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VIII — À QUOI SERVAIT L’ARGENT DU DIRECTOIRE
Chacun s'empressa d'obéir, les moines rabattant les capuchons de leurs longues robes sur leurs visages, Morgan remettant son masque.
— Entrez! dit le supérieur.
La porte s'ouvrit et l'on vit reparaître le frère servant.
— Un émissaire du général Georges Cadoudal demande à être introduit, dit-il.
— A-t-il répondu aux trois mots d'ordres?
— Parfaitement.
— Qu'il soit introduit.
Le frère servant rentra dans le souterrain, et, deux secondes après, reparut, conduisant un homme qu'à son costume il était facile de reconnaître pour un paysan, et à sa tête carrée, coiffée de grands cheveux roux, pour un Breton.
Il s'avança jusqu'au milieu du cercle sans paraître intimidé le moins du monde, fixant tour à tour ses yeux sur chacun des moines et attendant que l’une de ces douze statues de granit rompît le silence.
Ce fut le président qui lui adressa la parole:
— De la part de qui viens-tu? lui demanda-t-il.
— Celui qui m'a envoyé, répondit le paysan, m'a commandé, si l'on me faisait une question, de dire que je venais de la part de Jéhu.
— Es-tu porteur d'un message verbal ou écrit?
— Je dois répondre aux questions qui me seront faites par vous et échanger un chiffon de papier contre de l’argent.
— C'est bien; commençons par les questions: où en sont nos frères de Vendée?
— Ils avaient déposé les armes et n'attendaient qu'un mot de vous pour les reprendre.
— Et pourquoi avaient-ils déposé les armes?
— Ils en avaient reçu l'ordre de S. M. Louis XVIII.
— On a parlé d'une proclamation écrite de la main même du roi.
— En voici la copie.
Le paysan présenta le papier au personnage qui l’interrogeait.
Celui-ci l’ouvrit et lut:
«La guerre n'est absolument propre qu'à rendre la royauté odieuse et menaçante. Les monarques qui rentrent par son secours sanglant ne peuvent jamais être aimés: il faut donc abandonner les moyens sanglants et se confier à l'empire de l'opinion, qui revient d'elle-même aux principes sauveurs. Dieu et le roi seront bientôt le cri de ralliement des Français; il faut réunir en un formidable faisceau les éléments épars du royalisme, abandonner la Vendée militante à son malheureux sort, et marcher dans une voie plus pacifique et moins incohérente. Les royalistes de l'Ouest ont fait leur temps, et l'on doit s'appuyer enfin sur ceux de Paris, qui ont tout préparé pour une restauration prochaine…»
Le président releva la tête, et, cherchant Morgan d'un oeil dont son capuchon ne pouvait voiler entièrement l’éclair:
— Eh bien, frère, lui dit-il, j'espère que voilà ton souhait de tout à l'heure accompli, et les royalistes de la Vendée et du Midi auront tout le mérite du dévouement.
Puis, abaissant son regard sur la proclamation, dont restaient quelques lignes à lire, il continua:
«Les Juifs avaient crucifié leur roi, depuis ce temps ils errent par tout le monde: les Français ont guillotiné le leur, ils seront dispersés par toute la terre.
«Datée de Blankenbourg, le 25 août 1799, jour de notre fête, de notre règne le sixième.
«Signé: Louis_._»
Les jeunes gens se regardèrent.
— Q_uos vultperdere Jupiter dementat_! dit Morgan.
— Oui, dit le président; mais, quand ceux que Jupiter veut perdre représentent un principe, il faut les soutenir, non seulement contre Jupiter, mais contre eux-mêmes. Ajax, au milieu de la foudre et des éclairs, se cramponnait à un rocher, et, dressant au ciel son poing fermé, disait: «j’échapperai malgré les dieux…»
Puis, se retournant du côté de l'envoyé de Cadoudal:
— Et à cette proclamation qu'a répondu celui qui t'envoie?
— À peu près ce que vous venez de répondre vous-même. Il m'a dit de venir voir et de m'informer de vous si vous étiez décidés à tenir malgré tout, malgré le roi lui-même.
— Pardieu! dit Morgan.
— Nous sommes décidés, dit le président.
— En ce cas, dit le paysan, tout va bien. Voici les noms réels des nouveaux chefs et leurs noms de guerre; le général vous recommande de ne vous servir le plus possible dans vos correspondances que des noms de guerre: c'est le soin qu'il prend lorsque, de son côté, il parle de vous.
— Vous avez la liste? demanda le président.
— Non; je pouvais être arrêté, et la liste eût été prise. Écrivez, je vais vous dicter.
Le président s'assit à sa table, prit une plume et écrivit sous la dictée du paysan vendéen les noms suivants:
«Georges Cadoudal, Jéhu ou la Tête-ronde; Joseph Cadoudal, Judas Macchabée; Lahaye Saint-Hilaire, David; Burban Malabry, Brave-la-Mort; Poulpiquez, Royal-Carnage; Bonfils, Brise- Barrière; Dampherné, Piquevers; Duchayla, la Couronne; Duparc, le Terrible; la Roche, Mithridate; Puisage, Jean le Blond.»
— Voilà les successeurs des Charrette, des Stofflet, des Cathelineau, des Bonchamp, des d'Elbée, des la Rochejacquelein et des Lescure! dit une voix.
Le Breton se retourna vers celui qui venait de parler:
— S'ils se font tuer comme leurs prédécesseurs, dit-il, que leur demanderez-vous?
— Allons, bien répondu, dit Morgan; de sorte…?
— De sorte que, dès que notre général aura votre réponse, reprit le paysan, il reprendra les armes.
— Et si notre réponse eût été négative…? demanda une voix.
— Tant pis pour vous! répondit le paysan; dans tous les cas, l’insurrection était fixée au 20 octobre.
— Eh bien, dit le président, le général aura, grâce à nous, de quoi payer son premier mois de solde. Où est votre reçu?
— Le voici, dit le paysan tirant de sa poche un papier sur lequel étaient écrits ces mots:
«Reçu de nos frères du Midi et de l'Est, pour être employée au bien de la cause, la somme de: «GEORGES CADOUDAL,
«Général en chef de l'armée royaliste de Bretagne.»
La somme, comme on voit, était restée en blanc.
— Savez-vous écrire? demanda le président.
— Assez pour remplir les trois ou quatre mots qui manquent.
— Eh bien, écrivez: «Cent mille francs.»
Le Breton écrivit; puis, tendant le papier au président:
— Voici le reçu, dit-il; où est l'argent?
— Baissez-vous, et ramassez le sac qui est à vos pieds; il contient soixante mille francs.
Puis, s'adressant à un des moines:
— Montbar, où sont les quarante autres mille? demanda-t-il.
Le moine interpellé alla ouvrir une armoire et en tira un sac un peu moins volumineux que celui qu'avait rapporté Morgan, mais qui, cependant, contenait la somme assez ronde de quarante mille francs.
— Voici la somme complète, dit le moine.
— Maintenant, mon ami, dit le président, mangez et reposez-vous; demain, vous partirez. — On m'attend là-bas, dit le Vendéen; je mangerai et je dormirai sur mon cheval. Adieu, messieurs, le ciel vous garde!
Et il s'avança, pour sortir, vers la porte par laquelle il était entré.
— Attendez! dit Morgan.
Le messager de Georges s'arrêta.
— Nouvelle pour nouvelle, fit Morgan; dites au général Cadoudal que le général Bonaparte a quitté l'armée d'Égypte, est débarqué avant-hier à Fréjus et sera dans trois jours à Paris. Ma nouvelle vaut bien les vôtres; qu'en dites-vous?
— Impossible! s'écrièrent tous les moines d'une voix.
— Rien n'est pourtant plus vrai, messieurs; je tiens la chose de notre ami le Prêtre, qui l'a vu relayer une heure avant moi à Lyon et qui l'a reconnu.
— Que vient-il faire en France? demandèrent deux ou trois voix.
— Ma foi, dit Morgan, nous le saurons bien un jour ou l'autre; il est probable qu'il ne revient pas à Paris pour y garder l’incognito.
— Ne perdez pas un instant pour annoncer cette nouvelle à nos frères de l'Ouest, dit le président au paysan vendéen: tout à l’heure je vous retenais; maintenant, c'est moi qui vous dis: «Allez!»
Le paysan salua et sortit; le président attendit que la porte fût refermée:
— Messieurs, dit-il, la nouvelle que vient de nous annoncer frère Morgan est tellement grave, que je proposerai une mesure spéciale.
— Laquelle? demandèrent d'une seule voix les compagnons de Jéhu.
— C'est que l'un de nous, désigné par le sort, parte pour Paris, et, avec le chiffre convenu, nous tienne au courant de tout ce qui se passera.
— Adopté, répondirent-ils.
— En ce cas, reprit le président, écrivons nos treize noms, chacun le sien, sur un morceau de papier; mettons-les dans un chapeau, et celui dont le nom sortira partira à l'instant même.
Les jeunes gens, d'un mouvement unanime, s'approchèrent de la table, écrivirent leurs noms sur des carrés de papier qu'ils roulèrent, et les mirent dans un chapeau.
Le plus jeune fut appelé pour être le prête-nom du hasard.
Il tira un des petits rouleaux de papier et le présenta au président, qui le déplia.
— Morgan, dit le président.
— Mes instructions, demanda le jeune homme.
— Rappelez-vous, répondit le président, avec une solennité à laquelle les voûtes de ce cloître prêtaient une suprême grandeur, que vous vous appelez le baron de Sainte-Hermine, que votre père a été guillotiné sur la place de la Révolution et votre frère tué à l'armée de Condé. Noblesse oblige! voilà vos instructions.
— Et pour le reste, demanda le jeune homme.
— Pour le reste? dit le président, nous nous en rapportons à votre royalisme et à votre loyauté.
— Alors, mes amis, permettez-moi de prendre congé de vous à l'instant même; je voudrais être sur la route de Paris avant le jour, et j'ai une visite indispensable à faire avant mon départ.
— Va! dit le président en ouvrant ses bras à Morgan; je t'embrasse au nom de tous les frères. À un autre je dirais: «sois brave, persévérant, actif!» à toi je dirai: «Sois prudent!»
Le jeune homme reçut l'accolade fraternelle, salua d'un sourire ses autres amis, échangea une poignée de main avec deux ou trois d'entre eux, s'enveloppa de son manteau, enfonça son chapeau sur sa tête et sortit.
IX — ROMÉO ET JULIETTE
Dans la prévoyance d’un prochain départ, le cheval de Morgan, après avoir été lavé, bouchonné, séché, avait reçu double ration d'avoine et avait été de nouveau sellé et bridé.
Le jeune homme n'eut donc qu'à le demander et à sauter dessus.
À peine fut-il en selle que la porte s'ouvrit comme par enchantement; le cheval s'élança dehors hennissant et rapide, ayant oublié sa première course et prêt à en dévorer une seconde.
À la porte de la chartreuse, Morgan demeura un instant indécis, pour savoir s'il tournerait à droite ou à gauche; enfin, il tourna à droite, suivit un instant le sentier qui conduit de Bourg à Seillon, se jeta une seconde fois à droite, mais à travers plaine, s'enfonça dans un angle de forêt qu'il rencontra sur son chemin, reparut bientôt de l'autre côté du bois, gagna la grande route de Pont-d'Ain, la suivit pendant l'espace d'une demi-lieue à peu près, et ne s'arrêta qu'à un groupe de maisons que l'on appelle aujourd'hui la Maison-des-Gardes.
Une de ces maisons portait pour enseigne un bouquet de houx, qui indiquait une de ces haltes campagnardes où les piétons se désaltèrent et reprennent des forces en se reposant un instant, avant de continuer le long et fatigant voyage de la vie.
Ainsi qu'il avait fait à la porte de la chartreuse, Morgan s'arrêta, tira un pistolet de sa fonte et se servit de sa crosse comme d'un marteau; seulement, comme, selon toute probabilité, les braves gens qui habitaient l'humble auberge ne conspiraient pas, la réponse à l'appel du voyageur se fit plus longtemps attendre qu'à la chartreuse. Enfin, on entendit le pas du garçon d'écurie, alourdi par ses sabots; la porte cria, et le bonhomme qui venait de l'ouvrir, voyant un cavalier tenant un pistolet à la main, s'apprêta instinctivement à la refermer.
— C'est moi, Pataut, dit le jeune homme; n'aie pas peur.
— Ah! de fait, dit le paysan, c'est vous, monsieur Charles. Ah! je n'ai pas peur non plus; mais vous savez, comme disait M. le curé, du temps qu'il y avait un bon Dieu, les précautions, c'est la mère de la sûreté.
— Oui, Pataut, oui, dit le jeune homme en mettant pied à terre et en glissant une pièce d'argent dans la main du garçon d'écurie; mais, sois tranquille, le bon Dieu reviendra, et, par contrecoup, M. le curé aussi.
— Oh! quant à ça, fit le bonhomme, on voit bien qu'il n'y a plus personne là-haut, à la façon dont tout marche. Est-ce que ça durera longtemps encore comme ça, monsieur Charles?
— Pataut, je te promets de faire de mon mieux pour que tu ne t’impatientes pas trop, parole d'honneur! je ne suis pas moins pressé que toi. Aussi te prierai-je de ne pas te coucher, mon bon Pataut.
— Ah! vous savez bien, monsieur, que, quand vous venez, c'est assez mon habitude de ne pas me coucher; et, quant au cheval… Ah çà! vous en changez donc tous les jours, de cheval? L'avant- dernière fois, c'était un alezan; la dernière fois, c'était un pommelé, et, aujourd'hui, c'est un noir.
— Oui, je suis capricieux de ma nature. Quant au cheval, comme tu disais, mon cher Pataut, il n'a besoin de rien, et tu ne t’en occuperas que pour le débrider. Laisse lui la selle sur le dos… Attends: remets donc ce pistolet dans les fontes, et puis garde- moi encore ces deux-là.
Et le jeune homme détacha ceux qui étaient passés à sa ceinture et les donna au garçon d'écurie.
— Bon! fit celui-ci en riant, plus que ça d'aboyeurs!
— Tu sais, Pataut, on dit que les routes ne sont pas sûres.
— Ah! je crois bien qu'elles ne sont pas sûres! nous nageons en plein brigandage, monsieur Charles. Est-ce qu'on n'a pas arrêté et dépouillé, pas plus tard que la semaine dernière, la diligence de Genève à Bourg?
— Bah! fit Morgan; et qui accuse-t-on de ce vol?
— Oh! c'est une farce; imaginez-vous qu'ils disent que c'est les compagnons de Jésus. Je n'en ai pas cru un mot, vous pensez bien; qu'est-ce que c'est que les compagnons de Jésus, sinon les douze apôtres?
— En effet, dit Morgan avec son éternel et joyeux sourire, je n'en vois pas d'autres.
— Bon! continua Pataut, accuser les douze apôtres de dévaliser les diligences, il ne manquerait plus que cela! Oh! je vous le dis, monsieur Charles, nous vivons dans un temps où l'on ne respecte plus rien.
Et, tout en secouant la tête en misanthrope dégoûté, sinon de la vie, du moins des hommes, Pataut conduisit le cheval à l'écurie.
Quant à Morgan, il regarda pendant quelques secondes Pataut s'enfoncer dans les profondeurs de la cour et dans les ténèbres des écuries; puis, tournant la haie qui ceignait le jardin, il descendit vers un grand massif d'arbres dont les hautes cimes se dressaient et se découpaient dans la nuit avec la majesté des choses immobiles, tout en ombrageant une charmante petite campagne qui portait, dans les environs, le titre pompeux de château des Noires-Fontaines.
Comme Morgan atteignait le mur du château, l'heure sonna au clocher du village de Montagnac. Le jeune homme prêta l’oreille au timbre qui passait en vibrant dans l’atmosphère calme et silencieuse d'une nuit d'automne, et compta jusqu'à onze coups.
Bien des choses, comme on le voit, s'étaient passées en deux heures.
Morgan fit encore quelques pas, examina le mur, paraissant chercher un endroit connu, puis, cet endroit trouvé, introduisit la pointe de sa botte dans la jointure de deux pierres, s'élança comme un homme qui monte à cheval, saisit le chaperon du mur de la main gauche, d'un seul élan se trouva à califourchon sur le mur, et, rapide comme l'éclair, se laissa retomber de l’autre côté.
Tout cela s'était fait avec tant de rapidité, d'adresse et de légèreté, que, si quelqu'un eût passé par hasard en ce moment-là, il eût pu croire qu'il était le jouet d'une vision.
Comme il avait fait d'un côté du mur, Morgan s'arrêta et écouta de l'autre, tandis que son oeil sondait, autant que la chose était possible, dans les ténèbres obscurcies par le feuillage des trembles et des peupliers, les profondeurs du petit buis.
Tout était solitaire et silencieux. Morgan se hasarda de continuer son chemin. Nous disons se hasarda, parce qu'il y avait, depuis qu'il s'était approché du château des Noires-Fontaines, dans toutes les allures du jeune homme, une timidité et une hésitation si peu habituelles à son caractère, qu'il était évident que, cette fois, s'il avait des craintes, ces craintes n'étaient pas pour lui seul.
Il gagna la lisière du bois en prenant les mêmes précautions.
Arrivé sur une pelouse, à l'extrémité de laquelle s'élevait le petit château, il s'arrêta et interrogea la façade de la maison.
Une seule fenêtre était éclairée, des douze fenêtres qui, sur trois étages, perçaient cette façade.
Elle était au premier étage, à l'angle de la maison.
Un petit balcon tout couvert de vignes vierges qui grimpaient le long de la muraille, s'enroulaient autour des rinceaux de fer et retombaient en festons, s'avançait au-dessous de cette fenêtre et surplombait le jardin.
Aux deux côtés de la fenêtre, placés sur le balcon même, des arbres à larges feuilles s'élançaient de leurs caisses et formaient au-dessus de la corniche un berceau de verdure.
Une jalousie, montant et descendant à l'aide de cordes, faisait une séparation entre le balcon et la fenêtre, séparation qui disparaissait à volonté.
C'était à travers les interstices de la jalousie que Morgan avait vu la lumière.
Le premier mouvement du jeune homme, fut de traverser la pelouse en droite ligne; mais, cette fois encore, les craintes dont nous avons parlé le retinrent.
Une allée de tilleuls longeait la muraille et conduisait à la maison.
Il fit un détour et s'engagea sous la voûte obscure et feuillue.
Puis, arrivé à l'extrémité de l’allée, il traversa, rapide comme un daim effarouché, l'espace libre, et se trouva au pied de la muraille, dans l’ombre épaisse projetée par la maison.
Il fit quelques pas à reculons, les yeux fixés sur la fenêtre, mais de manière à ne pas sortir de l'ombre.
Puis, arrivé au point calculé par lui, il frappa trois fois dans ses mains.
À cet appel, une ombre s'élança du fond de l'appartement, et vint, gracieuse, flexible, presque transparente, se coller à la fenêtre.
Morgan renouvela le signal.
Aussitôt la fenêtre s'ouvrit, la jalousie se leva, et une ravissante jeune fille, en peignoir de nuit avec sa chevelure blonde ruisselant sur ses épaules, parut dans l’encadrement de verdure.
Le jeune homme tendit les bras à celle dont les bras étaient tendus vers lui, et deux noms, ou plutôt deux cris sortis du coeur, se croisèrent, allant au-devant l'un de l’autre.
— Charles!
— Amélie!
Puis le jeune homme bondit contre la muraille, s'accrocha aux tiges des vigies, aux aspérités de la pierre, aux saillies des corniches, et en une seconde se trouva sur le balcon.
Ce que les deux beaux jeunes gens se dirent alors ne fut qu'un murmure d'amour perdu dans un interminable baiser.
Mais, par un doux effort, le jeune homme entraîna d'un bras la jeune fille dans la chambre, tandis que l'autre lâchait les cordons de la jalousie, qui retombait bruyante derrière eux.
Derrière la jalousie la fenêtre se referma.
Puis la lumière s'éteignit, et toute la façade du château des Noires-Fontaines se trouva dans l'obscurité.
Cette obscurité durait depuis un quart d'heure à peu près, lorsqu'on entendit le roulement d'une voiture sur le chemin qui conduisait de la grande route de Pont-d'Ain à l'entrée du château.
Puis le bruit cessa; il était évident que la voiture venait de s'arrêter devant la grille.
X — LA FAMILLE DE ROLAND
Cette voiture qui s'arrêtait à la porte était celle qui ramenait à sa famille Roland, accompagné de sir John.
On était si loin de l'attendre, que, nous l'avons dit, toutes les lumières de la maison étaient éteintes, toutes les fenêtres dans l'obscurité, même celle d'Amélie.
Le postillon, depuis cinq cents pas, faisait bien claquer son fouet à outrance; mais le bruit était insuffisant pour réveiller des provinciaux dans leur premier sommeil.
La voiture une fois arrêtée, Roland ouvrit la portière, sauta à terre sans toucher le marchepied, et se pendit à la sonnette.
Cela dura cinq minutes pendant lesquelles, après chaque sonnerie, Roland se retournait vers la voiture en disant:
— Ne vous impatientez pas, sir John.
Enfin, une fenêtre s'ouvrit et une voix enfantine, mais ferme, cria:
— Qui sonne donc ainsi?
— Ah! c'est toi, petit Édouard, dit Roland; ouvre vite!
L'enfant se rejeta en arrière avec un cri joyeux et disparut.
Mais, en même temps, on entendit sa voix qui criait dans les corridors: — Mère! réveille-toi, c'est Roland!… Soeur! réveille-toi, c'est le grand frère.
Puis, avec sa chemise seulement et ses petites pantoufles, il se précipita par les degrés en criant:
— Ne t'impatiente pas, Roland, me voilà! me voilà!
Un instant après, on entendit la clef qui grinçait dans la serrure, les verrous qui glissaient dans les tenons; puis une forme blanche apparut sur le perron et vola, plutôt qu'elle ne courut, vers la grille, qui, au bout d'un instant, grinça à son tour sur ses gonds et s'ouvrit.
L'enfant sauta au cou de Roland et y resta pendu.
— Ah! frère! ah! frère! criait-il en embrassant le jeune homme et en riant et pleurant tout à la fois; ah! grand frère Roland, que mère va être contente! et Amélie donc! Tout le monde se porte bien, c'est moi le plus malade… ah! excepté Michel, tu sais, le jardinier, qui s'est donné une entorse. Pourquoi donc n'es-tu pas en militaire?… Ah! que tu es laid en bourgeois! Tu viens d'Égypte; m'as-tu rapporté des pistolets montés en argent et un beau sabre recourbé? Non! ah bien, tu n'es pas gentil et je ne veux plus t'embrasser; mais non, non, va, n'aie pas peur, je t'aime toujours!
Et l'enfant couvrait le grand frère de baisers, comme il l'écrasait de questions.
L'Anglais, resté dans la voiture, regardait, la tête inclinée à la portière, et souriait.
Au milieu de ces tendresses fraternelles, une voix de femme éclata. Une voix de mère!
— Où est-il, mon Roland, mon fils bien-aimé? demandait madame de Montrevel d'une voix empreinte d'une émotion joyeuse si violente, qu'elle allait presque jusqu'à la douleur; où est-il? Est-ce bien vrai qu'il soit revenu? est-ce bien vrai qu'il ne soit pas prisonnier, qu'il ne soit pas mort? est-ce bien vrai qu'il vive?
L'enfant, à cette voix, glissa comme un serpent dans les bras de son frère, tomba debout sur le gazon, et, comme enlevé par un ressort, bondit vers sa mère.
— Par ici, mère, par ici! dit-il en entraînant sa mère à moitié vêtue vers Roland.
À la vue de sa mère, Roland n'y put tenir; il sentit se fondre cette espèce de glaçon qui semblait pétrifié dans sa poitrine; son coeur battit comme celui d'un autre.
— Ah! s'écria-t-il, j'étais véritablement ingrat envers Dieu quand la vie me garde encore de semblables joies.
Et il se jeta tout sanglotant au cou de madame de Montrevel sans se souvenir de sir John, qui, lui aussi, sentait se fondre son flegme anglican, et qui essuyait silencieusement les larmes qui coulaient sur ses joues et qui venaient mouiller son sourire.
L'enfant, la mère et Roland formaient un groupe adorable de tendresse et d'émotion.
Tout à coup, le petit Édouard, comme une feuille que le vent emporte, se détacha du groupe en criant:
— Et soeur Amélie, où est-elle donc?
Puis il s'élança vers la maison, en répétant:
— Soeur Amélie, réveille-toi! lève-toi accours!
Et l'on entendit les coups de pied et les coups de poing de l'enfant qui retentissaient contre une porte.
Il se fit un grand silence.
Puis presque aussitôt on entendit le petit Édouard qui criait:
— Au secours, mère! au secours, frère Roland! soeur Amélie se trouve mal.
Madame de Montrevel et son fils s'élancèrent dans la maison; sir John, qui, en touriste consommé qu'il était, avait dans une trousse des lancettes et dans sa poche un flacon de sels, descendit de voiture, et, obéissant à un premier mouvement, s'avança jusqu'au perron.
Là, il s'arrêta, réfléchissant qu'il n'était point présenté, formalité toute puissante pour un Anglais.
Mais, d'ailleurs, en ce moment, celle au-devant de laquelle il allait venait au-devant de lui.
Au bruit que son frère faisait à sa porte, Amélie avait enfin paru sur le palier; mais sans doute la commotion qui l'avait frappée en apprenant le retour de Roland était trop forte, et, après avoir descendu quelques degrés d'un pas presque automatique et en faisant un violent effort sur elle-même, elle avait poussé un soupir; et, comme une fleur qui plie, comme une branche qui s'affaisse, comme une écharpe qui flotte, elle était tombée ou plutôt s'était couchée sur l'escalier.
C'était alors que l'enfant avait crié.
Mais, au cri de l'enfant, Amélie avait retrouvé, sinon la force, du moins la volonté; elle s'était redressée et en balbutiant: «Tais-toi, Édouard! tais-toi au nom du ciel! me voilà!» Elle s'était cramponnée d'une main à la rampe, et, appuyée de l'autre sur l'enfant, elle avait continué de descendre les degrés.
À la dernière marche, elle avait rencontré sa mère et son frère; alors d'un mouvement violent, presque désespéré, elle avait jeté ses deux bras au cou de Roland, en criant:
— Mon frère! mon frère!
Puis Roland avait senti que la jeune fille pesait plus lourdement à son épaule, et en disant: «Elle se trouve mal, de l'air! de l'air!» il l'avait entraînée vers le perron.
C'était ce nouveau groupe, si différent du premier, que sir John avait sous les yeux.
Au contact de l'air, Amélie respira et redressa la tête.
En ce moment, la lune, dans toute sa splendeur, se débarrassait d'un nuage qui la voilait, et éclairait le visage d'Amélie, aussi pâle qu'elle.
Sir John poussa un cri d'admiration.
Il n'avait jamais vu statue de marbre si parfaite que ce marbre vivant qu'il avait sous les yeux. Il faut dire qu'Amélie était merveilleusement belle, vue ainsi.
Vêtue d'un long peignoir de batiste, qui dessinait les formes d'un corps moulé sur celui de la Polymnie antique, sa tête pâle, légèrement inclinée sur l'épaule de son frère, ses longs cheveux d'un blond d'or tombant sur des épaules de neige, son bras jeté au cou de sa mère, et qui laissait pendre sur le châle rouge dont madame de Montrevel était enveloppée une main d'albâtre rosé, telle était la soeur de Roland apparaissant aux regards de sir John.
Au cri d'admiration que poussa l’Anglais, Roland se souvint que celui-ci était là, et madame de Montrevel s'aperçut de sa présence.
Quant à l'enfant, étonné de voir cet étranger chez sa mère, il descendit rapidement le perron, et, restant seul sur la troisième marche, non pas qu'il craignît d'aller plus loin, mais pour rester à la hauteur de celui qu'il interpellait:
— Qui êtes-vous, monsieur? demanda-t-il à sir John, et que faites-vous ici?
— Mon petit Édouard, dit sir John, je suis un ami de votre frère, et je viens vous apporter les pistolets montés en argent et le damas qu'il vous a promis.
— Où sont-ils? demanda l'enfant.
— Ah! dit sir John, ils sont en Angleterre, et il faut le temps de les faire venir; mais voilà votre grand frère qui répondra de moi et qui vous dira que je suis un homme de parole.
— Oui, Édouard, oui, dit Roland; si milord te les promet, tu les auras.
Puis, s'adressant à madame de Montrevel et à sa soeur:
— Excusez-moi, ma mère; excuse-moi, Amélie, dit-il, ou plutôt excusez-vous vous-mêmes comme vous pourrez près de milord: vous venez de faire de moi un abominable ingrat.
Puis, allant à sir John et lui prenant la main:
— Ma mère, continua Roland, milord a trouvé moyen, le premier jour qu'il m'a vu, la première fois qu'il m'a rencontré, de me rendre un éminent service; je sais que vous n'oubliez pas ces choses-là: j'espère donc que vous voudrez bien vous souvenir que sir John est un de vos meilleurs amis, et il va vous en donner une preuve en répétant avec moi qu'il consent à s'ennuyer quinze jours ou trois semaines avec nous.
— Madame, dit sir John, permettez-moi, au contraire, de ne point répéter les paroles de mon ami Roland; ce ne serait point quinze jours, ce ne serait point trois semaines que je voudrais passer au milieu de votre famille, ce serait une vie toute entière..
Madame de Montrevel descendit le perron, et tendit à sir John une main que celui-ci baisa avec une galanterie toute française.
— Milord, dit-elle, cette maison est la vôtre; le jour où vous y êtes entré a été un jour de joie, le jour où vous la quitterez sera un jour de regret et de tristesse.
Sir John se tourna vers Amélie, qui, confuse de paraître ainsi défaite devant un étranger, ramenait autour de son cou les plis de son peignoir:
— Je vous parle en mon nom et au nom de ma fille, trop émue encore du retour inattendu de son frère pour vous accueillir elle- même comme elle le fera dans un instant, continua madame de Montrevel en venant au secours d'Amélie.
— Ma soeur, dit Roland, permettra à mon ami sir John de lui baiser la main, et il acceptera, j'en suis sûr, cette façon de lui souhaiter la bienvenue.
Amélie balbutia quelques mots, souleva lentement le bras, et tendit sa main à sir John avec un sourire presque douloureux.
L'Anglais prit la main d'Amélie; mais, sentant que cette main était glacée et frissonnante, au lieu de la porter à ses lèvres:
— Roland, dit-il, votre soeur est sérieusement indisposée; ne nous occupons ce soir que de sa santé; je suis un peu médecin, et, si elle veut bien convertir la faveur qu'elle daignait m'accorder en celle que je lui tâte le pouls, je lui en aurai une égale reconnaissance.
Mais, comme si elle craignait que l'on ne devinât la cause de son mal, Amélie retira vivement sa main en disant:
— Mais, non, milord se trompe: la joie ne rend pas malade, et la joie seule de revoir mon frère a causé cette indisposition d'un instant qui a déjà disparu.
Puis, se retournant vers madame de Montrevel:
— Ma mère, dit-elle avec un accent rapide, presque fiévreux, nous oublions que ces messieurs arrivent d'un long voyage; que, depuis Lyon ils n'ont probablement rien pris; et que, si Roland a toujours ce bon appétit que nous lui connaissions, il ne m'en voudra pas de vous laisser faire, à lui et à milord, les honneurs de la maison, en songeant que je m'occupe des détails peu poétiques, mais très appréciés par lui du ménage.
Et laissant, en effet, sa mère faire les honneurs de la maison, Amélie rentra pour réveiller les femmes de chambre et le domestique, laissant dans l'esprit de sir John cette espèce de souvenir féerique que laisserait, dans celui d'un touriste descendant les bords du Rhin, l'apparition de la Lorély debout sur son rocher, sa lyre à la main et laissant flotter au vent de la nuit l'or fluide de ses cheveux!
Pendant ce temps, Morgan remontait à cheval, reprenant au grand galop le chemin de la chartreuse, s'arrêtant devant la porte, tirant un carnet de sa poche, et écrivant sur une feuille de ce carnet quelques lignes au crayon, qu'il roulait et faisait passer d'un côté à l'autre de la serrure, sans prendre le temps de descendre de son cheval.
Puis, piquant des deux et se courbant sur la crinière du noble animal, il disparaissait dans la forêt, rapide et mystérieux comme Faust se rendant à la montagne du sabbat.
Les trois lignes qu'il avait écrites étaient celles-ci:
«Louis de Montrevel, aide de camp du général Bonaparte, est arrivé cette nuit au château des Noires-Fontaines.
«Garde à vous, compagnons de Jéhu!»
Mais, tout en prévenant ses amis de se garder de Louis de Montrevel, Morgan avait tracé une croix au-dessus de son nom, ce qui voulait dire que, quelque chose qu'il arrivât, le jeune officier devait leur être sacré.
Chaque compagnon de Jéhu pouvait sauvegarder un ami sans avoir besoin de rendre compte des motifs qui le faisaient agir ainsi.
Morgan usait de son privilège: il sauvegardait le frère d'amitié.
XI — LE CHÂTEAU DES NOIRES—FONTAINES
Le château des Noires-Fontaines, où nous venons de conduire deux des principaux personnages de cette histoire, était situé dans une des plus charmantes situations de la vallée, ou s'élève la ville de Bourg.
Son parc, de cinq ou six arpents, planté d'arbres centenaires, était fermé de trois côtés par des murailles de grès, ouvertes sur le devant de toute la largeur d'une belle grille de fer travaillée au marteau, et façonnée du temps et à la manière de Louis XV, et du quatrième côté par la petite rivière de la Royssouse, charmant ruisseau qui prend sa source à Journaud, c'est-à-dire au bas des premières rampes jurassiques, et qui, coulant du midi au nord d'un cours presque insensible, va se jeter dans la Saône au pont de Fleurville, en face de Pont-de-Vaux, patrie de Joubert, lequel, un mois avant l’époque où nous sommes arrivés, venait d'être tué à la fatale bataille de Novi.
Au-delà de la Reyssouse et sur ses rives s'étendaient, à droite et à gauche du château des Noires-Fontaines, les villages de Montagnat et de Saint-Just, dominés par celui de Ceyzeriat.
Derrière ce dernier bourg se dessinent les gracieuses silhouettes des collines du Jura, au-dessus de la crête desquelles on distingue la cime bleuâtre des montagnes du Bugey, qui semblent se hausser pour regarder curieusement par-dessus l'épaule de leurs soeurs cadettes ce qui se passe dans la vallée de l'Ain.
Ce fut en face de ce ravissant paysage que se réveilla sir John.
Pour la première fois de sa vie peut-être, le morose et taciturne Anglais souriait à la nature; il lui semblait être dans une de ces belles vallées de la Thessalie, célébrées par Virgile, ou près de ces douces rives du Lignon, chantées par d'Urfé, dont la maison natale, quoi qu'en disent les biographes, tombait en ruine à trois quarts de lieue du château des Noires-Fontaines.
Il fut tiré de sa contemplation par trois coups légèrement frappés à sa porte: c'était son hôte, Roland, qui venait s'informer de quelle façon il avait passé la nuit.
Il le trouva radieux comme le soleil qui se jouait sur les feuilles déjà jaunies des marronniers et des tilleuls.
— Oh! oh! sir John, dit-il, permettez-moi de vous féliciter; je m'attendais à voir un homme triste comme ces pauvres chartreux aux longues robes blanches qui m'effrayaient tant dans ma jeunesse, quoique, à vrai dire, je n'aie jamais été facile à la peur; et, pas du tout, je vous trouve, au milieu de notre triste mois d'octobre, souriant comme une matinée de mai.
— Mon cher Roland, répondit sir John, je suis presque orphelin; j'ai perdu ma mère le jour de ma naissance, mon père à douze ans. À l'âge où l'on met les enfants au collège, j'étais maître d'une fortune de plus d'un million de rente; mais j'étais seul en ce monde, sans personne que j'aimasse, sans personne qui m'aimât; les douces joies de la famille me sont donc complètement inconnues. De douze à dix-huit ans, j'ai étudié à l'université de Cambridge; mon caractère taciturne, un peu hautain peut-être, m'isolait au milieu de mes jeunes compagnons. À dix-huit ans, je voyageai. Voyageur armé qui parcourez le monde à l'ombre de votre drapeau, c'est-à- dire à l'ombre de la patrie; qui avez tous les jours les émotions de la lutte et les orgueils de la gloire, vous ne vous doutez point quelle chose lamentable c'est que de traverser les villes, les provinces, les États, les royaumes, pour visiter tout simplement une église ici, un château là; de quitter le lit à quatre heures du matin à la voix du guide impitoyable, pour voir le soleil se lever du haut du Righi ou de l'Etna; de passer, comme un fantôme déjà mort, au milieu de ces ombres vivantes que l'on appelle les hommes; de ne savoir où s'arrêter; de n'avoir pas une terre où prendre racine, pas un bras où s'appuyer, pas un coeur où verser son coeur! Eh bien, hier au soir, mon cher Roland, tout à coup, en un instant, en une seconde, ce vide de ma vie a été comblé; j'ai vécu en vous; les joies que je cherche, je vous les ai vu éprouver; cette famille que j'ignore, je l'ai vue s'épanouir florissante autour de vous; en regardant votre mère, je me suis dit: ma mère était ainsi, j'en suis certain. En regardant votre soeur, je me suis dit: si j'avais eu une soeur, je ne l'aurais pas voulue autrement. En embrassant votre frère, je me suis dit que je pourrais, à la rigueur, avoir un enfant de cet âge-là, et laisser ainsi quelque chose après moi dans ce monde; tandis qu'avec le caractère dont je me connais, je mourrai comme j'ai vécu, triste, maussade aux autres et importun à moi-même. Ah! vous êtes heureux, Roland! vous avez la famille, vous avez la gloire, vous avez la jeunesse, vous avez — ce qui ne gâte rien même chez un homme — vous avez la beauté. Aucune joie ne vous manque, aucun bonheur ne vous fait défaut; je vous le répète, Roland, vous êtes un homme heureux, bien heureux.
— Bon! dit Roland, et vous oubliez mon anévrisme, milord.
Sir John regarda le jeune homme d'un air d'incrédulité. En effet, Roland paraissait jouir d'une santé formidable.
— Votre anévrisme contre mon million de rente, Roland, dit avec un sentiment de profonde tristesse lord Tanlay, pourvu qu'avec votre anévrisme vous me donniez cette mère qui pleure de joie en vous revoyant, cette soeur qui se trouve mal de bonheur à votre retour, cet enfant qui se pend à votre cou comme un jeune et beau fruit à un arbre jeune et beau; pourvu qu'avec tout cela encore vous me donniez ce château aux frais ombrages, cette rivière aux rives gazonneuses et fleuries, ces lointains bleuâtres, où blanchissent, comme des troupes de cygnes, de jolis villages avec leurs clochers bourdonnants; votre anévrisme, Roland, la mort dans trois ans, dans deux ans, dans un an, dans six mois; mais six mois de votre vie si pleine, si agitée, si douce, si accidentée, si glorieuse! et je me regarderai comme un homme heureux.
Roland éclata de rire, de ce rire nerveux qui lui était particulier.
— Ah! dit-il, que voilà bien le touriste, le voyageur superficiel, le juif errant de la civilisation, qui, ne s'arrêtant nulle part, ne peut rien apprécier, rien approfondir, juge chaque chose par la sensation qu'elle lui apporte, et dit, sans ouvrir la porte de ces cabanes où sont renfermés ces fous qu'on appelle des hommes: derrière cette muraille on est heureux! Eh bien, mon cher, vous voyez bien cette charmante rivière, n'est-ce pas? ces beaux gazons fleuris, ces jolis villages: c'est l'image de la paix, de l'innocence, de la fraternité; c'est le siècle de Saturne, c'est l'âge d'or; c'est l'Éden; c'est le paradis. Eh bien, tout cela est peuplé de gens qui s'égorgent les uns les autres; les jungles de Calcutta, les roseaux du Bengale ne sont pas peuplés de tigres plus féroces et de panthères plus cruelles que ces jolis villages, que ces frais gazons, que les bords de cette charmante rivière. Après avoir fait des fêtes funéraires au bon, au grand, à l'immortel Marat, qu'on a fini, Dieu merci! par jeter à la voirie comme une charogne qu'il était, et même qu'il avait toujours été; après avoir fait des fêtes funéraires dans lesquelles chacun apportait une urne où il versait toutes les larmes de son corps, voilà que nos bons Bressans, nos doux Bressans, nos engraisseurs de poulardes, se sont avisés que les républicains étaient tous des assassins, et qu'ils les ont assassinés par charretées, pour les corriger de ce vilain défaut qu'a l’homme sauvage ou civilisé de tuer son semblable. Vous doutez? Oh! mon cher, sur la route de Lons-le-Saulnier, si vous êtes curieux, on vous montrera la place où, voilà six mois à peine, il s'est organisé une tuerie qui ferait lever le coeur aux plus féroces sabreurs de nos champs de bataille. Imaginez-vous une charrette chargée de prisonniers que l'on conduisait à Lons-le-Saulnier, une charrette à ridelles, une de ces immenses charrettes sur lesquelles on conduit les veaux à la boucherie; dans cette charrette, une trentaine d'hommes dont tout le crime était une folle exaltation de pensées et de paroles menaçantes; tout cela lié, garrotté, la tête pendante et bosselée par les cahots, la poitrine haletante de soif, de désespoir et de terreur; des malheureux qui n'ont pas même, comme au temps de Néron et de Commode, la lutte du cirque, la discussion à main armée avec la mort; que le massacre surprend impuissants et immobiles; qu'on égorge dans leurs liens et qu'on frappe non seulement pendant leur vie, mais jusqu'au fond de la mort; sur le corps desquels — quand, dans ces corps, le coeur a cessé de battre — sur le corps desquels l'assommoir retentit sourd et mat, pliant les chairs, broyant les os, et des femmes regardant ce massacre, paisibles et joyeuses, soulevant au-dessus de leurs têtes leurs enfants battant des mains; des vieillards qui n'auraient plus dû penser qu'à faire une mort chrétienne, et qui contribuaient, par leurs cris et leurs excitations, à faire à ces malheureux une mort désespérée, et, au milieu de ces vieillards, un petit septuagénaire, bien coquet, bien poudré, chiquenaudant son jabot de dentelle pour le moindre grain de poussière, prenant son tabac d'Espagne dans une tabatière d'or avec un chiffre en diamants, mangeant ses pastilles à l’ambre dans une bonbonnière de Sèvres qui lui a été donnée par madame du Barry, bonbonnière ornée du portrait de la donatrice, ce septuagénaire — voyez le tableau, mon cher! — piétinant avec ses escarpins sur ces corps qui ne laissaient plus qu'un matelas de chair humaine, et fatigant son bras, appauvri par l'âge, à frapper avec un jonc à pomme de vermeil ceux de ces cadavres qui ne lui paraissaient pas suffisamment morts, convenablement passés au pilon… Pouah! mon cher, j'ai vu Montebello, j'ai vu Arcole, j'ai vu Rivoli, j'ai vu les Pyramides; je croyais ne pouvoir rien voir de plus terrible. Eh bien, le simple récit de ma mère, hier, quand vous avez été rentré dans votre chambre, m'a fait dresser les cheveux? Ma foi! voilà qui explique les spasmes de ma pauvre soeur aussi clairement que mon anévrisme explique les miens.
Sir John regardait et écoutait Roland avec cet étonnement curieux que lui causaient toujours les sorties misanthropiques de son jeune ami. En effet, Roland semblait embusqué au coin de la conversation pour tomber sur le genre humain à la moindre occasion qui s'en présenterait. Il s'aperçut du sentiment qu'il venait de faire pénétrer dans l'esprit de sir John et changea complètement de ton, substituant la raillerie amère à l'emportement philanthropique.
— Il est vrai, dit-il, qu'après cet excellent aristocrate qui achevait ce que les massacreurs avaient commencé, et qui retrempait dans le sang ses talons rouges déteints, les gens qui font ces sortes d'exécutions sont des gens de bas étage, des bourgeois et des manants, comme disaient nos aïeux en parlant de ceux qui les nourrissaient; les nobles s'y prennent plus élégamment. Vous avez vu, au reste, ce qui s'est passé à Avignon: on vous le raconterait, n'est-ce pas? que vous ne le croiriez pas. Ces messieurs les détrousseurs de diligences se piquent d'une délicatesse infinie; ils ont deux faces sans compter leur masque: ce sont tantôt des Cartouches et des Mandrins, tantôt des Amadis et des Galaors. On raconte des histoires fabuleuses de ces héros de grand chemin. Ma mère me disait hier qu'il y avait un nommé Laurent — vous comprenez bien, mon cher, que Laurent est un nom de guerre qui sert à cacher le nom véritable, comme le masque cache le visage — il y avait un nommé Laurent qui réunissait toutes les qualités d'un héros de roman, tous les accomplissements, comme vous dites, vous autres Anglais, qui, sous le prétexte que vous avez été Normands autrefois, vous permettez de temps en temps d'enrichir notre langue d'une expression pittoresque, d'un mot dont la gueuse demandait l'aumône à nos savants, qui se gardaient bien de la lui faire. Le susdit Laurent était donc beau jusqu'à l'idéalité; il faisait partie d'une bande de soixante et douze compagnons de Jéhu que l'on vient de juger à Yssengeaux: soixante-dix furent acquittés; lui et un de ses compagnons furent seuls condamnés à mort; on renvoya les innocents séance tenante, et l'on garda Laurent et son compagnon pour la guillotine. Mais bast! maître Laurent avait une trop jolie tête pour que cette tête tombât sous l'ignoble couteau d'un exécuteur: les juges qui l'avaient jugé, les curieux qui s'attendaient à le voir exécuter, avaient oublié cette recommandation corporelle de la beauté, comme dit Montaigne. Il y avait une femme chez le geôlier d'Yssengeaux, sa fille, sa soeur, sa nièce; l’histoire — car c'est une histoire que je vous raconte et non un roman — l'histoire n'est pas fixée là-dessus; tant il y a que la femme, quelle qu'elle fût, devint amoureuse du beau condamné; si bien que, deux heures avant l'exécution, au moment ou maître Laurent croyait voir entrer l'exécuteur, et dormait ou faisait semblant de dormir, comme il se pratique toujours en pareil cas, il vit entrer l'ange sauveur.
«Vous dire comment les mesures étaient prises, je n'en sais rien: les deux amants ne sont point entrés dans les détails, et pour cause; mais la vérité est — et je vous rappelle toujours, sir John, que c'est la vérité et non une fable — la vérité est que Laurent se trouva libre avec le regret de ne pouvoir sauver son camarade, qui était dans un autre cachot. Gensonné, en pareille circonstance, refusa de fuir et voulut mourir avec ses compagnons les Girondins; mais Gensonné n'avait pas la tête d'Antinoüs sur le corps d'Apollon: plus la tête est belle, vous comprenez, plus on y tient. Laurent accepta donc l’offre qui lui était faite et s'enfuit; un cheval l'attendait au prochain village; la jeune fille, qui eût pu retarder ou embarrasser sa fuite, devait l'y rejoindre au point du jour. Le jour parut, mais n'amena point l'ange sauveur; il paraît que notre chevalier tenait plus à sa maîtresse qu'à son compagnon: il avait fui sans son compagnon, il ne voulut pas fuir sans sa maîtresse. Il était six heures du matin, l’heure juste de l'exécution; l'impatience, le gagnait. Il avait, depuis quatre heures, tourné trois fois la fête de son cheval vers la ville et chaque fois s'en était approché davantage. Une idée, à cette troisième fois, lui passa par l’esprit: c'est que sa maîtresse est prise et va payer pour lui; il était venu jusqu'aux premières maisons, il pique son cheval, rentre dans la ville, traverse à visage découvert et au milieu de gens qui le nomment par son nom, tout étonnés de le voir libre et à cheval, quand ils s'attendaient à le voir garrotté et en charrette, traverse la place de l’exécution, où le bourreau vient d'apprendre qu'un de ses patients a disparu, aperçoit sa libératrice qui fendait à grand-peine la foule, non pas pour voir l’exécution, elle, mais pour aller le rejoindre. À sa vue, il enlève son cheval, bondit vers elle, renverse trois ou quatre badauds en les heurtant du poitrail de son Bayard, parvient jusqu'à elle, la jette sur l'arçon de sa selle, pousse un cri de joie et disparaît en brandissant son chapeau, comme M. de Condé à la bataille de Lens; et le peuple d'applaudir et les femmes de trouver l'action héroïque et de devenir amoureuses du héros.
Roland s'arrêta et, voyant que sir John gardait le silence, il l'interrogea du regard.
— Allez toujours, répondit l'Anglais, je vous écoute, et, comme je suis sûr que vous ne me dites tout cela que pour arriver à un point qui vous reste à dire, j'attends.
— Eh bien, reprit en riant Roland, vous avez raison, très cher, et vous me connaissez, ma parole, comme si nous étions amis de collège. Eh bien, savez-vous l'idée qui m'a, toute la nuit, trotté dans l'esprit? C'est de voir de près ce que c'est que ces messieurs de Jéhu.
— Ah! oui, je comprends, vous n'avez pas pu vous faire tuer par M. de Barjols, vous allez essayer de vous faire tuer par M. Morgan.
— Ou un autre, mon cher sir John, répondit tranquillement le jeune officier; car je vous déclare que je n'ai rien particulièrement contre M. Morgan, au contraire, quoique ma première pensée, quand il est entré dans la salle et a fait son petit speech — n'est-ce pas un _speech _que vous appelez cela?
Sir John fit de la tête un signe affirmatif.
— Bien que ma première pensée, reprit Roland, ait été de lui sauter au cou et de l’étrangler d'une main, tandis que, de l'autre, je lui eusse arraché son masque.
— Maintenant que je vous connais, mon cher Roland, je me demande, en effet, comment vous n'avez pas mis un si beau projet à exécution.
— Ce n'est pas ma faute, je vous le jure! j'étais parti, mon compagnon m’a retenu.
— Il y a donc des gens qui vous retiennent?
— Pas beaucoup, mais celui-là.
— De sorte que vous en êtes aux regrets?
— Non pas, en vérité; ce brave détrousseur de diligences a fait sa petite affaire avec une crânerie qui m'a plu: j'aime instinctivement les gens braves; si je n'avais pas tué M. de Barjols, j'aurais voulu être son ami. Il est vrai que je ne pouvais savoir combien il était brave qu'en le tuant. Mais parlons d'autre chose. C'est un de mes mauvais souvenirs que ce duel. Pourquoi étais-je donc monté? À coup sûr, ce n'était point pour vous parler des compagnons de Jéhu, ni des exploits de M. Laurent… Ah! c'était pour m'entendre avec vous sur ce que vous comptez faire ici. Je me mettrai en quatre pour vous amuser, mon cher hôte, mais j’ai deux chances contre moi: mon pays, qui n'est guère amusant; votre nation, qui n'est guère amusable.
— Je vous ai déjà dit, Roland, répliqua lord Tanlay en tendant la main au jeune homme, que je tenais le château de Noires-Fontaines pour un paradis.
— D'accord; mais, pourtant, dans la crainte que vous ne trouviez bientôt votre paradis monotone, je ferai de mon mieux pour vous distraire. Aimez-vous l'archéologie, Westminster, Cantorbéry? nous avons l'église de Brou, une merveille, de la dentelle sculptée par maître Colomban; il y a une légende là-dessus, je vous la dirai un soir que vous aurez le sommeil difficile. Vous y verrez les tombeaux de Marguerite de Bourbon, de Philippe le Beau et de Marguerite d'Autriche; nous vous poserons le grand problème de sa devise: «Fortune, infortune, fortune» que j'ai la prétention d'avoir résolu par cette version latinisée: «F_ortuna, infortuna, forti una_»_ _Aimez-vous la pêche, mon cher hôte? vous avez la Reyssouse au bout de votre pied; à l'extrémité de votre main une collection de lignes et d'hameçons appartenant à Édouard, une collection de filets appartenant à Michel. Quant aux poissons, vous savez que c'est la dernière chose dont on s'occupe. Aimez- vous la chasse? nous avons la forêt de Seillon à cent pas de nous; pas la chasse à courre, par exemple, il faut y renoncer, mais la chasse à tir. Il paraît que les bois de mes anciens croquemitaines, les chartreux, foisonnent de sangliers, de chevreuils, de lièvres et de renards. Personne n'y chasse par la raison que c'est au gouvernement, et que le gouvernement, dans ce moment-ci, c'est personne. En ma qualité d'aide de camp du général Bonaparte, je remplirai la lacune, et nous verrons si quelqu'un ose trouver mauvais qu'après avoir chassé les Autrichiens sur l'Adige et les mameluks sur le Nil, je chasse les sangliers, les daims, les chevreuils, les renards et les lièvres sur la Reyssouse. Un jour d'archéologie, un jour de pêche et un jour de chasse. Voilà déjà trois jours, vous voyez, mon cher hôte, nous n'avons plus à avoir d'inquiétude que pour quinze ou seize.
— Mon cher Roland, dit sir John avec une profonde tristesse et sans répondre à la verbeuse improvisation du jeune officier, ne me direz-vous jamais quelle fièvre vous brûle, quel chagrin vous mine?
— Ah! par exemple, fit Roland avec un éclat de rire strident et douloureux, je n'ai jamais été si gai que ce matin; c'est vous qui avez le spleen, milord, et qui voyez tout en noir.
— Un jour, je serai réellement votre ami, répondit sérieusement sir John; ce jour-là, vous me ferez vos confidences; ce jour-là, je porterai une part de vos peines. — Et la moitié de mon anévrisme… Avez-vous faim, milord?
— Pourquoi me faites-vous cette question?
— C'est que j'entends dans l'escalier les pas d'Édouard, qui vient nous dire que le déjeuner est servi.
En effet, Roland n'avait pas prononcé le dernier mot, que la porte s'ouvrait et que l'enfant disait:
— Grand frère Roland, mère et soeur Amélie attendent pour déjeuner milord et toi.
Puis, s'attachant à la main droite de l'Anglais, il lui regarda attentivement la première phalange du pouce, de l'index et de l’annulaire.
— Que regardez-vous, mon jeune ami? demanda sir John.
— Je regarde si vous avez de l'encre aux doigts.
— Et si j'avais de l'encre aux doigts, que voudrait dire cette encre?
— Que vous auriez écrit en Angleterre. Vous auriez demandé mes pistolets et mon sabre.
— Non, je n'ai pas écrit, dit sir John; mais j'écrirai aujourd'hui.
— Tu entends, grand frère Roland? j'aurai dans quinze jours mes pistolets et mon sabre!
Et l'enfant, tout joyeux, présenta ses joues roses et fermes au baiser de sir John, qui l’embrassa aussi tendrement que l’eût fait un père.
Puis tous trois descendirent dans la salle à manger, où les attendaient Amélie et madame de Montrevel.
XII — LES PLAISIRS DE LA PROVINCE
Le même jour, Roland mit une partie du projet arrêté à exécution: il emmena sir John voir l'église de Brou.
Ceux qui ont vu la charmante petite chapelle de Brou savent que c'est une des cent merveilles de la Renaissance; ceux qui ne l'ont pas vue l’ont entendu dire.
Roland, qui comptait faire à sir John les honneurs de son bijou historique, et qui ne l'avait pas vu depuis sept ou huit ans, fut fort désappointé quand, en arrivant devant la façade, il trouva les niches des saints vides et les figurines du portail décapitées.
Il demanda le sacristain; on lui rit au nez: il n'y avait plus de sacristain.
Il s'informa à qui il devait s'adresser pour avoir les clefs: on lui répondit que c'était au capitaine de la gendarmerie.
Le capitaine de la gendarmerie n'était pas loin; le cloître attenant à l’église avait été converti en caserne.
Roland monta à la chambre du capitaine, se fit reconnaître pour aide de camp de Bonaparte. Le capitaine, avec l’obéissance passive d'un inférieur pour son supérieur, lui remit les clefs et le suivit par derrière.
Sir John attendait devant le porche, admirant, malgré les mutilations qu'ils avaient subies, les admirables détails de la façade.
Roland ouvrit la porte et recula d'étonnement: l’église était littéralement bourrée de foin, comme un canon chargé jusqu'à la gueule.
— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il au capitaine de gendarmerie.
— Mon officier, c'est une précaution de la municipalité.
— Comment! une précaution de la municipalité?
— Oui.
— Dans quel but?
— Celui de sauvegarder l’église. On allait la démolir; mais le maire a décrété qu'en expiation du culte d'erreur auquel elle avait servi, elle serait convertie en magasin à fourrages.
Roland éclata de rire, et, se retournant vers sir John:
— Mon cher lord, dit-il, l'église était curieuse à voir; mais je crois que ce que monsieur nous raconte là est non moins curieux. Vous trouverez toujours, soit à Strasbourg, soit à Cologne, soit à Milan, une chapelle ou un dôme qui vaudront la chapelle de Brou; mais vous ne trouverez pas toujours des administrateurs assez bêtes pour vouloir démolir un chef-d'oeuvre, et un maire assez spirituel pour en faire une église à fourrages. Mille remerciements, capitaine; voilà vos clefs.
— Comme je le disais à Avignon, la première fois que j'eus l'honneur de vous voir, mon cher Roland, répliqua sir John, c'est un peuple bien amusant que le peuple français.
— Cette fois, milord, vous êtes trop poli, répondit Roland: c'est bien idiot qu'il faut dire; écoutez: je comprends les cataclysmes politiques qui ont bouleversé notre société depuis mille ans; je comprends les communes, les pastoureaux, la Jacquerie, les maillotins, la Saint-Barthélemy, la Ligue, la Fronde, les dragonnades, la Révolution; je comprends le 14 juillet, les 5 et 6 octobre, le 20 juin, le 10 août, les 2 et 3 septembre, le 21 janvier, le 31 mai, les 30 octobre et 9 thermidor; je comprends la torche des guerres civiles avec son feu grégeois qui se rallume dans le sang au lieu de s’éteindre; je comprends la marée des révolutions qui monte toujours avec son flux que rien n'arrête, et son reflux qui roule les débris des institutions que son flux a renversées; je comprends tout cela, mais lance contre lance, épée contre épée, hommes contre hommes, peuple contre peuple! Je comprends la colère mortelle des vainqueurs, je comprends les réactions sanglantes des vaincus; je comprends les volcans politiques qui grondent dans les entrailles du globe, qui secouent la terre, qui renversent les trônes, qui culbutent les monarchies, qui font rouler têtes et couronnes sur les échafauds… mais ce que je ne comprends pas, c'est la mutilation du granit, la mise hors la loi des monuments, la destruction de choses inanimées qui n'appartiennent ni à ceux qui les détruisent, ni à l'époque qui les détruit; c'est la mise au pilon de cette bibliothèque gigantesque où l’antiquaire peut lire l'histoire archéologique d'un pays. Oh! les vandales et les barbares! mieux que tout cela, les idiots! qui se vengent sur des pierres des crimes de Borgia et des débauches de Louis XV! Qu'ils connaissaient bien l'homme pour l'animal le plus pervers, le plus destructif, le plus malfaisant de tous, ces Pharaons, ces Ménès, ces Chéops, ces Osymandias qui faisaient bâtir des pyramides, non pas avec des rinceaux de guipure et des jubés de dentelle, mais avec des blocs de granit de cinquante pieds de long! Ils ont bien dû rire au fond de leurs sépulcres quand ils ont vu le temps y user sa faux et les pachas y retourner leurs ongles. Bâtissons des pyramides, mon cher lord: ce n'est pas difficile comme architecture, ce n'est pas beau comme art; mais c'est solide, et cela permet à un général de dire au bout de quatre mille ans: «Soldats, du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent!» Tenez, ma parole d'honneur, mon cher lord, je voudrais rencontrer dans ce moment-ci un moulin à vent pour lui chercher querelle.
Et Roland, éclatant de son rire habituel, entraîna sir John dans la direction du château.
Sir John l'arrêta.
—Oh! dit-il, n'y avait-il donc à voir dans toute la ville que l'église de Brou?
— Autrefois, mon cher lord, répondit Roland, avant qu'elle fût convertie en magasin à fourrages, je vous eusse offert de descendre avec moi dans les caveaux des ducs de Savoie; nous eussions cherché ensemble un passage souterrain qu'on dit exister, qui a près d'une lieue de long, et qui communique, à ce que l'on assure, avec la grotte de Ceyzeriat — remarquez bien que je n'aurais pas proposé une pareille partie de plaisir à un autre qu'un Anglais — c'était rentrer dans les Mystères d'Udolphe, de la célèbre Anne Radcliffe; mais vous voyez que c'est impossible. Allons, il faut en faire notre deuil, venez.
— Et où allons-nous?
— Ma foi, je n'en sais rien; il y a dix ans, je vous eusse mené vers les établissements où l'on engraissait les poulardes. Les poulardes de Bresse, vous le savez, avaient une réputation européenne; Bourg était une succursale de la grande rue de Strasbourg. Mais, pendant la Terreur, vous comprenez bien que les engraisseurs ont fermé boutique; on était réputé aristocrate pour avoir mangé de la poularde, et vous connaissez le refrain fraternel: Ah! ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne!_ _Après la chute de Robespierre, ils ont rouvert; mais, depuis le 18 fructidor, il y a eu en France ordre de maigrir, même pour la volaille. N'importe, venez toujours, à défaut de poulardes, je vous ferai voir autre chose: la place où l'on exécutait ceux qui en mangeaient, par exemple. En outre, depuis que je ne suis venu en ville, nos rues ont changé de nom; je connais toujours les sacs, mais je ne connais plus les étiquettes.
— Ah çà! demanda sir John, vous n'êtes donc pas républicain?
— Moi, pas républicain? allons donc! je me crois un excellent républicain, au contraire, et je suis capable de me laisser brûler le poignet comme Mucius Scévola, ou de me jeter dans un gouffre comme Curtius, pour sauver la république; mais j'ai le malheur d'avoir l'esprit trop bien fait: le ridicule me prend malgré moi aux côtes et me chatouille à me faire crever de rire. J'accepte volontiers la constitution de 1791; mais, quand le pauvre Hérault de Séchelles écrivait au directeur de la bibliothèque nationale de lui envoyer les lois de Minos afin qu'il pût faire une constitution sur le modèle de celle de l'île de Crête, je trouvais que c'était aller chercher un modèle un peu loin et que nous pouvions nous contenter de celle de Lycurgue. Je trouve que janvier, février et mars, tout mythologiques qu'ils étaient, valaient bien nivôse, pluviôse et ventôse. Je ne comprends pas pourquoi, lorsqu'on s'appelait Antoine ou Chrysostome en 1789, on s'appelle Brutus ou Cassius en 1793. Ainsi, tenez, milord, voilà une honnête rue qui s'appelait la rue des Halles; cela n'avait rien d'indécent, ni d'aristocrate, n'est-ce pas? Eh bien, elle s'appelle aujourd'hui… attendez (Roland regarda l'inscription): elle s'appelle aujourd'hui la _rue de la Révolution. _En voilà une autre qui s'appelait la rue Notre-Dame et qui s'appelle la _rue du Temple. _Pourquoi la rue du Temple? Pour éterniser probablement le souvenir de l'endroit où l'infâme Simon a essayé d'apprendre l'état de savetier à l'héritier de soixante-trois rois: je me trompe d'un ou deux, ne me faites pas une querelle pour cela. Enfin, voyez cette troisième: elle s'appelait la rue Crèvecoeur, un nom illustre en Bresse, en Bourgogne et dans les Flandres; elle s'appelle la rue de la Fédération. La Fédération est une belle chose, mais Crèvecoeur était un beau nom. Et puis, voyez-vous, elle conduit tout droit aujourd'hui à la place de la Guillotine; ce qui est un tort, à mon avis. Je voudrais qu'il n'y eût point de rues pour conduire à ces places-là. Celle-ci a un avantage: elle est à cent pas de la prison; ce qui économisait et ce qui économise même encore une charrette et un cheval à _M. de Bourg. _Remarquez que le bourreau est resté noble, lui. Au surplus, la place est admirablement bien disposée pour les spectateurs, et mon aïeul Montrevel, dont elle porte le nom, a, dans la prévoyance sans doute de sa destination, résolu ce grand problème, encore à résoudre dans les théâtres: c'est qu'on voit bien de partout. Si jamais on m'y coupe la tête, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire par les temps où nous vivons, je n'aurais qu'un regret: celui d'être moins bien placé et de voir plus mal que les autres. Là, maintenant montons cette petite rampe; nous voilà sur la place _des Lices. _Nos révolutionnaires lui ont laissé son nom, parce que, selon toute probabilité, ils ne savent pas ce que cela veut dire; je ne le sais guère mieux qu'eux, mais je crois me rappeler qu'un sire d'Estavayer a défié je ne sais quel comte flamand, et que le combat a eu lieu sur cette place. Maintenant, mon cher lord, quant à la prison, c'est un bâtiment qui vous donnera une idée des vicissitudes humaines; Gil Blas n'a pas plus souvent changé d'état que ce monument de destination. Avant l'arrivée de César, c'était un temple gaulois; César en fit une forteresse romaine; un architecte inconnu le transforma en un ouvrage militaire du Moyen-Âge; les sires de Baye, à l'exemple de César, le refirent forteresse. Les princes de Savoie y ont eu une résidence; c'était là que demeurait la tante de Charles Quint quand elle visitait son église de Brou, qu'elle ne devait pas avoir la satisfaction de voir terminée. Enfin, après le traité de Lyon, quand la Bresse fit retour à la France, on en tira à la fois une prison et un palais de justice. Attendez-moi là, milord, si vous n'aimez pas le cri des grilles et le grincement des verrous. J'ai une visite à rendre à certain cachot.
— Le grincement des verrous et le cri des grilles ne sont pas un bruit fort récréatif, mais n'importe! puisque vous voulez bien vous charger de mon éducation, conduisez-moi à votre cachot.
— Eh bien, alors, entrons vite; il me semble que je vois une foule de gens qui ont l'air d'avoir envie de me parler.
Et, en effet, peu à peu une espèce de rumeur semblait se répandre dans la ville; on sortait des maisons, on formait des groupes dans la rue, et ces groupes se montraient Roland avec curiosité.
Roland sonna à la grille située, à cette époque, à l'endroit où elle est encore aujourd'hui, mais s'ouvrant sur le préau de la prison.
Un guichetier vint ouvrir.
— Ah! ah! c'est toujours vous, père Courtois? demanda le jeune homme.
Puis, se retournant vers sir John:
— Un beau nom de geôlier, n'est-ce pas, milord?
Le geôlier regarda le jeune homme avec étonnement.
— Comment se fait-il, demanda-t-il à travers la grille, que vous sachiez mon nom et que je ne sache pas le vôtre?
— Bon! je sais non seulement votre nom, mais encore votre opinion; vous êtes un vieux royaliste, père Courtois!
— Monsieur, dit le geôlier tout effrayé, pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plaît, et dites ce que vous désirez.
— Eh bien, mon brave père Courtois, je désirerais visiter le cachot où l'on a mis ma mère et ma soeur, madame et mademoiselle de Montrevel.
— Ah! s'écria le concierge, comment! c'est vous, monsieur Louis? Ah bien, vous aviez raison de dire que je ne connaissais que vous. Savez-vous que vous voilà devenu fièrement beau garçon?
— Vous trouvez, père Courtois? Eh bien, je vous rends la pareille, votre fille Charlotte est, par ma foi, une belle fille.
— Charlotte est la femme de chambre de ma soeur, milord. Et elle en est bien heureuse; elle se trouve mieux qu'ici, monsieur Roland, Est-ce vrai que vous êtes aide de camp du général Bonaparte?
— Hélas! Courtois, j'ai cet honneur. Tu aimerais mieux que je fusse aide de camp de M. le comte d'Artois ou de M. le duc d'Angoulême?
— Mais taisez-vous donc, monsieur Louis!
Puis, s'approchant de l’oreille du jeune homme:
— Dites donc, fit-il, est-ce que c'est positif?
— Quoi, père Courtois?
— Que le général Bonaparte soit passé hier à Lyon?
— Il paraît qu'il y a quelque chose de vrai dans cette nouvelle, car voilà deux fois que je l’entends répéter. Ah! je comprends maintenant ces braves gens qui me regardaient avec curiosité et qui avaient l'air de vouloir me faire des questions. Ils sont comme vous, père Courtois, ils désirent savoir à quoi s'en tenir sur cette arrivée du général Bonaparte.
— Vous ne savez pas ce qu'on dit encore, monsieur Louis!
— On dit donc encore autre chose père Courtois?
— Je crois bien qu'on dit encore autre chose, mais tout bas.
— Quoi donc?
— On dit qu'il vient réclamer au Directoire le trône de Sa Majesté Louis XVIII pour le faire monter dessus, et que, si le citoyen Gohier ne veut pas, en sa qualité de président, le lui rendre de bonne volonté, il le lui rendra de force.
— Ah bah! fit le jeune officier avec un air de doute qui allait jusqu'à la raillerie.
Mais le père Courtois insista par un signe de tête affirmatif.
— C'est possible, dit le jeune homme; mais, quant à cela, ce n'est pas la seconde nouvelle, c'est la première; et maintenant que vous me connaissez, voulez-vous m'ouvrir?
— Vous ouvrir! je crois bien; que diable fais-je donc?
Et le geôlier ouvrit la porte avec autant d'empressement qu'il avait paru d'abord y mettre de répugnance.
Le jeune homme entra; sir John le suivit.
Le geôlier referma la grille avec soin et marcha le premier; Roland le suivit, l’Anglais suivit Roland.
Il commençait à s'habituer au caractère fantasque de son jeune ami.
Le spleen, c'est la misanthropie moins les boutades de Timon et l'esprit d'Alceste.
Le geôlier traversa tout le préau, séparé du palais de justice par une muraille de quinze pieds de hauteur, faisant vers son milieu retour en arrière, de quelques pieds, sur la partie antérieure de laquelle on avait scellé, pour donner passage aux prisonniers sans que ceux-ci eussent besoin de tourner par la rue, une porte de chêne massif. Le geôlier, disons-nous, traversa tout le préau et gagna, dans l'angle gauche de la cour, un escalier tournant qui conduisait à l'intérieur de la prison.
Si nous insistons sur ces détails, c'est que nous aurons à revenir un jour sur ces localités; et que, par conséquent, nous désirons qu'arrivé à ce moment-là de notre récit, elles ne soient point complètement étrangères à nos lecteurs.
L'escalier conduisait d'abord à l'antichambre de la prison, c'est- à-dire à la chambre du concierge du présidial; puis, de cette chambre, par un escalier de dix marches, on descendait dans une première cour, séparée de celle des prisonniers par une muraille dans le genre de celle que nous avons décrite, mais percée de trois portes; à l’extrémité de cette cour, un couloir conduisait à la chambre du geôlier, laquelle donnait de plain-pied, à l'aide d'un second couloir, dans des cachots pittoresquement appelés cages.
Le geôlier s'arrêta à la première de ces cages, et, frappant à la porte:
— C'est ici, dit-il; j'avais mis là madame votre Mère et mademoiselle votre soeur, afin que, si les chères dames avaient besoin de moi ou de Charlotte, elles n'eussent qu'à frapper.
— Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le cachot?
— Personne.
— Eh bien, faites-moi la grâce de m'en ouvrir la porte; voici mon ami, lord Tanlay, un Anglais philanthrope, qui voyage pour savoir si l'on est mieux dans les prisons de France que dans celles d'Angleterre. Entrez, milord, entrez.
Et, le père Courtois ayant ouvert la porte, Roland poussa sir John dans un cachot formant un carré parfait de dix à douze pieds sur toutes les faces.
— Oh! oh! fit sir John, l'endroit est lugubre.
— Vous trouvez? Eh bien, mon cher lord, voilà l’endroit où ma mère, la plus digne femme qu'il y ait au monde, et ma soeur, vous la connaissez, ont passé six semaines, avec la perspective de n'en sortir que pour aller faire un tour sur la place du Bastion; remarquez bien qu'il y a cinq ans de cela; ma soeur en avait, par conséquent, douze à peine.
— Mais quel crime avaient-elles donc commis?
— Oh! un crime énorme: dans la fête anniversaire que la ville de Bourg a cru devoir consacrer à la mort de l'Ami du peuple, ma mère a refusé de laisser faire à ma soeur une des vierges qui portaient les urnes contenant les larmes de la France. Que voulez-vous! pauvre femme, elle avait cru avoir assez fait pour la patrie en lui offrant le sang de son fils et de son mari, qui coulait pour l'un, en Italie, pour l'autre, en Allemagne: elle se trompait. La patrie, à ce qu'il paraît, réclamait encore les larmes de sa fille; pour le coup, elle a trouvé que c'était trop, du moment surtout où ses larmes coulaient pour le citoyen Marat. Il en résulta que, le soir même de la fête, au milieu de l'enthousiasme que cette fête avait excité, ma mère fut décrétée d'accusation. Par bonheur, Bourg n'était pas à la hauteur de Paris sous le rapport de la célérité. Un ami que nous avions au greffe fit traîner l'affaire, et, un beau jour, on apprit tout à la fois la chute et la mort de Robespierre. Cela interrompit beaucoup de choses, et, entre autres, les guillotinades; notre ami du greffe fit comprendre au tribunal que le vent qui venait de Paris était à la clémence; on attendit huit jours, on attendit quinze jours, et, le seizième, on vint dire à ma mère et à ma soeur qu'elles étaient libres; de sorte que, mon cher, vous comprenez — et cela fait faire les plus hautes réflexions philosophiques — de sorte que, si mademoiselle Térésa Cabarrus n'était pas venue d'Espagne en France; que si elle n'avait pas épousé M. Fontenay, conseiller au parlement; que si elle n'avait pas été arrêtée et conduite devant le proconsul Tallien, fils du maître d'hôtel du marquis de Bercy, ex-clerc de procureur, ex-prote d'imprimerie, ex-commis expéditionnaire, ex-secrétaire de la commune de Paris, pour le moment en mission à Bordeaux; que si l'ex-proconsul ne fût pas devenu amoureux d'elle, que si elle n'eût pas été emprisonnée, que si, le 9 thermidor, elle ne lui avait pas fait passer un poignard avec ces mots: «si le tyran ne meurt pas aujourd'hui, je meurs demain» que si Saint-Just n'avait pas été arrêté au milieu de son discours, que si Robespierre n'avait pas eu, ce jour là, un chat dans la gorge; que si Garnier (de l'Aube) ne lui avait pas crié: «C'est le sang de Danton qui t’étouffe!» que si Louchet n'avait pas demandé son arrestation; que s'il n'avait pas été arrêté, délivré par la Commune, repris sur elle, eu la mâchoire cassée d'un coup de pistolet, été exécuté le lendemain, ma mère avait, selon toute probabilité, le cou coupé pour n'avoir pas permis que sa fille pleurât le citoyen Marat dans une des douze urnes que la ville de Bourg devait remplir de ces larmes. Adieu, Courtois, tu es un brave, homme; tu as donné à ma mère et à ma soeur un peu de vin pour mettre avec leur eau, un peu de viande pour mettre sur leur pain, un peu d'espérance à mettre sur leur coeur; tu leur as prêté ta fille pour qu'elles ne balayassent pas leur cachot elles- mêmes; cela vaudrait une fortune; malheureusement, je ne suis pas riche: j'ai cinquante louis sur moi, les voilà. Venez milord.
Et le jeune homme entraîna sir John avant que le geôlier fût revenu de sa surprise et eût le temps de remercier Roland ou de refuser les cinquante louis; ce qui, il faut le dire, eût été une bien grande preuve de désintéressement pour un geôlier, surtout quand ce geôlier était d'une opinion contraire au gouvernement qu'il servait.
En sortant de la prison, Roland et sir John trouvèrent la place des Lices encombrée de gens qui avaient appris le retour du général Bonaparte en France et qui criaient: «Vive Bonaparte!» à tue-tête, les uns parce qu'ils étaient effectivement les admirateurs du vainqueur d'Arcole, de Rivoli et des Pyramides, les autres parce qu'on leur avait dit, comme au père Courtois, que ce même vainqueur n'avait vaincu qu'au profit de Sa Majesté Louis XVIII.
Cette fois, comme Roland et sir John avaient visité tout ce que la ville de Bourg offrait de curieux, ils reprirent le chemin du château des Noires-Fontaines, où ils arrivèrent sans que rien les arrêtât davantage.
Madame de Montrevel et Amélie étaient sorties. Roland installa sir John dans un fauteuil en le priant d'attendre cinq minutes.
Au bout de cinq minutes, il revint tenant à la main une espèce de brochure en papier gris, assez mal imprimée.
— Mon cher hôte, dit-il, vous m'avez paru élever quelques doutes sur l’authenticité de la fête dont je vous parlais tout à l'heure, et qui a failli coûter la vie à ma mère et à ma soeur; je vous en apporte le programme: lisez-moi cela, et, pendant ce temps, j'irai voir ce que l’on a fait de mes chiens; car je présume que vous me tenez quitte de la journée de pêche et que nous passerons tout de suite à la chasse.
Et il sortit, laissant entre les mains de sir John l’arrêté de la municipalité de la ville de Bourg touchant la fête funèbre à célébrer en l'honneur de Marat, le jour anniversaire de sa mort.
XIII — LE RAGOT
Sir John achevait la lecture de cette pièce intéressante, lorsque madame de Montrevel et sa fille rentrèrent.
Amélie, qui ne savait point qu'il eût été si fort question d'elle entre Roland et sir John, fut étonnée de l'expression avec laquelle le gentleman fixa son regard sur elle.
Amélie semblait à celui-ci plus ravissante que jamais.
Il comprenait bien cette mère qui, au péril de sa vie, n'avait point voulu que cette charmante créature profanât sa jeunesse et sa beauté en servant de comparse à une fête dont Marat était le dieu.
Il se rappelait ce cachot froid et humide qu'il avait visité une heure auparavant, et il frissonnait à l'idée que cette blanche et délicate hermine qu'il avait sous les yeux y était resté six semaines enfermée, sans air et sans soleil.
Il regardait ce cou, un peu trop long peut-être, mais, comme celui du cygne, plein de mollesse et de grâce dans son exagération, et il se rappelait ce mot si mélancolique de la pauvre princesse de Lamballe, passant la main sur le sien: «Il ne donnera pas grand mal au bourreau!»
Les pensées qui se succédaient dans l’esprit de sir John donnaient à sa physionomie une expression si différente de celle qu'il avait habituellement, que madame de Montrevel ne put s'empêcher de lui demander ce qu'il avait.
Sir John alors raconta à madame de Montrevel sa visite à la prison et le pieux pèlerinage de Roland au cachot qui avait enfermé sa mère et sa soeur.
Au moment où sir John terminait son récit, une fanfare de chasse sonnant le _bien aller _se fit entendre, et Roland entra son cor à la bouche.
Mais, le détachant presque aussitôt de ses lèvres:
— Mon cher hôte, dit-il, remerciez ma mère: grâce à elle, nous ferons demain une chasse magnifique.
— Grâce à moi? demanda madame de Montrevel.
— Comment cela? dit sir John.
— Je vous ai quitté pour aller voir ce que l'on avait fait de mes chiens, n'est-ce pas?
— Vous me l’avez dit, du moins.
— J'en avais deux, Barbichon et Ravaude, deux excellentes bêtes, le mâle et la femelle.
— Oh! fit sir John, seraient-elles mortes?
— Ah bien, oui, imaginez-vous que cette excellente mère que voilà (et il prit madame de Montrevel par la tête et l’embrassa sur les deux joues) n'a pas voulu qu'on jetât à l'eau un seul des petits qu'ils ont faits, sous le prétexte que c'étaient les chiens de mes chiens; de sorte, mon cher lord, que les enfants, les petits- enfants et les arrière-petits-enfants de Barbichon et Ravaude sont aussi nombreux aujourd'hui que les descendants d’Ismaël, et que ce n'est plus une paire de chiens que j'ai, mais toute une meute, vingt-cinq bêtes chassant du même pied; tout cela noir comme une bande de taupes, avec les pattes blanches, du feu aux yeux et au poitrail, et un régiment de queues en trompette qui vous fera plaisir à voir.
Et, là-dessus, Roland sonna une nouvelle fanfare qui fit accourir son jeune frère.
— Ah! s'écria celui-ci en entrant, tu vas demain à la chasse, frère Roland; j'y vais aussi, j'y vais aussi, j'y vais aussi!
— Bon! fit Roland, mais sais-tu à quelle chasse nous allons?
— Non; je sais seulement que j'y vais.
— Nous allons à la chasse au sanglier.
— Oh! quel bonheur! fit l'enfant en frappant ses deux petites mains l'une contre l'autre.
— Mais tu es fou! dit madame de Montrevel en pâlissant.
— Pourquoi cela, madame maman, s'il vous plaît?
— Parce que la chasse au sanglier est une chasse fort dangereuse.
— Pas si dangereuse que la chasse aux hommes; tu vois bien que mon frère est revenu de celle-là, je reviendrai bien de l'autre.
— Roland, fit madame de Montrevel tandis qu'Amélie, plongée dans une rêverie profonde, ne prenait aucune part à la discussion, Roland, fais donc entendre raison à Édouard, et dis-lui donc qu'il n'a pas le sens commun.
Mais Roland, qui se revoyait enfant et qui se reconnaissait dans son jeune frère, au lieu de le blâmer, souriait à ce courage enfantin.
— Ce serait bien volontiers que je t'emmènerais, dit-il à l'enfant; mais, pour aller à la chasse, il faut au moins savoir ce que c'est qu'un fusil.
— Oh! monsieur Roland, fit Édouard, venez un peu dans le jardin, et mettez votre chapeau à cent pas, et je vous montrerai ce que c'est qu'un fusil.
— Malheureux enfant! s'écria madame de Montrevel toute tremblante; mais où l'as-tu appris?
— Tiens, chez l’armurier de Montagnat, où sont les fusils de papa et de frère Roland. Tu me demandes quelquefois ce que je fais de mon argent, n'est-ce pas? Eh bien, j'en achète de la poudre et des balles, et j'apprends à tuer les Autrichiens et les Arabes, comme fait mon frère Roland.
Madame de Montrevel leva les mains au ciel.
— Que voulez-vous, ma mère, dit Roland, bon chien chasse de race; il ne se peut pas qu'un Montrevel ait peur de la poudre. Tu viendras avec nous demain, Édouard.
L'enfant sauta au cou de son frère.
— Et moi, dit sir John, je me charge de vous armer aujourd'hui chasseur, comme on armait autrefois chevalier. J'ai une charmante petite carabine que je vous donnerai et qui vous fera prendre patience pour attendre vos pistolets et votre sabre.
— Eh bien, demanda Roland, es-tu content, Édouard?
— Oui; mais quand me la donnerez-vous? S'il faut écrire en Angleterre, je vous préviens que je n'y crois pas.
— Non, mon jeune ami: il ne faut que monter à ma chambre et ouvrir ma boîte à fusil; vous voyez que cela sera bientôt fait.
— Alors, montons-y tout de suite, à votre chambre.
— Venez, fit sir John.
Et il sortit, suivi d'Édouard.
Un instant après, Amélie, toujours rêveuse, se leva et sortit à son tour.
Ni madame de Montrevel ni Roland ne firent attention à sa sortie; ils étaient engagés dans une grave discussion.
Madame de Montrevel tâchait d'obtenir de Roland qu'il n'emmenât point, le lendemain, son jeune frère à la chasse, et Roland lui expliquait comme quoi Édouard, destiné à être soldat comme son père et son frère, ne pouvait que gagner à faire le plus tôt possible ses premières armes et à se familiariser avec la poudre et le plomb.
La discussion n'était pas encore finie lorsque Édouard rentra avec sa carabine en bandoulière.
— Tiens, frère, dit-il en se tournant vers Roland, vois donc le beau cadeau que milord m'a fait.
Et il remerciait du regard sir John, qui se tenait sur la porte cherchant des yeux, mais inutilement, Amélie.
C'était, en effet, un magnifique cadeau: l'arme, exécutée avec cette sobriété d'ornements et cette simplicité de forme particulière aux armes anglaises, était du plus précieux fini; comme les pistolets, dont Roland avait pu apprécier la justesse, elle sortait des ateliers de Menton et portait une balle du calibre 24. Elle avait dû être faite pour une femme: c'était facile à voir au peu de longueur de la crosse et au coussin de velours dont était garnie la couche; cette destination primitive en faisait une arme parfaitement appropriée à la taille d'un enfant de douze ans.
Roland enleva la carabine des épaules du petit Édouard, la regarda en amateur, en fit jouer les batteries, la mit en joue, la jeta d'une main dans l'autre, et, la rendant à Édouard:
— Remercie encore une fois milord, dit-il: tu as là une carabine qui a été faite pour un fils de roi; allons l’essayer.
Et tous trois sortirent pour essayer la carabine de sir John, laissant madame de Montrevel triste comme Thétis lorsqu'elle vit Achille, sous sa robe de femme, tirer l’épée du fourreau d'Ulysse.
Un quart d'heure après, Édouard rentrait triomphant; il rapportait à sa mère un carton de la grandeur d'un rond de chapeau dans lequel, à cinquante pas, il avait mis dix balles sur douze.
Les deux hommes étaient restés à causer et à se promener dans le parc.
Madame de Montrevel écouta sur ses prouesses le récit légèrement gascon d'Édouard; puis elle le regarda avec cette longue et sainte tristesse des mères pour lesquelles la gloire n'est pas une compensation du sang qu'elle fait répandre.
Oh! bien ingrat l’enfant qui a vu ce regard se fixer sur lui, et qui ne se rappelle pas éternellement ce regard!
Puis, au bout de quelques secondes de cette contemplation douloureuse, serrant son second fils contre son coeur:
— Et toi aussi, murmura-t-elle en éclatant en sanglots, toi aussi, un jour tu abandonneras donc ta mère?
— Oui, ma mère, dit l’enfant, mais pour devenir général comme mon père, ou aide de camp comme mon frère.
— Et pour te faire tuer comme s'est fait tuer ton père, et comme se fera tuer ton frère, peut-être.
Car ce changement étrange qui s'était fait dans le caractère de Roland n'avait point échappé à madame de Montrevel, et c'était une inquiétude de plus à ajouter à ses autres inquiétudes.
Au nombre de ces dernières, il fallait ranger cette rêverie et cette pâleur d'Amélie.
Amélie atteignait dix-sept ans, sa jeunesse avait été celle d'une enfant rieuse, pleine de joie et de santé.
La mort de son père était venue jeter un voile noir sur sa jeunesse et sur sa gaieté; mais ces orages du printemps passent vite: le sourire ce beau soleil de Taube de la vie, était revenu, et, comme celui de la nature, il avait brillé à travers cette rosée du coeur qu'on appelle les larmes.
Puis, un jour — il y avait six mois de cela, à peu près — le front d'Amélie s'était attristé, ses joues avaient pâli, et de même que les oiseaux voyageurs s'éloignent à l’approche des temps brumeux, les rires enfantins qui s'échappent des lèvres entr'ouvertes et des dents blanches, s'étaient envolés de la bouche d'Amélie, mais pour ne pas revenir.
Madame de Montrevel avait interrogé sa fille; mais Amélie avait prétendu être toujours la même: elle avait fait un effort pour sourire; puis comme une pierre jetée dans un lac y crée des cercles mouvants qui s'effacent peu à peu, les cercles créés par les inquiétudes maternelles s'étaient peu à peu effacés du visage d'Amélie.
Avec cet instinct admirable des mères, madame de Montrevel avait songé à l'amour; mais qui pouvait aimer Amélie? On ne recevait personne au château des Noires-Fontaines; les troubles politiques avaient détruit la société, et Amélie ne sortait jamais seule.
Madame de Montrevel avait donc été forcée d'en rester aux conjectures.
Le retour de Roland lui avait un instant rendu l'espoir; mais cet espoir avait bientôt disparu lorsqu'elle avait vu l'impression produite sur Amélie par ce retour.
Ce n'était point une soeur, c'était un spectre, on se le rappelle, qui était venu au-devant de lui.
Depuis l'arrivée de son fils, madame de Montrevel n'avait pas perdu de vue Amélie, et, avec un étonnement douloureux, elle s'était aperçue de l'effet que causait sur sa soeur la présence du jeune officier; c'était presque de l'effroi.
Il n'y avait qu'un instant encore, Amélie n'avait-elle pas profité du premier moment de liberté qui s'était offert à elle pour remonter dans sa chambre, seul endroit du château où elle parût se trouver à peu près bien, et où elle passait, depuis six mois, la plus grande partie de son temps.
La journée s'était passée, pour Roland et pour sir John, à visiter Bourg, comme nous l'avons dit, et à faire les préparatifs de la chasse du lendemain.
Du matin à midi, on devait faire une battue; de midi au soir on devait chasser à courre. Michel, braconnier enragé, retenu sur sa chaise par une entorse, comme l'avait raconté le petit Édouard à son frère, s'était senti soulagé dès qu'il s'était agi de chasse, et s'était hissé sur un petit cheval qui servait à faire les courses de la maison, pour aller retenir les rabatteurs à Saint- Just et à Montagnat.
Lui, qui ne pouvait ni rabattre ni courir, se tiendrait avec la meute, les chevaux de sir John et de Roland et le poney d'Édouard, au centre à peu près de la forêt, percée seulement d'une grande route et de deux sentiers praticables.
Les rabatteurs, qui ne pouvaient suivre une chasse à courre, reviendraient au château avec le gibier tué.
Le lendemain, à six heures du matin, les rabatteurs étaient à la porte.
Michel ne devait partir avec les chiens et les chevaux qu’à onze heures.
Le château des Noires-Fontaines touchait à la forêt même de Seillon; on pouvait donc se mettre en chasse immédiatement après la sortie de la grille.
Comme la battue promettait surtout des daims, des chevreuils et des lièvres, elle devait se faire à plomb. Roland donna à Édouard un fusil simple qui lui avait servi à lui-même quand il était enfant, et avec lequel il avait fait ses premières armes; il n'avait point encore assez de confiance dans la prudence de l'enfant pour lui confier un fusil à deux coups.
Quant à la carabine que sir John lui avait donnée la veille, c'était un canon rayé qui ne pouvait porter que la balle. Elle avait donc été remise aux mains de Michel, et devait, dans le cas où on lancerait un sanglier, être remise à l'enfant pour la seconde partie de la chasse.
Pour cette seconde partie de la chasse, Roland et sir John changeraient aussi de fusils et seraient armés de carabines à deux coups et de couteaux de chasse pointus comme des poignards, affilés comme des rasoirs, qui faisaient partie de l'arsenal de sir John, et qui pouvaient indifféremment se pendre au côté ou se visser au bout du canon, en guise de baïonnette.
Dès la première battue, il fut facile de voir que la chasse serait bonne: on tua un chevreuil et deux lièvres.
À midi, trois daims, sept chevreuils et deux renards avaient été tués: on avait vu deux sangliers; mais, aux coups de gros plomb qu'ils avaient reçus, ils s'étaient contentés de répondre en secouant la peau et avaient disparu.
Édouard était au comble de la joie: il avait tué un chevreuil.
Comme il était convenu, les rabatteurs, bien récompensés de la fatigue qu'ils avaient prise, avaient été envoyés au château avec le gibier.
On sonna d'une espèce de cornet pour savoir où était Michel; Michel répondit.
En moins de dix minutes, les trois chasseurs furent réunis au jardinier, à la meute et aux chevaux.
Michel avait eu connaissance d'un ragot; il l'avait fait détourner par l'aîné de ses fils: il était dans une enceinte, à cent pas des chasseurs.
Jacques — c'était l'aîné des fils de Michel — fourra l'enceinte avec sa tête de meute, Barbichon et Ravaude; au bout de cinq minutes, le sanglier tenait à la bauge.
On eût pu le tuer tout de suite, ou du moins le tirer, mais la chasse eût été trop tôt finie; on lâcha toute la meute sur l’animal, qui, voyant ce troupeau de pygmées fondre sur lui, partit au petit trot.
Il traversa la route; Roland sonna la vue, et, comme l'animal prenait son parti du côté de la chartreuse de Seillon, les trois cavaliers enfilèrent le sentier qui coupait le bois dans toute sa longueur.
L'animal se fit battre jusqu'à cinq heures du soir, revenant sur ses voies et ne pouvant pas se décider à quitter une forêt si bien fourrée.
Enfin, vers cinq heures, on comprit, à la violence et à l'intensité des abois, que l'animal tenait aux chiens.
C'était à une centaine de pas du pavillon dépendant de la chartreuse, à l'un des endroits les plus difficiles de la forêt. Il était impossible de pénétrer à cheval jusqu'à la bête. On mit pied à terre.
Les abois des chiens guidaient les chasseurs, de manière qu'ils ne pouvaient dévier du chemin qu'autant que les difficultés du terrain les empêchaient de suivre la ligne droite.
De temps en temps, des cris de douleur indiquaient qu'un des assaillants s'était hasardé à attaquer l'animal de trop près et avait reçu le prix de sa témérité.
À vingt pas de l'endroit où se passait le drame cynégétique, on commençait d'apercevoir les personnages qui en composaient faction.
Le ragot s'était acculé à un rocher, de façon à ne pouvoir être attaqué par derrière; arc-bouté sur ses deux pattes de devant, il présentait aux chiens sa tête aux yeux sanglants, armée de deux énormes défenses.
Les chiens flottaient devant lui, autour de lui, sur lui-même, comme un tapis mouvant.
Cinq ou six, blessés plus ou moins grièvement, tachaient de sang le champ de bataille, mais n'en continuaient pas moins à assaillir le sanglier avec un acharnement qui eût pu servir d'exemple de courage aux hommes les plus courageux.
Chacun des chasseurs était arrivé en face de ce spectacle dans la condition de son âge, de son caractère et de sa nation.
Édouard, le plus imprudent et en même temps le plus petit, éprouvant moins d'obstacle à cause de sa taille, y était arrivé le premier.
Roland, insoucieux du danger, quel qu'il fût, le cherchait plutôt qu'il ne le fuyait, et l'y avait suivi.
Enfin, sir John, plus lent, plus grave, plus réfléchi, y était arrivé le troisième.
Au moment où le sanglier avait aperçu les chasseurs, il n'avait plus paru faire aucune attention aux chiens.
Ses yeux s'étaient arrêtés, fixes et sanglants, sur eux, et le seul mouvement qu'il indiquât était un mouvement de ses mâchoires, qui, en se rapprochant violemment l'une contre l’autre, faisaient un bruit menaçant.
Roland regarda un instant ce spectacle, éprouvant évidemment le désir de se jeter, son couteau de chasse à la main, au milieu du groupe et d'égorger le sanglier, comme un boucher fait d'un veau, ou un charcutier d'un cochon ordinaire.
Ce mouvement était si visible, que sir John le retint par le bras, tandis que le petit Édouard disait
— Oh! mon frère, laisse-moi tirer le sanglier.
Roland se retint.
— Eh bien, oui, dit-il en posant son fusil contre un arbre et en restant armé seulement de son couteau de chasse, qu'il tira du fourreau, tire-le: attention!
— Oh! sois tranquille, dit l'enfant les dents serrées, le visage pâle mais résolu, et levant le canon de sa carabine à la hauteur de l'animal.
— S'il le manque ou ne fait que le blesser, fit observer sir John, vous savez que l'animal sera sur nous avant que nous ayons le temps de le voir?
— Je le sais, milord; mais je suis habitué à cette chasse-là, répondit Roland, les narines dilatées, l'oeil ardent, les lèvres entrouvertes. Feu, Édouard.
Le coup partit aussitôt le commandement; mais aussitôt le coup, en même temps que le coup, avant peut-être, l’animal, rapide comme l’éclair, avait foncé sur l'enfant.
On entendit un second coup de fusil; puis, au milieu de la fumée, on vit briller les yeux sanglants de l'animal.
Mais, sur son passage, il rencontra Roland, un genou en terre et le couteau de chasse à la main.
Un instant, un groupe confus et informe roula sur le sol, l'homme lié au sanglier, le sanglier lié à l'homme.
Puis un troisième coup de fusil se fit entendre, suivi d'un éclat de rire de Roland.
— Eh! milord, dit le jeune officier, c'est de la poudre et une balle perdues; ne voyez-vous pas que l’animal est éventré? Seulement débarrassez-moi de son corps; le drôle pèse quatre cents et m'étouffe.
Mais, avant que sir John se fût baissé, Roland, d'un vigoureux mouvement d'épaule, avait fait rouler de côté le cadavre de l'animal, et se relevait, couvert de sang mais sans la moindre égratignure.