Front matter (continued 6)
Reading edition
— Alors, une fois ici, vous avez la conviction de n'avoir plus rien à craindre?
— Parbleu! dit le jeune homme, puisque j'ai votre parole.
— Alors, pourquoi n'ôtez-vous pas votre masque?
— Parce que ma figure n'est que moitié à moi; l’autre moitié est à mes compagnons. Qui sait si un seul de nous, reconnu, n'entraîne pas les autres à la guillotine? car vous pensez bien, colonel, que je ne me dissimule pas que c'est là le jeu que nous jouons.
— Alors, pourquoi le jouez-vous?
— Ah! que voilà une bonne question! Pourquoi allez-vous sur le champ de bataille; où une balle peut vous trouer la poitrine ou un boulet vous emporter la tête?
— C'est bien différent, permettez-moi de vous le dire: sur un champ de bataille, je risque une mort honorable.
— Ah çà! vous figurez-vous que, le jour où j'aurai eu le cou tranché par le triangle révolutionnaire, je me croirai déshonoré? Pas le moins du monde: j'ai la prétention d'être un soldat comme vous; seulement, tous ne peuvent pas servir leur cause de la même façon: chaque religion a ses héros et ses martyrs; bienheureux dans ce monde les héros, mais bienheureux dans l'autre les martyrs!
Le jeune homme avait prononcé ces paroles avec une conviction qui n'avait pas laissé que d'émouvoir ou plutôt d'étonner Roland.
— Mais, continua Morgan, abandonnant bien vite l'exaltation, et revenant à la gaieté qui paraissait le trait distinctif de son caractère, je ne suis pas venu pour faire de la philosophie politique; je suis venu pour vous prier de me faire parler au premier consul.
— Comment! au premier consul? s'écria Roland.
— Sans doute; relisez ma lettre: je vous dis que j'ai une demande à vous faire?
— Oui.
— Eh bien, cette demande, c'est de me faire parler au général Bonaparte.
— Permettez, comme je ne m'attendais point à cette demande…
— Elle vous étonne: elle vous inquiète même. Mon cher colonel, vous pourrez, si vous ne vous en rapportez pas à ma parole, me fouiller des pieds à la tête, et vous verrez que je n'ai d'autres armes que ces pistolets, que je n'ai même plus, puisque les voilà sur votre table. Il y a mieux: prenez-en un de chaque main, placez-vous entre le premier consul et moi, et brûlez-moi la cervelle au premier mouvement suspect que je ferai. La Condition vous va-t-elle?
— Mais si je dérange le premier consul pour qu'il écoute la communication que vous avez à lui faire, vous m'assurez que cette communication en vaut la peine?
— Oh! quant à cela, je vous en réponds!
Puis, avec son joyeux accent:
— Je suis pour le moment, ajouta-t-il, l'ambassadeur d'une tête couronnée, ou plutôt découronnée, ce qui ne la rend pas moins respectable pour les nobles coeurs; d'ailleurs, je prendrai peu de temps à votre général, monsieur Roland, et, du moment où la conversation traînera en longueur, il pourra me congédier; je ne me le ferai pas redire à deux fois, soyez tranquille.
Roland demeura un instant pensif et silencieux.
— Et c'est au premier consul seul que vous pouvez faire cette communication?
— Au premier consul seul, puisque, seul, le premier consul peut me répondre.
— C'est bien, attendez-moi, je vais prendre ses ordres.
Roland fit un pas vers la chambre de son général; mais il s'arrêta, jetant un regard d'inquiétude vers une foule de papiers amoncelés sur sa table.
Morgan surprit ce regard.
— Ah! bon! dit-il, vous avez peur qu'en votre absence je ne lise ces paperasses? Si vous saviez comme je déteste lire! c'est au point que ma condamnation à mort serait sur cette table, que je ne me donnerais pas la peine de la lire; je dirais: C'est l'affaire du greffier, à chacun sa besogne. Monsieur Roland, j'ai froid aux pieds, je vais en votre absence me les chauffer, assis dans votre fauteuil; vous m'y retrouverez à votre retour, et je n'en aurai pas bougé.
— C'est bien, monsieur, dit Roland.
Et il entra chez le premier consul.
Bonaparte causait avec le général Hédouville, commandant en chef des troupes de la Vendée.
En entendant la porte s'ouvrir, il se retourna avec impatience.
— J'avais dit à Bourrienne que je n'y étais pour personne.
— C'est ce qu'il m'a appris en passant, mon général; mais je lui ai répondu que je n'étais pas quelqu'un.
— Tu as raison. Que me veux-tu? dis vite.
— Il est chez moi.
— Qui cela?
— L'homme d'Avignon.
— Ah! ah! et que demande-t-il?
— Il demande à vous voir.
— À me voir, moi?
— Oui; vous, général; cela vous étonne?
— Non; mais que peut-il avoir à me dire.
— Il a obstinément refusé de m'en instruire; mais j'oserais affirmer que ce n'est ni un importun ni un fou.
— Non; mais c'est peut-être un assassin.
Roland secoua la tête.
— En effet, du moment où c'est toi qui l'introduis…
— D'ailleurs, il ne se refuse pas à ce que j'assiste à la conférence: je serai entre vous et lui.
Bonaparte réfléchit un instant.
— Fais-le entrer, dit-il.
— Vous savez, mon général, qu'excepté moi…
— Oui; le général Hédouville aura la complaisance d'attendre une seconde; notre conversation n'est point de celles que l'on épuise en une séance. Va, Roland.
Roland sortit, traversa le cabinet de Bourrienne, rentra dans sa chambre, et retrouva Morgan, qui se chauffait les pieds comme il avait dit.
— Venez! le premier consul vous attend, dit le jeune homme.
Morgan se leva et suivit Roland.
Lorsqu'ils rentrèrent dans le cabinet de Bonaparte, celui-ci était seul.
Il jeta un coup d'oeil rapide sur le chef des compagnons de Jéhu, et ne fit point de doute que ce ne fût le même homme qu'il avait vu à Avignon.
Morgan s'était arrêté à quelques pas de la porte, et, de son côté, regardait curieusement Bonaparte, et s'affermissait dans la conviction que c'était bien lui qu'il avait entrevu à la table d'hôte le jour où il avait tenté cette périlleuse restitution des deux cents louis volés par mégarde à Jean Picot.
— Approchez, dit le premier consul.
Morgan s'inclina et fit trois pas en avant.
Bonaparte répondit à son salut par un léger signe de tête.
— Vous avez dit à mon aide de camp, le colonel Roland, que vous aviez une communication à me faire.
— Oui, citoyen premier consul.
— Cette communication exige-t-elle le tête-à-tête?
— Non, citoyen premier consul, quoiqu'elle soit d'une telle importance…
— Que vous aimeriez mieux que je fusse seul..
— Sans doute, mais la prudence…
— Ce qu'il y a de plus prudent en France, citoyen Morgan, c'est le courage.
— Ma présence chez vous, général, est une preuve que je suis parfaitement de votre avis.
Bonaparte se retourna vers le jeune colonel.
— Laisse-nous seuls, Roland, dit-il.
— Mais, mon général!… insista celui-ci.
Bonaparte s'approcha de lui; puis, tout bas:
— Je vois ce que c'est, reprit-il: tu es curieux de savoir ce que ce mystérieux chevalier de grand chemin peut avoir à me dire, sois tranquille, tu le sauras…
— Ce n'est pas cela; mais, si, comme vous le disiez tout à l'heure, cet homme était un assassin?
— Ne m'as-tu pas répondu que non? Allons, ne fais pas l’enfant, laisse-nous.
Roland sortit.
— Nous voilà seuls, monsieur dit le premier consul; parlez!
Morgan, sans répondre, tira une lettre de sa poche et la présenta au général.
Le général l'examina: elle était à son adresse et fermée d'un cachet aux trois fleurs de lis de France.
— Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela, monsieur?
— Lisez, citoyen premier consul.
Bonaparte ouvrit la lettre et alla droit à la signature.
— «Louis» dit-il.
— Louis, répéta Morgan.
— Quel Louis?
— Mais Louis de Bourbon, je présume.
— M. le comte de Provence, le frère de Louis XVI?
— Et, par conséquent, Louis XVIII depuis que son neveu le Dauphin est mort.
Bonaparte regarda de nouveau l'inconnu; car il était évident que ce nom de Morgan, qu'il s'était donné, n'était qu'un pseudonyme destiné à cacher son véritable nom.
Après quoi, reportant son regard sur la lettre, il lut:
«3 janvier 1800,
«Quelle que soit leur conduite apparente, monsieur, des hommes tels que vous n'inspirent jamais d'inquiétude; vous avez accepté une place éminente, je vous en sais gré: mieux que personne, vous savez ce qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur d'une grande nation: Sauvez la France de ses propres fureurs, et vous aurez rempli le voeu de mon coeur; rendez-lui son roi, et les générations futures béniront votre mémoire. Si vous doutez que je sois susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le sort de vos amis. Quant à mes principes, je suis Français; clément par caractère, je le serai encore par raison. Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione et d’Arcole, le conquérant de l’Italie et de l’Égypte ne peut préférer à la gloire une vaine célébrité. Ne perdez pas un temps précieux: nous pouvons assurer la gloire de la France, je dis_ nous _parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela et qu'il ne le pourrait sans moi. Général, l'Europe vous observe, la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre le bonheur à mon peuple.
«LOUIS.»
Bonaparte se retourna vers le jeune homme, qui attendait debout, immobile et muet comme une statue.
— Connaissez-vous le contenu de cette lettre? demanda-t-il.
Le jeune homme s'inclina.
— Oui, citoyen premier consul.
— Elle était cachetée, cependant.
— Elle a été envoyée sous cachet volant à celui qui me l'a remise, et, avant même de me la confier, il me l'a fait lire afin que j'en connusse bien toute l'importance.
— Et peut-on savoir le nom de celui qui vous l'a confiée?
— Georges Cadoudal.
Bonaparte, tressaillit légèrement.
— Vous connaissez Georges Cadoudal? demanda-t-il.
— C'est mon ami.
— Et pourquoi vous l'a-t-il confiée, à vous, plutôt qu'à un autre?
— Parce qu'il savait qu'en me disant que cette lettre devait vous être remise en main propre, elle serait remise comme il le désirait.
— En effet, monsieur, vous avez tenu votre promesse.
— Pas encore tout à fait, citoyen premier consul.
— Comment cela? ne me l'avez-vous pas remise?
— Oui; mais j'ai promis, de rapporter une réponse.
— Et si je vous dis que je ne veux pas en faire?
— Vous aurez répondu, pas précisément comme j'eusse désiré que vous le fissiez; mais ce sera toujours une réponse.
Bonaparte demeura quelques instants pensif. Puis, sortant de sa rêverie par un mouvement d'épaules:
— Ils sont fous! dit-il.
— Qui cela, citoyen? demanda Morgan.
— Ceux qui m'écrivent de pareilles lettres; fous, archifous! Croient-ils donc que je suis de ceux qui prennent leurs exemples dans le passé, qui se modèlent sur d'autres hommes? Recommencer Monk! à quoi bon? Pour faire un Charles II! Ce n'est, ma foi, pas la peine. Quand on a derrière soi Toulon, le 13 vendémiaire, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, on est un autre homme que Monk, et l'on a le droit d'aspirer à autre chose qu'au duché d'Albemarle et au commandement des armées de terre et de mer de Sa Majesté Louis XVIII.
— Aussi, vous dit-on de faire vos conditions, citoyen premier consul.
Bonaparte tressaillit au son de cette voix comme s'il eût oublié que quelqu'un était là.
— Sans compter, reprit-il, que c'est une famille perdue, un rameau mort d'un tronc pourri; les Bourbons se sont tant mariés entre eux, que c'est une race abâtardie, qui a usé sa sève et toute sa vigueur dans Louis XIV. Vous connaissez l'histoire, monsieur? dit Bonaparte en se tournant vers le jeune homme.
— Oui, général, répondit celui-ci; du moins, comme un ci-devant peut la connaître.
— Eh bien, vous avez dû remarquer dans l'histoire, dans celle de France surtout, que chaque race a son point de départ, son point culminant et sa décadence. Voyez les Capétiens directs: partis de Hugues, ils arrivent à leur apogée avec Philippe-Auguste et Louis IX, et tombent avec Philippe V et Charles IV. Voyez les Valois: partis de Philippe VI, ils ont leur point culminant dans François Ier et tombent avec Charles IX et Henri III. Enfin, voyez les Bourbons: partis de Henri IV, ils ont leur point culminant dans Louis XIV et tombent avec Louis XV et Louis XVI; seulement, ils tombent plus bas que les autres: plus bas dans la débauche avec Louis XV, plus bas dans le malheur avec Louis XVI. Vous me parlez des Stuarts, et vous me montrez l'exemple de Monk. Voulez-vous me dire qui succède à Charles II? Jacques II; et à Jacques II? Guillaume d'Orange, un usurpateur. N'aurait-il pas mieux valu, je vous le demande, que Monk mît tout de suite la couronne sur sa tête? Eh bien, si j'étais assez fou pour rendre le trône à Louis XVIII, comme Charles II, il n'aurait pas d'enfants, comme Jacques II, son frère Charles X lui succéderait, et, comme Jacques II, il se ferait chasser par quelque Guillaume d'Orange. Oh! non, Dieu n'a pas mis la destinée d'un beau et grand pays qu'on appelle la France entre mes mains pour que je la rende à ceux qui l'ont jouée et qui l'ont perdue.
— Remarquez, général, que je ne vous demandais pas tout cela.
— Mais, moi, je vous le demande…
— Je crois que vous me faites l'honneur de me prendre pour la postérité.
Bonaparte tressaillit, se retourna, vit à qui il parlait, et se tut.
— Je n'avais besoin, continua Morgan avec une dignité qui étonna celui auquel il s'adressait, que d'un oui ou d'un non.
— Et pourquoi aviez-vous besoin de cela?
— Pour savoir si nous continuerions de vous faire la guerre comme à un ennemi, ou si nous tomberions à vos genoux comme devant un sauveur.
— La guerre! dit Bonaparte, la guerre! insensés ceux qui me la font; ne voient-ils pas que je suis l'élu de Dieu?
— Attila disait la même chose.
— Oui; mais il était l’élu de la destruction, et moi, je suis celui de l'ère nouvelle; l’herbe séchait où il avait passé: les moissons mûriront partout où j'aurai passé la charrue. La guerre! dites-moi ce que sont devenus ceux qui me l’ont faite Ils sont couchés dans les plaines du Piémont, de la Lombardie ou du Caire.
— Vous oubliez la Vendée. La Vendée est toujours debout.
— Debout, soit; mais ses chefs? mais Cathelineau, mais Lescure, mais La Rochejacquelein, mais d'Elbée, mais Bonchamp, mais Stofflet, mais Charrette?
— Vous ne parlez là que des hommes: les hommes ont été moissonnés, c'est vrai; mais le principe est debout, et tout autour de lui combattent aujourd'hui d'Autichamp, Suzannet, Grignon, Frotté, Châtillon, Cadoudal; les cadets ne valent peut- être pas les aînés; mais pourvu qu'ils meurent à leur tour, c'est tout ce que l'on peut exiger d'eux.
— Qu'ils prennent garde! si je décide une campagne de la Vendée, je n'y enverrai ni des Santerre ni des Rossignol!
— La Convention y a envoyé Kléber, et le Directoire Hoche!…
— Je n'enverrai pas, j'irai moi-même.
— Il ne peut rien leur arriver de pis que d'être tués, comme Lescure, ou fusillés, comme Charette.
— Il peut leur arriver que je leur fasse grâce.
— Caton nous a appris comment on échappait au pardon de César.
— Ah! faites attention: vous citez un républicain!
— Caton est un de ces hommes dont on peut suivre l'exemple, à quelque parti que l'on appartienne.
— Et si je vous disais que je tiens la Vendée dans ma main?…
— Vous?
— Et que, si je veux, dans trois mois elle sera pacifiée?
Le jeune homme secoua la tête.
— Vous ne me croyez pas?
— J'hésite à vous croire.
— Si je vous affirme que ce que je dis est vrai; si je vous le prouve en vous disant par quel moyen, ou plutôt par quels hommes, j'y arriverai?
— Si un homme comme le général Bonaparte m'affirme une chose, je la croirai, et si cette chose qu'il m'affirme est la pacification de la Vendée, je lui dirai à mon tour: Prenez garde! mieux vaut pour vous la Vendée combattant que la Vendée conspirant: la Vendée combattant, c'est l'épée; la Vendée conspirant c'est le poignard.
— Oh! je le connais, votre poignard, dit Bonaparte; le voilà!
Et il alla prendre dans un tiroir le poignard qu'il avait tiré des mains de Roland et le posa sur une table, à la portée de la main de Morgan.
— Mais, ajouta-t-il, il y a loin de la poitrine de Bonaparte au poignard d'un assassin; essayez plutôt.
Et il s'avança sur le jeune homme en fixant sur lui son regard de flamme.
— Je ne suis pas venu ici pour vous assassiner, dit froidement le jeune homme; plus tard, si je crois votre mort indispensable au triomphe de la cause, je ferai de mon mieux, et, si alors je vous manque, ce n'est point parce que vous serez Marius et que je serai le Cimbre… Vous n'avez pas autre chose à me dire, citoyen premier consul? continua le jeune homme en s'inclinant.
— Si fait; dites à Cadoudal que, lorsqu'il voudra se battre contre l'ennemi au lieu de se battre contre des Français, j'ai dans mon bureau son brevet de colonel tout signé.
— Cadoudal commande, non pas à un régiment, mais à une armée; vous n'avez pas voulu déchoir en devenant, de Bonaparte, Monk; pourquoi voulez-vous qu'il devienne, de général, colonel?… Vous n'avez pas autre chose à me dire, citoyen premier consul?
— Si fait; avez-vous un moyen de faire passer ma réponse au comte de Provence?
— Vous voulez dire au roi Louis XVIII?
— Ne chicanons pas sur les mots; à celui qui m'a écrit.
— Son envoyé est au camp des Aubiers.
— Eh bien! je change d'avis, je lui réponds; ces Bourbons sont si aveugles, que celui-là interpréterait mal mon silence.
Et Bonaparte, s'asseyant à son bureau, écrivit la lettre suivante avec une application indiquant qu'il tenait à ce qu'elle fût lisible.
«J'ai reçu, monsieur, votre lettre; je vous remercie de la bonne opinion que vous y exprimez sur moi. Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres; sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France, l’histoire vous en tiendra compte. Je ne suis point insensible aux malheurs de votre famille, et j'apprendrai avec plaisir que vous êtes environné de tout ce qui peut contribuer à la tranquillité de votre retraite.
«BONAPARTE.»
Et, pliant et cachetant la lettre, il écrivit l'adresse: _À monsieur le comte de Provence, _la remit à Morgan, puis appela Roland, comme s'il pensait bien que celui-ci n'était pas loin.
— Général?… demanda le jeune officier, paraissant en effet au même instant.
— Reconduisez monsieur jusque dans la rue, dit Bonaparte; jusque- là, vous répondez de lui.
Roland s'inclina en signe d'obéissance, laissa passer le jeune homme, qui se retira sans prononcer une parole, et sortit derrière lui.
Mais, avant de sortir, Morgan jeta un dernier regard sur Bonaparte.
Celui-ci était debout, immobile, muet et les bras croisés, l'oeil fixé sur ce poignard, qui préoccupait sa pensée plus qu'il ne voulait se l'avouer à lui-même.
En traversant la chambre de Roland, le chef des compagnons de Jéhu reprit son manteau et ses pistolets.
Tandis qu'il les passait à sa ceinture:
— Il paraît, lui dit Roland, que le citoyen premier consul vous a montré le poignard que je lui ai donné.
— Oui, monsieur, répondit Morgan.
— Et vous l’avez reconnu?
— Pas celui-là particulièrement… tous nos poignards se ressemblent.
— Eh bien! fit Roland, je vais vous dire d'où il vient.
— Ah!… Et d'où vient-il?
— De la poitrine d'un de mes amis, où vos compagnons, et peut- être vous-même l’aviez enfoncé.
— C'est possible, répondit insoucieusement le jeune homme; mais votre ami se sera exposé à ce châtiment.
— Mon ami a voulu voir ce qui ce passait la nuit dans la chartreuse de Seillon.
— Il a eu tort.
— Mais, moi, j'avais eu le même tort la veille, pourquoi ne m'est-il rien arrivé?
— Parce que sans doute quelque talisman vous sauvegardait.
— Monsieur, je vous dirai une chose: c'est que je suis un homme de droit chemin et de grand jour; il en résulte que j'ai horreur du mystérieux.
— Heureux ceux qui peuvent marcher au grand jour et suivre le grand chemin, monsieur de Montrevel.
— C'est pour cela que je vais vous dire le serment que j'ai fait, monsieur Morgan. En tirant le poignard que vous avez vu de la poitrine de mon ami, le plus délicatement possible, pour ne pas en tirer son âme en même temps, j'ai fait serment que ce serait désormais entre ses assassins et moi une guerre à mort, et c'est en grande partie pour vous dire cela à vous-même que je vous ai donné la parole qui vous sauvegardait.
— C'est un serment que j'espère vous voir oublier, monsieur de Montrevel.
— C'est un serment que je tiendrai dans toutes les occasions, monsieur Morgan, et vous serez bien aimable de m'en fournir une le plus tôt possible.
— De quelle façon, monsieur?
— Eh bien! mais, par exemple, en acceptant avec moi une rencontre soit au bois de Boulogne, soit au bois de Vincennes; nous n'avons pas besoin de dire, bien entendu, que nous nous battons parce que vous ou vos amis avez donné un coup de poignard à lord Tanlay. Non, nous dirons ce que vous voudrez, que c'est à propos, par exemple… (Roland chercha) de l’éclipse de lune qui doit avoir lieu le 12 du mois prochain. Le prétexte vous va-t-il?
— Le prétexte m'irait, monsieur, répondit Morgan avec un accent de mélancolie dont on l’eût cru incapable, si le duel lui-même me pouvait aller. Vous avez fait un serment, et vous le tiendrez, dites-vous? Eh bien! tout initié en fait un aussi en entrant dans la compagnie de Jéhu: c'est de n'exposer dans aucune querelle particulière une vie qui appartient à sa cause, et non plus à lui.
— Oui; si bien que vous assassinez, mais ne vous battez pas.
— Vous vous trompez, nous nous battons quelquefois.
— Soyez assez bon pour m'indiquer une occasion d'étudier ce phénomène.
— C'est bien simple: tâchez, monsieur de Montrevel, de vous trouver, avec cinq ou six hommes résolus comme vous, dans quelque diligence portant l'argent du gouvernement; défendez ce que nous attaquerons, et l’occasion que vous cherchez sera venue; mais, croyez-moi, faites mieux que cela: ne vous trouvez pas sur notre chemin.
— C'est une menace, monsieur? dit le jeune homme en relevant la tête.
— Non, monsieur, fit Morgan d'une voix douce, presque suppliante, c'est une prière.
— M'est-elle particulièrement adressée, ou la feriez-vous à un autre?
— Je la fais à vous particulièrement.
Et le chef des compagnons de Jéhu appuya sur ce dernier mot.
— Ah! ah! fit le jeune homme, j'ai donc le bonheur de vous intéresser?
— Comme un frère, répondit Morgan, toujours de sa même voix douce et caressante.
— Allons, dit Roland, décidément c'est une gageure.
En ce moment, Bourrienne entra.
— Roland, dit-il, le premier consul vous demande.
— Le temps de reconduire monsieur jusqu'à la porte de la rue, et je suis à lui.
— Hâtez-vous; vous savez qu'il n'aime point à attendre.
— Voulez-vous me suivre, monsieur? dit Roland à son mystérieux compagnon.
— Il y a longtemps que je suis à vos ordres, monsieur.
— Venez, alors.
Et Roland, reprenant le même chemin par lequel il avait amené Morgan, le reconduisit, non pas jusqu'à la porte donnant dans le jardin — le jardin était fermé — mais jusqu'à celle de la rue.
Arrivé là:
— Monsieur, dit-il à Morgan, je vous ai donné ma parole, je l'ai tenue fidèlement; mais, pour qu'il n'y ait point de malentendu entre nous, dites-moi bien que cette parole était pour une fois et pour aujourd'hui seulement.
— C'est comme cela que je l'ai entendu, monsieur.
— Ainsi, cette parole, vous me la rendez?
— Je voudrais la garder, monsieur; mais je reconnais que vous êtes libre de me la reprendre.
— C'est tout ce que je désirais. Au revoir, monsieur Morgan.
— Permettez-moi de ne pas faire le même souhait, monsieur de Montrevel.
Les deux jeunes gens se saluèrent avec une courtoisie parfaite, Roland rentrant au Luxembourg, et Morgan prenant, en suivant la ligne d'ombre projetée par la muraille, une des petites rues qui conduisent à la place Saint-Sulpice.
C'est celui-ci que nous allons suivre.
XXVI — LE BAL DES VICTIMES
Au bout de cent pas à peine, Morgan ôta son masque; au milieu des rues de Paris, il courait bien autrement risque d'être remarqué avec un masque que remarqué sans masque.
Arrivé rue Taranne, il frappa à la porte d'un petit hôtel garni qui faisait le coin de cette rue et de la rue du Dragon, entra, prit sur un meuble un chandelier, à un clou la clef du numéro 42, et monta sans éveiller d'autre sensation que celle d'un locataire bien connu qui rentre après être sorti.
Dix heures sonnaient à la pendule au moment même où il refermait sur lui la porte de sa chambre.
Il écouta attentivement les heures, la lumière de la bougie ne se projetant pas jusqu'à la cheminée; puis, ayant compté dix coups:
— Bon! se dit-il à lui-même, je n'arriverai pas trop tard.
Malgré cette probabilité, Morgan parut décidé à ne point perdre de temps; il passa un papier flamboyant sous un grand foyer préparé dans la cheminée, et qui s'enflamma aussitôt, alluma quatre bougies, c'est-à-dire tout ce qu'il y en avait dans la chambre, en disposa deux sur la cheminée, deux sur la commode en face, ouvrit un tiroir de la commode, et étendit sur le lit un costume complet d'incroyable du dernier goût.
Ce costume se composait d'un habit court et carré par devant, long par derrière, d'une couleur tendre, flottant entre le vert d'eau et le gris-perle, d'un gilet de panne chamois à dix-huit boutons de nacre, d'une immense cravate blanche de la plus fine batiste, d'un pantalon collant de casimir blanc, avec un flot de rubans à l’endroit où il se boutonnait, c'est-à-dire au-dessous du mollet; enfin des bas de soie gris-perle, rayés transversalement du même vert que l’habit, et de fins escarpins à boucles de diamants.
Le lorgnon de rigueur n'était pas oublié.
Quant au chapeau, c'était le même que celui dont Carle Vernet a coiffé son élégant du Directoire.
Ces objets préparés, Morgan parut attendre avec impatience.
Au bout de cinq minutes, il sonna; un garçon parut.
— Le perruquier, demanda Morgan, n'est-il point venu?
À cette époque, les perruquiers n'étaient pas encore des coiffeurs.
— Si fait, citoyen, répondit le garçon, il est venu; mais vous n'étiez pas encore rentré, et il a dit qu'il allait revenir. Du reste, comme vous sonniez, on frappait à la porte; c'était probablement…
— Voilà! voilà! dit une voix dans l’escalier.
— Ah! bravo! fit Morgan; arrivez, maître Cadenette! il s'agit de faire de moi quelque chose comme Adonis.
— Ce ne sera pas difficile, monsieur le baron, dit le perruquier.
— Eh bien, eh bien, vous voulez donc absolument me compromettre, citoyen Cadenette?
— Monsieur le baron, je vous en supplie, appelez-moi Cadenette tout court, cela m'honorera, car ce sera une preuve de familiarité; mais ne m'appelez pas citoyen: fi! c'est une dénomination révolutionnaire; et, au plus fort de la Terreur, j'ai toujours appelé mon épouse _madame _cadenette. Maintenant, excusez-moi de ne pas vous avoir attendu; mais il y a ce soir grand bal rue du Bac, bal des victimes (le perruquier appuya sur ce mot); j'aurais cru que monsieur le baron devait en être.
— Ah çà! fit Morgan en riant, vous êtes donc toujours royaliste, Cadenette?
Le perruquier mit tragiquement la main sur son coeur.
— Monsieur le baron, dit-il, c'est non seulement une affaire de conscience, mais aussi une affaire d'état.
— De conscience! je comprends, maître Cadenette, mais d'état! que diable l'honorable corporation des perruquiers a-t-elle à faire à la politique?
— Comment! monsieur le baron, dit Cadenette tout en s'apprêtant à coiffer son client, vous demandez cela? vous, un aristocrate!
— Chut, Cadenette!
— Monsieur le baron, entre ci-devant, on peut se dire ces choses- là.
— Alors vous êtes un ci-devant?
— Tout ce qu'il y a de plus ci-devant. Quelle coiffure monsieur le baron désire-t-il?
— Les oreilles de chien, et les cheveux retroussés par derrière.
— Avec un oeil de poudre?
— Deux yeux si vous voulez, Cadenette.
— Ah! monsieur, quand on pense que, pendant cinq ans, on n'a trouvé que chez moi de la poudre à la maréchale! monsieur le baron, pour une boîte de poudre, on était guillotiné.
— J'ai connu des gens qui l’ont été pour moins que cela, Cadenette. Mais expliquez-moi comment vous vous trouvez être un ci-devant; j'aime à me rendre compte de tout.
— C'est bien simple, monsieur le baron. Vous admettez, n'est-ce pas, que, parmi les corporations, il y en avait de plus ou moins aristocrates?
— Sans doute, selon qu'elles se rapprochaient des hautes classes de la société.
— C'est cela, monsieur le baron. Eh bien, les hautes classes de la société, nous les tenions par les cheveux; moi, tel que vous me voyez, j'ai coiffé un soir madame de Polignac; mon père a coiffé madame du Barry, mon grand-père madame de Pompadour; nous avions nos privilèges, monsieur: nous portions l'épée. Il est vrai que, pour éviter les accidents qui pouvaient arriver entre têtes chaudes comme les nôtres, la plupart du temps nos épées étaient en bois; mais tout au moins, si ce n'était pas la chose, c'était le simulacre. Oui, monsieur le baron, continua Cadenette avec un soupir, ce temps-là, c'était le beau temps, non seulement des perruquiers, mais aussi de la France. Nous étions de tous les secrets, de toutes les intrigues, on ne se cachait pas de nous: et il n'y a pas d'exemple, monsieur le baron, qu'un secret ait été trahi par un perruquier. Voyez notre pauvre reine, à qui a-t-elle confié ses diamants? au grand, à l’illustre Léonard, au prince de la coiffure. Eh bien, monsieur le baron, deux hommes ont suffi pour renverser l'échafaudage d'une puissance qui reposait sur les perruques de Louis XIV, sur les poufs de la Régence, sur les crêpes de Louis XV et sur les galeries de Marie-Antoinette.
— Et ces deux hommes, ces deux niveleurs, ces deux révolutionnaires, quels sont-ils, Cadenette? que je les voue, autant qu'il sera en mon pouvoir, à l’exécration publique.
— M. Rousseau et le citoyen Talma. M. Rousseau, qui a dit cette absurdité: «Revenez à la nature» et le citoyen Talma, qui a inventé les coiffures à la Titus.
— C'est vrai, Cadenette, c'est vrai.
— Enfin, avec le Directoire, on a eu un instant d'espérance. M. Barras n'a jamais abandonné la poudre, et le citoyen Moulin a conservé la queue; mais, vous comprenez, le 18 brumaire a tout anéanti: le moyen de faire friser les cheveux de M. Bonaparte!… Ah! tenez, continua Cadenette en faisant bouffer les oreilles de chien de sa pratique, à la bonne heure, voilà de véritables cheveux d'aristocrate, doux et fins comme de la soie, et qui tiennent le fer, que c'est à croire que vous portez perruque. Regardez-vous, monsieur le baron; vous vouliez être beau comme Adonis… Ah! si Vénus vous avait vu, ce n'est point d'Adonis que Mars eût été jaloux.
Et Cadenette, arrivé, au bout de son travail, et satisfait de son oeuvre, présenta un miroir à main à Morgan, qui se regarda avec complaisance.
— Allons, allons! dit-il au perruquier, décidément, mon cher, vous êtes un artiste! Retenez bien cette coiffure-là: si jamais on me coupe le cou, comme il y aura probablement des femmes à mon exécution, c'est cette coiffure-là que je me choisis.
— Monsieur le baron veut qu'on le regrette, dit sérieusement le perruquier.
— Oui, et, en attendant, mon cher Cadenette, voici un écu pour la peine que vous avez prise. Ayez la bonté de dire en descendant que l'on m'appelle une voiture.
Cadenette poussa un soupir.
— Monsieur le baron, dit-il, il y a une époque où je vous eusse répondu: Montrez-vous à la cour avec cette coiffure, et je serai payé; mais il n'y a plus de cour, monsieur le baron, et il faut vivre… Vous aurez votre voiture.
Sur quoi, Cadenette poussa un second soupir, mit l'écu de Morgan dans sa poche, fit le salut révérencieux des perruquiers et des maîtres de danse, et laissa le jeune homme parachever sa toilette.
Une fois la coiffure achevée, ce devait être chose bientôt faite; la cravate, seule, prit un peu de temps à cause des brouillards qu'elle nécessitait, mais Morgan se tira de cette tâche difficile en homme expérimenté, et, à onze heures sonnantes, il était prêt à monter en voiture.
Cadenette n'avait point oublié la commission: un fiacre attendait à la porte.
Morgan y sauta en criant:
— Rue du Bac, n° 60.
Le fiacre prit la rue de Grenelle, remonta la rue du Bac et s'arrêta au n° 60.
— Voilà votre course payée double, mon ami, dit Morgan, mais à la condition que vous ne stationnerez pas à la porte.
Le fiacre reçut trois francs et disparut au coin de la rue de Varennes.
Morgan jeta les yeux sur la façade de la maison; c'était à croire qu'il s'était trompé de porte, tant cette façade était sombre et silencieuse.
Cependant Morgan n'hésita point, il frappa d'une certaine façon.
La porte s'ouvrit.
Au fond de la cour s'étendait un grand bâtiment ardemment éclairé.
Le jeune homme se dirigea vers le bâtiment; à mesure qu'il approchait, le son des instruments venait à lui.
Il monta un étage et se trouva dans le vestiaire.
Il tendit son manteau au contrôleur chargé de veiller sur les pardessus.
— Voici un numéro, lui dit le contrôleur; quant aux armes, déposez-les dans la galerie, de manière que vous puissiez les reconnaître.
Morgan mit le numéro dans la poche de son pantalon, et entra dans une grande galerie transformée en arsenal.
Il y avait là une véritable collection d'armes de toutes les espèces: pistolets, tromblons, carabines, épées, poignards. Comme le bal pouvait être tout à coup interrompu par une descente de la police, il fallait qu'à la seconde chaque danseur pût se transformer en combattant.
Débarrassé de ses armes, Morgan entra dans la salle du bal.
Nous doutons que la plume puisse donner à nos lecteurs une idée de l’aspect qu'offrait ce bal.
En général, comme l'indiquait son nom, bal des victimes, on n'était admis à ce bal qu'en vertu des droits étranges que vous y avaient donnés vos parents envoyés sur l'échafaud par la Convention ou la commune de Paris, mitraillés par Collot- d'Herbois, ou noyés par Carrier; mais comme, à tout prendre, c'étaient les guillotinés qui, pendant les trois années de terreur que l'on venait de traverser, l'avaient emporté en nombre sur les autres victimes, les costumes qui formaient la majorité étaient les costumes des victimes de l’échafaud.
Ainsi, la plus grande partie des jeunes filles, dont les mères et les soeurs aînées étaient tombées sous la main du bourreau, portaient elles-mêmes le costume que leur mère et leur soeur avaient revêtu pour la suprême et lugubre cérémonie, c'est-à-dire la robe blanche, le châle rouge et les cheveux coupés à fleur de cou.
Quelques-unes, pour ajouter à ce costume, déjà si caractéristique, un détail plus significatif encore, quelques-unes avaient noué autour de leur cou un fil de soie rouge, mince comme le tranchant d'un rasoir, lequel, comme chez la Marguerite de Faust au sabbat, indiquait le passage du fer entre les mastoïdes et les clavicules.
Quant aux hommes qui se trouvaient dans le même cas, ils avaient le collet de leur habit rabattu en arrière, celui de leur chemise flottant, le cou nu et les cheveux coupés.
Mais beaucoup avaient d'autres droits, pour entrer dans ce bal, que d'avoir eu des victimes dans leurs familles: beaucoup avaient fait eux-mêmes des victimes.
Ceux-là cumulaient.
Il y avait là des hommes de quarante à quarante-cinq ans, qui avaient été élevés dans les boudoirs des belles courtisanes du XVIIe siècle, qui avaient connu madame du Barry dans les mansardes de Versailles, la Sophie Arnoult chez M. de Lauraguais, la Duthé chez le comte d'Artois, qui avaient emprunté à la politesse du vice le vernis dont ils recouvraient leur férocité. Ils étaient encore jeunes et beaux; ils entraient dans un salon secouant leurs chevelures odorantes et leurs mouchoirs parfumés, et ce n'était point une précaution inutile, car, s'ils n'eussent senti l’ambre ou la verveine, ils eussent senti le sang.
Il y avait là des hommes de vingt-cinq à trente ans, mis avec une élégance infinie, qui faisaient partie de l’Association des Vengeurs, qui semblaient saisis de la monomanie de l'assassinat, de la folie de l'égorgement; qui avaient la frénésie du sang, et que le sang ne désaltérait pas; qui, lorsque l’ordre leur était venu de tuer, tuaient celui qui leur était désigné, ami ou ennemi; qui portaient la conscience du commerce dans la comptabilité du meurtre; qui recevaient la traite sanglante qui leur demandait la tête de tel ou tel jacobin, et qui la payaient à vue.
Il y avait là des jeunes gens de dix-huit à vingt ans, des enfants presque, mais des enfants nourris comme Achille, de la moelle des bêtes féroces, comme Pyrrhus de la chair des ours; c'étaient des élèves bandits de Schiller, des apprentis francs-juges de la sainte Vehme; c'était cette génération étrange qui arrive après les grandes convulsions politiques, comme vinrent les Titans après le chaos, les hydres après le déluge, comme viennent enfin les vautours et les corbeaux après le carnage.
C'était un spectre de bronze, impassible, implacable, inflexible qu'on appelle le talion.
Et ce spectre se mêlait aux vivants; il entrait dans les salons dorés, il faisait un signe du regard, un geste de la main, un mouvement de la tête, et on le suivait.
On faisait, dit l’auteur auquel nous empruntons ces détails si inconnus et cependant si véridiques, on faisait Charlemagne à la bouillotte pour une partie d'extermination.
La Terreur avait affecté un grand cynisme dans ses vêtements, une austérité lacédémonienne dans ses repas, le plus profond mépris enfin d'un peuple sauvage pour tous les arts et pour tous les spectacles.
La réaction thermidorienne, au contraire, était élégante, parée et opulente; elle épuisait tous les luxes et toutes les voluptés, comme sous la royauté de Louis XV; seulement, elle ajouta le luxe de la vengeance, la volupté du sang.
Fréron donna son nom à toute cette jeunesse que l’on appela la jeunesse de Fréron ou jeunesse dorée.
Pourquoi Fréron, plutôt qu'un autre, eut-il cet étrange et fatal honneur?
Je ne me chargerai pas de vous le dire: mes recherches — et ceux qui me connaissent me rendront cette justice que, quand je veux arriver à un but, les recherches ne me coûtent pas — mes recherches ne m'ont rien appris là-dessus.
Ce fut un caprice de la mode; la mode est la seule déesse plus capricieuse encore que la fortune.
À peine nos lecteurs savent-ils aujourd'hui ce que c'était que Fréron, et celui qui fut le patron de Voltaire est plus connu que celui qui fut le patron de ces élégants assassins.
L'un était le fils de l'autre. Louis Stanislas était le fils d'Élie-Catherine; le père était mort de colère de voir son journal supprimé par le garde des sceaux, Miromesnil.
L'autre, irrité par les injustices dont son père avait été victime, avait d'abord embrassé avec ardeur les principes révolutionnaires, et, à la place de _l'Année littéraire, _morte et étranglée en 1775, il avait, en 1789, créé _l'Orateur du peuple. _Envoyé dans le Midi, comme agent extraordinaire, Marseille et Toulon gardent encore aujourd'hui le souvenir de ses cruautés.
Mais tout fut oublié quand, au 9 thermidor, il se prononça contre Robespierre, et aida à précipiter de l'autel de l'Être suprême le colosse qui, d'apôtre, s'était fait dieu. Fréron, répudié par la Montagne, qui l’abandonna aux lourdes mâchoires de Moïse Bayle; Fréron, repoussé avec dédain par la Gironde, qui le livra aux imprécations d'Isnard; Fréron, comme le disait le terrible et pittoresque orateur du Var, Fréron tout nu et tout couvert de la lèpre du crime, fut recueilli, caressé, choyé par les thermidoriens; puis, du camp de ceux-ci, il passa dans le camp des royalistes, et, sans aucune raison d'obtenir ce fatal honneur, se trouva tout à coup à la tête d'un parti puissant de jeunesse, d'énergie et de vengeance, placé entre les passions du temps, qui menaient à tout, et l'impuissance des lois, qui souffraient tout.
Ce fut au milieu de cette jeunesse dorée, de cette jeunesse de Fréron, grasseyant, zézayant, donnant sa parole d'honneur à tout propos, que Morgan se fraya un passage.
Toute cette jeunesse, il faut le dire, malgré le costume dont elle était revêtue, malgré les souvenirs que rappelaient ces costumes, toute cette jeunesse était d'une gaieté folle.
C'est incompréhensible, mais c'était ainsi.
Expliquez si vous pouvez cette danse macabre qui, au commencement du XVe siècle, avec la furie d'un galop moderne conduit par Musard, déroulant ses anneaux dans le cimetière même des Innocents, laissa choir au milieu des tombes cinquante mille de ses funèbres danseurs.
Morgan cherchait évidemment quelqu'un.
Un jeune élégant qui plongeait, dans une bonbonnière de vermeil que lui tendait une charmante victime, un doigt rouge de sang, seule partie de sa main délicate qui eût été soustraite à la pâte d'amande, voulait l'arrêter pour lui donner des détails sur l'expédition dont il avait rapporté ce sanglant trophée; mais Morgan lui sourit, pressa celle de ses deux mains qui était gantée, et se contenta de lui répondre:
— Je cherche quelqu'un.
— Affaire pressée?
— Compagnie de Jéhu.
Le jeune homme au doigt sanglant le laissa passer.
Une adorable furie, comme eût dit Corneille, qui avait ses cheveux retenus par un poignard à la lame plus pointue que celle d'une aiguille, lui barra le passage en lui disant:
— Morgan, vous êtes le plus beau, le plus brave et le plus digne d'être aimé de tous ceux qui sont ici. Qu'avez-vous à répondre à la femme qui vous dit cela?
— J'ai à lui répondre que j'aime, dit Morgan, et que mon coeur est trop étroit pour une haine et deux amours.
Et il continua sa recherche.
Deux jeunes gens qui discutaient, l'un disant: «C'est un Anglais» l'autre disant: «C'est un Allemand» arrêtèrent Morgan:
— Ah! pardieu! dit l'un, voilà l'homme qui peut nous tirer d'embarras.
— Non, répondit Morgan en essayant de rompre la barrière qu'ils lui opposaient, car je suis pressé.
— Il n'y a qu'un mot à répondre, dit l'autre. Nous venons de parier, Saint-Amand et moi, que l'homme jugé et exécuté dans la chartreuse de Seillon était selon lui un Allemand, selon moi un Anglais.
— Je ne sais, répondit Morgan; je n'y étais pas. Adressez-vous à Hector; c'est lui qui présidait ce soir-là.
— Dis-nous alors où est Hector?
— Dites-moi plutôt où est Tiffauges; je le cherche.
— Là-bas, au fond, dit le jeune homme en indiquant un point de la salle où la contredanse bondissait plus joyeuse et plus animée. Tu le reconnaîtras à son gilet; son pantalon, non plus, n'est point à dédaigner, et je m'en ferai faire un pareil avec la peau du premier mathévon à qui j'aurai affaire.
Morgan ne prit point le temps de demander ce que le gilet de Tiffauges avait de remarquable, et par quelle coupe bizarre ou quelle étoffe précieuse son pantalon avait pu obtenir l'approbation d'un homme aussi expert en pareille matière que l'était celui qui lui adressait la parole. Il alla droit au point indiqué par le jeune homme, et vit celui qu'il cherchait dansant un pas d'été qui semblait, par son habileté et son tricotage, qu'on me pardonne ce terme technique, sorti des salons de Vestris lui-même.
Morgan fit un signe au danseur.
Tiffauges s'arrêta à l’instant même, salua sa danseuse, la reconduisit à sa place, s'excusa sur l'urgence de l’affaire qui l’appelait, et vint prendre le bras de Morgan.
— L'avez-vous vu? demanda Tiffauges à Morgan.
— Je le quitte, répondit celui-ci.
— Et vous lui avez remis la lettre du roi?
— À lui-même.
— L'a-t-il lue?
— À l'instant.
— Et il a fait une réponse?
— Il en a fait deux, une verbale et une écrite; la seconde dispense de la première.
— Et vous l’avez?
— La voici.
— Et savez-vous le contenu?
— C'est un refus.
— Positif?
— Tout ce qu'il y a de plus positif.
— Sait-il que, du moment où il nous ôte tout espoir, nous le traitons en ennemi?
— Je le lui ai dit.
— Et il a répondu?
— Il n'a pas répondu, il a haussé les épaules.
— Quelle intention lui croyez-vous donc?
— Ce n'est pas difficile à deviner.
— Aurait-il l'idée de garder le pouvoir pour lui?
— Cela m'en a bien l'air.
— Le pouvoir, mais pas le trône!
— Pourquoi pas le trône?
— Il n'oserait se faire roi.
— Oh! je ne puis pas vous répondre si c'est précisément roi qu'il se fera; mais je vous réponds qu'il se fera quelque chose.
— Mais, enfin, c'est un soldat de fortune.
— Mon cher, mieux vaut en ce moment être le fils de ses oeuvres que le petit-fils d'un roi.
Le jeune homme resta pensif.
— Je rapporterai tout cela à Cadoudal, fit-il.
— Et ajoutez que le premier consul a dit ces propres paroles: «Je tiens la Vendée dans ma main, et, si je veux, dans trois mois, il ne s'y brûlera plus une amorce.»
— C'est bon à savoir.
— Vous le savez; que Cadoudal le sache, et faites-en votre profit.
En ce moment, la musique cessa tout à coup; le bourdonnement des danseurs s'éteignit; il se fit un grand silence, et, au milieu de ce silence, quatre noms furent prononcés par une voix sonore et accentuée.
Ces quatre noms étaient ceux de Morgan, de Montbar, d'Adler et de d'Assas.
— Pardon, dit Morgan à Tiffauges, il se prépare probablement quelque expédition dont je suis; force m'est donc, à mon grand regret, de vous dire adieu: seulement, avant de vous quitter, laissez-moi regarder de plus près votre gilet et votre pantalon, dont on m'a parlé; c'est une curiosité d'amateur, j'espère que vous l’excuserez.
— Comment donc! fit le jeune Vendéen, bien volontiers.
XXVII — LA PEAU DES OURS
Et, avec une rapidité et une complaisance qui faisaient honneur à sa courtoisie, il s'approcha des candélabres qui brûlaient sur la cheminée.
Le gilet et le pantalon paraissaient être de la même étoffe; mais quelle était cette étoffe? c'était là que le connaisseur le plus expérimenté se fût trouvé dans l'embarras.
Le pantalon était un pantalon collant ordinaire, de couleur tendre, flottant entre le chamois et la couleur de chair; il n'offrait rien de remarquable que d'être sans couture aucune et de coller exactement sur la chair.
Le gilet avait, au contraire, deux signes caractéristiques qui appelaient plus particulièrement l'attention sur lui: il était troué de trois balles dont on avait laissé les trous béants, en les ravivant avec du carmin qui jouait le sang à s'y méprendre.
En outre, au côté gauche était peint le coeur sanglant qui servait de point de reconnaissance aux Vendéens.
Morgan examina les deux objets avec la plus grande attention, mais l'examen fut infructueux.
— Si je n'étais pas si pressé, dit-il, je voudrais en avoir le coeur net et ne m'en rapporter qu'à mes propres lumières; mais, vous avez entendu, il est probablement arrivé quelques nouvelles au comité; c'est de l'argent que vous pouvez annoncer à Cadoudal: seulement, il faut l'aller prendre. Je commande d'ordinaire ces sortes d'expéditions, et, si je tardais, un autre se présenterait à ma place. Dites-moi donc quel est le tissu dont vous êtes habillé?
— Mon cher Morgan, dit le Vendéen, vous avez peut-être entendu dire que mon frère avait été pris aux environs de Bressuire et fusillé par les bleus?
— Oui, je sais cela.
— Les bleus étaient en retraite; ils laissèrent le corps au coin d'une haie; nous les poursuivions l'épée dans les reins, de sorte que nous arrivâmes derrière eux. Je retrouvai le corps de mon frère encore chaud. Dans une de ses blessures était plantée une branche d'arbre avec cette étiquette: «Fusillé comme brigand, par moi, Claude Flageolet, caporal au 3e bataillon de Paris.» Je recueillis le corps de mon frère; je lui fis enlever la peau de la poitrine, cette peau qui, trouée de trois balles, devait éternellement crier vengeance devant mes yeux, et j'en fis faire mon gilet de bataille.
— Ah! ah! fit Morgan avec un certain étonnement dans lequel, pour la première fois, se mêlait quelque chose qui ressemblait à de la terreur; ah! ce gilet est fait avec la peau de votre frère? Et le pantalon?
— Oh! répondit le Vendéen, le pantalon, c'est autre chose: il est fait avec celle du citoyen Claude Flageolet, caporal au 3e bataillon de Paris.
En ce moment la même voix retentit, appelant pour la seconde fois, et dans le même ordre, les noms de Morgan, de Montbar, d'Adler et de d'Assas.
Morgan s'élança hors du cabinet.
Morgan traversa la salle de danse dans toute sa longueur et se dirigea vers un petit salon situé de l'autre côté du vestiaire.
Ses trois compagnons, Montbar, Adler et d'Assas l'y attendaient déjà.
Avec eux se trouvait un jeune homme portant le costume d'un courrier de cabinet à la livrée du gouvernement, c'est-à-dire l'habit vert et or.
Il avait les grosses bottes poudreuses, la casquette-visière et le sac de dépêches qui constituent le harnachement essentiel d'un courrier de cabinet.
Une carte de Cassini, sur laquelle on pouvait relever jusqu'aux moindres sinuosités de terrain, était étendue sur une table.
Avant de dire ce que faisait là ce courrier et dans quel but était étendue cette carte, jetons un coup d'oeil sur les trois nouveaux personnages dont les noms venaient de retentir dans la salle du bal, et qui sont destinés à jouer un rôle important dans la suite de cette histoire.
Le lecteur connaît déjà Morgan, l'Achille et le Pâris tout à la fois de cette étrange association. Morgan avec ses yeux bleus, ses cheveux noirs, sa taille haute et bien prise, sa tournure gracieuse, vive et svelte, son oeil qu'on n'avait jamais vu sans un regard animé; sa bouche aux lèvres fraîches et aux dents blanches, qu'on n'avait jamais vue sans un sourire; sa physionomie si remarquable, composée d'un mélange d'éléments qui semblaient étrangers les uns aux autres, et sur laquelle on retrouvait tout à la fois la force et la tendresse, la douceur et l'énergie, et tout cela mêlé à l'étourdissante expression d'une gaieté qui devenait effrayante parfois lorsqu'on songeait que cet homme côtoyait éternellement la mort, et la plus effrayante de toutes les morts, celle de l'échafaud.
Quant à d'Assas, c'était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, aux cheveux touffus et grisonnants, mais aux sourcils et aux moustaches d'un noir d'ébène; pour ses yeux, ils étaient de cette admirable nuance des yeux indiens tirant sur le marron. C'était un ancien capitaine de dragons, admirablement bâti pour la lutte physique et morale, dont les muscles indiquaient la force, et la physionomie l'entêtement. Au reste, d'une tournure noble, d'une grande élégance de manières, parfumé comme un petit-maître, et respirant par manie ou par manière de volupté, soit un flacon de sel anglais, soit une cassolette de vermeil contenant les parfums les plus subtils.
Montbar et Adler, dont on ne connaissait pas plus les véritables noms que l'on ne connaissait ceux de d'Assas et de Morgan, étaient généralement appelés dans la compagnie les _inséparables. _Figurez-vous Damon et Pythias, Euryale et Nisus, Oreste et Pylade à vingt-deux ans; l'un joyeux, loquace, bruyant; l'autre triste, silencieux, rêveur, partageant tout, dangers, argent, maîtresses; se complétant l'un par l'autre, atteignant à eux deux les limites de tous les extrêmes; chacun dans le péril s'oubliant lui-même pour veiller sur l'autre, comme les jeunes Spartiates du bataillon sacré, et vous aurez une idée de Montbar et d'Adler.
Il va sans dire que tous trois étaient compagnons de Jéhu.
Ils étaient convoqués, comme s'en était douté Morgan, pour affaire de la compagnie.
Morgan, en entrant, alla droit au faux courrier et lui serra la main.
— Ah! ce cher ami! dit celui-ci avec un mouvement de l'arrière- train indiquant qu'on ne fait pas impunément, si bon cavalier que l'on soit, une cinquantaine de lieues à franc étrier sur des bidets de poste; vous vous la passez douce, vous autres Parisiens, et, relativement à vous, Annibal à Capoue était sur des ronces et des épines! Je n'ai fait que jeter un coup d'oeil sur la salle de bal, en passant, comme doit faire un pauvre courrier de cabinet portant les dépêches du général Masséna au citoyen premier consul; mais vous avez là, il me semble, un choix de victimes parfaitement entendu; seulement, mes pauvres amis, il faut pour le moment dire adieu à tout cela; c'est désagréable, c'est malheureux, c'est désespérant, mais la maison de Jéhu avant tout.
— Mon cher Hastier, dit Morgan.
— Holà! dit Hastier, pas de noms propres, s'il vous plaît, messieurs. La famille Hastier est une honnête famille de Lyon faisant négoce, comme on dit, place des Terreaux, de père en fils, et qui serait fort humiliée d'apprendre que son héritier s'est fait courrier de cabinet, et court les grands chemins avec la besace nationale sur le dos. Lecoq, tant que vous voudrez, mais Hastier point; je ne connais pas Hastier. Et vous, messieurs, continua le jeune homme s'adressant à Montbar, à Adler et à d'Assas, le connaissez-vous?
— Non, répondirent les trois jeunes gens, et nous demandons pardon pour Morgan, qui a fait erreur.
— Mon cher Lecoq, fit Morgan.
— À la bonne heure, interrompit Hastier, je réponds à ce nom-là. Eh bien, voyons, que voulais-tu me dire?
— Je voulais te dire que, si tu n'étais pas l'antipode du dieu Harpocrate, que les Égyptiens représentaient un doigt sur la bouche, au lieu de te jeter dans une foule de divagations plus ou moins fleuries, nous saurions déjà pourquoi ce costume et pourquoi cette carte.
— Eh! pardieu! si tu ne le sais pas encore, reprit le jeune homme, c'est ta faute et non la mienne. S'il n'avait point fallu t'appeler deux fois, perdu que tu étais probablement avec quelque belle Euménide, demandant à un beau jeune homme vivant vengeance pour de vieux parents morts, tu serais aussi avancé que ces messieurs, et je ne serais pas obligé de bisser ma cavatine. Voici ce que c'est: il s'agit tout simplement d'un reste du trésor des ours de Berne, que, par ordre du général Masséna, le général Lecourbe a expédié au citoyen premier consul. Une misère, cent mille francs, qu'on n'ose faire passer par le Jura à cause des partisans de M. Teysonnet, qui seraient, à ce que l'on prétend, gens à s'en emparer, et que l'on expédie par Genève, Bourg, Mâcon, Dijon et Troyes; route bien autrement sûre, comme on s'en apercevra au passage.
— Très bien!
— Nous avons été avisés de la nouvelle par Renard, qui est parti de_ _Gex à franc étrier, et qui l’a transmise à l’Hirondelle, pour le moment en station à Châlons-sur-Saône, lequel ou laquelle l’a transmise à Auxerre, à moi, Lecoq, lequel vient de faire quarante- cinq lieues pour vous la transmettre à son tour. Quant aux détails secondaires, les voici. Le trésor est parti de Berne octodi dernier, 28 nivôse an VIII de la République triple et divisible. Il doit arriver aujourd'hui duodi à Genève; il en partira, demain tridi avec la diligence de Genève à Bourg; de sorte qu'en partant cette nuit même, après-demain quintidi, vous pouvez, mes chers fils d'Israël, rencontrer le trésor de MM. les ours entre Dijon et Troyes, vers Bar-sur-Seine ou Châtillon. Qu'en dites-vous?
— Pardieu! fit Morgan, ce que nous en disons, il me semble qu'il n'y a pas de discussions là-dessus; nous disons que jamais nous ne nous serions permis de toucher à l'argent de messeigneurs les ours de Berne tant qu'il ne serait pas sorti des coffres de Leurs Seigneuries; mais que, du moment où il a changé de destination une première fois, je ne vois aucun inconvénient à ce qu'il en change une seconde. Seulement comment allons-nous partir?
— N'avez-vous donc pas la chaise de poste?
— Si fait, elle est ici, sous la remise.
— N'avez-vous pas des chevaux pour vous conduire jusqu'à la prochaine poste?
— Ils sont à l'écurie.
— N'avez-vous pas chacun votre passeport?
— Nous en avons chacun quatre.
— Eh bien?
— Eh bien, nous ne pouvons pas arrêter la diligence en chaise de poste; nous ne nous gênons guère, mais nous ne prenons pas encore nos aises à ce point-là.
— Bon! pourquoi pas? dit Montbar; ce serait original. Je ne vois pas pourquoi, puisqu'on prend un bâtiment à l'abordage avec une barque, on ne prendrait pas aussi une diligence à l'abordage avec une chaise de poste; cela nous manque comme fantaisie; en essayons-nous, Adler?
— Je ne demanderais pas mieux, répondit celui-ci; mais le postillon, qu'en feras-tu?
— C'est juste, répondit Montbar.
— Le cas est prévu, mes enfants, dit le courrier; on a expédié une estafette à Troyes: vous laisserez votre chaise de poste chez Delbauce; vous y trouverez quatre chevaux tout sellés qui regorgeront d'avoine; vous calculerez votre temps, et, après- demain, ou plutôt demain, car minuit est sonné, demain, entre sept et huit heures du matin, l'argent de MM. Les ours passera un mauvais quart d'heure.
— Allons-nous changer de costumes? demanda d'Assas.
— Pour quoi faire? dit Morgan; il me semble que nous sommes fort présentables comme nous voici; jamais diligence n'aura été soulagée d'un poids incommode par des gens mieux vêtus. Jetons un dernier coup d'oeil sur la carte, faisons apporter du buffet dans les coffres de la voiture un pâté, une volaille froide et une douzaine de bouteilles de vin de Champagne, armons-nous à l'arsenal, enveloppons-nous dans de bons manteaux, et fouette cocher!
— Tiens, dit Montbar, c'est une idée, cela.
— Je crois bien, continua Morgan; nous crèverons les chevaux s'il le faut; nous serons de retour ici à sept heures du soir, et nous nous montrerons à l’Opéra.
— Ce qui établira un alibi, dit d’Assas.
— Justement, continua Morgan avec son inaltérable gaieté; le moyen d'admettre que des gens qui applaudissent mademoiselle Clotilde et M. Vestris à huit heures du soir, étaient occupés le matin, entre Bar et Châtillon, à régler leurs comptes avec le conducteur d'une diligence? Voyons, mes enfants, un coup d'oeil sur la carte, afin de choisir notre endroit.
Les quatre jeunes gens se penchèrent sur l'oeuvre de Cassini. — Si j'avais un conseil topographique à vous donner, dit le courrier, ce serait de vous embusquer un peu en-deçà de Massu; il y a un gué en face des Riceys… tenez, là!
Et le jeune homme indiqua le point précis sur la carte.
— Je gagnerais Chaource, que voilà; de Chaource, vous avez une route départementale, droite comme un I, qui vous conduit à Troyes; à Troyes, vous retrouvez votre voiture, vous prenez la route de Sens au lieu de celle de Coulommiers; les badauds — il y en a en province — qui vous ont vus passer la veille, ne s'étonnent pas de vous voir repasser le lendemain; vous êtes à l’Opéra à dix heures, au lieu d'y être à huit, ce qui est de bien meilleur ton, et ni vu ni connu, je t'embrouille.
— Adopté pour mon compte, dit Morgan.
— Adopté! répétèrent en choeur les trois autres jeunes gens.
Morgan tira une des deux montres dont les chaînes se balançaient à sa ceinture; c'était un chef-d'oeuvre de Petitot comme émail, et sur la double boîte qui protégeait la peinture était un chiffre en diamants. La filiation de ce merveilleux bijou était établie comme celle d'un cheval arabe: elle avait été faite pour Marie- Antoinette, qui l’avait donnée à la duchesse de Polastron, laquelle l’avait donnée à la mère de Morgan.
— Une heure du matin, dit Morgan; allons, messieurs, il faut qu'à trois heures nous relayions à Lagny.
À partir de ce moment, l'expédition était commencée, Morgan devenait le chef; il ne consultait plus, il ordonnait.
D'Assas — qui en son absence commandait — lui présent, obéissait tout le premier. Une demi-heure après, une voiture enfermant quatre jeunes gens enveloppés de leurs manteaux était arrêtée à la barrière Fontainebleau par le chef de poste, qui demandait les passeports.
— Oh! la bonne plaisanterie! fit l'un d'eux en passant sa tête par la portière et en affectant l'accent à la mode; il faut donc des passeports pour _sasser à Grosbois, chez le citoyen Baas? _Ma _paole _d'honneur _panachée, _vous êtes fou, mon ché ami! Allons, fouette cocher!
Le cocher fouetta et la voiture passa sans difficulté.
XXVIII — EN FAMILLE
Laissons nos quatre _chasseurs _gagner Lagny, où, grâce aux passeports qu'ils doivent à la complaisance des employés du citoyen Fouché, ils troqueront leurs chevaux de maître contre des chevaux de poste, et leur cocher contre un postillon, et voyons pourquoi le premier consul avait fait demander Roland.
Roland s'était empressé, en quittant Morgan, de se rendre aux ordres de son général.
Il avait trouvé celui-ci debout et pensif devant la cheminée.
Au bruit qu'il avait fait en entrant, le général Bonaparte avait levé la tête.
— Que vous êtes-vous dit tous les deux? demanda Bonaparte sans préambule, et se fiant à l'habitude que Roland avait de répondre à sa pensée.
— Mais, dit Roland, nous nous sommes fait toutes sortes de compliments… et nous nous sommes quittés, les meilleurs amis du monde.
— Quel effet te fait-il?
— L'effet d'un homme parfaitement élevé.
— Quel âge lui donnes-tu?
— Mon âge, tout au plus.
— Oui, c'est bien cela; la voix est jeune. Ah çà, Roland, est-ce que je me tromperais? est-ce qu'il y aurait une jeune génération royaliste?
— Eh! mon général, répondit Roland avec un mouvement d'épaules, c'est un reste de la vieille.
— Eh bien, Roland, il faut en faire une autre qui soit dévouée à mon fils, si jamais j'ai un fils.
Roland fit un geste qui pouvait se traduire par ces mots: «Je ne m'y oppose pas.»
Bonaparte comprit parfaitement le geste.
— Ce n'est pas le tout que tu ne t'y opposes pas, dit-il, il faut y contribuer.
Un frissonnement nerveux passa sur le corps de Roland.
— Et comment cela? demanda-t-il.
— En te mariant.
Roland éclata de rire.
— Bon! avec mon anévrisme! dit-il.
Bonaparte le regarda.
— Mon cher Roland, dit-il, ton anévrisme m'a bien l'air d'un prétexte pour rester garçon.
— Vous croyez?
— Oui; et, comme je suis un homme moral, je veux qu'on se marie.
— Avec cela que je suis immoral, moi, répondit Roland, et que je cause du scandale avec mes maîtresses!
— Auguste, reprit Bonaparte, avait rendu des lois contre les célibataires; il les privait de leurs droits de citoyens romains.
— Auguste…
— Eh bien?
— J'attendrai que vous soyez Auguste; vous n'êtes encore que César.
Bonaparte s'approcha du jeune homme.
— Il y a des noms, mon cher Roland, dit-il en lui posant la main sur l'épaule, que je ne veux pas voir s'éteindre, et le nom de Montrevel est de ceux-là.
— Eh bien! général, est-ce qu'à mon défaut, et en supposant que, par un caprice, une fantaisie, un entêtement, je me refuse à la perpétuer, est-ce qu'il n'y a pas mon frère!
— Comment ton frère? tu as donc un frère?
— Mais oui, j'ai un frère! pourquoi donc n'aurais-je pas un frère?
— Quel âge a-t-il?
— Onze à douze ans.
— Pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de lui?
—Parce que j'ai pensé que les faits et gestes d'un gamin de cet âge-là ne vous intéresseraient pas beaucoup.
— Tu te trompes, Roland: je m'intéresse à tout ce qui touche mes amis; il fallait me demander quelque chose pour ce frère.
— Quoi, général?
— Son admission dans un collège de Paris.
— Bah! vous avez assez de solliciteurs autour de vous sans que j'en grossisse le nombre.
— Tu entends, il faut qu'il vienne dans un collège de Paris; quand il aura l'âge, je le ferai entrer à l'École militaire ou à quelque autre école que je fonderai d'ici là.
— Ma foi, général, répondit Roland, à l'heure qu'il est, comme si j'eusse deviné vos bonnes intentions à son égard, il est en route ou bien près de s'y mettre.
— Comment cela?
— J'ai écrit, il y a trois jours, à ma mère d'amener l'enfant à Paris; je comptais lui choisir un collège sans vous en rien dire, et, quand il aurait l'âge, vous en parler… en supposant toutefois que mon anévrisme ne m'ait pas enlevé d'ici là. Mais, dans ce cas…
— Dans ce cas?
— Dans ce cas, je laissais un bout de testament à votre adresse, qui vous recommandait la mère, le fils et la fille, tout le bataclan.
— Comment, la fille?
— Oui, ma soeur.
— Tu as donc aussi une soeur?
— Parfaitement:
— Quel âge?
— Dix-sept ans.
— Jolie?
— Charmante!
— Je me charge de son établissement.
Roland se mit à rire.
— Qu'as-tu? lui demanda le premier consul.
— Je dis, général, que je vais faire mettre un écriteau au-dessus de la grande porte du Luxembourg.
— Et sur cet écriteau?
— Bureau de mariages.
— Ah çà! mais, si tu ne veux pas te marier, toi, ce n'est point une raison pour que ta soeur reste fille. Je n'aime pas plus les vieilles filles que les vieux garçons.
— Je ne vous dis pas, mon général, que ma soeur restera vieille fille; c'est bien assez qu'un membre de la famille Montrevel encoure votre mécontentement.
— Eh bien, alors, que me dis-tu?
— Je vous dis que, si vous le voulez bien, comme la chose la regarde, nous la consulterons là-dessus.
— Ah! ah! y aurait-il quelque passion de province?
— Je ne dirais pas non! J'avais quitté la pauvre Amélie fraîche et souriante, je l’ai retrouvée pâle et triste. Je tirerai tout cela au clair avec elle; et, puisque vous voulez que je vous en reparle, eh bien, je vous en reparlerai.
— Oui, à ton retour de la Vendée; c'est cela.
— Ah! je vais donc en Vendée?
— Est-ce comme pour le mariage? as-tu des répugnances?
— Aucunement.
— Eh bien, alors, tu vas en Vendée.
— Quand cela?
— Oh! rien ne presse, et, pourvu que tu partes demain matin…
— À merveille! plus tôt si vous voulez; dites-moi ce que j'y vais faire.
— Une chose de la plus haute importance, Roland.
— Diable! ce n'est pas une mission diplomatique, je présume?
— Si, c'est une mission diplomatique pour laquelle j’ai besoin d’un homme qui ne soit pas diplomate.
— Oh! général, comme je fais votre affaire! Seulement, vous comprenez, moins je suis diplomate, plus il me faut des instructions précises.
— Aussi vais-je te les donner. Tiens, vois-tu cette carte?
Et il montra au jeune homme une grande carte du Piémont étendue à terre et éclairée par une lampe suspendue au plafond.
— Oui, je la vois, répondit Roland, habitué à suivre son général dans tous les bonds inattendus de son génie; seulement, c’est une carte du Piémont.
— Oui, c’est une carte du Piémont.
— Ah! Il est donc question de l’Italie?
— Il est toujours question de l’Italie.
— Je croyais qu’il s’agissait de la Vendée?
— Secondairement.
— Ah çà, général, vous n’allez pas m’envoyer dans la Vendée et vous en aller en Italie, vous?
— Non, sois tranquille.
— À la bonne heure! Je vous préviens que, dans ce cas là, je déserte et vous rejoins.
— Je te le permets; mais revenons à Mélas.
— Pardon, général, c’est la première fois que nous en parlons.
— Oui; mais il y a longtemps que j’y pense. Sais-tu où je bats Mélas?
— Parbleu!
— Où cela?
— Où vous le rencontrerez.
Bonaparte se mit à rire.
— Niais! dit-il avec la plus intime familiarité.
Puis se couchant sur la carte:
— Viens ici, dit-il à Roland.
Roland se coucha à côté de lui.
— Tiens, reprit Bonaparte, voilà où je le bats.
— Près d’Alexandrie?
— À deux ou trois lieues. Il a à Alexandrie ses magasins, ses hôpitaux, son artillerie, ses réserves; il ne s’en éloignera pas. Il faut que je frappe un grand coup, je n'obtiendrai la paix qu'à cette condition. Je passe les Alpes — il montra le grand Saint- Bernard — je tombe sur Mélas au moment où il s'y attend le moins, et je le bats à plate couture.
— Oh! je m'en rapporte bien à vous pour cela.
— Mais, tu comprends, pour que je m'éloigne tranquille, Roland, pas d'inflammation d'entrailles, c'est-à-dire pas de Vendée derrière moi.
— Ah! voilà votre affaire: pas de Vendée! et vous m'envoyez en Vendée pour que je supprime la Vendée.
— Ce jeune homme m'a dit de la Vendée des choses très graves. Ce sont de braves soldats que ces Vendéens conduits par un homme de tête; il y a Georges Cadoudal surtout… Je lui ai fait offrir un régiment, qu'il n'acceptera pas.
— Peste! il est bien dégoûté.
— Mais il y a une chose dont il ne se doute point.
— Qui, Cadoudal?
— Cadoudal. C'est que l'abbé Bernier, m’a fait des ouvertures.
— L'abbé Bernier?
— Oui.
— Qu'est-ce que c'est que cela, l’abbé Bernier?
— C'est le fils d’un paysan de l'Anjou, qui peut avoir aujourd'hui de trente-trois à trente-quatre ans, qui était curé à Saint-Laud à Angers lors de l’insurrection, qui a refusé le serment, et qui s'est jeté parmi les Vendéens. Deux ou trois fois la Vendée a été pacifiée, une ou deux fois on l’a crue morte. On se trompait: la Vendée était pacifiée; mais l’abbé Bernier n'avait pas signé la paix; la Vendée était morte, mais l’abbé Bernier était vivant. Un jour, la Vendée fut ingrate envers lui: il voulait être nommé agent général de toutes les armées royalistes de l'intérieur; Stofflet pesa sur la décision et fit nommer le comte Colbert de Maulevrier, son ancien maître. À deux heures du matin, le conseil s'était séparé, l'abbé Bernier avait disparu. Ce qu'il fit, cette nuit-là, Dieu et lui pourraient seuls le dire; mais, à quatre heures du matin, un détachement républicain entourait la métairie où dormait Stofflet désarmé et sans défense. À quatre heures et demie, Stofflet était pris; huit jours après, il était exécuté à Angers… Le lendemain, d'Autichamp prenait le commandement en chef, et, le même jour, afin de ne pas tomber dans la même faute que son prédécesseur Stofflet, il nommait l’abbé Bernier agent général… Y es-tu?
— Parfaitement!
— Eh bien, l'abbé Bernier, agent général des puissances belligérantes, fondé des pleins pouvoirs du comte d'Artois, l'abbé Bernier m'a fait faire des ouvertures.
— À vous, à Bonaparte, premier consul, il daigne…? Savez-vous que c'est très bien de la part de l'abbé Bernier? Et vous acceptez les ouvertures de l'abbé Bernier?
— Oui, Roland; que la Vendée me donne la paix, je lui rouvre ses églises, je lui rends ses prêtres.
— Et s'ils chantent le Domine, salvum fac regem?
— Cela vaut encore mieux que de ne rien chanter du tout. Dieu est tout puissant et décidera. La mission te convient-elle, maintenant que je te l'ai expliquée?
— À merveille!
— Eh bien, voilà une lettre pour le général Rédouville. Il traitera avec l'abbé Bernier, comme général en chef de l’armée de l’Ouest; mais tu assisteras à toutes les conférences: lui, ne sera que ma parole; toi, tu es ma pensée. Maintenant, pars le plus tôt possible; plus tôt tu reviendras, plus tôt Mélas sera battu.
— Général, je vous demande le temps d'écrire à ma mère, voilà tout.
— Où doit-elle descendre?
— Hôtel des Ambassadeurs.
— Quand crois-tu qu'elle arrive?
— Nous sommes dans la nuit du 21 au 22 janvier; elle arrivera le 23 au soir ou le 24 au matin.
— Et elle descend hôtel des Ambassadeurs?
— Oui, général.
— Je me charge de tout.
— Comment! vous vous chargez de tout?
— Certainement! ta mère ne peut pas rester à l'hôtel.
— Où voulez-vous donc qu'elle reste?
— Chez un ami.
— Elle ne connaît personne à Paris.
— Je vous demande bien pardon, monsieur Roland: elle connaît le citoyen Bonaparte, premier consul, et la citoyenne Joséphine, sa femme.
— Vous n'allez pas loger ma mère au Luxembourg, général; je vous préviens que cela la gênerait beaucoup.
— Non, mais je la logerai rue de la Victoire.
— Oh! général!
— Allons! allons! c'est décidé. Pars et reviens le plus vite possible.
Roland prit la main du premier consul pour la baiser; mais Bonaparte, l'attirant vivement à lui:
— Embrasse-moi, mon cher Roland, lui dit-il, et bonne chance.
Deux heures après, Roland roulait en chaise de poste sur la route d'Orléans.
Le lendemain, à neuf heures du matin, il entrait à Nantes après trente-trois heures de voyage.
XXIX — LA DILIGENCE DE GENÈVE
À l’heure à peu près où Roland entrait à Nantes, une diligence pesamment chargée s'arrêtait à l'auberge de la Croix-d'Or au milieu de la grande rue de Châtillon-sur-Seine.
Les diligences se composaient, à cette époque, de deux compartiments seulement, le coupé et l’intérieur.
La rotonde est une adjonction d’invention moderne.
La diligence à peine arrêtée, le postillon mit pied à terre et ouvrit les portières.
La voiture éventrée donna passage aux voyageurs.
Ces voyageurs, voyageuses comprises, atteignaient en tout au chiffre de sept personnes.
Dans l'intérieur, trois hommes, deux femmes et un enfant à la mamelle.
Dans le coupé, une mère et son fils.
Les trois hommes de l'intérieur étaient, l'un un médecin de Troyes, l'autre un horloger de Genève, le troisième un architecte de Bourg.
Les deux femmes étaient, l'une une femme de chambre qui allait rejoindre sa maîtresse à Paris, l’autre une nourrice. L'enfant était le nourrisson de cette dernière: elle le ramenait à ses parents.
La mère et le fils du coupé étaient, la mère une femme d'une quarantaine d'années, gardant les traces d'une grande beauté, et le fils un enfant de onze à douze ans.
La troisième place du coupé était occupée par le conducteur.
Le déjeuner était préparé, comme d'habitude, dans la grande salle de l'hôtel; un de ces déjeuners que le conducteur, d'accord sans doute avec l’hôte, ne laisse jamais aux voyageurs le temps de manger.
La femme et la nourrice descendirent pour aller chez le boulanger y prendre chacune un petit pain chaud, auquel la nourrice joignit un saucisson à l'ail, et toutes deux remontèrent dans la voiture, où elles s'établirent tranquillement pour déjeuner, s'épargnant ainsi les frais, sans doute trop considérables pour leur budget, du déjeuner de l’hôte.
Le médecin, l’architecte, l'horloger, la mère et son fils entrèrent à l'auberge, et, après s'être rapidement chauffés en passant à la grande cheminée de la cuisine, entrèrent dans la salle à manger et se mirent à table.
La mère se contenta d'une tasse de café à la crème et de quelques fruits.
L'enfant, enchanté de constater qu'il était un homme, par l’appétit du moins, attaqua bravement le déjeuner à la fourchette.
Le premier moment fut, comme toujours, donné à l'apaisement de la faim.
L'horloger de Genève prit le premier la parole:
— Ma foi! citoyen, dit-il (dans les endroits publics on s'appelait encore citoyen), je vous avouerai franchement que je n'ai été aucunement fâché ce matin quand j'ai vu venir le jour.
— Monsieur ne dort pas en voiture? demanda le médecin.
— Si fait, monsieur, répondit le compatriote de Jean-Jacques; d'habitude, au contraire, je ne fais qu'un somme; mais l’inquiétude a été plus forte que la fatigue.
— Vous craigniez de verser? demanda l’architecte.
— Non pas, j'ai de la chance, sous ce rapport, et je crois qu'il suffit que je sois dans une voiture pour qu'elle devienne inversable; non, ce n'est point cela encore.
— Qu'était-ce donc? demanda le médecin.
— C'est qu'on dit là-bas, à Genève, que les routes de France ne sont pas sûres.
— C'est selon, dit l’architecte.
— Ah! c'est selon, fit le Genevois.
— Oui, continua l’architecte; ainsi, par exemple, si nous transportions avec nous de l'argent du gouvernement, nous serions bien sûrs d'être arrêtés, ou plutôt nous le serions déjà.
— Vous croyez? dit le Genevois.
— Ça, c'est immanquable; je ne sais comment ces diables de compagnons de Jéhu s'y prennent pour être si bien renseignés; mais ils n'en manquent pas une.
Le médecin fit un signe de tête affirmatif.
— Ah! ainsi, demanda le Genevois au médecin, vous aussi, vous êtes de l'avis de monsieur?
— Entièrement.
— Et, sachant qu'il y a de l’argent du gouvernement sur la diligence, auriez-vous fait l'imprudence de vous y embarquer?
— Je vous avoue, dit le médecin, que j'y eusse regardé à deux fois.
— Et vous, monsieur? demanda le questionneur à l'architecte.
— Oh! moi, répondit celui-ci, étant appelé par une affaire très pressée, je fusse parti tout de même.
— J'ai bien envie, dit le Genevois, de faire descendre ma valise et mes caisses et d'attendre la diligence de demain, parce que j'ai pour une vingtaine de mille francs de montres dans mes caisses; nous avons eu de la chance jusque aujourd'hui, mais il ne faut pas tenter Dieu.
— N'avez-vous pas entendu, monsieur, dit la mère se mêlant à la conversation, que nous ne courions risque d'être arrêtés — ces messieurs le disent du moins — que dans le cas où nous porterions de l’argent du gouvernement?
— Eh bien, c'est justement cela, reprit l’horloger en regardant avec inquiétude tout autour de lui: nous en avons là!
La mère pâlit légèrement en regardant son fils: avant de craindre pour elle, toute mère craint pour son enfant.
— Comment! nous en transportons? reprirent en même temps, et d'une voix émue à des degrés différents, le médecin et l'architecte; êtes-vous bien sûr de ce que vous dites?
— Parfaitement sûr, monsieur.
— Alors, vous auriez dû nous le dire plus tôt, ou, nous le disant maintenant, vous deviez nous le dire tout bas.
— Mais, répéta le médecin, monsieur n'est peut-être pas bien certain de ce qu'il dit?
— Ou monsieur s'amuse peut-être? ajouta l’architecte.
— Dieu m'en garde!
— Les Genevois aiment fort à rire, reprit le médecin.
— Monsieur, dit le Genevois fort blessé que l'on pût penser qu'il aimât à rire, monsieur, je l'ai vu charger devant moi.
— Quoi?
— L'argent.
— Et y en a-t-il beaucoup?
— J'ai vu passer bon nombre de sacs.
— Mais d'où vient cet argent-là?
— Il vient du trésor des ours de Berne. Vous n'êtes pas sans savoir, messieurs, que les ours de Berne ont eu jusqu'à cinquante et même soixante mille livres de rente.
Le médecin éclata de rire.
— Décidément, dit-il, monsieur nous fait peur.
— Messieurs, dit l’horloger, je vous donne ma parole d'honneur…
— En voiture, messieurs! cria le conducteur ouvrant la porte; en voiture! nous sommes en retard de trois quarts d'heure.
— Un instant, conducteur, un instant, dit l'architecte, nous nous consultons.
— Sur quoi?
— Fermez donc la porte, conducteur, et venez ici.
— Buvez donc un verre de vin avec nous, conducteur.
— Avec plaisir, messieurs, dit le conducteur; un verre de vin, cela ne se refuse pas.
Le conducteur tendit son verre; les trois voyageurs trinquèrent avec lui.
Au moment où il allait porter le verre à sa bouche, le médecin lui arrêta le bras.
— Voyons, conducteur, franchement, est-ce que c'est vrai?
— Quoi?
— Ce que nous dit monsieur.
Et il montra le Genevois.
— Monsieur Féraud?
— Je ne sais pas si monsieur s'appelle M. Féraud.
— Oui, monsieur, c'est mon nom, pour vous servir, dit le Genevois en s'inclinant, Féraud et compagnie, horlogers, rue du Rempart, n° 6, à Genève.
— Messieurs, dit le conducteur, en voiture!
— Mais vous ne nous répondez pas.
— Que diable voulez-vous que je vous réponde? vous ne me demandez rien.
— Si fait, nous vous demandons s'il est vrai que vous transportez dans votre diligence une somme considérable appartenant au gouvernement français?
— Bavard! dit le conducteur à l'horloger; c'est vous qui avez dit cela?
— Dame, mon cher monsieur…
— Allons, messieurs, en voiture.
— Mais c'est qu'avant de remonter, nous voudrions savoir…
— Quoi? si j'ai de l’argent au gouvernement? Oui, j'en ai; maintenant, si nous sommes arrêtés, ne soufflez pas un mot, et tout se passera à merveille.
— Vous êtes sûr?
— Laissez-moi arranger l’affaire avec ces messieurs.
— Que ferez-vous si l'on nous arrête? demanda le médecin à l'architecte.
— Ma foi! je suivrai le conseil du conducteur.
— C'est ce que vous avez de mieux à faire, reprit celui-ci.
— Alors, je me tiendrai tranquille, dit l’architecte.
— Et moi aussi, dit l'horloger.
— Allons, messieurs, en voiture, dépêchons-nous.
L'enfant avait écouté toute cette conversation le sourcil contracté, les dents serrées.
— Eh bien, moi, dit-il à sa mère, si nous sommes arrêtés, je sais bien ce que je ferai. — Et que feras-tu? demanda celle-ci.
— Tu verras.
— Que dit ce jeune enfant? demanda l'horloger.
— Je dis que vous êtes tous des poltrons, répondit l'enfant sans hésiter.
— Eh bien, Édouard! fit la mère, qu'est-ce que cela?
— Je voudrais qu'on arrêtât la diligence, moi, dit l’enfant, l'oeil étincelant de volonté.
— Allons, allons, messieurs, au nom du ciel! en diligence, s'écria pour la dernière fois le conducteur.
— Conducteur, dit le médecin, je présume que vous n'avez pas d'armes.
— Si fait, j'ai des pistolets.
— Malheureux!
Le conducteur se pencha à son oreille, et, tout bas:
— Soyez tranquille, docteur; ils ne sont chargés qu'à poudre.
— À la bonne heure.
Et il ferma la portière de l'intérieur.
— Allons, postillon, en route!
Et tandis que le postillon fouettait ses chevaux et que la lourde machine s'ébranlait, il referma la portière du coupé.
— Ne montez-vous pas avec nous, conducteur? demanda la mère.
— Merci, madame de Montrevel, répondit le conducteur, j'ai affaire sur l'impériale.
Puis, en passant devant l'ouverture du carreau:
— Prenez garde, dit-il, que M. Édouard ne touche aux pistolets qui sont dans la poche, il pourrait se blesser.
— Bon! dit l'enfant, comme si l'on ne savait pas ce que c'est que des pistolets: j'en ai de plus beaux que les vôtres, allez, que mon ami sir John m'a fait venir d'Angleterre; n'est-ce pas, maman?
— N'importe, dit madame de Montrevel; je t'en prie, Édouard, ne touche à rien.
— Oh! sois tranquille, petite mère.
Seulement, il répéta à demi-voix:
— C'est égal, si les compagnons de Jéhu nous arrêtent, je sais bien ce que je ferai, moi.
La diligence avait repris sa marche pesante et roulait vers Paris. Il faisait une de ces belles journées d’hiver qui font comprendre, à ceux qui croient la nature morte, que la nature ne meurt pas, mais dort seulement. L'homme qui vit soixante et dix ou quatre- vingts ans, dans ses longues années a des nuits de dix à douze heures, et se plaint que la longueur de ses nuits abrège encore la brièveté de ses jours; la nature, qui a une existence infinie, les arbres, qui ont une vie millénaire, ont des sommeils de cinq mois, qui sont des hivers pour nous et qui ne sont que des nuits pour eux. Les poètes chantent, dans leurs vers envieux, l’immortalité de la nature, qui meurt chaque automne et ressuscite chaque printemps; les poètes se trompent: la nature ne meurt pas chaque automne, elle s'endort; la nature ne ressuscite pas chaque printemps, elle se réveille. Le jour où notre globe mourra réellement, il sera bien mort, et alors il roulera dans l'espace ou tombera dans les abymes du chaos, inerte, muet, solitaire, sans arbres, sans fleurs, sans verdure, sans poètes.
Or, par cette belle journée du 23 février 1800, la nature endormie semblait rêver du printemps; un soleil brillant, presque joyeux, faisait étinceler, sur l'herbe du double fossé qui accompagnait la route dans toute sa longueur, ces trompeuses perles de givre qui fondent aux doigts des enfants et qui réjouissent l’oeil du laboureur lorsqu'elles tremblent à la pointe de ses blés, sortant bravement de terre. On avait ouvert les vitres de la diligence, pour donner passage à ce précoce sourire de Dieu, et l'on disait au rayon, depuis si longtemps absent: Sois le bienvenu, voyageur que nous avions cru perdu dans les profonds nuages de l'ouest ou dans les vagues tumultueuses de l'Océan.
Tout à coup, et après avoir roulé une heure à peu près depuis Châtillon, en arrivant à un coude de la rivière, la voiture s'arrêta sans obstacle apparent; seulement, quatre cavaliers s'avançaient tranquillement au pas de leurs chevaux, et l'un d'eux, qui marchait à deux ou à trois pas en avant des autres, avait fait de la main, au postillon, signe de s’arrêter.
Le postillon avait obéi. — Oh! maman, dit le petit Édouard qui, debout malgré les recommandations de madame de Montrevel, regardait par l'ouverture de la vitre baissée; oh! maman, les beaux chevaux! Mais pourquoi donc ces cavaliers ont-ils un masque! Nous ne sommes point en carnaval.
Madame de Montrevel rêvait; une femme rêve toujours un peu: jeune, à l'avenir; vieille, au passé.
Elle sortit de sa rêverie, avança à son tour la tête hors de la diligence, et poussa un cri.
Édouard se retourna vivement.
— Qu'as-tu donc, mère! lui demanda-t-il.
Madame de Montrevel, pâlissant, le prit dans ses bras sans lui répondre.
On entendait des cris de terreur dans l’intérieur de la diligence.
— Mais qu'y a-t-il donc? demandait le petit Édouard en se débattant dans la chaîne passée à son cou par le bras de sa mère.
— Il y a, mon petit ami, dit d'une voix pleine de douceur un des hommes masqués en passant sa tête dans le coupé, que nous avons un compte à régler avec le conducteur, un compte qui ne regarde en rien MM. les voyageurs; dites donc à madame votre mère de vouloir bien agréer l’hommage de nos respects, et de ne pas faire plus d'attention à nous que si nous n'étions pas là.
Puis, passant à l’intérieur:
— Messieurs, votre serviteur, dit-il, ne craignez rien pour votre bourse ou pour vos bijoux, et rassurez la nourrice; nous ne sommes pas venus pour faire tourner son lait.
Puis au conducteur:
— Allons! père Jérôme, nous avons une centaine de mille francs sur l’impériale et dans les coffres, n'est-ce pas?
— Messieurs, je vous assure…
— L'argent est au gouvernement, il appartient au trésor des ours de Berne; soixante et dix mille francs sont en or, le reste en argent; l'argent est sur la voiture, l’or dans le coffre du coupé; est-ce cela, et sommes-nous bien renseignés?
À ces mots dans le coffre du coupé, madame de Montrevel poussa un second cri de terreur; elle allait se trouver en contact immédiat avec ces hommes qui, malgré leur politesse, lui inspiraient une profonde terreur.
— Mais qu'as-tu donc, mère? qu'as-tu donc? demandait l’enfant avec impatience.
— Tais-toi, Édouard, tais-toi.
— Pourquoi me taire?
— Ne comprends-tu pas?
— Non.
— La diligence est arrêtée. — Pourquoi? mais dis donc pourquoi?… Ah! mère, je comprends.
— Non, non, dit madame de Montrevel, tu ne comprends pas.
— Ces messieurs, ce sont des voleurs.
— Garde-toi bien de dire cela.
— Comment! ce ne sont pas des voleurs? les voilà qui prennent l'argent du conducteur.
En effet, l'un d'eux chargeait, sur la croupe de son cheval, les sacs d'argent que le conducteur lui jetait de dessus l’impériale.
— Non, dit madame de Montrevel, non, ce ne sont pas des voleurs.
Puis, baissant la voix:
— Ce sont des compagnons de Jéhu.
— Ah! dit l’enfant, ce sont donc ceux-là qui ont assassiné mon ami sir John?
Et l’enfant devint très pâle à son tour, et sa respiration commença de siffler entre ses dents serrées.
En ce moment, un des hommes masqués ouvrit la portière du coupé, et, avec la plus exquise politesse:
— Madame la comtesse, dit-il, à notre grand regret, nous sommes forcés de vous déranger; mais nous avons, ou plutôt le conducteur a affaire dans le coffre de son coupé; soyez donc assez bonne pour mettre un instant pied à terre; Jérôme fera la chose aussi vite que possible.
Puis, avec un accent de gaieté qui n'était jamais complètement absent de cette voix rieuse:
— N'est-ce pas, Jérôme? dit-il.
Jérôme répondit du haut de sa diligence, confirmant les paroles de son interlocuteur.
Par un mouvement instinctif, et pour se mettre entre le danger et son fils, s'il y avait danger, madame de Montrevel, tout en obéissant à l’invitation, avait fait passer Édouard derrière elle.
Cet instant avait suffi à l’enfant pour s'emparer des pistolets du conducteur.
Le jeune homme à la voix rieuse aida, avec les plus grands égards, madame de Montrevel à descendre, fit signe à un de ses compagnons de lui offrir le bras, et se retourna vers la voiture.
Mais, en ce moment, une double détonation se fit entendre; Édouard venait de faire feu de ses deux mains sur le compagnon de Jéhu, qui disparut dans un nuage de fumée.
Madame de Montrevel jeta un cri et s'évanouit.
Plusieurs cris, expressions de sentiments divers, répondirent au cri maternel.
Dans l’intérieur, ce fut un cri d'angoisse; on était bien convenu de n'opposer aucune résistance, et voilà que quelqu'un résistait.
Chez les trois autres jeunes gens, ce fut un cri de surprise; c'était la première fois qu'arrivait pareille chose.
Ils se précipitèrent vers leur camarade, qu'ils croyaient pulvérisé.
Ils le trouvèrent debout, sain et sauf, et riant aux éclats, tandis que le conducteur, les mains jointes, s'écriait:
— Monsieur, je vous jure qu'il n'y avait pas de balles; monsieur, je vous proteste qu'ils étaient chargés à poudre seulement.
— Pardieu! fit le jeune homme, je le vois bien qu'ils étaient chargés à poudre seulement: mais la bonne intention y était… n'est-ce pas, mon petit Édouard?
Puis, se retournant vers ses compagnons:
— Avouez, messieurs, dit-il, que voilà un charmant enfant, qui est bien le fils de son père, et le frère de son frère; bravo, Édouard, tu seras un homme un jour!
Et, prenant l'enfant dans ses deux bras, il le baisa malgré lui sur les deux joues.
Édouard se débattait comme un démon, trouvant sans doute qu'il était humiliant d'être embrassé par un homme sur lequel il venait de tirer deux coups de pistolet.
Pendant ce temps, un des trois autres compagnons avait emporté la mère d'Édouard à quelques pas de la diligence, et l’avait couchée sur un manteau au bord d'un fossé.
Celui qui venait d'embrasser Édouard avec tant d'affection et de persistance la chercha un instant des yeux, et l’apercevant:
— Avec tout cela, dit-il, madame de Montrevel ne revient pas à elle; nous ne pouvons abandonner une femme dans cet état, messieurs; conducteur, chargez-vous de M. Édouard.
Il remit l'enfant entre ses bras, et s'adressant à l'un de ses compagnons:
— Voyons, toi, l’homme aux précautions, dit-il, est-ce que tu n'as pas sur toi quelque flacon de sels ou quelque bouteille d'eau de mélisse?
— Tiens, répondit celui auquel il s'adressait.
Et il tira de sa poche un flacon de vinaigre anglais.
— Là! maintenant, dit le jeune homme, qui paraissait le chef de la bande, termine sans moi avec maître Jérôme; moi, je me charge de porter secours à madame de Montrevel.
Il était temps, en effet; l'évanouissement de madame de Montrevel prenait peu à peu le caractère d'une attaque de nerfs: des mouvements saccadés agitaient tout son corps, et des cris sourds s'échappaient de sa poitrine.
Le jeune homme s'inclina vers elle et lui fit respirer les sels.
Madame de Montrevel rouvrit des yeux effarés, et tout en appelant: «Édouard! Édouard!» d'un geste involontaire, elle fit tomber le masque de celui qui lui portait secours.
Le visage du jeune homme se trouva à découvert.
Le jeune homme, courtois et rieur — nos lecteurs l’ont déjà reconnu —, c'était Morgan.
Madame de Montrevel demeura stupéfaite à l’aspect de ces beaux yeux bleus, de ce front élevé, de ces lèvres gracieuses, de ces dents blanches entrouvertes par un sourire.
Elle comprit qu'elle ne courait aucun danger aux mains d'un pareil homme et que rien de mal n'avait pu arriver à Édouard.
Et, traitant Morgan non pas comme le bandit qui est la cause de l’évanouissement, mais comme l'homme du monde qui porte secours à une femme évanouie:
— Oh! monsieur, dit-elle, que vous êtes bon!
Et il y avait, dans ces paroles et dans l’intonation avec laquelle elles avaient été prononcées, tout un monde de remerciements, non seulement pour elle, mais pour son enfant.
Avec une coquetterie étrange et qui était tout entière dans son caractère chevaleresque, Morgan, au lieu de ramasser vivement son masque et de le ramener assez rapidement sur son visage pour que madame de Montrevel n'en gardât qu'un souvenir passager et confus, Morgan répondit par une salutation au compliment, laissa à sa physionomie tout le temps de produire son effet, et, passant le flacon de d'Assas aux mains de madame de Montrevel, renoua seulement alors les cordons de son masque.
Madame de Montrevel comprit cette délicatesse du jeune homme.
— Oh! monsieur, dit-elle, soyez tranquille, en quelque lieu et dans quelque situation que je vous retrouve, vous m'êtes inconnu.
— Alors, madame, dit Morgan, c'est à moi de vous remercier et de vous dire, à mon tour, que vous êtes bonne!
— Allons, messieurs les voyageurs, en voiture! dit le conducteur avec son intonation habituelle et comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé.
— Êtes-vous tout à fait remise, madame, et avez-vous besoin encore de quelques instants? demanda Morgan; la diligence attendrait.
— Non, messieurs, c'est inutile; je vous en rends grâces et me sens parfaitement bien.
Morgan présenta son bras à madame de Montrevel, qui s'y appuya pour traverser tout le revers du chemin et pour remonter dans la diligence.
Le conducteur y avait déjà introduit le petit Édouard.
Lorsque madame de Montrevel eut repris sa place, Morgan, qui avait déjà fait la paix avec la mère, voulut la faire avec le fils.
— Sans rancune, mon jeune héros, dit-il en lui tendant la main.
Mais l’enfant reculait.
— Je ne donne pas la main à un voleur de grande route, dit-il.
Madame de Montrevel fit un mouvement d’effroi.
— Vous avez un charmant enfant, madame, dit Morgan; seulement, il a des préjugés.
Et, saluant avec la plus grande courtoisie:
— Bon voyage, madame! ajouta t-il en fermant, la portière.
— En route! cria le conducteur.
La voiture s'ébranla.
— Oh! pardon, monsieur, s'écria madame de Montrevel, votre flacon! votre flacon!
— Gardez-le, madame, dit Morgan, quoique j'espère que vous soyez assez bien remise pour n'en avoir plus besoin.
Mais l’enfant, l’arrachant des mains de sa mère:
— Maman ne reçoit pas de cadeau d'un voleur, dit-il.
Et il jeta le flacon par la portière.
— Diable! murmura Morgan avec le premier soupir que ses compagnons lui eussent entendu pousser, je crois que je fais bien de ne pas demander ma pauvre Amélie en mariage.
Puis, à ses camarade:
— Allons! messieurs, dit-il, est-ce fini?
— Oui! répondirent ceux-ci d'une seule voix.
— Alors, à cheval et en route! N’oublions pas que nous devons être ce soir à neuf heures à l'opéra.
Et, sautant en selle, il s'élança le premier par-dessus le fossé, gagna le bord de la rivière, et, sans hésiter, s'engagea dans le gué indiqué sur la carte de Cassini par le faux courrier.