait-il s’habituer un peu à son rôle d’homme riche et rangé ; peut-être désirait-il seulement qu’on parlât de lui et que le bruit de ses richesses le précédât à Paris. Quoi qu’il en soit, il avait commencé par acheter un coupé et retenir un courrier ; puis il avait remis une cinquantaine de mille francs au premier banquier de la ville en échange d’une traite sur une maison de Paris, en ayant soin de laisser entrevoir que son portefeuille était encore très-bien garni. Les commis dudit banquier avaient annoncé la grande nouvelle, et, le jour même du dépôt, toutes les vieilles douairières anglo-boulonnaises avaient consulté l’armorial de l’empire britannique et connaissaient par cœur la généalogie des comtes de Crabs et les propriétés de la famille Cinqpoints, lesquelles (ainsi que ne l’annonçait pas l’armorial) se trouvaient hypothéquées bien au delà de leur valeur. Si Satan lui-même était un lord, je crois vraiment qu’il rencontrerait bien des mères vertueuses prêtes à lui accorder la main de leur fille.

J’ai dit que Cinqpoints avait quitté Londres sans songer à prévenir ses créanciers ; mais il était trop bon fils pour ne pas s’empresser d’avertir son père de son voyage, et du séjour qu’il comptait faire en France. Aussitôt qu’il fut installé à l’Hôtel des Bains, il écrivit à lord Crabs une lettre très-édifiante, dont j’ai gardé copie. La voici mot pour mot :

« Boulogne-sur-mer, 24 janvier 18…

» Mon bien-aimé père,

» Plus j’étudie l’histoire de notre droit, plus je cherche à remonter aux principes fondamentaux de notre jurisprudence si compliquée, et plus je m’aperçois combien il est difficile (pour ne pas dire impossible) de voir clair dans ce chaos, sans une connaissance préalable de la langue française. Je me suis donc décidé à combler une lacune regrettable de mon éducation, tout en profitant d’un repos auquel me condamne d’ailleurs ma santé, détériorée par un travail trop assidu et une vie trop sédentaire. Si la pension que vous voulez bien me faire, jointe aux modestes émoluments de ma profession, me le permet, je compte me rendre à Paris et y étudier pendant quelques mois la langue du pays.

» Seriez-vous assez bon pour me faire parvenir une lettre de recommandation pour notre ambassadeur, lord Bobtail ? Le nom que je porte et l’amitié qui vous lie à ce digne représentant de notre souverain suffiraient, je le sais, pour m’assurer une aimable réception ; mais une lettre pressante de vous rendra cette réception cordiale.

» Permettez-moi de profiter de cette occasion pour vous rappeler que le dernier semestre de ma pension est échu depuis bien des années. Je ne suis pas un dépensier, mon cher père. Malheureusement, je n’ai pas non plus le bonheur de ressembler au caméléon qui, à ce que prétendent certains naturalistes, a trouvé le moyen de vivre de l’air du temps. Un simple billet de mille francs, ajouté à mes légères économies, ne contribuerait pas peu à l’agrément de mon voyage.

» Embrassez pour moi mes chers frères et mes bonnes sœurs… Hélas ! pourquoi mon sort est-il celui d’un cadet de famille ! Que ne puis-je, échappant à la dure nécessité d’un travail ingrat, m’abandonner aux tranquilles joies de la famille, au milieu des compagnons de mes premiers jours, sous ce cher toit paternel, sous ces frais ombrages qui ont protégé mon enfance ! Mais à quoi bon faire des vœux ? La fortune jalouse ne leur prête pas plus d’attention qu’un ministre n’en accorde aux pétitions qu’on lui adresse… Adieu, mon bien-aimé et honoré père ; que le Seigneur vous ait dans sa sainte garde, vous et les êtres chéris vers lesquels le souvenir du temps passé me ramène si souvent.

» Votre affectionné, »Percy. »

« Au très-Hon., le comte de Crabs,

» Etc., etc., etc.

» Au château de Sizes, Buckinghamshire. »

Lord Crabs répondit, courrier par courrier, à cette affectueuse épître :

« Mon cher Percy,

» Votre lettre du 24 me parvient à l’instant. Vous trouverez ci-jointe la recommandation que vous me demandez pour lord Bobtail. C’est un excellent homme, et qui a un des meilleurs cuisiniers de l’Europe. Cultivez-le.

» La vivacité de l’affection que vous nous témoignez nous a d’autant plus charmés qu’il y a au moins sept ans qu’aucun de nous n’a été assez heureux pour recevoir de vos nouvelles. Nous craignions presque d’avoir été oubliés ; mais votre lettre nous rassure. Ah ! mon cher enfant, heureux celui qui, comme vous, reste jeune d’impressions lorsque sa tête commence à mûrir ! Où trouver aujourd’hui cette affection durable qui résiste au temps et à l’absence et sait conserver intactes les tendresses du premier âge, pareille à ces arbres des forêts indiennes dont les branches, retombant en courbes gracieuses, vont reprendre racine dans le sol où elles sont nées ? Hélas ! le monde transforme trop souvent en égoïstes les êtres aimés qu’on lui confie ! Il est rare d’y rencontrer des hommes qui aient gardé avec autant de piété que vous la religion du toit paternel. Soyez sûr d’une chose, mon cher Percy : au milieu des vicissitudes et des agitations de cette vie, il est bon de se retremper dans le souvenir des joies innocentes et pures de son enfance. Cela console et rend meilleur. Si votre mère n’eût pas été trop tôt arrachée[7] à notre tendresse, elle eût été heureuse, bien heureuse, de vous voir dans de tels sentiments.

» Je déplore vivement la nécessité où je me trouve de retarder encore le payement de votre pension. En consultant mes livres, je vois qu’il vous est dû neuf ou dix semestres. Je ne l’oublierai pas. Comptez ! mon cher garçon, que vous recevrez la somme qui vous revient dès que l’état de mes finances me permettra d’en disposer en votre faveur.

» A propos d’argent, je vous remets, sous ce pli, deux extraits d’un journal qui me parvient à l’instant. Je crois qu’ils vous intéresseront. J’ai aussi reçu d’un M. Richard Blewitt une lettre assez étrange relativement à une affaire de jeu. Je présume que c’est à cela que fait allusion le journal en question. Ce monsieur me dit que vous avez gagné plus de cent mille francs à un jeune homme nommé Dakins ; que celui-ci vous a payé ; que lui, Blewitt, devait partager cette somme avec vous, mais que vous êtes parti sans faire droit à ses justes réclamations. Comment pouvez-vous, mon cher fils, vous quereller avec des gens de cette espèce ? J’ai beaucoup joué, dans mon temps, mais personne ne peut m’accuser d’avoir commis une action déloyale. Quand on ne veut pas payer un Blewitt, on le provoque en duel et on le tue. Souvenez-vous toujours, mon cher enfant, qu’il ne faut jamais être malhonnête avec un fripon.

» Puisque dame fortune vous sourit, pourriez-vous me prêter dix mille francs ? Sur mon âme et conscience, je vous les rendrai !… D’ailleurs, je vous ferai un billet.

» Vos frères et vos sœurs vous font mille tendresses, et je n’ai pas besoin d’ajouter que ma bénédiction vous est toujours acquise.

» Crabs. »

Ces deux lettres, débordant de tendresse, m’ont paru trop jolies pour ne pas être conservées dans leur intégrité. On voudra bien remarquer que ni le père ni le fils n’y parlent de leur cœur, ainsi que n’eût pas manqué de le faire un romancier de profession… Quant à l’emprunt, ai-je besoin de dire qu’il n’entrait nullement dans les idées de Cinqpoints de prêter un sou à qui que ce fût ? Il n’avait pas vu l’auteur de ses jours depuis huit ou neuf ans, et il tenait fort peu à le revoir. Son père ne lui inspirait pas une affection des plus vives, et, dans tous les cas, il existait de par le monde quelqu’un qu’il aimait mille fois mieux, — c’est-à-dire le fils de son père. Plutôt que de priver cet excellent jeune homme d’un seul penny, il eût vu rouer de coups tous les parents mâles ou femelles de la chrétienté, et envoyé à l’hôpital les chères sœurs qu’abritait le toit paternel.

Les extraits dont parlait lord Crabs prouvaient que les succès aléatoires de Cinqpoints avaient eu plus de retentissement que celui-ci n’eût jugé à propos de leur en donner. De quoi diable se mêle la presse, qui ne trouve pas un mot à dire lorsque de gros et honorables banquiers se cotisent pour voler le public en lançant quelque affaire véreuse ? Mais non ; elle laisse ces derniers digérer en paix, tandis qu’elle attaque un faible fils de famille par de traîtreux entre-filets !

Le premier article disait :

« Il paraît que l’Honorable P. C-qp-ts a encore réussi à mettre à profit ses petits talents de société. Vendredi dernier, 13 janvier, il a gagné cinq mille livres sterling à un très-jeune homme, Th-m-s D-k-s, Esq., et perdu deux mille cinq cents livres contre R. B-w-t, Esq. Le jeune D-k-s a loyalement payé la somme qu’il avait perdue ; mais nous ne sachons pas qu’avant son départ précipité pour la France, l’Honorable P. C-qp-ts ait songé à s’acquiter envers M. B-w-t. »

Le second article, inséré sous la rubrique Réponses à nos correspondants, promettait d’en dire davantage :

« Un joueur loyal nous demande si nous connaissons les procédés au moyen desquels le trop célèbre C-qp-ts est parvenu à corriger les caprices de la fortune. Oui, nous les connaissons ; nous nous proposons même de les dévoiler très-prochainement. »

On ne dévoila rien du tout. Au contraire, cette même feuille, qui venait d’attaquer mon maître, n’hésita pas à reconnaître qu’on l’avait trompée, et fit amende honorable. Le prochain numéro nous apporta le baume suivant :

« La semaine dernière, il s’est glissé dans les colonnes de ce journal quelques lignes qui sont de nature à porter atteinte à l’honneur d’un gentilhomme irréprochable, fils de l’exemplaire comte de C-bs. Nous déplorons vivement qu’en l’absence de notre rédacteur en chef, on ait inséré sans examen un pareil tissu de calomnies. Nous offrons à l’Hon. P. C-qp-ts la seule réparation en notre pouvoir : une pleine et entière rétractation. Nous la lui offrons d’autant plus volontiers qu’il n’aurait jamais songé à la demander, sa réputation lui permettant de dédaigner une imputation aussi odieuse que ridicule. Nous savons aujourd’hui quel est le misérable qui cherche à jeter de la boue sur un nom sans tache, et nous regrettons que la prose d’un escroc de bas étage ait jamais sali les pages de notre journal. Nous venons d’acheter une excellente cravache : avis à M. B-w-t, qui est prié de vouloir bien passer à notre bureau. »

Mon maître fut si satisfait de la loyauté de cette rétractation volontaire, qu’il s’empressa d’envoyer au rédacteur en chef un billet de cinq cents francs avec ses compliments. Il avait déjà fait parvenir une pareille somme à la même adresse avant d’avoir lu l’article réparateur. Je n’ai jamais pu deviner pourquoi.

Cinqpoints, ainsi que je l’ai dit, avait engagé un courrier et acheté un coupé ; la petite affaire du journal terminée, nous quittâmes Boulogne dans le plus bel équipage du monde. Il fallait nous voir dans notre tenue de voyageur millionnaire ! Notre postillon avait un beau chapeau verni, d’où sortait une queue longue de deux pieds, une jaquette taillée dans une peau de vache, et des bottes… Ah ! quelles bottes ! Je n’ai jamais rien vu de pareil. Un évêque eût pu prêcher à l’aise dans l’une, et une famille raisonnable se loger dans l’autre. Moi et Schwigschnapps, le courrier, nous occupions le siége de derrière, tandis que notre maître se pavanait à l’intérieur, enveloppé dans un manteau de fourrure et fier comme un pacha. Enfin, nous voilà partis, saluant avec une gracieuse aisance la foule rassemblée dans la cour de l’hôtel.

Adieu donc, ami lecteur, ou plutôt, au revoir. Nous nous retrouverons à Paris, où mon maître ne tarda pas à lier connaissance avec deux dames dont il sera question dans le chapitre suivant.

III LAQUELLE DES DEUX ?

Le lieutenant général sir Georges Griffin, chevalier de l’ordre du Bain, etc., etc., avait environ soixante-quinze ans lorsqu’il fut enlevé à sa famille et à l’armée des Indes, dont il était depuis longtemps une des plus brillantes nullités. Ladite famille se composait d’une veuve de vingt-trois ans et d’une fille qui pouvait bien en avoir vingt-cinq. Dès que la mort de notre vaillant officier eut permis aux deux dames de quitter les Indes, elles s’étaient empressées d’aller jouir, sous un climat moins brûlant, de la belle fortune amassée par le cher défunt. Un séjour de quelques mois à Londres leur ayant démontré que leur qualité de parvenues les empêcherait d’y briller dans la meilleure société, elles s’étaient décidées à visiter Paris, où les étrangers deviennent de grands personnages, pourvu qu’ils aient assez d’argent à dépenser.

Le lecteur aura déjà deviné que miss Griffin, avec ses vingt-cinq printemps, ne pouvait guère être la fille d’une veuve de vingt-trois ans. En effet, bien qu’on se marie de fort bonne heure aux Indes, on n’y est pas encore aussi précoce que cela. Il va donc sans dire que lady Griffin était la seconde femme de sir Georges, et miss Mathilde le fruit d’une première union.

Milady, née Léonore Kicksey, ayant fait un voyage à Calcutta (uniquement pour y embrasser un de ses oncles, et non dans l’espoir d’y trouver un mari), avait épousé, à dix-neuf ans, le général, qui entrait alors dans son soixante et onzième hiver. Les treize autres demoiselles Kicksey, dont neuf tenaient une pension à Islington et trois étaient mariées à de petits négociants, ne se montrèrent pas peu orgueilleuses de leur parenté avec une lady, tout en enviant le bonheur de leur cadette. Miss Jemina, la plus laide et la plus vieille des treize, vint demeurer chez sa sœur, et c’est d’elle que je tiens ces détails. Le reste de la famille étant des gens de peu, je me suis dispensé de prendre des informations sur leur compte… Grâce au ciel, je n’ai pas de relations avec les classes inférieures.

Jemina vivait donc chez sa sœur en qualité de demoiselle de compagnie ou d’intendante. Pauvre fille ! j’aimerais mieux être le camarade de chaîne d’un galérien que de mener une existence pareille. Tout le monde se moquait d’elle dans la maison. Les femmes de chambre la traitaient en inférieure. Elle faisait le thé, soignait les serins, tenait les comptes et surveillait la blanchisseuse. Elle remplaçait le ridicule ou la poche de milady, rapportant un mouchoir aussi bien que le caniche le mieux dressé. Aux petites soirées de sa sœur, c’était elle qui tenait le piano, sans qu’il vînt jamais à l’esprit du plus modeste des danseurs de l’inviter. Une autre de ses trop nombreuses corvées consistait à accompagner les romances sentimentales de miss Mathilde, qui grondait la pauvre musicienne parce qu’elle-même chantait faux. Elle ne pouvait pas souffrir les chiens, et pourtant elle ne sortait guère que pour promener le king-Charles de sa sœur ; bien que le mouvement d’une voiture lui donnât presque toujours le mal de mer, on l’obligeait à tourner le dos aux chevaux, lorsque, par hasard, elle montait dans l’équipage de milady. Infortunée Jemina ! je la vois encore, fagotée comme une mère d’actrice, avec une robe de popeline si chiffonnée, si tachée, que les femmes de chambre n’en auraient pas voulu, et un vieux chapeau de velours jaune, surmonté d’un oiseau de paradis mélancolique et déplumé !

Outre cet ornement de leur salon, lady et miss Griffin avaient à leur service un assez grand nombre d’autres domestiques : deux femmes de chambre, trois valets de pied, vrais tambours-majors dont l’uniforme se composait de favoris en côtelette, d’une livrée cramoisie, avec des culottes de casimir blanc et des bas rembourrés aux mollets ; un gros cocher en perruque poudrée, et un chasseur doré sur toutes les coutures, qu’on aurait été tenté de prendre pour un ambassadeur ou pour un marchand d’orviétan. Ajoutez à cela deux palefreniers, un cuisinier, plusieurs marmitons, un homme de peine et une laveuse de vaisselle, que je ne cite que pour mémoire.

Lady Léonore Griffin occupait, place Vendôme, un appartement meublé des plus incommodes, mais pour lequel elle avait l’avantage de payer un loyer exorbitant, dont le chiffre seul suffisait pour lui donner une certaine position dans le grand monde parisien.

Maintenant que j’ai indiqué leur domicile et énuméré le personnel de leur établissement, on me permettra de dire quelques mots sur ces dames elles-mêmes.

D’abord, elles se détestaient avec une cordialité qui faisait plaisir à voir ; mais c’est là une chose si naturelle qu’il était presque inutile d’en parler. Milady, veuve de deux années de date, était grande, blonde, rose et potelée. Elle avait l’air si froid, qu’on craignait presque de la regarder une seconde fois de peur de s’enrhumer ; on devinait sans peine qu’il devait être très-difficile d’éveiller en elle un sentiment profond et surtout un sentiment affectueux. En effet, depuis qu’elle était au monde, elle n’avait guère aimé qu’une seule personne, c’est-à-dire elle-même ; mais, en dépit de l’éternel sourire stéréotypé sur ses lèvres encore vermeilles, elle haïssait d’une haine patiente quiconque lui faisait le moindre affront, depuis son voisin le duc, qui ne s’était pas montré assez prévenant au dernier bal de Mme X…, jusqu’au passant maladroit qui marchait sur le pan de sa robe. Son cœur ressemblait à ces pierres lithographiques dont il est impossible de faire disparaître un dessin. Dès qu’un tort réel ou imaginaire se gravait sur la pierre… je veux dire sur le cœur de milady, rien ne pouvait plus l’en effacer. La langue de la médisance ne s’était jamais exercée contre sa réputation sans tache ; et pourtant, bien qu’elle passât pour avoir été le modèle des épouses, elle n’en avait pas moins tué son vieux mari à petit feu, aussi sûrement que si elle lui eût administré de l’arsenic ou tout autre poison à la mode. Elle ne grondait jamais ; elle ne se permettait pas plus les attaques de nerfs que les bouderies silencieuses ; mais elle avait le génie de la taquinerie (génie que possèdent ou qui possède beaucoup de femmes), et elle savait faire d’une maison un véritable enfer. Elle mettait à la torture et assassinait à coups d’épingle les malheureux condamnés à vivre auprès d’elle. C’était à rendre fou l’être le plus patient de la création.

Au premier abord, miss Mathilde paraissait beaucoup moins aimable que sa belle-mère ; mais je crois qu’au fond elle avait bon cœur. Elle avait aussi une épaule plus haute que l’autre, et louchait par-dessus le marché. Mademoiselle était aussi brune et sentimentale que madame était blonde et froide ; l’une se mettait toujours en colère, l’autre jamais. Cette incompatibilité d’humeur amenait de nombreuses et méchantes querelles, et on ne s’expliquait pas trop pourquoi ces deux femmes s’obstinaient à vivre ensemble.

Sir Georges Griffin avait laissé une très-jolie fortune qui s’élevait à quelque chose comme sept millions et demi ; mais personne ne connaissait la teneur du testament. Les uns affirmaient que le général avait fait milady légataire universelle ; les autres prétendaient que l’héritage était divisé entre elle et sa belle-fille ; tandis que d’autres encore soutenaient que la veuve n’avait que l’usufruit, et que le capital appartenait à la fille. Ce sont là des détails que le lecteur jugera peut-être inutiles, mais qui intéressaient vivement l’Honorable Percy Cinqpoints, devenu l’ami intime de ces deux dames.

Nous étions confortablement installés à l’hôtel Mirabeau, rue de la Paix. Nous avions cabriolet, deux jolis chevaux de selle, un compte ouvert chez un banquier connu, notre stalle à l’Opéra et aux Bouffes, nos bals à la cour, nos dîners chez Son Exc. lord Bobtail et ailleurs. Grâce à l’argent du pauvre Dakins, nous menions un petit train dont aucun gentilhomme n’eût eu à rougir.

Cinqpoints, en se voyant à la tête d’un capital de plus de cent mille francs, sur une terre étrangère où il ne devait pas encore un sou à qui que ce fût, avait sagement résolu de renoncer au jeu, — ou du moins il annonçait à qui voulait l’entendre qu’il avait formé cette louable résolution. Quant à risquer une vingtaine de louis au whist ou à l’écarté, cela ne s’appelle pas jouer ; au contraire, cela pose un homme. Mais plus de gros jeu ! disait-il. Non, non ; pour rien au monde ! Il avait joué, comme font la plupart des fils de famille ; il avait perdu et gagné de fortes sommes… (le vieux renard, il ne se vantait pas d’avoir payé !)… mais dorénavant il était bien décidé à se ranger et à ne dépenser que son revenu.

Il faut convenir que mon maître jouait la comédie à merveille ; bien que son rôle fût très-difficile à remplir, il ne laissait jamais percer le bout de l’oreille, et chacun admirait l’aimable franchise avec laquelle il avouait ses folies de jeunesse. Tous les dimanches, il se rendait à l’église protestante de la rue d’Aguesseau. Je le suivais à quelques pas de distance, portant une grosse Bible et un livre de prières reliés en maroquin et dorés sur tranche. A le voir se cacher le visage dans son chapeau, afin de se recueillir avant de commencer ses dévotions dominicales, vous eussiez juré qu’on chercherait en vain, dans les pages de l’Armorial anglais, le nom d’un jeune homme aussi rangé, aussi moral, aussi pieux que l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints.

Toutes les vieilles douairières ayant des filles ou des petites-filles à marier, qui le rencontraient dans les salons de lord Bobtail, levaient les yeux au ciel en parlant de lui. Jamais on n’avait vu un plus aimable, un plus excellent jeune homme. Quel bon fils ce devait être ! et surtout quel bon gendre on aurait en lui ! Au bout de deux mois, Cinqpoints aurait pu épouser toutes les jeunes Anglaises de Paris. Malheureusement, aucune d’elles n’avait une dot passable, et l’excellent jeune homme se souciait fort peu d’une chaumière et son cœur.

Mon maître parlait déjà de visiter l’Allemagne, lorsque lady Griffin et sa belle-fille arrivèrent à Paris ; alors, devenu le sigisbée de ces dames, il ne songea plus à partir. Il s’asseyait à côté d’elles à l’église, dansait avec elles aux bals de l’ambassade, leur servait de cavalier aux Champs-Élysées ou au bois de Boulogne, écrivait des sonnets dans l’album de mademoiselle, chantait des duos avec madame, donnait des sucreries au king-Charles, de l’argent aux domestiques, et se montrait poli même envers la pauvre Kicksey. Aussi tout le monde l’adorait dans cette maison.

On comprendra sans peine que nos deux poules, qui ne vivaient déjà pas en trop bonne intelligence avant l’arrivée du coq, ne furent pas meilleures amies lorsque celui-ci se montra à l’horizon. Elles avaient toujours été jalouses l’une de l’autre. Madame enviait l’esprit de mademoiselle, celle-ci enviait la beauté de sa belle-mère. Bientôt leur jalousie eut une raison d’être plus sérieuse, puisqu’elles s’amourachèrent toutes deux de mon maître. Lady Griffin ne tarda pas à lui vouer autant d’affection que son caractère égoïste lui permettait d’en éprouver. Cinqpoints l’amusait. D’ailleurs, elle était flattée d’avoir pour cavalier servant un joli garçon, d’aussi bonne famille, d’une tenue irréprochable et qui montait si bien à cheval. N’étant qu’une parvenue, elle avait naturellement un grand respect pour l’aristocratie nobiliaire, ainsi qu’il convient à toute loyale Anglaise. L’amour de miss Mathilde, au contraire, était tout feu et flamme ; elle avait déjà eu plusieurs passions malheureuses depuis sa sortie de pension, d’où elle avait failli se laisser enlever par un Suisse chargé d’enseigner l’italien aux élèves de cet établissement distingué. Au bout de quelques jours, Mlle Griffin devint amoureuse folle de Cinqpoints et se jeta à sa tête. Ce n’était que soupirs incendiaires, cajoleries, œillades assassines. J’avais peine à retenir mon envie de rire lorsque je remettais à mon maître les petits billets, pliés en tricorne et plus parfumés qu’une boutique de coiffeur, que cette intéressante jeune fille lui écrivait. Or, quoique celui que j’avais l’honneur de servir fût un franc vaurien, il avait du sang de gentilhomme dans les veines, et il ne tenait nullement à ce que l’ardeur de Mathilde dépassât les bornes de la convenance. Il est vrai que la jeune personne avait les yeux et le dos de travers, ce qui explique jusqu’à un certain point la belle conduite de mon maître. En supposant aux deux dames une fortune à peu près égale, Cinqpoints aurait certainement préféré la veuve ; mais voilà justement le hic ! Il s’agissait de savoir laquelle des deux avait hérité des millions du général Griffin. Si ce brave officier avait eu le bon esprit de mourir en Angleterre, rien n’aurait été plus facile que d’obtenir le renseignement désiré ; il eût suffi d’aller à Doctors’ Commons, et d’y acheter, moyennant la faible somme d’un franc vingt-cinq centimes, le droit de consulter le testament du défunt. Par malheur, notre nabab étant mort à Calcutta ou dans quelque autre ville des Indes orientales, il devenait beaucoup plus difficile de se procurer une copie de cet acte.

Pour être juste envers Cinqpoints, je dois ajouter que son amour pour lady Griffin (il faisait simultanément la cour aux deux femmes) était si désintéressé, qu’il l’eût volontiers épousée, même avec la certitude qu’elle avait quelques centaines de mille francs de moins que sa belle-fille. En attendant qu’il pût découvrir laquelle avait le plus de droits à son amour, il les tenait toutes deux en laisse. La chose n’était pas difficile pour un homme de son habileté. D’ailleurs, il savait déjà que Mathilde lui accorderait sa main dès qu’il daignerait la demander.

IV HONORE TON PÈRE

Lorsque j’ai dit que mon maître avait réussi à gagner les bonnes grâces de tout le personnel de la maison Griffin, j’aurais dû faire une exception en faveur d’un jeune Français qui, ayant été présenté avant nous à milady, se montrait très-assidu auprès d’elle et occupait dans ses affections la place que l’Honorable Percy Cinqpoints devait bientôt usurper. Ce fut un beau spectacle et un noble exemple que l’aplomb avec lequel mon maître évinça le pauvre chevalier de l’Orge. Ce sémillant jeune homme était aussi joli garçon que son rival et il avait à peu près le même âge, mais il était loin de l’égaler sous le rapport de l’impertinence. Non que cette qualité soit rare en France[8], — au contraire, — mais peu, bien peu de gens la possédaient au même degré que mon maître. D’ailleurs, de l’Orge était sincèrement amoureux de lady Griffin, tandis que son rival aimait surtout l’argent de la dame, ce qui donnait naturellement un grand avantage à ce dernier.

Cinqpoints avait déjà dit mille choses à milady avant que le chevalier, devenu triste et inquiet, eût fini de lisser son chapeau en poussant des soupirs à compromettre les boutons de son gilet. Amour ! amour ! ce n’est pas ainsi qu’on gagne un cœur de femme ! Moi aussi, j’ai commencé par geindre, roucouler et languir. Qu’en est-il résulté ? Les quatre premières femmes que j’ai adorées se sont moquées de moi et m’ont préféré quelque chose de plus récréatif. Auprès des autres j’ai adopté un système différent, qui, j’ose le dire, m’a valu plus d’un succès. Mais voilà que je tombe dans l’égoïsme, vice que j’abhorre.

Bref, M. Ferdinand-Xavier-Stanislas de l’Orge fut admis à faire valoir ses droits à la retraite par le seul fait de la présence de l’Honorable Percy Cinqpoints. Malgré sa défaite, le jeune Français n’eut pas le courage d’abandonner la place. La veuve, du reste, n’avait nulle envie de le congédier, attendu que le chevalier lui rendait une foule de services, indiquant les théâtres à visiter, quêtant pour elle des invitations de bal, corrigeant le français de ses billets, etc.

Je recommande vivement à toute famille voyageant à l’étranger d’accaparer au moins un de ces aimables jeunes gens, qui savent se rendre si utiles. Quel que soit l’âge de milady, ils seront empressés auprès d’elle, lui feront la cour au besoin, et écriront dans son album des vers de sentiment. Nota bene : Lesdits jeunes gens, toujours convenablement mis et aussi bien coiffés qu’un garçon de café, boivent rarement plus d’une bouteille de vin à leur dîner.

Mon maître, qui s’était toujours montré très-poli envers son rival, ne le traita pas avec moins d’égards après avoir remporté la victoire. Du reste, le candide Ferdinand aimait trop milady pour se montrer ouvertement jaloux ou lui contester le droit d’avoir plus d’un soupirant à la fois. Cette dernière, d’ailleurs, n’eût pas cédé le chevalier pour beaucoup, tant la prononciation anglaise de ce charmant jeune homme la faisait rire ; elle s’amusait parfois à le mettre aux prises avec miss Kicksey, et je vous réponds que le français de cette pauvre insulaire mélangé avec l’anglais de M. de l’Orge formait une conversation des plus drôlatiques.

Cinqpoints avait donc deux cordes à son arc, et il croyait pouvoir épouser à son choix la veuve ou l’orpheline. Il ne s’agissait, comme nous l’avons dit plus haut, que de savoir comment sir Georges avait disposé de sa fortune, qui, évidemment, appartenait soit à lady Griffin, soit à miss Mathilde, peut-être à l’une et à l’autre. Dans tous les cas, Cinqpoints était sûr du consentement de la demoiselle, aussi sûr du moins qu’on peut l’être de quelque chose dans ce monde sublunaire, où rien n’est certain que l’incertitude.

Les choses en étaient là, lorsqu’un incident imprévu vint déranger nos calculs.

Un soir que nous avions conduit ces dames aux Italiens, puis soupé chez elles d’un salmis de perdreaux et de champagne frappé, nous rentrions à l’hôtel dans notre cabriolet, heureux comme des mendiants en goguette.

— John, me dit Cinqpoints, qui était de fort bonne humeur, quand je serai marié, je doublerai tes gages !

Il aurait certainement pu tenir sa promesse sans se ruiner, vu qu’il ne me les payait jamais. Mais quoi ? Ce serait quelque chose de joli, si nous autres domestiques nous étions réduits à vivre de nos gages ! Je ne lui témoignai pas moins ma reconnaissance par quelques paroles bien senties. Je jurai que ce n’était pas pour les gages que je le servais (je ne mentais pas), et que jamais, au grand jamais, je ne quitterais de mon propre gré un si bon maître. Ces deux discours, — celui de Cinqpoints et le mien, — étaient à peine terminés que nous arrivions dans la cour de l’hôtel Mirabeau, qui, comme chacun sait, se trouve à quelques pas de la place Vendôme. Nous montâmes chez nous, moi portant un flambeau, mon maître ne portant rien et fredonnant un air d’opéra.

J’ouvris la porte du salon. Il était déjà éclairé. Une bouteille vide gisait à terre ; une autre à moitié pleine était debout sur la table, auprès de laquelle on avait roulé le canapé. Sur ce canapé était allongé un gros gentilhomme, qui fumait son cigare aussi tranquillement que s’il se fût trouvé dans un estaminet.

Le lecteur n’ignore pas que Cinqpoints détestait le tabac. Il fut donc très-mécontent de voir son salon transformé en tabagie, et demanda à l’intrus, dont la fumée ne lui permettait pas de distinguer les traits, ce qu’il faisait là.

Le fumeur se leva, et, posant son cigare sur la table, partit d’un éclat de rire sonore et prolongé. Enfin il s’écria :

— Eh quoi ! Percy, tu ne me reconnais pas ?

On se rappellera une lettre pathétique, portant la signature du comte de Crabs, insérée dans l’avant-dernier chapitre, et se terminant par la demande d’un emprunt de dix mille francs. C’est l’auteur de cette aimable épître qui fumait et riait dans notre salon.

Lord Crabs pouvait avoir soixante ans. C’était un vieillard à face rubiconde, chauve, assez bien conservé pour son âge, malgré sa corpulence. Il avait cet air de dignité qui n’appartient qu’aux gens habitués à inspirer le respect, et, bien qu’il eût bu outre mesure, il ne paraissait pas plus ivre qu’il ne convient à un personnage de son rang.

— Comment, mon garçon, tu ne reconnais pas ton père ! répéta-t-il en s’avançant vers son fils et en lui tendant la main.

Mon maître s’exécuta d’assez mauvaise grâce. Je vis qu’il n’était rien moins que flatté de cette visite inespérée.

— Milord, balbutia-t-il, je ne… j’avoue vraiment… ce plaisir inattendu… Le fait est, continua-t-il en se remettant un peu, que je n’ai pas reconnu tout d’abord la personne qui m’honorait d’une visite à une heure aussi tardive. Cette satanée fumée…

— Une vilaine habitude, Percy, une bien vilaine habitude ! interrompit le père en allumant un autre cigare. Une dégoûtante manie, que tu feras bien d’éviter, mon cher enfant ! Quiconque s’adonne à ce funeste passe-temps ruine son intelligence et peut renoncer aux travaux sérieux ; non-seulement il détruit sa santé, mais il offense tous les nez biens constitués. Un de nos ancêtres, Percy, envoyait ses laquais dans les promenades publiques avec un cigare à la bouche afin d’en dégoûter les honnêtes gens ; mais nous dégénérons, mon ami !… A propos, vois donc les infernales feuilles de chou que l’on débite dans ton hôtel… Ne pourrais-tu envoyer ton domestique au café de Paris, et me faire rapporter quelques cigares de choix ?

Milord se versa un verre de champagne et le but. Mon maître fit la grimace ; mais il me remit une pièce de cinq francs en me disant d’exécuter la commission. Comme je savais que le café de Paris était déjà fermé, je mis l’argent dans ma poche et je m’installai dans l’antichambre, d’où je pouvais entendre ce qui se passait dans le salon.

— Sers-toi et passe-moi la bouteille, reprit lord Crabs après un moment de silence.

Mon pauvre maître qui était le roi de toutes les sociétés qu’il daignait honorer de sa présence, paraissait un petit garçon auprès de monsieur son père. Il ouvrit l’armoire d’où cet aimable vieillard avait déjà extrait deux flacons de Sillery, et revint avec une troisième bouteille, qu’il plaça devant milord après en avoir fait sauter le bouchon. Ce devoir rempli, il toussa, cracha, arrangea le feu, ouvrit les fenêtres, se promena de long en large, bâilla à plusieurs reprises, puis porta la main à son front comme pour échapper à une subite migraine. Tous ces signes de malaise furent inutiles, milord ne bougea pas.

— Sers-toi donc et passe la bouteille, répéta-t-il.

— Merci, milord, je ne bois ni ne fume.

— Tu as raison, mon ami, mille fois raison ! Une bonne conscience vaut son pesant d’or ; mais parlez-moi d’un bon estomac ! Tu n’as pas de nuits d’insomnie, toi ? Pas de maux de tête le matin, hein ? Tu te couches tard, mais tu te lèves frais et dispos, au point du jour, afin de reprendre tes études ?

Mon maître se tenait debout et immobile. Tel j’ai vu un malheureux soldat attendre en silence les coups de fouet à neuf lanières qui lui enlèvent la peau. Son digne interlocuteur, s’échauffant à mesure qu’il parlait, buvait une gorgée de champagne à chaque fin de phrase, sans doute pour en bien établir la ponctuation.

— Avec tes talents et de pareils principes tu iras loin ! Sais-tu bien, Percy, que tout Londres parle de tes exploits et de ton bonheur insolent ? Mais on aura beau faire ton éloge, jamais on ne te rendra justice. Tu n’es pas seulement un grand philosophe, tu as trouvé la pierre philosophale, ce qui vaut beaucoup mieux ! Un bel appartement, un cabriolet, de jolis chevaux, un vin délicieux… je m’y connais… tout cela avec une pauvre petite rente dont se contenterait à peine un bourgeois !

— Je présume que vous faites allusion à la rente que vous m’avez si généreusement accordée ?

— Précisément, mon garçon, précisément ! répondit milord en riant aux éclats. Parbleu, c’est là le merveilleux de l’affaire ! Avec cette rente que tu ne reçois pas, tu trouves moyen de t’entourer de tant de luxe ! Livre-moi ton secret, ô jeune Trismégiste ! Dis à ton vieux père comment on accomplit de pareilles merveilles, et alors… alors, parole d’honneur, je te servirai régulièrement ta rente, y compris les arriérés !

— Enfin, milord, demanda Cinqpoints avec un geste d’impatience, me ferez-vous le plaisir de m’apprendre le but de votre visite ? Vous m’eussiez vu mourir de faim sans éprouver de trop grands soucis ; et aujourd’hui, parce que j’ai réussi à faire mon chemin, il vous plaît de vous montrer facétieux à mes dépens ; parce que vous me voyez dans la prospérité, vous venez…

— Eh bien, tu ne devines pas ? interrompit de nouveau le visiteur. Attends un peu que je remplisse mon verre… C’est étonnant comme ces diablesses de bouteilles passent souvent devant moi quand je bois tout seul !… Voyons, réfléchis un peu. Comment ! je viens te retrouver dans ta prospérité, et toi, garçon d’esprit, tu es encore à te demander quel motif m’a engagé à rechercher ton aimable société ! Fi donc, Percy, tu es moins profond philosophe que je ne croyais ! Pourquoi je suis venu ? Mais tout bonnement parce que tu es dans la prospérité, ô mon fils ! Autrement, pourquoi diantre me serais-je dérangé ? Ta mère ou moi avons-nous jamais pu découvrir en toi l’ombre d’un sentiment affectueux ? Nous est-il jamais arrivé (à nous ou à tout autre) d’apprendre que tu te sois rendu coupable d’une action honnête ou généreuse ? Avons-nous jamais feint de t’aimer pour les vertus que tu n’as pas ? Je suis la plus ancienne de tes victimes, puisque j’ai payé des milliers de livres pour acquitter tes premières dettes. C’est une faiblesse, je le sais. Heureusement te voilà en état de la réparer, du moins en partie. Lorsque je t’ai écrit pour négocier un emprunt, je ne m’attendais guère à une réponse favorable. Si je t’avais annoncé ma visite, tu n’aurais pas manqué de me brûler la politesse. Aussi, comme j’ai besoin non plus de dix, mais de vingt-cinq mille francs, je suis arrivé sans tambour ni trompette. Maintenant que tu sais ce qui m’amène, sers-toi et passe-moi la bouteille.

Ce discours terminé, lord Crabs s’allongea de nouveau sur le canapé et se remit à fumer. J’avoue que cette scène me charma infiniment. Je fus ravi de voir ce vénérable vieillard donner sur les doigts de son indigne rejeton, et venger ainsi l’infortuné Richard Blewitt. Le visage de mon maître, autant que j’en pus juger à travers le trou de la serrure, devint rouge-homard, puis blanc de perle. Enfin il répondit en ces termes :

— Milord, je ne vous cache pas que j’avais à peu près deviné le motif de votre aimable visite. Je n’ignore pas les nobles sentiments qui vous animent, et je reconnais humblement que j’ai puisé toutes les vertus que je possède dans les salutaires exemples que j’ai reçus de vous. Lorsque vous serez moins ému, milord, vous comprendrez tout ce qu’il y a de ridicule dans votre demande ; malgré mes défauts, je suis du moins assez sage pour garder l’argent que j’ai la peine de gagner.

— Fort bien, mon garçon ! répondit lord Crabs d’un ton qui respirait la bonne humeur. A ton aise ! seulement, si tu refuses, tant pis pour toi ! Je n’ai nulle envie de te nuire, à moins que tu ne m’y forces. Je ne suis pas en colère, pas le moins du monde ; mais je te préviens que tu feras bien de me prêter ces vingt-cinq mille francs… Sinon, il t’en coûtera peut-être davantage.

— Monsieur, répliqua Cinqpoints, je serai aussi franc que vous : je ne vous donnerais pas un sou, quand ce serait pour vous empêcher d’être…

Ici, je crus qu’il était de mon devoir d’ouvrir la porte ; ôtant mon chapeau, afin d’avoir l’air de rentrer, je m’avançai en disant :

— Milord, le café de Paris est fermé.

— Tant pis, tant pis ! répliqua le comte. Gardez les cinq francs mon garçon… (C’était bien mon intention) et reconduisez-moi.

J’allais obéir, lorsque mon maître me prévint.

— Comment donc, milord, s’écria-t-il, vous laisser reconduire par un domestique lorsque je suis là ! Non, non, mon cher père ; l’absence ne m’a point fait oublier le respect que je vous dois.

Ils descendirent donc ensemble.

— Bonsoir, Percy, dit lord Crabs d’un ton affectueux.

— Dieu vous bénisse, milord, répondit Cinqpoints. Êtes-vous bien couvert ?… Prenez garde, il y a encore une marche… Bonne nuit, mon cher père.

C’est ainsi que se séparèrent ces vertueux personnages.

V INTRIGUES

Le lendemain, Cinqpoints se leva avec la physionomie harassée d’un homme qui a mal dormi. Il savait que la visite de son père ne lui présageait rien de bon. Pendant son déjeuner, je l’entendis murmurer quelques phrases décousues, et plus tard je l’aperçus devant son secrétaire occupé à compter ses billets de banque. Il en sépara même une petite liasse dont je devinai sans peine l’emploi projeté ; mais bientôt il parut se raviser.

— Non, non ! murmura-t-il en replaçant l’argent dans un tiroir. En quoi peut-il me nuire ? Quelque rusé qu’il soit, je me flatte d’être son digne élève.

Il s’empressa de s’habiller afin d’aller présenter ses hommages à la belle veuve et à l’intéressante orpheline. Dix heures venaient à peine de sonner qu’il était déjà installé chez elles, leur dictant pour ainsi dire l’emploi de leur journée :

1o Promenade à cheval au bois de Boulogne ;

2o Second déjeuner ;

3o Pèlerinage sentimental au tombeau d’Héloïse et d’Abailard ;

4o Id. id. chez le pâtissier à la mode ;

5o Promenade en voiture aux Champs-Élysées ;

6o Dîner de bonne heure au cabaret ;

7o Assister à la première représentation de la Chaste Suzanne au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Ce programme, sauf les deux derniers articles, obtint l’assentiment de ces dames.

— Notre soirée est déjà prise, mon cher monsieur Cinqpoints. Une très-aimable invitation de cette chère lady Bobtail… Lisez vous-même, dit la veuve en tendant à Percy un billet ainsi conçu :

« Chère lady Griffin,

» Voilà plusieurs siècles qu’on ne vous a vue. Peut-être y a-t-il un peu de ma faute ; mais lord Bobtail et moi, nous sommes tellement accablés par nos devoirs publics, qu’en vérité nous n’avons pas le temps de voir nos amis personnels — au nombre desquels lady Griffin voudra bien nous permettre de la compter. Aujourd’hui, par hasard, nous avons un moment de répit. Montrez-vous donc charitable et venez dîner en petit comité à l’ambassade. J’espère que votre aimable belle-fille voudra bien vous accompagner et nous faire entendre quelques-unes de ces romances que personne ne chante comme elle. Peut-être aurais-je dû adresser à miss Griffin une invitation spéciale ; mais elle est trop bonne pour ne pas user d’indulgence envers une pauvre diplomate qui a tant de lettres à écrire.

» Adieu, ma toute belle. A sept heures, n’est-ce pas ? Je ne tiendrai aucune excuse pour valable. En attendant, croyez aux sentiments affectueux de

» Votre dévouée,

» Éliza Bobtail. »

Un pareil billet, écrit par une ambassadrice et remis par le chasseur de Son Excellence, était bien fait pour émouvoir une parvenue. Aussi, je renonce à décrire la joie concentrée de lady Griffin. Longtemps avant la visite de mon maître, elle avait envoyé Fitzclarence et Mortimer, ses deux valets de pied, porter à l’ambassade une réponse affirmative.

La lecture de cette gracieuse épître ne causa pas autant d’allégresse à Cinqpoints. Il devina qu’il y avait une anguille sous roche, qu’un complot se tramait dans l’ombre.

— Mon vieux renard de père se serait-il déjà mis en campagne ? se demanda-t-il. Ce serait commencer de bonne heure.

Il rendit le billet en haussant les épaules ; puis, après avoir hasardé un peuh ! peuh ! assez expressif, il déclara qu’à ses yeux une pareille invitation équivalait à une insulte, dès qu’elle ne s’adressait pas à une amie intime.

— Lady Bobtail, dit-il, se sera aperçue au dernier moment qu’il y avait un vide à combler à sa table, voilà tout.

Mais il déploya en vain toutes les ressources de son éloquence astucieuse ; il n’avait pas affaire à une véritable lady, à une pairesse, mais bien à la veuve d’un simple chevalier de l’ordre du Bain, lequel avait commencé par être mousse à bord d’un navire de la compagnie des Indes. Lady Griffin n’ayant jamais assisté qu’aux grandes réceptions de l’ambassade, sentait qu’on l’y regardait comme une parvenue. Elle était trop heureuse de s’y voir admise sur le pied de l’intimité pour prêter l’oreille aux sarcasmes de son cavalier servant. Dîner chez lord Bobtail en petit comité ! Pouvait-on refuser un pareil honneur ? Non ; le pauvre Percy dut donc se résigner à dîner tout seul ce soir-là. Il passa néanmoins la plus grande partie de la journée avec elles, les ramena vers cinq heures, se montra spirituel et enjoué avec milady, tendre et sentimental avec miss, et ne les quitta que lorsqu’elles furent obligées de le congédier afin de s’occuper de leur toilette.

Lorsque j’ouvris la porte du salon pour annoncer le cabriolet de mon maître (car j’étais presque chez moi dans cette maison-là), je le vis qui tirait un portefeuille de sa poche et le glissait sous un des coussins du canapé.

— A quel jeu joue-t-il donc là, me demandai-je.

Je sus bientôt le mot de l’énigme. Une heure environ après le départ de ces dames, Cinqpoints retourna à la place Vendôme, feignant d’être fort inquiet au sujet d’un portefeuille perdu.

— Demandez à miss Kicksey si je puis lui parler un instant, dit-il à une des femmes de chambre.

La Kicksey accourut et se déclara enchantée de voir M. Cinqpoints. Puis elle parut se raviser.

— Je ne sais si, étant seule, je devrais recevoir un jeune homme, fit-elle en baissant les yeux.

— Ne soyez pas si inhumaine, chère miss Kicksey, reprit mon maître. Savez-vous que j’avais une double intention en venant ici ? D’abord, chercher un portefeuille que je crois avoir laissé tomber dans le salon — ensuite, vous prier de prendre en pitié un pauvre célibataire, qui ne sait que faire de sa soirée et vous supplie de lui donner une tasse de votre excellent thé.

Comme on le pense bien, la vieille fille se laissa attendrir, et on ne tarda pas à servir le thé.

— Vous prenez de la crème et du sucre, je crois ? demanda-t-elle, d’une voix de tourterelle enrhumée.

— Oui, chère miss Kicksey, répondit mon maître.

Mais je ne rapporterai pas au long leur conversation. Le lecteur a déjà deviné pourquoi Cinqpoints se donnait la peine de causer avec la ci-devant jeune fille. Il voulait tout bonnement apprendre ce qu’elle savait au sujet du testament de feu sir Georges Griffin. En moins d’une demi-heure, il l’eut retournée comme un gant. Par malheur, les renseignements qu’elle se trouvait en état de lui fournir furent loin d’être aussi complets qu’on aurait pu le désirer. Elle avait entendu dire que ce bon général avait laissé quelque chose comme deux cent vingt-cinq mille francs de rente. Lady Griffin et Mathilde donnaient l’une et l’autre leur signature, lorsqu’il s’agissait d’une vente ou d’un placement. Le cher défunt paraissait avoir fait une part égale à chacune d’elles ; l’argent était placé soit en rentes sur l’État, soit en propriétés d’un bon rapport, dont la valeur augmentait chaque jour.

Deux cent vingt-cinq mille francs de rente ! Cinqpoints s’éloigna la joue en feu, en proie à une vive émotion, la première peut-être qu’il eût éprouvée de sa vie. Il n’avait qu’un mot à dire pour disposer à son gré de la moitié de cette fortune. Oui ; mais était-il bien certain que la mère et la fille fussent des partis également avantageux ? Tout le thé qu’il venait de boire ne lui apprenait pas cela d’une façon positive. Quel dommage de ne pouvoir les épouser l’une après l’autre !

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