DEUXIÈME PARTIE UN PARFAIT GENTILHOMME (continued 2)
William L. (William Little) Hughes translation
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Vers minuit, lady Griffin et sa belle-fille rentrèrent, enchantées de l’accueil qu’on leur avait fait. Lorsque la voiture s’arrêta, on en vit descendre un vieux gentleman qui aida galamment ces dames à mettre pied à terre. Après avoir échangé avec elles des poignées de main pleines d’un franche cordialité, il annonça qu’il aurait l’honneur de revenir le lendemain savoir des nouvelles de la charmante lady Griffin et de son aimable belle-fille. Il insista ensuite pour les reconduire jusqu’à la porte de leur appartement ; mais milady déclara que pour rien au monde elle ne souffrirait qu’il se donnât cette peine.
— Edward, dit-elle assez haut pour que les gens de l’hôtel pussent l’entendre, vous reconduirez milord chez lui.
Or, devinez quel était l’aimable gentleman en question ? Ni plus ni moins que le très-honorable comte de Crabs, ce charmant vieillard dont la conversation m’avait ravi la veille. Le lendemain, Cinqpoints fut informé de cette rencontre, et il commença à croire qu’il aurait peut-être mieux fait de ne point mépriser les menaces paternelles.
Bien que les divers incidents du dîner de l’ambassade ne m’aient été connus que beaucoup plus tard, je ferai aussi bien de les raconter ici. Je les rapporte donc, sans y changer un mot, tels que je les tiens d’un témoin oculaire qui assistait à ce repas, debout derrière la chaise de lord Crabs.
On dîna en petit comité, ainsi que l’avait annoncé lady Bobtail. Le comte de Crabs se trouva placé entre les deux Griffin, pour lesquelles il fut plein d’égards et de prévenances.
— Permettez-moi de vous remercier, chère madame, de vous remercier bien vivement de l’accueil que vous avez bien voulu faire à mon pauvre Percy, dit-il à lady Griffin entre le potage et le poisson. — Vous êtes trop jeune pour avoir jamais éprouvé… mais trop sensible, j’en suis sûr, pour ne pas comprendre… ce qu’un père doit ressentir en face de tout témoignage d’amitié accordé à son fils. Croyez, ajouta-t-il d’une voix attendrie, en regardant milady dans le blanc des yeux, croyez bien que la moindre preuve d’intérêt donnée à Percy m’inspire un vif sentiment de reconnaissance et d’affection.
Lady Griffin rougit et baissa la tête, l’émotion l’empêchant de s’apercevoir qu’elle trempait dans son assiette l’extrémité de ses tresses blondes. Elle avait avalé sans hésitation les flagorneries du comte de Crabs. Milord, qui avait appris de fort bonne heure l’art d’entortiller son monde, talent que l’âge n’avait fait que développer chez lui, ne tarda pas à adresser à miss Griffin un discours non moins flatteur. Il n’ignorait pas, dit-il, que Percy songeait à en finir avec la vie de garçon. (Miss rougit.) Heureux coquin, quel mortel n’envierait son sort ! (Miss devient écarlate.) Sur ce, le comte poussa un gros soupir, demanda de la sauce au homard et se mit à manger son turbot. Mon maître était un roué accompli ; mais on ne pouvait pas plus le placer sur la même ligne que son père qu’on ne songerait à comparer une taupinière à une montagne. Avant la fin de la soirée, milord avait fait plus de chemin qu’un autre n’en ferait en six mois. On oubliait son nez rouge, son gros ventre et ses méchants yeux gris, en écoutant les flatteries qu’il débitait d’une voix si insinuante et les anecdotes qu’il racontait si bien. Il charma surtout ses voisines par la douce piété et les sentiments honorables qui perçaient, comme malgré lui, à travers la frivole conversation de l’homme du monde. Peut-être me direz-vous qu’elles se laissèrent fasciner trop vite ? Mais veuillez vous rappeler, cher lecteur, qu’elles arrivaient des Indes, qu’elles n’avaient encore vu que bien peu de lords, qu’elles adoraient la pairie, selon la louable coutume de toute Anglaise bien pensante, et qu’elles faisaient pour ainsi dire leurs premiers pas dans la haute société.
Après dîner, tandis que Mathilde chantait un air italien, le comte de Crabs accapara de nouveau lady Griffin, et ramena la conversation sur cet heureux coquin de Percy.
— Quel bonheur pour nous tous, chère madame, dit-il, que Percy ait trouvé à Paris des amies aussi honorables que vous et miss Griffin !
— Pourquoi donc cela, milord ? Je ne vois rien là de bien extraordinaire. Je présume que l’Honorable M. Cinqpoints ne sera jamais en peine pour trouver des amis dans la classe où il est né ?
— Cela devrait être, en effet. Sa naissance lui a valu bien des amitiés précieuses à conserver… Mais…
Ici milord hocha la tête et se tut.
— Mais quoi ? demanda lady Griffin, riant de l’expression lugubre empreinte sur le visage de son interlocuteur. Vous plaisantez ? Vous ne voulez pas me donner à entendre que votre fils ne mérite pas l’amitié des honnêtes gens ?
— Non, non, Dieu merci, il n’en est pas encore là. Mais, hélas ! je ne plaisante pas. Ce pauvre garçon… (il faut bien que jeunesse se passe…) aime le jeu ; il est criblé de dettes, que je ne veux plus payer, et vous savez qu’un jeune homme, dans ces conditions, est rarement disposé à fréquenter la meilleure société.
— Criblé de dettes ! Il prétend, au contraire, qu’il a cinquante mille francs de rente qu’il tient de sa mère, et ses dépenses ne paraissent certainement pas excéder son revenu.
Milord hocha de nouveau la tête, et reprit, d’un ton tristement ému :
— Ma chère lady Griffin veut-elle me promettre le secret ? Sachez que Percy ne possède rien au monde qu’une rente de vingt-cinq mille francs que je lui fais, et qu’il est affreusement endetté. Il a perdu au jeu des sommes énormes. Voilà pourquoi je suis si heureux de le voir admis dans l’intimité d’une famille honorable où, sous l’influence d’attraits plus purs et plus puissants, il pourra oublier les émotions du tapis vert et la mauvaise compagnie qui a failli le perdre.
Lady Griffin n’avait plus la moindre envie de rire. Cinqpoints ne l’aimait donc pas ? Il n’en voulait donc qu’à sa fortune ? Comment en douter ? Le dénonciateur involontaire n’était-il pas le meilleur ami du coupable, un pair du royaume-uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, incapable par conséquent de mentir ? Lady Griffin se décida à tenter une épreuve décisive. Elle comprit combien elle aimait Percy en sentant combien elle pourrait le haïr si elle découvrait qu’il l’avait trompée.
La soirée se termina sans autre incident digne de remarque, et les trois convives s’en retournèrent ensemble place Vendôme, où ils se séparèrent, ainsi que nous l’avons vu, milord pour se faire reconduire par le cocher de ses nouvelles amies, celles-ci pour remonter chez elles.
Elles y trouvèrent l’infortunée Kicksey, qui, par extraordinaire, avait emprunté les traits d’une femme heureuse. A voir son visage rayonnant, on reconnaissait qu’elle était grosse d’un secret dont elle avait hâte d’accoucher. Tout en versant le thé, elle s’écria :
— Milady, vous ne devineriez jamais qui m’a fait le plaisir de passer la soirée avec moi ?
— Probablement Lenoir, ma femme de chambre ? répondit lady Griffin d’un ton sévère. Je regrette, Jemina, que vous vous abaissiez jusqu’à rechercher la société de mes gens. N’oubliez pas que vous êtes ma sœur.
— Du tout, il ne s’agit nullement de Lenoir, mais d’un jeune homme et même d’un beau jeune homme.
— Ah, j’y suis ! s’écria miss Mathilde. C’est le chevalier de l’Orge ; il avait promis de m’apporter des cordes pour ma guitare.
— Ce n’est pas M. de l’Orge non plus. Il est bien venu ; mais il n’a pas eu la politesse de demander après moi. Mon visiteur n’est autre que votre aimable cavalier, l’Honorable Percy Cinqpoints.
En annonçant cette bonne fortune, la pauvre Kicksey prit un air aussi joyeux que si elle venait d’hériter d’un oncle millionnaire.
— M. Cinqpoints ? Et qu’est-il venu faire ici ? demanda milady, qui songeait justement à l’étrange confidence que le comte de Crabs avait jugé à propos de lui faire.
— D’abord il avait égaré son portefeuille, que nous avons retrouvé sur le canapé ; puis ne sachant où passer la soirée, il m’a demandé une tasse de thé (il a dit de mon excellent thé), et il est resté plus d’une heure à causer avec moi.
— Et oserais-je vous demander quel a été le sujet de votre conversation ? Avez-vous parlé musique ou beaux-arts, politique ou métaphysique ? demanda d’un ton railleur miss Mathilde, qui était un vrai bas-bleu, comme le sont la plupart des bossues et des laiderons.
— Non vraiment, il n’a pas été question de tout cela ; autrement, Mathilde, vous savez bien que je n’y aurais rien compris. Nous avons causé du temps, de chiens, de chevaux, du jardin des Plantes, des différentes espèces de thé. Il préfère le Souchon au Congo. Le thé vert l’empêche de dormir. Puis nous avons parlé d’éléphants, puis des Indes, et enfin (ici la voix de miss Kicksey baissa de plusieurs notes) de ce cher sir Georges… M. Cinqpoints n’ignore pas quel bon mari il faisait…
— Ni quelle fortune il a laissée, hein, miss Kicksey ? interrompit milady avec un petit ricanement diabolique.
— Oui, ma chère Léonore, il sait tout cela. Il s’intéresse tellement à vous et à Mathilde, que je ne me lasserais jamais de l’écouter. Selon lui les femmes n’entendent rien aux affaires et il craignait qu’étant trop confiantes vous ne fussiez volées par vos gens.
— Et qu’avez-vous répondu à cela, s’il vous plaît ? demanda lady Griffin.
— Je l’ai rassuré en lui apprenant que votre fortune s’élève à environ deux cent vingt-cinq mille francs de rente, et que vous ne dépensez que les deux tiers de votre revenu.
— Et puis ?
— Et puis, c’est tout.
— M. Cinqpoints ne vous a-t-il pas demandé à laquelle de nous deux appartient cette fortune ?
— Oui ; mais je n’ai pu lui donner aucun renseignement là-dessus.
— Je le savais ! s’écria milady, en posant brusquement sa tasse sur la table. J’en étais sûre !
— Et pourquoi pas, lady Griffin ? interrompit miss Mathilde. Parce que M. Cinqpoints adresse à votre sœur une question innocente, est-ce une raison pour briser ainsi votre tasse ? Il n’est pas mercenaire, lui ! Il possède une assez bonne part des biens de ce monde pour ne rien envier aux autres. Souvent, bien souvent, il m’a dit qu’il espère choisir pour femme quelque jeune fille sans fortune, qui ne pourra douter de la sincérité de son amour.
— Je le crois sans peine, s’écria milady… Peut-être la femme de son choix est-elle la charmante miss Griffin ?
Elle s’éloigna sans attendre la réponse, laissant Mathilde fondre en larmes et verser ses douleurs dans le sein de la fidèle Kicksey.
VI L’ANE CHOISIT SA BOTTE DE FOIN
Le lendemain, nous nous rendîmes chez les Griffin, moi pour m’amuser avec les femmes de chambre de la maison, mon maître pour présenter ses hommages aux dames de son cœur. Mademoiselle pinçait sa guitare ; milady paraissait occupée à chercher quelque document parmi des livres de compte, des lettres d’affaires et des parchemins renfermés dans un coffre noir. Ce genre d’occupation me conviendrait assez, surtout si chaque année m’amenait, comme à lady Griffin, une augmentation de revenu. La jolie veuve surveillait seule ses intérêts et ceux de sa belle-fille, beaucoup trop sentimentale pour déchiffrer le griffonnage d’un homme d’affaires ou des comptes de banquier.
Les yeux de Mathilde brillèrent comme des escarboucles dès que mon maître se présenta ; elle l’invita avec un mouvement plein de câlinerie (la femme la plus laide est quelquefois aussi gracieuse qu’une chatte) à prendre place auprès d’elle sur le canapé. Cinqpoints s’empressa d’obéir ; milady, en voyant entrer Cinqpoints, s’était contentée de lui adresser un salut bienveillant, mais sans quitter ses paperasses.
— Lady Griffin a reçu des lettres de ces vilaines gens qu’on appelle hommes d’affaires, dit Mathilde. Elle ne vous adressera pas la parole d’ici à une demi-heure au moins ; venez donc vous asseoir auprès de moi, chevalier félon, et dites-moi pourquoi vous arrivez si tard.
— Très-volontiers, ma chère miss Griffin… Eh mais, en vérité, c’est presque un tête-à-tête que vous me proposez là !
Après avoir échangé une foule de balivernes de ce genre, on commença à causer d’une façon plus sérieuse.
— Savez-vous, dit miss Mathilde, que nous avons rencontré à l’ambassade un de vos meilleurs amis ?
— Mon père, sans doute ? Il est très-lié avec lord Bobtail. J’avais oublié de vous dire qu’il m’a fort agréablement surpris l’autre soir en tombant chez moi à l’improviste.
— Quel bon et charmant vieillard ! Comme il vous aime !
— Étonnamment ! fit mon maître en levant les yeux au ciel.
— Je vous rendrais trop fier si je vous répétais la moitié du bien qu’il m’a dit de vous.
On voit par là que lord Crabs n’avait pas jugé à propos de tenir le même langage à la mère et à la fille. Cinqpoints, rassuré par ce début, parut respirer plus librement.
— Mon cher père est bien bon ; mais, aveugle et indulgent comme la plupart des parents, il serait le dernier à s’apercevoir de mes nombreux défauts.
— Il m’a dit que vous avez toujours été son favori et qu’il regrette que vous ne soyez pas l’aîné. « Je ne puis, a-t-il ajouté, lui laisser que la faible part d’un cadet ; n’importe, il a de grands talents, un beau nom, et d’ailleurs il est indépendant. »
— Indépendant ?… Oui, oui, je suis tout à fait indépendant de mon père.
— Cinquante mille francs de rente que vous a légués votre mère… Il n’a fait que répéter ce que vous nous aviez dit.
— Ni plus ni moins, — une modeste aisance qui suffit et au delà à un homme dont les goûts sont aussi tranquilles que les miens, répondit mon maître d’un ton modeste.
— A propos, s’écria milady, interrompant cette conversation qu’elle n’entendait qu’à moitié, puisque vous parlez d’argent, je vous somme d’accourir à mon aide. Venez ici, et faites-moi cette addition.
Cinqpoints ne se fit pas prier une seconde fois, je vous jure. Ses yeux petillèrent tandis qu’il franchissait la distance qui le séparait de la veuve et des parchemins.
— Tenez, reprit celle-ci, lorsqu’il se fut assis auprès d’elle, mon banquier m’écrit qu’il a reçu de son correspondant aux Indes une somme de 7,200 roupies au change 2 shillings et 9 pence par roupie, qu’il place à mon crédit. Traduisez-moi donc ces chiffres en monnaie française.
Cinqpoints fit le calcul.
— Cela représente 24,750 francs, dit-il.
— Merci, répliqua la veuve. Je m’en rapporte à vous ; car je suis trop paresseuse aujourd’hui pour vérifier. Maintenant, il se présente une autre difficulté : à qui appartient cet argent, à moi ou à Mathilde ? Aux termes du testament de ce pauvre sir Georges, il me semble qu’il revient à miss Griffin, mais je n’en suis pas sûre… Voyons, Mathilde, qu’en pensez-vous ?
— Ces choses-là vous regardent ; je m’en soucie peu, et vous donne raison d’avance, répondit miss Griffin, qui, en effet, n’était nullement intéressée : ou plutôt, ajouta-t-elle, en posant la main sur celle de Percy, vous allez décider pour moi.
— Mais, pour juger en connaissance de cause, il faudrait connaître le testament auquel lady Griffin fait allusion.
— Qu’à cela ne tienne ; je l’ai là.
On eût dit que la chaise de Cinqpoints se dressait sous lui : il fut obligé de s’y cramponner des deux mains.
— Le voici, continua lady Griffin ; ce n’est qu’une copie, comme vous voyez, faite par moi d’après le manuscrit de sir Georges. Les soldats n’aiment guère avoir recours aux hommes de loi, et l’original a été écrit en entier de la main du général à la veille d’une bataille. — Je vais vous lire ça… Moi, Georges Griffin, etc., etc., etc… Vous savez comment ces choses-là débutent… Étant sain de corps et d’esprit, etc., etc., etc. Je nomme et institue mes exécuteurs testamentaires mes amis Thomas Abraham Hicks, colonel au service de l’honorable Compagnie des Indes, et John Munro Mackirkincroft, de la maison Huffle, Mackirkincroft et Dobbs, de Calcutta. Je leur lègue en fidéicommis tous mes biens meubles et immeubles, qu’ils réaliseront le plus promptement que faire se pourra sans préjudice pour la succession. L’intérêt des sommes par eux réalisées sera partagé par parts égales entre ma femme, Leonora Emilia Griffin (née L. E. Kicksey), et Mathilde Griffin, ma seule et unique fille légitime. Le principal restera placé aux noms des dits fidéicommissaires T. A. Hicks et J. M. Mackirkincroft, jusqu’à la mort de ma femme, L. E. Griffin (née Kicksey), et, à son décès, sera mis à la disposition de ma dite fille, Mathilde Griffin, ou aux héritiers, exécuteurs testamentaires ou ayants droit de ma dite fille. Dans le cas où… Mais le reste ne signifie rien. Maintenant que vous voilà renseigné, monsieur Cinqpoints, tirez-moi d’embarras. A qui la somme en litige ?
— La chose est claire comme le jour : l’argent doit être partagé entre vous et miss Griffin.
— Tant mieux ! je croyais vraiment qu’il appartenait à Mathilde.
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Un silence de quelques minutes succéda à cette lecture émouvante. Mon maître quitta le bureau devant lequel il avait pris place à côté de milady, se promena de long en large dans le salon, puis il se rapprocha du canapé sur lequel miss Griffin venait de se rasseoir.
— Je regrette presque, chère lady Griffin, dit-il alors, que vous m’ayez lu ce testament ; car je crains que l’aveu que je vais faire ne paraisse dicté par un vil motif d’intérêt… Mais non ! vous me connaissez trop bien, je l’espère, pour me supposer des sentiments indignes d’un gentilhomme… Miss Griffin, Mathilde ! vos chers yeux me disent assez que je puis parler… Mais ai-je quelque chose à vous apprendre, mon adorée ? Cet amour, que votre chère belle-mère est trop clairvoyante pour n’avoir pas deviné, je n’ai pas longtemps réussi à vous le cacher. Je ne feindrai pas non plus, ma charmante Mathilde, de n’avoir pas su lire dans votre tendre cœur et d’ignorer la préférence dont vous m’honorez. Parlez donc, ma douce bien-aimée ; que vos lèvres chéries fassent, en présence de votre mère, cet aveu qui doit décider de mon sort… Mathilde, chère Mathilde, c’est de vous que dépend le bonheur ou le malheur de ma vie. Je vous offre ma main, voulez-vous l’accepter ?
Mathilde frissonna comme une feuille agitée par le vent, pâlit, roula des yeux effarés, et se laissa tomber dans les bras de mon maître, en murmurant un Oui très-distinct.
Milady contempla d’un air stupéfait ce gracieux tableau vivant ; mais bientôt la surprise fit place à une fureur concentrée. Elle grinça des dents, ses yeux flamboyèrent, sa poitrine se gonfla comme un ballon prêt à crever, et son visage devint aussi blanc que son mouchoir. Elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à Mme Malibran, dans l’opéra de Médée, lorsque cette chanteuse dénaturée s’apprête à égorger ses petits. Lady Griffin n’égorgea personne ; elle se contenta de sortir sans prononcer un mot, et faillit renverser l’auteur de ces Mémoires, qui, par hasard, se trouvait auprès de la porte, l’œil à la hauteur de la serrure. Je jugeai à propos de m’éloigner à mon tour, laissant mon maître auprès de son héritière bossue.
J’ai donné mot pour mot la déclaration de Cinqpoints ; mais je possède dans mes cartons le brouillon d’un autre discours, sténographié par moi quelques jours auparavant, et qui, à une ou deux variantes près, est une répétition de ce petit speech. Par exemple, au lieu de : Miss Griffin ! Mathilde ! on lit : Lady Griffin ! Léonore !
On me demandera sans doute pourquoi milady ne s’empressa pas de dévoiler à sa belle-fille les turpitudes amoureuses de mon maître ? La raison en est bien simple. Elle était trop femme pour ne pas savoir que Mathilde ne la croirait pas ; peut-être aussi avait-elle d’autres motifs qui se révéleront d’eux-mêmes.
Cinqpoints, au lieu d’imiter l’âne philosophe, avait enfin choisi la botte de foin qui lui paraissait la plus avantageuse. Lady Griffin n’avait que l’usufruit d’une partie de la fortune ; le principal devait revenir à Mathilde ou à ses héritiers. Il eût fallu être aussi borné que le quadrupède en question pour hésiter une minute de plus.
En dépit de son père, qui désormais ne paraissait plus à craindre ; en dépit de ses dettes, lesquelles, à vrai dire, ne l’avaient jamais beaucoup embarrassé ; en dépit de sa pauvreté, de sa paresse, de ses escroqueries, de sa vie débauchée, choses qui, en général, nuisent à un jeune homme qui a son chemin à faire, voilà donc mon maître devenu le fiancé d’une femme aussi riche que stupidement amoureuse.
VII UNE ANGUILLE SOUS ROCHE
Cher lecteur, ai-je besoin de te prévenir qu’à dater de la déclaration enregistrée dans le chapitre précédent, les charmants petits billets en forme de tricorne tombèrent chez nous en grêle plus dense que jamais ? Miss, qui depuis longtemps passait une notable partie de ses loisirs à nous adresser ces poulets triangulaires, n’eut bientôt plus d’autre occupation. Les lettres arrivaient à toute heure, du matin au soir ; ce fut une véritable averse, et mon office fut rendu presque inhabitable par l’odeur de musc, d’ambre gris et de bergamote dont elles étaient imprégnées. Cinqpoints, qui ne lut que les deux ou trois premières, me les faisait remporter, étant trop bien élevé pour ne pas avoir horreur des parfums violents. Je ne citerai que trois de ces épîtres que j’ai conservées depuis plus de vingt ans comme curiosités littéraires… Pouah ! je suis presque renversé par l’odeur qu’elles émettent encore au moment où je les copie…
« Lundi, 2 heures du matin.
» C’est l’heure mystérieuse et solennelle. Phœbé illumine vaguement ma chambre, et ses pâles rayons argentent l’oreiller où je cherche en vain le sommeil. Phœbé, lampe poétique des amants ! c’est à l’aide de ta douce clarté que j’écris ces lignes à mon brave, à mon beau Percy, au lord de mon amour, comme dit le divin Shakspeare ! Quand donc la nuit tyrannique n’aura-t-elle plus le droit de nous séparer ? Minuit ! Une heure ! Deux heures !… Trois fois la voix de l’horloge a parlé sans que j’aie cessé de penser à l’époux de mon choix… Mon Percy bien aimé, pardonnez cet aveu… j’ai déposé un baiser au bas de cette page : vos lèvres s’y poseront-elles à leur tour et presseront-elles la place où vous lirez le nom de votre
» Mathilde ? »
Cet autographe (le premier que mon maître eût reçu de miss Griffin) nous fut apporté, à six heures du matin, par ce pauvre Fitzclarence, qu’on avait dérangé exprès. Croyant qu’il s’agissait d’une affaire de vie ou de mort, je m’empressai de réveiller Cinqpoints pour lui remettre le tricorne en question. Dès qu’il eut parcouru les premières lignes de cette tendre épître, il se mit à jurer comme un charretier, envoya aux cinq cents mille diables celle qui l’avait écrite, la roula en boule, me la jeta au visage et se rendormit.
Le fait est que, pour une première épître, ce style devait sembler par trop incendiaire à un homme auquel on n’avait pas encore lu le testament de sir Georges. Mais que voulez-vous, la demoiselle était ainsi faite. Les romans mélancoliques dont elle se nourrissait avaient fini par déteindre sur elle.
J’ai dit que Cinqpoints ne se donnait plus la peine de lire ces lettres ; mais, afin de sauver les apparences, il me chargeait d’en prendre connaissance et de lui indiquer celles qui exigeaient une réponse. La confiance dont il daigna m’honorer en cette occasion explique comment la correspondance de miss Griffin est restée entre mes mains.
Le billet suivant (qui, dans l’ordre de réception, porte le no XLIV) est daté du lendemain de la déclaration officielle de Cinqpoints :
« Mon bien-aimé ! A quelles étranges folies la passion entraîne certaines gens ! Lady Griffin, depuis votre visite d’hier, n’a pas adressé une parole à la pauvre Mathilde ; elle a déclaré qu’elle ne voulait recevoir personne, hélas ! pas même vous, mon Percy. Elle s’est enfermée dans son boudoir. Je crois vraiment qu’elle est jalouse, et qu’elle s’était figurée que vous l’aimiez. Ah ! ah ! il y a longtemps que j’aurais pu lui dire une autre histoire, n’est-ce pas ? Adieu, adieu ! mille baisers à mon futur.
» M. G.
» Lundi, 2 heures de l’après-midi. »
Le soir, en rentrant, nous trouvâmes une autre lettre écrite dans le même style. Dans l’intervalle, moi et mon maître, nous nous étions présentés chez les Griffin ; mais on nous avait fait défendre la porte. Cela n’empêcha pas Mortimer et Fitzclarence de nous recevoir très-poliment ; ils savaient sans doute que nos deux maisons ne tarderaient pas à s’allier par le mariage. J’ai tout lieu de croire que Cinqpoints ne fut pas très-désolé, au fond, d’être contraint de s’en retourner sans voir l’objet de sa flamme.
Le lendemain, ce fut la même histoire. Le surlendemain, mercredi, nous rencontrâmes dans l’antichambre lord Crabs, qui sortait en adressant, de sa main aristocratique, un gracieux salut à miss Kicksey et promettait de revenir dîner à sept heures.
— Ces dames n’y sont pas, nous dit Fitzclarence avec toute la gravité de son emploi.
Le comte donna une affectueuse poignée de main à son fils, et nous descendîmes ensemble.
— Bah ! ne te décourage pas pour si peu, mon cher Percy… Quoi ! il te fallait deux cordes à ton arc, mon gaillard ? Hé, hé, c’est un jeu fort dangereux ; mais tu as été très-adroit. Voilà notre jeune douairière jalouse, et miss se mourant d’envie de te voir… Mais patience, la colère de la jolie veuve ne sera pas de longue durée ; il est même probable que demain elle te recevra.
Milord s’appuyait sur le bras de son fils et le regardait avec une tendresse toute paternelle. Cinqpoints ne savait que penser de tout cela. Il ne voyait pas trop en quoi le vénérable auteur de ses jours pouvait lui nuire désormais ; mais il craignit, malgré son succès de dimanche, d’être tombé dans un guêpier. Bientôt cependant il parut se rassurer. Il crut sans doute que le comte, regrettant ses menaces inutiles, cherchait à rentrer dans les bonnes grâces du futur époux de miss Griffin. Pour ma part, je n’en crus rien. Je devinai qu’il y avait une anguille sous roche à la façon dont milord examina son fils et au sourire moitié bienveillant, moitié sinistre, qui erra sur ses vieilles lèvres. Quoi qu’il en soit, ils se quittèrent les meilleurs amis du monde.
La prédiction de lord Crabs s’accomplit. Les doutes de mon maître se dissipèrent, lorsque le lendemain, vers l’heure du déjeuner, je lui donnai à lire les deux documents que voici :
« Jeudi matin.
» Victoire ! victoire ! maman vient enfin de céder. Elle consent, non pas à notre mariage, mais à vous recevoir comme par le passé et à oublier ses griefs imaginaires. Comment a-t-elle été assez insensée pour jamais voir en vous autre chose que l’amant de votre Mathilde ? Vous trouverez sa lettre sous ce pli. Je nage dans un tourbillon de joie et d’agitation fiévreuse. La pensée que j’allais revoir mon Percy m’a empêchée de fermer l’œil de toute la nuit. Venez.
» M. G. »
La lettre de lady Griffin était ainsi conçue :
« Je ne vous cacherai pas que la conduite que vous avez tenue dimanche m’a vivement peinée. J’avais été assez folle pour former d’autres projets, pour croire que votre cœur (si toutefois vous en avez un) était fixé ailleurs que sur celle dont vous vous plaisiez à vous moquer, et dont la personne du moins n’a guère pu vous charmer.
» Ma belle-fille ne voudra sans doute pas se marier sans me demander mon consentement. Je ne saurais encore le donner. N’ai-je pas lieu de croire qu’elle serait malheureuse, si elle vous confiait son avenir ?
» Mais Mathilde est majeure ; elle a le droit de recevoir tous ceux dont la société lui plaît, à plus forte raison l’homme qui paraît destiné à devenir son époux. Si dans quelques mois vous persistez encore à vouloir l’épouser, si je puis croire à la sincérité de votre attachement, je ne mettrai plus aucun obstacle à votre bonheur.
» Vous êtes donc autorisé à vous représenter à l’hôtel. Je ne puis vous promettre une réception aussi cordiale qu’autrefois. Une telle promesse vous donnerait presque le droit de me mépriser ; mais j’oublierai tout ce qui s’est passé entre nous, et je sacrifierai mon propre bonheur à celui de la fille de mon cher mari.
» L. E. G. »
N’était-ce pas là une lettre bien franche, bien loyale ? N’était-ce pas ainsi que devait s’exprimer une femme orgueilleuse qui, il faut bien l’avouer, n’avait pas à se louer de nos façons d’agir ? Ce fut à ce point de vue que mon maître envisagea la question. Comme les phrases ne coûtent rien, il se tira d’affaire en adressant à lady Griffin un discours plein de beaux sentiments. Il lui baisa la main avec une tristesse et une gravité des plus édifiantes ; puis, d’une voix agitée, il prit le ciel à témoin qu’il déplorait amèrement que sa conduite eût pu donner lieu à un si regrettable malentendu. Son cœur n’était plus libre ; mais l’estime, le respect, le dévouement, la vive et tendre admiration que lui inspirait lady Griffin ne finiraient qu’avec la vie. Il débita une foule d’autres balivernes du même calibre, accompagnées de coups d’œil attendris ; il n’oublia pas non plus de déployer son mouchoir blanc et de le porter à ses yeux. Dans les scènes d’émotion, le mouchoir est toujours d’un très-bon effet ; j’en recommande vivement l’emploi. Les gens de peu, qui consacrent leurs odieux foulards à des usages vulgaires qu’ignore un homme comme il faut, ne sauraient se figurer combien un mouchoir de batiste déployé à propos ajoute à l’éloquence d’une phrase émue.
Cinqpoints croyait avoir gagné la partie. Pauvre sot ! Il venait de tomber dans un piége tel qu’on en a rarement dressé pour des fripons de son espèce.
VIII LE DUEL
Le chevalier de l’Orge, dont les visites étaient devenues moins fréquentes depuis quelque temps, ne tarda pas à reparaître et à se montrer plus assidu que jamais auprès de milady. La veuve l’encourageait ouvertement. Bien qu’il n’existât désormais aucun motif de discorde entre les jeunes gens, puisque mon maître ne s’occupait plus que de sa Vénus aux épaules inégales, on voyait aisément qu’ils ne s’entendaient plus aussi bien qu’autrefois.
Le chevalier, jeune homme aussi modeste qu’insignifiant, paraissait incapable de faire du mal à une mouche. Cependant, au bout de huit jours, je m’aperçus, à la façon dont il contredisait mon maître, aux regards qu’il lui lançait et à ses lèvres qui se serraient dès que son ancien rival se montrait à l’horizon, je reconnus à ces divers signes que cet être inoffensif était tout disposé à chercher querelle à l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints. Ai-je besoin de vous dire pourquoi de l’Orge exécrait cordialement mon maître ? Tout bonnement parce que milady le voulait ainsi. Elle détestait son ex-amoureux pour le moins autant que sa belle-fille et voulait se venger. Vous vous figurez peut-être qu’elle avait agi de bonne foi en écrivant la lettre que j’ai eu l’honneur de vous communiquer ? Peut-être n’avez-vous vu dans la lecture si opportune du testament qu’un pur effet du hasard ? Détrompez-vous alors. La veuve avait tendu un piége à Cinqpoints, et ce jeune homme, malgré son habileté, y était tombé aussi gentiment que ces petites souris qui prennent une souricière pour la boutique d’un marchand de fromage en détail.
Le chevalier était l’humble esclave de milady. Le pauvre garçon aimait vraiment cette femme. Il aurait aussi bien fait de devenir amoureux d’un boa constrictor. Toujours est-il que la veuve possédait un tel empire sur lui, que, si elle lui eût signifié que deux et deux doivent faire dix-neuf, il eût donné tort aux mathématiciens qui affirment le contraire. Si elle avait eu l’idée de lui commander un meurtre, je ne sais pas trop s’il aurait eu le courage de désobéir. Mais ce n’était pas tout à fait un assassinat qu’elle désirait de lui, bien que cela y ressemblât un peu.
Vous ai-je dit que, dès le commencement, mon maître s’était mis à contrefaire, avec un sérieux imperturbable, le mauvais anglais et la politesse un peu exagérée de M. de l’Orge ? Il paraissait regarder le chevalier plutôt comme un singe intelligent et bien dressé que comme un rival. Jamais il ne serait venu à l’esprit du jeune de l’Orge qu’on osât se moquer de lui en face, et il ne pouvait se formaliser de plaisanteries faites dans une langue qu’il s’obstinait à parler, mais qu’il ne comprenait qu’à moitié. A dater du jour de la déclaration inattendue de Cinqpoints, milady eut soin de faire comprendre au chevalier ce qu’il y avait d’offensant pour lui dans les façons d’agir de mon maître ; elle inventa même une foule de propos blessants qu’elle mit sur le compte de ce dernier. Maintenant qu’il n’avait plus aucun motif de se fâcher, de l’Orge commença à se montrer aussi mauvais coucheur qu’il avait été bon enfant. Il pesait chaque parole de mon maître pour y relever quelque affront imaginaire ; bref, il devenait plus inabordable qu’un porc-épic ou plus doux qu’un mouton, selon le bon plaisir de milady. Il y eut de nombreuses escarmouches entre mon maître et lui ; quelques paroles assez vives furent échangées ; mais on finissait toujours par s’entendre, car ces querelles s’appuyaient rarement sur un prétexte sérieux. Il s’agissait tantôt de maintenir sa dignité en passant le premier par une porte où tous deux auraient pu passer ensemble, tantôt de savoir qui donnerait la main aux dames pour monter en voiture, ou de quelque autre futilité de ce genre.
— Au nom du ciel, s’écria un soir milady au milieu d’une de ces disputes, et tandis que l’on se rendait du salon dans la salle à manger, au nom du ciel, modérez-vous, monsieur Cinqpoints ! Soyez calme, chevalier ! Vous êtes l’un et l’autre si estimés, si aimés des membres de cette famille, que, par égard pour nous, vous devriez rester amis.
Elle prononça ces paroles au moment où on allait se mettre à table. Le visage du pauvre chevalier rayonna lorsqu’il entendit ce : Vous êtes l’un et l’autre si aimés. Il contempla un instant milady avec des yeux effarés, fit le tour de la table et donna à Cinqpoints une poignée de main à lui disloquer le bras. Celui-ci répondit à celle démonstration par un salut moqueur et tourna le dos d’un air superbe. De l’Orge regagna sa place et eut grand’peine à avaler sa soupe, car il étouffait presque de bonheur. Je veux être pendu s’il n’avait pas les larmes aux yeux. Il crut que lady Griffin venait de lui faire sa déclaration et qu’elle lui accorderait sa main ; Cinqpoints le crut aussi, et, après avoir lancé à sa future belle-mère un coup d’œil plein d’amertume, il se mit à causer avec sa future. Il ne voulait ou ne pouvait plus épouser la veuve ; mais il jugea à propos de trouver mauvais qu’elle en épousât un autre. Il fut donc fort irrité de l’espèce d’aveu échappé à milady.
Et qu’on me permette ici une réflexion philosophique, fruit de ma longue expérience. J’ai remarqué que, pour peu qu’on réussisse à irriter outre mesure un habile fripon, il reste fripon ; mais adieu son habileté ! S’il se met en colère, il est perdu. Dès qu’il ne sait pas conserver son sang-froid, il laisse voir le pied fourchu chaque fois que l’on marche dessus. Il faut une bien longue habitude du métier pour ne pas montrer les dents, quand on a envie de mordre. Le vieux Crabs, par exemple, n’avait jamais l’air plus affable que lorsqu’il désirait vous voir au fond de l’enfer. Sous ce rapport, il ressemblait à cet autre aimable lord dont le duc de Wellington disait (je me trouvais derrière la chaise de Sa Grâce le soir où elle prononça ces paroles) : « Vous pourriez lui donner vingt coups de pied au derrière sans rien changer à l’expression suave et bénévole de son visage, et sans qu’une personne causant avec lui se doutât de ce qui se passait de l’autre côté de son interlocuteur. » Cinqpoints n’était pas encore arrivé à ce degré de perfection, et quand il était en colère, il le laissait voir. J’ai aussi remarqué (observation très-profonde et qui prouve que nous avons d’aussi bons yeux que nos maîtres, bien que nous portions des culottes de pluche), j’ai remarqué qu’un fripon se fâche plus vite qu’un autre. Un honnête homme reconnaît quelquefois qu’il a tort ; un fripon, jamais. D’ailleurs Cinqpoints n’avait pas mené, depuis l’âge de raison, une vie de joueur, d’escroc et de débauché pour arriver à la maturité avec un caractère bien fait. Aussi, dès que quelque chose le contrariait, devenait-il plus rageur qu’un collégien de dix ans.
Il était donc en colère, et je vous réponds que dans ces moments-là il n’existait pas sur la terre une brute plus insupportable que lui.
C’est justement là que milady voulait l’amener ; car, bien qu’elle eût fait son possible pour provoquer un duel entre Cinqpoints et le chevalier, elle n’avait encore réussi qu’à soulever des tempêtes qui finissaient toujours par se calmer. Les deux jeunes gens se détestaient le plus cordialement du monde, se disputaient volontiers ; mais ils ne paraissaient guère disposés à se battre. Du reste, il faut convenir qu’ils avaient d’excellentes raisons pour cela. Aux premiers jours de leur connaissance, étant amis et désœuvrés, ils avaient, selon la coutume des gens du monde, passé une grande partie de leur temps à jouer au billard, à monter à cheval, à s’exercer au tir ou à faire des armes. Au billard, Cinqpoints était beaucoup plus fort que le jeune Français, auquel il avait même gagné des sommes assez rondes. Au pistolet, mon maître abattait huit poupées sur dix, et de l’Orge sept ; à l’épée, le chevalier touchait, l’un après l’autre, chaque bouton du gilet de l’Honorable H. P. Cinqpoints. Tous deux étaient allés plusieurs fois sur le terrain, car les Français se battent volontiers, et Cinqpoints y avait été contraint par les exigences de sa profession. Mais, quoiqu’ils eussent fait leurs preuves, ils n’ignoraient pas qu’ils pouvaient l’un et l’autre mettre cent balles de suite dans un chapeau à une distance raisonnable, et ils n’avaient aucune envie de recommencer, sans motif sérieux, une pareille expérience sur leurs propres chapeaux couvrant leurs propres têtes. Voilà pourquoi, en se montrant les dents, ils ne s’étaient pas encore mordus.
Mais, le soir en question, Cinqpoints paraissait monté au diapason voulu ; il semblait d’humeur à ne craindre ni homme ni diable. Cela se voyait à la façon dont il avait répondu aux avances du chevalier qui, dans l’excès de sa joie, était venu lui offrir une franche poignée de main, et qui, j’en ai la conviction, aurait donné l’accolade à un ours, tant il se sentait heureux. Mon maître, après lui avoir tourné le dos, s’était assis auprès de miss Griffin, dont les cajoleries ne furent guère plus favorablement reçues que les avances du jeune de l’Orge. Il exhala sa colère contre nous autres innocents domestiques, et contre des vins ou des plats qui n’y pouvaient mais ; se conduisant, en un mot, comme un véritable chenapan, plutôt que comme un fils de famille bien élevé qu’il était.
— Me permettrez-vous de vous envoyer cette aile ? demanda-t-il à milady, d’un ton de mauvaise humeur, en découpant un poulet à la Béchamelle.
— Non, merci ; je prierai monsieur de l’Orge de me servir, répliqua la dame en lançant un doux regard à son voisin.
— Vous vous êtes prise d’une admiration bien subite pour la façon de découper de M. de l’Orge ; naguère, vous aimiez mieux la mienne.
— Oh ! ne vous fâchez pas. Vous êtes très-habile, je le sais ; seulement, aujourd’hui, je préfère quelque chose de plus simple, voilà tout.
Le chevalier se mit en devoir de servir le plat qu’il avait devant lui ; mais, étant très-heureux, il fut naturellement très-maladroit. Une demi-cuillerée de sauce rejaillit sur le gilet blanc de Cinqpoints.
— Le ciel vous confonde, de l’Orge, vous l’avez fait exprès ! s’écria celui-ci en posant son couteau et sa fourchette sur la table, et renversant, pour comble de malheur, un verre dont le contenu inonda la robe de miss Griffin.
Milady se mit à rire aux éclats, comme si c’eût été la meilleure plaisanterie du monde.
— Pardon, mille pardons, mon cher Cinqpoints, avait répondu le chevalier du ton d’un homme tout prêt à recommencer pour la faible somme de deux sous ; et, dans le ravissement que lui causaient ses succès inespérés, il poussa l’audace jusqu’à prononcer une phrase entière ou à peu près, en anglais :
— Vil you taque vone glass of Madère viz mi, myladi ? dit-il dans son jargon.
— Avec le plus grand plaisir, répondit lady Griffin avec un petit signe de tête des plus gracieux et en le regardant, tandis qu’elle répondait à cette invitation britannique en portant son verre à ses lèvres.
Elle venait de refuser de prendre du vin avec mon maître, ce qui ne contribua pas à rendre la bonne humeur à cet irascible personnage. Aussi continua-t-il à se montrer de plus en plus hargneux. Je dois ajouter, comme circonstance atténuante, que lady Griffin s’occupait tantôt de lui, tantôt du chevalier, faisant ce qu’elle pouvait pour irriter l’un et flatter l’autre. Au dessert, miss était immobile de frayeur ; de l’Orge, ivre de bonheur ou de vanité satisfaite ; milady paraissait enchantée ; Cinqpoints étouffait de colère.
— Monsieur Cinqpoints, dit la veuve, au moment où l’exaspération de mon maître était au comble, soyez assez bon pour m’envoyer une grappe de ces raisins, qui me paraissent excellents.
Pour toute réponse, Cinqpoints imprima une forte impulsion au plat qui, glissant le long de la table, renversant verres et carafes, s’arrêta juste en face du chevalier.
— De l’Orge, s’écria-t-il en même temps, ayez donc la complaisance de servir lady Griffin… Je suis flatté qu’elle ait toujours envie de mes raisins, car elle devrait commencer à les trouver un peu verts.
Il y eut une pause d’une minute ou deux. Comme Cinqpoints avait prononcé la fin de cette phrase en anglais, le but de milady n’était pas encore atteint.
— Ah ! vous osez m’insulter devant mes gens, dans ma propre maison ! C’est par trop fort, monsieur ! dit enfin lady Griffin, qui, après avoir prononcé ces paroles d’une voix éclatante, se leva brusquement et quitta la salle à manger.
Mathilde la suivit en criant :
— Lady Griffin !… Maman !… Au nom du ciel !
La porte se referma sur elles, et on n’entendit plus rien.
La charmante veuve avait très-bien fait de répondre en français. Autrement de l’Orge n’aurait peut-être pas compris l’insolence dont Cinqpoints venait de se rendre coupable ; mais les paroles de milady lui en apprirent assez. A peine eut-elle disparu, que le chevalier, s’avançant vers mon maître, lui appliqua sur chaque joue un vigoureux soufflet en disant :
— Monsieur Cinqpoints, vous êtes un menteur et un lâche !
Ce sont là des épithètes assez fortes et dont on n’a guère l’habitude de se gratifier en face. Mon Maître chancela et parut d’abord stupéfait de cette attaque imprévue. L’instant après, il poussa une sorte de rugissement et voulut s’élancer sur son adversaire ; mais Fitzclarence et moi nous l’avions saisi par les bras, tandis que Mortimer prenait son agresseur à bras-le-corps.
— A demain ! cria ce dernier pendant qu’on l’entraînait hors de la salle, fort heureux sans doute d’éviter une lutte par trop inégale.
Lorsqu’il fut au bas de l’escalier, nous lâchâmes Cinqpoints, qui avala coup sur coup deux grands verres d’eau, réfléchit un moment, tira sa bourse et présenta à MM. Fitzclarence et Mortimer un louis d’or chacun.
— Je vous en donnerai cinq autres demain, si vous me gardez le secret de cette malheureuse affaire.
Après avoir fait cette généreuse promesse, il alla rejoindre les dames.
— Si vous saviez, dit-il en s’approchant de lady Griffin et en parlant très-bas (nous avions tous l’oreille collée à la porte ou l’œil au trou de la serrure), si vous saviez le supplice que j’endure depuis la grossièreté dont je me suis rendu coupable dans un moment de colère, vous me croiriez suffisamment puni par mes remords, et vous me pardonneriez.
Milady se contenta de faire une légère inclination de tête et répondit qu’elle ne désirait aucune explication. M. Cinqpoints était l’hôte de sa fille et non le sien ; pour sa part, elle ne s’exposerait certainement plus à être insultée en s’asseyant à la même table que lui. Là-dessus, elle ouvrit une porte et s’éclipsa de nouveau.
— Oh ! Percy, Percy ! demanda miss Griffin en pleurant à chaudes larmes, que se passe-t-il donc ? Que signifient ces terribles querelles ? Où donc est le chevalier ?
— Ne soyez pas inquiète, ma chère Mathilde, répliqua mon maître en souriant, de l’Orge n’a rien compris ; il est trop amoureux pour s’occuper de ce qui se dit autour de lui. Il est allé fumer un cigare et sera ici dans une demi-heure.
Je compris de suite pourquoi il mentait de la sorte. Si miss Griffin se fût doutée de quelque chose, elle serait probablement venue à l’hôtel Mirabeau afin d’empêcher un duel, et nous aurions eu une scène de larmes, de cris, d’attaques de nerfs et le reste. Après l’avoir rassurée de son mieux, Cinqpoints monta dans son cabriolet et se rendit chez son ami le capitaine Bullseye, auquel il conta sans doute le désagrément qu’il venait d’avoir. En passant à l’hôtel, nous avions trouvé un mot du chevalier, qui donnait l’adresse de ses témoins.
Le surlendemain, on lisait dans Galignani’s Messenger, parmi les faits divers, un paragraphe que je demande la permission de transcrire :
« Hier matin, à six heures, une rencontre a eu lieu au bois de Boulogne entre l’Honorable H. P. C — p — ts et le chevalier de l’O — . Ce dernier avait pour témoin le colonel M — , de la garde royale ; M. C — p — ts était accompagné de son compatriote, le capitaine B-ll-e. D’après les renseignements qui nous sont parvenus, ce duel aurait eu pour motif une malheureuse discussion survenue avant-hier soir dans le salon d’une jeune veuve qui, depuis quelques mois, est un des plus brillants ornements de notre ambassade.
» L’Honorable H. P. C — p — ts étant l’insulté, avait le choix des armes ; mais il a renoncé à ce droit, et le duel a eu lieu au pistolet, bien que M. de l’O — ait la réputation d’être un des meilleurs tireurs de Paris.
» Les combattants, armés chacun de deux pistolets, ont été placés à quarante pas l’un de l’autre, avec la liberté de s’avancer jusqu’à une limite qui ne laissait plus entre eux qu’une distance de huit pas. Le chevalier a tiré presque immédiatement, et sa balle a fracassé le poignet gauche de son adversaire. Celui-ci a dû lâcher le pistolet qu’il tenait dans cette main ; mais, s’avançant de plusieurs pas, il a déchargé son autre pistolet. Le chevalier tomba atteint d’une blessure qui fait craindre pour ses jours ; la balle, ayant pénétré au-dessus de la hanche, n’a pu être retirée.
» On dit que le motif de cette fatale rencontre est un soufflet que M. de l’O — s’est hasardé à donner à l’Hon. H. P. C — p — ts. Cette circonstance explique les conditions exceptionnelles auxquelles les témoins ont cru devoir consentir.
» M. C — p — ts est dangereusement malade. Son excellent père, le Très-Honorable comte de C — bs, qui se trouve actuellement à Paris, s’est empressé de se rendre auprès de son fils et de lui prodiguer les soins les plus affectueux. Le comte n’a appris la triste nouvelle qu’hier, vers midi, tandis qu’il déjeunait avec S. Exc. lord Bobtail, notre ambassadeur. Il a failli se trouver mal ; cependant, contre l’avis des médecins, il a voulu passer la nuit au chevet du malade. »
Tout cela est parfaitement exact ; je veux dire aussi exact que peut l’être un article de journal. L’excellent père, que je soupçonne d’avoir rédigé lui-même le paragraphe en question, était arrivé chez nous assez tard dans l’après-midi.
— John, voilà une bien triste affaire, me dit-il après avoir vu son fils. Ah ! il faut beaucoup de philosophie pour supporter les épreuves de cette misérable vie ! Approchez un peu ce canapé du feu ; là, voilà qui est bien… Avez-vous quelques cigares dans la maison ? Et, à propos, faites-moi monter à goûter et une bouteille de vieux bordeaux. Je ne puis quitter mon pauvre fils avant que les médecins l’aient déclaré hors de danger.
IX MÉTAMORPHOSE
Le chevalier ne mourut pas ; la balle sortit d’elle-même à la suite d’une fièvre et d’une inflammation violentes causées par la blessure. Il fut néanmoins retenu au lit pendant plus de six semaines et ne se rétablit que longtemps après.
Mon maître, malheureusement pour lui, n’en fut pas quitte à si bon marché. L’inflammation se déclara aussi chez lui, et pour ne pas entrer dans de vilains détails, je dirai en deux mots qu’on fut obligé de lui amputer la main gauche au poignet. Il subit l’opération avec un courage dont je ne l’aurais pas cru capable, et au bout d’un mois ou deux la plaie était cicatrisée ; mais si jamais homme a ressemblé au diable, c’est l’infortuné Cinqpoints lorsqu’il levait son bras mutilé et regardait le moignon qui lui restait à la place d’une main.
Il est vrai que cet accident ne fit que le rendre plus intéressant aux yeux de miss Griffin. Elle écrivait vingt billets par jour pour savoir de ses nouvelles, l’appelant son bien-aimé, son fidèle chevalier, son héros, son infortuné, sa victime et je ne sais quoi encore. J’ai gardé ces lettres, comme vous savez, et je vous réponds qu’aucun romancier n’a jamais rien écrit de si stupidement sentimental.
Le vieux Crabs avait établi chez nous son quartier général, et il consommait à nos frais une quantité incroyable de vin et de cigares. Je crois qu’il avait quitté sa terre natale parce que ses créanciers venaient de tout faire saisir chez lui, et il savait que, pendant sa maladie, Cinqpoints ne pouvait guère lui défendre sa porte. Milord passait toutes ses soirées chez lady Griffin, où la présence de mon maître ou celle du pauvre chevalier de l’Orge ne devait plus le gêner.
— Percy, tu ne te figures pas combien cette femme-là te hait, dit-il un jour à son fils dans un accès de franchise ; elle n’est pas encore satisfaite, je t’en préviens.
— Je n’ai pas fini avec elle non plus, dit mon maître en regardant son bras mutilé. Le ciel la confonde ! Je lui revaudrai cela un jour ou l’autre. En attendant, je suis sûr de Mathilde… Dans son propre intérêt, il faut qu’elle m’épouse.
— Dans son propre intérêt ! répéta lord Crabs en levant les sourcils. Je comprends, mon garçon… C’est un très-bon système.
— Vous voyez bien que la diablesse de belle-mère n’y peut rien ; j’aurai la fille, je serai riche ! ajouta le malade.
Milord ne répondit rien. Après avoir sifflé un petit air de fantaisie, il ne tarda pas à demander son chapeau et à s’éloigner. En regardant par la fenêtre, je le vis qui prenait le chemin de la place Vendôme.
Il n’avait rien avancé que de très-vrai en disant que lady Griffin en voulait toujours au pauvre manchot ; mais aurait-elle jamais songé au second tour qu’elle joua à ce malheureux, si quelqu’un ne lui en eût donné l’idée ? Ce quelqu’un-là n’était autre qu’un charmant vieillard que vous auriez pu rencontrer par une belle soirée d’hiver se dirigeant de l’hôtel Mirabeau à la place Vendôme, regardant d’un air moitié paterne, moitié libertin, toutes les jolies bonnes qu’il rencontrait. (En France les servantes s’appellent bonnes : je n’ai jamais pu savoir pourquoi.) Oui, rien qu’à l’allure de ce respectable vieillard, dont les traits respiraient la belle humeur et l’égoïsme, vous auriez deviné l’auteur du nouveau coup qui allait frapper mon maître. Une femme n’a jamais rien inventé d’aussi machiavélique.
Dans le chapitre où j’ai parlé de l’ignoble conduite de l’Honorable H. P. Cinqpoints envers Messieurs Dakins et Blewitt, j’ai eu l’honneur de vous présenter un inventaire des dettes de ce jeune nobleman. Vous vous rappellerez peut-être un certain chiffre de 124,075 francs représentant les billets et les lettres de change que nous ne songions pas à retirer de la circulation ? Les billets s’élevaient à 25,000 francs ; les lettres de change complétaient la somme.
Or, bien que les créanciers de mon maître ne pussent le faire arrêter en France, aucune loi ne leur défendait de vendre leurs lettres de change à un Français, qui acquérait ainsi le droit de poursuivre le débiteur fugitif. Cinqpoints, malgré ses études et ses connaissances légales, ignorait ce détail. Il croyait, comme beaucoup de ses compatriotes, qu’en disant adieu à sa patrie il pouvait également dire un long adieu aux dettes qu’il y avait contractées. C’est là une impression qui, pour être fort répandue, n’en est pas moins erronée.
Lady Griffin envoya à Londres un agent d’affaires qui ne tarda pas à s’entendre avec les propriétaires de la précieuse collection d’autographes que Cinqpoints avait laissée derrière lui, et qui revint bientôt les armes à la main.
Un beau matin, comme je causais dans la cour avec deux des femmes de chambre de l’hôtel (excellente habitude que j’avais contractée afin de me perfectionner dans la langue française), l’une d’elles me dit à l’oreille :
— Voyez donc, monsieur John, il y a dans le bureau un garde du commerce et deux recors qui demandent des nouvelles de votre maître… Aurait-il des dettes par hasard ?
— Eh ! non, ma chère ; nous ne devons pas un sou en France, répondis-je.
Tout à coup, je me rappelai nos dettes d’outre-Manche, et je devinai ce dont il s’agissait.
— Toinette, m’écriai-je, si tu tiens à mon amour, occupe-les une minute ou deux ! et lui donnant un baiser, je montai quatre à quatre chez Cinqpoints. Sa blessure était presque guérie et on lui permettait déjà les promenades en voiture.
— Monsieur, les recors sont à vos trousses ! Il faut que vous trouviez un moyen de leur échapper, lui dis-je d’une voix essoufflée.
— Les recors ? Allons donc ! Dieu merci, je ne dois rien à personne, répliqua-t-il avec un aplomb superbe.
— As-tu fini !… Et les dettes que vous avez laissées à Londres ? m’écriai-je, oubliant le respect que je lui devais. Les recors sont en bas ; ils me suivent, vous dis-je !
A peine eus-je prononcé ces paroles qu’on entendit dans l’antichambre un formidable drelin drelin din din ! Il était facile de reconnaître dans ce carillon la voix d’un huissier.
Que faire ? Plus rapide que l’éclair, j’ôte mon habit et mon grand gilet rouge ; je pose mon chapeau galonné sur la tête de monsieur et je lui fais endosser ma livrée. M’enveloppant alors dans sa robe de chambre et m’allongeant sur le canapé, je lui ordonne d’aller ouvrir. Ce changement à vue n’avait été que l’affaire d’un instant. Mon maître trouva à la porte le garde du commerce, les deux recors, Toinette et un vieux garçon d’hôtel. Toinette sourit en voyant Cinqpoints ainsi affublé et lui demanda :
— Dis donc, John, voilà des messieurs qui veulent parler à ton maître ; il est chez lui, n’est-ce pas ?
— Mais ce n’est pas… commença le garçon.
— Allons, tais-toi, vieille bête, et laisse passer le monde, interrompit ma complice.
Le garde du commerce entra dans le salon, laissant les deux recors dans l’antichambre. L’Honorable Percy Cinqpoints, qui le suivait, s’avança vers moi, et me demanda gravement en touchant mon chapeau :
— Monsieur a-t-il des ordres à me donner ? Désire-t-il toujours le cabriolet pour deux heures ?
— Non, John, répondis-je, j’ai changé d’idée ; je ne sortirai pas aujourd’hui… Mais que veut ce brave homme ?
Mon maître, laissant le brave homme se tirer d’affaire comme bon lui semblerait, s’éloigna de ce pas traînard qui distingue les grooms. Le vieux garde du commerce qui comprenait assez bien notre langue, ayant eu à coffrer beaucoup de nos compatriotes, répliqua d’un ton goguenard :
— Je crois, monsieur Cinqpoints, que vous ferez bien de rappeler votre domestique et de lui dire de faire avancer une voiture, car je me trouve dans la triste nécessité de vous arrêter au nom de la loi, à la requête du sieur Jacques-François Lebrun, de Paris, auquel ont été endossées diverses lettres de change signées par vous.
Et mon homme tira de sa poche une grosse liasse de lettres de change portant la signature de mon maître.
— Veuillez vous asseoir, lui dis-je avec une politesse extrême ; je ne m’attendais guère à ce nouveau coup qui vient me frapper ! Et tout en lui racontant comment je venais de perdre ma main gauche (qui était fourrée sous ma robe de chambre), je lui fis déployer un à un ces nombreux documents, sous prétexte d’en vérifier l’authenticité.
Enfin, au milieu de cette besogne, jugeant que mon maître avait eu le temps de monter en voiture, et ne pouvant d’ailleurs conserver mon sérieux, je partis d’un grand éclat de rire. Le garde du commerce se leva d’un bond, se doutant qu’on lui avait joué un tour.
— Holà ! à moi ! s’écria-t-il en ouvrant la porte.
Les deux recors se précipitèrent dans le salon, suivis de Toinette et du garçon.
Je me levai avec un geste plein de dignité ; puis, après avoir montré mes deux mains aux hommes de loi étonnés, j’écartai ma robe de chambre, je posai sur un fauteuil une des plus jolies jambes qu’il soit possible de voir, et je désignai à leur attention une paire de culottes jaunes, insigne de mes honorables fonctions.
Toinette et son camarade, qui savaient apprécier une bonne plaisanterie, joignirent leurs rires aux miens dans un long et bruyant concert. Quant au vieux Grippart, le garde du commerce, je crus qu’il allait se trouver mal. On sait que les huissiers, les gardes du commerce et les recors, viennent rarement au monde avec une physionomie réjouissante ; mais jamais aucun de ces aimables fonctionnaires n’a eu une mine aussi piteuse que le représentant du sieur Jacques-François Lebrun, de Paris.
J’entendis le bruit d’un cabriolet qui passait sous la porte cochère. Je ne m’étais pas dévoué en vain : j’avais sauvé mon maître !
X GRIPPART PREND SA REVANCHE
Le récit de mes relations avec Cinqpoints touche à sa fin. Je ne devais pas rester longtemps chez lui après le signalé service qu’on m’a vu lui rendre dans le dernier chapitre.
Outre la satisfaction d’un devoir rempli, mon dévouement me valut la robe de chambre que j’avais portée, plus deux ou trois louis trouvés dans une des poches de ce vêtement. Par malheur, je suis forcé de convenir que ma bonne action ne profita pas beaucoup à mon maître. Il avait conservé sa liberté, c’est vrai ; mais il n’osait guère se montrer en public, sachant qu’un manchot est plus reconnaissable qu’un autre homme, et que les recors parisiens sont de fins limiers.
Mon maître, du reste, ne pouvait guère songer à quitter Paris : lui absent, que fût devenue sa fiancée, son héritière bossue ? Il la connaissait trop bien pour vouloir la perdre longtemps de vue. Le cœur de la demoiselle avait déjà brûlé une douzaine de fois, rien ne garantissait qu’il ne prendrait pas feu une treizième. L’Honorable Percy Cinqpoints avait trop vécu pour ne pas savoir combien il faut de soins pour entretenir la constance dans une âme aussi impressionnable que celle de Mlle Mathilde Griffin.
Quel parti prendre ? Il ne tenait nullement à se ruiner en payant ses dettes ; il ne voulait pas non plus abandonner l’objet de ses affections. Force lui fut donc de se tenir caché tout le jour, de se déguiser, de ne sortir que le soir, comme font les hiboux et les chauves-souris. Le code français… (je voudrais que la même coutume existât chez nous)… ne permet pas d’arrêter un créancier après le coucher du soleil. On ne peut pas non plus l’appréhender dans un jardin royal. Les Tuileries, le Palais-Royal, le Luxembourg, par exemple, sont des lieux sacrés interdits aux chiens et aux recors. Des sentinelles vigilantes, posées à chaque grille, ont pour consigne de repousser à la pointe de la baïonnette tous les animaux de cette espèce qui se présentent. Mon maître donnait donc ses rendez-vous sur la grande terrasse des Tuileries.
Il faut avouer que Cinqpoints se trouvait dans une position peu confortable, obligé de se cacher et d’inventer mille mensonges en réponse aux mille questions de sa belle étonnée. Il lui fallait parler de ses cinquante mille francs de rente, et se montrer aussi gai qu’un homme qui n’est pas sous le coup d’une contrainte par corps. L’heure des hésitations était passée, et il fallait se résigner à épouser Mathilde dans le plus bref délai.
Il écrivait à sa belle presque autant de billets que celle-ci lui en adressait autrefois ; il s’impatientait de toutes ces lenteurs, de toutes ces cérémonies, de tous ces retards ; il parlait des joies de l’hyménée, des misères de l’absence, de la folie qu’il y avait à attendre le consentement d’une belle-mère, pour ne pas dire d’une marâtre. Mathilde, ajoutait-il, était majeure, et, par conséquent, libre de ses actions ; elle avait donc fait tout ce que les convenances exigeaient en daignant solliciter l’aveu de lady Griffin.
Les choses en restèrent là pendant quelque temps sans avancer ni reculer d’un pas. Ce qu’il y avait de plus curieux dans tout cela, c’est que si Cinqpoints demeurait impénétrable au sujet de ses déguisements et de son antipathie pour les promenades au grand jour, Mlle Griffin n’était pas moins mystérieuse lorsqu’on lui demandait pourquoi elle s’obstinait à attendre le consentement de sa belle-mère. Nos amoureux avaient beau s’interroger, les questions ne provoquaient jamais que des réponses évasives.
Enfin, en réponse à une épître désespérée, Cinqpoints enchanté reçut le billet suivant :
« Mon bien-aimé, vous dites que vous êtes prêt à habiter une chaumière pourvu que j’y sois à vos côtés ; nous n’en serons pas réduits là, heureusement ! La tristesse vous accable, notre union sans cesse différée vous met au désespoir. Croyez-vous donc, mon bien-aimé, que j’en souffre moins que vous ? Mon Percy me supplie encore de ne plus tenir aucun compte du refus de lady Griffin. Eh bien, je ne résiste plus à ses prières ! J’ai voulu tout tenter pour me concilier une belle-mère dénaturée. Mon respect pour la mémoire de mon père me le commandait, et il me semble que la prudence nous conseillait aussi de ne pas agir sans son aveu.
» Cependant la patience humaine a des bornes, et, d’ailleurs, nous n’avons pas besoin de compter sur lady Griffin. Nous serons assez riches sans avoir recours à elle, dites-vous. Je reconnais bien là le noble cœur de mon Percy !
» Qu’il soit donc fait comme vous le voulez. Il y a si longtemps que la pauvre Mathilde vous a donné son cœur, qu’elle ne peut guère aujourd’hui vous refuser sa main. Fixez le jour et l’heure, et je n’hésiterai plus ; j’irai chercher dans vos bras un refuge contre les tracasseries, les ennuis auxquels je suis en butte sous le toit de ma belle-mère.
» Mathilde.
» P.-S. Si vous saviez, mon Percy, quel noble rôle votre bon père a joué dans toute cette affaire ! Il a fait tous ses efforts pour vaincre l’obstination de lady Griffin. S’il n’a pas réussi, c’est que personne ne réussira. Je vous envoie un billet qu’elle lui a adressé. Nous en rirons bientôt, n’est-ce pas ? »
Ce billet contenait la lettre suivante, adressée au Très-Honorable comte de Crabs :
« Milord,
» En réponse à la demande que vous m’avez faite de la main de miss Griffin pour votre fils, je ne puis que vous répéter ce que j’ai déjà eu l’honneur de vous dire de vive voix. Je crois qu’une union avec une personne du caractère de l’Honorable Percy Cinqpoints serait loin de contribuer au bonheur de Mathilde. Je refuse donc mon consentement. Je vous prie de communiquer à M. Cinqpoints la résolution que j’ai prise, et de vouloir bien vous abstenir désormais d’un sujet de conversation qui, vous ne l’ignorez pas, ne saurait m’être agréable.
» Agréez, je vous prie, etc.
» L. E. Griffin. »
— Bah ! je me moque bien de ses refus ! s’écria mon maître. Je ne comprends pas que cette sotte de Mathilde s’en soit préoccupée.
Cependant il comprenait assez bien, ou croyait comprendre le motif intéressé qui faisait agir lord Crabs. Ces démarches aussi obligeantes qu’officieuses lui semblaient fort naturelles de la part d’un père qui, voyant son fils sur le point d’épouser une riche héritière, espérait lever une prime sur les bénéfices de l’affaire. Dans sa reconnaissance, il adressa à l’auteur de ses jours les lignes suivantes, auxquelles il joignit une lettre passionnée pour Mathilde :
« Merci, mon cher père, de ne m’avoir pas abandonné au milieu de mes embarras. Je n’en attendais pas moins de votre tendresse. Vous connaissez ma position et vous devinerez facilement la double cause de mes inquiétudes. Mon mariage avec ma douce Mathilde va me rendre le plus heureux des hommes. La chère fille y consent et se décide enfin à résister aux ordres de lady Griffin. A vrai dire, je m’étonne qu’elle ait jamais tenu aucun compte des volontés d’une marâtre tyrannique. Mettez le comble à votre obligeance en vous chargeant de faire tous les préparatifs nécessaires pour hâter cette union tant désirée. Trouvez-nous un ministre, etc., etc. Les deux époux sont majeurs, vous le savez, de façon que le consentement d’un tuteur est inutile.
» Votre affectionné,
» Percy Cinqpoints.
» P.-S. Combien je regrette mon refus d’il y a quelques semaines ! Les choses ont bien changé depuis, et changeront davantage sous peu. »
Je savais ce que cela voulait dire. Cinqpoints annonçait à son père qu’il lui donnerait de l’argent après le mariage ; mais comme la lettre pouvait tomber entre les mains de la future, il était inutile de s’exprimer d’une façon trop explicite.
Je portai donc ces deux lettres et j’eus la précaution de les lire en route afin de m’assurer qu’on ne s’était pas trompé d’adresse. Lord Crabs se trouvait avec miss Griffin dans le salon de la place Vendôme, de façon que je fis d’une pierre deux coups en remettant simultanément les deux épîtres. La demoiselle dévora la sienne avec un roulement d’yeux impossible à décrire ; puis elle baisa le papier et le pressa contre son cœur. Milord reçut les remercîments de son fils avec beaucoup plus de sang-froid. Il me pria d’aller attendre la réponse dans l’antichambre, et se mit à causer avec Mathilde.
Après une consultation qui dura assez longtemps, lord Crabs vint me rejoindre et me remit une carte sur laquelle il n’y avait que ces mots :
Demain, midi, à l’ambassade.
— Remettez cela à mon fils, me dit-il, et recommandez-lui d’être exact.
Le temps d’embrasser les femmes de chambre et de raconter à mes camarades les affaires de mon maître en buvant un verre de xérès, et je me remis en route. Cinqpoints eut l’air fort satisfait en recevant la carte et le message paternels. Cependant il ne parut pas heureux ; mais un jeune homme est rarement gai la veille de son mariage, surtout lorsqu’il épouse une bossue.
Au moment de dire adieu à la vie de garçon, Cinqpoints fit ce que l’on devrait toujours faire en pareille circonstance : il rédigea son testament. Ensuite il écrivit à ses créanciers pour leur annoncer qu’il comptait leur payer jusqu’au dernier sou après son mariage. Avant ce mariage, ils devaient bien le savoir, la chose était impossible ; il les priait donc poliment de le laisser tranquille pendant un mois ou six semaines.
Pour être juste, je dois avouer qu’il paraissait disposé à se conduire en honnête homme, dès que cela ne le gênerait en rien. Il y a de par le monde une foule de gens très-respectables, dont la vertu négative ne tient qu’à l’absence de toute espèce de tentation.
— John, me dit ton maître, en me remettant une dizaine de louis, acceptez ce faible témoignage de ma reconnaissance, et merci d’avoir donné le change aux recors. Désormais, vous ne porterez plus la livrée ; je triple vos gages, et vous nomme mon valet de chambre.
Son valet de chambre ! Peut-être son intendant ! Enfin, pensai-je, me voilà en bon chemin. Valet de chambre de deux cent mille francs de rente ! Rien à faire du matin au soir, si ce n’est de coiffer ou raser Monsieur, lire ses lettres, laisser pousser mes favoris et m’habiller comme un ministre qui serait toujours prêt à aller dîner en ville. Une chemise blanche par jour et un laquais pour cirer mes bottes ! Je sais mieux que personne ce que c’est qu’un valet de chambre de bonne maison, et je puis affirmer qu’en général il est plus heureux, plus paresseux, aussi élégant que son maître. Il a presque autant d’argent à dépenser, car il a affaire à des gens qui s’obstinent à oublier leur monnaie dans les poches de leur gilet. Il a autant de succès auprès des dames, mange d’aussi bons dîners et boit d’aussi bons vins, pour peu qu’il ait l’esprit de se mettre bien avec le maître d’hôtel. Mais, hélas ! oublions ces châteaux en Espagne ; il était écrit que mon rêve ne devait pas se réaliser.
Le jour où l’on doit être pendu et celui où l’on est condamné à se marier arrivent toujours trop vite au gré de nos désirs. L’aurore ne tarda pas à éclairer l’heureuse matinée qui devait couronner la flamme de l’Honorable H. P. Cinqpoints. Il avait demandé l’hospitalité à son ami le capitaine Bullseye, et comme il n’osait envoyer chercher les effets restés à l’hôtel Mirabeau, crainte de mettre les recors sur la piste, sa garde-robe n’était pas des mieux montées. Ses jolis nécessaires, ses chemises de fine batiste, ses toilettes du matin, son admirable collection d’habits dus au ciseau de Staub ou de Stulz, son beau musée de chaussures vernies, tout cela manquait à l’appel. En attendant qu’il pût les réclamer, il s’était contenté de commander deux costumes complets à un tailleur sans renom du voisinage, et de faire acheter une quantité de linge suffisante.
Le jour de la noce, il revêtit l’habit bleu, confectionné par ledit artiste, et je lui demandai, par pure curiosité, s’il aurait encore besoin de la redingote sortie des mêmes ateliers. Comme il était d’assez bonne humeur, malgré l’approche de l’heure fatale, il me répondit :
— Eh ! non ; tu peux la garder et t’en aller au diable avec !
A onze heures et demie, je sortis pour examiner s’il ne rôdait pas aux alentours quelque visage suspect. J’ai un talent merveilleux pour flairer les recors ; je les sens avant qu’ils aient tourné le coin de la rue où ils vont se montrer. Je ne vis rien qui dût m’inspirer la moindre crainte. Enfin un remise aux dehors modestes s’arrêta devant notre porte ; mon maître s’y installa, et le voilà parti pour le lieu du supplice. Je n’avais pas voulu monter sur le siége, car j’étais connu, et ma présence à l’extérieur du véhicule eût révélé celle de Cinqpoints à l’intérieur. Prenant des rues de traverse, je me dirigeai en courant vers le bas du faubourg Saint-Honoré, où habite Son Excellence l’ambassadeur d’Angleterre, chez qui tout bon sujet anglais prenant femme à Paris est tenu de se marier.
Il existait à cette époque, à côté de l’ambassade, un autre hôtel dont le rez-de-chaussée était occupé par un marchand de vin. Le remise s’arrêta un instant en face de cet établissement, afin de laisser passer un équipage qui entra dans la cour de lord Bobtail, où il déposa deux dames de notre connaissance ; la première paraissait bossue et la seconde n’était autre que la fidèle Kicksey, qui de confidente passait demoiselle d’honneur.
Or, lorsque le remise s’était arrêté, je ne me trouvais plus qu’à quelques mètres de l’ambassade. Notre imbécile de cocher, qui n’avait pas compris qu’il devait entrer dans la cour, descendait pour ouvrir ; je m’avançais pour le faire remonter, lorsque tout à coup deux gaillards, s’élançant du cabaret en question, se placent entre la voiture et l’ambassade, tandis que deux autres individus, non moins laids que leurs camarades et sortis de je ne sais où, se présentent à l’autre portière.
— Monsieur Cinqpoints, dit l’un de ces derniers, je vous arrête au nom de la loi !
Mon maître s’élança vers l’autre portière, comme s’il eût été mordu par une vipère. Au moment de sauter dehors, il s’aperçut qu’on lui avait également coupé la retraite de ce côté. Il abaissa alors la glace de devant et cria d’une voix désespérée :
— Au galop, cocher ! au galop !
Mais le cocher n’était plus sur son siége, et d’ailleurs il se serait bien gardé d’obéir à cet ordre. Bref, au moment où j’atteignais le remise, deux recors y prenaient place à côté de Cinqpoints. Je vis que la partie était perdue, et, n’écoutant que mon devoir, je montai tristement derrière la voiture.
— Tiens, dit un des gardes du commerce, c’est le drôle qui nous a si bien joués l’autre matin. Rira bien qui rira le dernier.
Je l’avais reconnu aussi, mais j’étais trop abattu pour sourire ou pour lui répondre d’une façon convenable.
— Où allons-nous, mon bourgeois ? demanda le cocher.
Une voix sinistre, partie du fond de la voiture, cria :
— Rue de Clichy, à la prison pour dettes !
....... .......... ...
Peut-être devrais-je entrer ici dans quelques détails sur les us et coutumes des habitants de cette célèbre prison ; mais j’hésite devant une pareille tâche, d’abord, parce que l’admirable Boz[9], dans son amusante biographie du sieur Pickwick, nous a donné une si excellente description d’une prison pour dettes, que je crains d’entrer en lice avec lui ; ensuite, parce que je restai fort peu de temps dans l’hôtel de la rue de Clichy, ne voulant pas gaspiller les belles années de ma jeunesse dans un pareil séjour.
On devine que la première commission dont me chargea mon maître fut de porter quelques mots de consolation à sa future éplorée. La pauvre fille était dans un état de désolation facile à comprendre : elle avait attendu à l’ambassade jusqu’à deux heures et demie, espérant voir arriver son fiancé d’une minute à l’autre. Enfin, après avoir patienté et patienté, se trouvant encore dans la triste position d’Anne, ma sœur Anne, qui ne voit rien venir, elle avait fini par s’en retourner chez elle.
Cinqpoints, ne pouvant cacher le fait de son arrestation, avoua sans hésiter le malheur qui venait de lui arriver. Il inventa quelque gros mensonge à propos de la trahison d’un ami, ou d’un faux pendable dont il était victime. Du reste, il pouvait raconter ce qu’il voulait à miss Griffin ; s’il lui avait écrit que l’homme dans la lune l’avait trahi, elle n’aurait pas manqué de le croire.
Lady Griffin ne se montrait plus lors de mes visites. Elle se tenait dans son salon, tandis que Mathilde recevait dans le sien. Elles ne dînaient pas même ensemble, ayant reconnu que cette façon de vivre était le seul moyen d’empêcher les querelles. Mais lord Crabs voyait les deux dames, remplissant, avec sa grâce et sa bonté habituelles, un rôle de conciliateur d’autant plus ingrat qu’il était loin d’obtenir le résultat désiré. Il arriva chez miss Griffin, au moment où celle-ci pleurait à chaudes larmes au récit des infortunes de Cinqpoints. Elle venait de me demander si on n’avait pas plongé son futur dans un cachot noir, infect et humide, meublé d’une simple botte de paille ; s’il n’était pas exposé aux brutalités d’un geôlier barbare, armé d’un trousseau de grosses clefs et coiffé d’un bonnet de fourrure ; si on lui donnait à manger autre chose que du pain noir ; s’il ne risquait pas d’être dévoré par les rats, et cent autres questions non moins ridicules. Les prisons qu’elle avait vues dans les romans étant toutes montées sur ce pied-là, elle ne se figurait guère un établissement de ce genre où l’on pût recevoir ses amis, boire du vin de Champagne et jouer aux quilles avec ses compagnons de captivité.
— Milord, milord ! s’écria-t-elle, vous avez appris la fatale nouvelle ?
— Ma chère Mathilde, votre trouble m’effraye !… De quoi s’agit-il ?… Parlez au nom du ciel !… Se pourrait-il que ?… Oui… Non… C’est impossible !… Un autre duel… Ah ! les pressentiments d’un père ne sauraient le tromper : il est arrivé un nouveau malheur à mon fils !… Parlez, John, je suis préparé à tout !
Ce gaillard-là était né pour jouer les pères nobles ; il avait des larmes dans les yeux et dans la voix. Moi qui le connaissais, j’avais presque envie de le consoler.
— Milord, répondis-je, le mal n’est pas si grand que vous paraissez le croire. Votre fils est à Clichy. On l’a arrêté ce matin, voilà tout.
— En prison ! Percy arrêté ? Le pauvre garçon ! Et pour quelle somme ? Nommez-la, que je coure le délivrer.
— Milord sera heureux d’apprendre qu’il ne s’agit que d’une bagatelle d’une centaine de mille francs environ.
— Cent mille francs !… Malédiction ! s’écria lord Crabs en joignant les mains et en levant les yeux au ciel… En ce moment, je n’ai pas même le dixième de cette somme à ma disposition !… Chère Mathilde, comment le tirer d’embarras ?
— Hélas ! milord, je n’ai ici que trois guinées ; vous savez que lady Griffin…
— Oui, oui, ma chère enfant, je sais tout cela, interrompit le comte ; mais ne vous désespérez pas. Percy doit être en état de payer cette misère, et s’il vous aime véritablement, il n’hésitera pas à sortir de prison pour vous épouser.
Croyant qu’il faisait allusion à l’argent du jeune Dakins, que nous avions à peine entamé, je ne fis aucune observation ; néanmoins je m’étonnais que miss Griffin, avec sa fortune, n’eût que trois guinées à sa disposition. A cette époque, j’étais assez naïf pour me figurer que les gens riches avaient toujours une centaine de mille francs dans leur poche.
Je rapportai au prisonnier une lettre pleine de tendresse et de dévouement. Je lui racontai tout ce qui s’était passé. Il parut fort peu touché des intentions généreuses de lord Crabs. Je n’oubliai pas non plus de lui dire combien il me semblait étrange que Mathilde n’eût que trois guinées sur elle.
— Bast ! fit mon maître en m’interrompant au milieu de cette judicieuse remarque. Les paroles et la conduite de son père semblaient le préoccuper bien davantage. Après avoir fait en silence quelques tours dans le parloir, il s’arrêta brusquement et me demanda :
— John, avez-vous observé ?… Est-ce que Mathilde… je veux dire : est-ce que mon père vous a paru très-empressé auprès de Mlle Griffin ?
— Comment l’entendez-vous, monsieur ?
(J’aime assez à forcer les gens à mettre les points sur les i.)
— Lord Crabs avait-il l’air de faire la cour à miss Mathilde ? reprit Cinqpoints.
— Mais oui… Il la cajolait et faisait de son mieux pour la consoler.
— Répondez franchement : miss Griffin, de son côté, paraissait-elle flattée des attentions de milord ?
— Très-flattée, monsieur.
— Comment milord la nommait-il ? Disait-il mademoiselle ou ma chère demoiselle ?
— Il ne disait ni l’un ni l’autre ; il l’appelait sa chère fille, sa bonne petite, sa chère Mathilde.
— Lui a-t-il pris la main ?
— Oui, et même…
— Eh bien ! achève donc !
— Il l’a embrassée en lui disant de ne pas se désoler de ce qui venait de vous arriver. Il a répété que vous aviez certainement de quoi payer vos dettes, et que si vous restiez en prison, c’est que vous ne teniez guère à vous marier.
— J’y vois clair maintenant ! s’écria Percy en fermant le poing… Il cherche à m’enlever ma dernière espérance ! Il voudrait l’épouser lui-même !
Après avoir lâché une douzaine de jurons que je n’aurai pas la hardiesse de répéter ici, il se calma un peu et parut réfléchir.
Quant aux intentions présumées de lord Crabs, je partageais l’avis du prisonnier. En voyant ce digne vieillard établir des relations si tendres et si suivies avec Mmes Griffin, je m’étais bien douté qu’il nourrissait quelque projet matrimonial. D’ailleurs, si j’avais été assez myope pour ne pas m’en apercevoir, les confidences de mes camarades auraient suffi pour m’ouvrir les yeux.
Cinqpoints était trop intelligent pour ne pas deviner qu’à moins d’épouser miss Griffin dans le plus bref délai, il courait risque de se voir remplacer. Tout s’expliquait ; son père voulait l’écarter afin de se mettre sur les rangs. L’achat des lettres de change, la visite de maître Grippart, le rendez-vous fixé pour midi, les recors qui se trouvent là à point nommé, tout cela était l’œuvre de lord Crabs. Peut-être même ce maudit duel avec de l’Orge… Mais non, un père ne frappe pas de pareils coups. Une femme, une faible femme, peut seule songer à assassiner les gens par derrière ; comme il ne lui est pas permis d’attaquer ses ennemis en face, on aurait mauvaise grâce à lui reprocher les armes déloyales dont elle apprend à se servir dès son enfance.
Dans tous les cas, le vieux Crabs cherchait encore à nous jouer quelque vilain tour, cela sautait aux yeux. Grâce à mon admirable présence d’esprit, Cinqpoints avait échappé à un premier piége ; mais il était tombé dans le second. Or, il savait son père trop bon enfant pour faire du mal à qui que ce fût pour le simple plaisir de commettre une mauvaise action. Milord était arrivé à ce degré de perfection qu’il méprisait souverainement les injures, et ne songeait à se venger que lorsque la vengeance devait lui rapporter quelque chose. Ergo, s’il tenait à empêcher le mariage de son fils, c’est qu’il voulait épouser l’héritière pour son propre compte.
Mon maître n’eut pas besoin de me communiquer les raisonnements au moyen desquels il arriva à cette dernière conclusion, car je le connaissais trop bien pour ne pas lire dans sa pensée. Je vis qu’il regrettait plus que jamais d’avoir refusé de négocier un emprunt avec l’auteur de ses jours.
Pauvre diable ! il croyait avoir deviné juste, il se figurait que son père laissait voir comme cela les cartes qu’il allait jouer ! Moi aussi, je tombai dans cette grossière méprise ; mais nous nous trompions tous les deux, ainsi qu’on le verra bientôt.
Raisonnant comme nous le faisions, la logique nous commandait d’épouser au plus vite, coûte que coûte, la charmante Mathilde. Je dis coûte que coûte, car pour sortir de prison, il fallait payer nos dettes, et nos dettes payées, il ne nous resterait que fort peu de chose.
Mais qu’est-ce qu’un pareil enjeu pour un joueur de profession, lorsqu’il s’agit de pourrir en prison ou de gagner deux cent cinquante mille francs de rente ? Voyant qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre, Cinqpoints se décida à risquer son va-tout, et écrivit à miss Griffin la lettre que voici :
« Ma Mathilde adorée,
» Votre lettre a été une bien grande consolation pour le pauvre prisonnier, qui avait espéré que cette nuit serait le plus beau jour de sa vie et qui se voit condamné à la passer dans un cachot ! Vous savez de quelle infâme trahison je suis victime. Perdre un peu d’argent n’est rien, mais se voir tromper par un ami ! Qu’importent quelques écus, après tout ; qu’importe même l’amitié trahie, si votre amour me reste ! Comme vous le dites, nous serons assez riches malgré ce contre-temps. Et qu’est-ce que cinq mille livres à côté des tourments de l’absence ? Je serais un monstre, si j’hésitais à faire un si léger sacrifice pour me rapprocher de celle qui m’a donné son cœur ; car je ne l’ai pas perdu, n’est-ce pas, ce cœur dont la possession me rend plus fier que toutes les richesses du monde ? Je suis trop heureux de pouvoir vous donner une si faible preuve de désintéressement et d’amour. Dites-moi que vous acceptez ce sacrifice, et demain vous verrez tomber ces odieuses chaînes qui me retiennent loin de vous ; demain je serai libre, ou du moins je ne porterai d’autres liens que ceux qui m’enchaîneront à jamais à vos pieds. Mon adorable Mathilde, ma fiancée, écris-moi avant la fin du jour ; je ne saurais goûter un seul instant de repos avant d’avoir reçu ta réponse et je languis en l’attendant.
» H. P. C. »
Ayant donné une dernière couche de vernis à cette tendre élucubration, dont il fit plusieurs brouillons, Cinqpoints me la confia en me disant de la remettre à miss Mathilde en personne. Je me rendis place Vendôme. Mlle Griffin était seule dans son appartement. Je me fis annoncer et je lui donnai la lettre de son adorateur. Elle la parcourut avec une émotion bien naturelle. Je n’ai compté ni ses larmes ni ses soupirs ; mais il y en avait certainement assez pour remplir le petit bassin des Tuileries et gonfler un ballon d’une dimension raisonnable. Après avoir achevé cette lecture, elle me prit la main et me demanda :
— Oh ! John, il est donc bien misérable ?
— Oh ! oui, miss ! répondis-je, aussi misérable qu’il est possible de l’être.
Mathilde courut à son buvard et rédigea tout d’une haleine la réponse suivante :
« Que mon pauvre rossignol cesse de se désoler. J’accepte son sacrifice. Il peut déployer les ailes, briser les barreaux de sa cage, regagner son nid et chanter dans les bras de sa fidèle compagne ! Mon bien-aimé me trouvera demain au même endroit, à la même heure. Alors, alors ! la mort seule pourra nous désunir !
» M. G. »
Ce style-là est le résultat inévitable d’une étude trop assidue des romans de cabinets de lecture. Combien j’aime mieux la naïve originalité du mien ! Je suis les inspirations de mon cœur, je dis simplement ce que je pense ou ce que j’ai vu, et je sais intéresser sans phrases ampoulées. J’abhorre tout ce qui sent l’artifice ou l’affectation… Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire à ce vénérable bélier de lord Crabs, et à ce tendre agneau, miss Mathilde.
Cette dernière venait de cacheter sa lettre, et j’allais, d’après les ordres de mon maître, lui dire :
— Mademoiselle, l’Honorable Percy Cinqpoints vous prie instamment de ne parler à personne de la cérémonie qui doit avoir lieu demain, lorsque le père du futur se présenta. Miss Griffin s’empressa de lui sauter au cou, tandis que je me retirais discrètement au fond de la chambre.
— Lisez, mon cher lord, lisez et ne doutez plus des nobles sentiments qui animent votre… je devrais dire notre Percy.
Lord Crabs prit la lettre, la parcourut (cette lecture semblait l’amuser infiniment) et la rendit en disant, à ma grande stupéfaction :
— En effet, mon fils vous donne là une preuve très-sérieuse de son attachement ; et ma foi, si vous voulez absolument vous marier sans le consentement de votre belle-mère et subir les conséquences de cet acte d’insubordination, personne n’a le droit de vous en empêcher.
— Les conséquences ! Fi donc, milord ! Qu’importe à deux cœurs comme les nôtres un peu d’argent de plus ou de moins ?
— L’amour est une très-jolie chose, ma chère enfant ; mais c’est une valeur qui n’est pas cotée à la Bourse… Le trois pour cent vaut mieux.
— N’aurons-nous pas une fortune suffisante sans recourir à lady Griffin ?
Milord haussa les épaules en disant :
— Soit, ma chère petite ; puisque vous êtes décidée à vous contenter de si peu, je n’ai, pour ma part, aucun motif pour m’opposer à l’union de deux êtres aussi désintéressés.
Ainsi se termina cette conversation. Miss Griffin se retira en levant les mains et les yeux vers le plafond, c’est-à-dire vers le ciel. Elle n’eut pas plutôt disparu que milord se mit à trotter de long en large dans la chambre, les mains dans les poches, le visage éclairé par une joie diabolique et chantant sur un air connu ces paroles incohérentes :
Monsieur Malbrouck est mort Tradéri déra ! tradéri, déri, déra !
J’étais abasourdi, comme vous devez bien le penser. Lord Crabs ne voulait donc pas épouser miss Griffin ? Il laissait à son fils cette intéressante bossue ? Elle n’avait donc pas la for…!
Je me livrais à ces réflexions, le corps droit et immobile, la bouche grande ouverte et les yeux écarquillés. Milord fredonnait son dernier déri déra au moment où j’arrivais à la syllabe for de mon monologue. Nous en étions là, dis-je, lorsqu’une rencontre inattendue interrompit nos méditations respectives. Lord Crabs, au milieu de cette promenade, où il exhalait le trop-plein de sa joie triomphante, vint tout à coup se heurter contre moi, me renvoyant vers la cheminée, tandis que le contre-coup le faisait reculer dans une direction opposée. Il fallut plusieurs minutes pour rétablir l’équilibre dans nos idées et dans nos personnes.
— Comment, tu étais là, animal ! s’écria enfin milord.
— Milord est bien bon de faire attention à moi… Il y a une demi-heure que je suis là.
Il vit que rien n’échappait à mon œil de lynx, que je comprenais parfaitement le motif de son étrange hilarité. Après avoir sifflé quelques notes (c’était sa manière d’exprimer l’émotion), il fit deux ou trois tours de salon, puis s’arrêta en face de moi en disant :
— John, il faut que ce mariage ait lieu demain.
— Vraiment, milord ? J’avoue, pour ma part, qu’une pareille union ne me paraît pas absolument indispensable.
— Raisonnons un peu, mon garçon… Si le mariage n’a pas lieu, qu’y gagnez-vous ?
Cette question me donna à réfléchir. En effet, si le mariage ne se faisait pas, je perdais ma place. Cinqpoints avait juste de quoi payer ses dettes, et il n’entrait aucunement dans mes idées de servir un prisonnier ou un mendiant.
— Bon, je vois que mon premier argument vous a frappé. Maintenant, en voici un autre encore plus facile à saisir, continua milord en tirant de son portefeuille un beau billet de vingt livres sterling dont la blancheur éclatante était bien faite pour me fasciner. Si, demain, mon fils et miss Griffin sont unis dans les liens de l’hyménée, ceci t’appartiendra ; en outre, je te prendrai à mon service et je doublerai tes gages.
Il n’y avait pas moyen de résister à des raisonnements de cette force :
— Milord, m’écriai-je en posant la main sur mon cœur, donnez-moi des garanties, et mon dévouement vous est acquis.
Le vieux comte daigna sourire et me frapper sur l’épaule d’une façon encourageante :
— Très-bien, très-bien, mon garçon, cela promet. Vous ferez votre chemin. Et replaçant dans son portefeuille le premier billet, il en tira un autre de dix livres : — Voici la meilleure des garanties : une moitié d’avance, le reste après le mariage.
Ma main trembla en recevant ce chiffon de papier, qui représentait une somme plus forte que tout ce que j’avais jamais possédé ; j’y jetai les yeux : c’était bien un billet de dix livres, un mandat sur la banque d’Angleterre à l’ordre de Lady Leonora Emilia Griffin et endossé par elle. La vue de cette signature fut une révélation pour moi, et j’aime à croire, cher lecteur, qu’elle te met également sur la voie.
— Rappelez-vous, ajouta lord Crabs, qu’à partir d’aujourd’hui vous êtes à mon service.
— Milord m’accable de ses bontés, mais il n’aura pas fait un ingrat.
— La peste t’étouffe, maraud !… Tâchez de faire votre devoir, c’est-à-dire de vous taire, ou vous aurez de mes nouvelles !
C’est ainsi que je quittai le service de l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints pour entrer à celui du Très-Honorable comte de Crabs.
Je regagnai la prison pour dettes. En songeant aux escroqueries de mon maître, à ses dettes, à ses criminelles prodigalités, à son odieux égoïsme, je n’éprouvai plus pour lui qu’un profond mépris. Un cœur généreux pouvait-il ressentir la moindre pitié pour ce vil chevalier d’industrie, qui, non content d’enlever au malheureux Dakins ses moyens d’existence, avait indignement volé ce pauvre Richard Blewitt, et qui ne rougissait pas de prendre pour femme une créature aussi difforme que miss Griffin ? Dans ma noble indignation, je résolus de ne pas dire un mot des rapports tout personnels qui venaient de s’établir entre moi et lord Crabs, que je regardais déjà comme mon maître.
Je lui remis respectueusement le tricorne de miss Griffin ; il parcourut cette fade épître avec une satisfaction qui augmenta mon dégoût ; puis, se tournant vers moi, il me demanda :
— Personne ne vous a vu remettre mon billet ?
— Pas même une mouche, répondis-je, parodiant le mot d’un ancien, qui faisait allusion à un divertissement impérial que miss Griffin imitait sans le vouloir et même sans le savoir.
— Vous êtes sûr que mon père n’était pas là quand on vous a donné la réponse ?
— Sur l’honneur, il n’y était pas.
Pour rien au monde je ne me serais abaissé à mentir : lord Crabs, on le sait, n’était arrivé qu’après la remise du tricorne en question.
— C’est bon, c’est bon ; il s’agit bien de votre honneur ! fit Cinqpoints. Brossez mon chapeau et faites avancer un fiacre.
J’exécutai la commission avec ma promptitude habituelle. A mon retour, je trouvai mon maître au greffe, où l’employé de service consultait un grand registre.
— Oui, milord, disait ce fonctionnaire, la dette s’élève à quatre-vingt-dix-huit mille sept cents francs, ajoutons les frais de poursuite, d’arrestation et les intérêts, nous aurons un total de cent mille francs moins treize.
Cinqpoints tira d’un air majestueux un petit carnet où il prit une liasse de billets de banque.
— Ce sont là des valeurs étrangères, mais je présume, monsieur le greffier, que vous les connaissez ?
Celui-ci s’adressa au vieux Salomon, changeur juif, qui avait deux ou trois clients à Clichy et se trouvait là pour affaire.
— Les pillets sont pons, dit ce fin connaisseur ; che les brendrai pour cent un mille deux cents francs, au change du chour, si fous foulez.
— Cela suffit ; je les accepte pour cette somme, milord ; je vais vous remettre la différence et faire lever votre écrou.
Aussitôt dit, aussitôt fait ; les portes de l’horrible geôle s’ouvrirent devant nous. Cinqpoints put respirer à pleins poumons l’air de la liberté. Il était libre, libre d’épouser sa bien-aimée. Néanmoins, il avait toujours l’air pâle et abattu. Pour sortir de prison, il venait de risquer son va-tout ; il ne lui restait guère plus de douze cents francs pour continuer son commerce.