← Table of contents
Les enfants de Caïn

BELLE-ILE

Reading edition

UN SOLEIL ROUGE, A MOITIÉ BAIGNÉ DANS L’EAU

Le Palais (Belle-Ile-en-Mer), septembre.

La presqu’île de Quiberon si mince entre la baie d’un bleu méditerranéen et l’Océan glauque, s’arrête là.

Il faut prendre, avec trois cents excursionnistes à kodaks, un petit remorqueur.

Quiberon s’estompe, Belle-Ile se dessine. Les deux minuscules phares du Palais sont blancs comme des pains de sucre, la forteresse renfrognée écrase la ville proprette.

Il faut d’abord escalader la forteresse par un raidillon, dans un petit bois, jusqu’aux glacis. Un portail large ouvert, au cintre duquel est inscrit « Colonie Agricole et Maritime » vous laisse entrer et sortir librement par un jardin fleuri.

C’est charmant !

Des murs illusoires à cette prison ; mais le grand fossé de la mer…

— Ici, me dit M. Marquette, nos enfants peuvent se croire libres.

Le mirage est excellent jusqu’au jour où un esprit positif le veut transformer en réalité… L’île n’a que vingt kilomètres en longueur, du fort Sarah-Bernhardt à Locmaria, et huit en largeur, du Palais à Kervilahauen.

Ce n’est pas beaucoup.

Alors il faut aller à Sauzon ou à Palais voler un canot…

Gilibert et Soulier gardaient le troupeau de la ferme… pas de surveillant… c’est le soir. Il suffit de planter là les vaches et les moutons et de se cacher sous un rocher à la pointe des Poulains. Au petit jour, demain on avisera.

Et le lendemain, les petits bergers frètent un canot, ils ne savent pas manœuvrer la voile, mais ils saisissent chacun une rame… On a une boule de pain, une bouteille d’eau et un peu de tabac à chiquer… adieu vat ! C’est presque gai d’abord, le soleil se lève, la brume masque les côtes. Quiberon est là-bas.

On en a plein les bras, et si l’on se repose, on dérive…

Le frêle canot arrive pourtant le lendemain sur une petite plage autour de Portivy… mais il a fallu se jeter à l’eau. Gilibert ne sait pas nager, il barbotte un peu, veut saisir Soulier qui se dégage et disparaît… On a trouvé quelques jours après, dans une anse de Saint-Pierre, son corps déchiré par les rocs.

Et Soulier s’est fait reprendre à Carnac, aux « Alignements », dans l’armée fantomatique des soldats pétrifiés qui dorment debout depuis si longtemps sur la dune.

Une autre fois, deux autres petits… C’est à peu près la même histoire… Mais on les a retrouvés tous deux évanouis, en mer, à l’ouest de l’île, au fond du canot qui faisait eau…

Une autre fois…

Le fossé bleu est toujours infranchissable… On ne s’évade pas de Belle-Ile.

Cette oasis maritime a donc subi depuis des siècles son navrant destin pénitentiaire.

Les abbés de Quimperlé y enfermèrent leurs serfs fugitifs, la Révolution y déporta ses conscrits réfractaires, puis ce furent les condamnés insurrectionnels, les bagnards sexagénaires, les prévenus de la Commune…

Voici maintenant les petits matelots, les petits garçons de ferme : les pupilles.

Les marins sont à Haute-Boulogne, sur les glacis de la citadelle ; les agriculteurs à Bruté-Souverain, dans un paysage normand.

Le seul ombrage de la grande cour est un bateau-école, planté sur un socle de ciment ; un immense jouet…

— A vos rangs !…

La grande salle de matelotage est ornée de cartes marines, de pavillons et signaux multicolores, boussoles, roses des vents…

L’« émouchette » d’Eysse s’est considérablement agrandie ; elle est devenue l’immense filet bleu où viennent s’étrangler les sardines. Il faut mailler et repriser. Il faut aussi coudre et réparer les voiles, congréer, sotroper une poulie, faire des tresses, des sangles, des amarrages et des nœuds savants…

— Qu’est-ce que tu fais ici, Bourdon ?

— Le patron de l’Araok nous l’a renvoyé…

— Tant pis pour toi…

Bourdon baisse la tête, il était parti sur le dundee-école de la colonie, en vue des côtes d’Espagne, pour la pêche au thon.

Sur le dundee on est habillé en marin, avec un grand col bleu, on couche dans le hamac et l’on mange des soupes de poissons, des matelotes, des bouillabaisses. On trime comme les autres inscrits au large… mais au port on n’a point droit à la bordée…

Bourdon s’est pris pour un marin libre… Il anticipe de quelques années.

Il ira tresser des cordes au grenier, il s’enroulera autour des reins des chevelures de chanvre et marchera lentement à reculons au bout de sa corde inachevée, jusqu’aux limites de la corderie.

Je veux voir l’Araok.

M. Marquette m’accompagne jusqu’au port du Palais, où le dundee blanc est amarré… Sur un signe, un canot se détache et vient nous chercher…

L’Araok est un solide et lourd dundee.

— A vos rangs, fixe !…

Le capitaine, un grand gaillard rouge, nous accueille et les jeunes matelots s’alignent sur le pont reluisant.

— Ah ! voilà Hutin… Est-ce qu’il marche bien ?

— Heu… Heu… soupire le cap’taine.

— Et toi, Le roux, ça va-t-il ?

— Heu !… Heu !…

— Et Germon ? Etes-vous content de Germon ?

— Je crois qu’on en fera un bon marin…

Le cap’taine regarde le pupille avec un sourire, lève vers les vergues une large main calleuse et conclut :

— … avec quelques bonnes baffres !…

Un autre cap’taine de Belle-Ile, le patron du Darien était parti lui aussi avec ses petits matelots.

C’étaient de braves gosses, de grands garçons sages comme ceux qui se trouvent aujourd’hui immobiles devant moi, les mains à la couture du pantalon. Et c’était lui, sans doute, un brave homme de loup de mer… comme celui-ci…

Il y a des harpons pour le thon…

Un jour, Goyzempic s’est trompé, il a harponné, dans le dos, son capitaine. Et les autres ont ramassé le cap’taine, lui ont passé un filin autour du cou et l’ont pendu à la vergue…

Là-bas à l’horizon, c’était le soir… Un soleil rouge à moitié baigné dans l’eau…

Deux milles en mer…

THÉMISTOCLE CONDUIT LE BAL

Le Palais (Belle-Ile-en-Mer), septembre.

Le chef appelait cela un « bain chaud ».

Dans les rapports officiels, correctement rédigés, cela s’intitule le « peloton de discipline ».

Nous dirons comme tout le monde : Le Bal.

Il y a un petit bal en plein air devant la porte du réfectoire. C’est une piste sur terre, les punis y « font du sport » tous les jours de midi à une heure.

Mais le Grand Bal est dans une salle couverte — le premier bâtiment à gauche en entrant dans la colonie. Il est bien aménagé sur ciment et parquet. La piste ovale sur laquelle il va falloir courir n’est pas large ; elle ne se prête pas aux luttes du sprint, le leader n’est jamais dépassé et l’on ne doit pas s’écarter de la corde sous peine de tomber, car le coureur exécute son entraînement à quelque trente centimètres au-dessus du sol… S’il fait un faux pas, il s’en va toucher du nez le parquet central où se tiennent les gardiens bleus à étoile rouge.

Et les gardiens bleus ont aux pieds de dures galoches.

On ne fait pas cavalier seul.

Pour organiser un bal, il faut au moins six danseurs. Cela peut aller jusqu’à vingt. La ronde commence à 9 heures du matin et ne s’arrête qu’à 5 heures du soir avec une heure d’interruption pour déjeuner. L’allure normale est de 7 à 8 kilomètres à l’heure. Elle est entretenue par les surveillants, montre et bâton en mains.

On danse pieds nus comme dans l’antiquité.

Le chef avait raison. A cette allure, le bal devient vite un bain de vapeur. On tourne, tout tourne. Le leader est stimulé par le bâton et les autres n’ont qu’à coller leur front sur le dos du camarade, sans le lâcher d’un centimètre.

A la pose, on descend sur le parquet central et l’on se couche. La piste continue à tourner toute seule. Les deux surveillants ont l’air d’être quatre, on leur voit deux têtes, huit bras…

Mais le vertige s’apaise, les objets reprennent leur place et leur immobilité. Il faut repartir.

Il advient qu’un danseur n’obéit pas au signal et demeure étendu sur le ventre. Quelques coups de galoche ne l’éveillent pas. On le retourne sur le dos, son visage exsangue apparaît, ses yeux grands ouverts ne regardent pas…

— Bon pour l’infirmerie.

Il y a tout de même des incidents drôles.

Par exemple : supposez que l’on soit vingt, le maximum. Le premier prend un virage trop court, le second qui « colle » à son dos se rapproche encore du bord de la piste, le troisième automatiquement gagne aussi quelques centimètres sur la corde, le quatrième a déjà presque un pied dehors… mais le cinquième tombe dans l’intérieur de la cuvette et les quinze autres y dégringolent avec lui.

C’est une salade.

Le plus célèbre maître à danser fut M. Lamour (Thémistocle).

Thémistocle était un bon géant blond et fort. Il aurait pu tordre des barres de fer sur un champ de foire mais le destin l’avait conduit ici. Il avait l’âme et le cœur de ses biceps et conduisait le bal, mieux que Satan, avec une inflexible douceur, une implacable sollicitude.

La deuxième heure est l’heure des ampoules. Les habitués ont, sous les pieds, une semelle naturelle de corne où l’on pourrait clouer du fer… mais les apprentis danseurs s’imaginent d’abord que Thémistocle a placé un brasier sur la piste ; ils courent sur le feu.

A la pose, on saisit le pied qui brûle le plus et on le serre entre ses mains pour éteindre l’incendie.

Thémistocle s’inquiétait :

— Ça ne va pas ?

— Mes pieds sont cuits…

— Fais voir…

Les ampoules des novices sont de grosses poches blanches ou noires selon que de l’eau ou du sang les remplit.

Thémistocle se révélait infirmier. Il tirait d’une boîte d’aiguilles un fil trempé dans la graisse et délicatement crevait une à une les cloques de brûlure…

— C’est guéri…

Au milieu de l’après-midi, on a droit à un quart de gentiane. L’eau est malsaine. La cruche contient exactement la ration, mais il était d’usage d’offrir le coup à Thémistocle.

— Un quart de gentiane, monsieur Lamour ?

— Merci, mes petits… Vous n’en avez déjà pas de trop pour vous !…

Ce n’était qu’une formalité.

Coutanzeau fut un des damnés du Bal de Belle-Ile.

— J’ai préféré, monsieur, me faire envoyer à Eysses plutôt que de continuer…

« Après le bal, ce n’était pas fini… Nous avions soif… et le chef, M. Rolland, avait inventé quelque chose.

« On nous apportait dans notre gamelle une soupe fumante. La cuiller tenait debout là-dedans comme dans un pot de colle.

« De fait on aurait pu coller des affiches avec cette soupe.

« Pas un verre d’eau.

« On essayait une cuillerée… et l’on jetait le reste aux tinettes. »

M. Rolland, l’œil fixé au judas de la cellule, avait assisté au festin. Alors il ouvrait la porte et s’enquérait :

— Hein… on mange bien aujourd’hui ? »

Qui dort dîne.

Avec cinquante kilomètres dans les jambes, le sommeil n’attend pas.

Dans la cellule, on a droit à un matelas et à une couverture. Mais le gosier brûle, les pieds brûlent, l’estomac brûle. Il semble bientôt que ces trois foyers aient mis le feu à tout le corps et l’on sent partout mille petites flammes lancinantes…

On s’éveille, on sort de son lit, et l’on secoue sa chemise.

Ces mille petites flammes sont des punaises.

COUTANZEAU N’EST PAS CONTENT

Le Palais (Belle-Ile-en-Mer), septembre.

M. Marquette m’a conduit au quartier disciplinaire.

Il a ordonné :

— Monsieur le gardien-chef, ouvrez une cellule au hasard ; ne cherchez pas. Celle-ci, par exemple…

M. le gardien-chef a frappé la porte deux fois de son trousseau et il a regardé par le judas, puis il a ouvert.

Le petit prisonnier était debout, les mains à la ceinture du pantalon, le visage collé au mur sous la lucarne.

— Demi-tour…

— Allons, approche…

— Tiens, c’est encore Goiffier… qu’est-ce que tu as fait… tu ne pourras donc jamais rester tranquille ?…

La cellule est une pièce vide : parquet ciré, murs blancs, fenêtres à hauteur du plafond.

— Ils n’y restent qu’aux heures des repas et pendant la nuit… Dans la journée, ils sont au bon air… Ils font la corvée de sable. Vous voyez que ça ne leur fait pas de mal.

En effet Goiffier a bonne mine.

— Quelle cellule voulez-vous voir ?… Celle-ci ? Celle-là ?

Les autres prisonniers ont aussi d’excellentes joues.

— Sont-ils toujours obligés de se tenir debout contre le mur du fond ?

— Non, ils peuvent se coucher par terre, mais ils doivent se mettre au garde-à-vous, le dos tourné, lorsqu’on ouvre la porte.

— Pourquoi ?

— Pour qu’ils ne vous sautent pas à la gorge.

THOMAS ÉTAIT UN GOINFRE

Ils ont bonne mine… Pourtant Thomas a certainement eu faim.

C’était un goinfre. Si la ration normale ne lui suffisait déjà pas, la pitance du peloton était dérisoire pour son ventre.

Après le « bal », il renversait rageusement sa soupe de colle. M. Rolland entrait dans la cellule et s’enquérait :

— Ça ne va pas l’appétit ?

Je n’ai pas vu le visage de Thomas après quarante-cinq jours de cellule, mais mon ami Coutanzeau m’a juré qu’il était hâve.

Tout le quartier attendait sa sortie…

Lorsqu’il eut dévoré sa pitance, chacun lui fit une offrande.

— Tiens, Thomas, encore un quart de pain… Tiens, prends ma bidoche… Tiens, mes fayots…

Il n’aurait pu tout absorber pendant les vingt minutes du dîner, mais il avait mis dans ses poches quinze rations de viande, dix portions de pain…

Au dortoir, on l’a entendu manger toute la nuit.

Le matin, il n’est pas sorti de sa cabine… Il se tordait sur son lit. On l’a conduit tout de suite à l’infirmerie et il est mort dans la semaine.

LE « SABLE » ET L’« EAU »

M. Marquette m’a dit :

— La corvée de sable est très hygiénique.

Mais Coutanzeau m’a affirmé qu’il aimait encore mieux le « bal ».

— Vous traversez le terrain militaire et vous descendez à la côte. La route passe par un tunnel creusé sous les rochers ; il y a un escalier d’une cinquantaine de marches.

« En bas, vous remplissez votre sac de sable ou de galets — trente kilos environ — vous le chargez sur l’épaule et vous montez… Les cinquante marches surtout sont longues à grimper ; on a les épaules rouges. »

Coutanzeau ajoute :

— Je préfère le « bal » au sable, mais je préfère le « sable » à l’« eau ».

— A l’eau ?

— On porte des baquets d’eau du puits au lavoir, les baquets sont lourds, ils ont des anses fines qui vous coupent les mains. En plein hiver on en pleure.

« Avec Thémistocle, ce n’était pas drôle. Un jour, pendant la corvée, j’avais simplement détourné la tête pour communiquer avec un camarade. C’est défendu. Thémistocle m’a laissé porter mon baquet jusqu’au bout, sans me faire une observation. Mais arrivé au lavoir, il m’a saisi par le cou et m’a plongé dans le bassin. C’était en janvier ; j’ai gardé mes vêtements mouillés toute la journée…

— Pourtant, Coutanzeau, vous avez bonne mine…

— Oui, ça ne va pas mal… et vous ?

LE « COMPAS » ET LA « GARCETTE »

Devant le grand bateau planté sur un socle de ciment au milieu de la cour, M. Marquette m’a expliqué :

— C’est l’ancien bateau-école La-Ville-du-Palais. Il ne sert plus et n’est plus qu’un symbole, une sorte d’enseigne de la colonie maritime.

— Il sert encore, me dit Coutanzeau, il sert pour apprendre le règlement de marin, le règlement des feux, le compas… Il y en a qui ne veulent rien comprendre au compas. Alors on vous fait grimper là-haut sur la plus haute vergue, sur le perroquet, on vous y attache et l’on attache le compas devant vous.

« C’est en plein hiver, par vent nord-est.

« Au bout de deux heures, vous avez compris. »

La-Ville-du-Palais n’est plus qu’un symbole.

Mais Coutanzeau m’affirme encore qu’on y fait le « tour des barres ».

— Il y a deux échelles de corde qui conduisent au perroquet, l’une à la poupe, l’autre à la proue. Vous placez trois chefs de hune, ou de série, armés d’une garcette : l’un sur le pont au bas de l’échelle, l’autre à mi-hauteur, le troisième sur le perroquet. Vous enlevez vos sabots et vous grimpez nu-pieds. Le premier chef de hune vous donne un coup de garcette sur les orteils pour le départ, le second vous stimule en vous cinglant les chevilles, le troisième vous fait redescendre de la même façon. Vous recommencez cela vingt, trente fois, le plus vite possible !

— Les chefs de hune sont des surveillants ?

— Non, monsieur, ce sont des pupilles comme nous…

GUÉNOLÉ A BAVARDÉ AU DORTOIR

Il faut qu’au dortoir le silence règne. Il y en a qui bavardent quand même. C’est ennuyeux parce que le surveillant ne peut les surprendre. Il se dirige à peu près au son de la voix et il arrache au hasard, sur les portes, deux ou trois fiches.

C’est ainsi qu’une nuit, la fiche de Guénolé a été enlevée.

Le lendemain à cinq heures, sur les rangs, on fait l’appel des punis.

— Guénolé !

Guénolé ne bronche pas.

— Hé bien, Guénolé !…

Ses camarades le poussent ; il s’avance vers le surveillant qui prononce la sentence :

— Quinze jours de piquet pour avoir parlé au dortoir.

Alors Guénolé fait de grands gestes, il n’a pas entendu. Le surveillant le reconnaît :

— Guénolé, c’est le sourd-muet !

J’AI MAL RACONTÉ L’HISTOIRE DU « DARIEN »

— Monsieur Roubaud, vous avez mal raconté l’histoire du Darien.

« Le Darien, ce n’était pas un dundee comme l’Araok, mais une chaloupe pour la sardine. Patron, M. Burlut. Goyzempic était parmi les matelots.

« Moi, je l’ai connu, il était très doux, mais c’était un Breton, il avait la tête dure et des idées fixes. Il en a reçu des coups… La dernière fois, M. Burlut s’était servi d’une clef. En plein sur l’œil. Goysempic avait eu l’œil comme un œuf… Comme un œuf de poule.

« C’est alors qu’il avait fait son plan d’évasion. Les autres s’y étaient ralliés.

« On était bien à deux milles en mer, et M. Burlut s’était endormi au fond de la chaloupe. Goysempic a pris la barre du gouvernail, il s’est mis à un mètre du patron et il lui a laissé tomber la barre sur le crâne…

« M. Burlut s’est réveillé, a porté les mains à son front :

« — Quoi ! quoi !

« Mais Goysempic a laissé retomber la barre une seconde fois, le front s’est ouvert, la cervelle est sortie…

« Alors ils ont eu peur. Ils n’ont plus pensé à s’évader, ils ont roulé le corps dans une bâche de voile et ils sont allés le déposer sur un rocher. Ils ont attendu là quatre jours, sans manger, qu’on vienne les prendre !

EXCUSES A M. MARQUETTE

— Monsieur Marquette, je vous demande pardon… Vous m’avez reçu avec courtoisie et vous m’avez fait visiter les ateliers, les fermes, les bateaux de votre colonie… Je suis sûr que vous êtes un brave homme ; vous faites ce que vous pouvez, comme vous le pouvez avec les moyens dont vous disposez. Cette grande misère de l’enfance est au-dessus de vous comme de moi. Vous accomplissez scrupuleusement votre devoir avec le plus d’humanité possible… J’ai cru faire mon devoir aussi en laissant parler Coutanzeau.

MON AMI COUTANZEAU

Mon ami Coutanzeau est né dans une petite ville bretonne, il est né d’une faute qui eût pu rester secrète, sans lui : avant même de venir au monde, il avait dénoncé sa mère et irrité contre elle, contre lui, celui dont il allait porter le nom.

On ne s’est pas occupé du gamin. Il courait pieds nus sur la plage et dans la ville. De temps en temps, pour le mater, le père Coutanzeau le fouettait avec les orties du jardin. Un jour, il était dans l’église. Un inspecteur du commissariat l’a saisi au collet.

— C’est toi qui as volé les sous du tronc !

— Non, ce n’est pas moi…

Le tribunal de première instance l’a acquitté comme ayant agi sans discernement et placé dans une maison de correction jusqu’à sa majorité.

Il a fait Saint-Hilaire, Belle-Ile et Eysses…

Il a fait le bal, le sable, l’eau, la cellule, les émouchettes…

Il n’est pas content.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings