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Les enfants de Caïn

EYSSES

Reading edition

J’AI QUATRE AMIS…

Villeneuve-sur-Lot, septembre.

J’ai quatre amis à la colonie correctionnelle d’Eysses.

Le premier fait des émouchettes.

Le second s’exerce à de menus travaux de ravaudage.

Le troisième apprend la menuiserie.

Le quatrième est en cellule.

Il faut que je vous les présente, encore que nos relations soient peu suivies et notre amitié récente.

Trouvé (Frédéric) m’est apparu raide, les mains à la couture du pantalon, comme un petit soldat bien sage surpris en pleine corvée par un général inspecteur. Ses yeux bleus ne m’ont pas regardé en face, mais ils illuminent un visage de gamin peureux. Les joues sont pleines, les cheveux seront noirs quand la tondeuse le permettra.

— A vos rangs… fixe !

Le gardien bleu, au col étoilé de rouge, clame son commandement. Les jeunes ouvriers en bourgeron s’immobilisent devant les tables où s’entassent les pelotons de ficelle.

On peut mesurer aux fenêtres l’épaisseur décourageante des murs.

Et les murs lavés à la chaux sont en deuil blanc.

Un poète de l’atelier qui a dédié son œuvre « A notre singe vénéré », a décrit :

La cloche vient de tinter De ce glas sombre et argenté Qui nous rappelle à chaque instant Le dur labeur qui nous attend… Nous travaillons aux émouchettes, Usine d’où l’on sort plus bête…

— Repos ! Continuez votre travail…

Trouvé (Frédéric) m’a montré son ouvrage. C’est une sorte de gros treillis à franges… pour préserver des mouches les chevaux.

— Ça va maintenant ?…

— Oui, monsieur le directeur…

— Plus de mauvaise tête ?…

— Non, monsieur le directeur !

— Pourquoi cet enfant de quinze ans fabrique-t-il des filets de ficelle ?

— Il était il y a quelques jours à la cordonnerie où il apprenait un métier. Un de ses camarades lui a « manqué ». Il est sujet à des colères. Les outils de cordonnier peuvent devenir des armes meurtrières. Ici, aux « émouchettes », on n’a que de la ficelle et ses mains.

Pour quelle faute est-il à Eysses ?

Il vient de la colonie pénitentiaire de Belle-Ile. Là-bas, les pupilles travaillent dans les champs, il n’y a pas de clôture à sauter. Il est parti deux fois, trois fois. On ne va pas bien loin ; la mer vous cerne de tous les côtés et l’on ne sait pas manœuvrer une barque… La troisième évasion vaut le châtiment suprême : le quartier correctionnel à Eysses.

Mais avant Belle-Ile ?

C’est un pupille de l’Assistance. On l’avait placé chez des cultivateurs. Il ne s’est pas entendu avec eux, il a mauvais caractère…

Et avant ?

Frédéric Trouvé a été rencontré dans une rue de Paris à l’âge de deux ans environ par un agent de ville qui l’a conduit au poste.

Telle est son origine… et son délit.

Mon deuxième ami, Paul Boulin, le petit ravaudeur, raccommode des pantalons et des chemises de grosse toile dans un atelier tout pareil à celui-ci, sous la surveillance d’un même gardien bleu.

Il vient de Saint-Maurice pour indiscipline. Il avait été envoyé là pour vol à l’étalage. Le tribunal qui l’avait acquitté comme ayant agi sans discernement, l’eût rendu à sa mère, mais sa mère, précisément, avait été arrêtée pour le même crime.

Paul Boulin est un mauvais petit rouquin sournois.

— Allons, tiens-toi bien devant ton directeur !

Il rectifie la position.

Je ne puis voir la couleur de son regard ; il baisse la tête, un crime pèse sur sa conscience.

Peut-être a-t-il ri au dortoir ? Il a transmis un billet d’un atelier à l’autre… Ou bien, mécontent de son treillis trop long, ne l’a-t-il pas déchiré dans l’espoir de s’en faire donner un autre mieux à sa taille ? N’a-t-il pas dissimulé dans ses chaussures quelques bouts de cigarette ?

Non, Paul Boulin se sent obscurément coupable.

Comment croirait-il à son acquittement puisqu’il mange les mêmes haricots (rouges à midi, blancs le soir) que ses camarades condamnés, puisqu’il abat ses douze heures de travail dans le même rigoureux silence, puisqu’il subit la même loi, les mêmes contraintes…

Il a raison de baisser la tête.

A son âge, on est coupable d’avoir une mère en prison.

Mon troisième camarade, Jean Rigault, ressemble au petit mendiant de Murillo. Il a de beaux yeux tristes et un visage mat.

Son père a été broyé par une machine haut-le-pied en faisant la manœuvre ; sa mère ne s’est pas contentée de la pension ; elle s’est mise en ménage avec un drôle d’individu et le « môme » a été laissé seul sur les quais de Marseille.

Mme Rigault a été déchue de ses droits maternels et Jean confié à un patronage.

Les œuvres qui se soucient de « l’enfance abandonnée », de « l’enfance coupable », de « la régénération », ou de la « rééducation » de l’enfance se multiplient d’année en année.

La loi de 1912 leur alloue 2 fr. 50 par enfant et par jour. Les patronages placent les pupilles et touchent une seconde indemnité sur leurs salaires. A ce compte, le dévouement est une affaire.

Jean Rigault ramassait les copeaux, balayait, faisait les courses chez un menuisier. Il a eu la nostalgie de la Joliette et des sacs huileux d’où coulent toujours, par quelques déchirures, les savoureux cacahuètes.

Il rabote aujourd’hui les planches dans l’atelier de la colonie correctionnelle.

N’avait-il pas mérité une correction ?

Robert Guichard, mon quatrième ami, possède pour quelques jours encore, un logement particulier. L’hôtel où il demeure se compose d’un grand hall où « donnent » toutes les chambres.

Guichard habite le numéro 18. Une première porte de bois s’ouvre sur une seconde porte grillagée.

— Ouvrez la grille !

Mon ami est debout au garde à vous. C’est un grand gars blond, solide et râblé.

— Repos !… On est dans de meilleures dispositions ?

— Oui, monsieur le Directeur…

— Tu veux retourner à la cordonnerie ?

— Oui, monsieur le Directeur.

— On va voir ça. Mais tu m’as fait une promesse. Quand M. le Surveillant ou M. l’Instituteur te feront une observation, tu ne répliqueras pas avec insolence.

Mon ami courbe son front têtu.

Il est mal logé. Il n’y a pas un meuble, pas une chaise dans la cellule où il doit se tenir debout toute la journée. La fenêtre grillée est assez haute pour ne pas laisser voir, même le ciel.

— Et ton émouchette ?

— Je la finirai aujourd’hui.

— Si tu as fini ce soir, je te ramènerai à la cordonnerie.

— Merci, monsieur le Directeur.

— Allons, au revoir !

Le gardien referme la porte grillée… referme la porte de bois.

Guichard est bien seul sous double porte et double serrure. En terminant son émouchette, il réfléchira.

Son indiscipline lui avait valu toute une série de remontrances et de punitions légères : pain sec simple ou de rigueur, piquet.

Ces jours-ci, M. l’Instituteur lui fit un peu de morale :

— Enfin, Guichard, tu ne devrais pas oublier pourquoi tu es ici. Tu as tué ton père, Guichard !

— Oui, monsieur l’Instituteur.

— Et tu as dépecé son cadavre.

A ces mots, mon ami s’est cabré :

— Ce n’est pas vrai !

Il est devenu pâle et a décoché à son chef ses injures les mieux choisies.

Quand il fut apaisé, après quelques jours de cellule, il expliqua :

— Je ne peux pas laisser dire des mensonges ; je n’ai pas dépecé, j’ai coupé le corps en deux morceaux seulement.

Celui-là a été condamné à douze ans de prison et ne quittera pas la colonie avant sa trentième année.

Je ne vous ai pas présenté au hasard mes récents amis. Ils résument à eux quatre la population de toutes les Colonies pénitentiaires et correctionnelles d’enfants que je visiterai ce mois-ci.

Je trouverai dans ces établissements des pupilles de l’Assistance publique qui ont mauvais caractère ; des petits miséreux que les tribunaux ont acquittés, mais qui n’ont pas de parents recommandables ; des petits patronnés qui n’ont pas goûté toute la sollicitude des patronages et qui ont créé un « incident à la liberté surveillée » ; enfin des criminels… des fous !

Je ne verrai peut-être pas de « bagnes d’enfants » ; je ne rencontrerai peut-être pas de bourreaux.

Mais je découvrirai une grande misère de l’enfance.

LES ÉMOUCHETTES

Villeneuve-sur-Lot, septembre.

Une jolie petite ville biscornue avec des rues tortueuses et quelques larges avenues où les cafés laissent déborder leurs terrasses.

Je n’ai qu’à suivre la grand’route jusqu’à la première allée de platanes et la première allée de platanes jusqu’à l’Abbaye des Bénédictins.

Pendant dix siècles, des moines, ont gagné le ciel en récitant leurs homélies dans le silence obituaire des cloîtres ou en écrivant de savants ouvrages, avec des encres multicolores sur d’impérissables parchemins.

En l’an XI, un jour de fructidor, des hommes incultes, des escarpes en chemise sale, toute une pègre, a été installée dans les cellules des révérends pères. L’abbaye est devenue une maison centrale. Les chaussons de lisière ont remplacé les manuscrits, mais le silence n’a pas été troublé.

Eysses, aujourd’hui, demeure à la fois un couvent et une prison.

On traverse d’abord une cour de caserne où il n’y a plus de soldats ; on pénètre sous une voûte, où le gardien en uniforme semble s’être creusé un logement de troglodyte et l’on aperçoit une porte.

C’est un décor de Bakst, une synthèse redoutable et surannée : Lasciate ogni sperenza ! Des ferrures, des clous, des guichets grillagés, une serrure définitive : la porte de prison, la lourde.

De l’autre côté, habitent mes quatre jeunes amis et trois cents de leurs camarades.

— Entrons.

La muraille tournante ne grince pas — ainsi qu’elle se le devrait — sur ses gonds trop huilés et M. le Directeur n’est pas un geôlier.

M. Granet a les cheveux gris, les gestes lents, le visage un peu las. A son côté, M. le Surveillant chef, largement galonné d’or, et qui porte son trousseau de clefs comme un attribut, me fait le salut militaire.

— Nous allons…

Nous allons par les préaux pavés, par les couloirs blancs aux dalles usées, par les vieux escaliers de pierre.

— Passez, je vous en prie…

La cuisine a des allures de chaufferie. Du chaudron de cuivre jaune, un fumet assez appétissant s’échappe. Les cuisiniers se tiennent au garde à vous. Ils attendent l’épreuve sans curiosité, car il n’est pas de visiteurs assez mal élevés pour faire la grimace en goûtant la pitance.

On me tend, dans un bol, un échantillon du repas de midi : des haricots.

— Voici les lentilles pour ce soir. Nous aurons demain des pommes de terre. Le matin au petit déjeuner, nous servirons une soupe de pain et de légumes verts. Le dimanche, le mardi et le jeudi, sont jours de viande : 75 grammes de bœuf bouilli ; les portions sont pesées.

« Ce régime est assez bon, voyez leur mine. »

Nous allons par les dortoirs, 300 cages alignées le long d’étroites ruelles enfermant 300 lits où même le sommeil paraît prisonnier.

Les lavabos, les douches, les bains de pied, tout y est, tout fonctionne…

Mais qu’il doit faire bon d’être malade et comme l’infirmerie m’apparaît douce avec ses chambrettes spacieuses, ses tables de nuit, sa bonne lumière ! Il n’y a que quatre malades. Je suis sûr qu’ils ne s’ennuient pas. Ils regardent au plafond tourner un gros taon qui gronde furieusement et se cogne la tête aux murs en cherchant la porte de sortie.

— Qu’est-ce que tu as, toi ?

Une grosse tête d’homme émerge des draps :

— Des rhumatismes, monsieur le Directeur.

— Où as-tu pris ça ?

— Dans la Somme, pendant la guerre.

C’est Matagnier (Raoul). A 16 ans, il s’était procuré un uniforme de soldat et il avait suivi un régiment aux armées. Une compagnie l’avait adopté. Un soir de cantonnement, il avait conduit une fillette dans les bois. Il l’a étranglée et enterrée dans le sable.

Matagnier demeurera vingt années dans la colonie.

C’est un bon sujet… Guérira-t-il ?

— Et toi ?

— C’est mon pied, monsieur le Directeur.

— Fais voir ton pied.

— C’est une épingle, monsieur le Directeur.

— Que tu t’es enfoncée toi-même pour aller à l’infirmerie.

— Je vous jure que non.

C’est Jacquelet, un gamin blond. Il était à la charge de sa sœur, mais sa sœur a été arrêtée pour vagabondage, il a suivi la filière : le patronage, le placement, l’évasion…

C’est un mauvais sujet, il ne guérira pas !

— A vos rangs fixe… à vos rangs fixe… à vos rangs fixe…

Nous avons visité tous les ateliers. Les tailleurs ne font guère que des uniformes. Les cordonniers confectionnent surtout des galoches. Les menuisiers assurent l’entretien du mobilier pénitentier. Les forgerons et les ferblantiers fabriquent quelques outils, quelques ustensiles… Enfin, il y a les émouchettes !

Mon ami le poète m’a décrit ainsi sa journée.

Le matin à six heures, on sonne le réveil Et il faut se lever les yeux pleins de sommeil. Ensuite, sur la cour, on sort vider les vases. C’est là, de la journée, la plus terrible phase. Et puis on s’achemine en rangs au lavabo… Puis la cloche sonnant pour se lester la panse, On va au réfectoire en marquant la cadence, Et le triste repas est bien vite achevé. On se lève de table et on va travailler. Mailler jusqu’à onze heures, faire des émouchettes Dont rien que la vue seule vous donne mal de tête. De onze heures à midi, la tête encore lasse Des pensées du matin, il faut aller en classe, Lire un vieux bouquin ou faire un devoir Avant d’aller manger la soupe au réfectoire. Ensuite, on va passer une heure sur la cour, Heure où l’on oublie tous les tracas du jour… A la fin de laquelle, et telle un vieux refrain, La cloche nous appelle pour aller au turbin. L’on retourne finir la paire d’émouchettes Qui, depuis le matin, nous tracasse la tête. Puis, cinq heures arrivent, le travail a cessé, On ressort sur la cour pour manger une croûte. L’on se promène ensuite sous une maigre voûte Puis, à l’école, on va étudier l’histoire, Ou autre chose ; ensuite on va au réfectoire Où l’on sert des haricots et du pain bis… Aussitôt achevé, à huit heures du soir On monte se coucher à notre vieux dortoir. On fait vite le lit, et, dans notre couchette On s’endort en pensant un peu aux émouchettes.

Mon pauvre ami, quand vous sortirez d’ici à vingt ans, quand vous partirez avec votre petit pécule et qu’on vous ouvrira les portes de la vie, que ferez-vous ?

Des vers ou des émouchettes ?

LE PRÉTOIRE

Villeneuve-sur-Lot, septembre.

— Combien de préventions, monsieur le Surveillant ?

— Huit, monsieur le Directeur.

M. le Surveillant chef mouille son pouce et feuillette :

— Il y a Grenu… Labert. Il y a, il y a… Hervé, Rigard, Albin, Goldy…

— Cela ne fait que six.

— Oui… il y a encore Balzara et Henri Simone.

Une grande salle nue avec une estrade. Sur l’estrade : un long bureau noir et quatre sièges. Au mur, un buste de la République en plâtre. Pas de bancs pour le public, de boxes pour les prévenus, ni de barre pour les défenseurs. C’est une sorte de tribunal inachevé.

« Le prétoire » se compose de quatre membres : le directeur président, l’instituteur-chef assesseur, un instituteur, ministère public et le surveillant-chef, greffier.

M. l’Instituteur-chef est en vacances, je le remplace aujourd’hui à son siège.

L’audience est ouverte.

Un gardien bleu cumule les fonctions d’huissier audiencier et de garde républicain.

— Faites entrer le premier prévenu.

Le gardien ouvre une petite porte au fond de la salle et Grenu s’avance d’un pas délibéré. Il doit avoir quatorze ans. La tondeuse lui a fait un crâne bleu et la colère pince son nez.

L’instituteur donne lecture de l’acte de prévention :

« Grenu Joseph-Alfred ayant obtenu l’autorisation de demander un bâton de soudure à un camarade d’atelier, a dérangé volontairement les autres ouvriers en regagnant sa place. Le surveillant lui ayant ordonné de faire le tour pour éviter ce dérangement, Grenu a refusé d’obéir et a répondu : « Je ne suis pas ici pour vos fantaisies. »

Ce délit me paraît assez obscur. Mais le président s’y reconnaît :

— As-tu levé le doigt pour demander l’autorisation de quitter ta place ?

— Monsieur le Directeur, j’ai levé le doigt. Alors, M. le Surveillant m’a fait signe de la tête « que oui », puis il m’a fait revenir en disant qu’il ne m’avait pas répondu. Il fait toujours ça, ça l’amuse !

Je ne puis suivre ce procès dans ces arguties et la subtilité du délit me déconcerte.

Le directeur prononce la sentence : deux jours de piquet.

— Le second prévenu !

C’est un grand garçon de seize ans aux épaules robustes, au front droit et qui regarde devant lui.

— Labert (Étienne) a fait parvenir un billet au pupille Balzara au quartier des syphilitiques. A reconnu être l’auteur du billet, mais s’est refusé à donner le nom du camarade qui l’avait transmis.

Je lis :

« Mon cher Ritou, je pense toujours à toi et j’espère que tu ne m’oublies pas. T’en fais pas ; ça finira tout de même, on sera libre tous les deux, loin de cette bande de v… »

— C’est toi qui as écrit ce billet ?

— Oui, monsieur le Directeur.

— A qui l’as-tu confié ?

— Vous savez bien, monsieur le Directeur, qu’avec mon caractère, je ne répondrai pas…

Huit jours de privation de matelas.

— Le troisième prévenu !

Il a treize ans, mais il en paraît sept. S’il approche trop près du tribunal on ne le voit plus, il faut se pencher pour lui parler. Il écoute la lecture sans appréhension, avec une mine à peine contrite.

— Hervé (Louis), malgré la défense de son surveillant, a lavé ses effets et les a brûlés en plusieurs endroits en les faisant sécher sur le poêle.

— Pourquoi as-tu lavé ton treillis ?

— Il était sale, monsieur le Directeur.

— Tu as trouvé qu’il ne t’allait pas assez bien. Tu l’as brûlé pour t’en faire donner un autre ?

— Non, monsieur le Directeur, il était sale.

Deux jours de pain sec avec sursis au petit Hervé.

Rigard qui lui succède est un mutilé ; il fait sonner sur la dalle sa jambe de bois.

Ses yeux fuyants, sa mâchoire carrée lui font un visage sournois et farouche.

Il revient périodiquement au prétoire avec la même prévention : il s’est fâché.

Quand Rigard se fâche il dévisse son pilon qu’il brandit comme une massue en bondissant à cloche-pied sur ses voisins. Ce pourrait être un massacre ; on l’a maîtrisé à grand’peine. Il a recommencé hier au réfectoire : dix jours de cellule.

Albin, un petit garçon peureux. On l’employait à la ferme, hors des murs de la prison. Hier, sous les yeux de son surveillant, il s’est mis à courir comme un fou sur la route. On l’a rattrapé au bout de trois cents mètres.

— Tu voulais t’évader ?

— Oui, monsieur le Directeur.

— Tu ne te plaisais pas à la ferme ?

— Non, monsieur le Directeur.

— Pourquoi ?

— J’ai peur des autres.

Balzara, du quartier des syphilitiques, a reçu le billet de Labert, mais ce n’est pas sa faute. C’est un souffreteux. Il s’est fait arrêter l’année dernière à Marseille sous un déguisement féminin.

Il sera privé de pitance à un repas.

Le dernier prévenu est Henri Simone. Le greffier lit :

— Porté en prévention sur sa demande.

C’est un grand gamin maigre, au visage de petite fille et qui nous regarde avec des yeux doux. Il porte à ses manches les deux galons de bonne conduite et de travail.

— Qu’est-ce que c’est que cette lubie ?

— Monsieur le Directeur, je veux aller en cellule.

— Tu n’es pas fou, Simone ! Voyons ! tu voudrais peut-être me parler ? De quoi as-tu à te plaindre ?

— De rien, monsieur le Directeur ; je voudrais aller en cellule.

— Allons, allons, ce n’est pas sérieux ! Tu sais qu’on a été jusqu’ici très content de toi. Avec tes deux galons tu touches le dimanche et le jeudi ton quart de vin ou du café. Tu as du fromage ou des confitures. On t’a fait tirer ta photographie. Tu as droit aux cheveux et à la moustache quand tu en auras. Voyons, tu ne veux tout de même pas qu’on te coupe les cheveux ?

— Non, monsieur le Directeur, mais je veux aller en cellule.

M. le Directeur se fâche, prend une voix plus grave :

— Soyons sérieux, Simone ! Tu sais ce que je t’ai promis. Eh bien ! je t’ai trouvé une place en ville chez le coiffeur. Tu vas apprendre un bon métier. Et avec ce que tu vas gagner tout de suite tu auras bientôt un livret de caisse d’épargne bien rempli. Allons, ça va ?

— Merci, monsieur le Directeur, mais je veux aller en cellule…

Enfin, il éclate en sanglots.

Quels destins, ces petits hommes !

Beaucoup d’entre eux ont déjà connu le tribunal d’enfants avant de venir à la colonie ; les voici entretenus dans l’atmosphère du prétoire.

Les autres qui sont arrivés à Eysses sans s’être assis au banc des accusés viennent-ils répéter ici leur rôle pour l’avenir ?…

L’audience est levée.

DES VISAGES DERRIÈRE LA « LOURDE »

Agen, septembre.

De la colonie correctionnelle d’Eysses à la colonie pénitentiaire d’Aniane que je visiterai demain, il y a sur trois réseaux une ligne à embranchements, à changements de voitures, à longs stationnements dans les buffets de gare.

Il pleut ; je puis rassembler quelques notes.

MONSIEUR LE DIRECTEUR

Il n’y a personne au-dessus de lui, si ce n’est, là-bas, le ministre invisible et tout-puissant. Mais le ministre, c’est Dieu, et l’on peut ne pas croire à son existence.

M. Granet, au contraire, a un visage que l’on voit à la classe, au réfectoire, à l’atelier… Il goûte tous les jours à la soupe et à la pitance et fait ajouter aux haricots trop fades un peu d’oignon rissolé.

M. Granet parle et dans le long silence des longs jours, sa voix est une étape.

Il a des dons. Entre tous, sa mémoire :

— Hé bien ! Charlier. Tu as la lettre de ta sœur, c’est une brave femme, ta sœur ! Elle a bien du mérite…!

— Oui, monsieur le Directeur.

— Ripal, qu’as-tu fait de ton galon de conduite ?

— C’est à cause…

— C’est intelligent !… Et moi qui t’avais trouvé une place à Villeneuve !

— Louis, ta mère va mieux… tu as reçu de bonnes nouvelles. Tu es content ?

M. Granet connaît ses trois cents pupilles par leur nom, par leur famille, par leur Misère et leurs misères d’hier et d’aujourd’hui.

Il gronde ; il punit. S’il se trompe, c’est qu’il s’est laissé tromper. On se fait « porter en prévention » devant lui pour se plaindre. Parce que, s’il vous condamne avec sursis… c’est en fait le surveillant qui est condamné.

MONSIEUR LE SURVEILLANT-CHEF

Il a deux gros galons d’or et un trousseau de clefs nickelées. Il ne doit pas être méchant… Pourtant…

— Vingt-deux ! V’là le chef !

Ses motifs équivalent à des punitions sévères.

Il y a la discipline ! On est bien avancé avec une révolte comme il s’en est produit à Aniane, à Belle-Ile, ailleurs… Les pupilles s’étaient formés en bataillons ; la troupe a été appelée…

Il se méfie.

LE SURVEILLANT

L’uniforme bleu avec une étoile rouge au col : s’il conduit la voiture du directeur, c’est un cocher de maison ; s’il garde la porte, c’est un concierge ; s’il est surveillant d’atelier, c’est un adjudant.

Il n’a pas été recruté dans le civil. Il vient d’une Maison Centrale où l’on n’a pas affaire à des enfants.

Il commande : « A vos rangs, fixe ! ». Il fait le salut militaire et se met au garde-à-vous.

— Rien à signaler, monsieur le Directeur : quinze présents !

Il « s’embête » et des fois ça l’amuse de vous « embêter ».

LE CHEF D’ATELIER DES ÉMOUCHETTES

C’est mon ami le poète qui l’a dessiné :

Oyez le portrait sympathique De cette tête famélique : Sur son front deux yeux font fronton ; Son nez touchant jusqu’au menton Est surplombé d’un vieux lorgnon Qui le rend encore plus grognon. Sa barbe en queue de balayette Sert à brosser ses émouchettes. Sa bouche fait accordéon. Il a des oreilles d’ânon. Son crâne est presque dénudé, Sa figure est toute ridée…

Mais ce portrait est une charge…

LE COSTAUD

Il faut l’entendre au moral. Car il n’a ni muscles, ni ossature impressionnants. C’est le « meneur ».

A quatorze ans, il a assassiné une vieille qui s’intéressait à lui et qui conservait quinze mille francs en obligations de l’Est dans son armoire à glace.

Il est ici pour vingt années.

Si le surveillant ne lui dit rien, il s’inquiète.

— Hé ben quoi… il a les foies !

Et il choisit dans son répertoire une bonne insulte.

Ses jours de cellule sont des chevrons. Les autres l’admirent.

La semaine dernière il a changé d’attitude et il a proposé à monsieur le Directeur d’user de son autorité sur ses camarades pour les moraliser.

M. Granet demeure sceptique.

LE « GIRON »

Il vient de Paris. Le régime des haricots a quelque peu empâté son visage. Mais il conserve des traits purs, un teint pâle, et malgré ses cheveux à la tondeuse, des allures de grande fille. A Montmartre, il vivait dans les boîtes.

Sa famille…?

Il n’écrit pas de billets, mais on lui en transmet de tous les quartiers. Il est en cellule sans aucune restriction alimentaire, non pour punition, mais pour isolement.

LE SENTIMENTAL

C’est aussi un poète et il adresse ces Adieux suprêmes à un camarade libéré :

Je t’écris cher ami que d’ici quelques jours Je vais voir s’en aller peut-être pour toujours Partir pour l’inconnu vers la terre africaine… … Je ne vis jamais l’aube d’une dispute Voiler un seul instant notre douce amitié. L’ami qui dans cet antre partage bien souvent Nos peines, nos chagrins et nos autres tourments Finit par devenir un tronçon de nous-mêmes Songe à tes amis qui sont là tout émus Car ils ne te verront peut-être jamais plus, Et qu’à leur grand plaisir de te voir partir d’Eysse Soit mêlé, malgré eux, une ombre de tristesse.

LE MYSTIQUE

Monsieur l’Aumônier est facultatif, mais aucune morale n’est bannie. La chapelle est une diversion. Il peut être bon de se ménager des amitiés, des influences…

La dévotion et l’assiduité aux offices n’ont point empêché Carloux de s’évader. On vient de l’arrêter. Il attend sa réintégration à Eysses dans la maison centrale de Montpellier d’où il écrit à son directeur :

« Lorsqu’on vint me chercher mercredi en quinze, à six heures du matin, je venais de demander à Dieu de m’éprouver… Est-ce là l’épreuve ? La volonté de Dieu soit faite.

« Mais, monsieur le Directeur, je vous en supplie, écoutez ma prière, je vous implore à genoux, Dieu m’appelle, mettrez-vous obstacle à ma vocation ? Pourrais-je sans crainte faire mes devoirs d’obligations religieuses ? Oh ! vous ne pouvez savoir combien est grand l’amour d’un véritable chrétien pour sa vocation. N’ayez point la cruauté de m’empêcher de travailler pour répondre à la voix de Dieu.

« Excusez-moi. Ma tête brûle. Je ne suis plus colon, je suis homme… je suis chrétien. Il faut que je retourne à la colonie ; je ferai mon devoir. Si l’homme abandonne ses frères, Dieu est là. Aussitôt qu’il me sera possible je me retirerai du monde et je me ferai missionnaire… »

LE BON SUJET

Il a les galons de conduite et de travail, partage ses cheveux noirs par une raie et frise autant qu’il le peut sa moustache.

Il a acquis le droit de n’être ni tondu, ni glabre, par plusieurs années de tableau d’honneur.

Les poils qui parent le crâne et la lèvre des prochains libérés leur donnent déjà un visage libre.

Rivière était condamné à quinze ans. En voilà huit qu’il est ici. Un jour, sur la route, il s’était embusqué avec un fusil de chasse derrière la maisonnette du cantonnier, il a tiré. L’homme mort, il s’est enfui sans rien lui dérober. C’est un assassin par dilettantisme.

Il va « bénéficier d’une mesure de clémence ». La lourde porte d’Eysses va s’ouvrir…

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