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Les compagnons de Jéhu

Front matter (continued 4)

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Le petit Édouard, soit défaut de temps, soit courage, n'avait pas reculé d'un pas. Il est vrai qu'il était complètement protégé par le corps de son frère, qui s'était jeté devant lui.

Sir John avait fait un saut de côté pour avoir l'animal en travers, et il regardait Roland se secouant après ce second duel, avec le même étonnement qu'il l’avait regardé après le premier.

Les chiens — ceux qui restaient, et il en restait une vingtaine - - avaient suivi le sanglier et s'étaient rués sur son cadavre, essayant, mais inutilement, d'entamer cette peau aux soies hérissées, presque aussi impénétrable que le fer.

— Vous allez voir, dit Roland en essuyant, avec un mouchoir de fine batiste, ses mains et son visage, couverts de sang, vous allez voir qu'ils vont le manger et votre couteau avec, milord.

— En effet, demanda sir John, le couteau?

— Il est dans sa gaine, dit Roland.

— Ah! fit l’enfant, il n'y a plus que le manche qui sorte.

Et, s'élançant sur l'animal, il arracha le poignard, enfoncé en effet, comme l'avait dit l'enfant, au défaut de l'épaule, et jusqu'au manche.

La pointe aiguë, dirigée par un oeil calme, maintenue par une main vigoureuse, avait pénétré droit au coeur.

On voyait sur le corps du sanglier trois autres blessures.

La première, qui était causée par la balle de l'enfant, était indiquée par un sillon sanglant tracé au-dessus de l'oeil, la balle étant trop faible pour briser l'os frontal.

La seconde venait du premier coup de sir John; la balle avait pris l'animal en biais et avait glissé sur sa cuirasse.

La troisième, reçue à bout portant, lui traversait le corps, mais lui avait été faite, comme avait dit Roland, lorsqu'il était déjà mort.

XIV — UNE MAUVAISE COMMISSION

La chasse était finie, la nuit tombée; il s'agissait de regagner le château.

Les chevaux n'étaient qu'à cinquante pas, à peu près; on les entendait hennir d'impatience; ils semblaient demander si l'on doutait de leur courage en ne les faisant point participer au drame qui venait de s'accomplir.

Édouard voulait absolument traîner le sanglier jusqu'à eux, le charger en croupe et le rapporter au château; mais Roland lui fit observer qu'il était bien plus simple d'envoyer pour le chercher deux hommes avec un brancard. Ce fut aussi l'avis de sir John, et force fut à Édouard — qui ne cessait de dire, en montrant la blessure de la tête: «Voilà mon coup à moi; je le visais là!» — force fut, disons-nous, à Édouard de se rendre à l’avis de la majorité.

Les trois chasseurs regagnèrent la place où étaient attachés les chevaux, se remirent en selle, et, en moins de dix minutes, furent arrivés au château des Noires-Fontaines.

Madame de Montrevel les attendait sur le perron; il y avait déjà plus d'une heure que la pauvre mère était là, tremblant qu'il ne fût arrivé malheur à l'un ou à l'autre de ses fils.

Du plus loin qu'Édouard la vit, il mit son poney au galop, criant à travers la grille:

— Mère! mère! nous avons tué un sanglier gros comme un baudet; moi, je le visais à la tête: tu verras le trou de ma balle; Roland lui a fourré son couteau de chasse dans le ventre jusqu'à la garde; milord lui a tiré deux coups de fusil. Vite! vite! des hommes pour l’aller chercher. N'ayez pas peur en voyant Roland couvert de sang, mère: c'est le sang de l'animal; mais Roland n'a pas une égratignure.

Tout cela se disait avec la volubilité habituelle à Édouard, tandis que madame de Montrevel franchissait l'espace qui se trouvait entre le perron et la route, et ouvrait la grille.

Elle voulut recevoir Édouard dans ses bras; mais celui-ci sauta à terre, et de terre, se jeta à son cou.

Roland et sir John arrivaient; en ce moment aussi, Amélie paraissait à son tour sur le perron.

Édouard laissa sa mère s'inquiéter auprès de Roland qui, tout couvert de sang, était effrayant à voir, et courut faire à sa soeur le même récit qu'il avait débité à sa mère.

Amélie l'écouta d'une façon distraite qui sans doute blessa l’amour-propre d'Édouard; car celui-ci se précipita dans les cuisines pour raconter l’événement à Michel, par lequel il était bien sûr d'être écouté.

En effet, cela intéressait Michel au plus haut degré; seulement, quand Édouard, après avoir dit l'endroit où gisait le sanglier, lui intima, de la part de Roland, l'ordre de trouver des hommes pour aller chercher l'animal, il secoua la tête.

— Eh bien, quoi! demanda Édouard, vas-tu refuser d'obéir à mon frère?

— Dieu m'en garde, monsieur Édouard, et Jacques va partir à l'instant même pour Montagnat.

— Tu as peur qu'il ne trouve personne?

— Bon! Il trouvera dix hommes pour un; mais c'est à cause de l'heure qu'il est, et de l'endroit de l'hallali. Vous dites que c'est près du pavillon de la chartreuse?

— À vingt pas.

— J'aimerais mieux que c'en fût à une lieue, répondit Michel en se grattant la tête; mais n'importe: on va toujours les envoyer chercher sans leur dire ni pourquoi ni comment. Une fois ici, eh bien, dame, ce sera à votre frère à les décider.

— C'est bien! c'est bien! qu'ils viennent, je les déciderai, moi.

— Oh! fit Michel, si je n'avais pas ma gueuse d'entorse, j'irais moi-même; mais la journée d'aujourd'hui lui a fait drôlement du bien. Jacques! Jacques!

Jacques arriva.

Édouard resta non seulement jusqu'à ce que l'ordre fût donné au jeune homme de partir pour Montagnat, mais jusqu'à ce qu'il fût parti.

Puis il remonta pour faire ce que faisaient sir John et Roland, c'est-à-dire pour faire sa toilette.

Il ne fut, comme on le comprend bien, question à table que des prouesses de la journée. Édouard ne demandait pas mieux que d'en parler, et sir John, émerveillé de ce courage, de cette adresse et de ce bonheur de Roland, renchérissait sur le récit de l'enfant.

Madame de Montrevel frémissait à chaque détail, et cependant elle se faisait redire chaque détail vingt fois.

Ce qui lui parut le plus clair, à la fin de tout cela, c'est que Roland avait sauvé la vie à Édouard.

— L'as-tu bien remercié, au moins? demanda-t-elle à l’enfant.

— Qui cela?

— Le grand frère.

— Pourquoi donc le remercier? dit Édouard. Est-ce que je n'aurais pas fait comme lui?

— Que voulez-vous, madame! dit sir John, vous êtes une gazelle qui, sans vous en douter, avez mis au jour une race de lions.

Amélie avait, de son côté, accordé une grande attention au récit; mais c'était surtout quand elle avait vu les chasseurs se rapprocher de la chartreuse.

À partir de ce moment, elle avait écouté, l'oeil inquiet, et n'avait paru respirer que lorsque les trois chasseurs, n'ayant, après l’hallali, aucun motif de poursuivre leur course dans le bois, étaient remontés à cheval.

À la fin du dîner, on vint annoncer que Jacques était de retour avec deux paysans de Montagnat; les paysans demandaient des renseignements précis sur l'endroit où les chasseurs avaient laissé l'animal.

Roland se leva pour aller les donner; mais madame de Montrevel, qui ne voyait jamais assez son fils, se tournant vers le messager:

— Faites entrer ces braves gens, dit-elle; il est inutile que Roland se dérange pour cela.

Cinq minutes après, les deux paysans entrèrent, roulant leurs chapeaux entre leurs doigts.

— Mes enfants, dit Roland, il s'agit d'aller chercher dans la forêt de Seillon un sanglier que nous y avons tué.

— Ça peut se faire, répondit un des paysans.

Et il consulta son compagnon du regard.

— Ça peut se faire tout de même, dit l’autre.

— Soyez tranquilles, continua Roland, vous ne perdrez pas votre peine.

— Oh! nous sommes tranquilles, fit un des paysans; on vous connaît, monsieur de Montrevel.

— Oui, répondit l’autre, on sait que vous n'avez pas plus que votre père, le général, l'habitude de faire travailler les gens pour rien. Oh! si tous les aristocrates avaient été comme vous, il n'y aurait pas eu de révolution, monsieur Louis.

— Mais non, qu'il n'y en aurait pas eu, dit l’autre, qui semblait venu là pour être l'écho affirmatif de ce que disait son compagnon.

— Reste maintenant à savoir où est l’animal, demanda le premier paysan.

— Oui, répéta le second, reste à savoir où il est.

— Oh! il ne sera pas difficile à trouver.

— Tant mieux, fit le paysan.

— Vous connaissez bien le pavillon de la forêt?

— Lequel?

— Oui, lequel?

— Le pavillon qui dépend de la chartreuse de Seillon.

Les deux paysans se regardèrent.

— Eh bien, vous le trouverez à vingt pas de la façade du côté du bois de Genoud.

Les deux paysans se regardèrent encore.

— Hum! fit l’un.

— Hum! répéta l’autre, fidèle écho de son compagnon.

— Eh bien, quoi, hum? demanda Roland.

— Dame…

— Voyons, expliquez-vous; qu'y a-t-il?

— Il y a que nous aimerions mieux que ce fût à l’autre extrémité de la forêt.

— Comment à l'autre extrémité de la forêt?

— Ça est un fait, dit le second paysan.

— Mais pourquoi à l’autre extrémité de la forêt? reprit Roland avec impatience; il y a trois lieues d'ici à l'autre extrémité de la forêt, tandis que vous avez une lieue à peine d'ici à l’endroit où est le sanglier.

— Oui, dit le premier paysan, c'est que l’endroit où est le sanglier…

Et il s'arrêta en se grattant la tête.

— Justement, voilà! dit le second.

— Voilà quoi?

— C'est un peu trop près de la chartreuse.

— Pas de la chartreuse, je vous ai dit du pavillon.

— C'est tout un; vous savez bien, monsieur Louis, qu'on dit qu'il y a un passage souterrain qui va du pavillon à la chartreuse.

— Oh! il y en a un, c'est sûr, dit le second paysan.

— Eh bien, fit Roland, qu'ont de commun la chartreuse, le pavillon et le passage souterrain avec notre sanglier?

— Cela a de commun que l’animal est dans un mauvais endroit; voilà.

— Oh! oui, un mauvais endroit, répéta le second paysan.

— Ah çà! vous expliquerez-vous, drôles? s'écria Roland, qui commençait à se fâcher, tandis que sa mère s'inquiétait et qu'Amélie pâlissait visiblement.

— Pardon, monsieur Louis, dit le paysan, nous ne sommes pas des drôles: nous sommes des gens craignant Dieu, voilà tout.

— Eh! mille tonnerres! dit Roland, moi aussi je crains Dieu! Après?

— Ce qui fait que nous ne nous soucions pas d'avoir des démêlés avec le diable.

— Non, non, non, dit le second paysan.

— Avec son semblable, continua le premier paysan, un homme vaut un homme.

— Quelquefois même il en vaut deux, dit le second bâti en Hercule.

— Mais avec des êtres surnaturels, des fantômes, des spectres, non, merci! continua le premier paysan.

— Merci! répéta le second. — Ah çà, ma mère; ah çà, ma soeur, demanda Roland s'adressant aux deux femmes, comprenez-vous, au nom du ciel, quelque chose à ce que disent ces deux imbéciles?

— Imbéciles! fit le premier paysan, c'est possible; mais il n'en est pas moins vrai que Pierre Marey, pour avoir voulu regarder seulement par-dessus le mur de la chartreuse, a eu le cou tordu; il est vrai que c'était un samedi, jour de sabbat.

— Et qu'on n'a jamais pu le lui redresser, affirma le second paysan; de sorte qu'on a été obligé de l’enterrer le visage à l’envers et regardant ce qui se passe derrière lui.

— Oh! oh! fit sir John, voilà qui devient intéressant; j'aime fort les histoires de fantômes.

— Bon! dit Édouard, ce n'est point comme ma soeur Amélie, milord, à ce qu'il paraît.

— Pourquoi cela?

— Regarde donc, frère Roland, comme elle est pâle.

— En effet, dit sir John, mademoiselle semble près de se trouver mal.

— Moi? pas du tout, fit Amélie; seulement ne trouvez-vous pas qu'il fait un peu chaud ici, ma mère?

Et Amélie essuya son front couvert de sueur.

— Non, dit madame de Montrevel.

— Cependant, insista Amélie, si je ne craignais pas de vous incommoder, madame, je vous demanderais la permission d'ouvrir une fenêtre.

— Fais, mon enfant.

Amélie se leva vivement pour mettre à profit la permission reçue, et, tout en chancelant, alla ouvrir une fenêtre donnant sur le jardin.

La fenêtre ouverte, elle resta debout, adossée à la barre d'appui, et à moitié cachée par les rideaux.

— Ah! dit-elle, ici, au moins, on respire.

Sir John se leva pour lui offrir son flacon de sels; mais vivement:

— Non, non, milord, dit Amélie, je vous remercie, cela va tout à fait mieux.

— Voyons, voyons, dit Roland, il ne s'agit pas de cela, mais de notre sanglier.

— Eh bien, votre sanglier, monsieur Louis, on l'ira chercher demain.

— C'est ça, dit le second paysan, demain matin il fera jour.

— De sorte que, pour y aller ce soir?…

— Oh! pour y aller ce soir…

Le paysan regarda son camarade, et, tous deux en même temps, secouant la tête:

— Pour y aller ce soir, ça ne se peut pas.

— Poltrons!

— Monsieur Louis, on n'est pas poltron pour avoir peur, dit le premier paysan.

— Que non, on n'est pas poltron pour ça, répondit le second.

— Ah! fit Roland, je voudrais bien qu'un plus fort que vous me soutînt cette thèse, que l'on n'est pas poltron pour avoir peur.

— Dame, c'est selon la chose dont on a peur, monsieur Louis: qu'on me donne une bonne serpe et un bon gourdin, je n'ai pas peur d'un loup; qu'on me donne un bon fusil, je n'ai pas peur d'un homme, quand bien même je saurais que cet homme m'attend pour m'assassiner…

— Oui, dit Édouard; mais d'un fantôme, fût-ce d'un fantôme de moine, tu as peur?

— Mon petit monsieur Édouard, dit le paysan, laissez parler votre frère, M. Louis; vous n'êtes pas encore assez grand pour plaisanter avec ces choses-là, non.

— Non, ajouta l’autre paysan; attendez que vous ayez de la barbe au menton, mon petit monsieur.

— Je n'ai pas de barbe au menton, répondit Édouard en se redressant; mais cela n'empêche point que, si j'étais assez fort pour porter le sanglier, je l'irais bien chercher tout seul, que ce fût le jour ou la nuit.

— Grand bien vous fasse, mon jeune monsieur; mais voilà mon camarade et moi qui vous disons que, pour un louis, nous n'irions pas.

— Mais pour deux? dit Roland, qui voulait les pousser à bout.

— Ni pour deux, ni pour quatre, ni pour dix, monsieur de Montrevel. C'est bon, dix louis; mais qu'est-ce que je ferais de vos dix louis quand j'aurais le cou tordu?

— Oui, le cou tordu comme Pierre Marey, dit le second paysan.

— Ce n'est pas vos dix louis qui donneront du pain à ma femme et à mes enfants pour le restant de leurs jours, n'est-ce pas?

— Et encore, quand tu dis dix louis, reprit le second paysan, cela ne serait que cinq, puisqu'il y en aurait cinq pour moi.

— Alors, il revient des fantômes dans le pavillon? demanda Roland.

— Je ne dis pas dans le pavillon — dans le pavillon, je n'en suis pas sûr — mais dans la chartreuse…

— Dans la chartreuse, tu en es sûr?

— Oh! oui, là, bien certainement.

— Tu les as vus?

— Pas moi; mais il y a des gens qui les ont vus.

— Ton camarade? demanda le jeune officier en se tournant vers le second paysan.

— Je ne les ai pas vus; mais j'ai vu des flammes, et Claude Philippon a entendu des chaînes.

— Ah! il y a des flammes et des chaînes? demanda Roland.

— Oui! et, quant aux flammes, dit le premier paysan, je les ai vues, moi.

— Et Claude Philippon a entendu les chaînes, répéta le premier.

— Très bien, mes amis, très bien, reprit Roland d'un ton goguenard; donc, à aucun prix, vous n'irez ce soir?

— À aucun prix.

— Pas pour tout l’or du monde.

— Et vous irez demain au jour?

— Oh! monsieur Louis, avant que vous soyez levé, le sanglier sera ici.

— Il y sera que vous ne serez pas levé, répondit l’écho.

— Eh bien, fit Roland, venez me revoir après-demain. — Volontiers, monsieur Louis; pourquoi faire?

— Venez toujours.

— Oh! nous viendrons.

— C'est-à-dire que, du moment où vous nous dites: «Venez!» vous pouvez être sûr que nous n'y manquerons pas, monsieur Louis.

— Eh bien, moi, je vous en donnerai des nouvelles sûres.

— De qui?

— Des fantômes.

Amélie jeta un cri étouffé; madame de Montrevel, seule, entendit ce cri. Louis prenait de la main congé des deux paysans, qui se cognaient à la porte, où ils voulaient passer tous les deux en même temps.

Il ne fut plus question, pendant tout le reste de la soirée, ni de la Chartreuse, ni du pavillon, ni des hôtes surnaturels, spectres ou fantômes, qui les hantaient.

XV — L'ESPRIT FORT

À dix heures sonnantes, tout le monde était couché au château des Noires-Fontaines, ou tout au moins chacun était retiré dans sa chambre.

Deux ou trois fois pendant la soirée, Amélie s'était approchée de Roland, comme si elle eût eu quelque chose à lui dire; mais toujours la parole avait expiré sur ses lèvres.

Quand on avait quitté le salon, elle s'était appuyée à son bras, et, quoique la chambre de Roland fût située un étage au-dessus de la sienne, elle avait accompagné Roland jusqu'à la porte de sa chambre.

Roland l'avait embrassée, avait fermé sa porte, en lui souhaitant une bonne nuit et en se déclarant très fatigué.

Cependant, malgré cette déclaration, Roland, rentré chez lui, n'avait point procédé à sa toilette de nuit; il était allé à son trophée d'armes, en avait tiré une magnifique paire de pistolets d'honneur, de la manufacture de Versailles, donnée à son père par la Convention, en avait fait jouer les chiens, et avait soufflé dans les canons pour voir s'ils n'étaient pas vieux chargés.

Les pistolets étaient en excellent état.

Après quoi, il les avait posés côte à côte sur la table, était allé ouvrir doucement la porte de la chambre, regardant du côté de l'escalier pour savoir si personne ne l’épiait, et, voyant que corridor et escalier étaient solitaires, il était allé frapper à la porte de sir John.

— Entrez, dit l’Anglais. Sir John, lui non plus, n'avait pas encore commencé sa toilette de nuit.

— J'ai compris, à un signe que vous m'avez fait, que vous aviez quelque chose à me dire, fit sir John, et, vous le voyez, je vous attendais.

— Certainement, que j'ai quelque chose à vous dire, répondit Roland en s'étendant joyeusement dans un fauteuil.

— Mon cher hôte, répondit l’Anglais, je commence à vous connaître; de sorte que, quand je vous vois aussi gai que cela, je suis comme vos paysans, j'ai peur.

— Vous avez entendu ce qu'ils ont dit?

— C'est-à-dire qu'ils ont raconté une magnifique histoire de fantômes. J'ai un château en Angleterre, où il en revient, des fantômes.

— Vous les avez vus, milord?

— Oui, quand j'étais petit; par malheur, depuis que je suis grand, ils ont disparu.

— C'est comme cela, les fantômes, dit gaiement Roland, ça va, ça vient; quelle chance, hein! que je sois revenu justement à l'heure où il y a des fantômes à la chartreuse de Seillon.

— Oui, fit sir John, c'est bien heureux; seulement, êtes-vous sûr qu'il y en ait?

— Non; mais, après-demain, je saurai à quoi m'en tenir là-dessus. — Comment cela?

— Je compte passer là-bas la nuit de demain.

— Oh! dit l'Anglais, voulez-vous, moi, que j'aille avec vous?

— Ce serait avec plaisir; mais, par malheur, la chose est impossible.

— Impossible, oh!

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, mon cher hôte.

— Impossible! Pourquoi?

— Connaissez-vous les moeurs des fantômes, milord? demanda gravement Roland.

— Non.

— Eh bien, je les connais, moi: les fantômes ne se montrent que dans certaines conditions.

— Expliquez-moi cela.

— Ainsi, par exemple, tenez, milord, en Italie, en Espagne, pays des plus superstitieux, eh bien, il n'y a pas de fantômes, ou, s'il y en a, dame, dame, c'est tous les dix ans, c'est tous les vingt ans, c'est tous les siècles.

— Et à quoi attribuez-vous cette absence de fantômes?

— Au défaut de brouillard, milord. —Ah! ah!

— Sans doute; vous comprenez bien l'atmosphère des fantômes, c'est le brouillard: en Écosse, en Danemark, en Angleterre, pays de brouillards, on regorge de fantômes: on a le spectre du père d'Hamlet, le spectre de Banquo, les ombres des victimes de Richard III. En Italie, vous n'avez qu'un spectre, celui de César; et encore où apparaît-il à Brutus? À Philippes en Macédoine, en Thrace, c'est-à-dire dans le Danemark de la Grèce, dans l'Écosse de l'Orient, où le brouillard a trouvé moyen de rendre Ovide mélancolique à ce point qu'il a intitulé Tristes les vers qu'il y a faits. Pourquoi Virgile fait-il apparaître l'ombre d'Anchise à Énée? Parce que Virgile est de Mantoue. Connaissez-vous Mantoue? un pays de marais, une vraie grenouillère, une fabrique de rhumatismes, une atmosphère de vapeurs, par conséquent, un nid de fantômes!

— Allez toujours, je vous écoute.

— Vous avez vu les bords du Rhin?

— Oui.

— L'Allemagne, n'est-ce pas?

— Oui.

— Encore un pays de fées, d'ondines, de sylphes et, par conséquent, de fantômes (qui peut le plus, peut le moins) tout cela à cause du brouillard toujours; mais, en Italie, en Espagne, où diable voulez-vous que les fantômes se réfugient? Pas la plus petite vapeur… Aussi, si j'étais en Espagne ou en Italie, je ne tenterais même pas l'aventure de demain.

— Tout cela ne me dit point pourquoi vous refusez ma compagnie, insista sir John.

— Attendez donc: je vous ai déjà expliqué comment les fantômes ne se hasardent pas dans certains pays, parce qu'ils n'y trouvent pas certaines conditions atmosphériques; laissez-moi vous expliquer les chances qu'il faut se ménager quand on désire en voir.

— Expliquez! expliquez! dit sir John; en vérité, vous êtes l'homme que j'aime le mieux entendre parler, Roland.

Et sir John s'étendit à son tour dans un fauteuil, s'apprêtant à écouter avec délices les improvisations de cet esprit fantasque, qu'il avait déjà vu sous tant de faces depuis cinq ou six jours à peine qu'il le connaissait.

Roland s'inclina en signe de remerciement.

— Eh bien, voici donc l'affaire, et vous allez comprendre cela, milord: j'ai tant entendu parler fantômes dans ma vie, que je connais ces gaillards-là comme si je les avais faits. Pourquoi les fantômes se montrent-ils?

— Vous me demandez cela? fit sir John.

— Oui, je vous le demande.

— Je vous avoue que, n'ayant pas étudié les fantômes comme vous, je ne saurais vous faire une réponse positive.

— Vous voyez bien! Les fantômes se montrent, mon cher lord, pour faire peur à celui auquel ils apparaissent.

— C'est incontestable.

— Parbleu! s'ils ne font pas peur à celui à qui ils apparaissent, c'est celui à qui ils apparaissent qui leur fait peur: témoin M. de Turenne, dont les fantômes se sont trouvés être des faux- monnayeurs. Connaissez-vous cette histoire-là?

— Non.

— Je vous la raconterai un autre jour; ne nous embrouillons pas. Voilà pourquoi, lorsqu'ils se décident à apparaître — ce qui est rare — voilà pourquoi les fantômes choisissent les nuits orageuses, où il fait des éclairs, du tonnerre, du vent: c'est leur mise en scène.

— Je suis forcé d'avouer que tout cela est on ne peut pas plus juste.

— Attendez! il y a certaines secondes où l’homme le plus brave sent un frisson courir dans ses veines; du temps où je n'avais pas un anévrisme, cela m'est arrivé dix fois, quand je voyais briller sur ma tête l’éclair des sabres et que j'entendais gronder à mes oreilles le tonnerre des canons. Il est vrai que, depuis que j'ai un anévrisme, je cours où l'éclair brille, où le tonnerre gronde; mais j'ai une chance: c'est que les fantômes ne sachent pas cela, c'est que les fantômes croient que je puis avoir peur.

— Tandis que c'est impossible, n'est-ce pas? demanda sir John.

— Que voulez-vous? quand, au lieu d'avoir peur de la mort, on croit, à tort ou à raison, avoir un motif de chercher la mort, je ne sais pas de quoi l'on aurait peur; mais, je vous le répète, il est possible que les fantômes, qui savent beaucoup de choses cependant, ne sachent point cela. Seulement, ils savent ceci: c'est que le sentiment de la peur s'augmente ou diminue par la vue et par l'audition des objets extérieurs. Ainsi, par exemple, où les fantômes apparaissent-ils de préférence? dans les lieux obscurs, dans les cimetières, dans les vieux cloîtres, dans les ruines, dans les souterrains parce que déjà l’aspect des localités a disposé l'âme à la peur. Après quoi apparaissent-ils? après des bruits de chaînes, des gémissements, des soupirs, parce que tout cela n'a rien de bien récréatif; ils n'ont garde de venir au milieu d'une grande lumière ou après un air de contredanse; non, la peur est abîme où l'on descend marche à marche, jusqu’à ce que le vertige vous prenne, jusqu'à ce que le pied vous glisse, jusqu'à ce que vous tombiez les yeux fermés jusqu'au fond du précipice. Ainsi, lisez le récit de toutes les apparitions, voici comment les fantômes procèdent: d'abord le ciel s’obscurcit, le tonnerre gronde, le vent siffle, les fenêtres et les portes crient, la lampe, s'il y a une lampe dans la chambre de celui à qui ils tiennent à faire peur, la lampe pétille, pâlit et s'éteint; obscurité complète! alors, dans l’obscurité, on entend des plaintes; des gémissements; des bruits de chaînes, enfin la porte s'ouvre et le fantôme apparaît. Je dois dire que toutes les apparitions que j'ai, non pas vues, mais lues, se sont produites dans des circonstances pareilles. Voyons, est-ce bien cela, sir John?

— Parfaitement.

— Et avez-vous jamais vu qu'un fantôme ait apparu à deux personnes à la fois?

— En effet, je ne l'ai jamais lu, ni entendu dire.

— C'est tout simple, mon cher lord: à deux, vous comprenez, on n'a pas peur; la peur, c'est une chose mystérieuse, étrange, indépendante de la volonté, pour laquelle il faut l’isolement, les ténèbres, la solitude. Un fantôme n'est pas plus dangereux qu'un boulet de canon. Eh bien, est-ce qu'un soldat a peur d'un boulet de canon, le jour, quand il est en compagnie de ses camarades, quand il sent les coudes à gauche? Non, il va droit à la pièce, il est tué ou il tue: c'est ce que ne veulent pas les fantômes; c'est ce qui fait qu'ils n’apparaissent pas à deux personnes à la fois! c'est ce qui fait que je veux aller seul à la chartreuse, milord; votre présence empêcherait le fantôme le plus résolu de paraître. Si je n'ai rien vu, ou si j'ai vu quelque chose qui en vaille la peine, eh bien, ce sera votre tour après demain. Le marché vous convient-il?

— À merveille! Mais pourquoi n’irais-je pas le premier?

— Ah! d'abord, parce que l’idée ne vous en est pas venue, et que c'est bien le moins que j'aie le bénéfice de mon idée; ensuite, parce que je suis du pays, que j’étais lié avec tous ces bons moines de leur vivant, et qu'il y a dans cette liaison une chance de plus qu'ils m'apparaissent après leur mort; enfin, parce que, connaissant les localités, s'il faut fuir ou poursuivre, je me tirerai mieux que vous de l'agression ou de la retraite. Tout cela vous paraît-il juste, mon cher lord?

— On ne peut plus juste, oui; mais, moi, j'irai le lendemain?

— Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, toutes les nuits si vous voulez; ce à quoi je tiens, c'est à la primeur. Maintenant, continua Roland en se levant, c'est entre vous et moi, n'est-ce pas? Pas un mot à qui que ce soit au monde; les fantômes pourraient être prévenus et agir en conséquence. Il ne faut pas nous faire rouler par ces gaillards-là, ce serait trop grotesque.

— Soyez tranquille. Vous prendrez des armes, n'est-ce pas?

— Si je croyais n'avoir affaire qu'à des fantômes, j'irais les deux mains dans mes poches, et rien dans les goussets; mais, comme je vous disais tout à l'heure, je me rappelle les faux-monnayeurs de M. de Turenne, et je prendrai des pistolets. — Voulez-vous les miens?

— Non, merci; ceux-là, quoiqu'ils soient bons, j'ai à peu près résolu de ne m’en servir jamais.

Puis, avec un sourire dont il serait impossible de rendre l’amertume:

— Ils me portent malheur, ajouta Roland. Bonne nuit, milord! Il faut que je dorme les poings fermés, cette nuit, pour ne pas avoir envie de dormir demain.

Et, après avoir secoué énergiquement la main de l’Anglais, il sortit de la chambre de celui-ci et rentra dans la sienne.

Seulement, en rentrant dans la sienne, une chose le frappa: c'est qu'il retrouvait ouverte sa porte, qu'il était sûr d'avoir laissée fermée.

Mais il fut à peine entré, que la vue de sa soeur lui expliqua ce changement.

— Tiens! fit-il moitié étonné, moitié inquiet, c'est toi, Amélie?

— Oui, c'est moi, fit la jeune fille.

Puis, s'approchant de son frère et lui donnant son front à baiser.

— Tu n'iras pas, dit-elle d'un ton suppliant, n'est-ce pas, mon ami?

— Où cela? demanda Roland.

— À la chartreuse.

— Bon? et qui t'a dit que j'y allais?

— Oh! lorsqu'on te connaît, comme c'est difficile à deviner!

— Et pourquoi veux-tu que je n'aille pas à la chartreuse?

— Je crains qu'il ne t'arrive un malheur.

— Ah çà! tu crois donc aux fantômes, toi? dit Roland en fixant son regard sur celui d'Amélie.

Amélie baissa les yeux, et Roland sentit la main de sa soeur trembler dans la sienne.

— Voyons, dit Roland, Amélie, celle qu'autrefois j'ai connue, du moins, la fille du général de Montrevel, la soeur de Roland, est trop intelligente pour subir des terreurs vulgaires; il est impossible que tu croies à ces contes d'apparitions, de chaînes, de flammes, de spectres, de fantômes.

— Si j'y croyais, mon ami, mes craintes seraient moins grandes: si les fantômes existent, ce sont des âmes dépouillées de leur corps, et, par conséquent, qui ne peuvent sortir du tombeau avec les haines de la matière; or, pourquoi un fantôme te haïrait-il, toi, Roland, qui n'as jamais fait de mal à personne?

— Bon! tu oublies ceux que j'ai tués à l’armée ou en duel.

Amélie secoua la tête. — Je ne crains pas ceux-là.

— Que crains-tu donc, alors?

La jeune fille leva sur Roland. ses beaux yeux tout mouillés de larmes, et, se jetant dans les bras de son frère:

— Je ne sais, dit-elle, Roland; mais, que veux-tu! je crains!

Le jeune homme, par une légère violence, releva la tête qu'Amélie cachait dans sa poitrine, et, baisant doucement et tendrement ses longues paupières:

— Tu ne crois pas que ce soient des fantômes que j'aurai demain à combattre, n'est-ce pas? demanda-t-il.

— Mon frère, ne va pas à la chartreuse! insista Amélie d'un ton suppliant, en éludant la question.

— C'est notre mère qui t'a chargée de me demander cela: avoue-le, Amélie.

— Oh! mon frère, non, ma mère ne m'en a pas dit un mot; c'est moi qui ai deviné que tu voulais y aller.

— Eh bien, si je voulais y aller, Amélie, dit Roland d'un ton ferme, tu dois savoir une chose, c'est que j'irais.

— Même si je t'en prie à mains jointes, mon frère? dit Amélie avec un accent presque douloureux, même si je t'en prie à genoux?

Et elle se laissa glisser aux pieds de son frère. — Oh! femmes! femmes! murmura Roland, inexplicables créatures dont les paroles sont un mystère, dont la bouche ne dit jamais les secrets du coeur, qui pleurent, qui prient, qui tremblent, pourquoi? Dieu le sait! mais nous autres hommes, jamais! J'irai, Amélie, parce que j'ai résolu d'y aller, et que, quand j'ai pris une fois une résolution, nulle puissance au monde n'a le pouvoir de m'en faire changer. Maintenant, embrasse-moi, ne crains rien, et je te dirai tout bas un grand secret.

Amélie releva la tête, fixant sur Roland un regard à la fois interrogateur et désespéré.

— J'ai reconnu depuis plus d'un an, répondit le jeune homme, que j'ai le malheur de ne pouvoir mourir; rassure-toi donc et sois tranquille.

Roland prononça ces paroles d'un ton si douloureux, qu'Amélie, qui jusque-là était parvenue à retenir ses larmes, rentra chez elle en éclatant en sanglots.

Le jeune officier après s'être assuré que sa soeur avait refermé sa porte, referma la sienne en murmurant:

— Nous verrons bien qui se lassera enfin, de moi ou de la destinée.

XVI — LE FANTÔME

Le lendemain, à l’heure à peu près à laquelle nous venons de quitter Roland, le jeune officier, après s'être assuré que tout le monde était couché au château des Noires-Fontaines, entrouvrit doucement sa porte, descendit l’escalier en retenant sa respiration, gagna le vestibule, tira sans bruit les verrous de la porte d'entrée, descendit le perron, se retourna pour s'assurer que tout était bien tranquille, et, rassuré par l’obscurité des fenêtres, il attaqua bravement la grille.

La grille, dont les gonds avaient, selon toute probabilité, été huilés dans la journée, tourna sans faire entendre le moindre grincement, et se referma comme elle s'était ouverte, après avoir donné passage à Roland, qui s'avança rapidement alors dans la direction du chemin de Pont-d'Ain à Bourg.

À peine eut-il fait cent pas que la cloche de Saint-Just tinta un coup: celle de Montagnat lui répondit comme un écho de bronze; dix heures et demie sonnaient.

Au pas dont marchait le jeune homme, il lui fallait à peine vingt minutes pour atteindre la chartreuse de Seillon, surtout si, au lieu de contourner le bois, il prenait le sentier qui conduisait droit au monastère.

Roland était trop familiarisé depuis sa jeunesse avec les moindres laies de la forêt de Seillon pour allonger inutilement son chemin de dix minutes. Il prit donc sans hésiter à travers bois, et, au bout de cinq minutes, il reparut de l'autre côté de la forêt.

Arrivé là, il n'avait plus à traverser qu'un bout de plaine pour être arrivé au mur du verger du cloître. Ce fut l'affaire de cinq autres minutes à peine.

Au pied du mur, il s'arrêta, mais ce fut pour quelques secondes.

Il dégrafa son manteau, le roula en tampon et le jeta par-dessus le mur.

Son manteau ôté, il resta avec une redingote de velours, une culotte de peau blanche et des bottes à retroussis.

La redingote était serrée autour du corps par une ceinture dans laquelle étaient passés deux pistolets.

Un chapeau à larges bords couvrait son visage et le voilait d'ombre.

Avec la même rapidité qu'il s'était débarrassé du vêtement qui pouvait le gêner pour franchir le mur, il se mit à l'escalader.

Son pied chercha une jointure qu'il n'eut pas de peine à trouver; il s'élança, saisit la crête du chaperon, et retomba de l’autre côté sans avoir même touché le faîte de ce mur, par-dessus lequel il avait bondi.

Il ramassa son manteau, le rejeta sur ses épaules, l’agrafa de nouveau, et, à travers le verger, gagna à grands pas une petite porte qui servait de communication entre le verger et le cloître.

Comme il franchissait le seuil de cette petite porte, onze heures sonnaient.

Roland s'arrêta, compta les coups, fit lentement le tour du cloître, regardant et écoutant. Il ne vit rien et n'entendit pas le moindre bruit.

Le monastère offrait l’image de la désolation et de la solitude; toutes les portes étaient ouvertes: celles des cellules, celle de la chapelle, celle du réfectoire.

Dans le réfectoire, immense pièce où les tables étaient encore dressées, Roland vit voleter cinq ou six chauves-souris; une chouette effrayée s'échappa par une fenêtre brisée, se percha sur un arbre à quelques pas de là et fit entendre son cri funèbre.

— Bon! dit tout haut Roland, je crois que c'est ici que je dois établir mon quartier général; chauves-souris et chouettes sont l’avant-garde des fantômes.

Le son de cette voix humaine, s'élevant du milieu de cette solitude, de ces ténèbres et de cette désolation, avait quelque chose d'insolite et de lugubre qui eût fait frissonner celui-là même qui venait de parler, si Roland, comme il l'avait dit lui- même, n'avait pas eu une âme inaccessible à la peur.

Il chercha un point d'où il pût du regard embrasser toute la salle: une table isolée, placée sur une espèce d'estrade, à l’une des extrémités du réfectoire, et qui avait sans doute servi au supérieur du couvent, soit pour faire une lecture pieuse pendant le repas, soit pour prendre son repas séparé des autres frères, lui parut un lieu d'observation réunissant tous les avantages qu'il pouvait désirer.

Appuyé au mur, il ne pouvait être surpris par derrière, et, de là, son regard, lorsqu'il serait habitué aux ténèbres, dominerait tous les points de la salle.

Il chercha un siège quelconque et trouva, renversé à trois pas de la table, l'escabeau qui avait dû être celui du convive ou du lecteur isolé.

Il s'assit devant la table, détacha son manteau pour avoir toute liberté dans ses mouvements, prit ses pistolets à sa ceinture, en disposa un devant lui, et, frappant trois coups sur la table avec la crosse de l’autre:

— La séance est ouverte, dit-il à haute voix, les fantômes peuvent venir.

Ceux qui, la nuit, traversant à deux des cimetières ou des églises, ont quelquefois éprouvé, sans s'en rendre compte, ce suprême besoin de parler bas et religieusement, qui s'attache à certaines localités, ceux-là seuls comprendront quelle étrange impression eût produite, sur celui qui l’eût entendue, cette voix railleuse et saccadée troublant la solitude et les ténèbres.

Elle vibra un instant dans l’obscurité, qu'elle fit en quelque sorte tressaillir; puis elle s'éteignit et mourut sans écho, s'échappant à la fois par toutes ces ouvertures que les ailes du temps avaient faites sur son passage.

Comme il s'y était attendu, les yeux de Roland s'étaient habitués aux ténèbres, et maintenant, grâce à la pâle lumière de la lune, qui venait de se lever, et qui pénétrait dans le réfectoire en longs rayons blanchâtres, par les fenêtres brisées, pouvait voir distinctement d'un bout à l'autre de l’immense chambre.

Quoique évidemment, à l’intérieur comme à l'extérieur, Roland fût sans crainte, il n'était pas sans défiance, et son oreille percevait les moindres bruits.

II entendit sonner la demie. Malgré lui, le timbre le fit tressaillir; il venait de l'église même du couvent.

Comment, dans cette ruine où tout était mort, l’horloge, cette pulsation du temps, était-elle demeurée vivante?

— Oh! oh! dit Roland, voilà qui m'indique que je verrai quelque chose.

Ces paroles furent presque un aparté; la majesté des lieux et du silence agissait sur ce coeur pétri d'un bronze aussi dur que celui qui venait de lui envoyer cet appel du temps contre l'éternité.

Les minutes s'écoulèrent les unes après les autres; sans doute un nuage passait entre la lune et la terre, car il semblait à Roland que les ténèbres s'épaississaient.

Puis il lui semblait, à mesure que minuit s'approchait, entendre mille bruits à peine perceptibles, confus et différents, qui, sans doute, venaient de ce monde nocturne qui s'éveille quand l’autre s'endort.

La nature n'a pas voulu qu'il y eût suspension dans la vie, même pour le repos; elle a fait son univers nocturne comme elle a fait son monde du jour, depuis le moustique bourdonnant au chevet du dormeur, jusqu'au lion rôdant autour du douar de l’Arabe.

Mais, Roland, veilleur des camps, sentinelle perdue dans le désert, Roland chasseur, Roland soldat, connaissait tous ces bruits; ces bruits ne le troublaient donc pas, lorsque, tout à coup, à ces bruits vint se mêler de nouveau le timbre de l'horloge vibrant pour la seconde fois au-dessus de sa tête.

Cette fois, c'était minuit; il compta les douze coups les uns après les autres.

Le dernier se fit entendre, frissonna dans l’air comme un oiseau aux ailes de bronze, puis s'éteignit lentement, tristement, douloureusement.

En même temps, il sembla, au jeune homme qu'il entendait une plainte.

Roland tendit l'oreille du côté d'où venait le bruit.

La plainte se fit entendre plus rapprochée.

Il se leva, mais les mains appuyées sur la table et ayant sous la paume de chacune de ses mains la crosse d’un pistolet. Un frôlement pareil à celui d'un drap ou d’une robe qui traînerait sur l'herbe, se fit entendre à sa gauche, à dix pas de lui.

II se redressa comme mû par un ressort.

Au même moment, une ombre apparut au seuil de la salle immense. Cette ombre ressemblait à une de ces vieilles statues couchées sur les sépulcres; elle était enveloppée d'un immense linceul qui traînait derrière elle.

Roland douta un instant de lui-même. La préoccupation de son esprit lui faisait-elle voir ce qui n'était pas? était-il la dupe de ses sens, le jouet de ces hallucinations que la médecine constate, mais ne peut expliquer?

Une plainte poussée par le fantôme fit évanouir ses doutes.

— Ah! par ma foi! dit-il en éclatant de rire, à nous deux, ami spectre!

Le spectre s'arrêta et étendit la main vers le jeune officier.

— Roland! Roland, dit le spectre d’une voix sourde, ce serait une pitié que de ne pas poursuivre les morts dans le tombeau où tu les as fait descendre.

Et le spectre continua son chemin sans hâter le pas.

Roland, un instant étonné, descendit de son estrade et se mit résolument à la poursuite du fantôme.

Le chemin était difficile, encombré qu'il se présentait de pierres, de bancs mis en travers, de tables renversées.

Et cependant on eût dit qu'à travers tous ces obstacles un sentier invisible était tracé pour le spectre, qui marchait du même pas sans que rien l'arrêtât.

Chaque fois qu'il passait devant une fenêtre, la lumière extérieure, si faible qu'elle fût, se réfléchissait sur ce linceul, et le fantôme dessinait ses contours, qui, la fenêtre franchie, se perdaient dans l’obscurité pour reparaître bientôt et se perdre encore.

Roland, l'oeil fixé sur celui qu'il poursuivait, craignant de le perdre de vue s'il en détachait un instant son regard, ne pouvait interroger du regard ce chemin si facile au spectre et si hérissé d'obstacles pour lui.

À chaque pas, il trébuchait; le fantôme gagnait sur lui.

Le fantôme arriva près de la porte opposée à celle par laquelle il était entré, Roland vit s'ouvrir l’entrée d'un corridor obscur; il comprit que l’ombre allait lui échapper.

— Homme ou spectre, voleur ou moine, dit-il, arrête, ou je fais feu!

— On ne tue pas deux fois le même corps, et la mort, tu le sais bien, continua le fantôme d'une voix sourde, n'a pas de prise sur les âmes.

— Qui es-tu donc? demanda Roland.

— Je suis le spectre de celui que tu as violemment arraché de ce monde.

Le jeune officier éclata de rire, de son rire strident et nerveux rendu plus effrayant encore dans les ténèbres.

— Par ma foi, dit-il, si tu n'as pas d'autre indication à me donner, je ne prendrai pas même la peine de chercher, je t'en préviens.

— Rappelle-toi la fontaine de Vaucluse, dit le fantôme avec un accent si faible, que cette phrase sembla sortir de sa bouche plutôt comme un soupir que comme des paroles articulées.

Un instant, Roland sentit, non pas son coeur faiblir, mais la sueur perler à son front; par une réaction sur lui-même, il reprit sa force, et, d'une voix menaçante:

— Une dernière fois, apparition ou réalité, cria-t-il, je te préviens que, si tu ne m'attends pas, je fais feu.

Le spectre fut sourd et continua son chemin.

Roland s'arrêta une seconde pour viser: le spectre était à dix pas de lui: Roland avait la main sûre, c'était lui-même qui avait glissé la balle dans le pistolet, un instant auparavant; il venait de passer la baguette dans les canons pour s'assurer qu'ils étaient chargés.

Au moment où le spectre se dessinait de toute sa hauteur, blanc, sous la voûte sombre du corridor, Roland fit feu.

La flamme illumina comme un éclair le corridor, dans lequel continua de s'enfoncer le spectre, sans hâter ni ralentir le pas.

Puis tout rentra dans une obscurité d'autant plus profonde que la lumière avait été plus vive.

Le spectre avait disparu sous l’arcade sombre.

Roland s'y élança à sa poursuite, tout en faisant passer son second pistolet dans sa main droite.

Mais, si court qu'eût été le temps d'arrêt, le fantôme avait gagné du chemin; Roland le vit au bout du corridor, se dessinant cette fois en vigueur sur l'atmosphère grise de la nuit.

Il doubla le pas et arriva à l'extrémité du corridor au moment où le spectre disparaissait derrière la porte de la citerne.

Roland redoubla de vitesse; arrivé sur le seuil de la porte, il lui sembla que le spectre s'enfonçait dans les entrailles de la terre.

Cependant tout le torse était encore visible.

— Fusses-tu le démon, dit Roland, je te rejoindrai.

Et il lâcha son second coup de pistolet, qui emplit de flamme et de fumée le caveau dans lequel s'était englouti le spectre.

Quand la fumée fut dissipée, Roland chercha vainement; il était seul.

Roland se précipita dans le caveau en hurlant de rage; il sonda les murs de la crosse de ses pistolets, il frappa le sol du pied: partout le sol et la pierre rendirent ce son mat des objets solides.

Il essaya de percer l’obscurité du regard; mais c'était chose impossible: le peu de lumière que laissait filtrer la lune s'arrêtait aux premières marches de la citerne.

— Oh! s'écria Roland, une torche! une torche!

Personne ne lui répondit; le seul bruit qui se fît entendre était le murmure de la source coulant à trois pas de lui.

Il vit qu'une plus longue recherche serait inutile, sortit du caveau, tira de sa poche une poire à poudre, deux balles tout enveloppées dans du papier, et rechargea vivement ses pistolets.

Puis il reprit le chemin qu'il venait de suivre, retrouva le couloir sombre, au bout du couloir le réfectoire immense, et alla reprendre, à l’extrémité de la salle muette, la place qu'il avait quittée pour suivre le fantôme.

Là, il attendit.

Mais les heures de la nuit sonnèrent successivement jusqu'à ce qu'elles devinssent les heures matinales et que les premiers rayons du jour teignissent de leurs tons blafards les murailles du cloître.

— Allons, murmura Roland, c'est fini pour cette nuit; peut-être une autre fois serai-je plus heureux.

Vingt minutes après, il rentrait au château des Noires-Fontaines.

XVII — PERQUISITION

Il ne pouvait point se figurer que sa soeur craignit pour un autre que lui.

Amélie s'élança hors de sa chambre, avec son peignoir de nuit.

Il était facile de voir, à la pâleur de son teint, au cercle de bistre s'étendant jusqu'à la moitié de sa joue, qu'elle n’avait pas fermé l’oeil de la nuit.

— Il ne t’est rien arrivé, Roland? s'écria-t-elle en serrant son frère dans ses bras et en le tâtant avec inquiétude.

— Rien.

— Ni à toi ni à personne?

— Ni à moi ni à personne.

— Et tu n'as rien vu?

— Je ne dis pas cela, fit Roland.

— Qu'as-tu vu, mon Dieu?

— Je te raconterai cela plus tard; en attendant, tant tués que blessés, il n'y a personne de mort.

— Ah! je respire.

— Maintenant, si j'ai un conseil à te donner, petite soeur, c'est d'aller te mettre gentiment dans ton lit et de dormir, si tu peux, jusqu'à l’heure du déjeuner. Je vais faire autant, et je te promets que l’on n'aura pas besoin de me bercer pour m'endormir: bonne nuit ou plutôt bon matin!

Roland embrassa tendrement sa soeur, et, en affectant de siffloter insoucieusement un air de chasse, il monta l’escalier du second étage.

Sir John l'attendait franchement dans le corridor.

Il alla droit au jeune homme.

— Eh bien? lui demanda-t-il.

— Eh bien, je n'ai point fait complètement buisson creux.

— Vous avez vu un fantôme?

— J'ai vu quelque chose, du moins, qui y ressemblait beaucoup.

— Vous allez me raconter cela.

— Oui, je comprends, vous ne dormiriez pas ou vous dormiriez mal; voici en deux mots la chose telle qu'elle s'est passée…

Et Roland fit un récit exact et circonstancié de l’aventure de la nuit.

— Bon! dit sir John quand Roland eut achevé, j'espère que vous en avez laissé pour moi?

— J'ai même peur, dit Roland, de vous avoir laissé le plus dur.

Puis, comme sir John insistait, revenant sur chaque détail, se faisant indiquer la disposition des localités:

— Écoutez, dit Roland; aujourd'hui, après déjeuner, nous irons faire à la chartreuse une visite de jour, ce qui ne vous empêchera point d'y faire votre station de nuit; au contraire, la visite de jour vous servira à étudier les localités. Seulement, ne dites rien à personne.

— Oh! fit sir John, ai-je donc l'air d'un bavard?

— Non, c'est vrai, dit Roland en riant; ce n'est pas vous, milord, qui êtes un bavard, c'est moi qui suis un niais.

Et il rentra dans sa chambre.

Après le déjeuner, les deux hommes descendirent les pentes du jardin comme pour aller faire une promenade aux bords de la Reyssouse, puis ils appuyèrent à gauche, remontèrent au bout de quarante pas, gagnèrent la grande route, traversèrent le bois, et se trouvèrent au pied du mur de la chartreuse, à l'endroit même où la veille Roland l'avait escaladé.

— Milord, dit Roland, voici le chemin.

— En bien, fit sir John, prenons-le.

Et lentement, mais avec une admirable force de poignet qui indiquait un homme possédant à fond sa gymnastique, l'Anglais saisit le chaperon du mur, s'assit sur le faîte, et se laissa retomber de l'autre.

Roland le suivit avec la prestesse d'un homme qui n'en était point à son coup d'essai.

Tous deux se trouvèrent de l'autre côté.

L'abandon était encore plus visible de jour que la nuit.

L'herbe avait poussé partout dans les allées et montait jusqu'aux genoux; les escaliers étaient envahis par des vignes devenues si épaisses, que le raisin n’y pouvait mûrir sous l'ombre des feuilles; en plusieurs endroits, le mur était dégradé, et le lierre, ce parasite bien plus que cet ami des ruines, commençait à s'étendre de tous côtés.

Quant aux arbres en plein vent, pruniers, pêchers, abricotiers, ils avaient poussé avec la liberté des hêtres et des chênes de la forêt, dont ils semblaient envier la hauteur et l'épaisseur, et la sève, tout entière absorbée par les branches aux jets multiples et vigoureux, ne donnait que des fruits rares et mal venus.

Deux ou trois fois, au mouvement des longues herbes agitées devant eux, sir John et Roland devinèrent que la couleuvre, cette hôtesse rampante de la solitude, avait établi là son domicile et fuyait tout étonnée qu'on la dérangeât.

Roland conduisit son ami droit à la porte donnant du verger dans le cloître; mais, avant d'entrer dans le cloître, il jeta les yeux sur le cadran de l'horloge; l'horloge, qui marchait la nuit, était arrêtée le jour.

Du cloître, il passa dans le réfectoire: là, le jour lui révéla sous leur véritable aspect les objets que l'obscurité avait revêtus des formes fantastiques de la nuit.

Roland montra à sir John l'escabeau renversé, la table rayée sous les batteries des pistolets, la porte par laquelle était entré le fantôme.

Il suivit, avec l'Anglais, le chemin qu'il avait suivi à la piste du fantôme; il reconnut les obstacles qui l'avaient arrêté, mais qui étaient faciles à franchir pour quelqu'un qui d'avance aurait pris connaissance de la localité.

Arrivé à l'endroit où il avait fait feu, il retrouva les bourres, mais il chercha inutilement la balle.

Par la disposition du corridor, fuyant en biais, il était cependant impossible, si la balle n'avait pas laissé de traces sur la muraille, qu'elle n'eût point atteint le fantôme.

Et cependant, si le fantôme avait été atteint et présentait un corps solide, comment se faisait-il que ce corps fût resté debout? comment, au moins, n'avait-il point été blessé? et comment, ayant été blessé, ne trouvait-on sur le sol aucune trace de sang?

Or, il n'y avait ni trace de sang ni trace de balle.

Lord Tanlay n'était pas loin d'admettre que son ami eût eu affaire à un spectre véritable.

— On est venu depuis moi, dit Roland, et l'on a ramassé la balle.

— Mais, si vous avez tiré sur un homme, comment la balle n'est- elle pas entrée?

— Oh! c'est bien simple, l'homme avait une cotte de mailles sous son linceul.

C'était possible: cependant, sir John secoua la tête en signe de doute; il aimait mieux croire à un événement surnaturel, cela le fatiguait moins.

L'officier et lui continuèrent leur investigation.

On arriva au bout du corridor, et l'on se trouva à l'autre extrémité du verger.

C'était là que Roland avait revu son spectre, un instant disparu sous la voûte sombre.

Il alla droit à la citerne; il semblait suivre encore le fantôme, tant il hésitait peu.

Là, il comprit l'obscurité de la nuit devenue plus intense encore par l'absence de tout reflet extérieur: à peine y voyait-on pendant le jour.

Roland tira de dessous son manteau deux torches d'un pied de long, prit un briquet, y alluma de l'amadou, et à l’amadou une allumette.

Les deux torches flambèrent.

Il s'agissait de découvrir le passage par où le fantôme avait disparu.

Roland et sir John approchèrent les torches du sol.

La citerne était pavée de grandes dalles de liais qui semblaient parfaitement jointes les unes aux autres.

Roland cherchait sa seconde balle avec autant de persistance qu'il avait cherché la première. Une pierre se trouvait sous ses pieds, il repoussa la pierre et aperçut un anneau scellé dans une des dalles.

Sans rien dire, Roland passa sa main dans l’anneau, s'arc-bouta sur ses pieds et tira à lui.

La dalle tourna sur son pivot avec une facilité qui indiquait qu'elle opérait souvent la même manoeuvre.

En tournant, elle découvrit l’entrée du souterrain.

— Ah! fit Roland, voici le passage de mon spectre.

Et il descendit dans l’ouverture béante.

Sir John le suivit.

Ils firent le même trajet qu'avait fait Morgan lorsqu'il était revenu rendre compte de son expédition; au bout du souterrain, ils trouvèrent la grille donnant sur les caveaux funéraires.

Roland secoua la grille; la grille n'était point fermée, elle céda.

Ils traversèrent le cimetière souterrain et atteignirent l'autre grille; comme la première, elle était ouverte.

Roland marchant toujours le premier, ils montèrent quelques marches et se trouvèrent dans le choeur de la chapelle où s'était passée la scène que nous avons racontée entre Morgan et les compagnons de Jéhu.

Seulement, les stalles étaient vides, le choeur était solitaire, et l'autel, dégradé par l'abandon du culte, n'avait plus ni ses cierges flamboyants, ni sa nappe sainte.

Il était évident pour Roland que là avait abouti la course du faux fantôme, que sir John s'obstinait à croire véritable.

Mais, que le fantôme fût vrai ou faux, sir John avouait que c'était là en effet que sa course avait dû aboutir.

Il réfléchit un instant, puis, après cet instant de réflexion:

— Eh bien, dit l’Anglais, puisque c'est à mon tour à veiller ce soir, puisque j'ai le droit de choisir la place où je veillerai, je veillerai là, dit-il.

Et il montra une espèce de table formée au milieu du choeur par le pied de chêne qui supportait autrefois l'aile du lutrin.

— En effet, dit Roland avec la même insouciance que s'il se fût agi de lui-même, vous ne serez pas mal là; seulement, comme ce soir vous pourriez trouver la pierre scellée et les deux grilles fermées, nous allons chercher une issue qui vous conduise, directement ici.

Au bout de cinq minutes, l'issue était trouvée.

La porte d'une ancienne sacristie s'ouvrait sur le choeur, et, de cette sacristie, une fenêtre dégradée donnait passage dans la forêt.

Les deux hommes sortirent par la fenêtre et se trouvèrent dans le plus épais du bois, juste à vingt pas de l'endroit où ils avaient tué le sanglier.

— Voilà notre affaire, dit Roland; seulement, mon cher lord, comme vous ne vous retrouveriez pas de nuit dans cette forêt où l'on a déjà assez de mal à se retrouver de jour, je vous accompagnerai jusqu'ici.

— Oui, mais, moi entré, vous vous retirez aussitôt, dit l'Anglais; je me souviens de ce que vous m'avez dit touchant la susceptibilité des fantômes: vous sachant à quelques pas de moi, ils pourraient hésiter à apparaître, et, puisque vous en avez vu un, je veux aussi en voir un au moins.

— Je me retirerai, répondit Roland, soyez tranquille; seulement, ajouta-t-il en riant, je n'ai qu'une peur.

— Laquelle?

— C'est qu'en votre qualité d'Anglais et d'hérétique; ils ne soient mal à l’aise avec vous.

— Oh! dit sir John gravement, quel malheur que je n'aie pas le temps d'abjurer d'ici à ce soir!

Les deux amis avaient vu tout ce qu'ils avaient à voir: en conséquence, ils revinrent au château.

Personne, pas même Amélie, n'avait paru soupçonner dans leur promenade autre chose qu'une promenade ordinaire.

La journée se passa donc sans questions et même sans inquiétudes apparentes: d'ailleurs, au retour des deux amis, elle était déjà bien avancée.

On se mit à table, et, à la grande joie d'Édouard, on projeta une nouvelle chasse.

Cette chasse fit les frais de la conversation pendant le dîner et pendant une partie de la soirée.

À dix heures, comme d'habitude, chacun était rentré dans sa chambre, seulement Roland était dans celle de sir John.

La différence des caractères éclatait visiblement dans les préparatifs: Roland avait fait les siens joyeusement, comme pour une partie de plaisir; sir John faisait les siens gravement, comme pour un duel.

Les pistolets furent chargés avec le plus grand soin et passés à la ceinture de l'Anglais, et, au lieu d'un manteau qui pouvait gêner ses mouvements, ce fut une grande redingote à collet qu'il endossa par-dessus son habit.

À dix heures et demie, tous deux sortirent avec les mêmes précautions que Roland avait prises pour lui tout seul.

À onze heures moins cinq minutes, ils étaient au pied de la fenêtre dégradée, mais à laquelle des pierres tombées de la voûte pouvaient servir de marchepied.

Là, ils devaient, selon leurs conventions, se séparer. Sir John rappela ces conditions à Roland:

— Oui, dit le jeune homme, avec moi, milord, une fois pour toutes, ce qui est convenu est convenu; seulement, à mon tour, une recommandation.

— Laquelle?

— Je n'ai pas retrouvé les balles parce que l’on est venu les enlever; on est venu les enlever pour que je ne visse pas l’empreinte qu'elles avaient conservée sans doute.

— Et, dans votre opinion, quelle empreinte eussent-elles conservée?

— Celle des chaînons d'une cotte de mailles; mon fantôme était un homme cuirassé.

— Tant pis, dit sir John, j'aimais fort le fantôme, moi.

Puis, après un moment de silence où un soupir de l’Anglais exprimait son regret profond d'être forcé de renoncer au spectre:

— Et votre recommandation? dit-il.

— Tirez au visage.

L'Anglais fit un signe d'assentiment, serra la main du jeune officier, escalada les pierres, entra dans la sacristie, et disparut.

— Bonne nuit! lui cria Roland.

Et, avec cette insouciance du danger qu'en général un soldat a pour lui-même et pour ses compagnons, Roland, comme il l’avait promis à sir John, reprit le chemin du château des Noires- Fontaines.

XVIII — LE JUGEMENT

Le lendemain, Roland, qui n'était parvenu à s'endormir que vers deux heures du matin, s'éveilla à sept heures.

En s'éveillant, il réunit ses souvenirs épars, se rappela ce qui s'était passé la veille, entre lui et sir John, et s'étonna qu'à son retour l'Anglais ne l’eût point éveillé.

Il s'habilla vivement et alla, au risque de le réveiller au milieu de son premier sommeil, frapper à la porte de la chambre de sir John.

Mais sir John ne répondit point.

Roland frappa plus fort.

Même silence.

Cette fois, un peu d'inquiétude se mêlait à la curiosité de Roland.

La clef était en dehors; le jeune officier ouvrit la porte et plongea dans la chambre un regard rapide.

Sir John n'était point dans la chambre, sir John n'était point rentré.

Le lit était intact.

Qu'était-il donc arrivé?

Il n'y avait pas un instant à perdre, et, avec la rapidité de résolution que nous connaissons à Roland, on devine qu'il ne perdit pas un instant.

Il s'élança dans sa chambre, acheva de s'habiller, mit son couteau de chasse à sa ceinture, son fusil en bandoulière, et sortit.

Personne n'était encore éveillé, sinon la femme de chambre.

Roland la rencontra sur l’escalier:

— Vous direz à madame de Montrevel, dit-il, que je suis sorti pour faire un tour dans la forêt de Seillon avec mon fusil; qu'on ne soit pas inquiet si milord et moi ne rentrions pas précisément à l’heure du déjeuner.

Et Roland s'élança rapidement hors du château.

Dix minutes après, il était près de la fenêtre où, la veille, à onze heures du soir, il avait quitté lord Tanlay.

Il écouta: on n'entendait aucun bruit à l'intérieur; à l’extérieur seulement, l’oreille d'un chasseur pouvait reconnaître toutes ces rumeurs matinales que fait le gibier dans les bois.

Roland escalada la fenêtre avec son agilité ordinaire et s'élança de la sacristie dans le choeur.

Un regard lui suffit pour s'assurer que non seulement le choeur, mais le vaisseau entier de la petite chapelle, était vide.

Les fantômes avaient-ils fait suivre à l’Anglais le chemin opposé à celui qu'il avait suivi lui-même?

C'était possible.

Roland passa rapidement derrière l’autel, gagna la grille des caveaux: la grille était ouverte.

Il s'engagea dans le cimetière souterrain.

L'obscurité l'empêchait de voir dans ses profondeurs. Il appela à trois reprises sir John; personne ne lui répondit.

Il gagna l’autre grille donnant dans le souterrain; elle était ouverte comme la première.

Il s'engagea dans le passage voûté.

Seulement, là, comme il eût été impossible, au milieu des ténèbres, de se servir de son fusil, il le passa en bandoulière et mit le couteau de chasse à la main.

En tâtonnant, il s'enfonça toujours davantage sans rencontrer personne, et, au fur et à mesure qu'il allait en avant, l’obscurité redoublait, ce qui indiquait que la dalle de la citerne était fermée.

Il arriva ainsi à la première marche de l’escalier, monta jusqu'à ce qu'il touchât la dalle tournante avec sa tête, fit un effort, la dalle tourna.

Roland revit le jour.

Il s'élança dans la citerne.

La porte qui donnait sur le verger était ouverte; Roland sortit par cette porte, traversa la partie du verger qui se trouvait entre la citerne et le corridor, à l’autre extrémité duquel il avait fait feu sur son fantôme.

Il traversa le corridor et se trouva dans le réfectoire.

Le réfectoire était vide.

Comme il avait fait dans le souterrain funèbre, Roland appela trois fois sir John.

L'écho étonné, qui semblait avoir désappris les sons de la parole humaine, lui répondit seul en balbutiant.

Il n'était point probable que sir John fût venu de ce côté; il fallait retourner au point de départ.

Roland repassa par le même chemin et se retrouva dans le choeur de la chapelle.

C'était là que sir John avait dû passer la nuit, c'était là qu'on devait retrouver sa trace.

Roland s'avança dans le choeur.

À peine y fut-il, qu'un cri s'échappa de sa poitrine.

Une large tache de sang s'étendait à ses pieds et tachait les dalles du choeur.

De l'autre côté du choeur, à quatre pas de celle qui rougissait le marbre à ses pieds, il y avait une seconde tache non moins large, non mois rouge, non moins récente, et qui semblait faire le pendant de la première. Une de ces taches était à droite, l'autre à gauche de cette espèce de piédestal devant lequel milord avait dit qu'il établirait son domicile.

Roland s'approcha du piédestal; le piédestal était ruisselant de sang.

C'était là évidement que le drame s'était passé.

Le drame, s'il fallait en croire les traces qu'il avait laissées, le drame avait été terrible.

Roland, en sa double qualité de chasseur et de soldat, devait être un habile chercheur de piste.

Il avait pu calculer ce qu'a répandu de sang un homme mort, ou ce qu'en répand un homme blessé.

Cette nuit avait vu tomber trois hommes morts ou blessés.

Maintenant, quelles étaient les probabilités?

Les deux taches de sang du choeur, celle de droite et celle de gauche, étaient probablement le sang de deux des antagonistes de sir John.

Le sang du piédestal, était probablement le sien.

Attaqué de deux côtés, à droite et à gauche, il avait fait feu des deux mains et avait tué ou blessé un homme de chaque coup.

De là les deux taches de sang qui rougissaient le pavé.

Attaqué à son tour lui-même, il avait été frappé près du piédestal, et sur le piédestal son sang avait rejailli.

Au bout de cinq secondes d'examen, Roland était aussi sûr de ce que nous venons de dire, que s'il avait vu la lutte de ses propres yeux.

Maintenant qu'avait-on fait des deux autres corps et du corps de sir John?

Ce qu'on avait fait des deux autres corps, Roland s'en inquiétait assez peu.

Mais il tenait fort à savoir ce qu'était devenu celui de sir John.

Une trace de sang partait du piédestal et allait jusqu’à la porte.

Le corps de sir John avait été porté dehors.

Roland secoua la porte massive; elle n'était fermée qu'au pêne.

Sous son premier effort elle s'ouvrit: de l'autre côté du seuil, il retrouva les traces de sang.

Puis, à travers les broussailles, le chemin qu'avaient suivi les gens qui emportaient le corps.

Les branches brisées, les herbes foulées conduisirent Roland jusqu'à la lisière de la forêt donnant sur le chemin de Pont-d'Ain à Bourg.

Là, vivant ou mort, le corps semblait avoir été déposé le long du talus du fossé.

Après quoi, plus rien.

Un homme passa, venant du côté du château des Noires-Fontaines; Roland alla à lui.

— N'avez-vous rien vu sur votre chemin? n'avez-vous rencontré personne? demanda-t-il.

— Si fait, répondit l'homme, j'ai vu deux paysans qui portaient un corps sur une civière.

— Ah! s'écria Roland, et ce corps était celui d'un homme vivant?

— L'homme était pâle et sans mouvement, et il avait bien l'air d'être mort.

— Le sang coulait-il?

— J'en ai vu des gouttes sur le chemin.

— En ce cas, il vit.

Alors, tirant un louis de sa poche:

— Voilà un louis, dit-il; cours chez le docteur Milliet, à Bourg; dis-lui de monter à cheval et de se rendre à franc étrier au château des Noires-Fontaines; ajoute, qu'il y a un homme en danger de mort.

Et, tandis que le paysan, stimulé par la récompense reçue, pressait sa course vers Bourg, Roland, bondissant sur son jarret de fer, pressait la sienne vers le château.

Et maintenant, comme notre lecteur est selon toute probabilité, aussi curieux que Roland de savoir ce qui est arrivé à sir John, nous allons le mettre au courant des événements de la nuit.

Sir John, comme on l’a vu, était entré à onze heures moins quelques minutes dans ce que l'on avait coutume d'appeler la Correrie ou le pavillon de la chartreuse, et qui n'était rien autre chose qu'une chapelle élevée au milieu du bois.

De la sacristie, il avait passé dans le choeur.

Le choeur était vide et paraissait solitaire. Une lune assez brillante, mais qui cependant disparaissait de temps en temps voilée par les nuages, infiltrait son rayon bleuâtre à travers les fenêtres en ogive et les vitraux de couleur à moitié brisés de la chapelle.

Sir John pénétra jusqu'au milieu du choeur, s'arrêta devant le piédestal et s'y tint debout.

Les minutes s'écoulèrent; mais, cette fois, ce ne fut point l'horloge de la chartreuse qui donna la mesure du temps, ce fut l'église de Péronnaz, c'est-à-dire du village le plus proche de la chapelle où sir John attendait.

Tout se passa, jusqu'à minuit, comme tout s'était passé pour Roland, c'est-à-dire que sir John ne fut distrait que par de vagues rumeurs et par des bruits passagers.

Minuit sonna: c'était le moment qu'attendait avec impatience sir John, car c'était celui où l'événement devait se produire, si un événement quelconque se produisait.

Au dernier coup, il lui sembla entendre des pas souterrains et voir une lumière apparaître du côté de la grille qui communiquait aux tombeaux.

Toute son attention se porta donc de ce côté.

Un moine sortit du passage, son capuchon rabattu sur ses yeux et tenant une torche à la main.

Il portait la robe des chartreux.

Un second le suivit, puis un troisième. Sir John en compta douze.

Ils se séparèrent devant l’autel. Il y avait douze stalles dans le choeur; six à la droite de sir John, six à sa gauche.

Les douze moines prirent silencieusement place dans les douze stalles.

Chacun planta sa torche dans un trou pratiqué à cet effet dans les appuis du chêne, et attendit.

Un treizième parut et se plaça devant l’autel.

Aucun de ces moines n'affectait l'allure fantastique des fantômes ou des ombres; tous appartenaient évidemment encore à la Terre, tous étaient des hommes vivants.

Sir John, debout, un pistolet de chaque main, appuyé à son piédestal placé juste au milieu du choeur, regardait avec un grand flegme cette manoeuvre qui tendait à l'envelopper.

Comme lui, les moines étaient debout et muets.

Le moine de l’autel rompit le silence.

— Frères, demanda-t-il, pourquoi les vengeurs sont-ils réunis?

— Pour juger un profane, répondirent les moines.

— Ce profane, reprit l'interrogateur, quel crime a-t-il commis?

— Il a tenté de pénétrer les secrets des compagnons de Jéhu.

— Quelle peine a-t-il méritée?

— La peine de mort.

Le moine de l'autel laissa, pour ainsi dire, à l'arrêt qui venait d'être rendu le temps de pénétrer jusqu'au coeur de celui qu'il atteignait.

Puis, se retournant vers l’Anglais, toujours aussi calme que s'il eût assisté à une comédie:

— Sir John Tanlay, lui dit-il, vous êtes étranger, vous êtes Anglais; c'était une double raison pour laisser tranquillement les compagnons de Jéhu débattre leurs affaires avec le gouvernement dont ils ont juré la perte. Vous n'avez point eu cette sagesse; vous avez cédé à une vaine curiosité; au lieu de vous en écarter, vous avez pénétré dans l’antre du lion, le lion vous déchirera.

Puis, après un instant de silence pendant lequel il sembla attendre la réponse de l'Anglais, voyant que celui-ci demeurait muet:

— Sir John Tanlay, ajouta-t-il, tu es condamné à mort; prépare- toi à mourir.

— Ah! ah! je vois que je suis tombé au milieu d'une bande de voleurs. S'il en est ainsi, on peut se racheter par une rançon.

Puis se tournant vers le moine de l’autel:

— À combien la fixez-vous, capitaine?

Un murmure de menaces accueillit ces insolentes paroles.

Le moine de l’autel étendit la main.

— Tu te trompes, sir John: nous ne sommes pas une bande de voleurs, dit-il d'un ton qui pouvait lutter de calme et de sang- froid avec celui de l’Anglais, et la preuve, c'est que, si tu as quelque somme considérable ou quelques bijoux précieux sur toi, tu n'as qu'à donner tes instructions, et argent et bijoux seront remis, soit à ta famille, soit à la personne que tu désigneras.

— Et quel garant aurais-je que ma dernière volonté sera accomplie?

— Ma parole.

— La parole d'un chef d'assassins! je n'y crois pas.

— Cette fois comme l'autre, tu te trompes, sir John: je ne suis pas plus un chef d'assassins que je n'étais un capitaine de voleurs.

— Et qu'es-tu donc alors?

— Je suis l’élu de la vengeance céleste; je suis l’envoyé de Jéhu, roi d'Israël, qui a été sacré par le prophète Élisée pour exterminer la maison d'Achab.

— Si vous êtes ce que vous dites, pourquoi vous voilez-vous le visage? Pourquoi vous cuirassez-vous sous vos robes? Des élus frappent à découvert et risquent la mort en donnant la mort. Rabattez vos capuchons, montrez-moi vos poitrines nues, et je vous reconnaîtrai pour ce que vous prétendez être.

— Frères, vous avez entendu? dit le moine de l'autel.

Et, dépouillant sa robe, il ouvrit d'un seul coup son habit, son gilet et jusqu'à sa chemise.

Chaque moine en fit autant, et se trouva visage découvert et poitrine nue.

C'étaient tous de beaux jeunes gens dont le plus âgé ne paraissait pas avoir trente-cinq ans.

Leur mise indiquait l’élégance la plus parfaite; seulement, chose étrange, pas un seul n'était armé.

C'étaient bien des juges et pas autre chose.

— Sois content, sir John Tanlay, dit le moine de l’autel, tu vas mourir; mais, en mourant, comme tu en as exprimé le désir tout à l'heure, tu pourras reconnaître et tuer. Sir John, tu as cinq minutes pour recommander ton âme à Dieu.

Sir John, au lieu de profiter de la permission accordée et de songer à son salut spirituel, souleva tranquillement la batterie de ses pistolets pour voir si l’amorce était en bon état, fit jouer les chiens pour s'assurer de la bonté des ressorts, et passa la baguette dans les canons pour être bien certain de l'immobilité des balles.

Puis, sans attendre les cinq minutes qui lui étaient accordées:

— Messieurs, dit-il, je suis prêt; l'êtes-vous?

Les jeunes gens se regardèrent: puis, sur un signe de leur chef, marchèrent droit à sir John, l'enveloppant de tous les côtés.

Le moine de l’autel resta immobile à sa place, dominant du regard la scène qui allait se passer.

Sir John n'avait que deux pistolets, par conséquent que deux hommes à tuer.

Il choisit ses victimes et fit feu.

Deux compagnons de Jéhu roulèrent sur les dalles qu'ils rougirent de leur sang.

Les autres, comme si rien ne s'était passé, s'avancèrent du même pas, étendant la main sur sir John.

Sir John avait pris ses pistolets par le canon et s'en servait comme de deux marteaux. Il était vigoureux, la lutte fut longue.

Pendant près de dix minutes, un groupe confus s'agita au milieu du choeur; puis, enfin, ce mouvement désordonné cessa, et les compagnons de Jéhu s'écartèrent à droite et à gauche, regagnant leurs stalles, et laissant sir John garrotté avec les cordes de leur robes et couché sur le piédestal au milieu du choeur.

— As-tu recommandé ton âme à Dieu? demanda le moine de l'autel.

— Oui, assassin! répondit sir John; tu peux frapper.

Le moine prit sur l'autel un poignard, s'avança le bras haut vers sir John, et suspendant le poignard au-dessus de sa poitrine:

— Sir John Tanlay, lui dit-il, tu es brave, tu dois être loyal; fais serment que pas un mot de ce que tu viens de voir ne sortira de ta bouche; jure que dans quelque circonstance que ce soit, tu ne reconnaîtras aucun de nous, et nous te faisons grâce de la vie.

— Aussitôt sorti d'ici, répondit sir John, ce sera pour vous dénoncer; aussitôt libre, ce sera pour vous poursuivre.

— Jure! répéta une seconde fois le moine.

— Non! dit sir John.

— Jure! répéta une troisième fois le moine.

— Jamais! répéta à son tour sir John.

— Eh bien, meurs donc, puisque tu le veux!

Et il enfonça son poignard jusqu'à la garde dans la poitrine de sir John, qui, soit force de volonté, soit qu'il eût été tué sur le coup, ne poussa pas même un soupir.

Puis, d’une voix pleine, sonore, de la voix d'un homme qui a la conscience d'avoir accompli son devoir:

— Justice est faite! dit le moine.

Alors, remontant à l'autel en laissant le poignard dans la blessure:

— Frères, dit-il, vous savez que vous êtes invités à Paris, rue du Bac, n° 35, au bal des victimes, qui aura lieu le 21 janvier prochain, en mémoire de la mort du roi Louis XVI.

Puis, le premier, il rentra dans le souterrain, où le suivirent les dix moines restés debout, emportant chacun sa torche.

Deux torches restaient pour éclairer les trois cadavres.

Un instant après, à la lueur de ces deux torches, quatre frères servants entrèrent; ils commencèrent par prendre les deux cadavres gisant sur les dalles et les emportèrent dans le caveau.

Puis ils rentrèrent, soulevèrent le corps de sir John, le posèrent sur un brancard, l'emportèrent hors de la chapelle, par la grande porte d'entrée, qu'ils refermèrent derrière eux.

Les deux moines qui marchaient devant le brancard avaient pris les deux dernières torches.

Et maintenant, si nos lecteurs nous demandent pourquoi cette différence entre les événements arrivés à Roland et ceux arrivés à sir John; pourquoi cette mansuétude envers l'un, et pourquoi cette rigueur envers l'autre, nous leur répondrons:

«Souvenez-vous que Morgan avait sauvegardé le frère d'Amélie, et que, sauvegardé ainsi, Roland, dans aucun cas, ne pouvait mourir de la main d'un compagnon de Jéhu.»

XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE

Tandis que l'on transporte au château des Noires-Fontaines le corps de sir John Tanlay; tandis que Roland s'élance dans la direction qui lui a été indiquée; tandis que le paysan dépêché par lui court à Bourg prévenir le docteur Milliet de la catastrophe qui rend sa présence nécessaire chez madame de Montrevel, franchissons l'espace qui sépare Bourg de Paris et le temps qui s'est écoulé entre le 16 octobre et le 7 novembre, c'est-à-dire entre le 24 vendémiaire et le 7 brumaire, et pénétrons, vers les quatre heures de l'après-midi, dans cette petite maison de la rue de la Victoire rendue historique par la fameuse conspiration du 18 brumaire, qui en sortit tout armée.

C’est la même qui semble étonnée de présenter encore aujourd'hui, après tant de changements successifs de gouvernements, les faisceaux consulaires sur chaque battant de sa double porte de chêne et qui s'offre — située au côté droit de la rue, sous le numéro 60 — à la curiosité des passants.

Suivons la longue et étroite allée de tilleuls qui conduit de la porte de la rue à la porte de la maison; entrons dans l'antichambre; prenons le couloir à droite, et montons les vingt marches qui conduisent à un cabinet de travail tendu de papier vert et meublé de rideaux, de chaises, de fauteuils et de canapés de la même couleur.

Ses murailles sont couvertes de cartes géographiques et de plans des villes; une double bibliothèque en bois d'érable s'étend aux deux côtés de la cheminée, qu'elle emboîte; les chaises, les fauteuils, les canapés, les tables et les bureaux sont surchargés de livres; à peine y a-t-il place sur les sièges pour s'asseoir, et sur les tables et les bureaux pour écrire.

Au milieu d'un encombrement de rapports, de lettres, de brochures et de livres où il s'est ménagé une place, un homme est assis et essaye, en s'arrachant de temps en temps les cheveux d'impatience, de déchiffrer une page de notes près desquelles les hiéroglyphes de l’obélisque de Louqsor sont intelligibles jusqu'à la transparence.

Au moment où l’impatience du secrétaire approchait du désespoir, la porte s'ouvrit, et un jeune officier entra en costume d'aide de camp.

Le secrétaire leva la tête et une vive expression de joie se réfléchit sur son visage.

— Oh! mon cher Roland, dit-il, c'est vous, enfin! Je suis enchanté de vous voir pour trois raisons: la première, parce que je m'ennuyais de vous à en mourir; la seconde, parce que le général vous attend avec impatience et vous demande à cor et à cri; la troisième parce que vous allez m'aider à lire ce mot-là, sur lequel je pâlis depuis dix minutes… Mais, d'abord, et avant tout, embrassez-moi.

Le secrétaire et l'aide de camp s'embrassèrent.

— Eh bien, voyons, dit ce dernier, quel est ce mot qui vous embarrasse tant, mon cher Bourrienne?

— Ah! mon cher, quelle écriture! il m'en vient un cheveu blanc par page que je déchiffre, et j'en suis à ma troisième page d'aujourd'hui! Tenez, lisez si vous pouvez.

Roland prit la page des mains du secrétaire et, fixant son regard à l'endroit indiqué, il lut assez couramment:

— «Paragraphe XI. Le Nil, depuis Assouan jusqu'à trois lieues au nord du Caire, coule dans une seule branche…» Eh bien, mais, fit-il en s'interrompant, cela va tout seul. Que disiez-vous donc? Le général s'est appliqué au contraire.

— Continuez, continuez, dit Bourrienne.

Le jeune homme reprit:

— «De ce point que l'on appelle…» Ah! ah!

— Nous y sommes, qu'en dites-vous?

Roland répéta:

— «Que l'on appelle…» Diable! «Que l'on appelle…»

— Oui, que l'on appelle, après?

— Que me donnerez-vous, Bourrienne, s'écria Roland, si je le tiens?

— Je vous donnerai le premier brevet de colonel que je trouverai signé en blanc.

— Par ma foi, non, je ne veux pas quitter le général, j'aime mieux avoir un bon père que cinq cents mauvais enfants. Je vais vous donner vos trois mots pour rien.

— Comment! il y a trois mots là?

— Qui n'ont pas l’air d'en faire tout à fait deux, j'en conviens. Écoutez et inclinez-vous: «De ce point que l'on appelle Ventre della Vacca.»

— Ah! «_Ventre de la Vache!…» _Pardieu! c'est déjà illisible en français: s'il va se mettre dans l’imagination d'écrire en italien, et en patois d'Ajaccio encore! je croyais ne courir que le risque de devenir fou, je deviendrai stupide! … C'est cela.

Et il répéta la phrase tout entière:

— «Le Nil, depuis Assouan jusqu'à trois lieues au nord du Caire, coule dans une seule branche; de ce point, que l'on appelle Ventre de la Vache, il forme les branches de Rosette et de Damiette.» Merci, Roland.

Et il se mit en devoir d'écrire la fin du paragraphe dont le commencement était déjà jeté sur le papier.

— Ah çà! demanda Roland, il a donc toujours son dada, notre général: coloniser l'Égypte?

— Oui, oui, et puis, par contrecoup, un petit peu gouverner la France; nous coloniserons… à distance.

— Eh bien, voyons, mon cher Bourrienne, mettez-moi au courant de l'air du pays, que je n'aie point l'air d'arriver du Monomotapa.

— D'abord, revenez-vous de vous-même, ou êtes-vous rappelé?

— Rappelé, tout ce qu'il y a de plus rappelé!

— Par qui?

— Mais par le général lui-même.

— Dépêche particulière?

— De sa main; voyez!

Le jeune homme tira de sa poche un papier contenant deux lignes non signées, de cette même écriture dont Bourrienne avait tout un cahier sous les yeux.

Ces deux lignes disaient:

«Pars, et sois à Paris le 16 brumaire; j'ai besoin de toi.»

— Oui, fit Bourrienne, je crois que ce sera pour le 18.

— Pour le 18, quoi?

— Ah! par ma foi, vous m'en demandez plus que je n'en sais, Roland. L'homme, vous ne l'ignorez pas, n'est point communicatif. Qu'y aura-t-il le 18 brumaire? Je n'en sais rien encore; cependant, je répondrais qu'il y aura quelque chose.

— Oh! vous avez bien un léger doute?

— Je crois qu'il veut se faire directeur à la place de Sieyès, peut-être président à la place de Gohier.

— Bon! et la constitution de l’an III?

— Comment! la constitution de l’an III? — Eh bien, oui, il faut quarante ans pour être directeur, et il s'en faut juste de dix ans que le général n'en ait quarante.

— Dame, tant pis pour la constitution on la violera.

— Elle est bien jeune encore, Bourrienne; on ne viole guère les enfants de sept ans.

— Entre les mains du citoyen Barras, mon cher, on grandit bien vite: la petite fille de sept ans est déjà une vieille courtisane.

Roland secoua la tête.

— Eh bien, quoi? demanda Bourrienne.

— Eh bien, je ne crois pas que notre général se fasse simple directeur avec quatre collègues; juge donc, mon cher, cinq rois de France, ce n'est plus un dictatoriat, c'est un attelage.

— En tout cas, jusqu'à présent, il n'a laissé apercevoir que cela; mais, vous savez, mon cher ami, avec notre général, quand on veut savoir, il faut deviner.

— Ah! ma foi, je suis trop paresseux pour prendre cette peine, Bourrienne; moi, je suis un véritable janissaire: ce qu'il fera sera bien fait. Pourquoi diable me donnerais-je la peine d'avoir une opinion, de la débattre, de la défendre? C'est déjà bien assez ennuyeux de vivre.

Et le jeune homme appuya cet aphorisme d'un long bâillement; puis il ajouta, avec l'accent d'une profonde insouciance:

— Croyez-vous que l'on se donnera des coups de sabre, Bourrienne?

— C'est probable.

— Eh bien, il y aura une chance de se faire tuer; c'est tout ce qu'il me faut. Où est le général?

— Chez madame Bonaparte; il est descendu il y a un quart d'heure. Lui avez-vous fait dire que vous étiez arrivé?

— Non, je n'étais point fâché de vous voir d'abord. Mais, tenez, j'entends son pas: le voici.

Au même moment, la porte s'ouvrit brusquement, et le même personnage historique que nous avons vu remplir incognito à Avignon un rôle silencieux, apparut sur le seuil de la porte dans son costume pittoresque de général en chef de l’armée d'Égypte.

Seulement, comme il était chez lui, la tête était nue.

Roland lui trouva les yeux plus caves et le teint plus plombé encore que d'habitude.

Cependant, en apercevant le jeune homme, l'oeil sombre ou plutôt méditatif de Bonaparte lança un éclair de joie.

— Ah! c'est toi, Roland! dit-il; fidèle comme l’acier; on t'appelle, tu accours. Sois le bienvenu.

Et il tendit la main au jeune homme.

Puis, avec un imperceptible sourire: — Que fais-tu chez Bourrienne?

— Je vous attends, général.

— Et, en attendant, vous bavardez comme deux vieilles femmes.

— Je vous l’avoue, général; je lui montrais mon ordre d'être ici le 16 brumaire.

— J'ai je écrit le 16 ou le 17?

— Oh! le 16 général; le 17, c'eût été trop tard.

— Pourquoi trop tard le 17?

— Dame, s'il y a, comme l’a dit Bourrienne, de grands projets pour le 18.

— Bon! murmura Bourrienne, voilà mon écervelé qui va me faire laver la tête.

— Ah! il t'a dit que j'avais de grands projets pour le 18?

Il alla à Bourrienne, et, le prenant par l'oreille:

— Portière! lui dit-il.

Puis à Roland:

— Eh bien, oui, mon cher, nous avons de grands projets pour le 18: nous dînons, ma femme et moi, chez le président Gohier, un excellent homme, qui a parfaitement reçu Joséphine en mon absence. Tu dîneras avec nous, Roland.

Roland regarda Bonaparte.

— C’est pour cela que vous m'avez fait revenir, général? dit-il en riant.

— Pour cela, oui, et peut-être encore pour autre chose. Écris, Bourrienne.

Bourrienne reprit vivement la plume.

— Y es-tu?

— Oui, général.

«Mon cher président, je vous préviens que ma femme, moi et un de mes aides de camp, irons vous demander à dîner après-demain 18.

«C'est vous dire que nous nous contenterons du dîner de famille ….»

— Après? fit Bourrienne.

— Comment, après?

— Faut-il mettre: «Liberté, égalité, fraternité?»

— «Ou la mort!» ajouta Roland.

— Non, dit Bonaparte. Donne-moi la plume. Il prit la plume des mains de Bourrienne et ajouta de la sienne:

«Tout à vous, BONAPARTE.»

Puis, repoussant le papier:

— Tiens, mets l’adresse, Bourrienne, et envoie cela par ordonnance.

Bourrienne mit l’adresse, cacheta, sonna. Un officier de service entra.

— Faites porter cela par ordonnance, dit Bourrienne.

— Il y a réponse, ajouta Bonaparte.

L'officier referma la porte.

— Bourrienne, dit le général en montrant Roland, regarde ton ami.

— Eh bien, général, je le regarde.

— Sais-tu ce qu'il a fait à Avignon?

— J'espère qu'il n'a pas fait un pape.

— Non; il a jeté une assiette à la tête d'un homme.

— Oh! c'est vif.

— Ce n'est pas le tout

— Je le présume bien.

— Il s'est battu en duel avec cet homme.

— Et tout naturellement il l'a tué, dit Bourrienne.

— Justement; et sais-tu pourquoi?

— Non.

Le général haussa les épaules.

— Parce que cet homme avait dit que j'étais un voleur.

Puis, regardant Roland avec une indéfinissable expression de raillerie et d'amitié:

— Niais! dit-il.

Puis, tout à coup:

— À propos, et l’Anglais?

— Justement, l’Anglais, mon général, j'allais vous en parler.

— Il est toujours en France?

— Oui, et j'ai même cru un instant qu'il y resterait jusqu'au jour où la trompette du jugement dernier sonnera la diane dans la vallée de Josaphat. — As-tu manqué de tuer celui-là aussi?

— Oh! non, pas moi; nous sommes les meilleurs amis du monde; et, mon général, c'est un si excellent homme, et si original en même temps, que je vous demanderai un tout petit brin de bienveillance pour lui.

— Diable! pour un Anglais?

Bonaparte secoua la tête.

— Je n'aime pas les Anglais.

— Bon! comme peuple; mais les individus…

— Eh bien, que lui est-il arrivé, à ton ami?

— Il a été jugé, condamné et exécuté.

— Que diable me comptes-tu là?

— La vérité du bon Dieu, mon général.

— Comment! il a été jugé, condamné et guillotiné?

— Oh! pas tout à fait; jugé, condamné, oui; guillotiné, non; s’il avait été guillotiné, il serait encore plus malade qu'il n'est.

— Voyons, que me rabâches-tu? par quel tribunal a-t-il été jugé et condamné?

— Par le tribunal des compagnons de Jéhu. — Qu'est-ce que c'est que cela, les compagnons de Jéhu?

— Allons! voilà que vous avez déjà oublié notre ami Morgan, l’homme masqué qui a rapporté au marchand de vin ses deux cents louis.

— Non, fit Bonaparte, je ne l'ai pas oublié. Bourrienne, je t'ai raconté l’audace de ce drôle, n'est-ce pas?

— Oui, général, fit Bourrienne, et je vous ai répondu qu'à votre place j'aurais voulu savoir qui il était.

— Oh! le général le saurait déjà s'il m'avait laissé faire: j'allais lui sauter à la gorge et lui arracher son masque, quand le général m'a dit de ce ton que vous lui connaissez: Ami Roland!

— Voyons, reviens à ton Anglais, bavard! fit le général. Ce Morgan l’a-t-il assassiné?

— Non, pas lui… ce sont ses compagnons.

— Mais tu parlais tout à l’heure de tribunal, de jugement.

— Mon général, vous êtes toujours le même, dit Roland avec ce reste de familiarité prise à l'École militaire: vous voulez savoir, et vous ne donnez pas le temps de parler.

— Entre aux Cinq-Cents, et tu parleras tant que tu voudras.

— Bon! aux Cinq-Cents, j'aurai quatre cent quatre-vingt-dix-neuf collègues qui auront tout autant envie de parler que moi, et qui me couperont la parole: j'aime encore mieux être interrompu par vous que par un avocat.

— Parleras-tu?

— Je ne demande pas mieux. Imaginez-vous, général, qu'il y a près de Bourg une chartreuse…

— La chartreuse de Seillon: je connais cela.

— Comment! vous connaissez la chartreuse de Seillon? demanda Roland.

— Est-ce que le général ne connaît pas tout? fit Bourrienne.

— Voyons, ta chartreuse, est-ce qu'il y a encore des chartreux?

— Non; il n'y a plus que des fantômes.

— Aurais-tu, par hasard, une histoire de revenant à me raconter?

— Et des plus belles.

— Diable! Bourrienne sait que je les adore. Va.

— Eh bien, on est venu nous dire chez ma mère qu'il revenait des fantômes à la chartreuse; vous comprenez que nous avons voulu en avoir le coeur net, sir John et moi, ou plutôt moi et sir John; nous y avons donc passé chacun une nuit.

— Où cela?

— À la chartreuse, donc.

Bonaparte pratiqua avec le pouce un imperceptible signe de croix, habitude corse qu'il ne perdit jamais.

— Ah! ah! fit-il; et en as-tu vu des fantômes?

— J'en ai vu un.

— Et qu'en as-tu fait?

— J'ai tiré dessus.

— Alors?

— Alors, il a continué son chemin.

— Et tu t'es tenu pour battu!

— Ah! bon! voilà comme vous me connaissez! Je l’ai poursuivi, et j'ai retiré dessus; mais, comme il connaissait mieux son chemin que moi à travers les ruines, il m'a échappé.

— Diable!

— Le lendemain, c'était le tour de sir John, de notre Anglais.

— Et a-t-il vu ton revenant?

— Il a vu mieux que cela: il a vu douze moines qui sont entrés dans l’église, qui l'ont jugé comme ayant voulu pénétrer leurs secrets, qui l'ont condamné à mort, et qui l'ont, ma foi! poignardé.

— Et il ne s'est pas défendu? — Comme un lion. Il en a tué deux.

— Et il est mort?

— Il n'en vaut guère mieux; mais j'espère cependant qu'il s'en tirera. Imaginez-vous, général, qu'on l'a retrouvé au bord du chemin et qu'on l'a rapporté chez ma mère avec un poignard planté au milieu de la poitrine, comme un échalas dans une vigne.

— Ah çà! mais c'est une scène de la Sainte-Vehme que tu me racontes là, ni plus ni moins.

— Et sur la lame du poignard, afin qu'on ne doutât point d'où venait, le coup, il y avait gravé en creux: Compagnons de Jéhu.

— Voyons, il n'est pas possible qu'il se passe de pareilles choses en France, pendant la dernière année du dix-huitième siècle! C'était bon en Allemagne, au moyen âge, du temps des Henri et des Othon.

— Pas possible, général? Eh bien, voilà le poignard; que dites vous de la forme? Elle est avenante, n'est-ce pas?

Et le jeune homme tira de dessous son habit un poignard tout en fer, lame et garde.

La garde, ou plutôt la poignée, avait la forme d'une croix, et sur la lame étaient, en effet, gravés ces trois mots: Compagnons de Jéhu.

Bonaparte examina l'arme avec soin.

— Et tu dis qu'ils lui ont planté ce joujou-là dans la poitrine, à ton Anglais? — Jusqu'au manche.

— Et il n'est pas mort!

— Pas encore, du moins.

— Tu as entendu, Bourrienne?

— Avec le plus grand intérêt.

— Il faudra me rappeler cela, Roland.

— Quand, général?

— Quand… quand je serai maître. Viens dire bonjour à Joséphine; viens, Bourrienne, tu dîneras avec nous; faites attention à ce que vous direz l'un et l'autre: nous avons Moreau à dîner. Ah! je garde le poignard comme curiosité.

Et il sortit le premier, suivi de Roland, qui bientôt fut suivi lui-même de Bourrienne.

Sur l'escalier, il rencontra l'ordonnance qu'il avait envoyée à Gohier.

— Eh bien, demanda-t-il?

— Voici la réponse du président.

— Donnez.

Il décacheta la lettre et lut: «Le président Gohier est enchanté de la bonne fortune que lui promet le général Bonaparte; il l'attendra après-demain, 18 brumaire, à dîner avec sa charmante femme et l'aide de camp annoncé, quel qu'il soit.

«On se mettra à table à cinq heures.

«Si cette heure ne convenait pas au général Bonaparte, il est prié de faire connaître celle contre laquelle il désirerait qu'elle fût changée.

«Le président,

«16 brumaire an VII.

«GOHIER.»

Bonaparte mit, avec un indescriptible sourire, la lettre dans sa poche.

Puis, se retournant vers Roland:

— Connais-tu le président Gohier? lui demanda-t-il.

— Non, mon général.

— Ah! tu verras, c'est un bien brave homme.

Et ces paroles furent prononcées avec un accent non moins indescriptible que le sourire.

XX — LES CONVIVES DU GÉNÉRAL BONAPARTE

Joséphine, malgré ses trente-quatre ans, et peut-être même à cause de ses trente-quatre ans — cet âge délicieux de la femme, du sommet duquel elle plane à la fois sur sa jeunesse passée et sur sa vieillesse future — Joséphine, toujours belle, plus que jamais gracieuse, était la femme charmante que vous savez.

Une confidence imprudente de Junot avait, au moment du retour de son mari, jeté un peu de froid entre celui-ci et elle; mais trois jours avaient suffi pour rendre à l’enchanteresse tout son pouvoir sur le vainqueur de Rivoli et des Pyramides.

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