XXXVI — SCULPTURE ET PEINTURE
Reading edition
Lorsque Roland rentra au Luxembourg, la pendule du palais marquait une heure et un quart de l'après-midi.
Le premier consul travaillait avec Bourrienne.
Si nous ne faisions qu'un simple roman, nous nous hâterions vers le dénouement, et, pour y arriver plus vite, nous négligerions certains détails dont, assure-t-on, les grandes figures historiques peuvent se passer.
Ce n'est point notre avis.
Du jour où nous avons mis la main à la plume — et il y aura de cela bientôt trente ans — soit que notre pensée se concentrât dans un drame, soit qu'elle s'étendît dans un roman, nous avons eu un double but: instruire et amuser.
Et nous disons instruire d'abord; car l’amusement, chez nous, n'a été qu'un masque à l'instruction.
Avons-nous réussi? Nous le croyons.
Nous allons tantôt avoir parcouru avec nos récits, à quelque date qu'ils se soient rattachés, une période immense: entre la Comtesse de Salisbury et le Comte de Monte-Cristo, cinq siècles et demi se trouvent enfermés.
Eh bien, nous avons la prétention d’avoir, sur ces cinq siècles et demi, appris à la France autant d’histoire qu’aucun historien.
Il y a plus: quoique notre opinion soit bien connue, quoique, sous les Bourbons de la branche cadette, sous la république comme sous le gouvernement actuel, nous l'ayons toujours proclamée hautement, nous ne croyons pas que cette opinion se soit jamais manifestée intempestivement, ni dans nos drames ni dans nos livres.
Nous admirons le marquis de Posa dans le _Don Carlos _de Schiller; mais, à la place de Schiller, nous n'eussions pas anticipé sur l'esprit des temps, au point de placer un philosophe du XVIIIe siècle au milieu de héros du XVIe, un encyclopédiste à la cour de Philippe II.
Ainsi, de même que nous avons été — littérairement parlant — monarchiste sous la monarchie, républicain sous la république, nous sommes aujourd'hui reconstructeurs sous le consulat.
Cela n'empêche point notre pensée de planer au-dessus des hommes et au-dessus de l'époque, et de faire à chacun sa part dans le bien comme dans le mal.
Or, cette part, nul n'a le droit, excepté Dieu, de la faire à lui tout seul. Ces rois d'Égypte qui, au moment d'être livrés à l'inconnu, étaient jugés au seuil de leur tombeau, n'étaient point jugés par un homme, mais par un peuple.
C'est pour cela qu'on a dit: «Le jugement du peuple est le jugement de Dieu.»
Historien, romancier, poète, auteur dramatique, nous ne sommes rien autre chose qu'un de ces présidents de jury qui, impartialement, résument les débats et laissent les jurés prononcer le jugement.
Le livre, c'est le résumé. Les lecteurs, c'est le jury.
C'est pourquoi, ayant à peindre une des figures les plus gigantesques, non seulement du monde moderne, mais encore de tous les temps, ayant à la peindre à l’époque de sa transition, c'est- à-dire au moment où Bonaparte se fait Napoléon, où le général se fait empereur; c'est pourquoi, disons-nous, dans la crainte d'être injuste, nous abandonnons les appréciations pour y substituer des faits.
Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui disent, c'était Voltaire qui disait cela: «Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre.»
C'est possible, quand le valet de chambre est myope ou envieux, deux infirmités qui se ressemblent plus qu'on ne le pense.
Nous soutenons, nous, qu'un héros peut devenir un bon homme, mais qu'un bon homme, pour être bon homme, n'en est pas moins un héros.
Qu'est-ce qu'un héros en face du public? Un homme dont le génie l'emporte momentanément sur le coeur.
Qu'est-ce qu'un héros dans l'intimité?
Un homme dont le coeur l'emporte momentanément sur le génie.
Historiens, jugez le génie.
Peuple, juge le coeur.
Qui a jugé Charlemagne? Les historiens.
Qui a jugé Henri IV? Le peuple.
Lequel à votre avis est le mieux jugé?
Eh bien, pour qu'un jugement soit juste, pour que le tribunal d'appel, qui n'est autre chose que la postérité, confirme l'arrêt des contemporains, il ne faut point éclairer un seul côté de la figure que l'on a à peindre: il faut en faire le tour, et, là où ne peut arriver le soleil, porter le flambeau et même la bougie.
Revenons à Bonaparte.
Il travaillait, nous l'avons dit, avec Bourrienne.
Quelle était la division du temps pour le premier consul au Luxembourg?
Il se levait de sept à huit heures du matin, appelait aussitôt un de ses secrétaires, Bourrienne de préférence, travaillait avec lui jusqu'à dix heures. À dix heures, on venait annoncer que le déjeuner était servi; Joséphine, Hortense et Eugène attendaient ou se mettaient à table en famille, c'est-à-dire avec les aides de camp de service et Bourrienne. Après le déjeuner, on causait avec les commensaux et les invités, s'il y en avait; une heure était consacrée à cette causerie, à laquelle venaient prendre part, d'habitude, les deux frères du premier consul, Lucien et Joseph, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Boulay (de la Meurthe), Monge, Berthollet, Laplace, Arnault. Vers midi arrivait Cambacérès. En général, Bonaparte consacrait une demi-heure à son chancelier; puis, tout à coup, sans transition, il se levait, disant:
— Au revoir, Joséphine! au revoir, Hortense!… Bourrienne, allons travailler. Ces paroles, qui revenaient à peu près régulièrement et dans les mêmes termes tous les jours à la même heure, une fois prononcées, Bonaparte sortait du salon et rentrait dans son cabinet.
Là, aucune méthode de travail n’était adoptée; c'était une affaire d'urgence ou de caprice: ou Bonaparte dictait, ou Bourrienne faisait une lecture; après quoi, le premier consul se rendait au conseil.
Dans les premiers mois, il était obligé, pour s'y rendre, de traverser la cour du petit Luxembourg; ce qui, par les temps pluvieux, le mettait de mauvaise humeur; mais, vers la fin de décembre, il avait pris le parti de faire couvrir la cour. Aussi, depuis cette époque, rentrait-il presque toujours en chantant dans son cabinet.
Bonaparte chantait presque aussi faux que Louis XV.
Une fois rentré chez lui, il examinait le travail qu'il avait commandé, signait quelques lettres, s'allongeait dans son fauteuil, dont, tout en causant, il taillait un des bras avec son canif; s'il n'était point en train de causer, il relisait les lettres de la veille ou les brochures du jour, riait dans les intervalles avec l'air bonhomme d'un grand enfant; puis, tout à coup, comme se réveillant d'un songe, il se dressait tout debout, disant:
— Écrivez, Bourrienne.
Et alors, il indiquait le plan d'un monument à ériger, ou dictait quelqu'un de ces projets immenses qui ont étonné — disons mieux - - qui ont parfois épouvanté le monde.
À cinq heures, on dînait; après le dîner, le premier consul remontait chez Joséphine, où il recevait habituellement la visite des ministres, et particulièrement celle du ministre des affaires extérieures, M. de Talleyrand.
À minuit, quelquefois plus tôt, jamais plus tard, il donnait le signal de la retraite, en disant brusquement:
— Allons nous coucher.
Le lendemain, à sept heures du matin, la même vie recommençait, troublée seulement par les incidents imprévus.
Après les détails sur les habitudes particulières au génie puissant, que nous tentons de montrer sous son premier aspect, il nous semble que doit venir le portrait.
Bonaparte, premier consul, a laissé moins de monuments de sa propre personne que Napoléon empereur; or, comme rien ne ressemble moins à l'empereur de 1812 que le premier consul de 1800, indiquons, s'il est possible, avec notre plume, ces traits que le pinceau ne peut traduire, la physionomie que le bronze ni le marbre ne peuvent fixer.
La plupart des peintres et des sculpteurs dont s'honorait cette illustre période de l'art, qui a vu fleurir les Gros, les David, les Prud'hon, les Girodet et les Bosio, ont essayé de conserver à la postérité les traits de l'homme du destin, aux différentes époques où se sont révélées les grandes vues providentielles auxquelles il était appelé: ainsi, nous avons des portraits de Bonaparte général en chef, de Bonaparte premier consul et de Napoléon empereur, et, quoique peintres ou statuaires aient saisi, plus ou moins heureusement, le type de son visage, on peut dire qu'il n'existe pas, ni du général, ni du premier consul, ni de l'empereur, un seul portrait ou buste parfaitement ressemblant.
C'est qu'il n'était pas donné, même au génie, de triompher d'une impossibilité; c'est que, dans la première période de la vie de Bonaparte, on pouvait peindre ou sculpter son crâne proéminent, son front sillonné par la ride sublime de la pensée, sa figure pâle, allongée, son teint granitique et l'habitude méditative de sa physionomie; c'est que, dans la seconde, on pouvait peindre ou sculpter son front élargi, son sourcil admirablement dessiné, son nez droit, ses lèvres serrées, son menton modelé avec une rare perfection, tout son visage enfin devenu la médaille d'Auguste; mais que ni buste ni portrait ne pouvaient rendre ce qui était hors du domaine de l'imitation, c'est-à-dire la mobilité de son regard: le regard, qui est à l'homme ce que l'éclair est à Dieu, c'est-à-dire la preuve de sa divinité.
Ce regard, dans Bonaparte, obéissait à sa volonté avec la rapidité de l'éclair; dans la même minute, il jaillissait de ses paupières tantôt vif et perçant comme la lame d'un poignard tiré violemment du fourreau, tantôt doux comme un rayon ou une caresse, tantôt sévère comme une interrogation ou terrible comme une menace.
Bonaparte avait un regard pour chacune des pensées qui agitaient son âme.
Chez Napoléon, ce regard, excepté dans les grandes circonstances de sa vie, cesse d'être mobile pour devenir fixe; mais, fixe, il n'en est que plus impossible à rendre: c'est une vrille qui creuse le coeur de celui qu'il regarde et qui semble vouloir en sonder jusqu'à la plus profonde, jusqu'à la plus secrète pensée.
Or, le marbre et la peinture ont bien pu rendre cette fixité; mais ni l'un ni l'autre n'ont pu rendre la vie, c'est-à-dire l’action pénétrante et magnétique de ce regard.
Les coeurs troubles ont les yeux voilés.
Bonaparte, même au temps de sa maigreur, avait de belles mains; il mettait à les montrer une certaine coquetterie. Lorsqu'il engraissa, ses mains devinrent superbes; il en avait un soin tout particulier, et, en causant, les regardait avec complaisance.
Il avait la même prétention pour les dents; les dents, en effet, étaient belles, mais elles n'avaient point la splendeur des mains.
Lorsqu'il se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, que la promenade eût lieu dans ses appartements ou dans un jardin, il marchait presque toujours un peu courbé, comme si sa tête eût été lourde à porter; et, les mains croisées derrière le dos, il faisait fréquemment un mouvement involontaire de l'épaule droite, comme si un frissonnement nerveux passait à travers cette épaule, et, en même temps, sa bouche faisait, de gauche à droite, un mouvement qui semblait se rattacher au premier. Ces mouvements, au reste, n'avaient, quoi qu'on en ait dit, rien de convulsif: c'était un simple tic d'habitude, indiquant chez lui une grande préoccupation, une sorte de congestion d'esprit; aussi ce tic se produisait-il plus fréquemment aux époques où le général, le premier consul ou l’empereur mûrissait de vastes projets. C'était après de telles promenades, accompagnées de ce double mouvement de l'épaule et de la bouche, qu'il dictait ses notes les plus importantes; en campagne, à l’armée, à cheval, il était infatigable, et presque aussi infatigable dans la vie ordinaire, où parfois il marchait pendant cinq ou six heures de suite sans s'en apercevoir.
Quand il se promenait ainsi avec quelqu'un de sa familiarité, il passait habituellement son bras sous celui de son interlocuteur et s'appuyait dessus.
Tout mince, tout maigre qu'il était à l’époque où nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs, il se préoccupait de sa future obésité, c'était d'ordinaire à Bourrienne qu'il faisait cette singulière confidence. — Vous voyez, Bourrienne, combien je suis sobre et mince; eh bien, on ne m'ôterait pas de l’idée qu'à quarante ans je serai gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prévois que ma constitution changera, et, cependant, je fais assez d'exercice; mais que voulez-vous! c'est un pressentiment, cela ne peut manquer d’arriver.
On sait à quel degré d'obésité était parvenu le prisonnier de Sainte-Hélène.
Il avait pour les bains une véritable passion qui, sans doute, ne contribua point médiocrement à développer son obésité; cette passion lui faisait du bain un besoin irrésistible. Il en prenait un tous les deux jours, y restait deux heures, se faisant, pendant ce temps, lire les journaux ou les pamphlets; pendant cette lecture, il ouvrait à toute minute le robinet d'eau chaude, de sorte qu'il élevait la température de son bain à un degré que ne pouvait supporter le lecteur, qui d'ailleurs n'y voyait plus pour lire.
Seulement alors, il permettait que l'on ouvrît la porte.
On a parlé des attaques d'épilepsie auxquelles, dès la première campagne d'Italie, il aurait été sujet; Bourrienne est resté onze ans près de lui et ne l’a jamais vu atteint de ce mal.
D'un autre côté, infatigable le jour, il avait la nuit un impérieux besoin de sommeil, surtout dans la période où nous le prenons; Bonaparte, général ou premier consul, faisait veiller les autres, mais dormait, lui, et dormait bien. Il se couchait à minuit, quelquefois même plus tôt, nous l’avons dit, et, lorsque, à sept heures du matin, on entrait dans sa chambre pour l'éveiller, on le trouvait toujours endormi; le plus souvent, au premier appel, il se levait; mais parfois, tout sommeillant encore, il disait en balbutiant:
— Bourrienne, je t’en prie, laisse-moi dormir encore un moment.
Et, quand rien ne pressait, Bourrienne rentrait à huit heures; sinon il insistait, et, tout en grognant, Bonaparte finissait par se lever.
Il dormait sept heures sur vingt-quatre, parfois huit heures, faisant alors une courte sieste dans l’après-midi.
Aussi avait-il des instructions particulières pour la nuit.
— La nuit, disait-il, vous entrerez, en général, le moins possible dans ma chambre; ne m'éveillez jamais quand vous aurez une bonne nouvelle à m'annoncer: une bonne nouvelle peut attendre; mais, s'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, réveillez-moi à l’instant même; car, alors, il n'y a pas un instant à perdre pour y faire face.
Dès que Bonaparte était levé et avait fait sa toilette du matin, toujours très complète, son valet de chambre entrait, lui faisait la barbe et peignait ses cheveux; pendant qu'on le rasait, un secrétaire ou un aide de camp lui lisait les journaux en commençant toujours par le _Moniteur. _Il ne donnait d'attention réelle qu'aux journaux anglais et allemands.
— Passez, passez, disait-il à la lecture des journaux français; je sais ce qu'ils disent, parce qu'ils ne disent que ce que je veux.
La toilette de Bonaparte faite dans sa chambre à coucher, il descendait dans son cabinet. Nous avons vu plus haut ce qu'il y faisait.
À dix heures, on annonçait, avons-nous dit, le déjeuner.
C'était le maître d'hôtel qui faisait cette annonce et il la faisait en ces termes:
— Le général est servi.
Aucun titre, comme on voit, pas même celui de premier consul.
Le repas était frugal; tous les matins, on servait à Bonaparte un plat de prédilection dont il mangeait presque tous les jours: c'était un poulet frit à l'huile et à l'ail, le même qui a pris depuis, sur la carte des restaurateurs, le nom de poulet à la Marengo.
Bonaparte buvait peu, ne buvait que du vin de Bordeaux ou de Bourgogne, et préférablement ce dernier.
Après son déjeuner comme après son dîner, il prenait une tasse de café noir; jamais entre ses repas.
Quand il lui arrivait de travailler jusqu'à une heure avancée de la nuit, c'était, non point du café, mais du chocolat qu'on lui apportait, et le secrétaire qui travaillait avec lui en avait une tasse pareille à la sienne.
La plupart des historiens, des chroniqueurs, des biographes, après avoir dit que Bonaparte prenait beaucoup de café, ajoutent qu'il prenait immodérément de tabac.
C'est une double erreur.
Dès l'âge de vingt-quatre ans, Bonaparte avait contracté l'habitude de priser, mais juste ce qu'il fallait pour tenir son cerveau éveillé: il prisait habituellement non pas dans la poche de son gilet, comme on l'a prétendu, mais dans une tabatière qu'il échangeait presque chaque jour contre une nouvelle, ayant, sur ce point de collectionneur de tabatières, une certaine ressemblance avec le grand Frédéric; s'il prisait, par hasard, dans la poche de son gilet, c'était les jours de bataille, où il lui eût été difficile de tenir à la fois, en traversant le feu au galop, la bride de son cheval et une tabatière; il avait pour ces jours-là des gilets avec la poche droite doublée en peau parfumée, et, comme l'échancrure de son habit lui permettait d'insérer le pouce et l'index dans sa poche sans ouvrir son habit, il pouvait, en quelque circonstance et à quelque allure que ce fût, priser tout à son aise.
Général ou premier consul, il ne mettait pas de gants, se contentant de les tenir et de les froisser dans sa main gauche; empereur, il y eut un progrès, il en mit un, et, comme il changeait de gants non seulement tous les jours, mais encore deux ou trois fois par jour, son valet de chambre eut l'idée de ne faire refaire qu'un seul gant, complétant la paire avec celui qui ne servait pas.
Bonaparte avait deux grandes passions dont Napoléon hérita: la guerre et les monuments.
Gai et presque rieur dans les camps, il devenait rêveur et sombre dans le repos; c'était alors que, pour sortir de cette tristesse, il avait recours à l'électricité de l'art et rêvait ces monuments gigantesques comme il en a entrepris beaucoup et achevé quelques- uns. Il savait que les monuments font partie de la vie des peuples; qu'ils sont son histoire écrite en lettres majuscules; que, longtemps après que les générations ont disparu de la terre, ces jalons des âges restent debout; que Rome vit dans ses ruines, que la Grèce parle dans ses monuments, que, par les siens, l'Égypte apparaît, spectre splendide et mystérieux, au seuil des civilisations.
Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, ce qu'il caressait préférablement à tout, c'était la renommée, c'était le bruit; de là ce besoin de guerre, cette soif de gloire. Souvent il disait:
— Une grande réputation, c'est un grand bruit; plus on en fait, plus il s'entend au loin; les lois, les institutions, les monuments, les nations, tout cela tombe; mais le bruit reste et retentit dans d'autres générations. Babylone et Alexandrie sont tombées; Sémiramis et Alexandre sont restés debout, plus grands peut-être par l'écho de leur renommée, répété et accru d'âge en âge, qu'ils ne l'étaient dans la réalité même.
Puis, rattachant ces grandes idées à lui-même:
— Mon pouvoir, disait-il, tient à ma gloire, et ma gloire aux batailles que j'ai gagnées; la conquête m'a fait ce que je suis, la conquête seule peut me maintenir. Un gouvernement nouveau-né a besoin d'étonner et d'éblouir: dès qu'il ne flamboie plus, il s'éteint; du moment où il cesse de grandir, il tombe.
Longtemps il avait été Corse, supportant avec impatience la conquête de sa patrie; mais, le 13 vendémiaire passé, il s'était fait véritablement Français, et en était arrivé à aimer la France avec passion; son rêve c'était de la voir grande, heureuse, puissante, à la tête des nations comme gloire et comme art; il est vrai que, faisant la France grande, il grandissait avec elle, et qu'indestructiblement il attachait son nom à sa grandeur. Pour lui, vivant éternellement dans cette pensée, le moment actuel disparaissait dans l'avenir; partout où l'emportait l'ouragan de la guerre, il avait, avant toute chose, avant tout autre pays, la France présente à sa pensée. «Que penseront les Athéniens?» disait Alexandre après Issus et Arbelles. «J'espère que les Français seront contents de moi», disait Bonaparte après Rivoli et les Pyramides.
Avant la bataille, le moderne Alexandre s'occupait peu de ce qu'il ferait en cas de succès, mais beaucoup en cas de revers; il était, plus que tout autre, convaincu qu'un rien décide parfois des plus grands événements; aussi était-il plus occupé de prévoir ces événements que de les provoquer; il les regardait naître, il les voyait mûrir; puis, le moment venu, il apparaissait, mettait la main sur eux, et les domptait et les dirigeait comme un habile écuyer dompte et dirige un cheval fougueux.
Sa grandeur rapide au milieu des révolutions, les changements politiques qu'il avait préparés ou vus s'accomplir, les événements qu'il avait dominés lui avaient donné un certain mépris des hommes, que, d'ailleurs, par sa nature, il n'était point porté à estimer: aussi avait-il souvent à la bouche cette maxime d'autant plus désolante qu'il en avait reconnu la vérité:
«Il y a deux leviers pour remuer les hommes, la crainte et l'intérêt.»
Avec de pareils sentiments, Bonaparte ne devait pas croire et ne croyait point à l'amitié.
«Combien de fois, dit Bourrienne, ne m'a-t-il pas répété: L'amitié n'est qu'un mot; je n'aime personne, pas même mes frères… Joseph un peu, peut-être; et encore, si je l’aime, c'est par habitude et parce qu'il est mon aîné… Duroc, oui, lui, je l'aime; mais pourquoi? parce que son caractère me plaît, parce qu'il est froid, sec et sévère; puis Duroc ne pleure jamais!… D'ailleurs, pourquoi aimerais-je? Croyez-vous que j'aie de vrais amis, moi? Tant que je serai ce que je suis, je m'en ferai, en apparence du moins; mais que je cesse d'être heureux, et, vous verrez! Les arbres n'ont pas de feuilles pendant l'hiver… Voyez- vous, Bourrienne, il faut laisser pleurnicher les femmes. C'est leur affaire; mais, moi, pas de sensibilité. Il faut avoir la main vigoureuse et le coeur ferme; autrement il ne faut se mêler ni de guerre ni de gouvernement.»
Dans ses relations familières, Bonaparte était ce que l'on appelle au collège un taquin; mais ses taquineries étaient exemptes de méchanceté et presque jamais désobligeantes; sa mauvaise humeur, facile d'ailleurs à exciter, passait comme un nuage chassé par le vent, s'exhalait en paroles, se dissipait dans ses propres éclats. Pourtant, lorsqu'il s'agissait des affaires publiques, de quelque faute d'un de ses lieutenants ou de ses ministres, il se laissait aller à de graves emportements; ses boutades alors étaient vives et dures toujours, humiliantes parfois; il donnait un coup de massue sous lequel il fallait, bon gré mal gré, courber la tête: ainsi sa scène avec Jomini, ainsi sa scène avec le duc de Bellune.
Bonaparte avait deux sortes d'ennemis, les jacobins et les royalistes: il détestait les premiers et craignait les seconds; lorsqu'il parlait des jacobins, il ne les appelait que les assassins de Louis XVI; quant aux royalistes, c'était autre chose: on eût dit qu'il prévoyait la Restauration.
Il avait près de lui deux hommes qui avaient voté la mort du roi: Fouché et Cambacérès.
Il renvoya Fouché de son ministère, et, s'il garda Cambacérès, ce fut à cause des services que pouvait rendre l'éminent légiste; mais il n'y pouvait tenir, et, souvent, prenant par l'oreille son collègue le second consul:
— Mon pauvre Cambacérès, disait-il, j'en suis bien fâché, mais votre affaire est claire: si jamais les Bourbons reviennent, vous serez pendu!
Un jour, Cambacérès s'impatienta, et, par un hochement de tête, arrachant son oreille aux pinces vivantes qui la tenaient:
— Allons, dit-il, laissez donc de côté vos mauvaises plaisanteries!
Toutes les fois que Bonaparte échappait à un danger, une habitude d'enfance, une habitude corse reparaissait: il faisait sur sa poitrine, et avec le pouce, un rapide signe de croix.
Quand il éprouvait quelque contrariété ou était en proie à une pensée désagréable, il fredonnait: quel air? un air à lui, qui n'en était pas un, que personne n'a reconnu, tant il avait la voix fausse; alors, et tout en chantonnant, il s'asseyait devant sa table de travail, se dandinant dans son fauteuil, se penchant en arrière au point de tomber à la renverse, et mutilant, comme nous l'avons dit, le bras de son fauteuil avec un canif qui n'avait pas pour lui d'autre utilité, attendu que jamais il ne taillait une plume lui-même: c'était son secrétaire qui avait cette charge, et qui les lui taillait du mieux possible, intéressé qu'il était à ce que cette effroyable écriture que l'on connaît ne fût pas tout à fait illisible.
On sait l'effet que produisait sur Bonaparte le son des cloches: c'était la seule musique qu'il comprît et qui lui allât au coeur; s'il était assis lorsque la vibration se faisait entendre, d'un signe de la main il recommandait le silence et se penchait du côté du son; s'il était en train de se promener, il s'arrêtait, inclinait la tête et écoutait: tant que la cloche tintait, il restait immobile; le bruit éteint dans l'espace, il reprenait son travail, répondant à ceux qui le priaient d'expliquer cette singulière sympathie pour la voix de bronze:
— Cela me rappelle les premières années que j'ai passées à Brienne. J'étais heureux alors!
À l'époque où nous sommes arrivés, sa grande préoccupation était l'achat qu'il venait de faire du domaine de la Malmaison; il allait tous les samedis soirs à cette campagne, y passait, comme un écolier en vacances, la journée du dimanche et souvent même celle du lundi. Là, le travail était négligé pour la promenade; pendant cette promenade, il surveillait lui-même les embellissements qu'il faisait exécuter. Quelquefois, et dans les commencements surtout, ses promenades s'étendaient hors des limites de la maison de campagne; les rapports de la police mirent bientôt ordre à ces excursions, qui furent supprimées complètement après la conspiration d'Aréna et l'affaire de la machine infernale.
Le revenu de la Malmaison, calculé par Bonaparte lui-même, en supposant qu'il fit vendre ses fruits et ses légumes, pouvait monter à six mille francs.
— Cela n'est pas mal, disait-il à Bourrienne; mais, ajoutait-il avec un soupir, il faudrait avoir trente mille livres de rente en dehors pour pouvoir vivre ici.
Bonaparte mêlait une certaine poésie à son goût pour la campagne: il aimait à voir sous les allées sombres du parc se promener une femme à la taille haute et flexible; seulement, il fallait qu'elle fût vêtue de blanc: il détestait les robes de couleur foncée, et avait en horreur les grosses femmes; quant aux femmes enceintes, il éprouvait pour elles une telle répugnance, qu'il était bien rare qu'il les invitât à ses soirées ou à ses fêtes; du reste, peu galant de sa nature, imposant trop pour attirer, à peine poli avec les femmes, il prenait rarement sur lui de dire, même aux plus jolies, une chose agréable; souvent même on tressaillait, étonné des mauvais compliments qu'il faisait aux meilleures amies de Joséphine. À telle femme il avait dit: «Oh! comme vous avez les bras rouges!» à telle autre: «Oh! la vilaine coiffure que vous avez là!» à celle-ci: «Vous avez une robe bien sale, je vous l'ai déjà vue vingt fois!» à celle-là: «Vous devriez bien changer de couturière, car vous êtes singulièrement fagotée.»
Un jour, il dit à la duchesse de Chevreuse, charmante blonde dont tout le monde admirait la chevelure:
— Ah! c'est singulier, comme vous êtes rousse!
— C'est possible, répondit la duchesse; seulement, c'est la première fois qu'un homme me le dit.
Bonaparte n'aimait pas le jeu, et, quand il jouait par hasard, c'était au vingt-et-un; du reste, il avait cela de commun avec Henri IV, qu'il trichait; mais, le jeu fini, il laissait tout ce qu'il avait d'or et de billets sur la table en disant:
— Vous êtes des niais! j'ai triché pendant tout le temps que nous avons joué, et vous ne vous en êtes pas aperçus. Que ceux qui ont perdu se rattrapent.
Bonaparte, né et élevé dans la religion catholique, n'avait de préférence pour aucun dogme; lorsqu'il rétablit l'exercice du culte, ce fut un acte politique qu'il accomplit et non un acte religieux. Il aimait cependant les causeries qui portaient sur ce sujet; mais lui-même se traçait d'avance sa part dans la discussion en disant:
— Ma raison me tient dans l'incrédulité de beaucoup de choses; mais les impressions de mon enfance et les inspirations de ma première jeunesse me rejettent dans l'incertitude.
Pourtant, il ne voulait pas entendre parler de matérialisme; peu lui importait le dogme, pourvu que ce dogme reconnût un Créateur. Pendant une belle soirée de messidor, tandis que son bâtiment glissait entre le double azur de la mer et du ciel, les mathématiciens soutenaient qu'il n'y avait pas de Dieu, mais seulement une matière animée. Bonaparte regarda cette voûte céleste, plus brillante cent fois entre Malte et Alexandrie qu'elle ne l'est dans notre Europe, et, au moment où l'on croyait qu'il était bien loin de la conversation:
— Vous avez beau dire, s'écria-t-il en montrant les étoiles, c'est un Dieu qui a fait tout cela. Bonaparte, très exact à payer ses dépenses particulières, l'était infiniment moins pour les dépenses publiques; il était convaincu que, dans les marchés passés entre les ministres et les fournisseurs, si le ministre qui avait conclu le marché n'était pas dupe, l'État, en tout cas, était volé; aussi reculait-il autant que possible l'époque du payement; alors il n'y avait point de chicanes et de difficultés qu'il ne fit, point de mauvaises raisons qu'il ne donnât; c'était chez lui une idée fixe, un principe invariable, que tout fournisseur était un fripon.
Un jour, on lui présente un homme qui avait fait une soumission et avait été accepté.
— Comment vous appelez-vous? demanda-t-il avec sa brusquerie ordinaire.
— Vollant, citoyen premier consul.
— Beau nom de fournisseur.
— Mon nom, citoyen, s'écrie avec deux ll.
— On n'en vole que mieux, monsieur, reprit Bonaparte.
Et il lui tourna le dos.
Bonaparte revenait rarement sur une décision arrêtée, même quand il l'avait reconnue injuste; jamais nul ne lui entendit dire: «J'ai eu tort.» tout au contraire, son mot favori était: «Je commence toujours par croire le mal.» La maxime était plus digne de Timon que d'Auguste.
Mais, avec tout cela, on sentait que c'était chez Bonaparte plutôt un parti pris d'avoir l'air de mépriser les hommes que de les mépriser véritablement. Il n'était ni haineux ni vindicatif; seulement, parfois croyait-il trop à la nécessité, la déesse aux coins de fer; au reste, hors du champ de la politique, sensible, bon, accessible à la pitié, aimant les enfants, grande preuve d'un coeur doux et pitoyable, ayant dans la vie privée de l'indulgence pour les faiblesses humaines, et parfois une certaine bonhomie, celle de Henri IV jouant avec ses enfants, malgré l'arrivée de l'ambassadeur d'Espagne.
Si nous faisions ici de l'histoire, nous aurions encore bien des choses à dire de Bonaparte, sans compter — quand nous aurions fini avec Bonaparte — ce qui nous resterait à dire de Napoléon.
Mais nous écrivons une simple chronique dans laquelle Bonaparte joue son rôle; par malheur, là où se montre Bonaparte, ne fît-il qu'apparaître, il devient, malgré le narrateur, un personnage principal.
Qu'on nous pardonne donc d'être retombé dans la digression, cet homme qui est à lui seul tout un monde, nous a, en dépit de nous- même, entraîné dans son tourbillon.
Revenons à Roland et, par conséquent, à notre récit.
XXXVII — L'AMBASSADEUR
Nous avons vu qu'en rentrant, Roland avait demandé le premier consul, et qu'on lui avait répondu que le premier consul travaillait avec le ministre de la police.
Roland était le familier de la maison; quel que fût le fonctionnaire avec lequel travaillât Bonaparte, à son retour d'un voyage ou d'une simple course, il avait l'habitude d'entr'ouvrir la porte du cabinet et de passer la tête.
Souvent le premier consul était si occupé, qu'il ne faisait pas attention à cette tête qui passait.
Alors, Roland prononçait ce seul mot:
«Général!» ce qui voulait dire dans cette langue intime que les deux condisciples avaient continué de parler: «Général, je suis là; avez-vous besoin de moi? j'attends vos ordres.» Si le premier n'avait pas besoin de Roland, il répondait: «C'est bien.» Si, au contraire, il avait besoin de lui, il disait ce seul mot: «Entre.»
Roland entrait alors, et attendait dans l'embrasure d'une fenêtre que son général lui dit pour quel motif il l'avait fait entrer.
Comme d'habitude, Roland passa la tête en disant:
— Général!
— Entre, répondit le premier consul, avec une satisfaction visible. Entre! Entre!
Roland entra.
Comme on le lui avait dit, Bonaparte travaillait avec le ministre de la police.
L'affaire dont s'occupait le premier consul, et qui paraissait le préoccuper fort, avait aussi pour Roland son côté d'intérêt.
Il s'agissait de nouvelles arrestations de diligences opérées par les compagnons de Jéhu.
Sur la table étaient trois procès-verbaux constatant l'arrestation d'une diligence et de deux malles-poste.
Dans une de ces malles-poste se trouvait le caissier de l'armée d'Italie, Triber.
Les arrestations avaient eu lieu, la première sur la grande route de Meximieux à Montluel, dans la partie du chemin qui traverse le territoire de la commune de Belignieux; la seconde, à l'extrémité du lac de Silans, du côté de Nantua; la troisième, sur la grande route de Saint-Étienne à Bourg, à l'endroit appelé les Carronnières.
Un fait particulier se rattachait à l'une de ces arrestations.
Une somme de quatre mille francs et une caisse de bijouterie avaient, par mégarde, été confondues avec les groupes d'argent appartenant au gouvernement, et enlevées aux voyageurs; ceux-ci les croyaient perdues, lorsque le juge de paix de Nantua reçut une lettre sans signature, qui lui indiquait l'endroit où ces objets avaient été enterrés, avec prière de les remettre à leurs propriétaires, les compagnons de Jéhu faisant la guerre au gouvernement, mais non aux particuliers.
D'un autre côté, dans l'affaire des Cartonnières, où les voleurs, pour arrêter la malle-poste, qui, malgré leur ordre de faire halte, redoublait de vitesse, avaient été forcés de faire feu sur un cheval, les compagnons de Jéhu avaient cru devoir un dédommagement au maître de poste, et celui-ci avait reçu cinq cents francs en paiement de son cheval tué.
C'était juste ce que le cheval avait coûté huit jours auparavant, et cette estimation prouvait que l'on avait affaire à des gens qui se connaissaient en chevaux.
Les procès-verbaux dressés par les autorités locales étaient accompagnés des déclarations des voyageurs.
Bonaparte chantonnait cet air inconnu dont nous avons parlé; ce qui prouvait qu'il était furieux.
Aussi, comme de nouveaux renseignements devaient lui arriver avec Roland, avait-il répété trois fois à Roland d'entrer.
— Eh bien, lui dit-il, décidément ton département est en révolte contre moi; tiens, regarde.
Roland jeta un coup d'oeil sur les papiers et comprit.
— Justement, dit-il, je revenais pour vous parler de cela, mon général.
— Alors, parlons-en; mais, d'abord, demande à Bourrienne mon atlas départemental.
Roland demanda l'atlas, et, devinant ce que désirait Bonaparte, l'ouvrit au département de l'Ain.
— C'est cela, dit Bonaparte; montre-moi où les choses se sont passées.
Roland posa le doigt sur l'extrémité de la carte, du côté de Lyon.
— Tenez, mon général, voici l'endroit précis de la première attaque, ici, en face de Bellignieux.
— Et la seconde?
— A eu lieu ici, dit Roland reportant son doigt de l'autre côté du département, vers Genève; voici le lac de Nantua, et voici celui de Silans.
— Maintenant, la troisième?
Roland ramena son doigt vers le centre.
— Général, voici la place précise; les Cartonnières ne sont point marquées sur la carte, à cause de leur peu d'importance.
— Qu'est-ce que les Cartonnières? demanda le premier consul.
— Général, on appelle Cartonnières, chez nous, des fabriques de tuiles; elles appartiennent au citoyen Terrier: voici la place qu'elles devraient occuper sur la carte.
Et Roland indiqua, du bout d'un crayon qui laissa sa trace sur le papier, l'endroit précis où devait avoir eu lieu l'arrestation.
— Comment, dit Bonaparte, la chose s'est passée à une demi-lieue à peine de Bourg!
— À peine, oui, général; cela explique comment le cheval blessé a été ramené à Bourg, et n'est mort que dans les écuries de la Belle-Alliance.
— Vous entendez tous ces détails, monsieur! dit Bonaparte en s'adressant au ministre de la police.
— Oui, citoyen premier consul, répondit celui-ci.
— Vous savez que je veux que les brigandages cessent.
— J'y ferai tous mes efforts.
— Il ne s'agit pas de faire tous vos efforts, il s'agit de réussir.
Le ministre s'inclina.
— Ce n'est qu'à cette condition, continua Bonaparte, que je reconnaîtrai que vous êtes véritablement l'homme habile que vous prétendez être.
— Je vous y aiderai, citoyen, dit Roland.
— Je n'osais vous demander votre concours, dit le ministre.
— Oui, mais moi je vous l’offre; ne faites rien que nous ne nous soyons concertés ensemble.
Le ministre regarda Bonaparte.
— C'est bien, dit Bonaparte, allez. Roland passera au ministère.
Le ministre salua et sortit.
— En effet, continua le premier consul, il y va de ton honneur d'exterminer ces bandits, Roland: d'abord, la chose se passe dans ton département; puis ils paraissent en vouloir particulièrement à toi et à ta famille.
— Au contraire, dit Roland, et voilà ce dont j'enrage, c'est qu'ils épargnent moi et ma famille.
— Revenons là-dessus, Roland; chaque détail a son importance; c'est la guerre de Bédouins que nous recommençons.
— Remarquez ceci, général: je vais passer une nuit à la chartreuse de Seillon, attendu, m'assure-t-on, qu'il y revient des fantômes. En effet, un fantôme m'apparaît, mais parfaitement inoffensif: je tire sur lui deux coups de pistolet, il ne se retourne même pas. Ma mère se trouve dans une diligence arrêtée, elle s'évanouit: un des voleurs a pour elle les soins les plus délicats, lui frotte les tempes avec du vinaigre et lui fait respirer des sels. Mon frère Édouard se défend autant qu'il est en lui: on le prend, on l'embrasse, on lui fait toutes sortes de compliments sur son courage; peu s'en faut qu'on ne lui donne des bonbons en récompense de sa belle conduite. Tout au contraire, mon ami sir John m'imite, va où j'ai été; on le traite en espion et on le poignarde!
— Mais il n'en est pas mort?
— Non: tout au contraire, il se porte si bien, qu'il veut épouser ma soeur.
— Ah! ah! il a fait la demande?
— Officielle.
— Et tu as répondu?…
— J'ai répondu que ma soeur dépendait de deux personnes.
— Ta mère et toi, c'est trop juste.
— Non pas: ma soeur elle-même… et vous.
— Elle, je comprends; mais moi?
— Ne m'avez-vous pas dit, général, que vous vouliez la marier?
Bonaparte se promena un instant, les bras croisés, et réfléchissant; puis, tout à coup, s'arrêtant devant Roland:
— Qu'est-ce que ton Anglais?
— Vous l’avez vu, général.
— Je ne parle pas physiquement; tous les Anglais se ressemblent: des yeux bleus, les cheveux roux, le teint blanc et la mâchoire allongée.
— C'est le _the, _dit gravement Roland.
— Comment, le thé?
— Oui; vous avez appris l'anglais, général?
— C'est-à-dire que j'ai essayé de l’apprendre.
— Votre professeur a dû vous dire alors que le _the _se prononçait en appuyant la langue contre les dents; eh bien, à force de prononcer le _the, _et, par conséquent, de repousser leurs dents avec leur langue, les Anglais finissent par avoir cette mâchoire allongée qui, comme vous le disiez tout à l’heure, est un des caractères distinctifs de leur physionomie.
Bonaparte regarda Roland pour savoir si l'éternel railleur riait ou parlait sérieusement.
Roland demeura imperturbable.
— C'est ton opinion? dit Bonaparte.
— Oui, général, et je crois que, physiologiquement, elle en vaut bien une autre; j'ai une foule d'opinions comme celle-là que je mets au jour au fur et à mesure que l’occasion s'en présente.
— Revenons à ton Anglais.
— Volontiers, général.
— Je te demandais ce qu'il était.
— Mais c'est un excellent gentleman: très brave, très calme, très impassible, très noble, très riche, et, de plus — ce qui n'est probablement pas une recommandation pour vous — neveu de lord Grenville, premier ministre de Sa Majesté.
— Tu dis?
— Je dis premier ministre de Sa Majesté Britannique.
Bonaparte reprit sa promenade, et, revenant à Roland:
— Puis-je le voir ton Anglais?
— Vous savez bien, mon général, que vous pouvez tout.
— Où est-il?
— À Paris.
— Va le chercher et amène-le-moi.
Roland avait l'habitude d'obéir sans répliquer; il prit son chapeau et s'avança vers la porte.
— Envoie-moi Bourrienne, dit le premier consul, au moment où Roland passait dans le cabinet de son secrétaire.
Cinq minutes après que Roland avait disparu, Bourrienne paraissait.
— Asseyez-vous là, Bourrienne, dit le premier consul.
Bourrienne s'assit, prépara son papier, trempa sa plume dans l'encre et attendit.
— Y êtes-vous? demanda Bonaparte en s'asseyant sur le bureau même où écrivait Bourrienne, ce qui était encore une de ses habitudes, habitude qui désespérait le secrétaire, Bonaparte ne cessant point de se balancer pendant tout le temps qu'il dictait, et, par ce balancement, agitant le bureau de la même façon à peu près que s'il eût été au milieu de l'Océan sur une mer houleuse.
— J'y suis, répondit Bourrienne, qui avait fini par se faire, tant bien que mal, à toutes les excentricités du premier consul.
— Alors, écrivez.
Et il dicta:
«Bonaparte, premier consul de la République, à Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande.
«Appelé par le voeu de la nation française à occuper la première magistrature de la République, je crois convenable d'en faire directement part à Votre Majesté.
«La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde, doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de s'entendre?
«Comment les deux nations les plus éclairées de l’Europe, puissantes et fortes toutes deux plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur ou à des antipathies mal raisonnées le bien du commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires?
«Ces sentiments ne sauraient être étrangers au coeur de Votre Majesté, qui gouverne une nation libre dans le seul but de la rendre heureuse.
«Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère de contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la pacification générale par une démarche prompte, toute de confiance et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des États faibles, ne décèlent dans les États forts que le désir mutuel de se tromper.
«La France et l’Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder l’épuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde entier.»
Bonaparte s'arrêta.
— Je crois que c'est bien ainsi, dit-il; relisez-moi cela, Bourrienne.
Bourrienne lut la lettre qu'il venait d'écrire.
Après chaque paragraphe, le premier consul approuvait de la tête, en disant:
— Allez.
Avant même les derniers mots, il prit la lettre des mains de Bourrienne, et signa avec une plume neuve.
C'était son habitude de ne se servir qu'une fois de la même plume, rien ne lui était plus désagréable qu'une tache d'encre aux doigts.
— C'est bien, dit-il; cachetez et mettez l'adresse: À lord Grenville.
Bourrienne fit ce qui lui était recommandé.
En ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait dans la cour du Luxembourg.
Puis, un instant après, la porte s'ouvrit et Roland parut.
— Eh bien? demanda Bonaparte.
— Quand je vous disais que vous pouviez tout ce que vous vouliez, général.
— Tu as ton Anglais?
— Je l'ai rencontré au carrefour de Buci, et, sachant que vous n'aimiez pas à attendre, je l'ai pris tel qu'il était et l'ai forcé de monter en voiture. Par ma foi, un instant j'ai cru que je serais obligé de le faire conduire ici par le poste de la rue Mazarine; il est en bottes et en redingote.
— Qu'il entre, dit Bonaparte.
— Entrez, milord, fit Roland en se retournant.
Lord Tanlay parut sur le seuil de la porte.
Bonaparte n'eut besoin que de jeter un coup d'oeil sur lui pour reconnaître le parfait gentleman.
Un peu d'amaigrissement, un reste de pâleur donnaient à sir John tous les caractères d'une haute distinction.
Il s'inclina et attendit la présentation en véritable Anglais qu'il était.
— Général, dit Roland, j'ai l'honneur de vous présenter sir John Tanlay, qui voulait, pour avoir l'honneur de vous voir, aller jusqu'à la troisième cataracte, et qui, aujourd'hui, se fait tirer l'oreille pour venir jusqu'au Luxembourg.
— Venez, milord, venez, dit Bonaparte; ce n'est ni la première fois que nous nous voyons, ni la première fois que j'exprime le désir de vous connaître; il y avait donc presque de l'ingratitude, à vous, de vous refuser à mon désir.
— Si j'ai hésité, général, répondit sir John en excellent français, selon son habitude, c'est que je ne pouvais croire à l'honneur que vous me faites.
— Et puis, tout naturellement et par sentiment national, vous me détestez, n'est-ce pas, comme tous vos compatriotes?
— Je dois avouer, général, répondit sir John en souriant, qu'ils n'en sont encore qu'à l'admiration.
— Et partagez-vous cet absurde préjugé de croire que l'honneur national veut que l'on haïsse aujourd'hui l'ennemi qui peut être notre ami demain?
— La France a presque été pour moi une seconde patrie, général, et mon ami Roland vous dira que j'aspire au moment où, de mes deux patries, celle à qui je devrai le plus sera la France.
— Ainsi, vous verriez sans répugnance la France et l'Angleterre se donner la main pour le bonheur du monde?
— Le jour où je verrais cela serait pour moi un jour heureux.
— Et, si vous pouviez contribuer à amener ce résultat, vous y prêteriez-vous?
— J'y exposerais ma vie.
— Roland m'a dit que vous étiez parent de lord Grenville.
— Je suis son neveu.
— Êtes-vous en bons termes avec lui?
— Il aimait fort ma mère, qui était sa soeur aînée.
— Avez-vous hérité de la tendresse qu'il portait à votre mère?
— Oui; seulement, je crois qu'il la tient en réserve pour le jour où je rentrerai en Angleterre.
— Vous chargeriez-vous de lui porter une lettre de moi?
— Adressée à qui?
— Au roi George III.
— Ce serait un grand honneur pour moi.
— Vous chargeriez-vous de dire de vive voix à votre oncle ce que l'on ne peut écrire dans une lettre?
— Sans y changer un mot: les paroles du général Bonaparte sont de l'histoire.
— Eh bien, dites-lui…
Mais, s'interrompant et se retournant vers Bourrienne:
— Bourrienne, dit-il, cherchez-moi la dernière lettre de l'empereur de Russie.
Bourrienne ouvrit un carton, et, sans chercher, mit la main sur une lettre qu'il donna à Bonaparte.
Bonaparte jeta un coup d'oeil sur la lettre, et, la présentant à lord Tanlay:
— Dites-lui, reprit-il, d'abord et avant toute chose que vous avez lu cette lettre.
Sir John s'inclina et lut:
«Citoyen premier consul,
«J'ai reçu, armés et habillés à neuf, chacun avec l'uniforme de son corps, les neuf mille Russes faits prisonniers en Hollande, et que vous m'avez envoyés sans rançon, sans échange, sans condition aucune.
«C'est de la pure chevalerie, et j'ai la prétention d'être un chevalier.
«Je crois que ce que je puis vous offrir de mieux, citoyen premier consul, en échange de ce magnifique cadeau, c'est mon amitié.
«La voulez-vous?
«Comme arrhes de cette amitié, j'envoie ses passeports à lord Whitworth, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg.
«En outre, si vous voulez être, je ne dirai pas même mon second, mais mon témoin, je provoque en duel personnel et particulier tous les rois qui ne prendront point parti contre l'Angleterre et qui ne lui fermeront pas leurs ports.
«Je commence par mon voisin, le roi du Danemark, et vous pouvez lire, dans la _Gazette de _la Cour, le cartel que je lui envoie.
«Ai-je encore autre chose à vous dire?
«Non.
«Si ce n'est qu'à nous deux nous pouvons faire la loi au monde.
«Et puis encore que je suis votre admirateur et sincère ami.
«PAUL.»
Lord Tanlay se retourna vers le premier consul.
— Vous savez que l'empereur de Russie est fou, dit-il.
— Serait-ce cette lettre qui vous l’apprendrait, milord? demanda Bonaparte.
— Non; mais elle me confirme dans mon opinion.
— C'est d'un fou que Henri VI de Lancastre a reçu la couronne de saint Louis, et le blason d'Angleterre — jusqu'au moment où je les y gratterai avec mon épée — porte encore les fleurs de lis de France.
Sir John sourit; son orgueil national se révoltait à cette prétention du vainqueur des Pyramides.
— Mais, reprit Bonaparte, il n'est point question de cela aujourd'hui, et chaque chose viendra en son temps.
— Oui, murmura sir John, nous sommes encore trop près d'Aboukir.
— Oh! ce n'est pas sur mer que je vous battrai, dit Bonaparte: il me faudrait cinquante ans pour faire de la France une nation maritime; c'est là-bas…
Et de sa main, il montra l'Orient.
— Pour le moment, je vous le répète, il s'agit, non pas de guerre, mais de paix: j'ai besoin de la paix pour accomplir le rêve que je fais, et surtout de la paix avec l'Angleterre. Vous voyez que je joue cartes sur table: je suis assez fort pour être franc. Le jour où un diplomate dira la vérité, ce sera le premier diplomate du monde, attendu que personne ne le croira, et que, dès lors, il arrivera sans obstacle à son but.
— J'aurai donc à dire à mon oncle que vous voulez la paix?
— Tout en lui disant que je ne crains pas la guerre. Ce que je ne fais pas avec le roi George, vous le voyez, je puis le faire avec l'empereur Paul; mais la Russie n'en est pas au point de civilisation où je la voudrais pour en faire une alliée.
— Un instrument vaut quelquefois mieux qu'un allié.
— Oui; mais, vous l'avez dit, l'empereur est fou, et, au lieu d'armer les fous, milord, mieux vaut les désarmer. Je vous dis donc que deux nations comme la France et l’Angleterre doivent être deux amies inséparables ou deux ennemies acharnées: amies, elles sont les deux pôles de la terre, équilibrant son mouvement par un poids égal; ennemies, il faut que l'une détruise l’autre et se fasse l'axe du monde.
— Et si lord Grenville, sans douter de votre génie, doutait de votre puissance; s'il est de l’avis de notre poète Coleridge, s'il croit que l'Océan au rauque murmure garde son île et lui sert de rempart, que lui dirai-je?
— Déroulez-nous une carte du monde, Bourrienne, dit Bonaparte.
Bourrienne déroula une carte; Bonaparte s'en approcha.
— Voyez-vous ces deux fleuves? dit-il.
Et il montrait à sir John le Volga et le Danube.
— Voilà la route de l'Inde, ajouta-t-il.
— Je croyais que c'était l'Égypte, général, dit sir John.
— Je l'ai cru un instant comme vous, ou plutôt, j'ai pris celle- là parce que je n'en avais pas d'autre. Le tzar m'ouvre celle-ci; que votre gouvernement ne me force point à la prendre! Me suivez- vous?
— Oui, citoyen; marchez devant.
— Eh bien, si l’Angleterre me force à la combattre, si je suis obligé d'accepter l’alliance du successeur de Catherine, voici ce que je fais: j'embarque quarante mille Russes sur le Volga; je leur fais descendre le fleuve jusqu'à Astrakan; ils traversent la mer Caspienne et vont m'attendre à Asterabad.
Sir John s'inclina en signe d'attention profonde.
Bonaparte continua.
— J'embarque quarante mille Français sur le Danube.
— Pardon, citoyen premier consul, mais le Danube est un fleuve autrichien.
— J'aurai pris Vienne.
Sir John regarda Bonaparte.
— J'aurai pris Vienne, continua celui-ci. J'embarque donc quarante mille Français sur le Danube; je trouve, à son embouchure, des vaisseaux russes qui les transportent jusqu'à Taganrog; je leur fais remonter par terre le cours du Don jusqu'à Pratisbianskaïa, d'où ils se portent à Tzaritsin; là, ils descendent le Volga à leur tour avec les mêmes bâtiments qui ont conduit les quarante mille Russes à Asterabad; quinze jours après, j'ai quatre-vingt mille hommes dans la Perse occidentale. D'Asterabad, les deux corps réunis se porteront sur l'Indus; la Perse, ennemie de l'Angleterre, est notre alliée naturelle.
— Oui; mais, une fois dans le Pendjab, l'alliance perse vous manque, et une armée de quatre-vingt mille hommes ne traîne point facilement avec elle ses approvisionnements.
— Vous oubliez une chose, dit Bonaparte, comme si l'expédition était faite, c'est que j'ai laissé des banquiers à Téhéran et à Caboul; or, rappelez-vous ce qui arriva, il y a neuf ans, dans la guerre de lord Cornwallis contre Tippo-Saïb: le général en chef manquait de vivres; un simple capitaine… je ne me rappelle plus son nom…
— Le capitaine Malcom, fit lord Tanlay.
— C'est cela, s'écria Bonaparte, vous savez l'affaire! Le capitaine Malcom eut recours à la caste des brinjaries, ces bohémiens de l'Inde, qui couvrent de leurs campements la péninsule hindoustanique, où ils font exclusivement le commerce de grains; eh bien, ces bohémiens sont à ceux qui les payent, fidèles jusqu'au dernier sou: ce sont eux qui me nourriront.
— Il faudra passer l'Indus.
— Bon! dit Bonaparte, j'ai soixante lieues de développement entre Déra-Ismaël-Khan et Attok; je connais l'Indus comme je connais la Seine; c'est un fleuve lent qui fait une lieue à l'heure, dont la profondeur moyenne, là où je dis, est de douze à quinze pieds et qui a dix gués peut-être sur ma ligne d'opération.
— Ainsi votre ligne d'opération est déjà tracée? demanda sir John en souriant.
— Oui, attendu qu'elle se déploie devant un massif non interrompu de provinces fertiles et bien arrosées; attendu qu'en l'abordant je tourne les déserts sablonneux qui séparent la vallée inférieure de l'Indus du Radjepoutanah; attendu, enfin, que c'est sur cette base que se sont faites toutes les invasions de l'Inde qui ont eu quelques succès depuis Mahmoud de Ghizni, en l'an 1000, jusqu'à Nadir-Schah, en 1739: et combien entre ces deux époques ont fait la route que je compte faire! passons-les en revue… Après Mahmoud de Ghizni, Mahomet-Gouri, en 1184, avec cent vingt mille hommes; après Mahomet-Gouri, Timour-Lung ou Timour le Boiteux, dont nous avons fait Tamerlan, avec soixante mille hommes; après Timour-Lung, Babour; après Babour, Humayoun; que sais-je, moi! L'Inde n'est-elle pas à qui veut ou à qui sait la prendre?
— Vous oubliez, citoyen premier consul, que tous ces conquérants que vous venez de nommer n'ont eu affaire qu'aux peuplades indigènes, tandis que vous aurez affaire aux Anglais, vous. Nous avons dans l'Inde…
— Vingt à vingt-deux mille hommes.
— Et cent mille cipayes.
— J'ai fait le compte de chacun, et je traite l'Angleterre et l'Inde, l'une avec le respect, l'autre avec le mépris qu'elle mérite: partout où je trouve l'infanterie européenne, je prépare une seconde, une troisième, s'il le faut une quatrième ligne de réserve, supposant que les trois premières peuvent plier sous la baïonnette anglaise; mais partout où je ne rencontre que des cipayes, des fouets de poste pour cette canaille, c'est tout ce qu'il me faut. Avez-vous encore quelques questions à me faire, milord?
— Une seule, citoyen premier consul: désirez-vous sérieusement la paix?
— Voici la lettre par laquelle je la demande à votre roi, milord; et c'est pour être bien sûr qu'elle sera remise à Sa Majesté Britannique, que je prie le neveu de lord Grenville d'être mon messager.
— Il sera fait selon votre désir, citoyen; et, si j'étais l'oncle au lieu d'être le neveu, je promettrais davantage.
— Quand pouvez-vous partir?
— Dans une heure, je serai parti.
— Vous n'avez aucun désir à m'exprimer avant votre départ?
— Aucun. En tous cas, si j'en avais, je laisse mes pleins pouvoirs à mon ami Roland.
— Donnez-moi la main, milord; ce sera de bon augure, puisque nous représentons, vous l'Angleterre, et moi la France.
Sir John accepta l'honneur que lui faisait Bonaparte, avec cette exacte mesure qui indiquait à la fois sa sympathie pour la France et ses réserves pour l'honneur national.
Puis, ayant serré celle de Roland avec une effusion toute fraternelle, il salua une dernière fois le premier consul et sortit.
Bonaparte le suivit des yeux, parut réfléchir un instant; puis, tout à coup:
— Roland, dit-il, non seulement je consens au mariage de ta soeur avec lord Tanlay, mais encore je le désire: tu entends? je le désire.
Et il pesa tellement sur chacun de ces trois mots, qu'ils signifièrent clairement, pour quiconque connaissait le premier consul, non plus «je le désire», mais «je le veux!»
La tyrannie était douce pour Roland; aussi l'accepta-t-il avec un remerciement plein de reconnaissance.
XXXVIII — LES DEUX SIGNAUX
Disons ce qui se passait au château des Noires-Fontaines, trois jours après que les événements que nous venons de raconter se passaient à Paris.
Depuis que, successivement, Roland d'abord, puis madame de Montrevel et son fils, et enfin sir John, avaient pris la route de Paris, Roland pour rejoindre son général, madame de Montrevel pour conduire Édouard au collège, et sir John pour faire à Roland ses ouvertures matrimoniales, Amélie était restée seule avec Charlotte au château des Noires-Fontaines.
Nous disons _seule, _parce que Michel et son fils Jacques n'habitaient pas précisément le château: ils logeaient dans un petit pavillon attenant à la grille; ce qui adjoignait pour Michel les fonctions de concierge à celles de jardinier.
Il en résultait que, le soir — à part la chambre d'Amélie, située, comme nous l'avons dit, au premier étage sur le jardin, et celle de Charlotte, située dans les mansardes au troisième — les trois rangs de fenêtres du château restaient dans l'obscurité.
Madame de Montrevel avait emmené avec elle la seconde femme de chambre.
Les deux jeunes filles étaient peut-être bien isolées dans ce corps de bâtiment, se composant d'une douzaine de chambres et de trois étages, surtout au moment où la rumeur publique signalait tant d'arrestations sur les grandes routes; aussi Michel avait-il offert à sa jeune maîtresse de coucher dans le corps de logis principal, afin d'être à même de lui porter secours en cas de besoin; mais celle-ci avait, d’une voix ferme, déclaré qu'elle n'avait pas peur et qu'elle désirait que rien ne fût changé aux dispositions habituelles du château.
Michel n'avait point autrement insisté et s'était retiré tout en disant que, du reste, mademoiselle pouvait dormir tranquille, et que lui et Jacques feraient des rondes autour du château.
Ces rondes de Michel avaient paru un instant inquiéter Amélie; mais elle avait bientôt reconnu que Michel se bornait à aller, avec Jacques, se mettre à l'affût sur la lisière de la forêt de Seillon, et la fréquente apparition sur la table, ou d'un râble de lièvre ou d'un cuissot de chevreuil, prouvait que Michel tenait sa parole à l'endroit des rondes promises.
Amélie avait donc cessé de s'inquiéter de ces rondes de Michel qui avaient lieu justement du côté opposé à celui où elle avait craint d'abord qu'il ne les fît.
Or, comme nous l'avons dit, trois jours après les événements que nous venons de raconter, ou, pour parler plus correctement, pendant la nuit qui suivit ce troisième jour, ceux qui étaient habitués à ne voir de lumière qu'à deux fenêtres du château des Noires-Fontaines, c'est-à-dire à la fenêtre d'Amélie au premier étage, et à la fenêtre de Charlotte au troisième, eussent pu remarquer avec étonnement que, de onze heures du soir à minuit, les quatre fenêtres du premier étaient éclairées.
Il est vrai que chacune d'elles n'était éclairée que par une seule bougie.
Ils eussent pu voir encore la forme d'une jeune fille qui, à travers son rideau, fixait les yeux dans la direction du village de Ceyzeriat.
Cette jeune fille, c'était Amélie, Amélie pâle, la poitrine oppressée, et paraissant attendre anxieusement un signal.
Au bout de quelques minutes, elle s'essuya le front et respira presque joyeusement.
Un feu venait de s'allumer dans la direction où se perdait son regard.
Aussitôt elle passa de chambre en chambre, et éteignit les unes après les autres les trois bougies, ne laissant vivre et brûler que celle qui se trouvait dans sa chambre.
Comme si le feu n'eût attendu que cette obscurité, il s'éteignit à son tour.
Amélie s'assit près de sa fenêtre, et demeura immobile, les yeux fixés sur le jardin.
Il faisait une nuit sombre, sans étoiles, sans lune, et cependant, au bout d'un quart d'heure, elle vit, ou plutôt elle devina une ombre qui traversait la pelouse et s'approchait du château.
Elle plaça son unique bougie dans l'angle le plus reculé de la chambre et revint ouvrir sa fenêtre.
Celui qu'elle attendait était déjà sur le balcon.
Comme la première nuit où nous l’avons vu faire cette escalade, il enveloppa de son bras la taille de la jeune fille et l'entraîna dans la chambre.
Mais celle-ci opposa une légère résistance; elle cherchait de la main la cordelette de la jalousie: elle la détacha du clou qui la retenait, et la jalousie retomba avec plus de bruit que la prudence ne l’eût peut-être voulu.
Derrière la jalousie, elle ferma la fenêtre.
Puis elle alla chercher la bougie dans l’angle où elle l’avait cachée.
La bougie alors éclaira son visage.
Le jeune homme jeta un cri d'effroi; le visage d'Amélie était couvert de larmes.
— Qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il.
— Un grand malheur! dit la jeune fille.
— Oh! je m'en suis douté en voyant le signal par lequel tu me rappelais, m'ayant reçu la nuit dernière… Mais, dis, ce malheur est-il irréparable?
— À peu près, répliqua Amélie.
— Au moins, j'espère, ne menace-t-il que moi?
— Il nous menace tous deux.
Le jeune homme passa sa main sur son front pour en essuyer la sueur.
— Allons, fit-il, j'ai de la force.
— Si tu as la force d'écouter tout, je n'ai point celle de tout te dire.
Alors, prenant une lettre sur la cheminée:
— Lis, dit-elle; voici ce que j'ai reçu par le courrier du soir.
Le jeune homme prit la lettre, et, l'ouvrant, courut à la signature.
— Elle est de madame de Montrevel, dit-il.
— Oui, avec un post-scriptum de Roland.
Le jeune homme lut:
«Ma fille bien-aimée,
«Je désire que la nouvelle que je t'annonce te cause une joie égale à celle qu'elle m'a faite et qu'elle fait à notre cher Roland. Sir John, à qui tu contestais un coeur et que tu prétendais être une mécanique sortie des ateliers de Vaucanson, reconnaît qu'on eût eu parfaitement raison de le juger ainsi jusqu'au jour où il t’a vue; mais il soutient que, depuis ce jour, il a véritablement un coeur, et que ce coeur t'adore.
«T'en serais-tu doutée, ma chère Amélie, à ses manières aristocratiquement polies, mais où l'oeil même de ta mère n'avait rien reconnu de tendre?
«Ce matin, en déjeunant avec ton frère, il lui a fait la demande officielle de ta main. Ton frère a accueilli cette ouverture avec joie; cependant, il n'a rien promis d'abord. Le premier consul, avant le départ de Roland pour la Vendée, avait déjà parlé de se charger de ton établissement; mais voilà que le premier consul a désiré voir lord Tanlay, qu'il l’a vu, et que lord Tanlay, du premier coup, tout en faisant ses réserves nationales, est entré dans les bonnes grâces du premier consul, au point que celui-ci l’a chargé, séance tenante, d'une mission pour son oncle lord Grenville. Lord Tanlay est parti à l’instant même pour l'Angleterre.
«Je ne sais combien de jours sir John restera absent; mais, à coup sûr, à son retour, il demandera la permission de se présenter devant toi comme ton fiancé.
«Lord Tanlay est jeune encore, d'une figure agréable, immensément riche; il est admirablement apparenté en Angleterre; il est l'ami de Roland. Je ne sais pas d'homme qui ait plus de droits, je ne dirai point à ton amour, ma chère Amélie, mais à ta profonde estime.
«Maintenant, tout le reste en deux mots.
«Le premier consul est toujours parfaitement bon pour moi et pour tes deux frères, et madame Bonaparte m'a fait entendre qu'elle n'attendait que ton mariage pour t'appeler près d'elle.
«Il est question de quitter le Luxembourg et d'aller demeurer aux Tuileries: Comprends-tu toute la portée de ce changement de domicile?
«Ta mère, qui t'aime,
«CLOTILDE DE MONTREVEL»
Sans s'arrêter, le jeune homme passa au post-scriptum de Roland.
Il était conçu en ces termes:
«Tu as lu, chère petite soeur, ce que t'écrit notre bonne mère. Ce mariage est convenable sous tous les rapports. Il ne s'agit point ici de faire la petite fille; le premier consul désire que tu sois lady Tanlay, c'est-à-dire qu'il le veut.
«Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si je ne te vois pas, tu entendras parler de moi.
«Je t'embrasse.
«ROLAND»
— Eh bien, Charles, demanda Amélie lorsque le jeune homme eut fini sa lecture, que dis-tu de cela?
— Que c'était une chose à laquelle nous devions nous attendre d'un jour à l'autre, mon pauvre ange, mais qui n'en est pas moins terrible.
— Que faire?
— Il y a trois choses à faire.
— Dis.
— Avant tout, résiste, si tu en as la force; c'est le plus court et le plus sûr.
Amélie baissa la tête.
— Tu n'oseras jamais, n'est-ce pas?
— Jamais.
— Cependant tu es ma femme, Amélie. Un prêtre a béni notre union.
— Mais ils disent que ce mariage est nul devant la loi, parce qu'il n'a été que béni par un prêtre.
— Et toi, dit Morgan, toi, l’épouse d'un proscrit, cela ne te suffit pas?
En parlant ainsi, sa voix tremblait.
Amélie eut un élan pour se jeter dans ses bras.
— Mais ma mère! dit-elle. Nous n'avions pas la présence et la bénédiction de ma mère.
— Parce qu'il y avait des risques à courir et que nous avons voulu les courir seuls.
— Et cet homme, surtout… N'as-tu pas entendu que mon frère dit qu'il veut?
—Oh! si tu m'aimais, Amélie, cet homme verrait bien qu'il peut changer la face d'un État, porter la guerre d'un bout du monde à l’autre, fonder une législation, bâtir un trône, mais qu'il ne peut forcer une bouche à dire oui lorsque le coeur dit non.
— Si je t'aimais! dit Amélie du ton d'un doux reproche. Il est minuit, tu es dans ma chambre, je pleure dans tes bras, je suis la fille du général de Montrevel, la soeur de Roland, et tu dis: «Si tu m'aimais.»
— J'ai tort, j'ai tort, mon adorée Amélie; oui, je sais que tu es élevée dans l’adoration de cet homme; tu ne comprends pas que l'on puisse lui résister, et quiconque lui résiste est à tes yeux un rebelle.
— Charles, tu as dit que nous avions trois choses à faire; quelle est la seconde?
— Accepter en apparence l'union qu'on te propose, mais gagner du temps en la retardant sous toutes sortes de prétextes. L'homme n'est pas immortel.
— Non; mais il est bien jeune pour que nous comptions sur sa mort. La troisième chose, mon ami?
— Fuir… mais, à cette ressource extrême, Amélie, il y a deux obstacles: tes répugnances d'abord.
— Je suis à toi, Charles; ces répugnances, je les surmonterai.
— Puis, ajouta le jeune homme, mes engagements.
— Tes engagements?
— Mes compagnons sont liés à moi, Amélie; mais je suis lié à eux. Nous aussi, nous avons un homme dont nous relevons, un homme à qui nous avons juré obéissance. Cet homme, c'est le futur roi de France. Si tu admets le dévouement de ton frère à Bonaparte, admets le nôtre à Louis XVIII.
Amélie laissa tomber sa tête dans ses mains en poussant un soupir.
— Alors, dit-elle, nous sommes perdus.
— Pourquoi cela? Sous différents prétextes, sous celui de ta santé surtout, tu peux gagner un an; avant un an, il sera obligé de recommencer une guerre en Italie probablement; une seule défaite lui ôte tout son prestige; enfin, en un an, il se passe bien des choses.
— Tu n'as donc pas lu le post-scriptum de Roland, Charles?
— Si fait; mais je n'y vois rien de plus que dans la lettre de ta mère.
— Relis la dernière phrase.
Et Amélie remit la lettre sous les yeux du jeune homme.
Il lut:
«Je quitte Paris pour quelques jours; mais, si tu ne me vois pas, tu entendras parler de moi.»
— Eh bien?
— Sais-tu ce que cela veut dire?
— Non.
— Cela veut dire que Roland est à ta poursuite.
— Qu'importe, puisqu'il ne peut mourir de la main d'aucun de nous?
— Mais, toi, malheureux, tu peux mourir de la sienne!
— Crois-tu que je dusse lui en vouloir beaucoup s'il me tuait, Amélie?
— Oh! cela ne s'était point encore présenté à mon esprit, dans mes craintes les plus sombres.
— Ainsi, tu crois ton frère en chasse de nous?
— J'en suis sûre.
— D'où te vient cette certitude?
— Sur sir John mourant et qu'il croyait mort, il a juré de le venger.
— S'il eût été mort au lieu d'être mourant, fit le jeune homme avec amertume, nous ne serions pas où nous en sommes, Amélie.
— Dieu l’a sauvé, Charles; il était donc bon qu'il ne mourût pas.
— Pour nous?…
— Je ne sonde pas les desseins du Seigneur. Je te dis, mon Charles bien-aimé, garde-toi de Roland; Roland est près d'ici.
Charles sourit d'un air de doute.
— Je te dis qu'il est non seulement près d'ici, mais ici; on l'a vu.
— On l'a vu! où? Qui?
— Qui l’a vu?
— Oui.
— Charlotte, la femme de chambre, la fille du concierge de la prison; elle m'avait demandé la permission d'aller visiter ses parents hier dimanche: je devais te voir, je lui ai donné congé jusqu'à ce matin.
— Eh bien?
— Elle a donc passé la nuit chez ses parents. À onze heures, le capitaine de gendarmerie est venu amener des prisonniers. Tandis qu'on les écrouait, un homme est arrivé enveloppé d'un manteau, et a demandé le capitaine. Charlotte a cru reconnaître la voix du nouvel arrivant; elle a regardé avec attention; et, dans un moment où le manteau s'est écarté du visage, elle a reconnu mon frère.
Le jeune homme fit un mouvement.
— Comprends-tu, Charles? mon frère qui vient ici, à Bourg; qui y vient mystérieusement, sans me prévenir de sa présence; mon frère qui demande le capitaine de gendarmerie, qui le suit jusque dans la prison, qui ne parle qu'à lui et qui disparaît? N'est-ce point une menace terrible pour mon amour, dis?
Et, en effet, au fur et à mesure qu'Amélie parlait, le front de son amant se couvrait d'un nuage sombre.
— Amélie, dit-il, quand nous nous sommes faits ce que nous sommes, nul de nous ne s'est dissimulé les périls qu'il courait.
— Mais, au moins, demanda Amélie, vous avez changé d'asile, vous avez abandonné la chartreuse de Seillon?
— Nos morts seuls y sont restés et l’habitent à cette heure.
— Est-ce un asile bien sûr que la grotte de Ceyzeriat?
— Aussi sûr que peut l'être tout asile ayant deux issues.
— La chartreuse de Seillon aussi avait deux issues, et cependant, tu le dis, vous y avez laissé vos morts.
— Les morts sont plus en sûreté que les vivants: ils sont certains de ne pas mourir sur l'échafaud.
Amélie sentit un frisson lui passer par tout le corps.
— Charles! murmura-t-elle.
— Écoute, dit le jeune homme, Dieu m'est témoin, et toi aussi, que j'ai toujours, dans nos entrevues, mis mon sourire et ma gaieté entre tes pressentiments et mes craintes; mais, aujourd'hui, l'aspect des choses a changé; nous arrivons en face de la lutte. Quel qu'il soit, nous approchons du dénouement; je ne te demande point, mon Amélie, ces choses folles et égoïstes que les amants menacés d'un grand danger exigent de leurs maîtresses, je ne te demande pas de garder ton coeur au mort, ton amour au cadavre…
— Ami, fit la jeune fille en lui posant la main sur le bras, prends garde, tu vas douter de moi.
— Non: je te fais le mérite plus grand en te laissant libre d'accomplir le sacrifice dans toute son étendue; mais je ne veux pas qu'aucun serment te lie, qu'aucun lien t'étreigne.
— C'est bien, fit Amélie.
— Ce que je te demande, continua le jeune homme, ce que tu vas me jurer sur notre amour, hélas! si funeste pour toi, c'est que, si je suis arrêté, si je suis désarmé, si je suis emprisonné, condamné à mort, ce que je te demande, ce que j'exige de toi, Amélie, c'est que, par tous les moyens possibles, tu me fasses passer des armes, non seulement pour moi, mais encore pour mes compagnons, afin que nous soyons toujours maîtres de notre vie.
—Mais alors, Charles, ne me permettrais-tu donc pas de tout dire, d'en appeler à la tendresse de mon frère, à la générosité du premier consul?
La jeune fille n'acheva point, son amant lui saisissait violemment le poignet.
— Amélie, lui dit-il, ce n'est plus un serment, ce sont deux serments que je te demande. 'Tu vas me jurer d'abord, et avant tout, que tu ne solliciteras point ma grâce. Jure, Amélie, jure!
— Ai-je besoin de jurer, ami? dit la jeune fille en éclatant en sanglots; je te le promets.
— Sur le moment où je t'ai dit que je t'aimais, sur celui où tu m'as répondu que j'étais aimé?
— Sur ta vie, sur la mienne, sur le passé, sur l'avenir, sur nos sourires, sur nos larmes!
— C'est que je n'en mourrais pas moins, vois-tu, Amélie, dussé-je me briser la tête contre la muraille; seulement, je mourrais déshonoré.
— Je te le promets, Charles.
— Reste ma seconde prière, Amélie: si nous sommes pris et condamnés; des armes ou du poison, enfin un moyen de mourir; un moyen, quelconque! Me venant de toi, la mort me sera encore un bonheur.
— De près ou de loin, libre ou prisonnier, vivant ou mort, tu es mon maître, je suis ton esclave; ordonne et je t'obéirai.
— Voilà tout, Amélie; tu le vois, c'est simple et clair: point de grâce, et des armes.
— Simple et clair, mais terrible.
— Et cela sera ainsi, n'est-ce pas?
— Tu le veux?
— Je t'en supplie.
— Ordre ou prière, mon Charles, ta volonté sera faite.
Le jeune homme soutint de son bras gauche la jeune fille, qui semblait près de s'évanouir, et rapprocha sa bouche de la sienne.
Mais, au moment où leurs lèvres allaient se toucher, le cri de la chouette se fit entendre si près de la fenêtre, qu'Amélie tressaillit, et que Charles releva la tête.
Le cri se fit entendre une seconde fois, puis une troisième.
— Ah! murmura Amélie, reconnais-tu le cri de l'oiseau de mauvais augure! Nous sommes condamnés, mon ami.
Mais Charles secoua la tête.
— Ce n'est point le cri de la chouette, Amélie, dit-il, c'est l'appel de l'un de mes compagnons. Éteins la bougie.
Amélie souffla la lumière, tandis que son amant ouvrait la fenêtre.
— Ah! jusqu'ici! murmura-t-elle; on vient te chercher jusqu'ici!
— Oh! c'est notre ami, notre confident, le comte de Jayat; nul autre que lui ne sait où je suis.
Puis, du balcon:
— Est-ce toi, Montbar? demanda-t-il.
— Oui, est-ce toi, Morgan?
— Oui.
Un homme sortit d'un massif d'arbres.
— Nouvelles de Paris; pas un instant à perdre: il y va de notre vie à tous.
— Tu entends, Amélie?
Et, prenant la jeune fille dans ses bras, il la serra convulsivement contre son coeur.
— Va, dit-elle d'une voix mourante, va; n'as-tu pas entendu qu'il s'agissait de votre vie à tous?
— Adieu, mon Amélie bien-aimée, adieu!
— Oh! ne dis pas adieu!
— Non, non, au revoir.
— Morgan! Morgan! dit la voix de celui qui attendait au bas du balcon.
Le jeune homme appuya une dernière fois ses lèvres sur celles d'Amélie, et, s'élançant vers la fenêtre, il enjamba le balcon, et, d'un seul bond, se trouva près de son ami.
Amélie poussa un cri et s'avança jusqu'à la balustrade; mais elle ne vit plus que deux ombres qui se perdaient dans les ténèbres, rendues plus épaisses par le voisinage des grands arbres qui formaient le parc.
XXXIX — LA GROTTE DE CEYZERIAT
Les deux jeunes gens s'enfoncèrent sous l’ombre des grands arbres; Morgan guida son compagnon, moins familier que lui avec les détours du parc, et le conduisit juste à l’endroit où il avait l’habitude d'escalader le mur.
Il ne fallut qu'une seconde à chacun d'eux pour accomplir cette opération.
Un instant après, ils étaient sur les bords de la Reyssouse.
Un bateau attendait au pied d'un saule.
Ils s'y jetèrent tous deux, et, en trois coups d'aviron, touchèrent l'autre bord.
Un sentier côtoyait la berge de la rivière et conduisait à un petit bois qui s'étend de Ceyzeriat à Étrez, c'est-à-dire sur une longueur de trois lieues, faisant ainsi, de l'autre côté de la Reyssouse, le pendant de la forêt de Seillon.
Arrivés à la lisière du bois, ils s'arrêtèrent; jusque-là, ils avaient marché aussi rapidement qu'il est possible de le faire sans courir, et ni l'un ni l'autre n'avaient prononcé une parole.
Toute la route parcourue était déserte; il était probable, certain même, qu'on n'avait été vu de personne.
On pouvait donc respirer.
— Où sont les compagnons? demanda Morgan.
— Dans la grotte, répondit Montbar.
— Et pourquoi ne nous y rendons-nous pas à l’instant même?
— Parce qu'au pied de ce hêtre nous devons trouver un des nôtres qui nous dira si nous pouvons aller plus loin sans danger.
— Lequel?
— D'Assas.
Une ombre apparut derrière l'arbre et s'en détacha.
— Me voici, dit l'ombre.
— Ah! c'est toi, firent les deux jeunes gens.
— Quoi de nouveau? demanda Montbar.
— Rien; on vous attend pour prendre une décision.
— En ce cas, allons vite.
Les trois jeunes gens reprirent leur course; au bout de trois cents pas, Montbar s'arrêtait de nouveau.
— Armand! fit-il à demi-voix.
À cet appel, on entendit le froissement des feuilles sèches, et une quatrième ombre sortit d'un massif et s'approcha des trois compagnons.
— Rien de nouveau? demanda Montbar.
— Si fait: un envoyé de Cadoudal.
— Celui qui est déjà venu?
— Oui.
— Où est-il?
— Avec les frères, dans la grotte.
— Allons.
Montbar s'élança le premier; le sentier était devenu si étroit, que les quatre jeunes gens ne pouvaient marcher que l'un après l'autre.
Le chemin monte, pendant cinq cents pas à peu près, par une pente assez douce, mais tortueuse.
Arrivé à une clairière, Montbar s'arrêta et fit entendre trois fois ce même cri de la chouette qui avait indiqué sa présence à Morgan.
Un seul houhoulement de hibou lui répondit.
Puis, du milieu des branches d'un chêne touffu, un homme se laissa glisser à terre; c'était la sentinelle qui veillait à l'ouverture de la grotte.
Cette ouverture était à dix pas du chêne.
Par la disposition des massifs qui l'entouraient, il fallait être presque dessus pour l'apercevoir.
La sentinelle échangea quelques mots tout bas avec Montbar, qui semblait, en remplissant les devoirs d'un chef, vouloir laisser Morgan tout entier à ses pensées; puis, comme sa faction sans doute n'était point achevée, le bandit remonta dans les branches du chêne, et, au bout d'un instant, se trouva si bien ne faire qu'un avec le corps de l'arbre, que ceux à la vue desquels il venait d'échapper le cherchaient vainement dans son bastion aérien.
Le défilé devenait plus étroit au fur et à mesure qu'on approchait de l’entrée de la grotte.
Montbar y pénétra le premier, et, d'un enfoncement où il les savait trouver, tira un briquet, une pierre à feu, de l’amadou, des allumettes et une torche.
L'étincelle jaillit, l'amadou prit feu, l'allumette répandit sa flamme bleuâtre et incertaine, à laquelle succéda la flamme pétillante et résineuse de la torche.
Trois ou quatre chemins se présentaient, Montbar en prit un sans hésiter.
Ce chemin tournait sur lui-même en s'enfonçant dans la terre; on eût dit que les jeunes gens reprenaient sous le sol la trace de leurs pas, et suivaient le contre-pied de la route qui les avait amenés.
Il était évident que l'on parcourait les détours d'une ancienne carrière, peut-être celle d'où sortirent, il y a dix-neuf cents ans, les trois villes romaines qui ne sont plus aujourd'hui que des villages, et le camp de César qui les surmonte.
De place en place, le sentier souterrain que l'on suivait était coupé dans toute sa largeur par un large fossé, franchissable seulement à l'aide d'une planche, que l'on pouvait d'un coup de pied faire tomber au fond de la tranchée.
De place en place encore, on voyait des épaulements derrière lesquels on pouvait se retrancher et faire feu, sans exposer à la vue de l'ennemi aucune partie de son corps.
Enfin, à cinq cents pas de l'entrée à peu près, une barricade à hauteur d'homme offrait un dernier obstacle à ceux qui eussent voulu parvenir jusqu'à une espèce de rotonde où se tenaient, assis ou couchés, une dizaine d'hommes occupés, les uns à lire, les autres à jouer.
Aucun des lecteurs ni des joueurs ne se dérangea au bruit des pas des arrivants, ou à la vue de la lumière qui se jouait sur les parois de la carrière, tant ils étaient sûrs que des amis seuls pouvaient pénétrer jusqu'à eux, gardés comme ils l’étaient.
Au reste, l'aspect qu'offrait ce campement était des plus pittoresques; les bougies, qui brûlaient à profusion — les compagnons de Jéhu étaient trop aristocrates pour s'éclairer à une autre lumière que celle de la bougie —, se reflétaient sur des trophées d'armes de toute espèce, parmi lesquelles les fusils à deux coups et les pistolets tenaient le premier rang; des fleurets et des masques d'armes étaient pendus dans les intervalles; quelques instruments de musique étaient posés çà et là; enfin une ou deux glaces dans leurs cadres dorés indiquaient que la toilette n'était pas un de ces passe-temps les moins appréciés des étranges habitants de cette demeure souterraine.
Tous paraissaient aussi tranquilles que si la nouvelle qui avait tiré Morgan des bras d'Amélie eût été inconnue, ou regardée comme sans importance.
Cependant, lorsque à l'approche du petit groupe venant du dehors, ces mots: «Le capitaine! le capitaine!» se furent fait entendre, tous se levèrent, non pas avec la servilité des soldats qui voient venir leur chef, mais avec la déférence affectueuse de gens intelligents et forts pour un plus fort et plus intelligent qu'eux.
Morgan alors secoua la tête, releva le front, et, passant devant Montbar, pénétra au centre du cercle qui s'était formé à sa vue.
— Eh bien, amis, demanda-t-il, il paraît qu'il y a des nouvelles?
— Oui, capitaine, dit une voix; on assure que la police du premier consul nous fait l'honneur de s'occuper de nous.
— Où est le messager? demanda Morgan.
— Me voici, dit un jeune homme vêtu de l'uniforme des courriers de cabinet, et tout couvert encore de poussière et de boue.
— Avez-vous des dépêches?
— Écrites, non; verbales, oui.
— D'où viennent-elles?
— Du cabinet particulier du ministre.
— Alors, on peut y croire?
— Je vous en réponds; c'est tout ce qu'il y a de plus officiel.
— Il est bon d'avoir des amis partout, fit Montbar en manière de parenthèse.
— Et surtout près de M. Fouché, reprit Morgan; voyons les nouvelles.
— Dois-je les dire tout haut, ou à vous seul?
— Comme je présume qu'elles nous intéressent tous, dites-nous les tout haut.
— Eh bien, le premier consul a fait venir le citoyen Fouché au palais du Luxembourg, et lui a lavé la tête à notre endroit.
— Bon! Après?
— Le citoyen Fouché a répondu que nous étions des drôles fort adroits, fort difficiles à joindre, plus difficiles encore à prendre quand on nous avait rejoints. Bref, il a fait le plus grand éloge de nous.
— C'est bien aimable à lui. Après?
— Après, le premier consul a répondu que cela ne le regardait pas, que nous étions des brigands, et que c'étaient nous qui, avec nos brigandages, soutenions la guerre de la Vendée; que le jour où nous ne ferions plus passer d'argent en Bretagne, il n'y aurait plus de Chouannerie.
— Cela me paraît admirablement raisonné.
— Que c'était dans l'Est et dans le Midi qu'il fallait frapper l'Ouest.
— Comme l'Angleterre dans l'Inde.
— Qu'en conséquence, il donnait carte blanche au citoyen Fouché, et que, dût-il dépenser un million et faire tuer cinq cents hommes, il lui fallait nos têtes.
— Eh bien, mais il sait à qui il les demande; reste à, savoir si nous les laisserons prendre.
— Alors, le citoyen Fouché est rentré furieux, et il a déclaré qu'il fallait, qu'avant huit jours, il n'existât plus en France un seul compagnon de Jéhu.
— Le délai est court.
— Le même jour, des courriers sont partis pour Lyon, pour Mâcon, pour Lons-le-Saulnier, pour Besançon et pour Genève, avec ordre aux chefs des garnisons de faire personnellement tout ce qu'ils pourraient pour arriver à notre destruction, mais, en outre, d'obéir sans réplique à M. Roland de Montrevel, aide de camp du premier consul, et de mettre à sa disposition, pour en user comme bon lui semblerait, toutes les troupes dont il pourrait avoir besoin.
— Et je puis ajouter ceci, dit Morgan, que M. Roland de Montrevel est déjà en campagne; hier, il a eu, à la prison de Bourg, une conférence avec le capitaine de gendarmerie.
— Sait-on dans quel but? demanda une voix.
— Pardieu! dit un autre, pour y retenir nos logements.
— Maintenant le sauvegarderas-tu toujours? demanda d'Assas. — Plus que jamais.
— Ah! c'est trop fort, murmura une voix.
— Pourquoi cela? répliqua Morgan d'un ton impérieux; n'est-ce pas mon droit de simple compagnon?
— Certainement, dirent deux autres voix.
— Eh bien, j'en use, et comme simple compagnon, et comme votre capitaine.
— Si cependant, au milieu de la mêlée, une balle s'égare! dit une voix.
— Alors, ce n'est pas un droit que je réclame, ce n'est pas un ordre que je donne, c'est une prière que je fais; mes amis, promettez-moi, sur l'honneur, que la vie de Roland de Montrevel vous sera sacrée.
D'une voix unanime, tous ceux qui étaient là répondirent en étendant la main
— Sur l'honneur, nous le jurons!
— Maintenant, reprit Morgan, il s'agit d'envisager notre position sous son véritable point de vue, de ne pas nous faire d'illusions, le jour où une police intelligente se mettra à notre poursuite et nous fera véritablement la guerre, il est impossible que nous résistions: nous ruserons comme le renard, nous nous retournerons comme le sanglier, mais notre résistance sera une affaire de temps, et voilà tout: c'est mon avis du moins.
Morgan interrogea des yeux ses compagnons, et l'adhésion fut unanime: seulement, c'était le sourire sur les lèvres qu'ils reconnaissaient que leur perte était assurée.
II en était ainsi à cette étrange époque: on recevait la mort sans crainte, comme on la donnait sans émotion.
— Et maintenant, demanda Montbar, n'as-tu rien à ajouter?
— Si fait, dit Morgan; j'ai à ajouter que rien n'est plus facile que de nous procurer des chevaux ou même de partir à pied: nous sommes tous chasseurs et plus ou moins montagnards. À cheval, il nous faut six heures pour être hors de France; à pied, il nous en faut douze; une fois en Suisse, nous faisons la nique au citoyen Fouché et à sa police; voilà ce que j'avais à ajouter.
— C'est bien amusant de se moquer du citoyen Fouché, dit Adler, mais c'est bien ennuyeux de quitter la France.
— Aussi ne mettrai-je aux voix ce parti extrême qu'après que nous aurons entendu le messager de Cadoudal.
— Ah! c'est vrai, dirent deux ou trois voix, le Breton! où donc est le Breton?
— Il dormait quand je suis parti, dit Montbar.
— Et il dort encore, dit Adler en désignant du doigt un homme couché sur un lit de paille dans un renfoncement de la grotte.
On réveilla le Breton, qui se dressa sur ses genoux en se frottant les yeux d'une main et en cherchant par habitude sa carabine de l'autre.
— Vous êtes avec des amis, dit une voix, n'ayez donc pas peur.
— Peur! dit le Breton; qui donc suppose là-bas que je puisse avoir peur?
— Quelqu'un qui probablement ne sait pas ce que c'est, mon cher Branche-d'or, dit Morgan (car il reconnaissait le messager de Cadoudal pour celui qui était déjà venu et qu'on avait reçu dans la chartreuse pendant la nuit où lui-même était arrivé à Avignon), et au nom duquel je vous fais des excuses.
Branche-d'or regarda le groupe de jeunes gens devant lequel il se trouvait, d'un air qui ne laissait pas de doute sur la répugnance avec laquelle il acceptait un certain genre de plaisanteries; mais, comme ce groupe n'avait rien d'offensif et qu'il était évident que sa gaieté n'était point de la raillerie, il demanda d'un air assez gracieux:
— Lequel de vous tous, messieurs, est le chef? J'ai à lui remettre une lettre de la part de mon général.
Morgan fit un pas en avant.
— C'est moi, dit-il.
— Votre nom?
— J'en ai deux.
— Votre nom de guerre?
— Morgan.
— Oui, c'est bien celui-là que le général a dit; d'ailleurs, je vous reconnais; c'est vous qui, le soir où j'ai été reçu par des moines, m'avez remis un sac de soixante mille francs: alors, j'ai une lettre pour vous.
— Donne.
Le paysan prit son chapeau, en arracha la coiffe, et, entre la coiffe et le feutre, prit un morceau de papier qui avait l'air d'une double coiffe et qui semblait blanc au premier abord.
Puis, avec le salut militaire, il présenta le papier à Morgan.
Celui-ci commença par le tourner et le retourner; voyant que rien n'y était écrit, ostensiblement du moins:
— Une bougie, dit-il.
On approcha une bougie; Morgan exposa le papier à la flamme.
Peu à peu le papier se couvrit de caractères, et à la chaleur l'écriture parut.
Cette expérience paraissait familière aux jeunes gens; le Breton seul la regardait avec une certaine surprise.
Pour cet esprit naïf, il pouvait bien y avoir, dans cette opération, une certaine magie; mais, du moment où le diable servait la cause royaliste, le Chouan n'était pas loin de pactiser avec le diable.
— Messieurs, dit Morgan, voulez-vous savoir ce que nous dit le maître? Tous s'inclinèrent, écoutant.
Le jeune homme lut:
«Mon cher Morgan,
«Si l’on vous disait que j'ai abandonné la cause et traité avec le gouvernement du premier consul en même temps que les chefs vendéens, n'en croyez pas un mot; je suis de la Bretagne bretonnante, et par conséquent, entêté comme un vrai Breton. Le premier consul a envoyé un de ses aides de camp m'offrir amnistie entière pour mes hommes, et pour moi le grade de colonel; je n'ai pas même consulté mes hommes, et j'ai refusé pour eux et pour moi.
«Maintenant, tout dépend de vous: comme nous ne recevons des princes ni argent ni encouragement, vous êtes notre seul trésorier; fermez-nous votre caisse, ou plutôt cessez de nous ouvrir celle du gouvernement, et l'opposition royaliste, dont le coeur ne bat plus qu'en Bretagne, se ralentit peu à peu et finit par s'éteindre tout à fait.
«Je n'ai pas besoin de vous dire que, lorsqu'il se sera éteint, c'est que le mien aura cessé de battre.
«Notre mission est dangereuse; il est probable que nous y laisserons notre tête; mais ne trouvez-vous pas qu'il sera beau pour nous d'entendre dire après nous, si l’on entend encore quelque chose au-delà de la tombe: Tous avaient désespéré, eux ne désespérèrent pas!
«L'un de nous deux survivra à l’autre, mais pour succomber à son tour; que celui-là dise en mourant: Etiamsi omnes, ego non.
«Comptez sur moi comme je compte sur vous. «GEORGES CADOUDAL»
«P.S. Vous savez que vous pouvez remettre à Branche-d'or tout ce que vous avez d'argent pour la cause; il m'a promis de ne pas se laisser prendre, et je me fie à sa parole.»
Un murmure d'enthousiasme s'éleva, parmi les jeunes gens lorsque Morgan eut achevé les derniers mots de cette lettre.
— Vous avez entendu, messieurs? dit-il.
— Oui, oui, oui, répétèrent toutes les voix.
— D'abord, quelle somme avons-nous à remettre à Branche-d'or?
— Treize mille francs du lac de Silans; vingt-deux mille des Carronnières, quatorze mille de Meximieux; en tout, quarante-neuf mille, dit Adler.
— Vous entendez, mon cher Branche-d'or? dit Morgan; ce n'est pas grand-chose, et nous sommes de moitié plus pauvres que la dernière fois; mais vous connaissez le proverbe: «La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.»
— Le général sait ce que vous risquez pour conquérir cet argent, et il a dit que, si peu que vous puissiez lui envoyer, il le recevrait avec reconnaissance.
— D'autant plus que le prochain envoi sera meilleur, dit la voix d'un jeune homme qui venait de se mêler au groupe sans être vu, tant l'attention s'était concentrée sur la lettre de Cadoudal et sur celui qui la lisait, surtout si nous voulons dire deux mots à la malle de Chambéry samedi prochain.
— Ah! c'est toi, Valensolle, dit Morgan.
— Pas de noms propres, s'il te plaît, baron; faisons-nous fusiller, guillotiner, rouer, écarteler, mais sauvons l'honneur de la famille. Je m'appelle Adler et ne réponds pas à d'autre nom.
— Pardon, j'ai tort; tu disais donc…?
— Que la malle de Paris à Chambéry passerait samedi entre la Chapelle-de-Guinchay et Belleville, portant cinquante mille francs du gouvernement aux religieux du mont Saint-Bernard, ce à quoi j'ajoutais qu'il y avait, entre ces deux localités, un endroit nommé la Maison-Blanche, lequel me paraît admirable pour tendre une embuscade.
— Qu'en dites-vous, messieurs? demanda Morgan; faisons-nous l'honneur au citoyen Fouché de nous inquiéter de sa police? Partons-nous? Quittons-nous la France? ou bien restons-nous les fidèles compagnons de Jéhu?
Il n'y eut qu'un cri:
— Restons!
— À la bonne heure! dit Morgan; je nous reconnais là, frères; Cadoudal nous a tracé notre route dans l'admirable lettre que nous venons de recevoir de lui; adoptons donc son héroïque devise: Etiamsi omnes, ego non.
Alors, s'adressant au paysan breton:
— Branche-d'or, lui dit-il, les quarante neuf mille francs sont à ta disposition; pars quand tu voudras; promets en notre nom quelque chose de mieux pour la prochaine fois, et dis au général, de ma part, que, partout où il ira, même à l'échafaud, je me ferai un honneur de le suivre ou de le précéder; au revoir, Branche- d'or!
Puis, se retournant vers le jeune homme qui avait paru si fort désirer que l'on respectât son incognito:
— Mon cher Adler, lui dit-il en homme qui a retrouvé sa gaieté un instant absente, c'est moi qui me charge de vous nourrir et de vous coucher cette nuit, si toutefois vous daignez m'accepter pour votre hôte.
— Avec reconnaissance, ami Morgan, répondit le nouvel arrivant: seulement, je te préviens que je m'accommoderai de tous les lits, attendu que je tombe de fatigue; mais pas de tous les soupers, attendu que je meurs de faim.
— Tu auras un bon lit et un souper excellent.
— Que faut-il faire pour cela?
— Me suivre.
— Je suis prêt.
— Alors, viens. Bonne nuit, messieurs! C'est toi qui veilles, Montbar?
— Oui.
— En ce cas, nous pouvons dormir tranquilles.
Sur quoi, Morgan passa un de ses bras sous le bras de son ami, prit de l'autre main une torche qu'on lui présentait, et s'avança dans les profondeurs de la grotte, où nous allons le suivre si le lecteur n'est pas trop fatigué de cette longue séance.
C'était la première fois que Valensolle, qui était, ainsi que nous l'avons vu, des environs d'Aix, avait l'occasion de visiter la grotte de Ceyzeriat, tout récemment adoptée par les compagnons de Jéhu pour lieu de refuge. Dans les réunions précédentes, il avait eu l'occasion seulement d'explorer les tours et les détours de la chartreuse de Seillon, qu'il avait fini par connaître assez intimement pour que, dans la comédie jouée devant Roland, on lui confiât le rôle de fantôme.