CLERMONT
Reading edition
LE DONJON DES FILLES PERDUES
Clermont (Oise), septembre.
Je viens de voir Marie Lasalle, au château des Filles Maudites.
Marie Lasalle loge maintenant dans les sous-sols du donjon, j’ai donc descendu l’escalier en vrille qui conduit aux cachots où MM. les comtes de Clermont hospitalisaient leurs ennemis. Ce sont des caves humides sans air ni lumière.
Mme Scoffoni me rassure :
— Nous ne les utilisons pas.
En effet, la cellule de Marie Lasalle est éclairée par une lucarne à barreaux de fer. La petite prisonnière qui connaît la sonnerie du trousseau de clefs, nous attend droite et sage. C’est une blonde ; elle garde dans ses yeux un peu du ciel parcimonieux de la lucarne, sa blouse à carreaux bleus et blancs ne l’enlaidit pas…
— Pourquoi es-tu punie ?
— Madame l’Inspectrice, je suis ici de ma volonté.
— Tu avais encore le cafard ?
— Oui, madame l’Inspectrice…
— Et maintenant ?
— Ce sera fini demain, madame l’Inspectrice…
Marie Lasalle en descendant aux oubliettes s’est « suicidée » pour quinze jours. Ainsi, Louise Mousson aura peut-être le remords de l’avoir réduite à ce désespoir, en lui refusant un regard dans le long silence de l’atelier…
Elle travaille d’habitude au premier étage, dans le quartier correctionnel, à quelque ouvrage de lingerie. Elle vient de l’autre quartier, celui qu’on appelle « École de Préservation ».
— Comment y était-elle arrivée ?
Il faut connaître l’histoire de Marie.
Elle a douze ans, quand l’amant de sa mère l’« adopte » et lui donne son nom. C’est un grand garçon pâle qui « bricole » un peu partout…
La mère meurt deux ans plus tard.
Marie est grande pour son âge ; l’appartement où elle habite avec Lasalle se compose en tout et pour tout d’une chambre. Alors…
Lasalle ne peut rester deux jours dans une place. Autrefois, c’était la mère de Marie qui alimentait le foyer… Il suffisait de descendre dans la rue Verte à la tombée de la nuit et d’attendre en « chantonnant »…
Aujourd’hui, c’est Marie qui doit aller dans la rue Verte.
Elle n’ose pas d’abord. Mais Lasalle se fâche… Elle cède.
Un soir elle est conduite au poste. M. le Commissaire la dirige le lendemain sur la prison. Le tribunal d’enfants l’acquitte « comme ayant agi sans discernement » et l’envoie dans « une colonie pénitentiaire pour y être détenue jusqu’à sa majorité ».
Une surveillante est venue la chercher.
Elle monte le chemin escarpé, bordé de jardins libres. Qu’elle regarde bien les fleurs aux portails, elle ne redescendra plus vers la gare avant six années.
Les murailles sont hautes, la grosse porte s’est refermée. On a donné à Marie le tablier à carreaux bleus.
Malgré sa maman, malgré son père adoptif, malgré la rue Verte, Marie est tout de même une ingénue.
Mais ici les surveillantes s’appellent des « vieilles », les surveillants des « gaffes », et les grandes vous parlent comme des hommes.
Comment aimerait-on les « vieilles » ?… On se met à cinq ou six parfois contre elles.
Les « gaffes » arrivent et répriment la révolte à coups de sabots.
Un jour, Marie Lasalle a suivi les autres. Le « gaffe » lui a passé la camisole. Au prétoire, M. le Directeur et Mme l’Inspectrice l’ont condamnée à quinze jours de cellule. En sortant, elle a changé de quartier, pour travailler dans l’atelier correctionnel.
C’est là qu’elle a rencontré les yeux de Louise Mousson. Ils étaient doux.
Quand Mousson ne l’a plus regardée, elle a demandé à descendre en cellule et s’est « suicidée » pour quinze jours…
Demain, Marie Lasalle montera au premier étage du donjon.
Mme Scoffoni m’y conduit par un vieil escalier de pierre.
— Il y a une belle vue, là-haut !
C’est vrai. Le donjon des Filles-Maudites domine une vallée verte où s’étendent de gros villages à toits d’ardoise, des parcs avec leurs châteaux neufs posés sur des pelouses de velours, des bois, une petite rivière, des viaducs, des chemins de fer…
Dans l’atelier, les filles se sont levées devant Mme l’Inspectrice.
— Asseyez-vous, mes enfants !… Continuez votre travail ! Qu’est-ce que tu fais ici, Guillonné ? Encore du crochet ?
— Un fichu de laine…
— Toujours le même…
Quand Guillonné va terminer son fichu, une rage la prend, et, maille à maille, elle détruit son ouvrage. Le lendemain elle recommence. C’est toujours la même laine qui sert.
— Où est la paire de ciseaux ?
La surveillante s’empresse :
— C’est moi qui l’ai, madame l’Inspectrice…
— Il faudra la garder mieux.
Il n’y a qu’une paire de ciseaux pour tout l’atelier… Chaque ouvrière l’utilise lorsqu’elle en a besoin. Ce pourrait être une arme terrible.
Pourtant, l’autre jour, Louisette Fontanino s’en est emparée.
La veille, une nouvelle était entrée. Elle venait de la ville avec les cheveux courts.
Fontanino a dénoué ses tresses, et en trois coups de ciseaux a fait tomber sa chevelure.
— A moi, Fontanino !
— A moi !
— Coupe aussi les miens !
Aujourd’hui toutes les filles du donjon sont coiffées à la Claudine.
Toutes. Sauf Marthe Alablet ! C’est la plus disciplinée. Elle est ici depuis l’âge de treize ans, elle en a seize et n’a pas récolté une seule punition.
Quand Mme Scoffoni me parle d’une pupille, celle qu’elle désigne se lève. J’aperçois ainsi Marthe Alablet, menue et grêle près de la fenêtre. Son tablier ne fait pas un pli, ses cheveux soigneusement tirés découvrent un front timide de pensionnaire. Elle nous regarde avec déférence.
— Pourquoi est-elle au quartier correctionnel ?
— Nous avions demandé pour elle la liberté provisoire, le ministre l’a refusée.
Marthe avait treize ans quand ses parents l’ont placée comme bonne d’enfant chez des voisins de campagne.
Elle avait deux bébés à garder. Ce travail ne lui plaisait pas. Elle préférait retourner à la maison.
Un jour, elle s’est assise sur la tête d’un des jumeaux et l’a étouffé.
Ses patrons n’ayant rien soupçonné, Marthe Alablet n’a pas été renvoyée après la mort du petit.
Elle a tué l’autre.
Madeleine Rivière a composé Le chant maudit du dortoir.
I
Dans le dortoir plus de bruit, les filles sont couchées En rasant les plumarts, moi je fais du pétard, Mais voilà que je m’arrête devant une couchette. L’une dit : « Fais attention que la « vieille » nous guette » — Pas de peur les gonzesses ! Moi je tiens mes promesses ! Toi Louisette Fontanino tu feras le guet et l’œil sur le guichet… Moi je vais chanter que pas une ne flanche Autrement sur les lâches j’ai toujours ma revanche
REFRAIN
Dans le dortoir Saint-Joseph, Sainte-Madeleine Toutes les gonzesses connaissent ma petite Carmen On frémissait en entendant dans la nuit Nos chants maudits ! Moi je disais qu’ils n’ont pas de pitié Pour un rien ils nous ont condamnées, Mais ça ne fait rien, je ne recule devant rien, Je suis une fille de tapin !
II
De chanter dans la nuit pour nous ce n’est qu’un jeu La vieille s’est réveillée, elle s’écrie : « N… de D… Si vous ne voulez pas vous taire je vais chercher les gardiens » Moi je lui réponds : « Prenez-en plusieurs, n’en prenez pas qu’un ! » Derrière les gardiens, la vieille aux yeux fous de terreur… On veut lui sauter dessus, mais elle en a bien peur. Le gaffe s’avance ! allons Julienne et Guillonné ne flanchons pas Et Gaby Hénocq s’écrie : « Tu n’es qu’un lâche !
REFRAIN
Dans le dortoir Saint-Joseph, Sainte-Madeleine Toutes les gonzesses connaissent ma petite Carmen On frémissait en entendant dans la nuit Nos chants de révolte. Les gaffes sans pitié viennent nous camisoler. Je vous disais : « ces gens sont sans pitié ! » Pour un rien, ils nous flanquent une roulée ; Mais nous ne reculons devant rien Nous filles de tapin !
III
Camisolée dernière, mais chantant à pleine voix Je te dis : « Du courage Ninon Thiébault, fais comme moi ! » Bande de vaches, bandes de tantes ! Voyez-vous un jour j’aurais ma revanche… Et tout ça pour avoir chanté une chanson ! Je vous dis faut pas s’en faire en sortant on gagnera du pognon ; Faut avoir de l’espérance ; montrons-leur que nous avons du courage ! Je suis une fille de rien, plus jamais je ne serai sage !
Marie Lasalle dont le cafard finira demain, va remonter à l’atelier du donjon.
Elle attendra.
Dans cinq ans, elle sera majeure, elle redescendra le chemin de la gare, avec une robe de laine bleue toute neuve et quelques billets de dix francs dans son sac.
Et elle entrera dans la vie…
LES « BIFS »
Clermont (Oise), septembre.
Il est si simple de fermer les yeux : la Misère passe ; vous ne voyez rien.
Quand elle est passée vous dites : « Cela m’aurait fait trop de mal. Il y a des plaies qu’il vaut mieux ne pas regarder ».
Si personne ne les regarde, qui les soignera ?
Angèle Paris vendait, la nuit, des fleurs dans les cafés.
— Un bouquet pour madame ?
Elle devinait les messieurs qui n’oseraient pas refuser :
— Trois francs !
Le soir elle versait la recette à son grand frère. Mais le grand frère traitait des affaires de « coco ». Une nuit il a été « bon ». Le tribunal qui le connaissait déjà l’a condamné à deux ans.
Angèle n’était plus qu’une vagabonde, on l’a confiée à des cultivateurs, elle s’est enfuie. Dans le train, le contrôleur l’a « faite ».
La voici à Clermont au Château des Filles Perdues. Elle a seize ans. Elle ne se souvient pas d’une tendresse.
« Quand je suis arrivée, madame l’Institutrice m’a menée dans son bureau et m’a dit :
« — Tu n’es pas méchante, je suis sûre que tu es une bonne fille, ce que tu as fait n’est pas grave, mais tu vivais dans un mauvais milieu, où tu te serais gâtée.
« Si tu y mets un peu du tien, nous ferons de toi une honnête femme. Dans un an, huit mois on pourra te placer en ville, tu apprendras le « service ». Et puis on te trouvera un mari…
« Le lendemain M. le Docteur m’a passé la visite. J’ai eu honte et j’en ai pleuré.
« A la récréation on me regardait. Une grande m’a demandé :
« — Aimes-tu les femmes ?
« J’ai cru qu’elle parlait des surveillantes et j’ai répondu que Madame l’Institutrice avait été gentille pour moi.
« Une autre m’a proposé :
« — Veux-tu te marier avec moi ?
Le Château-fort des Filles de Clermont se dresse sur une colline boisée qui est un parc municipal. Il y a des arbres même dans les fossés. En longeant les hautes murailles, avant d’entrer, j’ai vu sous une poterne couverte un chêne bossu. Il avait poussé là. Ses branches avaient rencontré, au lieu du ciel, l’épaisse voûte ; elles sortaient pourtant à l’air libre, mais le tronc s’était tordu pour trouver le ciel…
Tous les êtres qui vivent ont besoin de ciel, même les petites bouquetières abandonnées.
On trouve le ciel où l’on peut. Ainsi la classe devient l’heure du rêve. On a du papier, un crayon. La « vieille » ne peut s’occuper de toutes à la fois. On écrit un « biff ».
Il faut poser la feuille sur ses genoux et tracer les lettres en regardant le plafond.
« J’ai mal au bras car j’ai une drôle de posture et j’ai peur de me faire « bonne ».
« Ma petite Nana,
« Je ne veux pas que tu dises que je te délaisse. Tu me fais de la peine et puis tu sais bien que ta Vayaux ne t’oublie pas…
« Il y a longtemps que je n’ai parlé d’amour… »
Au dortoir on veille :
« J’ai le sommeil qui tombe. Je vois qu’il va me manquer du papier…
« Alors je vais finir mon « biff ».
« Je te remercie de ce que tu m’as fait passer, mais tu n’es pas raisonnable…
« Enfin ma petite Rosette aimée, j’attends demain avec une grande impatience pour être auprès de toi… »
On rêve que la porte s’ouvrira :
« Nous serons dehors, nous ne souffrirons plus dans cette maudite maison… Toi, ma gosse, ta Vonette te rendra heureuse… Tu as été ma première femme. Avant je ne savais pas ce que c’était qu’une femme et maintenant… »
Les murailles bouchent l’horizon, le préau est une cour pavée sans paysage, mais on se perd dans les forêts du Tendre :
« Je ne veux plus me remettre avec elle. Tu me dis que toi aussi tu m’aimes. Dois-je le croire oui ou non ? Il faut me faire réponse à ce sujet car en mon cœur se livre un combat horrible. »
On évoque :
« Dire qu’il a fallu venir ici pour être ensemble. Je me suis donnée, c’est mon seul grand souvenir… »
On conseille :
« Si tu ne veux pas m’écouter pour ta coiffure, plus jamais je ne te causerai…
« Je crois qu’il est temps, ma Nini, pour que demain tu viennes faire un tour près de moi… Mais tu feras tout pour te coiffer mieux. »
On cause :
« Encore un petit « bifton » pour te prouver que ta Gigèle t’aime toujours…
« Je ne sais si tu te mettras avec moi, je te réclame de me faire réponse à ce sujet et dis-moi ce que tu penses. J’aimerais mieux être mariée avec toi… Enfin pourvu que tu me parles, c’est tout ce que je demande. »
On s’exalte :
« Je te donne mon cœur dans un brûlant baiser d’amour… »
On s’attendrit :
« Fais bien ton petit dodo, ma jolie brunette. »
On remercie :
« Je suis heureuse car tu m’as parlé plus que d’habitude… »
Beaucoup de « bifs » sont griffonnés au verso des fiches officielles de l’École de Préservation… En retournant le « bif » on lit un questionnaire imprimé :
« État sanitaire pendant le séjour…
« Modifications survenues dans l’état physique…
« Responsabilité dans le présent et dans l’avenir…
« Troubles de la sensibilité !… »
Angèle Paris aurait pu pousser droit comme les arbres du jardin, elle a dévié sous la voûte…
— Le jour où elles m’ont donné en cachette une épingle à nourrice, je n’ai pas compris. Lorsque j’ai su qu’elles s’enfonçaient cela dans la chair, j’ai eu peur…
« C’est bien plus tard qu’Yvonnette m’a écrit le billet que vous avez là :
« J’ai vu que tu avais l’air contente pour l’épingle à nourrice. Aussi j’en profite pour te remettre celle que je t’avais promise. »
— Oui, j’étais contente. J’étais folle !
« Il y a des grandes qui m’ont dit :
« — Jusqu’à ce que tu m’aimes, je me couperai un morceau de chair.
« Elles le faisaient. »
Angèle ajoute après un silence :
« Vous ne savez pas ce qu’on fait !… »
« On vous a dit que les cachots sans lumière n’étaient plus utilisés : Ce n’est pas vrai. Berthe Maison y était encore. On est dans la nuit et dans le froid. C’est gluant. On n’ose pas se coucher par terre, si une souris remue, une terreur vous prend parce qu’on ne la voit pas. Berthe avait les poings en sang d’avoir frappé sur la porte. Le « gaffe » a ouvert et lui a mis la camisole. »
Marie, Angèle, Berthe…! Vous avez les mêmes noms que nos enfants !