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Les mémoires d'un valet de pied

PREMIÈRE PARTIE LE MARI DE Mlle SHUM

William L. (William Little) Hughes translation

I UNE FAMILLE INTÉRESSANTE

Les mémoires sont à la mode. Pourquoi donc n’écrirais-je pas les miens ? Je possède toutes les qualités requises pour réussir dans ce genre de littérature : une haute opinion de mon propre mérite, et une bonne envie de médire du prochain.

Ceci dit, je commence sans autre préambule.

Je me nomme John-Herbert-Sigismond-Fitz-Roy de la Pluche. Ces noms de baptême, dont je m’enorgueillis, me furent donnés en souvenir de plusieurs gentilshommes qui avaient honoré ma mère de leur amitié. Quant à mon nom de famille, je l’ignore. Peut-être suis-je le rejeton ignoré d’une race illustre ; peut-être voyez-vous en moi le fils d’un cocher de bonne maison dont le portrait ornait la chambre à coucher de ma mère. Quoi qu’il en soit, je me console du mystère qui a présidé à ma naissance en songeant que le berceau des plus grands hommes de l’antiquité est entouré d’une obscurité non moins profonde que celle qui couvre le mien. Tout ce que l’on sait de l’état civil du divin Platon, c’est qu’il eut un père. L’histoire ne nous apprend-elle pas aussi qu’Homère est né dans sept villes différentes, fait bizarre qui n’empêche pas certains sceptiques d’affirmer que ce poëte n’a jamais existé ?

Je n’ai donc pas connu l’auteur de mes jours. Quant à ma mère, que je perdis de bonne heure, il ne me reste qu’un souvenir assez confus de la vie étrange que j’ai menée auprès d’elle, vie mélangée de rayons de soleil et de jours de pluie. Tantôt elle portait chapeau à plumes, robe de velours et bottines de satin : tantôt, une toilette fanée et des souliers éculés. Lorsqu’elle ne m’étouffait pas de caresses, elle m’accablait de coups. Un jour, nous déjeunions de perdrix arrosées de vin de Champagne ; le lendemain, notre unique repas se composait de quelques croûtes de pain rassis.

Mais jetons le voile épais de l’oubli sur cette époque bigarrée de mon existence. Un beau matin, ma mère s’avisa de mourir subitement. Je restai pendant près de deux jours dans un coin de sa chambre, osant à peine bouger, effrayé de son immobilité et de son silence, pleurant plutôt de frayeur que de froid ou de faim. J’y serais sans doute encore sans quelques voisines qui eurent pitié du petit orphelin. Permettez-moi de vous dire en passant qu’on trouve souvent plus de cœur chez une seule de ces pauvres filles que chez une douzaine de lords. Cependant, bien que je n’aie aucun reproche à adresser à mes bienfaitrices, certains souvenirs que l’éponge du temps n’a pu effacer des tablettes de ma mémoire, me donnent à croire que ma moralité aurait eu à souffrir si les protectrices de mon enfance eussent été chargées de compléter mon éducation.

Heureusement pour moi, un digne philanthrope me fit admettre comme interne à l’école gratuite de Saint-Bartholomé, admirable institution dont les élèves portaient à cette époque des blouses vert-pomme, des inexpressibles de cuir jaune, une plaque d’étain au bras gauche et une calotte microscopique. J’y passai six années. Il paraîtrait que vers la fin de mon séjour je montrai quelques dispositions musicales, car je fus chargé de tenir l’orgue que l’on jouait tous les jours à l’office du matin. Oui, pendant deux ans, j’ai fait mouvoir le soufflet de cet instrument sonore… Il y avait bien là un autre artiste qui promenait ses doigts sur le clavier ; mais le paresseux se donnait bien moins de peine que moi.

Raconterai-je les folles espiègleries de ma première jeunesse ? Dirai-je les pommes dérobées à la vieille fruitière du coin, ou le tabac répandu à pleines mains dans les livres de notre vieux professeur ? A quoi bon ? Passons sous silence cette période peu intéressante de ma biographie. Je me contenterai de vous dire qu’à l’âge de treize ans je sortis de l’école de Saint-Bartholomé pour entrer au service d’un industriel nommé Bags (il signait Bago), qui fabriquait dans les environs du marché de Smithfield des pâtes d’Italie et de l’huile d’olives. Je me suis laissé dire que cet épicier frauduleux gagnait quelque chose comme douze cents francs par an rien qu’à louer ses croisées aux jours de pendaison. Ses fenêtres donnaient juste en face de la prison de Newgate et on y pendait pas mal alors. En ce temps-là, on savait au moins faire respecter les lois et on vous accrochait un homme par le cou pour presque rien.

J’ai hâte d’ajouter que les ignobles détails du commerce de Bago ne me regardaient en rien ; j’habitais sa villa, où j’avais pour mission de nettoyer les couteaux et d’ouvrir la porte. C’est là, pour ainsi dire, que je fis mon entrée dans le monde fashionable. Je ne rougis pas d’un début si peu digne de moi ; car il est clair que ce n’est qu’à force de mérite personnel que j’ai pu m’élever d’aussi bas à la position que j’occupe aujourd’hui. Du reste, je ne restai que quelques mois chez mon premier maître, ma mine éveillée et ma tournure pleine de distinction m’ayant fait agréer par un jeune homme qui exerçait en apparence une profession libérale.

Je dis en apparence, car je ne pus découvrir quelle était l’occupation de mon maître. Tout ce que je savais, c’est que ses affaires le retenaient une grande partie de la journée dans le quartier commerçant de Londres. Comme nous habitions le faubourg de Pentonville, je le menais chaque matin à la City dans son cabriolet, où il remontait vers cinq heures et qui l’attendait toujours au même endroit.

Il me semblait assez singulier qu’un jeune homme aussi distingué que M. Frédéric Altamont n’habitât pas un quartier plus fashionable et un appartement plus commode : en effet, notre logis se composait d’un rez-de-chaussée assez mesquin, que nous sous-louait le ménage Shum, couple pauvre mais prolifique, dont la nombreuse famille occupait le reste de la maison.

Le vieux Shum se vantait d’avoir servi dans la marine, et la chose n’est pas incroyable, puisqu’il avait eu le courage d’épouser en secondes noces une veuve ornée de quatre filles. Pauvre marin ! ce fut un jour néfaste que celui où il s’aventura de nouveau sur les flots incertains de l’hyménée !

Voici la statistique de cette famille intéressante à l’époque où le hasard me mit en rapport avec elle :

1o Le lieutenant Shum ;

2o Mme Shum, veuve Buckmaster ;

3o Mlle Betsy, Mlle Fanny, Mlle Biddy, Mlle Elisa Buckmaster ;

4o Mlle Mary, seule et unique Shum du premier lit ;

5o Sept Shum du second lit, dont il est inutile d’énumérer les noms de baptême.

Toutes ces demoiselles, à l’exception de Mary, étaient laides à faire peur, et si méchantes, qu’elles se disputaient du matin au soir. Quand elles ne se battaient pas, elles faisaient de la musique ; mais elles n’étaient jamais moins d’accord que lorsqu’elles tapaient l’infernal ustensile qu’elles appelaient leur piano. Dès que les quatre demoiselles Buckmaster avaient exécuté la Bataille de Prague, les sept demoiselles Shum du second lit les remplaçaient l’une après l’autre et miaulaient leur romance favorite : « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? » Elles ne connaissaient guère que ces deux morceaux ; mais comme chacune y mettait beaucoup du sien, on pouvait aisément se figurer qu’elles venaient de massacrer onze mélodies différentes. Mary seule épargnait nos oreilles : aussi ne tarda-t-elle pas à devenir notre favorite.

La vieille Shum faisait la grande dame, c’est-à-dire qu’elle passait sa journée, étendue sur un canapé, à boire de l’ale, à lire des romans de cabinet de lecture, à gronder et à grogner. De temps à autre, pour varier ses plaisirs, elle feignait une attaque de nerfs. Quant au mari, il employait ses loisirs à lire dix fois de suite le même numéro du Times.

Quel motif avait donc pu décider Altamont à habiter sous le même toit que ces gens-là ? Le motif saute aux yeux : il était amoureux de Mary Shum.

J’ai déjà dit que Mary formait un charmant contraste avec ses belles-sœurs. C’était une jolie petite personne, rose et blanche, craintive et modeste, avec de grands yeux bleus et de longs cheveux blond-cendré. La pression de son buste admirablement modelé menaçait de faire craquer de toutes parts le corsage des robes fanées qui oubliaient de grandir avec elle. Il eût été difficile de trouver plus de gentillesse unie à plus de douceur. Ses sœurs enrageaient de la voir si jolie et tourmentaient à qui mieux mieux la pauvre enfant, qui endurait tout avec une patience exemplaire : j’ai vu au théâtre des anges qui ne la valaient pas, malgré leurs ailes de gaze et leurs torches à esprit-de-vin.

Un jour que mon maître vaquait à ses affaires, j’étais assis au bas de l’escalier, écoutant ce qui se passait chez nos voisins. On s’y disputait comme à l’ordinaire, et le piano allait son train. Le vieux Shum ayant hasardé une remarque antimusicale, miss Betsy (l’aînée des Buckmaster) s’interrompit au milieu du plus brillant passage de la Bataille de Prague pour s’écrier :

— Oh ! papa, que vous êtes donc bête !

Les autres filles et la mère se mirent à rire : toutes, excepté Mary, que l’insulte adressée à son père avait révoltée. L’agneau insurgé témoigna son indignation par un vigoureux soufflet appliqué sur la joue de la coupable.

La vieille Shum poussa un mugissement, et je reconnus au craquement du plancher qu’elle venait de quitter le canapé. Je montai doucement et, m’approchant de la porte entr’ouverte, je vis les bras de la grosse marâtre qui retombaient comme les ailes d’un moulin sur les épaules de Mary.

Celle-ci, qui d’ordinaire pleurait pour un rien, loin de laisser échapper la moindre plainte, s’écria avec le juste orgueil d’un devoir rempli :

— Je recommencerai chaque fois que Betsy insultera papa !

— Fi donc ! miss, dit le vieux Shum. Affliger ainsi votre mère ! Lever la main sur votre aînée !

— Mais, papa, elle vous a appelé…

— Eh bien, mademoiselle, c’était à moi de la corriger, interrompit le père en cherchant à se donner un air digne.

— Me corriger ! Je voudrais bien voir cela !

Et le nez naturellement camus de Betsy se retroussa encore davantage.

Mme Shum, retombant sur le canapé comme un hippopotame essoufflé, termina la discussion en ordonnant à Mary de quitter le salon, avec défense d’y reparaître de la journée.

— Miss Mary, lui dis-je en la voyant sangloter de façon à compromettre son corsage, mon maître est sorti, entrez donc chez nous. Il y a du veau froid et des concombres.

— Merci, John ; mais je suis trop malheureuse pour avoir faim, répondit-elle en secouant tristement ses jolies boucles.

Elle entra néanmoins, et se jeta sur un fauteuil.

Au moment où je songeais le moins à lui, Altamont parut. Je tenais en ce moment la main de Mary. Je crois même que j’allais y déposer un baiser de consolation, lorsque mon maître arriva à l’improviste.

— Sortez ! me dit-il d’un ton peu rassurant.

Je m’empressai d’obéir, car l’extrémité d’une botte étrangère venait de communiquer à ma personne une impulsion irrésistible.

La conduite d’Altamont ne me laissa plus aucun doute. Il aimait Mary. C’est pour cela que tant de fois il avait souri avec indulgence en contemplant le morceau de roast-beef ou de veau de la veille, dont la dent vorace des Shum avait singulièrement diminué le volume. Il s’apercevait bien de ce communisme forcé dont il faisait tous les frais, — mais un amour désintéressé s’inquiète-t-il de quelques livres de bœuf ?

A dater de l’entrevue en question, il se montra fort attentionné pour la famille de son propriétaire. Miss Betsy encouragea ses avances et fut souvent invitée à prendre le thé chez nous. Comme les convenances lui défendaient d’y venir seule, elle se faisait accompagner par Mary, qu’elle affectait de regarder comme une enfant.

Un jour, mon maître rentra un peu plus tôt que de coutume, rapportant des billets pour le théâtre de Drury-Lane, où il offrit de conduire Betsy et Mary. Son dîner terminé, il m’adressa la question suivante :

— John, tu n’es pas dénué d’intelligence ?

Je répondis de façon à ne pas blesser la vérité ni offenser la modestie.

— Eh bien, poursuivit Altamont, il y a deux guinées pour toi, si tu exécutes adroitement mes ordres. Nous allons au spectacle. J’ai choisi exprès un jour où il pleut à verse. Tu nous attendras à la sortie avec les parapluies ; tu m’en remettras un, et de l’autre tu abriteras miss Betsy. Tu la feras tourner à gauche, au lieu de la mener à droite, c’est-à-dire à la voiture… As-tu bien compris ?

— Monsieur peut compter sur moi ; j’aurai soin de me tromper de chemin.

Le spectacle terminé, je me trouvai à mon poste. Il pleuvait toujours. Altamont parut donnant le bras à Mary, et suivi de Betsy, qui semblait fort contrariée de cette préférence. Je remis un parapluie à mon maître ; puis je jetai un grand châle sur les épaules de Betsy, sans toutefois l’étouffer complétement. Tandis que j’étais ainsi occupé, l’autre couple avait disparu dans la foule.

— Soyez tranquille, dis-je à miss Betsy, la voiture est à deux pas. Elle nous attend à gauche.

Après avoir pataugé quelque temps dans la boue, je commençai à craindre de ne plus retrouver notre véhicule, et je demandai naïvement aux gens rassemblés à l’entrée du théâtre :

— Quelqu’un a-t-il vu la voiture de M. Frédéric Altamont ?

On me répondit naturellement par des plaisanteries de fort mauvais goût, par des lazzi à faire rougir un policeman.

— Que faire ? m’écriai-je d’un ton désespéré. Mon maître ne me pardonnera jamais !… Et dire que je n’ai pas un penny sur moi pour payer un fiacre !

Nous fûmes obligés de rentrer à pied, par une pluie battante, et nous n’arrivâmes chez nous qu’à deux heures du matin. Mary, qui n’avait pas trempé dans la conspiration, se jeta dans les bras de sa sœur, tandis qu’Altamont jurait et menaçait de me chasser, pour avoir tourné à gauche au lieu de prendre à droite. Ils nous avaient attendus près d’une heure avant de se décider à revenir seuls, disait-il.

J’ignore si cette aventure eut pour effet d’éclairer miss Betsy sur les véritables sentiments de mon maître. Dans tous les cas, comme notre thé était excellent et que nous avions toujours une ample provision de gâteaux ou de sandwiches, ses visites furent aussi fréquentes que par le passé.

II QUEL EST DONC CE MYSTÈRE ?

— Quels sont les moyens d’existence de mon maître ? Quelle est sa profession ? S’il vit de ses rentes, pourquoi ces absences quotidiennes et régulières ? me demandais-je sur tous les tons.

J’avais beau m’interroger, j’avais beau l’espionner : M. Frédéric Altamont restait l’homme le plus impénétrable du monde.

Un matin, craignant qu’il ne s’enrhumât, je lui dis, avec ma politesse habituelle :

— Il va pleuvoir aujourd’hui ; monsieur veut-il que le tilbury aille le prendre à son bureau ?

Au lieu de me remercier de l’intérêt que je prenais à sa santé, il me pria de me mêler de mes affaires.

Une autre fois, — le jour même où miss Betsy avait reçu le soufflet en question, — j’entendis Mary qui demandait à mon maître :

— Cher Frédéric (ils en étaient déjà là), pourquoi ce mystère ? Pourquoi me cacher quelque chose ?

— Qu’il vous suffise de savoir que je suis un honnête homme et que je vous aime. Un secret, dont la connaissance ne servirait qu’à vous attrister, doit envelopper mon existence depuis neuf heures du matin jusqu’à six heures du soir.

Impossible d’obtenir de lui une réponse plus explicite. Au moment où j’allais me retirer, croyant la conversation terminée, l’arrivée de la vieille Shum me coupa la retraite. Avertie par une de ses filles de la rentrée d’Altamont, elle venait interrompre le tête-à-tête. Je crus de mon devoir de parler très-haut et de renverser un fauteuil sur son passage ; mais elle écarta l’obstacle et entra chez mon maître en s’écriant :

— Êtes-vous venu chez moi en qualité de serpent ou en qualité de simple locataire ? Répondez, monsieur !

— Je suis venu chez vous parce que j’aime votre fille Mary, et la preuve, c’est que je l’épouse si elle veut bien accepter ma main. Qu’elle choisisse entre vous et moi. Maintenant que je vous ai répondu, vous aurez peut-être l’obligeance de nous laisser tranquilles.

— Frédéric, je vous suivrai jusqu’au bout du monde ! dit la jeune fille en se jetant dans ses bras.

— Fort bien, mademoiselle ! reprit la marâtre furieuse (car elle espérait qu’Altamont aurait épousé Betsy) ; fort bien ! Unissez-vous à l’homme qui me foule aux pieds sous mon propre toit… où il n’y a personne pour me défendre !

Ce dernier membre de phrase fut la préface d’une attaque de nerfs. Le tapage ne tarda pas à rassembler Shum et ses onze rejetons, dont l’arrivée calma un peu les coups de pied de la belle-mère.

— Venez, monsieur Shum, s’écria-t-elle. Venez admirer la conduite de votre fille, qui a l’impudeur de s’enfermer avec un homme !… avec un homme amoureux d’elle, encore !

— Lui, amoureux de Mary ! Le monstre ! le trompeur ! et Betsy se mit à crier plus fort que sa mère.

— Silence ! commanda mon maître d’une voix qui domina les clameurs féminines… Monsieur Shum, j’aime votre fille, je suis aimé d’elle, et, comme mes moyens me permettent de la prendre sans dot, je vous demande sa main.

— Monsieur, répliqua Shum en se rengorgeant, nous allons causer de cette affaire… Mes filles, retirez-vous, et donnez des soins à votre mère.

Pour la première fois de leur vie, les enfants obéirent. Il est vrai que mon maître vint en aide à l’autorité paternelle, si souvent méconnue, en les prenant par les épaules, afin de les pousser dehors.

La timide Mary s’était enfuie dès le commencement de l’émeute.

Shum n’hésita pas à donner son consentement. Il était ravi de trouver un mari pour sa fille, qu’il aimait tendrement, bien qu’il n’eût jamais eu le courage de la défendre. Mais, chose étrange, mon maître se refusa à toute espèce d’explication quant à ses moyens d’existence.

— Je gagne environ trois cents livres sterling par an, dit-il pour toute réponse ; Mary disposera de la moitié de cette somme. Quant au reste, je me dispense de satisfaire votre curiosité.

Deux semaines plus tard, Frédéric Altamont épousait miss Mary Shum. Nous allâmes habiter une jolie petite maison que mon maître avait achetée dans le faubourg d’Islington. Le mystérieux époux continuait à visiter chaque matin le quartier commerçant de Londres, où il restait jusqu’à six heures du soir.

Que diable pouvait-il y faire ?

III LA LUNE ROUSSE

Une félicité parfaite semblait devoir planer sur notre jeune ménage ; cependant, deux mois à peine s’étaient écoulés que déjà nous subissions l’odieuse influence de la lune rousse. De rose et rieuse, Mme Altamont devint tout à coup pâle et morose. Miss Betsy, qui n’avait rien oublié, détestait cordialement les nouveaux mariés, et cherchait à troubler leur bonheur en inspirant à ma maîtresse une foule de mauvaises pensées. La vieille Shum l’aidait de son mieux.

Il va sans dire qu’il nous arriva bientôt un amour de petit enfant ; Mary n’en fut pas plus gaie. Au contraire, elle se livrait à des accès de tristesse que rien ne pouvait dissiper. Elle passait des journées entières devant le berceau du chérubin endormi, lui adressant des discours auxquels il ne comprenait rien.

— Mon enfant, mon pauvre enfant ! disait-elle, ton père me trompe. Il a des secrets pour moi… Que deviendras-tu, lorsque ta mère aura succombé sous le poids du malheur ?

Tout cela était du cru de la vieille Shum et de miss Betsy. Altamont avait fini par leur défendre de mettre les pieds chez lui ; mais elles venaient en cachette, tandis qu’il vaquait à ses mystérieuses affaires. Depuis notre accouchement, leurs visites étaient même devenues plus fréquentes que jamais.

Un matin que Mme Altamont pleurait selon son habitude et que ses aimables parentes la consolaient à leur façon, c’est-à-dire en la faisant pleurer davantage, j’entendis…

Mais pourquoi ne reproduirais-je pas cette scène telle que je l’écrivis à l’époque où j’avais l’intention de faire un drame domestique de l’histoire que je raconte ?

PERSONNAGES

MADAME SHUM, berçant un enfant en bas âge.

MARY, assise à la croisée.

BETSY, au fond, mangeant n’importe quoi.

MOI, derrière la porte.

La scène se passe à Islington, près de Londres. — Le théâtre représente une chambre à coucher bourgeoise.

MADAME SHUM. — Do, do, l’enfant do… Bon, le voilà parti… (Elle pousse un profond soupir.) Oui, dors, pauvre enfant, fils d’une mère infortunée et d’un père anonyme quant à la profession…

MOI, à part. — Vieille folle !

MARY. — Maman, ne dites plus de mal de Frédéric, il m’adore.

MADAME SHUM, avec ironie. — Ah, c’est juste !… Il vous a donné un beau châle hier ; mais avec quel argent l’a-t-il acheté, ce châle ? voilà la question… Qui est-il ? Que fait-il ?… Plaise à Dieu que vous n’ayez pas épousé un assassin !… Mary, j’en ai l’intime conviction, votre mari est un affreux bandit.

(Tout le monde pleure, excepté l’enfant et moi.)

MARY. — Frédéric tient peut-être un magasin ; peut-être exerce-t-il une profession que sa fierté l’empêche d’avouer.

BETSY, la bouche pleine. — Lui, un magasin ? Non, non ! crois-moi, Mary, c’est un scélérat qui égorge les gens toute la journée, et qui te rapporte chaque soir le fruit de ses rapines.

(Ici l’enfant fait entendre des vagissements plaintifs, au milieu desquels il est impossible de saisir sa pensée. Mary lui ferme la bouche d’une façon qui paraît le satisfaire.)

MARY. — Comment Frédéric serait-il un assassin ?… Il est trop doux pour cela… D’ailleurs, les assassins exercent leur profession la nuit, et mon mari ne s’absente que pendant le jour.

BETSY. — Alors, c’est un faussaire !… Pourquoi passe-t-il ses journées loin de toi ? Pour fabriquer ses faux billets… Pourquoi ne se fait-il jamais conduire ailleurs que dans le quartier commerçant de Londres ? Parce qu’ailleurs il ne serait pas à même de changer lesdits billets. Pour moi, la chose est claire comme le jour.

MARY. — Allons donc ! Il me rapporte tous les soirs de vingt à trente shillings, rarement davantage. Un faux monnayeur ferait plus d’argent que cela !

L’ENFANT. — Glou… glou… glou…

MADAME SHUM, sans faire attention à cette interruption. — J’y suis ! Le monstre a deux femmes ; toi la nuit, l’autre le jour. Voilà la véritable cause de tout ce mystère.

(Sensation. — Mary se trouve mal. Au même instant, un triple coup de marteau retentit à la porte de la rue.)

J’avais reconnu le coup de marteau d’Altamont ; je m’empressai de descendre et de lui ouvrir.

— Que se passe-t-il donc ? demanda-t-il en entendant le tintamarre qui se faisait au premier étage.

— Miss Betsy et sa mère sont là-haut, et madame vient de se trouver mal.

Altamont monta l’escalier quatre à quatre, et se précipita comme une bombe dans la chambre à coucher. Sa femme était étendue sur un canapé, où Betsy l’étouffait à moitié, sous prétexte de la ranimer. L’enfant criait et se démenait sur le tapis. La vieille Shum hurlait comme un chien qui aboie à la lune.

— Me dira-t-on la cause de tout ce tapage ? demanda Altamont.

— Vous la connaissez mieux que nous, répliqua la belle-mère. C’est votre conduite qui met la pauvre enfant dans cet état.

— Comment ça, s’il vous plaît ?

— Osez-vous le demander ?… Elle sait tout, monsieur ! Elle sait que vous êtes un affreux bigame !

Altamont parut hésiter un moment ; mais bientôt, ouvrant la porte toute grande, il prit Betsy par les épaules et la poussa hors de la chambre ; puis il s’avança vers Mme Shum, afin de lui faire prendre le même chemin.

— Mon enfant ! répétait la marâtre, tandis que mon maître l’envoyait, bon gré mal gré, rejoindre miss Betsy.

— John ! me cria-t-il… (je venais, par discrétion, de me retirer au bas de l’escalier)… reconduisez ces dames, et désormais ne leur ouvrez plus la porte.

J’obéis avec empressement, et je me hâtai de remonter, devinant qu’il allait y avoir une explication orageuse.

— Mary, disait Altamont, lorsque je revins à mon poste d’observation, tu n’es plus du tout l’enfant confiante que j’ai connue à Pentonville. Ta mère et tes belles-sœurs auraient fini par te gâter. C’est pourquoi je les ai mises à la porte.

— Tu sais bien que c’est le mystère dont tu t’entoures qui me rend si malheureuse… Pourquoi me quittes-tu tous les jours pendant huit heures ?

— Pourquoi ?… Parce que je ne trouve pas sous mon oreiller l’argent dont nous avons besoin pour vivre.

La conversation continua sur ce ton pendant près d’une heure. Elle se termina pour la première fois par une belle et bonne querelle. Je m’y attendais depuis quelque temps, car il n’est pas naturel que deux époux restent onze grands mois sans se disputer. Altamont, fatigué de l’obstination de sa femme, finit par abandonner la place. Il sortit en disant que, puisqu’on faisait un enfer de sa maison, il allait s’amuser ailleurs. En effet, il s’amusa si bien qu’il ne rentra qu’à trois heures du matin, sans chapeau, gris comme un Polonais.

A dater de ce jour, tout alla de travers dans notre ménage. On s’adressait à peine la parole pendant les repas. Monsieur sortait plus tôt et rentrait plus tard. — Madame, dévorée par la jalousie et la curiosité, ne faisait rien pour le ramener.

La belle-mère, malgré la scène dont j’ai parlé, n’en continua pas moins à venir en cachette à Islington le plus souvent possible, afin d’empêcher une réconciliation. Le père Shum avait conservé ses grandes et ses petites entrées chez son gendre ; il venait nous voir trois ou quatre fois par semaine. Ces jours-là il déjeunait, goûtait, dînait et soupait avec nous. L’ex-marin avait un grand faible pour les liqueurs fortes, ce qui m’obligeait fréquemment à le reconduire chez lui. Plus d’une fois je le laissai à moitié chemin, allongé dans le ruisseau, la tête mollement appuyée sur le trottoir. Par malheur, ces leçons ne lui profitaient guère et il recommençait à la première occasion.

Or, le 10 janvier 18.. (je me rappelle la date parce que Shum me donna un écu ce jour-là), tandis que le vieux bonhomme et son gendre buvaient leur grog après dîner, mon maître dit en frappant sur l’épaule de son hôte :

— Beau-père, je vous ai vu deux fois près de la Banque ce matin.

— Tiens, voilà qui est drôle ! remarqua Shum. Comment avez-vous fait pour me voir deux fois ? Je m’y suis rendu en voiture ; je n’ai fait que descendre pour aller toucher mon argent et je suis remonté dans le fiacre une demi-heure après… Vous étiez donc près de la Banque ?

Altamont toussa ; puis, au lieu de répondre, il parla de la situation politique et d’une girouette qu’il voulait faire placer sur le toit de sa maison.

— Mais, mon ami, interrompit Mary, comment donc as-tu fait pour voir papa deux fois ? Est-ce que tu l’as attendu devant la Banque ?

Altamont chercha encore à détourner la conversation ; mais sa femme revint à la charge.

— Tu étais donc près de la Banque, mon cher Frédéric ? Que faisais-tu là ? répéta-t-elle.

Mon maître, poussé à bout, s’en fut se coucher. Shum, qui venait de vider son neuvième verre de grog, eut besoin de mon appui pour retourner à Pentonville.

— Comment diable a-t-il donc pu me voir deux fois ? se demandait-il tout le long de la route.

IV LE POT AUX ROSES

Le lendemain, Altamont ne fut pas plus tôt dehors, que madame, au lieu de s’enfermer selon son habitude, sortit de son côté pour se rendre à Pentonville. Après une longue conférence, elle monta en voiture avec sa belle-mère et se fit descendre non loin de la Banque. Les deux femmes passèrent une partie de la journée à rôder dans les environs de cet édifice enfumé. Elles rentrèrent enfin, désespérées de n’avoir rien appris.

Ces expéditions se renouvelèrent chaque jour. Jamais Mme Shum n’avait tant fait voyager sa poussive personne, qui semblait être devenue inaccessible à la fatigue. Betsy la remplaçait quelquefois ; mais c’était toujours la Banque qui avait le privilége de les attirer ; elles s’y dirigeaient aussi naturellement que les omnibus.

Enfin la vieille Shum arriva un matin chez nous, le visage rayonnant. J’avais remarqué sa mine triomphante, et je résolus de découvrir le motif de cet air.

— Mary, où est l’argent que ton mari t’a donné hier soir ? demanda la vieille d’un ton mystérieux.

La porte était fermée, mais je regardais par le trou de la serrure.

— L’argent, maman ? répondit Mary d’un air surpris.

— Oui, la monnaie qu’il t’a remise hier.

On se rappelle qu’Altamont remettait chaque soir à sa femme une grosse poignée de pièces blanches. Mary tira sa bourse, dont elle fit tomber sur les genoux de sa belle-mère une quantité de menue monnaie d’argent.

— La voici ! la voici ! s’écria madame Shum. Victoire ! victoire !… Une pièce de douze sous du temps de la reine Anne… La marque y est.

— Quelle marque ?

— Silence pour aujourd’hui !… Viens me prendre demain matin ; tu sauras TOUT ! D’ici là, sois discrète !

Mary fut d’une discrétion exemplaire ; il est vrai qu’elle avait de fort bonnes raisons pour cela, attendu qu’elle ne savait rien. Elle se garda bien de manquer au rendez-vous. Dès que son mari eut le dos tourné, elle monta dans un fiacre et alla trouver sa belle-mère. Elles sortirent bientôt pour se diriger vers le but habituel de leurs promenades, et je les suivis à une distance respectueuse. A peine fûmes-nous arrivés en face de la Banque, que madame Altamont perdit connaissance et tomba sur le pavé boueux.

Bousculant un vieux balayeur qui s’éloignait à la hâte, je m’élançai pour relever ma maîtresse, et j’appelai un fiacre où je déposai mon précieux fardeau. La vieille Shum, ayant fait tout le mal qu’elle pouvait, entra chez un pâtissier pour se reposer en buvant quelques verres de liqueur ; quant à moi, je grimpai sur le siége et je rentrai à la maison avec ma maîtresse.

Cette nuit-là, Altamont, au lieu de rentrer tard, jugea à propos de ne pas rentrer du tout. Le lendemain, il envoya à Pentonville un commissaire-priseur, qui fit l’inventaire du mobilier, et colla sur la porte une affiche annonçant que la maison était à vendre. Je ne comprenais rien à tout cela. Ce qui m’étonnait le plus, c’est que ma maîtresse, loin de continuer à pleurer, se montrait aussi gaie qu’un pinson.

Altamont lui avait écrit ; mais la lettre ayant été remise par le commissaire-priseur en personne, il m’avait été impossible d’en prendre connaissance.

Au bout de trois jours, mon maître reparut, pâle et défait, les yeux caves, les joues creuses. La gaieté de madame sembla lui causer autant de joie que de surprise. On eût dit qu’il s’attendait à la trouver plus morose et plus larmoyante que jamais.

— Mary, dit-il tendrement, j’ai vendu ma place ; la somme qu’elle m’a rapportée, jointe à mes économies et au prix de notre maison, nous permettra de vivre confortablement à l’étranger… Mais maintenant que tu sais tout, me pardonneras-tu de t’avoir caché ma profession ?

— Bah ! puisque tu n’aimes que moi, puisqu’il n’est pas vrai que tu aies une autre femme, cela m’est bien égal que tu sois un…

Au lieu d’achever sa phrase, elle lui sauta au cou et l’embrassa à plusieurs reprises… Il n’y a que les femmes pour trouver des réticences aussi agaçantes !

Ah çà ! dira le lecteur intrigué, quel est donc ce mystère ? Apprends-nous-le, ce secret plein d’horreur !

Je frémis de l’avouer !… Je rougis d’avoir servi un pareil maître !… M. Altamont balayait un passage dans le macadam pour les piétons allant de la Banque à Cornhill et de Cornhill à la Banque !… Il se déguisait si bien que madame Shum, pour être sûre de son fait, avait eu besoin de la pièce marquée retrouvée dans la bourse de Mary.

Ai-je besoin d’ajouter que je demandai immédiatement mon compte ?

Je ne cachai pas à Altamont le motif qui m’obligeait à le quitter. Je lui dis sans détour qu’un homme qui se respecte ne saurait rester au service d’un balayeur. Eh bien, croiriez-vous qu’au lieu d’admirer ma franchise et mon noble orgueil, il se mit à rire et me congédia avec un coup de pied ? Je ne devais certes pas m’attendre à beaucoup de savoir-vivre de la part d’un individu tombé aussi bas, et pourtant son procédé me blessa plus que je ne saurais dire.

Quelques années plus tard, je rencontrai à Baden-Baden monsieur et madame Frédéric Altamont, qui passaient pour des gens comme il faut. Cela me donna à penser. Je reconnus que j’avais eu tort de les mépriser ; car le public, toujours prêt à vous aider à manger vos écus, ne s’inquiétera pas de savoir si vous les avez ramassés dans une fabrique d’eau de rose ou dans un égout.

Cependant, honteux d’un contact même involontaire avec ce grossier personnage, et, voulant me relever dans ma propre estime, je jurai de ne servir désormais que des membres de l’aristocratie.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

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