XXXVI — SCULPTURE ET PEINTURE (continued 4)
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— Oh! sous ce point de vue, vous avez raison; mais, si vous ne croyez pas à la Providence, j'y crois, moi; je crois qu'elle ne fait rien au hasard; je crois que, lorsqu'elle a permis que, le 15 août 1769 — un an jour pour jour après que Louis XV eut rendu l’édit qui réunissait la Corse à la France — naquît à Ajaccio un enfant qui ferait le 13 vendémiaire et le 18 brumaire, elle avait sur cet enfant de grandes vues, de suprêmes projets. Cet enfant, c'est moi; si j'ai une mission, je ne crains rien, ma mission me sert de bouclier; si je n'en ai pas, si je me trompe, si, au lieu de vivre les vingt-cinq ou trente ans qui me sont nécessaires pour achever mon oeuvre, je suis frappé d'un coup de couteau comme César, ou atteint d'un boulet comme Berwick, c'est que la Providence aura sa raison d'agir ainsi, et ce sera à elle de pourvoir à ce qui convient à la France… Nous parlions de César tout à l'heure: quand Rome suivait en deuil les funérailles du dictateur et brûlait les maisons de ses assassins; quand, aux quatre points cardinaux du monde, la ville éternelle regardait d'où lui viendrait le génie qui mettrait fin à ses guerres civiles; quand elle tremblait à la vue de l'ivrogne Antoine ou de l'hypocrite Lépide, elle était loin de songer à l'écolier d'Apollonie, au neveu de César, au jeune Octave. Qui pensait à ce fils du banquier de Velletri, tout blanchi par la farine de ses aïeux? Qui le devina lorsqu'on le vit arriver boitant et clignotant des yeux pour passer en revue les vieilles bandes de César? Pas même le prévoyant Cicéron: O_rnandum et tollen_dum, disait-il. Eh bien, l'enfant joua toutes les barbes grises du sénat, et régna presque aussi longtemps que Louis XIV! Georges, Georges, ne luttez pas contre la Providence qui me suscite; car la Providence vous brisera.
— J'aurai été brisé en suivant la voie et la religion de mes pères, répondit Cadoudal en s'inclinant, et j'espère que Dieu me pardonnera mon erreur qui sera celle d'un chrétien fervent et d'un fils pieux.
Bonaparte posa la main sur l'épaule du jeune chef:
— Soit, lui dit-il; mais, au moins, restez neutre; laissez les événements s'accomplir, regardez les trônes s'ébranler, regardez tomber les couronnes; ordinairement, ce sont les spectateurs qui payent: moi, je vous payerai pour regarder faire.
— Et combien me donnerez-vous pour cela, citoyen premier consul? demanda en riant Cadoudal.
— Cent mille francs par an, monsieur, répondit Bonaparte.
— Si vous donnez cent mille francs par an à un simple chef de rebelles, dit Cadoudal, combien offrirez-vous au prince pour lequel il a combattu?
— Rien, monsieur; ce que je paye en vous, c'est le courage et non pas le principe qui vous a fait agir; je vous prouve que pour moi, homme de mes oeuvres, les hommes n'existent que par leurs oeuvres. Acceptez, Georges, je vous en prie.
— Et si je refuse?
— Vous aurez tort.
— Serai-je toujours libre de me retirer où il me conviendra?
Bonaparte alla à la porte et l'ouvrit.
— L'aide de camp de service! demanda-t-il.
Il s'attendait à voir paraître Rapp.
Il vit paraître Roland.
— Ah! dit-il, c'est toi?
Puis, se retournant vers Cadoudal:
— Je n'ai pas besoin, colonel, de vous présenter mon aide de camp Roland de Montrevel: c'est une de vos connaissances.
— Roland, dis au colonel qu'il est aussi libre à Paris que tu l'étais dans son camp de Muzillac, et que, s'il désire un passeport pour quelque pays du monde que ce soit, Fouché a l'ordre de le lui donner.
— Votre parole me suffit, citoyen premier consul, répondit en s'inclinant Cadoudal; ce soir, je pars.
— Et peut-on vous demander où vous allez?
— À Londres, général.
— Tant mieux.
— Pourquoi tant mieux?
— Parce que, là, vous verrez de près les hommes pour lesquels vous vous êtes battu.
— Après?
— Et que, quand vous les aurez vus…
— Eh bien? — Vous les comparerez à ceux contre lesquels vous vous êtes battu… Seulement, une fois sorti de France, colonel…
Bonaparte s'arrêta.
— J'attends, fit Cadoudal.
— Eh bien, n'y rentrez qu'en me prévenant, ou sinon, ne vous étonnez pas d'être traité en ennemi.
— Ce sera un honneur pour moi, général, puisque vous me prouverez, en me traitant ainsi, que je suis un homme à craindre.
Et Georges salua le premier consul et se retira.
— Eh bien, général, demanda Roland, après que la porte fut refermée sur Cadoudal, est-ce bien l'homme que je vous avais dit?
— Oui, répondit Bonaparte pensif; seulement, il voit mal l'état des choses; mais l'exagération de ses principes prend sa source dans de nobles sentiments, qui doivent lui donner une grande influence parmi les siens.
Alors, à voix basse:
— Il faudra pourtant en finir! ajouta-t-il.
Puis, s'adressant à Roland:
— Et toi? demanda-t-il.
— Moi, répondit Roland, j'en ai fini. — Ah! ah! de sorte que les compagnons de Jéhu…?
— Ont cessé d'exister, général; les trois quarts sont morts, le reste est prisonnier.
— Et toi sain et sauf?
— Ne m'en parlez pas, général; je commence à croire que, sans m'en douter, j'ai fait un pacte avec le diable.
Le même soir, comme il l'avait dit au premier consul, Cadoudal partit pour l'Angleterre.
À la nouvelle que le chef breton était heureusement arrivé à Londres, Louis XVIII lui écrivait:
«J'ai appris avec la plus vive satisfaction, général, que vous êtes enfin échappé aux mains du tyran, qui vous a méconnu au point de vous proposer de le servir; j'ai gémi des malheureuses circonstances qui vous ont forcé de traiter avec lui; mais je n'ai jamais conçu la plus légère inquiétude: le coeur de mes fidèles Bretons et le vôtre en particulier me sont trop bien connus. Aujourd'hui, vous êtes libre, vous êtes auprès de mon frère: tout mon espoir renaît: je n'ai pas besoin d'en dire davantage à un Français tel que vous.
«Louis»
À cette lettre étaient joints le brevet de lieutenant-général et le grand cordon de Saint-Louis.
LI — L'ARMÉE DE RÉSERVE
Le premier consul en était arrivé au point qu'il désirait: les compagnons de Jéhu étaient détruits, la Vendée était pacifiée.
Tout en demandant la paix à l'Angleterre, il avait espéré la guerre; il comprenait très bien que, né de la guerre, il ne pouvait grandir que par la guerre; il semblait deviner qu'un jour un poète l'appellerait le géant des batailles.
Mais cette guerre, comment la ferait-il?
Un article de la constitution de l'an VIII s'opposait à ce que le premier consul commandât les armées en personne et quittât la France.
Il y a toujours dans les constitutions un article absurde; bien heureuses les constitutions où il n'y en a qu'un!
Le premier consul trouva un moyen.
Il établit un camp à Dijon; l’armée qui devait occuper ce camp prendrait le nom d'armée de réserve.
Le noyau de cette armée fut formé par ce que l'on put tirer de la Vendée et de la Bretagne, trente mille hommes à peu près. Vingt mille conscrits y furent incorporés. Le général Berthier en fut nommé commandant en chef.
Le plan qu'avait, un jour, dans son cabinet du Luxembourg, expliqué Bonaparte à Roland, était resté le même dans son esprit.
Il comptait reconquérir l'Italie par une seule bataille; cette bataille devait être une grande victoire.
Moreau, en récompense de sa coopération au 18 brumaire, avait obtenu ce commandement militaire qu'il désirait: il était général en chef de l'armée du Rhin, et avait quatre-vingt mille hommes sous ses ordres.
Augereau commandait l'armée gallo-batave, forte de vingt-cinq mille hommes.
Enfin, Masséna commandait l'armée d'Italie, réfugiée dans le pays de Gênes, et soutenait avec acharnement le siège de la capitale de ce pays, bloquée du côté de la terre par le général autrichien Ott, et du côté de la mer par l'amiral Keith.
Pendant que ces mouvements s'opéraient en Italie, Moreau avait pris l'offensive sur le Rhin et battu l’ennemi à Stockach et à Moeskirch. Une seule victoire devait être, pour l'armée de réserve, le signal d'entrer à son tour en ligue; deux victoires ne laissaient aucun doute sur l'opportunité de ses opérations.
Seulement, comment cette armée descendrait-elle en Italie?
La première pensée de Bonaparte avait été de remonter le Valais et de déboucher par le Simplon: on tournait ainsi le Piémont et l'on entrait à Milan; mais l'opération était longue et se manifestait au grand jour.
Bonaparte y renonça; il entrait dans son plan de surprendre les Autrichiens, et d'être avec toute son armée dans les plaines du Piémont avant que l'on pût se douter qu'il eût passé les Alpes.
Il s'était donc décidé à opérer son passage par le grand Saint- Bernard. C'était alors qu'il avait envoyé aux pères desservant le monastère qui couronne cette montagne les cinquante mille francs dont s'étaient emparés les compagnons de Jéhu.
Cinquante mille autres avaient été expédiés, qui étaient parvenus heureusement à leur destination.
Grâce à ces cinquante mille francs, les moines devaient être abondamment pourvus de rafraîchissements nécessaires à une armée de cinquante mille hommes faisant une halte d'un jour.
En conséquence, vers la fin d'avril, toute l'artillerie fut dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et Saint-Pierre.
Le général Marmont, commandant l’artillerie, avait été envoyé en avant pour veiller au transport des pièces.
Ce transport des pièces était une chose à peu près impraticable. Il fallait cependant qu'il eût lieu.
Il n'y avait point d'antécédent sur lequel on pût s'appuyer; Annibal avec ses éléphants, ses Numides et ses Gaulois, Charlemagne avec ses Francs, n’avaient rien eu de semblable à surmonter.
Lors de la première campagne d'Italie, en 1796, on n'avait pas franchi les Alpes, on les avait tournées; on était descendu de Nice à Chérasco par la route de la Corniche.
Cette fois, on allait entreprendre une oeuvre véritablement gigantesque.
Il fallait d'abord s'assurer que la montagne n'était point occupée; la montagne sans Autrichiens était déjà un ennemi assez difficile à vaincre!
Lannes fut lancé en enfant perdu avec toute une division; il passa le col du Saint-Bernard, sans artillerie, sans bagages, et s'empara de Châtillon.
Les Autrichiens n'avaient rien laissé dans le Piémont, que de la cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation; il n'y avait donc plus d'autres obstacles à vaincre que ceux de la nature. On commença les opérations.
On avait fait construire des traîneaux pour transporter les canons; mais, si étroite que fût leur voie, on reconnut qu'elle serait toujours trop large.
Il fallut aviser à un autre moyen.
On creusa des troncs de sapins, on y emboîta les pièces; à l'extrémité supérieure, on fixa un câble pour tirer; à l’extrémité inférieure, un levier pour diriger.
Vingt grenadiers s'attelaient au câble, vingt autres portaient, avec leur bagage, le bagage de ceux qui traînaient les pièces. Un artilleur commandait chaque détachement, et avait sur lui pouvoir absolu, au besoin droit de vie et de mort.
Le bronze, en pareille circonstance, était bien autrement précieux que la chair!
Avant de partir, on donna à chaque homme une paire de souliers neufs et vingt biscuits.
Chacun chaussa les souliers, et se pendit les biscuits au cou.
Le premier consul, installé au bas de la montagne, donnait à chaque prolonge le signal du départ.
Il faut avoir traversé les mêmes chemins en simple touriste, à pied ou à mulet, avoir sondé de l'oeil les mêmes précipices pour se faire une idée de ce qu'était ce voyage: toujours gravir par des pentes escarpées, par des sentiers étroits, sur des cailloux qui coupaient les souliers d'abord, les pieds ensuite!
De temps en temps, on s'arrêtait, on reprenait haleine et l'on se remettait en route sans une plainte.
On arriva aux glaces: avant de s'y engager, les hommes reçurent d'autres souliers: ceux du matin étaient en lambeaux; on cassa un morceau de biscuit, on but une goutte d'eau-de-vie à la gourde, et l'on se remit en chemin.
On ne savait où l'on montait; quelques-uns demandaient pour combien de jours on en avait encore; d'autres, s'il serait permis de s'arrêter un instant à la lune.
Enfin, l'on atteignit les neiges éternelles.
Là, le travail devenait plus facile; les sapins glissaient sur la neige, et l'on allait plus vite.
Un fait donnera la mesure du pouvoir concédé à l'artilleur conduisant chaque prolonge.
Le général Chamberlhac passait; il trouva que l'on n'allait pas assez vite, et, voulant faire hâter le pas, il s'approcha du canonnier et prit avec lui un ton de maître.
— Ce n'est pas vous qui commandez ici, répondit l'artilleur; c'est moi! c'est moi qui suis responsable de la pièce, c'est moi qui la dirige; passez votre chemin!
Le général s'avança vers le canonnier comme pour lui mettre la main au collet.
Mais celui-ci, faisant un pas en arrière:
— Général, dit-il, ne me touchez pas, ou je vous assomme d'un coup de levier et je vous jette dans le précipice.
Après des fatigues inouïes, on atteignit le pied de la montée au sommet de laquelle s'élève le couvent.
Le général se retira.
Là, on trouva la trace du passage de la division Lannes: comme la pente est très rapide, les soldats avaient pratiqué une espèce d'escalier gigantesque.
On l’escalada.
Les pères du Saint-Bernard attendaient sur la plate-forme. Ils conduisirent successivement à l’hospice chaque peloton formant les prolonges. Des tables étaient dressées dans de longs corridors, et, sur ces tables, il y avait du pain, du fromage de Gruyère et du vin.
En quittant le couvent, les soldats serraient les mains des moines et embrassaient leurs chiens.
La descente, au premier abord, semblait plus commode que l'ascension; aussi les officiers déclarèrent-ils que c'était à leur tour de traîner les pièces. Mais, cette fois, les pièces entraînaient l'attelage et quelques-unes descendaient beaucoup plus vite qu'ils n'eussent voulu.
Le général Lannes, avec sa division, marchait toujours à l'avant- garde. Il était descendu avant le reste de l'armée dans la vallée; il était entré à Aoste et avait reçu l'ordre de se porter sur Ivrée, à l'entrée des plaines du Piémont.
Mais, là, il rencontra un obstacle que nul n'avait prévu: c'était le fort de Bard.
Le village de Bard est situé à huit lieues d'Aoste; en descendant le chemin d'Ivrée, un peu en arrière du village, un monticule ferme presque hermétiquement la vallée; la Doire coule entre ce monticule et la montagne de droite.
La rivière ou plutôt le torrent remplit tout l'intervalle.
La montagne de gauche présente à peu près le même aspect; seulement, au lieu de la rivière, c'est la route qui y passe.
C'est de ce côté qu'est bâti le fort de Bard; il occupe le sommet du monticule et descend jusqu'à la moitié de son élévation.
Comment personne n'avait-il songé à cet obstacle, qui était tout simplement insurmontable?
Il n'y avait pas moyen de le battre en brèche du bas de la vallée, et il était impossible de gravir les rocs qui le dominaient.
Cependant, à force de chercher, on trouva un sentier que l'on aplanit et par lequel l'infanterie et la cavalerie pouvaient passer; mais on essaya vainement de le faire gravir à l'artillerie, même en la démontant comme au Saint-Bernard.
Bonaparte fit braquer deux pièces de canon sur la route et ouvrir le feu contre la forteresse; mais on s'aperçut bientôt que ces pièces étaient sans effet; d'ailleurs, un boulet du fort s'engouffra dans une des deux pièces qui fut brisée et perdue.
Le premier consul ordonna un assaut par escalade; des colonnes formées dans le village et munies d'échelles s'élancèrent au pas de course et se présentèrent sur plusieurs points. Il fallait, pour réussir, non seulement de la célérité, mais encore du silence: c'était une affaire de surprise. Au lieu de cela, le colonel Dufour, qui commandait une des colonnes, fit battre la charge et marcha bravement à l'assaut.
La colonne fut repoussée, et le commandant reçut une balle au travers du corps.
Alors, on fit choix des meilleurs tireurs; on les approvisionna de vivres et de cartouches; ils se glissèrent entre les rochers et parvinrent à une plate-forme d'où ils dominaient le fort.
Du haut de cette plate-forme, on en découvrait une autre moins élevée et qui cependant plongeait également sur le fort; à grand- peine on y hissa deux pièces de canon que l'on mit en batterie.
Ces deux pièces d'un côté, et les tirailleurs, de l'autre, commencèrent à inquiéter l'ennemi.
Pendant ce temps, le général Marmont proposait au premier consul un plan tellement hardi, qu'il n'était pas possible que l'ennemi s'en défiât.
C'était de faire tout simplement passer l'artillerie, la nuit, sur la grande route, malgré la proximité du fort.
On fit répandre sur cette route du fumier et la laine de tous les matelas que l'on put trouver dans le village, puis on enveloppa les roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des voitures avec du foin tordu.
Enfin, on détela les canons et les caissons, et l'on remplaça, pour chaque pièce, les chevaux par cinquante hommes placés en galère.
Cet attelage offrait deux avantages considérables: d'abord, les chevaux pouvaient hennir, tandis que les hommes avaient tout intérêt à garder le plus profond silence; ensuite un cheval tué arrêtait tout le convoi, tandis qu'un homme tué ne tenait point à la voiture, était poussé de côté, remplacé par un autre, et n'arrêtait rien.
On mit à la tête de chaque voiture un officier et un sous-officier d'artillerie, et l'on promit six cents francs pour le transport de chaque voiture hors de la vue du fort.
Le général Marmont, qui avait donné ce conseil, présidait lui-même à la première opération.
Par bonheur, un orage avait rendu la nuit fort obscure.
Les six premières pièces d'artillerie et les six premiers caissons arrivèrent à leur destination sans qu'un seul coup de fusil eût été tiré du fort.
On revint par le même chemin sur la pointe du pied, à la queue les uns des autres; mais, cette fois, l’ennemi entendit quelque bruit, et, voulant en connaître la cause, il lança des grenades.
Les grenades, par bonheur, tombaient de l’autre côté du chemin.
Pourquoi ces hommes, une fois passés, revenaient-ils sur leurs pas?
Pour chercher leurs fusils et leurs bagages; on eût pu leur épargner cette peine et ce danger, en plaçant bagages et fusils sur les caissons; mais on ne pense pas à tout; et la preuve, c'est que l'on n'avait pas pensé non plus au fort de Bard.
Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de l'artillerie fut un service comme un autre; seulement, l’ennemi prévenu, il devenait plus dangereux. Le fort semblait un volcan, tant il vomissait de flammes et de fumée; mais, vu la façon verticale dont il était obligé de tirer, il faisait plus de bruit que de mal.
On perdit cinq ou six hommes par voiture, c'est-à-dire un dixième sur cinquante; mais l’artillerie passa, le sort de la campagne était là!
Plus tard, on s'aperçut que le col du petit Saint-Bernard était praticable et que l'on eût pu y faire passer toute l’artillerie sans démonter une seule pièce.
Il est vrai que le passage eût été moins beau, étant moins difficile.
Enfin, on se trouva dans les magnifiques plaines du Piémont.
Sur le Tessin, on rencontra un corps de douze mille hommes détaché de l'armée du Rhin par Moreau, qui, après les deux victoires remportées par lui, pouvait prêter à l'armée d'Italie ce supplément de soldats; il avait débouché par le Saint-Gothard, et, renforcé de ces douze mille hommes, le premier consul entra dans Milan sans coup férir.
À propos, comment avait fait le premier consul, qui, d'après un article de la constitution de l’an VIII, ne pouvait sortir de France et se mettre à la tête des armées?
Nous allons vous le dire.
La veille du jour où il devait quitter Paris, c'est-à-dire le 5 mai, ou, selon le calendrier du temps, le 15 floréal, il avait fait venir chez lui les deux autres consuls et les ministres, et avait dit à Lucien:
— Préparez pour demain une circulaire aux préfets.
Puis, à Fouché:
— Vous ferez publier cette circulaire dans les journaux; elle dira que je suis parti pour Dijon, où je vais inspecter l’armée de réserve; vous ajouterez, mais sans rien affirmer, que j'irai peut- être jusqu'à Genève; en tous cas, faites bien remarquer que je ne serai pas absent plus de quinze jours. S'il se passait quelque chose d'insolite, je reviendrais comme la foudre. Je vous recommande à tous les grands intérêts de la France; j'espère que bientôt on parlera de moi, à Vienne et à Londres.
Et, le 6, il était parti.
Dès lors, son intention était bien de descendre dans les plaines du Piémont et d'y livrer une grande bataille; puis, comme il ne doutait pas de la victoire, il répondrait, de même que Scipion accusé, à ceux qui lui reprocheraient de violer la constitution: «À pareil jour et à pareille heure, je battais les Carthaginois; montons au Capitole et rendons grâce aux dieux!»
Parti de Paris le 6 mai, le 26 du même mois, le général en chef campait avec son armée entre Turin et Casal. Il avait plu toute la journée; vers le soir, l'orage se calma, et le ciel, comme il arrive en Italie, passa en quelques instants de la teinte la plus sombre au plus bel azur, et les étoiles s'y montrèrent scintillantes.
Le premier consul fit signe à Roland de le suivre; tous deux sortirent de la petite ville de Chivasso et suivirent les bords du fleuve. À cent pas au-delà des dernières maisons, un arbre abattu par la tempête offrait un banc aux promeneurs. Bonaparte s'y assit et fit signe à Roland de prendre place près de lui.
Le général en chef avait évidemment quelque confidence intime à faire à son aide de camp.
Tous deux gardèrent un instant le silence.
Bonaparte l'interrompit le premier.
— Te rappelles-tu, Roland, lui dit-il, une conversation que nous eûmes ensemble au Luxembourg?
— Général, dit Roland en riant, nous avons eu beaucoup de conversations au Luxembourg, une entre autres où vous m'avez annoncé que nous descendrions en Italie au printemps, et que nous battrions le général Mélas à Torre di Garofolo ou San-Giuliano; cela tient-il toujours?
— Oui; mais ce n'est pas de cette conversation que je voulais parler.
— Voulez-vous me remettre sur la voie, général?
— Il était question de mariage.
— Ah! oui, du mariage de ma soeur. Ce doit être fini à présent, général.
— Non pas du mariage de ta soeur, Roland, mais du tien.
— Ah! bon! dit Roland avec son sourire amer, je croyais cette question-là coulée à fond entre nous, général.
Et il fit un mouvement pour se lever.
Bonaparte le retint par le bras.
— Lorsque je te parlai de cela, Roland, continua-t-il avec un sérieux qui prouvait son désir d'être écouté, sais-tu qui je te destinais?
— Non, général.
— Et bien, je te destinais ma soeur Caroline.
— Votre soeur?
— Oui; cela t'étonne?
— Je ne croyais pas que jamais vous eussiez pensé à me faire un tel honneur.
— Tu es un ingrat, Roland, ou tu ne me dis pas ce que tu penses; tu sais que je t’aime.
— Oh! mon général! s'écria Roland.
Et il prit les deux mains du premier consul, qu'il serra avec une profonde reconnaissance.
— Eh bien, j'aurais voulu t'avoir pour beau-frère.
— Votre soeur et Murat s'aimaient, général, dit Roland: mieux vaut donc que votre projet ne se soit point réalisé. D'ailleurs, ajouta-t-il d'une voix sourde, je croyais vous avoir déjà dit, général, que je ne me marierais jamais.
Bonaparte sourit.
— Que ne dis-tu tout de suite que tu te feras trappiste.
— Ma foi; général, rétablissez les couvents et enlevez-moi les occasions de me faire tuer, qui, Dieu merci, ne vont point nous manquer, je l’espère, et vous pourriez bien avoir deviné la façon dont je finirai.
— Quelque chagrin de coeur? quelque infidélité de femme?
— Ah! bon! fit Roland, vous me croyez amoureux! il ne me manquait plus que cela pour être dignement classé dans votre esprit.
— Plains-toi de la place que tu y occupes, toi à qui je voulais donner ma soeur.
— Oui; mais, par malheur, voilà la chose devenue impossible! vos trois soeurs sont mariées, général; la plus jeune a épousé le général Leclerc, la seconde a épousé le prince Bacciocchi, l’autre a épousé Murat.
— De sorte, dit Bonaparte en riant, que te voilà tranquille et heureux; tu te crois débarrassé de mon alliance.
— Oh! général!… fit Roland.
— Tu n'es pas ambitieux, à ce qu'il paraît?
— Général, laissez-moi vous aimer pour le bien que vous m'avez fait, et non pour celui que vous voulez me faire.
— Et si c'était par égoïsme que je désirasse t’attacher à moi, non seulement par les liens de l’amitié, mais encore par ceux de la parenté; si je te disais: «Dans mes projets d'avenir, je compte peu sur mes frères, tandis que je ne douterais pas un instant de toi?»
— Sous le rapport du coeur, vous auriez bien raison.
— Sous tous les rapports! Que veux-tu que je fasse de Leclerc? c'est un homme médiocre; de Bacciocchi, qui n'est pas Français? de Murat, coeur de lion, mais tête folle? Il faudra pourtant bien qu'un jour j'en fasse des princes, puisqu'ils seront les maris de mes soeurs. Pendant ce temps, que ferais-je de toi?
— Vous ferez de moi un maréchal de France.
— Et puis après?
— Comment, après? Je trouve que c'est fort joli déjà.
— Et alors tu seras un douzième au lieu d'être une unité.
— Laissez-moi être tout simplement votre ami; laissez-moi vous dire éternellement la vérité; et, je vous en réponds, vous m'aurez tiré de la foule.
— C'est peut-être assez pour toi, Roland, ce n'est point assez pour moi, insista Bonaparte.
Puis, comme Roland gardait le silence:
— Je n'ai plus de soeurs, dit-il, c'est vrai; mais j'ai rêvé pour toi quelque chose de mieux encore que d'être mon frère.
Roland continua de se taire.
— Il existe de par le monde, Roland, une charmante enfant que j'aime comme ma fille; elle vient d'avoir dix-sept ans; tu en as vingt-six, tu es général de brigade de fait; avant la fin de la campagne, tu seras général de division; eh bien, Roland, à la fin de la campagne, nous reviendrons à Paris, et tu épouseras…
— Général, interrompit Roland, voici, je crois, Bourrienne qui vous cherche.
En effet, le secrétaire du premier consul était à dix pas à peine des deux causeurs.
— C'est toi, Bourrienne? demanda Bonaparte avec quelque impatience.
— Oui, général… Un courrier de France.
— Ah!
— Et une lettre de madame Bonaparte.
— Bon! dit le premier consul se levant vivement; donne.
Et il lui arracha presque la lettre des mains.
— Et pour moi, demanda Roland, rien?
— Rien.
— C'est étrange! fit le jeune homme tout pensif.
La lune s'était levée, et, à la lueur de cette belle lune d'Italie, Bonaparte pouvait lire et lisait.
Pendant les deux premières pages, son visage indiqua la sérénité la plus parfaite; Bonaparte adorait sa femme: les lettres publiées par la reine Hortense font foi de cet amour. Roland suivait sur le visage du général les impressions de son âme.
Mais, vers la fin de la lettre, son visage se rembrunit, son sourcil se fronça, il jeta à la dérobée un regard sur Roland.
— Ah! fit le jeune homme, il paraît qu'il est question de moi dans cette lettre.
Bonaparte ne répondit point et acheva sa lecture.
La lecture achevée, il plia la lettre et la mit dans la poche de côté de son habit; puis, se tournant vers Bourrienne:
— C'est bien, dit-il, nous allons rentrer; probablement expédierai-je un courrier. Allez m'attendre en me taillant des plumes.
Bourrienne salua et reprit le chemin de Chivasso.
Bonaparte alors s'approcha de Roland, et, lui posant la main sur l’épaule:
— Je n'ai pas de bonheur avec les mariages que je désire, dit-il.
— Pourquoi cela? demanda Roland.
— Le mariage de ta soeur est manqué.
— Elle a refusé?
— Non, pas elle.
— Comment! pas elle? Serait-ce lord Tanlay, par hasard?
— Oui.
— Il a refusé ma soeur après avoir demandée à moi, à ma mère, à vous, à elle-même?
— Voyons, ne commence point par t'emporter, et tâche de comprendre qu'il y a quelque mystère là-dessous.
— Je ne vois pas de mystère, je vois une insulte.
— Ah! voilà bien mon homme! cela m'explique pourquoi ni ta mère ni ta soeur n'ont voulu t'écrire; mais Joséphine a pensé que, l'affaire étant grave, tu devais en être instruit. Elle m'annonce donc cette nouvelle en m'invitant à te la transmettre si je le crois convenable. Tu vois que je n'ai pas hésité.
— Je vous remercie sincèrement, général… Et lord Tanlay donne- t-il une raison à ce refus?
— Une raison qui n'en est pas une.
— Laquelle?
— Cela ne peut pas être la véritable cause.
— Mais encore?
— Il ne faut que voir l'homme et causer cinq minutes avec lui pour le juger sous ce rapport.
— Mais, enfin, général, que dit-il pour dégager sa parole?
— Que ta soeur est moins riche qu'il ne le croyait.
Roland éclata de ce rire nerveux qui décelait chez lui la plus violente agitation.
— Ah! fit-il, justement, c'est la première chose que je lui ai dite.
— Laquelle?
— Que ma soeur n'avait pas le sou. Est-ce que nous sommes riches, nous autres enfants de généraux républicains?
— Et que t'a-t-il répondu?
— Qu'il était assez riche pour deux.
— Tu vois donc que ce ne peut être là le motif de son refus.
— Et vous êtes d'avis qu'un de vos aides de camp ne peut pas recevoir une insulte dans la personne de sa soeur, sans en demander raison?
— Dans ces sortes de situations, mon cher Roland, c'est à la personne qui se croit offensée à peser elle-même le pour et le contre.
— Général, dans combien de jours croyez-vous que nous ayons une affaire décisive?
Bonaparte calcula.
— Pas avant quinze jours ou trois semaines, répondit-il.
— Général, je vous demande un congé de quinze jours.
— À une condition.
— Laquelle?
— C'est que tu passeras par Bourg et que tu interrogeras ta soeur pour savoir d'elle de quel côté vient le refus.
— C'était bien mon intention.
— En ce cas, il n'y a pas un instant à perdre.
— Vous voyez bien que je ne perds pas un instant, dit le jeune homme en faisant quelques pas pour rentrer dans le village.
— Une minute encore: tu te chargeras de mes dépêches pour Paris, n'est-ce pas?
— Je comprends: je suis le courrier dont vous parliez tout à l'heure à Bourrienne.
— Justement.
— Alors, venez.
— Attends encore. Les jeunes gens que tu as arrêtés…
— Les compagnons de Jéhu?
— Oui… Et bien, il paraît que tout cela appartient à des familles nobles; ce sont des fanatiques plutôt que des coupables. Il paraît que ta mère, victime de je ne sais quelle surprise judiciaire, a témoigné dans leur procès et a été cause de leur condamnation.
— C'est possible. Ma mère, comme vous le savez, avait été arrêtée par eux et avait vu la figure de leur chef.
— Eh bien, ta mère me supplie, par l'intermédiaire de Joséphine, de faire grâce à ces pauvres fous: c'est le terme dont elle se sert. Ils se sont pourvus en cassation. Tu arriveras avant que le pourvoi soit rejeté, et, si tu juges la chose convenable, tu diras de ma part au ministre de la justice de surseoir. À ton retour, nous verrons ce qu'il y aura à faire définitivement.
— Merci, général. N'avez-vous rien autre chose à me dire?
— Non, si ce n'est de penser à la conversation que nous venons d'avoir.
— À propos?
— À propos de mariage.
LII — LE JUGEMENT
— Eh bien, je vous dirai comme vous disiez vous-même tout à l'heure: nous parlerons de cela à mon retour, si je reviens.
— Oh! pardieu! fit Bonaparte, tu tueras encore celui-là comme tu as tué les autres, je suis bien tranquille; cependant, je te l'avoue, si tu le tues, je le regretterai.
— Si vous devez le regretter tant que cela, général, il est bien facile que ce soit moi qui sois tué à sa place.
— Ne vas pas faire une bêtise comme celle-là, niais! fit vivement le premier consul; je te regretterais encore bien davantage.
— En vérité, mon général, fit Roland avec son rire saccadé, vous êtes l'homme le plus difficile à contenter que je connaisse.
Et, cette fois, il reprit le chemin de Chivasso sans que le général le retînt.
Une demi-heure après Roland galopait sur la route d'Ivrée dans une voiture de poste; il devait voyager ainsi jusqu'à Aoste; à Aoste prendre un mulet, traverser le Saint-Bernard, descendre à Martigny, et, par Genève, gagner Bourg, et, de Bourg, Paris.
Pendant que Roland galope, voyons ce qui s'était passé en France, et éclaircissons les points qui peuvent être restés obscurs pour nos lecteurs dans la conversation que nous venons de rapporter entre Bonaparte et son aide de camp.
Les prisonniers faits par Roland dans la grotte de Ceyzeriat n'avaient passé qu'une nuit seulement dans la prison de Bourg, et avaient été immédiatement transférés dans celle de Besançon, où ils devaient comparaître devant un conseil de guerre.
On se rappelle que deux de ces prisonniers avaient été si grièvement blessés, qu'on avait été obligé de les transporter sur des brancards; l'un était mort le même soir, l'autre trois jours après son arrivée à Besançon.
Le nombre des prisonniers était donc réduit à quatre: Morgan, qui s'était rendu volontairement et qui était sain et sauf, et Montbar, Adler et d'Assas, qui avaient été plus ou moins blessés pendant le combat, mais dont aucun n'avait reçu de blessures dangereuses.
Ces quatre pseudonymes cachaient, on se le rappellera, les noms du baron de Sainte-Hermine, du comte de Jahiat, du vicomte de Valensolle et du marquis de Ribier.
Pendant que l'on instruisait, devant la commission militaire de Besançon, le procès des quatre prisonniers, arriva l'expiration de la loi qui soumettait aux tribunaux militaires les délits d'arrestation de diligences sur les grands chemins.
Les prisonniers se trouvaient dès lors passibles des tribunaux civils.
C'était une grande différence pour eux, non point relativement à la peine, mais quant au mode d'exécution de la peine.
Condamnés par les tribunaux militaires, ils étaient fusillés; condamnés par les tribunaux civils, ils étaient guillotinés.
La fusillade n'était point infamante, la guillotine l'était.
Du moment où ils devaient être jugés par un jury, leur procès relevait du jury de Bourg.
Vers la fin de mars, les accusés avaient donc été transférés des prisons de Besançon dans celle de Bourg, et l'instruction avait commencé.
Mais les quatre accusés avaient adopté un système qui ne laissait pas que d'embarrasser le juge d'instruction.
Ils déclarèrent s'appeler le baron de Sainte-Hermine, le comte de Jahiat, le vicomte de Valensolle et le marquis de Rihier, mais n'avoir jamais eu aucune relation avec les détrousseurs de diligences qui s'étaient fait appeler Morgan, Montbar, Adler et d'Assas.
Ils avouaient bien avoir fait partie d'un rassemblement à main armée; mais ce rassemblement appartenait aux bandes de M. de Teyssonnet, et était une ramification de l'armée de Bretagne destinée à opérer dans le Midi ou dans l'Est, tandis que l'armée de Bretagne, qui venait de signer la paix, était destinée à opérer dans l'Ouest.
Ils n'attendaient eux-mêmes que la soumission de Cadoudal pour faire la leur, et l'avis de leur chef allait sans doute leur arriver, quand ils avaient été attaqués et pris.
La preuve contraire était difficile à fournir; la spoliation des diligences avait toujours été faite par des hommes masqués, et, à part madame de Montrevel et sir John, personne n'avait vu le visage d'un de nos aventuriers.
On se rappelle dans quelles circonstances: sir John, dans la nuit où il avait été jugé, condamné, frappé par eux; madame de Montrevel, lors de l'arrestation de la diligence, et quand, en se débattant contre une crise nerveuse, elle avait fait tomber le masque de Morgan.
Tous deux avaient été appelés devant le juge d'instruction, tous deux avaient été confrontés avec les quatre accusés; mais sir John et madame de Montrevel avaient déclaré ne reconnaître aucun de ces derniers.
D'où venait cette réserve?
De la part de madame de Montrevel, elle était compréhensible: madame de Montrevel avait gardé une double reconnaissance à l’homme qui avait sauvegardé son fils Édouard, et qui lui avait porté secours à elle.
De la part de sir John, le silence était plus difficile à expliquer; car, bien certainement, parmi les quatre prisonniers, sir John reconnaissait au moins deux ses assassins.
Eux l’avaient reconnu, et un certain frissonnement avait passé dans leurs veines à sa vue, mais ils n'en avaient pas moins résolument fixé leurs regards sur lui, lorsque, à leur grand étonnement, sir John, malgré l'insistance du juge, avait obstinément répondu:
— Je n'ai pas l'honneur de reconnaître ces messieurs. Amélie — nous n'avons point parlé d'elle: il y a des douleurs que la plume ne doit pas même essayer de peindre — Amélie, pâle, fiévreuse, mourante depuis la nuit fatale où Morgan avait été arrêté, Amélie attendait avec anxiété le retour de sa mère et de lord Tanlay de chez le juge d'instruction.
Ce fut lord Tanlay qui rentra le premier; madame de Montrevel était restée un peu en arrière pour donner des ordres à Michel.
Dès qu'elle aperçut sir John, Amélie s'élança vers lui en s'écriant:
— Eh bien?
Sir John regarda autour de lui pour s'assurer que madame de Montrevel ne pouvait ni le voir ni l'entendre.
— Ni votre mère ni moi n'avons reconnu personne, répondit-il.
— Ah! que vous êtes noble! que vous êtes généreux! que vous êtes bon, milord! s'écria la jeune fille en essayant de baiser la main de sir John.
Mais lui, retirant sa main:
— Je n'ai fait que tenir ce que je vous avais promis, dit-il; mais silence! voici votre mère.
Amélie fit un pas en arrière.
— Ainsi, madame, dit-elle, vous n'avez pas contribué à compromettre ces malheureux?
— Comment, répondit madame de Montrevel, voulais-tu que j'envoyasse à l’échafaud un homme qui m'avait porté secours, et qui, au lieu de frapper Édouard, l'avait embrassé?
— Et cependant, madame, demanda Amélie toute tremblante, vous l’aviez reconnu?
— Parfaitement, répondit madame de Montrevel; c’est le blond avec des sourcils et des yeux noirs, celui qui se fait appeler Charles de Sainte-Hermine.
Amélie jeta un cri étouffé; puis, faisant un effort sur elle-même:
— Alors, dit-elle, tout est fini pour vous et pour milord, et vous ne serez plus appelés?
— Il est probable que non, répondit madame de Montrevel.
— En tout cas, répondit sir John, je crois que, comme moi qui n'ai effectivement reconnu personne, madame de Montrevel persisterait dans sa déposition.
— Oh! bien certainement, fit madame de Montrevel; Dieu me garde de causer la mort de ce malheureux jeune homme, je ne me le pardonnerais jamais; c'est bien assez que lui et ses compagnons aient été arrêtés par Roland.
Amélie poussa un soupir; cependant, un peu de calme se répandit sur son visage.
Elle jeta un regard de reconnaissance à sir John et remonta dans son appartement, où l'attendait Charlotte.
Charlotte était devenue pour Amélie plus qu'une femme de chambre, elle était devenue presque une amie.
Tous les jours, depuis que les accusés avaient été ramenés à la prison de Bourg, Charlotte allait passer une heure près de son père.
Pendant cette heure, il n'était question que des prisonniers, que le digne geôlier, en sa qualité de royaliste, plaignait de tout son coeur.
Charlotte se faisait renseigner sur les moindres paroles, et, chaque jour, elle rapportait à Amélie des nouvelles des accusés.
C'était sur ces entrefaites qu'étaient arrivés aux Noires- Fontaines madame de Montrevel et sir John.
Avant de quitter Paris, le premier consul avait fait dire par Roland, et redire par Joséphine, à madame de Montrevel qu'il désirait que le mariage eût lieu en son absence et le plus promptement possible.
Sir John, en partant avec madame de Montrevel pour les Noires- Fontaines, avait déclaré que ses désirs les plus ardents seraient accomplis par cette union, et qu'il n'attendait que les ordres d'Amélie pour devenir le plus heureux des hommes.
Les choses étant arrivées à ce point, madame de Montrevel — le matin même du jour où sir John et elle devaient déposer comme témoins — avait autorisé un tête-à-tête entre sir John et sa fille.
L'entrevue avait duré plus d'une heure, et sir John n'avait quitté Amélie que pour monter en voiture avec madame de Montrevel et aller faire sa déposition.
Nous avons vu que cette déposition avait été tout à la décharge des accusés; nous avons vu encore comment, à son retour, sir John avait été reçu par Amélie.
Le soir, madame de Montrevel avait eu à son tour une conférence avec sa fille.
Aux instances pressantes de sa mère, Amélie s'était contentée de répondre que son état de souffrance lui faisait désirer l’ajournement de son mariage, mais qu'elle s'en rapportait sur ce point à la délicatesse de lord Tanlay.
Le lendemain, madame de Montrevel avait été forcée de quitter Bourg pour revenir à Paris, sa position auprès de madame Bonaparte ne lui permettant pas une longue absence.
Le matin du départ, elle avait fortement insisté pour qu'Amélie l’accompagnât à Paris; mais Amélie s'était, sur ce point encore, appuyée de la faiblesse de sa santé. On allait entrer dans les mois doux et vivifiants de l’année, dans les mois d'avril et de mai; elle demandait à passer ces deux mois à la campagne, certaine, disait-elle, que ces deux mois lui feraient du bien.
Madame de Montrevel ne savait rien refuser à Amélie, surtout lorsqu'il s'agissait de sa santé.
Ce nouveau délai fut accordé à la malade.
Comme, pour venir à Bourg, madame de Montrevel avait voyagé avec lord Tanlay, pour retourner à Paris, elle voyagea avec lui; à son grand étonnement, pendant les deux jours que dura le voyage, sir John ne lui avait pas dit un mot de son mariage avec Amélie.
Mais madame Bonaparte, en revoyant son amie, lui avait fait sa question accoutumée:
— Eh bien, quand marions-nous Amélie avec sir John? Vous savez que ce mariage est un des désirs du premier consul!
Ce à quoi madame de Montrevel avait répondu:
— La chose dépend entièrement de lord Tanlay.
Cette réponse avait longuement fait réfléchir madame Bonaparte. Comment, après avoir paru d'abord si empressé, lord Tanlay était- il devenu si froid?
Le temps seul pouvait expliquer un pareil mystère.
Le temps s'écoulait et le procès des prisonniers s'instruisait.
On les avait confrontés avec tous les voyageurs qui avaient signé les différents procès-verbaux que nous avons vus entre les mains du ministre de la police; mais aucun des voyageurs n'avait pu les reconnaître, aucun ne les ayant vus à visage découvert.
Les voyageurs avaient, en outre, attesté qu'aucun objet leur appartenant, argent ou bijoux, ne leur avait été pris.
Jean Picot avait attesté qu'on lui avait rapporté les deux cents louis qui lui avaient été enlevés par mégarde.
L'instruction avait pris deux mois, et, au bout de ces deux mois, les accusés, dont nul n'avait pu constater l'identité, restaient sous le seul poids de leurs propres aveux: c'est-à-dire qu'affiliés à la révolte bretonne et vendéenne, ils faisaient simplement partie des bandes armées qui parcouraient le Jura sous les ordres de M. de Teyssonnet.
Les juges avaient, autant que possible, retardé l'ouverture des débats, espérant toujours que quelque témoin à charge se produirait; leur espérance avait été trompée.
Personne, en réalité, n'avait souffert des faits imputés aux quatre jeunes gens, à l'exception du Trésor, dont le malheur n'intéressait personne.
Il fallait bien ouvrir les débats.
De leur côté, les accusés avaient mis le temps à profit.
On a vu qu'au moyen d'un habile échange de passeports, Morgan voyageait sous le nom de Ribier, Ribier sous celui de Sainte- Hermine, et ainsi des autres; il en était résulté dans les témoignages des aubergistes une confusion que leurs livres étaient encore venus augmenter.
L'arrivée des voyageurs, consignée sur les registres une heure plus tôt ou une heure plus tard, appuyait des alibis irrécusables.
Il y avait conviction morale chez les juges; seulement, cette conviction était impuissante devant les témoignages.
Puis, il faut le dire, d'un autre côté, il y avait pour les accusés sympathie complète dans le public.
Les débats s'ouvrirent.
La prison de Bourg est attenante au prétoire; par les corridors intérieurs, on pouvait conduire les prisonniers à la salle d'audience.
Si grande que fût cette salle d'audience, elle fut encombrée le jour de l'ouverture des débats; toute la ville de Bourg se pressait aux portes du tribunal, et l'on était venu de Mâcon, de Lons-le-Saulnier, de Besançon et de Nantua, tant les arrestations de diligences avaient fait de bruit, tant les exploits des compagnons de Jéhu étaient devenus populaires.
L'entrée des quatre accusés fut saluée d'un murmure qui n'avait rien de répulsif: on y démêlait en partie presque égale la curiosité et la sympathie.
Et leur présence était bien faite, il faut le dire, pour éveiller ces deux sentiments. Parfaitement beaux, mis à la dernière mode de l'époque, assurés sans impudence, souriants vis-à-vis de l'auditoire, courtois envers leurs juges, quoique railleurs parfois, leur meilleure défense était dans leur propre aspect.
Le plus âgé des quatre avait à peine trente ans.
Interrogés sur leurs noms, prénoms, âge et lieu de naissance, ils répondirent se nommer:
Charles de Sainte-Hermine, né à Tours, département d'Indre-et- Loire, âgé de vingt-quatre ans;
Louis-André de Jahiat, né à Bagé-le-Château, département de l'Ain, âgé de vingt-neuf ans;
Raoul-Frédéric-Auguste de Valensolle, né à Sainte-Colombe, département du Rhône, âgé de vingt-sept ans;
Pierre-Hector de Ribier, né à Bollène, département de Vaucluse, âgé de vingt-six ans.
Interrogés sur leur condition et leur état, tous quatre déclarèrent être gentilshommes et royalistes.
Ces quatre beaux jeunes gens qui se défendaient contre la guillotine, mais non contre la fusillade, qui demandaient la mort, qui déclaraient l'avoir méritée, mais qui voulaient la mort des soldats, formaient un groupe admirable de jeunesse, de courage et de générosité.
Aussi les juges comprenaient que, sous la simple accusation de rébellion à main armée, la Vendée étant soumise, la Bretagne pacifiée, ils seraient acquittés.
Et ce n'était point cela que voulait le ministre de la police; la mort prononcée par un conseil de guerre ne lui suffisait même pas, il lui fallait la mort déshonorante, la mort des malfaiteurs, la mort des infâmes.
Les débats étaient ouverts depuis trois jours et n'avaient pas fait un seul pas dans le sens du ministère public. Charlotte, qui par la prison pouvait pénétrer la première dans la salle d'audience, assistait chaque jour aux débats, et chaque soir venait rapporter à Amélie une parole d'espérance.
Le quatrième jour, Amélie n'y put tenir; elle avait fait faire un costume exactement pareil à celui de Charlotte; seulement, la dentelle noire qui enveloppait le chapeau était plus longue et plus épaisse qu'aux chapeaux ordinaires.
Il formait un voile et empêchait que l'on ne pût voir le visage.
Charlotte présenta Amélie à son père, comme une de ses jeunes amies curieuse d'assister aux débats; le bonhomme Courtois ne reconnut point mademoiselle de Montrevel, et, pour qu'elles vissent bien les accusés, il les plaça dans le corridor où ceux-ci devaient passer et qui conduisait de la chambre du concierge du présidial à la salle d'audience.
Le corridor était si étroit au moment où l’on passait de la chambre du concierge à l’endroit que l'on désignait sous le nom de bûcher, que, des quatre gendarmes qui accompagnaient les prisonniers, deux passaient d'abord, puis venaient les prisonniers un à un, puis les deux derniers gendarmes.
Ce fut dans le rentrant de la porte du bûcher que se rangèrent Charlotte et Amélie.
Lorsqu'elle entendit ouvrir les portes, Amélie fut obligée de s'appuyer sur l'épaule de Charlotte; il lui semblait que la terre manquait sous ses pieds et la muraille derrière elle.
Elle entendit le bruit des pas, les sabres retentissants des gendarmes; enfin, la porte de communication s'ouvrit.
Un gendarme passa.
Puis un second.
Sainte-Hermine marchait le premier, comme s'il se fût encore appelé Morgan.
Au moment où il passait:
— Charles! murmura Amélie.
Le prisonnier reconnut la voix adorée, poussa un faible cri et sentit qu'on lui glissait un billet dans la main.
Il serra cette chère main, murmura le nom d'Amélie et passa.
Les autres vinrent ensuite et ne remarquèrent point ou firent semblant de ne point remarquer les deux jeunes filles.
Quant aux gendarmes, ils n'avaient rien vu ni entendu.
Dès qu'il fut dans un endroit éclairé, Morgan déplia le billet.
Il ne contenait que ces mots:
«Sois tranquille, mon Charles, je suis et serai ta fidèle Amélie dans la vie comme dans la mort. J'ai tout avoué à lord Tanlay; c'est l'homme le plus généreux de la terre: j'ai sa parole qu'il rompra le mariage et prendra sur lui la responsabilité de cette rupture. Je t'aime!»
Morgan baisa le billet et le posa sur son coeur; puis il jeta un regard du côté du corridor; les deux jeunes Bressanes étaient appuyées contre la porte.
Amélie avait tout risqué pour le voir une fois encore.
Il est vrai que l'on espérait que cette séance serait suprême s'il ne se présentait point de nouveaux témoins à charge: il était impossible de condamner les accusés, vu l'absence de preuves.
Les premiers avocats du département, ceux de Lyon, ceux de Besançon avaient été appelés par les accusés pour les défendre.
Ils avaient parlé, chacun à son tour, détruisant pièce à pièce l'acte d'accusation, comme, dans un tournoi du moyen âge, un champion adroit et fort faisait tomber pièce à pièce l'armure de son adversaire.
De flatteuses interruptions avaient, malgré les avertissements des huissiers et les admonestations du président, accueilli les parties les plus remarquables de ces plaidoyers.
Amélie, les mains jointes, remerciait Dieu, qui se manifestait si visiblement en faveur des accusés; un poids affreux s'écartait de sa poitrine brisée; elle respirait avec délices, et elle regardait, à travers des larmes de reconnaissance, le Christ placé au-dessus de la tête du président.
Les débats allaient être fermés.
Tout à coup, un huissier entra, s'approcha du président et lui dit quelques mots à l'oreille.
— Messieurs, dit le président, la séance est suspendue; que l'on fasse sortir les accusés.
Il y eut un mouvement d'inquiétude fébrile dans l'auditoire.
Qu'était-il arrivé de nouveau? qu'allait-il se passer d'inattendu?
Chacun regarda son voisin avec anxiété. Un pressentiment serra le coeur d'Amélie; elle porta la main à sa poitrine, elle avait senti quelque chose de pareil à un fer glacé, pénétrant jusqu'aux sources de sa vie.
Les gendarmes se levèrent, les accusés les suivirent et reprirent le chemin de leur cachot.
Ils repassèrent les uns après les autres devant Amélie.
Les mains des deux jeunes gens se touchèrent, la main d'Amélie était froide comme celle d'une morte.
— Quoi qu'il arrive, merci, dit Charles en passant.
Amélie voulut lui répondre; les paroles expirèrent sur ses lèvres.
Pendant ce temps, le président s'était levé et avait passé dans la chambre du conseil.
Il y avait trouvé une femme voilée qui venait de descendre de voiture à la porte même du tribunal, et qu'on avait amenée où elle était sans qu'elle eût échangé une seule parole avec qui que ce fût.
— Madame, lui dit-il, je vous présente toutes mes excuses pour la façon un peu brutale dont, en vertu de mon pouvoir discrétionnaire, je vous ai fait prendre à Paris et conduire ici: mais il y va de la vie d'un homme, et, devant cette considération, toutes les autres ont dû se taire.
— Vous n'avez pas besoin de vous excuser, monsieur, répondit la dame voilée: je sais quelles sont les prérogatives de la justice, et me voici à ses ordres.
— Madame, reprit le président, le tribunal et, moi apprécions le sentiment d'exquise délicatesse qui vous a poussée, au moment de votre confrontation avec les accusés, à ne pas vouloir reconnaître celui qui vous avait porté des secours; alors, les accusés niaient leur identité avec les spoliateurs de diligences; depuis, ils ont tout avoué: seulement, nous avons besoin de connaître celui qui vous a donné cette marque de courtoisie de vous secourir, afin de le recommander à la clémence du premier consul.
— Comment! s'écria la dame voilée, ils ont avoué?
— Oui, madame, mais ils s'obstinent à taire celui d'entre eux qui vous a secourue; sans doute craignent-ils de vous mettre en contradiction avec votre témoignage, et ne veulent-ils pas que l'un d'eux achète sa grâce à ce prix.
— Et que demandez-vous de moi, monsieur?
— Que vous sauviez votre sauveur.
— Oh! bien volontiers, dit la dame en se levant; qu'aurai-je à faire?
— À répondre à la question qui vous sera adressée par moi.
— Je me tiens prête, monsieur.
— Attendez un instant ici; vous serez introduite dans quelques secondes.
Le président rentra.
Un gendarme placé à chaque porte empêchait que personne ne communiquât avec la dame voilée.
Le président reprit sa place. — Messieurs, dit-il, la séance est rouverte.
Il se fit un grand murmure; les huissiers crièrent silence.
Le silence se rétablit.
— Introduisez le témoin, dit le président.
Un huissier ouvrit la porte du conseil; la dame voilée fut introduite.
Tous les regards se portèrent sur elle.
Quelle était cette dame voilée? que venait-elle faire? à quelle fin était-elle appelée?
Avant ceux de personne, les yeux d'Amélie s'étaient fixés sur elle.
— Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, j'espère que je me trompe.
— Madame, dit le président, les accusés vont rentrer dans cette salle; désignez à la justice celui d'entre eux qui, lors de l'arrestation de la diligence de Genève, vous a prodigué des soins si touchants.
Un frissonnement courut dans l'assemblée; on comprit qu'il y avait quelque piège sinistre tendu sous les pas des accusés.
Dix voix allaient s'écrier: «Ne parlez pas!» lorsque, sur un signe du président, l'huissier d'une voix impérative cria:
— Silence! Un froid mortel enveloppa le coeur d'Amélie, une sueur glacée perla son front, ses genoux plièrent et tremblèrent sous elle.
— Faites entrer les accusés, dit le président en imposant silence du regard comme l'huissier l'avait fait de la voix, et vous, madame, avancez et levez votre voile.
La dame voilée obéit à ces deux invitations.
— Ma mère! s'écria Amélie, mais d'une voix assez sourde pour que ceux qui l'entouraient l'entendissent seuls.
— Madame de Montrevel! murmura l'auditoire.
En ce moment, le premier gendarme parut à la porte, puis le second; après lui venaient les accusés, mais dans un autre ordre: Morgan s'était placé le troisième, afin que, séparé qu'il était des gendarmes par Montbar et Adler, qui marchaient devant lui, et par d'Assas, qui marchait derrière, il pût serrer plus facilement la main d'Amélie.
Montbar entra donc d'abord.
Madame de Montrevel secoua la tête.
Puis vint Adler.
Madame de Montrevel fit le même signe de dénégation.
En ce moment, Morgan passait devant Amélie.
— Oh! nous sommes perdus! dit-elle.
Il la regarda avec étonnement; une main convulsive serrait la sienne.
Il entra.
— C'est monsieur, dit madame de Montrevel en apercevant Morgan, ou, si vous le voulez, le baron Charles de Sainte-Hermine, qui ne faisait plus qu'un seul et même homme du moment où madame de Montrevel venait de donner cette preuve d'identité.
Ce fut dans tout l'auditoire un long cri de douleur.
Montbar éclata de rire.
— Oh! par ma foi, dit-il, cela t'apprendra, cher ami, à faire le galant auprès des femmes qui se trouvent mal.
Puis, se retournant vers madame de Montrevel:
— Madame, lui dit-il, avec deux mots vous venez de faire tomber quatre têtes. Il se fit un silence terrible, au milieu duquel un sourd gémissement se fit entendre.
— Huissier, dit le président, n'avez-vous pas prévenu le public que toute marque d'approbation ou d'improbation était défendue?
L'huissier s'informa pour savoir qui avait manqué à la justice en poussant ce gémissement.
C'était une femme portant le costume de Bressane, et que l’on venait d'emporter chez le concierge de la prison.
Dès lors, les accusés n'essayèrent même plus de nier; seulement, de même que Morgan s'était réuni à eux, ils se réunirent à lui.
Leurs quatre têtes devaient être sauvées ou tomber ensemble.
Le même jour, à dix heures du soir, le jury déclara les accusés coupables, et la cour prononça la peine de mort.
Trois jours après, à force de prières, les avocats obtinrent que les accusés se pourvussent en cassation.
Mais ils ne purent obtenir qu'ils se pourvussent en grâce.
LIII — OU AMÉLIE TIENT SA PAROLE
Le verdict rendu par le jury de la ville de Bourg avait produit un effet terrible, non seulement dans l'audience, mais encore dans toute la ville.
Il y avait parmi les quatre accusés un tel accord de fraternité chevaleresque, une telle élégance de manières, une telle conviction dans la foi qu'ils professaient, que leurs ennemis eux- mêmes admiraient cet étrange dévouement qui avait fait des voleurs de grand chemin de gentilshommes de naissance et de nom.
Madame de Montrevel, désespérée de la part qu'elle venait de prendre au procès et du rôle qu'elle avait bien involontairement joué dans ce drame au dénouement mortel, n'avait vu qu'un moyen de réparer le mal qu'elle avait fait: c'était de repartir à l'instant même pour Paris, de se jeter aux pieds du premier consul et de lui demander la grâce des quatre condamnés.
Elle ne prit pas même le temps d'aller embrasser Amélie au château des Noires-Fontaines; elle savait que le départ de Bonaparte était fixé aux premiers jours de mai, et l'on était au 6.
Lorsqu'elle avait quitté Paris, tous les apprêts du départ étaient faits.
Elle écrivit un mot à sa fille, lui expliqua par quelle fatale suggestion elle venait, en essayant de sauver un des quatre accusés, de les faire condamner tous les quatre.
Puis, comme si elle eût eu honte d'avoir manqué à la promesse qu'elle avait faite à Amélie, et surtout qu'elle s'était faite à elle-même, elle envoya chercher des chevaux frais à la poste, remonta en voiture et repartit pour Paris.
Elle y arriva le 8 mai au matin.
Bonaparte en était parti le 6 au soir.
Il avait dit, en partant, qu'il n'allait qu'à Dijon, peut-être à Genève, mais qu'en tout cas il ne serait pas plus de trois semaines absent.
Le pourvoi des condamnés, fût-il rejeté, devait prendre au moins cinq ou six semaines.
Tout espoir n'était donc pas perdu.
Mais il le fut, lorsqu'on apprit que la revue de Dijon n'était qu'un prétexte, que le voyage à Genève n'avait jamais été sérieux, et que Bonaparte, au lieu d'aller en Suisse, allait en Italie.
Alors, madame de Montrevel, ne voulant pas s'adresser à son fils, quand elle savait le serment qu'il avait fait au moment où lord Tanlay avait été assassiné, et la part qu'il avait prise à l'arrestation des compagnons de Jéhu; alors, disons-nous, madame de Montrevel s'adressa à Joséphine: Joséphine promit d'écrire à Bonaparte.
Le même soir, elle tint parole.
Mais le procès avait fait grand bruit; il n'en était point de ces accusés-là comme d'accusés ordinaires, la justice fit diligence, et, le trente-cinquième jour après le jugement, le pourvoi en cassation fut rejeté.
Le rejet fut expédié immédiatement à Bourg, avec ordre d'exécuter les condamnés dans les vingt-quatre heures.
Mais quelque diligence qu'eût faite le ministère de la justice, l'autorité judiciaire ne fut point prévenue la première.
Tandis que les prisonniers se promenaient dans la cour intérieure, une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber à leurs pieds.
Une lettre était attachée à cette pierre.
Morgan, qui avait, à l'endroit de ses compagnons, conservé, même en prison, la supériorité d'un chef, ramassa la pierre, ouvrit la lettre et la lut.
Puis, se retournant vers ses compagnons:
— Messieurs, dit-il, notre pourvoi est rejeté, comme nous devions nous y attendre, et, selon toute probabilité, la cérémonie aura lieu demain.
Valensolle et Ribier, qui jouaient au petit palet avec des écus de six livres et des louis, avaient quitté leur jeu pour écouter la nouvelle.
La nouvelle entendue, ils reprirent leur partie sans faire de réflexion.
Jahiat, qui lisait _la Nouvelle Héloïse, _reprit sa lecture en disant:
— Je crois que je n'aurai pas le temps de finir le chef-d'oeuvre de M. Jean-Jacques Rousseau; mais, sur l'honneur, je ne le regrette pas: c'est le livre le plus faux et le plus ennuyeux que j'aie lu de ma vie.
Sainte-Hermine passa la main sur son front en murmurant:
— Pauvre Amélie!
Puis, apercevant Charlotte, qui se tenait à la fenêtre de la geôle donnant dans la cour des prisonniers, il alla à elle:
— Dites à Amélie que c'est cette nuit qu'elle doit tenir la promesse qu'elle m'a faite.
La fille du geôlier referma la fenêtre et embrassa son père, en lui annonçant qu'il la reverrait selon toute probabilité dans la soirée.
Puis elle prit le chemin des Noires-Fontaines, chemin que depuis deux mois elle faisait tous les jours deux fois: une fois vers le milieu du jour pour aller à la prison, une fois le soir pour revenir au château.
Chaque soir, en rentrant, elle trouvait Amélie à la même place, c'est-à-dire assise à cette fenêtre qui, dans des jours plus heureux, s'ouvrait pour donner passage à son bien-aimé Charles.
Depuis le jour de son évanouissement, à la suite du verdict du jury, Amélie n'avait pas versé une larme, et nous pourrions presque ajouter n'avait pas prononcé une parole.
Au lieu d'être le marbre de l'antiquité s'animant pour devenir femme, on eût pu croire que c'était l'être animé qui peu à peu se pétrifiait.
Chaque jour, il semblait qu'elle fût devenue un peu plus pâle, un peu plus glacée.
Charlotte la regardait avec étonnement: les esprits vulgaires, très impressionnables aux bruyantes démonstrations, c'est-à-dire aux cris et aux pleurs, ne comprennent rien aux douleurs muettes.
Il semble que, pour eux, le mutisme, c'est l'indifférence.
Elle fut donc étonnée du calme avec lequel Amélie reçut le message qu'elle était chargée de transmettre.
Elle ne vit pas que son visage, plongé dans la demi-teinte du crépuscule, passait de la pâleur à la lividité; elle ne sentit point l'étreinte mortelle qui, comme une tenaille de fer, lui broya le coeur; elle ne comprit point, lorsqu'elle s'achemina vers la porte, qu'une roideur plus automatique encore que de coutume accompagnait ses mouvements.
Seulement, elle s'apprêta à la suivre.
Mais, arrivée à la porte, Amélie étendit la main:
— Attends-moi là, dit-elle.
Charlotte obéit.
Amélie referma la porte derrière elle et monta à la chambre de Roland.
La chambre de Roland était une véritable chambre de soldat et de chasseur, dont le principal ornement étaient des panoplies et des trophées. Il y avait là des armes de toute espèce, indigènes et étrangères, depuis les pistolets aux canons azurés de Versailles jusqu'aux pistolets à pommeau d'argent du Caire, depuis le couteau catalan jusqu'au cangiar turc.
Elle détacha des trophées quatre poignards aux lames tranchantes et aiguës; elle enleva aux panoplies huit pistolets de différentes formes.
Elle prit des balles dans un sac, de la poudre dans une corne.
Puis elle descendit rejoindre Charlotte.
Dix minutes après, aidée de sa femme de chambre, elle avait revêtu son costume de Bressane.
On attendit la nuit; la nuit vient tard au mois de juin.
Amélie resta debout, immobile, muette, appuyée à sa cheminée éteinte, regardant par la fenêtre ouverte le village de Ceyzeriat, qui disparaissait peu à peu dans les ombres crépusculaires.
Lorsque Amélie ne vit plus rien que les lumières s'allumant de place en place:
— Allons, dit-elle, il est temps.
Les deux jeunes filles sortirent; Michel ne fit point attention à Amélie qu'il prit pour une amie de Charlotte qui était venue voir celle-ci et que celle-ci allait reconduire.
Dix heures sonnaient, comme les jeunes filles passaient devant l'église de Brou.
Il était dix heures un quart à peu près lorsque Charlotte frappa à la porte de la prison.
Le père Courtois vint ouvrir.
Nous avons dit quelles étaient les opinions politiques du digne geôlier.
Le père Courtois était royaliste.
Il avait donc été pris d'une profonde sympathie pour les quatre condamnés; il espérait, comme tout le monde, que madame de Montrevel, dont on connaissait le désespoir, obtiendrait leur grâce du premier consul, et, autant qu'il avait pu le faire sans manquer à ses devoirs, il avait adouci la captivité de ses prisonniers en écartant d'eux toute rigueur inutile.
Il est vrai que, d'un autre côté, malgré cette sympathie, il avait refusé soixante mille francs en or — somme qui, à cette époque, valait le triple de ce qu'elle vaut aujourd'hui — pour les sauver.
Mais, nous l'avons vu, mis dans la confidence par sa fille Charlotte, il avait autorisé Amélie, déguisée en Bressane, à assister au jugement.
On se rappelle les soins et les égards que le digne homme avait eus pour Amélie, lorsque elle-même avait été prisonnière avec madame de Montrevel.
Cette fois encore, et comme il ignorait le rejet du pourvoi, il se laissa facilement attendrir.
Charlotte lui dit que sa jeune maîtresse allait dans la nuit même partir pour Paris, afin de hâter la grâce, et qu'avant de partir elle venait prendre congé du baron de Sainte-Hermine et lui demander ses instructions pour agir.
Il y avait cinq portes à forcer pour gagner celle de la rue: un corps de garde dans la cour, une sentinelle intérieure et une extérieure; par conséquent, le père Courtois n'avait point à craindre que les prisonniers s'évadassent.
Il permit donc qu'Amélie vît Morgan.
Qu'on nous excuse de dire tantôt Morgan, tantôt Charles, tantôt le baron de Sainte-Hermine; nos lecteurs savent bien que, par cette triple appellation, nous désignons le même homme.
Le père Courtois prit une lumière et marcha devant Amélie.
La jeune fille, comme si, sortant de la prison, elle devait partir par la malle-poste, tenait à la main un sac de nuit.
Charlotte suivait sa maîtresse.
— Vous reconnaîtrez le cachot, mademoiselle de Montrevel; c'est celui où vous avez été enfermée avec madame votre mère. Le chef de ces malheureux jeunes gens, le baron Charles de Sainte-Hermine, m'a demandé comme une faveur la cage n° 4. Vous savez que c'est le nom que nous donnons à nos cellules. Je n'ai pas cru devoir lui refuser cette consolation, sachant que le pauvre garçon vous aimait. Oh! soyez tranquille, mademoiselle Amélie: ce secret ne sortira jamais de ma bouche. Puis il m'a fait des questions, m'a demandé où était le lit de votre mère, où était le vôtre; je le lui ai dit. Alors, il a désiré que sa couchette fût placée juste au même endroit où la vôtre se trouvait; ce n'était pas difficile: non seulement elle était au même endroit, mais encore c'était la même: De sorte que, depuis le jour de son entrée dans votre prison, le pauvre jeune homme est resté presque constamment couché.
Amélie poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; elle sentit, chose qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps, une larme prête à mouiller sa paupière.
Elle était donc aimée comme elle aimait, et c'était une bouche étrangère et désintéressée qui lui en donnait la preuve.
Au moment d'une séparation éternelle, cette conviction était le plus beau diamant qu'elle pût trouver dans l'écrin de la douleur.
Les portes s'ouvrirent les unes après les autres devant le père Courtois.
Arrivée à la dernière, Amélie mit la main sur l'épaule du geôlier.
Il lui semblait entendre quelque chose comme un chant.
Elle écouta avec plus d'attention: une voix disait des vers.
Mais cette voix n'était point celle de Morgan; cette voix lui était inconnue.
C'était à la fois quelque chose de triste comme une élégie, de religieux comme un psaume.
La voix disait:
J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence; Il a vu mes pleurs pénitents; Il guérit mes remords, il m'arme de constance: Les malheureux sont ses enfants, Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère; »Qu'il meure, et sa gloire avec lui!» Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père: »Leur haine sera ton appui.» À tes plus chers amis ils ont prêté leur rage; Tout trompe ta simplicité: Celui que tu nourris court vendre ton image, Noir de sa méchanceté. Mais Dieu t'entend gémir; Dieu, vers qui te ramène Un vrai remords né de douleurs; Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine D'être faible dans les malheurs. J'éveillerai pour toi la pitié, la justice De l'incorruptible avenir: Eux-mêmes épureront, par leur long artifice, Ton honneur qu'ils pensent ternir. Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre L'innocence et son noble orgueil; Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre, Veillerez près de mon cercueil! Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour, et je meurs; Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs. Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure, Et vous, riant exil des bois! Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature, Salut pour la dernière fois! Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée Tant d'amis sourds à mes adieux! Qu'ils meurent pleins de jour! que leur mort soit pleurée Qu'un ami leur ferme les yeux!
La voix se tut; sans doute, la dernière strophe était dite.
Amélie, qui n'avait pas voulu interrompre la méditation suprême des condamnés et qui avait reconnu la belle ode de Gilbert, écrite par lui sur le grabat d'un hôpital, la veille de sa mort, fit signe au geôlier qu'il pouvait ouvrir.
Le père Courtois qui, tout geôlier qu'il était, semblait partager l'émotion de la jeune fille, fit le plus doucement possible qu'il put tourner la clef dans la serrure: la porte s'ouvrit.
Amélie embrassa d'un coup d'oeil l'ensemble du cachot et des personnages qui l'habitaient.
Valensolle, debout, appuyé à la muraille, tenait encore à la main le livre où il venait de lire les vers qu'Amélie avait entendus; Jahiat était assis près d'une table, la tête appuyée sur sa main; Ribier était assis sur la table même; près de lui, au fond, Sainte-Hermine, les yeux fermés, et comme s'il eût été plongé dans le plus profond sommeil, était couché sur le lit.
À la vue de la jeune fille qu'ils reconnurent pour Amélie, Jahiat et Ribier se levèrent.
Morgan resta immobile; il n'avait rien entendu.
Amélie alla droit à lui, et comme si le sentiment qu'elle éprouvait pour son amant était sanctifié par l'approche de la mort, sans s'inquiéter de la présence de ses trois amis, elle s'approcha de Morgan, et, tout en appuyant ses lèvres sur les lèvres du prisonnier, elle murmura:
— Réveille-toi, mon Charles; c'est ton Amélie qui vient tenir sa parole.
Morgan jeta un cri joyeux et enveloppa la jeune fille de ses deux bras.
— Monsieur Courtois, dit Montbar, vous êtes un brave homme; laissez ces deux pauvres jeunes gens ensemble: ce serait une impiété que de troubler par notre présence les quelques minutes qu'ils ont encore à rester ensemble sur cette terre.
Le père Courtois, sans rien dire, ouvrit la porte du cachot voisin. Valensolle, Jahiat et de Ribier y entrèrent: il ferma la porte sur eux.
Puis, faisant signe à Charlotte de le suivre, il sortit à son tour.
Les deux amants se trouvèrent seuls.
Il y a des scènes qu'il ne faut pas tenter de peindre, des paroles qu'il ne faut pas essayer de répéter; Dieu, qui les écoute de son trône immortel, pourrait seul dire ce qu'elles contiennent de sombres joies et de voluptés amères.
Au bout d'une heure, les deux jeunes gens entendirent la clef tourner de nouveau dans la serrure. Ils étaient tristes, mais calmes, et la conviction que leur séparation ne serait pas longue leur donnait cette douce sérénité.
Le digne geôlier avait l'air plus sombre et plus embarrassé encore à cette seconde apparition qu'à la première. Morgan et Amélie le remercièrent en souriant.
Il alla à la porte du cachot où étaient enfermés les trois amis et ouvrit cette porte en murmurant
— Par ma foi, c'est bien le moins qu'ils passent cette nuit ensemble, puisque c'est leur dernière nuit.
Valensolle, Jahiat et Ribier rentrèrent.
Amélie, en tenant Morgan enveloppé dans son bras gauche, leur tendit la main à tous les trois.
Tous les trois baisèrent, l'un après l'autre, sa main froide et humide, puis Morgan la conduisit jusqu'à la porte.
— Au revoir! dit Morgan.
— À bientôt! dit Amélie.
Et ce rendez-vous pris dans la tombe fut scellé d'un long baiser, après lequel ils se séparèrent avec un gémissement si douloureux, qu'on eût dit que leurs deux coeurs venaient de se briser en même temps.
La porte se referma derrière Amélie, les verrous et les clefs grincèrent.
— Eh bien? demandèrent ensemble Valensolle, Jahiat et Ribier.
— Voici, répondit Morgan en vidant sur la table le sac de nuit.
Les trois jeunes gens poussèrent un cri de joie en voyant ces pistolets brillants et ces lames aiguës.
C'était ce qu'ils pouvaient désirer de plus après la liberté; c'était la joie douloureuse et suprême de se sentir maîtres de leur vie, et, à la rigueur, de celle des autres.
Pendant ce temps, le geôlier reconduisait Amélie jusqu'à la porte de la rue.
Arrivé là, il hésita un instant; puis, enfin, l'arrêtant par le bras:
— Mademoiselle de Montrevel, lui dit-il, pardonnez-moi de vous causer une telle douleur, mais il est inutile que vous alliez à Paris…
— Parce que le pourvoi est rejeté et que l'exécution a lieu demain, n'est-ce pas? répondit Amélie.
Le geôlier, dans son étonnement, fit un pas en arrière.
— Je le savais, mon ami, continua Amélie.
Puis, se tournant vers sa femme de chambre:
— Conduis-moi jusqu'à la prochaine église, Charlotte, dit-elle; tu viendras m'y reprendre demain lorsque tout sera fini.
La prochaine église n'était pas bien éloignée: c'était Sainte- Claire.
Depuis trois mois à peu près, sous les ordres du premier consul, elle venait d'être rendue au culte.
Comme il était tout près de minuit, l'église était fermée; mais Charlotte connaissait la demeure du sacristain et elle se chargea de l'aller éveiller.
Amélie attendit debout, appuyée contre la muraille, aussi immobile que les figures de pierre qui ornent la façade.
Au bout d'une demi-heure, le sacristain arriva.
Pendant cette demi-heure, Amélie avait vu passer une chose qui lui avait paru lugubre.
C'étaient trois hommes vêtus de noir, conduisant une charrette, qu'à la lueur de la lune elle avait reconnue être peinte en rouge.
Cette charrette portait des objets informes: planches démesurées, échelles étranges peintes de la même couleur; elle se dirigeait du côté du bastion Montrevel, c'est-à-dire vers la place des exécutions.
Amélie devina ce que c'était; elle tomba à genoux et poussa un cri.
À ce cri, les hommes vêtus de noir se retournèrent; il leur sembla qu'une des sculptures du porche s'était détachée de sa niche et s'était agenouillée.
Celui qui paraissait être le chef des hommes noirs fit quelques pas vers Amélie.
— Ne m'approchez pas, monsieur! cria celle-ci; ne m'approchez pas!
L'homme reprit humblement sa place et continua son chemin.
La charrette disparut au coin de la rue des Prisons; mais le bruit de ses roues retentit encore longtemps sur le pavé, et dans le coeur d'Amélie.
Lorsque le sacristain et Charlotte revinrent, ils trouvèrent la jeune fille à genoux.
Le sacristain fit quelques difficultés pour ouvrir l'église à une pareille heure; mais une pièce d'or et le nom de mademoiselle de Montrevel levèrent ses scrupules.
Une seconde pièce d'or le détermina à illuminer une petite chapelle.
C'était celle où, tout enfant, Amélie avait fait sa première communion.
Cette chapelle illuminée, Amélie s'agenouilla au pied de l'autel et demanda qu'on la laissât seule.
Vers trois heures du matin, elle vit s'éclairer la fenêtre aux vitraux de couleurs qui surmontait l'autel de la Vierge. Cette fenêtre s'ouvrait par hasard à l'orient, de sorte que le premier rayon du soleil vint droit à la jeune fille comme un messager de Dieu.
Peu à peu, la ville s'éveilla: Amélie remarqua qu'elle était plus bruyante que d'habitude; bientôt même les voûtes de l'église tremblèrent, au bruit des pas d'une troupe de cavaliers; cette troupe se rendait du côté de la prison.
Un peu avant neuf heures, la jeune fille entendit une grande rumeur, et il lui sembla que chacun se précipitait du même côté.
Elle essaya de s'enfoncer plus avant encore dans la prière pour ne plus entendre ces différents bruits, qui parlaient à son coeur une langue inconnue, et dont cependant les angoisses qu'elle éprouvait lui disaient tout bas qu'elle comprenait chaque mot.
C'est que, en effet, il se passait à la prison une chose terrible, et qui méritait bien que tout le monde courût la voir.
Lorsque, vers neuf heures du matin, le père Courtois était entré dans leur cachot, pour annoncer aux condamnés tout à la fois que leur pourvoi était rejeté et qu'ils devaient se préparer à la mort, il les avait trouvés tous les quatre armés jusqu'aux dents.
Le geôlier, pris à l'improviste, fut attiré dans le cachot, la porte fut fermée derrière lui; puis, sans qu'il essayât même de se défendre, tant sa surprise était inouïe, les jeunes gens lui arrachèrent son trousseau de clefs, et, ouvrant puis refermant la porte située en face de celle par laquelle le geôlier était entré, ils le laissèrent enfermé à leur place, et se trouvèrent, eux, dans le cachot voisin, où, la veille, Valensolle, Jahiat et Ribier avaient attendu que l'entrevue entre Morgan et Amélie fût terminée.
Une des clefs du trousseau ouvrait la seconde porte de cet autre cachot; cette porte donnait sur la cour des prisonniers.
La cour des prisonniers était, elle, fermée par trois portes massives qui, toutes trois, donnaient dans une espèce de couloir donnant lui-même dans la loge du concierge du présidial.
De cette loge du concierge du présidial, on descendait par quinze marches dans le préau du parquet, vaste cour fermée par une grille.
D'habitude, cette grille n'était fermée que la nuit.
Si, par hasard, les circonstances ne l’avaient pas fait fermer le jour, il était possible que cette ouverture présentât une issue à leur fuite.
Morgan trouva la clef de la cour des prisonniers, l'ouvrit, se précipita, avec ses compagnons, de cette cour dans la loge du concierge du présidial, et s'élança sur le perron donnant dans le préau du tribunal.
Du haut de cette espèce de plate-forme, les quatre jeunes gens virent que tout espoir était perdu.
La grille du préau était fermée, et quatre-vingts hommes à peu près, tant gendarmes que dragons, étaient rangés devant cette grille.
À la vue des quatre condamnés libres et bondissant de la loge du Concierge sur le perron, un grand cri, cri d'étonnement et de terreur tout à la fois, s'éleva de la foule.
En effet, leur aspect était formidable.
Pour conserver toute la liberté de leurs mouvements, et peut-être aussi pour dissimuler l'épanchement du sang qui se manifeste si vite sur une toile blanche, ils étaient nus jusqu'à la ceinture.
Un mouchoir, noué autour de leur taille, était hérissé d'armes.
Il ne leur fallut qu'un regard pour comprendre qu'ils étaient maîtres de leur vie, mais qu'ils ne l'étaient pas de leur liberté.
Au milieu des clameurs qui s'élevaient de la foule et du cliquetis des sabres qui sortaient des fourreaux, ils conférèrent un instant.
Puis, après leur avoir serré la main, Montbar se détacha de ses compagnons, descendit les quinze marches et s'avança vers la grille.
Arrivé à quatre pas de cette grille, il jeta un dernier regard et un dernier sourire à ses compagnons, salua gracieusement la foule redevenue muette, et, s'adressant aux soldats:
— Très bien, messieurs les gendarmes! Très bien, messieurs les dragons! dit-il.
Et, introduisant dans sa bouche l'extrémité du canon d'un de ses pistolets, il se fit sauter la cervelle.
Des cris confus et presque insensés suivirent l'explosion, mais cessèrent presque aussitôt; Valensolle descendit à son tour: lui tenait simplement à la main un poignard à lame droite, aiguë, tranchante.
Ses pistolets, dont il ne paraissait pas disposé à faire usage, étaient restés à sa ceinture.
Il s'avança vers une espèce de petit hangar supporté par trois colonnes, s'arrêta à la première colonne, y appuya le pommeau du poignard, dirigea la pointe vers son coeur, prit la colonne entre ses bras, salua une dernière fois ses amis, et serra la colonne jusqu'à ce que la lame tout entière eût disparu dans sa poitrine.
Il resta un instant encore debout; mais une pâleur mortelle s'étendit sur son visage, puis ses bras se détachèrent, et il tomba mort au pied de la colonne.
Cette fois la foule resta muette.
Elle était glacée d'effroi.
C'était le tour de Ribier: lui tenait à la main ses deux pistolets.
Il s'avança jusqu'à la grille; puis, arrivé là, il dirigea les canons de ses pistolets sur les gendarmes.
Il ne tira pas, mais les gendarmes tirèrent.
Trois ou quatre coups de feu se firent entendre, et Ribier tomba percé de deux balles.
Une sorte d'admiration venait de faire, parmi les assistants, place aux sentiments divers qui, à la vue de ces trois catastrophes successives, s'étaient succédé dans son coeur.
Elle comprenait que ces jeunes gens voulaient bien mourir, mais qu'ils tenaient à mourir comme ils l'entendraient, et surtout, comme des gladiateurs antiques, à mourir avec grâce.
Elle fit donc silence lorsque Morgan, resté seul, descendit, en souriant, les marches du perron, et fit signe qu'il voulait parler.
D'ailleurs, que lui manquait-il, à cette foule avide de sangs? On lui donnait plus qu'on ne lui avait promis.
On lui avait promis quatre morts, mais quatre morts uniformes, quatre têtes tranchées; et on lui donnait quatre morts différentes, pittoresques, inattendues; il était donc bien naturel qu'elle fît silence lorsqu'elle vit s'avancer Morgan.
Morgan ne tenait à la main ni pistolets, ni poignard; poignard et pistolets reposaient à sa ceinture.
Il passa près du cadavre de Valensolle et vint se placer entre ceux de Jahiat et de Ribier.
— Messieurs, dit-il, transigeons.
Il se fit un silence comme si la respiration de tous les assistants était suspendue.
— Vous avez eu un homme qui s'est brûlé la cervelle (il désigna Jahiat); un autre qui s'est poignardé (il désigna Valensolle); un troisième qui a été fusillé (il désigna Ribier); vous voudriez voir guillotiner le quatrième, je comprends cela.
Il passa un frissonnement terrible dans la foule.
— Eh bien, continua Morgan, je ne demande pas mieux que de vous donner cette satisfaction. Je suis prêt à me laisser faire, mais je désire aller à l'échafaud de mon plein gré et sans que personne me touche; celui qui m'approche, _je le brûle, _si ce n'est monsieur, continua Morgan en montrant le bourreau. C'est une affaire que nous avons ensemble et qui, de part et d'autre, ne demande que des procédés.
Cette demande, sans doute, ne parut pas exorbitante à la foule, car de toute part on entendit crier:
— Oui! oui! oui!
L'officier de gendarmerie vit que ce qu'il y avait de plus court était de passer par où voulait Morgan.
— Promettez-vous, dit-il, si l'on vous laisse les pieds et les mains libres, de ne point chercher à vous échapper?
— J'en donne ma parole d'honneur, reprit Morgan.
— Eh bien, dit l'officier de gendarmerie, éloignez-vous et laissez-nous enlever les cadavres de vos camarades.
— C'est trop juste, dit Morgan.
Et il alla, à dix pas d'où il était, s'appuyer contre la muraille.
La grille s'ouvrit.
Les trois hommes vêtus de noir entrèrent dans la cour, ramassèrent l'un après l’autre les trois corps.
Ribier n'était point tout à fait mort; il rouvrit les yeux et parut chercher Morgan.
— Me voilà, dit celui-ci, sois tranquille, cher ami, j'en suis.
Ribier referma les yeux sans faire entendre une parole.
Quand les trois corps furent emportés:
— Monsieur, demanda l'officier de gendarmerie à Morgan, êtes-vous prêt?
— Oui, monsieur, répondit Morgan en saluant avec une exquise politesse.
— Alors, venez.
— Me voici, dit Morgan.
Et il alla prendre place entre le peloton de gendarmerie et le détachement de dragons.
— Désirez-vous monter dans la charrette ou aller à pied, monsieur? demanda le capitaine.
— À pied, à pied, monsieur: je tiens beaucoup à ce que l'on sache que c'est une fantaisie que je me passe en me laissant guillotiner; mais je n'ai pas peur.
Le cortège sinistre traversa la place des Lices, et longea les murs du jardin de l'hôtel Montbazon.
La charrette traînant les trois cadavre marchait la première; puis venaient les dragons; puis Morgan, marchant seul dans un intervalle libre d'une dizaine de pas; puis les gendarmes, précédés de leur capitaine.
À l'extrémité du mur, le cortège tourna à gauche.
Tout à coup, par l’ouverture qui se trouvait alors entre le jardin et la grande halle, Morgan aperçut l’échafaud qui dressait vers le ciel ses deux poteaux rouges comme deux bras sanglants.
— Pouah! dit-il, je n'avais jamais vu de guillotine, et je ne savais point que ce fût aussi laid que cela.
Et, sans autre explication, tirant son poignard de sa ceinture, il se le plongea jusqu'au manche dans la poitrine.
Le capitaine de gendarmerie vit le mouvement sans pouvoir le prévenir et lança son cheval vers Morgan, resté debout, au grand étonnement de tout le monde et de lui-même.
Mais Morgan, tirant un de ses pistolets de sa ceinture et l’armant:
— Halte-là! dit-il; il est convenu que personne ne me touchera; je mourrai seul ou nous mourrons trois; c'est à choisir.
Le capitaine fit faire à son cheval un pas à reculons.
— Marchons, dit Morgan.
Et, en effet, il se remit en marche.
Arrivé au pied de la guillotine, Morgan tira le poignard de sa blessure et s'en frappa une seconde fois aussi profondément que la première.
Un cri de rage plutôt que de douleur lui échappa.
— Il faut, en vérité, que j'aie l'âme chevillée dans le corps, dit-il.
Puis, comme les aides voulaient l'aider à monter l'escalier au haut duquel l'attendait le bourreau:
— Oh! dit-il, encore une fois, que l'on ne me touche pas!
Et il monta les six degrés sans chanceler.
Arrivé sur la plate-forme, il tira le poignard de sa blessure et s'en donna un troisième coup.
Alors un effroyable éclat de rire sortit de sa bouche, et jetant aux pieds du bourreau le poignard qu'il venait d'arracher de sa troisième blessure, aussi inutile que les deux premières:
— Par ma foi! dit-il, j'en ai assez; à ton tour, et tire-toi de là comme tu pourras.
Une minute après, la tête de l’intrépide jeune homme tombait sur l'échafaud, et, par un phénomène de cette implacable vitalité qui s'était révélée en lui, bondissait et roulait hors de l'appareil du supplice.
Allez à Bourg comme j'y ai été, et l'on vous dira qu'en bondissant, cette tête avait prononcé le nom d'Amélie.
Les morts furent exécutés après le vivant; de sorte que les spectateurs, au lieu de perdre quelque chose aux événements que nous venons de raconter, eurent double spectacle.
LIV — LA CONFESSION
Trois jours après les événements dont on vient de lire le récit, vers les sept heures du soir, une voiture couverte de poussière et attelée de deux chevaux de poste blancs d'écume, s'arrêtait à la grille du château des Noires-Fontaines.
Au grand étonnement de celui qui paraissait si pressé d'arriver, la grille était toute grande ouverte, des pauvres encombraient la cour, et le perron était couvert d'hommes et de femmes agenouillés.
Puis, le sens de l'ouïe s'éveillant au fur et à mesure que l'étonnement donnait plus d'acuité à celui de la vue, le voyageur crut entendre le tintement d'une sonnette.
Il ouvrit vivement la portière, sauta à bas de la chaise, traversa la cour d'un pas rapide, monta le perron et vit l'escalier qui menait au premier étage couvert de monde.
Il franchit cet escalier comme il avait franchi le perron, et entendit un murmure religieux qui lui parut venir de la chambre d'Amélie.
Il s'avança vers cette chambre; elle était ouverte.
Au chevet étaient agenouillés madame de Montrevel et le petit Édouard, un peu plus loin Charlotte, Michel et son fils.
Le curé de Sainte-Claire administrait les derniers sacrements à Amélie; cette scène lugubre n'était éclairée que par la lueur des cierges.
On avait reconnu Roland dans le voyageur dont la voiture venait de s'arrêter devant la grille; on s'écarta sur son passage, il entra la tête découverte, et alla s'agenouiller près de sa mère.
La mourante, couchée sur le dos, les mains jointes, la tête soulevée par son oreiller, les yeux fixés au ciel dans une espèce d'extase, ne parut point s'apercevoir de l'arrivée de Roland.
On eût dit que le corps était encore de ce monde, mais que l'âme était déjà flottante entre la terre et le ciel.
La main de madame de Montrevel chercha celle de Roland, et la pauvre mère, l'ayant trouvée, laissa tomber en sanglotant sa tête sur l'épaule de son fils.
Ces sanglots maternels ne furent sans doute pas plus entendus d'Amélie que la présence de Roland n'en avait été remarquée; car la jeune fille garda l'immobilité la plus complète. Seulement, lorsque le viatique lui eut été administré, lorsque la béatitude éternelle lui eut été promise par la bouche consolatrice du prêtre, ses lèvres de marbre parurent s'animer, et elle murmura, d'une voix faible, mais intelligible:
— Ainsi soit-il.
Alors, la sonnette tinta de nouveau; l'enfant de choeur qui la portait sortit le premier, puis les deux clercs qui portaient les cierges, puis celui qui portait la croix, puis enfin le prêtre, qui portait Dieu.
Tous les étrangers suivirent le cortège; les personnes de la maison et les membres de la famille restèrent seuls.
La maison, un instant auparavant pleine de bruit et de monde, resta silencieuse et presque déserte.
La mourante n'avait pas bougé: ses lèvres s'étaient refermées, ses mains étaient restées jointes, ses yeux levés au ciel.
Au bout de quelques minutes, Roland se pencha à l’oreille de madame de Montrevel, et lui dit à voix basse:
— Venez, ma mère, j'ai à vous parler.
Madame de Montrevel se leva; elle poussa le petit Édouard vers le lit de sa soeur; l’enfant se dressa sur la pointe des pieds, et baisa Amélie au front.
Puis madame de Montrevel vint après lui, s'inclina sur sa fille, et, tout en sanglotant, déposa un baiser à la même place.
Roland vint à son tour, le coeur brisé, mais les yeux secs; il eût donné bien des choses pour verser les larmes qui noyaient son coeur.
Il embrassa Amélie comme avaient fait son frère et sa mère.
Amélie parut aussi insensible à ce baiser qu'elle l'avait été aux deux précédents.
L'enfant marchant le premier, madame de Montrevel et Roland, suivant Édouard, s'avancèrent donc vers la porte.
Au moment d'en franchir le seuil, tous trois s'arrêtèrent en tressaillant.
Ils avaient entendu le nom de Roland distinctement prononcé.
Roland se retourna.
Amélie une seconde fois prononça le nom de son frère.
— M'appelles-tu, Amélie? demanda Roland.
— Oui, répondit la voix de la mourante.
— Seul, ou avec ma mère?
— Seul.
Cette voix, sans accentuation, mais cependant parfaitement intelligible, avait quelque chose de glacé; elle semblait un écho d'un autre monde.
— Allez, ma mère, dit Roland; vous voyez que c'est à moi seul que veut parler Amélie.
— Oh! mon Dieu! murmura madame de Montrevel, resterait-il un dernier espoir?
Si bas que ces mots eussent été prononcés, la mourante les entendit.
— Non, ma mère, dit-elle; Dieu a permis que je revisse mon frère; mais, cette nuit, je serai près de Dieu.
Madame de Montrevel poussa un gémissement profond.
— Roland! Roland! fit-elle, ne dirait-on point qu'elle y est déjà?
Roland lui fit signe de le laisser seul; madame de Montrevel s'éloigna avec le petit Édouard.
Roland rentra, referma la porte, et, avec une indicible émotion, revint au chevet du lit d'Amélie.
Tout le corps était déjà en proie à ce qu'on appelle la roideur cadavérique, le souffle eût à peine terni une glace, tant il était faible; les yeux seuls, démesurément ouverts, étaient fixes et brillants, comme si tout ce qui restait d'existence dans ce corps condamné avant l'âge s'était concentré en eux.
Roland avait entendu parler de cet état étrange que l'on nomme l’extase, et qui n'est rien autre chose que la catalepsie.
Il comprit qu'Amélie était en proie à cette mort anticipée.
— Me voilà, ma soeur, dit-il; que me veux-tu?
— Je savais que tu allais arriver, répondit la jeune fille toujours immobile, et j'attendais.
— Comment savais-tu que j'allais arriver? demanda Roland.
— Je te voyais venir.
Roland frissonna.
— Et, demanda-t-il, savais-tu pourquoi je venais?
— Oui; aussi j'ai tant prié Dieu du fond de mon coeur, qu'il a permis que je me levasse et que j'écrivisse.
— Quand cela?
— La nuit dernière.
— Et la lettre?
— Elle est sous mon oreiller, prends-la et lis.
Roland hésita un instant; sa soeur n'était-elle point en proie au délire?
— Pauvre Amélie! murmura Roland.
— Il ne faut pas me plaindre, dit la jeune fille, je vais le rejoindre.
— Qui cela? demanda Roland.
— Celui que j'aimais et que tu as tué.
Roland poussa un cri: c'était bien du délire, de qui sa soeur voulait-elle parler?
— Amélie, dit-il, j'étais venu pour t'interroger.
— Sur lord Tanlay, je le sais, répondit la jeune fille.
— Tu le sais! et comment cela?
— Ne t'ai-je pas dit que je t’avais vu venir et que je savais pourquoi tu venais?
— Alors, réponds-moi.
— Ne me détourne pas de Dieu et de lui, Roland; je t'ai écrit, lis ma lettre.
Roland passa sa main sous l'oreiller, convaincu que sa soeur était en délire.
À son grand étonnement, il sentit un papier qu'il tira à lui.
C'était une lettre sous enveloppe; sur l'enveloppe étaient écrits ces quelques mots:
«Pour Roland, qui arrive demain.»
Il s'approcha de la veilleuse, afin de lire plus facilement.
La lettre était datée de la veille à onze heures du soir.
Roland lut:
«Mon frère, nous avons chacun une chose terrible à nous pardonner…»
Roland regarda sa soeur, elle était toujours immobile.
Il continua:
«J'aimais Charles de Sainte-Hermine; je faisais plus que de l'aimer: il était mon amant…»
— Oh! murmura le jeune homme entre ses dents, il mourra!
— Il est mort, dit Amélie.
Roland jeta un cri d'étonnement; il avait dit si bas les paroles auxquelles répondait Amélie, qu'à peine les avait-il entendues lui-même.
Ses yeux se reportèrent sur la lettre:
«Il n'y avait aucune union possible entre la soeur de Roland de Montrevel et le chef des compagnons de Jéhu; là était le secret terrible que je ne pouvais pas dire et qui me dévorait.
«Une seule personne devait le savoir et l’a su; cette personne, c'est sir John Tanlay.
«Dieu bénisse l’homme au coeur loyal qui m'avait promis de rompre un mariage impossible et qui a tenu parole.
«Que la vie de lord Tanlay te soit sacrée, ô Roland! c'est le seul ami que j'aie eu dans ma douleur, le seul homme dont les larmes se soient mêlées aux miennes.
«J'aimais Charles de Sainte-Hermine, j'étais la maîtresse de Charles: voilà la chose terrible que tu as à me pardonner.
«Mais en échange, c'est toi qui es cause de sa mort: voilà la chose terrible que je te pardonne.
«Et maintenant arrive vite, ô Roland, puisque je ne dois mourir que quand tu seras arrivé.
«Mourir, c'est le revoir; mourir, c'est le rejoindre pour ne le quitter jamais; je suis heureuse de mourir.»
Tout était clair et précis, il était évident qu'il n'y avait pas dans cette lettre trace de délire.
Roland la relut deux fois et resta un instant immobile, muet, haletant, plein d'anxiété; mais, enfin, la pitié l’emporta sur la colère.