L’ÉCOLE DU BAGNE
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L’ÉCOLE DU BAGNE
Lorsque le Quotidien me confia une enquête sur les colonies correctionnelles et les écoles de préservation, l’aimable directeur de l’administration pénitentiaire M. Eugène Leroux parut fort satisfait.
— Vous allez, me dit-il, détruire enfin cette légende des bagnes d’enfants qui a trop alimenté la littérature feuilletonnesque. Les établissements que vous visiterez n’ont rien de commun avec les prisons. Ce sont des écoles professionnelles.
J’ai donc choisi trois colonies-types pour y voir former, à Aniane des ouvriers d’industrie, à Belle-Ile des agriculteurs et des marins, à Doullens des ménagères ou des couturières.
Je devais visiter en outre les deux maisons de répression sur lesquelles toutes les autres déversent leur rebut : Eysses pour les garçons, Clermont pour les filles.
Les directeurs de ces établissements se sont mis à ma disposition avec la plus parfaite courtoisie et je suis confus de mon ingratitude à leur égard. Ce sont des fonctionnaires cultivés qui apportent dans leur délicate mission le plus d’humanité possible, mais qui ne peuvent, avec leurs attributions limitées et chacun dans le cadre étroit de sa colonie, réformer une institution dont le principe même, il faut bien le reconnaître, est mauvais.
Je consens qu’Aniane soit une sorte d’École d’Arts et Métiers, mais c’est une dure école où le cœur ni l’esprit ne s’éduquent. On peut apprendre un métier en treize ou quatorze heures quotidiennes de travail forcé pendant cinq ans, mais on apprend ainsi la haine du travail… Les ouvriers adolescents qui ne sont coupables d’aucun délit et qui, aux termes de la loi, ne sont pas punis, ne pourraient-ils réclamer les « huit heures » consenties aux adultes ?
Belle-Ile forme des garçons de ferme et des matelots. Ces jeunes libérés vont surtout au régiment et dans la flotte et le mieux qui puisse leur advenir, c’est d’y rester.
Doullens est une pépinière de domestiques. La profession est aujourd’hui rémunératrice ; mais peut-être l’État tuteur devrait-il se montrer plus ambitieux pour ses pupilles.
Eysses et Clermont sont de paradoxales prisons où l’on enferme indifféremment les innocents et les coupables et d’où sortent des apaches et des filles publiques.
Le mauvais principe, c’est précisément le mélange, malgré quelques compartimentations plus théoriques que réelles, des loups et des agneaux.
La population des colonies pénitentiaires est en effet composée :
1o de mineurs condamnés à l’emprisonnement ;
2o de mineurs acquittés ;
3o de pupilles de l’Assistance qui ont donné des sujets de mécontentement à leur marâtre.
4o des enfants punis par leur père ou tuteur en vertu « du droit de correction paternelle ».
Dans la première catégorie, j’ai rencontré des parricides, des assassins par dilettantisme, des fillettes meurtrières… des monstres. Leur tare est définitive.
Mais dans les trois autres, il n’y a que des petits malheureux.
Ils sont nés : c’est leur crime.
J’ai vu un gamin de 14 ans, qui de complicité avec un jeune homme de 25 ans avaient volé une bicyclette. Le vélo était devant un café, la pédale appuyée sur le trottoir. L’homme dit à l’enfant : « Va me chercher mon vélo, celui qui a le cadre rouge, tu me l’apporteras au tournant de la rue et je te donnerai cinq francs. »
L’enfant, sans doute, ne fut pas dupe ; le facile et court travail qu’on lui demandait était trop payé pour être honnête. Les deux complices furent arrêtés. Ils passèrent chacun devant un tribunal.
Le voleur, le grand, fut condamné à 15 jours de prison.
L’autre, le petit, fut acquitté, mais envoyé dans une colonie pénitentiaire. Il y sera détenu jusqu’à sa majorité, c’est-à-dire pendant 7 ans.
L’injustice est plus choquante encore pour les pupilles de l’Assistance Publique. Ceux-là ne sont même pas acquittés, même pas accusés.
Placés chez des cultivateurs — 14 heures de travail par jour, en été, les plus durs travaux en hiver, et des coups — ils se sont enfuis.
Enfin « la correction paternelle » donne lieu à de douloureux abus. Un ancien directeur de la Petite Roquette a vu parmi ses pensionnaires un garçon de 13 ans que sa mère avait fait mettre en correction pendant les deux mois d’été afin de pouvoir sans contrainte passer ses vacances dans une ville d’eau avec son amant.
Il est intolérable que des enfants soient durement punis sans avoir rien fait ; il est plus odieux encore que sous prétexte de les rééduquer on les pervertisse.
Le directeur d’une colonie que je n’ai pas visitée et que je ne veux pas désigner m’a déclaré :
— Ce que souffrent nos enfants ne serait rien si on les sauvait. Mais — je puis l’affirmer et j’en ai la preuve — tous ou presque tous terminent leur existence à la Guyane.
Le même fonctionnaire ajoutait en parlant de son propre établissement :
— Ce que j’ai pu voir dans cette maison est inimaginable et j’aurais honte d’être resté si longtemps dans un tel cloaque si je n’avais tout fait pour l’assainir.
Il concluait :
— Si quelque génie du mal avait cherché la formule d’un bouillon de culture pour le microbe du vice et de la criminalité, il n’aurait pu trouver mieux que la maison de correction. »
Le vice surtout…
Dans les Écoles de « préservation », les jeunes filles vivent dans une contagieuse atmosphère d’hystérie.
La même perversion sexuelle se retrouve sous des formes moins maladives mais plus brutales, dans les colonies de garçons.
On comprendra que je prenne quelques précautions pour garantir les fonctionnaires qui m’ont renseigné et pour conserver l’anonymat des pupilles qui m’ont apporté des témoignages concordants. Je puis citer pourtant textuellement ce passage d’une lettre qui m’est adressée par un instituteur d’une colonie méridionale :
« Les jeunes gens de 14 ans, petits vagabonds, enfants perdus des rues de Grenelle ou des quais de Marseille, petits orphelins évadés de l’Assistance publique, sont mêlés à des nervis de 17 ans, très avertis. Les jeunes cèdent aux aînés, leur réservent leur dessert, leur obéissent… La pédérastie sévit dans ce milieu et les jalousies qui en résultent expliquent bien des vengeances atroces.
« Ceux qui n’étaient pas pourris en rentrant, le sont quand vient l’heure de la libération. »
Je pourrais multiplier les citations. A quoi bon ? Quel est le directeur, l’instituteur, le surveillant qui oserait me contredire ?
Tous ces fonctionnaires — et les mieux intentionnés — sont impuissants devant un système entièrement faux.
Les enfants sont directement confiés à des surveillants à peu près illettrés. Toute la connaissance professionnelle de ces gardiens est de savoir fermer une porte ou « passer à tabac » les mauvaises têtes. Ils ont l’esprit et appliquent la discipline militaires. Les pupilles sont pour eux des bêtes fauves qu’il faut dompter en se gardant des morsures.
Mais, les petits maudits de naissance seront demain des hommes. Les plus justes éprouveront avec plus d’acuité l’injustice de leur destin, les plus droits seront les plus révoltés.
L’iniquité sociale dont ils sont victimes est trop grosse, elle dure depuis trop longtemps pour n’avoir pas déjà été dénoncée.
C’est pour y remédier que la loi de 1912 a institué les tribunaux d’enfants et la « liberté surveillée » : on ne punira plus des gosses innocents, on ne les pervertira plus au contact du crime, on les confiera à des patronages qui leur procureront un placement familial… »
C’est un scandaleux remède.
La loi donne aux patronages 2 fr. 50 par tête d’enfant et par jour ; la famille qui considère l’enfant comme un domestique verse encore au patronage une part du salaire du petit.
M. le professeur Berthelemy donne cet exemple :
« Un paysan se fait confier trente enfants. Il les place chez des cultivateurs. Ils y restent et gagnent leur vie, ou bien ils s’évadent et vont chercher fortune en vagabondant. Peu importe, notre paysan délégué par le tribunal touche par mois 2.250 francs sans se soucier le moins du monde de ses trente protégés. »
Et l’éminent doyen de la Faculté de Droit de Paris, ajoute :
— De grands patronages ont ainsi des milliers d’enfants sous leur contrôle. Ils touchent des centaines de mille francs pour un service nul… et songent, sans apercevoir le bouffon de leur rôle, à construire de nouvelles maisons de réforme pour remplacer celles que la conséquence du régime est de supprimer.
Ni maisons de correction, ni patronages.
L’État a un double devoir à remplir : de justice et de prévoyance sociale.
Les enfants, matériellement ou moralement abandonnés, sont à lui ; il est leur tuteur, il les appelle ses pupilles, il doit les élever avec dignité, non pas dans des prisons, mais dans des écoles.
Je sais bien que les mots « maisons correctionnelles » ont été effacés sur les portes. Il faut maintenant raser les murs.
Je n’ai pas la prétention de résoudre hâtivement un tel problème. Mais il faut créer de vraies institutions professionnelles dont l’instruction secondaire ne sera pas exclue, remplacer les surveillants par des répétiteurs ou des chefs d’ateliers, donner à ces pauvres petits qui ne sont pas coupables, la discipline douce et le régime confortable de nos lycées.
Les crédits nécessaires à la suppression du bagne seront gaspillés si l’on ne trouve dans le même moment d’autres crédits pour supprimer l’école du bagne.