LE « GIRON »
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LE « GIRON »
Mme Kernonkuf, la nourrice de Raoul Beauchamps, ne sait pas grand’chose. Une femme âgée, Mme Émile, lui avait apporté le petit avec une layette fine. C’était payé pour un an d’avance. Toutes les semaines on écrivait à Paris à Mme de Beauchamps et la réponse arrivait sur du papier de luxe.
Quand le petit a eu les « convulsions », on a reçu deux cents francs supplémentaires pour les remèdes. Mme Kernonkuf en a même donné cinquante au recteur parce que le meilleur remède pour les convulsions, c’est encore « les évangiles ».
Au bout de six mois, quand M. Kernonkuf est venu à Paris, il a été chargé par sa femme d’aller voir Mme Beauchamps. Mais il a trouvé une poste privée. « Une certaine Mme Émile y venait chercher les lettres… on ne savait rien autre !… »
Il laissa un mot. A partir de ce jour, aucune réponse. On attendit six mois puisque c’était payé, mais M. et Mme Kernonkuf n’avaient pas les moyens d’adopter Raoul… on le porta à l’Assistance.
La mère devait être une personne fine, le père un homme distingué. C’était un garçon joli et délicat. On l’a mis d’abord chez un charron, mais il aurait fallu le nourrir à ne rien faire pour ses deux francs cinquante… Chez les fermiers où il est allé ensuite, il n’a pas voulu rester la nuit sur son lit de l’écurie pour garder les chevaux parce qu’il avait peur. Il sortait sa paillasse dans la cour… Ce n’était pas la peine de l’avoir engagé pour ce travail.
Il a fait d’autres places… avant d’arriver à Mettray.
C’est une grande cour avec douze maisons et une église.
Il fut désigné pour la maison B. et le soir, comme le moniteur lui apprenait à monter son hamac, il a entendu dire à voix basse derrière lui :
— Tiens… un « giron ».
Voilà son destin.
— Je voudrais vous y voir, vous, monsieur le Rédacteur…! Je ne sais pas à quel âge ça vous a pris. Vous n’étiez pas enfant de Marie des fois ?
« Il y a ici des costauds de 16, 18 et 20 ans.
« On peut se passer de viande à manger, de mégots à chiquer, même de flotte à boire. Mais on ne peut pas se priver de ça.
« Un giron, ça vaut bien quinze jours de cellule ! »
Raoul Beauchamps était un gentil petit misérable avec des cheveux blonds tondus, de larges yeux bleus, une vareuse de toile bise et des sabots. L’hiver, on casse des pierres sous le hangar, l’été on va dans les blés ou dans la vigne… Il paraît que le petit vin de Mettray est bon, mais il faut avoir du galon pour en boire.
Après la soupe du soir et la prière on suspend les hamacs. Le « gaffe » ronfle dans son lit.
La première fois, Raoul a été éveillé brusquement. Il a crié en voyant devant lui, presque sous la lampe, le gros Marquet.
Le « gaffe » s’est levé. Marquet a reçu un coup de galoches dans les jambes. On a pris sa fiche, et le lendemain, après le prétoire, on l’a conduit au quartier disciplinaire.
Il a passé entre deux moniteurs devant Raoul et l’a regardé droit dans les yeux :
— Toi !… Tu n’as pas fini !
S’il avait continué à crier, les grands lui auraient « fait son affaire ». Par exemple, sur la charrette, une rude poussée quand personne ne voit et l’on glisse sous la roue. Le singe d’ailleurs n’aime pas les histoires…
Il a fallu l’envoyer à Belle-Ile où il y a des dortoirs cellulaires. Le soir, le surveillant ferme toutes les portes d’un seul coup en abaissant un levier, on est bouclé. Au-dessus des cloisons, il y a une grille de fer.
Dormir dans une cage… cela peut être le bonheur !
Et jamais Raoul n’avait si bien dormi.
Une nuit pourtant, il rêve, il se croit encore à la menuiserie, à raboter. Les copeaux tombent autour de lui, zii… zii… klis, zizii zii klis…
Quel drôle de bruit… le bois est dur comme du métal… Ce sont des copeaux d’acier, zii zii klis… Il est épuisé, son angoisse l’éveille. Les lampes donnent leur lumière pauvre, quatre ou cinq ronfleurs font un concert grotesque. Les cages sont bien fermées.
— Zii zii klis…
C’est au-dessus de sa tête. Imperceptiblement la grille remue… zii zii… Raoul voit maintenant aller et venir tout au bout de la cloison gauche une sorte de bâtonnet pointu : c’est une lime…
Il a fallu huit jours à Camus pour limer cinquante centimètres de grille et pendant huit jours ni Camus ni Raoul n’ont dormi…
Une fois le gardien de ronde s’est arrêté devant sa cabine… Raoul s’est cru sauvé, il a fait exprès de remuer dans son lit pour attirer l’attention, il s’est même levé. Il a heurté le vase. Le gaffe a pris sa fiche et il y a eu le lendemain au prétoire un pain sec de plus.
Pendant ces huit jours, Camus et Raoul qui ne s’étaient jamais parlé ont continué à ne pas se connaître. Camus est un grand garçon toujours barbouillé de noir, personne n’ose se moquer — car il a des colères — du bec de lièvre qui déforme son visage.
Raoul a eu toute une semaine le loisir de le regarder dans la cour. Une idée lui est venue d’aller trouver l’instituteur et de lui montrer la grille, mais on aurait appris sa démarche un jour ou l’autre…
Enfin la nuit est arrivée où Camus a pu soulever la grille et tomber sur le lit de Raoul.
— Gueule pas ou je t’étrangle…
On l’avait envoyé porter du chanvre à la corderie, c’était six heures en hiver. Il se dépêchait à cause du froid. Personne dans l’immense salle. Il jette son ballot et se hâte vers la porte.
— Hé toi le giron…!
C’est Vallard qui l’appelle.
— C’est toi, Vallard ?
— Approche un peu ici.
Vallard lui saisit les bras et le renverse sur le chanvre.
Parfois les gaffes veulent avoir la paix…
— Ça les démange… qu’ils se débrouillent !
Il est plus facile de fermer les yeux que de les ouvrir.
Planté sur son socle de ciment au milieu de la cour, il y a le bateau-école… au bout du bateau une petite voile que l’on appelle le volant.
Lorsque le volant est largué on dirait un hamac.
Un soir, ils étaient quatorze dans la cour avec un gardien.
— Viens dans le volant…
Le gardien était devenu sourd.
— Viens, c’est d’accord.
Raoul a dû y aller quatorze fois…
« Quand je suis arrivé à Belle-Ile, m’a dit Coutanzeau, ils ont vu que je n’aimais pas les injustices et qu’avec mes bras j’avais des moyens pour me faire écouter…
« Plusieurs fois j’ai eu des explications aussi bien avec les pupilles qu’avec les surveillants.
« Quand il m’a connu, Beauchamps est venu me demander :
— Veux-tu que je sois ta femme à toi tout seul ?
« Moi, M. Roubaud, ce n’est pas mon cas, vous pouvez consulter mes punitions, il n’y a jamais ce motif. Mais j’ai fait croire aux autres qu’on était ensemble. Et ils l’ont laissé tranquille. »
Raoul Beauchamps a maintenant dix-huit ans ; il bénéficie d’une libération anticipée : on l’a engagé dans la marine.
Mme Kernonkuf l’a revu.
— C’est un homme, a-t-elle constaté, mais il est joli comme une fille…
Et elle a judicieusement ajouté :
— Il était fait pour être bien élevé…