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Elle faisait les honneurs du salon quand Roland y entra.
Toujours incapable, en véritable créole qu'elle était, de maîtriser ses sensations, elle jeta un cri de joie et lui tendit la main en l'apercevant; elle savait Roland profondément dévoué à son mari; elle connaissait sa folle bravoure; elle n'ignorait pas que, si le jeune homme avait eu vingt existences, il les eût données toutes pour le général Bonaparte.
Roland prit avec empressement la main qu'elle lui tendait, et la baisa avec respect.
Joséphine avait connu la mère de Roland à la Martinique; jamais, lorsqu'elle voyait Roland, elle ne manquait de lui parler de son grand-père maternel M. de la Clémencière, dans le magnifique jardin duquel, étant enfant, elle allait cueillir ces fruits splendides inconnus à nos froides régions.
Le texte de la conversation était donc tout trouvé; elle s'informa tendrement de la santé de madame de Montrevel, de celle de sa fille et de celle du petit Édouard.
Puis, ces informations prises:
— Mon cher Roland, lui dit-elle, je me dois à tout le monde; mais tachez donc, ce soir, de rester après les autres ou de vous trouver demain seul avec moi: j'ai à vous parler de lui (elle désignait Bonaparte de l’oeil), et j’ai des millions de choses à raconter.
Puis, avec un soupir et en serrant la main du jeune homme:
— Quoi qu'il arrive, dit-elle, vous ne le quitterez point, n'est- ce pas?
— Comment! quoi qu'il arrive? demanda Roland étonné.
— Je me comprends, dit Joséphine, et je suis sûre que, quand vous aurez causé dix minutes avec Bonaparte, vous me comprendrez aussi. En attendant, regardez, écoutez et taisez-vous.
Roland salua et se retira à l’écart, résolu, ainsi que le conseil venait de lui en être donné par Joséphine, de se borner au rôle d'observateur.
Il y avait de quoi observer.
Trois groupes principaux occupaient le salon.
Un premier, qui était réuni autour de madame Bonaparte, seule femme qu'il y eût dans l’appartement: c'était, au reste, plutôt un flux et un reflux qu'un groupe.
Un second, qui était réuni autour de Talma et qui se composait d'Arnault, de Parseval-Grandmaison, de Monge, de Berthollet et de deux ou trois autres membres de l'Institut.
Un troisième, auquel Bonaparte venait de se mêler et dans lequel on remarquait Talleyrand, Barras, Lucien, l’amiral Bruig, Roederer, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Fouché, Réal et deux ou trois généraux au milieu desquels on remarquait Lefebvre. Dans le premier groupe, on parlait modes, musique, spectacle; dans le second, on parlait littérature, sciences, art dramatique; dans le troisième, on parlait de tout, excepté de la chose dont chacun avait envie de parler.
Sans doute, cette retenue ne correspondait point à la pensée qui animait en ce moment Bonaparte; car, après quelques secondes de cette banale conversation, il prit par le bras l'ancien évêque d'Autun et l’emmena dans l’embrasure d'une fenêtre.
— Eh bien?, lui demanda-t-il.
Talleyrand regarda Bonaparte avec cet oeil qui n'appartenait qu'à lui.
— Eh bien, que vous avais-je dit de Sieyès, général?
— Vous m'avez dit: «Cherchez un appui dans les gens qui traitent de jacobins les amis de la République, et soyez convaincu que Sieyès est à la tête de ces gens-là.»
— Je ne m'étais pas trompé. — Il se rend donc?
— Il fait mieux, il est rendu…
— L'homme qui voulait me faire fusiller pour avoir débarqué à Fréjus sans faire quarantaine!
— Oh! non, ce n'était point pour cela.
— Pourquoi donc?
— Pour ne l’avoir point regardé et pour ne lui avoir point adressé la parole à un dîner chez Gohier.
— Je vous avoue que je l’ai fait exprès; je ne puis pas souffrir ce moine défroqué.
Bonaparte s'aperçut, mais un peu tard, que la parole qu'il venait de lâcher était, comme le glaive de l’archange, à double tranchant: si Sieyès était défroqué, Talleyrand était démitré.
Il jeta un coup d'oeil rapide sur le visage de son interlocuteur; l'ex-évêque d'Autun souriait de son plus doux sourire.
— Ainsi je puis compter sur lui?
— J'en répondrais.
— Et Cambacérès, et Lebrun, les avez-vous vus?
— Je m'étais chargé de Sieyès, c'est-à-dire du plus récalcitrant; c'est Bruix qui a vu les deux autres.
L'amiral, du milieu du groupe où il était resté, ne quittait pas des yeux le général et le diplomate; il se doutait que leur conversation avait une certaine importance.
Bonaparte lui fit signe de venir le rejoindre.
Un homme moins habile eût obéi à l’instant même; Bruix s'en garda bien.
Il fit, avec une indifférence affectée, deux ou trois tours dans le salon; puis, comme s'il apercevait tout à coup Talleyrand et Bonaparte causant ensemble, il alla à eux.
— C'est un homme très fort que Bruix, dit Bonaparte, qui jugeait les hommes aussi bien d'après les petites choses que d'après les grandes.
— Et très prudent surtout, général! dit Talleyrand.
— Eh bien, mais il va falloir un tire-bouchon pour lui tirer les paroles du ventre.
— Oh! non; maintenant qu'il nous a rejoints, il va, au contraire, aborder franchement la question.
En effet, à peine Bruix était-il réuni à Bonaparte et à Talleyrand, qu'il entra en matière par ces mots aussi clairs que concis:
— Je les ai vus, ils hésitent!
— Ils hésitent! Cambacérès et Lebrun hésitent? Lebrun, je le comprends encore: une espèce d'homme de lettres, un modéré, un puritain; mais Cambacérès… — C'est comme cela.
— Ne leur avez-vous pas dit que je comptais faire de chacun d'eux un consul?
— Je ne me suis pas avancé jusque-là, répondit Bruix en riant.
— Et pourquoi cela? demanda Bonaparte.
— Mais parce que voilà le premier mot que vous me dites de vos intentions, citoyen général.
— C'est juste, dit Bonaparte en se mordant les lèvres.
— Faut-il réparer cette omission? demanda Bruix.
— Non, non, fit vivement Bonaparte; ils croiraient que j'ai besoin d'eux; je ne veux pas de tergiversations. Qu'ils se décident aujourd'hui sans autres conditions que celles que vous leur avez offertes, sinon, demain, il sera trop tard; je me sens assez fort pour être seul, et j'ai maintenant Sieyès et Barras.
— Barras? répétèrent les deux négociateurs étonnés.
— Oui, Barras, qui me traite de petit caporal et qui ne me renvoie pas en Italie parce que, dit-il, j'y ai fait ma fortune, et qu'il est inutile que j'y retourne… eh bien, Barras…
— Barras?
— Rien…
Puis, se reprenant: —Ah! ma foi, au reste, je puis bien vous le dire! Savez-vous ce que Barras a avoué hier à dîner devant moi? qu'il était impossible de marcher plus longtemps avec la constitution de l'an III; qu'il reconnaissait la nécessité d'une dictature; qu'il était décidé à se retirer, à abandonner les rênes du gouvernement, ajoutant qu'il était usé dans l'opinion et que la République avait besoin d'hommes nouveaux. Or, devinez sur qui il est disposé à déverser son pouvoir — je vous le donne, comme madame de Sévigné, en cent, en mille, en dix mille! — sur le général Hédouville, un brave homme… mais je n'ai eu besoin que de le regarder en face pour lui faire baisser les yeux; il est vrai que mon regard devait être foudroyant! Il en est résulté que, ce matin, à huit heures, Barras était auprès de mon lit, s'excusant comme il pouvait de sa bêtise d'hier, reconnaissant que, seul, je pouvais sauver la République, me déclarant qu'il venait se mettre à ma disposition, faire ce que je voudrais, prendre le rôle que je lui donnerais, et me priant de lui promettre que, si je méditais quelque chose, je compterais sur lui… oui, sur lui, qu'il m'attende sous l'orme!
— Cependant, général, dit M. de Talleyrand ne pouvant résister au désir de faire un mot, du moment où l'orme n'est point un arbre de la liberté.
Bonaparte jeta un regard de côté à l'ex-évêque.
— Oui, je sais que Barras est votre ami, celui de Fouché et de Réal; mais il n'est pas le mien et je le lui prouverai. Vous retournerez chez Lebrun et chez Cambacérès, Bruix, et vous leur mettrez le marché à la main.
Puis, regardant à sa montre et fronçant le sourcil:
— Il me semble que Moreau se fait attendre.
Et il se dirigea vers le groupe où dominait Talma. Les deux diplomates le regardèrent s'éloigner.
Puis, tout bas:
— Que dites-vous, mon cher Maurice, demanda l'amiral Bruig, de ces sentiments pour l'homme qui l’a distingué au siège de Toulon n'étant que simple officier, qui lui a donné la défense de la Convention au 13 vendémiaire, qui, enfin, l'a fait nommer, à vingt-six ans, général en chef de l'armée d'Italie?
— Je dis, mon cher amiral, répondit M. de Talleyrand avec son sourire pâle et narquois tout ensemble, qu'il existe des services si grands, qu'ils ne peuvent se payer que par l'ingratitude.
En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonça le général Moreau.
À cette annonce, qui était plus qu'une nouvelle, qui était un étonnement pour la plupart des assistants, tous les regards se tournèrent vers la porte.
Moreau parut.
Trois hommes occupaient, à cette époque, les regards de la France, et Moreau était un de ces trois hommes.
Les deux autres étaient Bonaparte et Pichegru.
Chacun d'eux était devenu une espèce de symbole.
Pichegru, depuis le 18 fructidor, était le symbole de la monarchie.
Moreau, depuis qu'on l'avait surnommé Fabius, était le symbole de la république.
Bonaparte, symbole de la guerre, les dominait tous deux par le côté aventureux de son génie.
Moreau était alors dans toute la force de l'âge, nous dirions dans toute la force de son génie, si un des caractères du génie n'était pas la décision. Or, nul n'était plus indécis que le fameux cunctateur.
Il avait alors trente-six ans, était de haute taille, avait à la fois la figure douce, calme et ferme; il devait ressembler à Xénophon.
Bonaparte ne l'avait jamais vu: lui, de son côté, n'avait jamais vu Bonaparte.
Tandis que l'un combattait sur l'Adige et le Mincio, l'autre combattait sur le Danube et sur le Rhin.
Bonaparte, en l'apercevant, alla au-devant de lui.
— Soyez le bienvenu, général! lui dit-il.
Moreau sourit avec une extrême courtoisie:
— Général, répondit-il pendant que chacun faisait cercle autour d'eux pour voir comment cet autre César aborderait cet autre Pompée, vous arrivez d'Égypte victorieux, et moi, j'arrive d'Italie après une grande défaite.
— Qui n'était pas vôtre et dont vous ne devez pas répondre, général. Cette défaite, c'est la faute de Joubert; s'il s'était rendu à l'armée d'Italie aussitôt qu'il en a été nommé général en chef, il est plus que probable que les Russes et les Autrichiens, avec les seules troupes qu'ils avaient alors, n'eussent pas pu lui résister; mais la lune de miel l’a retenu à Paris, ce mois fatal, que le pauvre Joubert a payé de sa vie, leur a donné le temps de réunir toutes leurs forces; la reddition de Mantoue les a accrues de quinze mille hommes arrivés la veille du combat; il était impossible que notre brave armée ne fût pas accablée par tant de forces réunies!
— Hélas! oui, dit Moreau, c'est toujours le plus grand nombre qui bat le plus petit.
— Grande vérité, général! s'écria Bonaparte, vérité incontestable!
— Cependant, dit Arnault se mêlant à la conversation, avec de petites armées, général, vous en avez battu de grandes.
— Si vous étiez Marius, au lieu d'être l’auteur de _Marius, _vous ne diriez pas cela, monsieur le poète. Même quand j'ai battu de grandes armées avec de petites — écoutez bien cela, vous surtout, jeunes gens qui obéissez aujourd'hui et qui commanderez plus tard — c'est toujours le plus petit nombre qui a été battu par le grand.
— Je ne comprends pas? dirent ensemble Arnault et Lefebvre.
Mais Moreau fit un signe de tête indiquant qu'il comprenait, lui.
Bonaparte continua:
— Suivez bien ma théorie, c'est tout l'art de la guerre. Lorsque avec de moindres forces j'étais en présence d'une grande armée, groupant avec rapidité la mienne, je tombais comme la foudre sur l'une de ses ailes et je la culbutais; je profitais ensuite du désordre que cette manoeuvre ne manquait jamais de mettre dans l'armée ennemie pour l'attaquer dans une autre partie, toujours avec toutes mes forces; je la battais ainsi en détail, et la victoire qui était le résultat était toujours, comme vous le voyez, le triomphe du grand nombre sur le petit.
Au moment où l'habile général venait de donner cette définition de son génie, la porte s'ouvrit et un domestique annonça qu'on était servi.
— Allons, général, dit Bonaparte conduisant Moreau à Joséphine, donnez le bras à ma femme, et à table!
Et, sur cette invitation, chacun passa du salon dans la salle à manger.
Après le dîner, sous le prétexte de lui montrer un sabre magnifique qu'il avait rapporté d'Égypte, Bonaparte emmena Moreau dans son cabinet.
Là, les deux rivaux restèrent plus d'une heure enfermés.
Que se passa-t-il entre eux? quel fut le pacte signé? quelles furent les promesses faites? Nul ne le sut jamais.
Seulement, Bonaparte, en rentrant seul au salon, répondit à Lucien, qui lui demandait: «Eh bien, Moreau?»
— Comme je l’avais prévu, il préfère le pouvoir militaire au pouvoir politique; je lui ai promis le commandement d’une armée…
En prononçant ces derniers mots, Bonaparte sourit.
— Et, en attendant…, continua-t-il.
— En attendant? demanda Lucien.
— Il aura celui du Luxembourg; je ne suis pas fâché d'en faire le geôlier des directeurs avant d'en faire le vainqueur des Autrichiens.
Le lendemain on lisait dans le Moniteur:
_»Paris, 17 brumaire. — _Bonaparte a fait présent à Moreau d'un damas garni de pierres précieuses qu'il a rapporté d'Égypte, et qui est estimé douze mille francs.»
XXI — LE BILAN DU DIRECTOIRE
Nous avons dit que Moreau, muni sans doute de ses instructions, était sorti de la petite maison de la rue de la Victoire, tandis que Bonaparte était rentré seul au salon.
Tout était objet de contrôle dans une pareille soirée; aussi remarqua-t-on l'absence de Moreau, la rentrée solitaire de Bonaparte, et la visible bonne humeur qui animait la physionomie de ce dernier.
Les regards qui s'étaient fixés le plus ardemment sur lui étaient ceux de Joséphine et de Roland: Moreau pour Bonaparte ajoutait vingt chances de succès au complot; Moreau contre Bonaparte lui en enlevait cinquante.
L'oeil de Joséphine était si suppliant que, en quittant Lucien, Bonaparte poussa son frère du côté de sa femme.
Lucien comprit; il s'approcha de Joséphine.
— Tout va bien, dit-il.
— Moreau?
— Il est avec nous.
— Je le croyais républicain.
— On lui a prouvé que l'on agissait pour le bien de la République.
— Moi, je l’eusse cru ambitieux, dit Roland.
Lucien tressaillit et regarda le jeune homme.
— Vous êtes dans le vrai, vous, dit il.
— Eh bien, alors, demanda Joséphine, s'il est ambitieux, il ne laissera pas Bonaparte s'emparer du pouvoir.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'il le voudra pour lui-même.
— Oui; mais il attendra qu'on le lui apporte tout fait, vu qu'il ne saura pas le créer et qu'il n'osera pas le prendre.
Pendant ce temps Bonaparte s'approchait du groupe qui s'était formé, comme avant le dîner, autour de Talma; les hommes supérieurs sont toujours au centre.
— Que racontez-vous là, Talma? demanda Bonaparte; il me semble qu'on vous écoute avec bien de l’attention.
— Oui, mais voilà mon règne fini, dit l'artiste.
— Et pourquoi cela?
— Je fais comme le citoyen Barras, j'abdique.
— Le citoyen Barras abdique donc?
— Le bruit en court.
— Et sait-on qui sera nommé à sa place?
— On s'en doute.
— Est-ce un de vos amis, Talma?
— Autrefois, dit Talma en s'inclinant, il m'a fait l’honneur de me dire que j'étais le sien.
— Eh bien, en ce cas, Talma, je vous demande votre protection.
— Elle vous est acquise, dit Talma, en riant; maintenant reste à savoir pourquoi faire.
— Pour m'envoyer en Italie, où le citoyen Barras ne veut pas que je retourne.
— Dame, fit Talma, vous connaissez la, chanson, général?
«Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupés!»
— Ô Roscius! Roscius! dit en souriant Bonaparte, serais-tu devenu flatteur en mon absence?
— Roscius était l'ami de César, général, et, à son retour des Gaules, il dut lui dire à peu près ce que je vous dis.
Bonaparte posa la main sur l’épaule de Talma.
— Lui eût-il dit les mêmes paroles après le passage du Rubicon?
Talma regarda Bonaparte en face:
— Non, répondit-il; il lui eût dit, comme le devin: «César, prends garde aux ides de mars!»
Bonaparte fourra sa main dans sa poitrine comme pour y chercher quelque chose, et, y retrouvant le poignard des compagnons de Jéhu, il l'y serra convulsivement.
Avait-il un pressentiment des conspirations d'Aréna, de Saint- Régent et de Cadoudal?
En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonça:
— Le général Bernadotte.
— Bernadotte! ne put s'empêcher de murmurer Bonaparte, que vient- il faire ici?
En effet, depuis le retour de Bonaparte, Bernadotte s'était tenu à l'écart, se refusant à toutes les instances que le général en chef lui avait faites ou lui avait fait faire par ses amis.
C'est que, dès longtemps, Bernadotte avait deviné l'homme politique sous la capote du soldat, le dictateur sous le général en chef; c'est que Bernadotte, tout roi qu'il fut depuis, était alors bien autrement républicain que Moreau.
D'ailleurs, Bernadotte croyait avoir à se plaindre de Bonaparte.
Sa carrière militaire avait été non moins brillante que celle du jeune général; sa fortune devait égaler la sienne jusqu'au bout; seulement, plus heureux que lui, il devait mourir sur le trône.
Il est vrai que, ce trône, Bernadotte ne l'avait pas conquis: il y avait été appelé.
Fils d'un avocat de Pau, Bernadotte, né en 1764, c'est-à-dire cinq ans avant Bonaparte, s'était engagé comme simple soldat à l'âge de dix-sept ans. En 1789, il n'était encore que sergent-major; mais c'était l'époque des avancements rapides; en 1794, Kléber l'avait proclamé général de brigade sur le champ de bataille même où il venait de décider de la victoire; devenu général de division, il avait pris une part brillante aux journées de Fleurus et de Juliers, fait capituler Maëstricht, pris Altdorf, et protégé, contre une armée une fois plus nombreuse que la sienne, la marche de Jourdan forcé de battre en retraite; en 1797, le Directoire l'avait chargé de conduire dix-sept mille hommes à Bonaparte: ces dix-sept mille hommes, c'étaient ses vieux soldats, les vieux soldats de Kléber, de Marceau, de Hoche, des soldats de Sambre-et- Meuse, et alors, il avait oublié la rivalité et secondé Bonaparte de tout son pouvoir, ayant sa part du passage du Tagliamento, prenant Gradiska, Trieste, Laybach, Idria, venant après la campagne rapporter au Directoire les drapeaux pris à l'ennemi, et acceptant, à contrecoeur peut-être, l’ambassade de Vienne, tandis que Bonaparte se faisait donner le commandement en chef de l'armée d'Égypte.
À Vienne, une émeute suscitée par le drapeau tricolore arboré à la porte de l’ambassade, émeute dont l’ambassadeur ne put obtenir satisfaction, le força de demander ses passeports. De retour à Paris, il avait été nommé par le Directoire ministre de la guerre; une subtilité de Sieyès, que le républicanisme de Bernadotte offusquait, avait amené celui-ci à donner sa démission, la démission avait été acceptée, et, lorsque Bonaparte avait débarqué à Fréjus, le démissionnaire était depuis trois mois remplacé par Dubois-Crancé.
Depuis le retour de Bonaparte, quelques amis de Bernadotte avaient voulu le rappeler au ministère; mais Bonaparte s'y était opposé; il en résultait une hostilité, sinon ouverte, du moins réelle, entre les deux généraux.
La présence de Bernadotte dans le salon de Bonaparte était donc un événement presque aussi extraordinaire que celle de Moreau, et l'entrée du vainqueur de Maëstricht fit retourner au moins autant de têtes que l'entrée du vainqueur de Rastadt.
Seulement, au lieu d'aller à lui comme il avait été au-devant de Moreau, Bonaparte, pour le nouveau venu, se contenta de se retourner et d'attendre.
Bernadotte, du seuil de la porte, jeta un regard rapide sur le salon; il divisa et analysa les groupes, et, quoiqu'il eût, au centre du groupe principal, aperçu Bonaparte, il s'approcha de Joséphine, à demi couchée au coin de la cheminée sur une chaise longue, belle et drapée comme la statue d'Agrippine du musée Pitti, et la salua avec toute la courtoisie d'un chevalier, lui adressa quelques compliments, s'informa de sa santé, et, alors seulement, releva la tête pour voir sur quel point il devait aller chercher Bonaparte.
Toute chose avait trop de signification dans un pareil moment pour que chacun ne remarquât point cette affectation de courtoisie de la part de Bernadotte.
Bonaparte, avec son esprit rapide et compréhensif, n'avait point été le dernier à faire cette remarque; aussi l’impatience le prit- elle, et, au lieu d'attendre Bernadotte au milieu du groupe où il se trouvait, se dirigea-t-il vers l'embrasure d'une fenêtre, comme s'il portait à l'ex-ministre de la guerre le défi de l'y suivre.
Bernadotte salua gracieusement à droite et à gauche, et, commandant le calme à sa physionomie d'ordinaire si mobile, il s'avança vers Bonaparte, qui l'attendait comme un lutteur attend son adversaire, le pied droit en avant et les lèvres serrées.
Les deux hommes se saluèrent; seulement, Bonaparte ne fit aucun mouvement pour tendre la main à Bernadotte; celui-ci, de son côté, ne fit aucun mouvement pour la lui prendre.
— C'est vous, dit Bonaparte; je suis bien aise de vous voir.
— Merci, général, répondit Bernadotte; je viens ici parce que je crois avoir à vous donner quelques explications.
— Je ne vous avais pas reconnu d'abord.
— Mais il me semble cependant, général, que mon nom avait été prononcé, par le domestique qui m'a annoncé, d'une voix assez haute et assez claire pour qu'il n'y eût point de doute sur mon identité.
— Oui: mais il avait annoncé le général Bernadotte.
— Eh bien?
— Eh bien, j'ai vu un homme en bourgeois, et, tout en vous reconnaissant, je doutais que ce fût vous.
Depuis quelque temps, en effet, Bernadotte affectait de porter l’habit bourgeois, de préférence à l'uniforme.
— Vous savez, répondit-il en riant, que je ne suis plus militaire qu'à moitié: je suis mis au traitement de réforme par le citoyen Sieyès.
— Il paraît qu'il n'est point malheureux pour moi que vous n'ayez plus été ministre de la guerre, lors de mon débarquement à Fréjus.
— Pourquoi cela?
— Vous avez dit, à ce que l'on m'assure, que si vous aviez reçu l’ordre de me faire arrêter pour avoir transgressé les lois sanitaires, vous l'eussiez fait.
— Je l'ai dit et je le répète, général; soldat, j'ai toujours été un fidèle observateur de la discipline; ministre, je devenais un esclave de la loi.
Bonaparte se mordit les lèvres.
— Et vous direz après cela que vous n'avez pas une inimitié personnelle contre moi!
— Une inimitié personnelle contre vous, général? répondit Bernadotte; pourquoi cela? nous avons toujours marché à peu près sur le même rang, j'étais même général avant vous; mes campagnes sur le Rhin, pour être moins brillantes que vos campagnes sur l’Adige, n'ont pas été moins profitables à la République, et, quand j'ai eu l’honneur de servir sous vos ordres en Italie, vous avez, je l'espère, trouvé en moi un lieutenant dévoué, sinon à l’homme, du moins à la patrie. Il est vrai que, depuis votre départ, général, j'ai été plus heureux que vous, n'ayant pas la responsabilité d'une grande armée que, s'il faut en croire les dernières dépêches de Kléber, vous avez laissée dans une fâcheuse position.
— Comment! d'après les dernières dépêches de Kléber? Kléber a écrit?
— L'ignorez-vous, général? Le Directoire ne vous aurait-il pas communiqué les plaintes de votre successeur? Ce serait une grande faiblesse de sa part, et je me félicite alors doublement d'être venu redresser dans votre esprit ce que l'on dit de moi, et vous apprendre ce que l'on dit de vous.
Bonaparte fixa sur Bernadotte un oeil sombre comme celui de l'aigle.
— Et que dit-on de moi? demanda-t-il.
— Un dit que, puisque vous reveniez, vous auriez du ramener l'armée avec vous.
— Avais-je une flotte? et ignorez-vous que Brueys a laissé brûler la sienne?
— Alors, on dit, général, que, n'ayant pu ramener l'armée, il eût peut-être été meilleur pour votre renommée de rester avec elle.
— C'est ce que j'eusse fait, monsieur, si les événements ne m'eussent pas rappelé en France.
— Quels événements, général?
— Vos défaites.
— Pardon, général, vous voulez dire les défaites de Scherer?
— Ce sont toujours vos défaites.
— Je ne réponds des généraux qui ont commandé nos armées du Rhin et d'Italie que depuis que je suis ministre de la guerre. Or, depuis ce temps-là, énumérons défaites et victoires, général, et nous verrons de quel côté penchera la balance.
— Ne viendrez-vous pas me dire que vos affaires sont en bon état?
— Non; mais je vous dirai qu'elles ne sont pas dans un état aussi désespéré que vous affectez de le croire.
— Que j'affecte!… En vérité, général, à vous entendre, il semblerait que j'eusse intérêt à ce que la France soit abaissée aux yeux de l'étranger…
— Je ne dis pas cela: je dis que je suis venu pour établir avec vous la balance de nos victoires et de nos défaites depuis trois mois, et, comme je suis venu pour cela, que je suis chez vous, que j'y viens en accusé…
— Ou en accusateur!
— En accusé d'abord… je commence.
— Et, moi, dit Bonaparte visiblement sur les charbons, j'écoute.
— Mon ministère date du 30 prairial, du 8 juin, si vous l'aimez mieux; nous n'aurons jamais de querelle pour les mots.
— Ce qui veut dire que nous en aurons pour les choses.
Bernadotte continua sans répondre:
— J'entrai donc, comme je vous le disais, au ministère le 8 juin, c'est-à-dire quelques jours après la levée du siège de Saint-Jean d'Acre.
Bonaparte se mordit les lèvres.
— Je n'ai levé le siège de Saint-Jean d'Acre qu'après avoir ruiné les fortifications, répliqua-t-il.
— Ce n'est pas ce qu'écrit Kléber; mais cela ne me regarde point…
Et, en souriant, il ajouta:
— C'était du temps du ministère de Clarke.
Il y eut un instant de silence pendant lequel Bonaparte essaya de faire baisser les yeux à Bernadotte; mais, voyant qu'il n'y réussissait pas:
— Continuez, lui dit-il.
Bernadotte s'inclina et reprit:
— Jamais ministre de la guerre peut-être — et les archives du ministère sont là pour en faire foi — jamais ministre de la guerre ne reçut son portefeuille dans des circonstances plus critiques: la guerre civile à l'intérieur, l'étranger à nos portes, le découragement dans nos vieilles armées, le dénuement le plus absolu de moyens pour en mettre sur pied de nouvelles; voilà où j'en étais le 8 juin au soir; mais j'étais déjà entré en fonctions… À partir du 8 juin, une correspondance active, établie avec les autorités civiles et militaires, ranimait leur courage et leurs espérances; mes adresses aux armées — c'est un tort peut-être — sont celles, non pas d'un ministre à des soldats, mais d'un camarade à des camarades, de même que mes adresses aux administrateurs sont celles d'un citoyen à ses concitoyens. Je m'adressais au courage de l'armée et au coeur des Français, j'obtins tout ce que je demandais: la garde nationale s'organisa avec un nouveau zèle, des légions se formèrent sur le Rhin, sur la Moselle, des bataillons de vétérans prirent la place d'anciens régiments pour aller renforcer ceux qui défendent nos frontières; aujourd'hui, notre cavalerie se recrute d'une remonte de quarante mille chevaux, cent mille conscrits habillés, armés et équipés, reçoivent au cri de «Vive la République!» les drapeaux sous lesquels ils vont combattre et vaincre…
— Mais, interrompit amèrement Bonaparte, c'est toute une apologie que vous faites là de vous-même!
— Soit; je diviserai mon discours en deux parties: la première sera une apologie contestable; la seconde sera une exposition de faits incontestés; laissons de côté l'apologie, je passe aux faits.
«Les 17 et 18 juin, bataille de la Trebbia: Mac Donald veut combattre sans Moreau; il franchit la Trebbia, attaque l'ennemi, est battu par lui et se retire sur Modène. Le 20 juin, combat de Tortona: Moreau bat l’Autrichien Bellegarde. Le 22 juillet, reddition de la citadelle d'Alexandrie aux Austro-Russes. La balance penche pour la défaite. Le 30, reddition de Mantoue: encore un échec! Le 15 août, bataille de Novi: cette fois, c'est plus qu'un échec, c'est une défaite; enregistrez-la, général, c'est la dernière.
«En même temps que nous nous faisons battre à Novi, Masséna se maintient dans ses positions de Zug et de Lucerne, et s'affermit sur l'Aar et sur le Rhin, tandis que Lecourbe, les 14 et 15 août, prend le Saint-Gothard. Le 19, bataille de Bergen: Brune défait l’armée anglo-russe, forte de quarante-quatre mille hommes et fait prisonnier le général russe Hermann. Les 25, 26 et 27 du même mois, combats de Zurich: Masséna bat les Austro-Russes commandés par Korsakov; Hotze et trois autres généraux autrichiens sont pris, trois sont tués; l’ennemi perd douze mille hommes, cent canons, tous ses bagages! les Autrichiens, séparés des Russes, ne peuvent les rejoindre qu'au-delà du lac de Constance. Là s'arrêtent les progrès que l’ennemi faisait depuis le commencement de la campagne; depuis la reprise de Zurich, le territoire de la France est garanti de toute invasion.
«Le 30 août, Molitor bat les généraux autrichiens Jeilachich et Linken, et les rejette dans les Grisons. Le 1er septembre, Molitor attaque et bat dans la Muttathalle le général Rosemberg. Le 2, Molitor force Souvaroff d'évacuer Glaris, d'abandonner ses blessés, ses canons et seize cents prisonniers. Le 6, le général Brune bat pour la seconde fois les Anglo-Russes, commandés par le duc d'York. Le 7, le général Gazan s'empare de Constance. Le 9, vous abordez près de Fréjus.
«Eh bien, général, continua Bernadotte, puisque la France va probablement passer entre vos mains, il est bon que vous sachiez dans quel état vous la prenez, et qu'à défaut de reçu, un état des lieux fasse foi de la situation dans laquelle nous vous la donnons. Ce que nous faisons à cette heure-ci, général, c'est de l’histoire, et il est important que ceux qui auront intérêt à la falsifier un jour, trouvent sur leur chemin le démenti de Bernadotte!
— Dites-vous cela pour moi, général?
— Je dis cela pour les flatteurs… Vous avez prétendu, assure-t- on, que vous reveniez parce que nos armées étaient détruites, parce que la France était menacée, la République aux abois. Vous pouvez être parti d'Égypte dans cette crainte; mais, une fois arrivé en France, il faut que cette crainte disparaisse et fasse place à une croyance contraire.
— Je ne demande pas mieux que de me ranger à votre avis, général, répondit Bonaparte avec une suprême dignité, et plus vous me montrerez la France grande et puissante, plus j'en serai reconnaissant à ceux à qui elle devra sa puissance et sa grandeur.
— Oh! le résultat est clair, général! Trois armées battues et disparues, les Russes exterminés, les Autrichiens vaincus et mis en déroute; vingt mille prisonniers, cent pièces de canon; quinze drapeaux, tous les bagages de l'ennemi en notre pouvoir; neuf généraux pris ou tués, la Suisse libre, nos frontières assurées, le Rhin fier de leur servir de limite; voilà le contingent de Masséna et la situation de l'Helvétie.
«L'armée anglo-russe deux fois vaincue, entièrement découragée, nous abandonnant son artillerie, ses bagages, ses magasins de guerre et de bouche, et jusqu'aux femmes et aux enfants débarqués avec les Anglais, qui se regardaient déjà comme maîtres de la Hollande; huit mille prisonniers français et bataves rendus à la patrie, la Hollande complètement évacuée: voilà le contingent de Brune et la situation de la Hollande.
«L'arrière-garde du général Klenau forcée de mettre bas les armes à Villanova; mille prisonniers, trois pièces de canon tombées entre nos mains et les Autrichiens rejetés derrière la Bormida; en tout, avec les combats de la Stura, de Pignerol, quatre mille prisonniers, seize bouches à feu, la place de Mondovi, l'occupation de tout le pays situé entre la Stura et le Tanaso; voilà le contingent de Championnet et la situation de l'Italie.
«Deux cent mille soldats sous les armes, quarante mille cavaliers montés, voilà mon contingent à moi, et la situation de la France.
— Mais, demanda Bonaparte d'un air railleur, si vous avez, comme vous le dites, deux cent quarante mille soldats sous les armes, qu'aviez-vous affaire que je vous ramenasse les quinze ou vingt mille hommes que j'avais en Égypte et qui sont utiles là-bas pour coloniser?
— Si je vous les réclame, général, ce n'est pas pour le besoin que nous avons d'eux, c'est dans la crainte qu'il ne leur arrive malheur.
— Et quel malheur voulez-vous qu'il leur arrive, commandés par Kléber?
— Kléber peut être tué, général, et, derrière Kléber, que reste- t-il? Menou… Kléber et vos vingt mille hommes sont perdus, général!
— Comment, perdus?
— Oui, le sultan enverra des troupes _; _il a la terre. Les Anglais enverront des flottes; ils ont la mer. Nous, nous n'avons ni la terre ni la mer, et nous serons obligés d’assister d'ici à l'évacuation de l'Égypte et à la capitulation de notre armée.
— Vous voyez les choses en noir, général!
— L'avenir dira qui de nous deux les a vues comme elles étaient. — Qu’eussiez-vous donc fait à ma place?
— Je ne sais pas; mais, quand j’aurais dû les ramener par Constantinople, je n’eusse pas abandonné ceux que la France m’avait confiés. Xénophon, sur les rives du Tigre, était dans une situation plus désespérée que vous sur les bords du Nil: il ramena les dix mille jusqu’en Ionie, et ces dix mille, ce n’étaient point des enfants d’Athènes, ce n’étaient pas ses concitoyens, c’étaient des mercenaires!
Depuis que Bernadotte avait prononcé le mot de Constantinople, Bonaparte n’écoutait plus; on eût dit que ce nom avait éveillé en lui une source d’idées nouvelles et qu’il suivait sa propre pensée.
Il posa sa main sur le bras de Bernadotte étonné, et les yeux perdus comme un homme qui suit, dans l'espace, le fantôme d'un grand projet évanoui:
— Oui, dit-il, oui! j'y ai pensé, et voilà pourquoi je m'obstinais à prendre cette bicoque de Saint-Jean d'Acre. Vous n'avez vu d'ici que mon entêtement, vous, une perte d'hommes inutile_, _sacrifice à l'amour-propre d'un général médiocre qui craint qu'on ne lui reproche un échec; que m'eût importé la levée du siège de Saint-Jean d'Acre, si Saint-Jean d'Acre n'avait été une barrière placée au-devant du plus immense projet qui ait jamais été conçu!… Des villes! eh! mon Dieu, j'en prendrai autant qu'en ont pris Alexandre et César; mais c'était Saint-Jean d'Acre qu'il fallait prendre! si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, savez-vous ce que je faisais?
Et son regard se fixa, ardent, sur celui de Bernadotte, qui, cette fois, baissa les yeux sous la flamme du génie.
— Ce que je faisais, répéta Bonaparte, et, comme Ajax, il sembla menacer le ciel du poing, si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, je trouvais dans la ville les trésors du pacha et des armes pour trois cent mille hommes; je soulevais et j’armais toute la Syrie, qu'avait tant indignée la férocité de Djezzar, qu'à chacun de mes assauts, les populations en prière demandaient sa chute à Dieu; je marchais sur Damas et Alep; je grossissais mon armée de tous les mécontents; à mesure que j’avançais dans le pays, j'annonçais aux peuples l’abolition de la servitude et l’anéantissement du gouvernement tyrannique des pachas. J’arrivais à Constantinople avec des masses armées; je renversais l’empire turc, et je fondais à Constantinople un grand empire qui fixait ma place dans la postérité au-dessus de Constantin et de Mahomet II! Enfin, peut- être revenais-je à Paris par Andrinople ou par Vienne, après avoir anéanti la maison d’Autriche. Eh bien! Mon cher général, voilà le projet que cette bicoque de Saint-Jean d'Acre a fait avorter!
Et il oubliait si bien à qui il parlait, pour se bercer dans les débris de son rêve évanoui, qu'il appelait Bernadotte, mon cher général.
Celui-ci, presque épouvanté de la grandeur du projet que venait de lui développer Bonaparte, avait fait un pas en arrière.
— Oui, dit Bernadotte, je vois ce qu'il vous faut, et vous venez de trahir votre pensée: en Orient et en Occident, un trône! Un trône! soit; pourquoi pas! Comptez sur moi pour le conquérir, mais partout ailleurs qu'en France: je suis républicain et je mourrai républicain.
Bonaparte secoua la tête, comme pour chasser les pensées qui le soutenaient dans les nuages.
— Et moi aussi, je suis républicain, dit-il; mais voyez donc ce qu'est devenue votre République!
— Qu’importe! s'écria Bernadotte, ce n'est ni au mot ni à la forme que je suis fidèle, c'est au principe. Que les directeurs me donnent le pouvoir, et je saurai bien défendre la République de ses ennemis intérieurs comme je l'ai défendue de ses ennemis extérieurs.
Et, en disant ces derniers mots, Bernadotte releva les yeux; son regard se croisa avec celui de Bonaparte.
Deux glaives nus qui se choquent ne jettent pas un éclair plus terrible et plus brûlant.
Depuis longtemps, Joséphine, inquiète, observait les deux hommes avec attention.
Elle vit ce double regard, plein de menaces réciproques.
Elle se leva vivement, et, allant à Bernadotte:
— Général, dit-elle.
Bernadotte s'inclina.
— Vous êtes lié avec Gohier, n'est-ce pas? continua-t-elle.
— C'est un de mes meilleurs amis, madame, dit Bernadotte.
— Eh bien, nous dînons chez lui après-demain, 18 brumaire; venez donc y dîner aussi, et amenez-nous madame Bernadotte; je serais si heureuse de me lier avec elle!
— Madame, dit Bernadotte, du temps des Grecs, vous eussiez été une des trois Grâces; au moyen âge, vous eussiez été une fée; aujourd'hui, vous êtes la femme la plus adorable que je connaisse.
Et, faisant trois pas en arrière, en saluant, il trouva moyen de se retirer sans que Bonaparte eût la moindre part à son salut.
Joséphine suivit des yeux Bernadotte jusqu'à ce qu'il fût sorti.
Alors, se retournant vers son mari:
— Eh bien, lui demanda-t-elle, il paraît que cela n'a pas été avec Bernadotte comme avec Moreau?
— Entreprenant, hardi, désintéressé, républicain sincère, inaccessible à la séduction. C'est un homme obstacle: on le tournera puisqu'on ne peut le renverser.
Et, quittant le salon sans prendre congé de personne, il remonta dans son cabinet, où Roland et Bourrienne le suivirent.
À peine y étaient-ils depuis un quart d'heure, que la clef tourna doucement dans la serrure et que la porte s'ouvrit.
Lucien parut.
XXII — UN PROJET DE DÉCRET
Lucien était évidemment attendu. Pas une seule fois Bonaparte, depuis son entrée dans le cabinet, n'avait prononcé son nom; mais, tout en gardant le silence, il avait, avec une impatience croissante, tourné trois ou quatre fois la tête vers la porte, et, lorsque le jeune homme parut, une exclamation d'attente satisfaite s'échappa de la bouche de Bonaparte.
Lucien, frère du général en chef, était né en 1775, ce qui lui donnait vingt-cinq ans à peine: depuis 1797, c'est-à-dire à l’âge de vingt-deux ans et demi, il était entré au conseil des Cinq- Cents, qui, pour faire honneur à Bonaparte, venait de le nommer son président.
Avec les projets qu'il avait conçus, c'était ce que Bonaparte pouvait désirer de plus heureux.
Franc et loyal au reste, républicain de coeur, Lucien, en secondant les projets de son frère, croyait servir encore plus la République que le futur premier consul.
À ses yeux, nul ne pouvait mieux la sauver une seconde fois que celui qui l’avait déjà sauvée une première.
C'est donc animé de ce sentiment qu'il venait retrouver son frère.
— Te voilà! lui dit Bonaparte; je t'attendais avec impatience.
— Je m'en doutais; mais il me fallait attendre, pour sortir, un moment où personne ne songeait à moi.
— Et tu crois que tu as réussi?
— Oui; Talma racontait je ne sais quelle histoire sur Marat et Dumouriez. Tout intéressante qu'elle paraissait être, je me suis privé de l’histoire et me voilà.
— Je viens d'entendre une voiture qui s'éloignait; la personne qui sortait ne t'a-t-elle pas vu prendre l'escalier de mon cabinet?
— La personne qui sortait, c'était moi-même; la voiture qui s'éloignait, c'était la mienne; ma voiture absente, tout le monde me croira parti.
Bonaparte respira.
— Eh bien, voyons, demanda-t-il; à quoi as-tu employé ta journée?
— Oh! je n'ai pas perdu mon temps, va!
— Aurons-nous le décret du conseil des Anciens?
— Nous l'avons rédigé aujourd'hui, et je te l’apporte — le brouillon du moins — pour que tu voies s'il y a quelque chose à en retrancher ou à y ajouter.
— Voyons! dit Bonaparte.
Et, prenant vivement des mains de Lucien le papier que celui-ci lui présentait, il lut:
«Art. 1er. Le Corps législatif est transféré dans la commune de Saint-Cloud; les deux conseils y siégeront dans les deux ailes du palais…»
— C'était l’article important, dit Lucien; je l'ai fait mettre en tête pour qu'il frappe tout d'abord le peuple.
— Oui, oui, fit Bonaparte.
Et il continua:
«Art. 2. Ils y seront rendus demain 20 brumaire…»
— Non; non, dit Bonaparte: «Demain 19.» Changez la date, Bourrienne.
Et il passa le papier à son secrétaire.
— Tu crois être en mesure pour le 18?
— Je le serai. Fouché m'a dit avant-hier: «Pressez-vous ou je ne réponds plus de rien.»
— «19 brumaire» dit Bourrienne en rendant le papier au général.
Bonaparte reprit:
«Art. 2. — Ils seront rendus demain, 19 brumaire, à midi. Toute continuation de délibérations est interdite ailleurs et avant ce terme.»
Bonaparte relut cet article. — C'est bien, dit-il; il n'y a point de double entente. Et il poursuivit:
«Art. 3. Le général Bonaparte est chargé de l’exécution du présent décret: il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la représentation nationale.»
Un sourire railleur passa sur les lèvres de pierre du lecteur; mais, presque aussitôt, continuant:
«Le général commandant la 17e division militaire, la garde du Corps législatif, la garde nationale sédentaire, les troupes de ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans l’arrondissement constitutionnel et dans toute l’étendue de la 47e division, sont mis immédiatement sous ses ordres et tenus de le reconnaître en cette qualité.»
— Ajoute, Bourrienne: «Tous les citoyens lui porteront main-forte à sa première réquisition.» Les bourgeois adorent se mêler des affaires politiques, et quand ils peuvent nous servir dans nos projets, il faut leur donner cette satisfaction.
Bourrienne obéit; puis il rendit le papier au général, qui continua:
«Art. 4. Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y recevoir une expédition du présent décret et prêter serment. Il se concertera avec les commissaires inspecteurs des deux Conseils.»
«Art. 5. Le présent décret sera _de suite _transmis par un messager au conseil des Cinq-Cents et au Directoire exécutif.»
«Il sera imprimé, affiché, promulgué dans toutes les communes de la République par des courriers extraordinaires.» «Paris, ce…»
— La date est en blanc, dit Lucien.
— Mets: «18 brumaire» Bourrienne; il faut que le décret surprenne tout le monde. Rendu à sept heures du matin, il faut qu'en même temps qu'il sera rendu, auparavant même, il soit affiché sur tous les murs de Paris.
— Mais, si les Anciens allaient refuser de le rendre…?
— Raison de plus pour qu'il soit affiché, niais! dit Bonaparte; nous agirons comme s'il était rendu.
— Faut-il corriger en même temps une faute de français qui se trouve dans le dernier paragraphe? demanda Bourrienne en riant.
— Laquelle? fit Lucien avec l’accent d'un auteur blessé dans son amour-propre.
— _De suite, _reprit Bourrienne; dans ce cas-là on ne dit pas _de suite, _on dit tout de suite.
— Ce n'est point la peine, dit Bonaparte; j'agirai, soyez tranquille, comme s'il y avait tout de suite.
Puis, après une seconde de réflexion:
— Quant à ce que tu disais tout à l’heure de la crainte que tu avais que le décret ne passât point, il y a un moyen bien simple pour qu'il passe.
— Lequel?
— C'est de convoquer pour six heures du matin les membres dont nous sommes sûrs, et pour huit heures ceux dont nous ne sommes pas sûrs. N'ayant que des hommes à nous, c'est bien le diable si nous manquons la majorité.
— Mais six heures aux uns, et huit heures aux autres…, fit Lucien.
— Prends deux secrétaires différents; il y en aura un qui se sera trompé.
Puis, se tournant vers Bourrienne:
— Écris, lui dit-il.
Et, tout en se promenant, il dicta sans hésiter, comme un homme qui a songé d'avance et longtemps à ce qu'il dicte, mais en s'arrêtant de temps en temps devant Bourrienne pour voir si la plume du secrétaire suivait sa parole:
«Citoyens!
«Le conseil des Anciens, dépositaire de la sagesse nationale, vient de rendre le décret ci-joint; il y est autorisé par les articles 102 et 103 de l’acte constitutionnel.
«Il me charge de prendre des mesures pour la sûreté de la représentation nationale, sa translation nécessaire et momentanée…»
Bourrienne regarda Bonaparte: c'était _instantanée _que celui-ci avait voulu dire; mais, comme le général ne se reprit point, Bourrienne laissa momentanée.
Bonaparte continua de dicter:
«Le Corps législatif se trouvera à même de tirer la représentation du danger imminent où la désorganisation de toutes les parties de l’administration nous a conduits.
«Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et de la confiance des patriotes; ralliez-vous autour de lui; c'est le seul moyen d'asseoir la République sur les bases de la liberté civile, du bonheur intérieur, de la victoire et de la paix.»
Bonaparte relut cette espèce de proclamation, et, de la tête, fit signe que c'était bien.
Puis il tira sa montre:
— Onze heures, dit-il; il est temps encore.
Alors, s'asseyant à la place de Bourrienne, il écrivit quelques mots en forme de billet, cacheta et mit sur l'adresse: «Au citoyen Barras.»
— Roland, dit-il quand il eut achevé, tu vas prendre, soit un cheval à l'écurie, soit une voiture sur la place, et tu te rendras chez Barras; je lui demande un rendez-vous pour demain à minuit. Il y a réponse.
Roland sortit.
Un instant après, on entendit dans la cour de l'hôtel le galop d'un cheval qui s'éloignait dans la direction de la rue du Mont- Blanc.
— Maintenant, Bourrienne, dit Bonaparte, après avoir prêté l’oreille au bruit, demain à minuit, que je sois à l'hôtel ou que je n'y sois pas, vous ferez atteler, vous monterez dans ma voiture et vous irez à ma place chez Barras.
— À votre place, général?
— Oui; toute la journée, il comptera sur moi pour le soir, et ne fera rien, croyant que je le mets dans ma partie. À minuit, vous serez chez lui, vous lui direz qu'un grand mal de tête m'a forcé de me coucher, mais que je serai chez lui à sept heures du matin sans faute. Il vous croira ou ne vous croira pas; mais, en tout cas, il sera trop tard pour qu'il agisse contre nous: à sept heures du matin, j'aurai dix mille hommes sous mes ordres.
— Bien, général. Avez-vous d'autres ordres à me donner?
— Non, pas pour ce soir, répondit Bonaparte. Soyez demain ici de bonne heure.
— Et moi? demanda Lucien.
— Vois Sieyès; c'est lui qui a dans sa main le conseil des Anciens; prends toutes tes mesures avec lui. Je ne veux pas qu'on le voie chez moi, ni qu'on me voie chez lui; si par hasard nous échouons, c'est un homme à renier. Je veux après-demain être maître de mes actions et n'avoir d'engagement absolu avec personne.
— Crois-tu avoir besoin de moi demain?
— Viens dans la nuit, et rends-moi compte de tout.
— Rentres-tu au salon?
— Non. Je vais attendre Joséphine chez elle. Bourrienne, vous lui direz un mot à l'oreille en passant, afin qu'elle se débarrasse le plus vite possible de tout son monde.
Et, saluant de la main et presque du même geste son frère et Bourrienne, il passa, par un corridor particulier, de son cabinet dans la chambre de Joséphine.
Là, éclairé par la simple lueur d'une lampe d'albâtre, qui faisait le front du conspirateur plus pâle encore que d'habitude, Bonaparte écouta le bruit des voitures qui s'éloignaient les unes après les autres.
Enfin, un dernier roulement se fit entendre, et, cinq minutes après, la porte de la chambre s'ouvrit pour donner passage à Joséphine.
Elle était seule et tenait à la main un candélabre à deux branches.
Son visage, éclairé par la double lumière, exprimait la plus vive angoisse.
— Eh bien, lui demanda Bonaparte, qu'as-tu donc?
— J'ai peur! dit Joséphine.
— Et de quoi? des niais du Directoire ou des deux Conseils? Allons donc! aux Anciens, j'ai Sieyès; aux Cinq-Cents, j'ai Lucien.
— Tout va donc bien?
— À merveille!
— C'est que, comme tu m'avais fait dire que tu m'attendais chez moi, je craignais que tu n'eusses de mauvaises nouvelles à me communiquer.
— Bon! si j'avais de mauvaises nouvelles, est-ce que je te le dirais?
— Comme c'est rassurant!
— Mais, sois tranquille, je n'en ai que de bonnes; seulement, je t'ai donné une part dans la conspiration.
— Laquelle?
— Mets-toi là, et écris à Gohier.
— Que nous n'irons pas dîner chez lui?
— Au contraire: qu’il vienne avec sa femme déjeuner chez nous; entre gens qui s'aiment comme nous nous aimons, on ne saurait trop se voir.
Joséphine se mit à un petit secrétaire en bois de rose.
— Dicte, dit-elle, j'écrirai.
— Bon! pour qu'on reconnaisse mon style! allons donc! tu sais bien mieux que moi comment on écrit un de ces billets charmants auxquels il est impossible de résister.
Joséphine sourit du compliment, tendit son front à. Bonaparte qui l'embrassa amoureusement, et écrivit ce billet que nous copions sur l'original:
«Au citoyen Gohier, président du Directoire exécutif de la République française…»
— Est-ce cela? demanda-t-elle.
— Parfait! Comme il n'a pas longtemps à garder ce titre de président, ne le lui marchandons pas.
— N'en ferez-vous donc rien?
— J'en ferai tout ce qu'il voudra, s'il fait tout ce que je veux! Continue, chère amie.
Joséphine reprit la plume et écrivit:
«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner demain avec moi, à huit heures du matin; n'y manquez pas: j'ai à causer avec vous sur des choses très intéressantes.
«Adieu, mon cher Gohier! comptez toujours sur ma sincère amitié!
«LA PAGERIE-BONAPARTE.»
— J'ai mis _demain, _fit Joséphine; il faut que je date ma lettre du 17 brumaire.
— Et tu ne mentiras pas, dit Bonaparte: voilà minuit qui sonne.
En effet, un jour de plus venait de tomber dans l'abîme du temps; la pendule tinta douze coups.
Bonaparte les écouta, grave et rêveur; il n'était plus séparé que par vingt-quatre heures du jour solennel qu'il préparait depuis un mois, qu'il rêvait depuis trois ans!
Faisons ce qu'il eût bien voulu faire, sautons par-dessus les vingt-quatre heures qui nous séparent de ce jour que l'histoire n'a pas encore jugé, et voyons ce qui se passait, à sept heures du matin, sur les différents points de Paris où les événements que nous allons raconter devaient produire une suprême sensation.
XXIII — ALEA JACTA EST
À sept heures du matin, le ministre de la police, Fouché, entrait chez Gohier, président du Directoire.
— Oh! oh! fit Gohier en l'apercevant, qu'y a-t-il donc de nouveau, monsieur le ministre de la justice, que j'aie le plaisir de vous voir si matin?
— Vous ne connaissez pas encore le décret? dit Fouché.
— Quel décret? demanda l'honnête Gohier.
— Le décret du conseil des Anciens.
— Rendu quand?
— Rendu cette nuit.
— Le conseil des Anciens se réunit donc la nuit maintenant?
— Quand il y a urgence, oui.
— Et que dit le décret?
— Il transfère les séances du corps législatif à Saint-Cloud.
Gohier sentit le coup. Il comprenait tout le parti que le génie entreprenant de Bonaparte pouvait tirer de cet isolement.
— Et depuis quand, demanda-t-il à Fouché, un ministre de la police est-il transformé en messager du conseil des Anciens?
— Voilà ce qui vous trompe, citoyen président, répondit l'ex- conventionnel; je suis ce matin plus ministre de la police que jamais, puisque je viens vous dénoncer un acte qui peut avoir les plus graves conséquences.
Fouché ne savait pas encore comment tournerait la conspiration de la rue de la victoire; il n'était point fâché de se ménager une porte de retraite au Luxembourg.
Mais Gohier, tout honnête qu'il était, connaissait trop bien l'homme pour être sa dupe.
— C'était hier qu'il fallait m'annoncer le décret, citoyen ministre, et non ce matin; car, en me faisant cette communication, vous ne devancez que de quelques instants l'annonce officielle qui va m'en être faite.
En effet, en ce moment, un huissier ouvrit la porte et prévint le président qu'un envoyé des inspecteurs du palais des Anciens était là et demandait à lui faire une communication.
— Qu'il entre! dit Gohier.
Le messager entra, et présenta une lettre au président.
Celui-ci la décacheta vivement et lut:
«Citoyen président,
«la commission s'empresse de vous faire part du décret de la translation de la résidence du Corps législatif à Saint-Cloud.
«Le décret va vous être expédié; mais des mesures de sûreté exigent des détails dont nous nous occupons.
«Nous vous invitons à venir à la commission des Anciens; vous y trouverez Sieyès et Ducos.
«Salut fraternel,
«BARILLON — FARGUES — CORNET.»
— C'est bien, dit Gohier au messager en le congédiant d'un signe.
Le messager sortit.
Gohier se retourna vers Fouché:
— Ah! dit-il, le complot est bien mené: on m'annonce le décret, mais on ne me l'envoie pas; par bonheur vous allez me dire dans quels termes il est conçu.
— Mais, dit Fouché, je n'en sais rien.
— Comment! il y a séance au conseil des Anciens, et vous, ministre de la police, vous n'en savez rien, quand cette séance est extraordinaire, quand elle a été arrêtée par lettres?
— Si fait, je savais la séance, mais je n'ai pu y assister.
— Et vous n'y aviez pas un de vos secrétaires, un sténographe, qui pût, paroles pour paroles, vous rendre compte de cette séance, quand, selon toute probabilité, cette séance va disposer du sort de la France?… Ah! citoyen Fouché, vous êtes un ministre de la police bien maladroit ou plutôt bien adroit!
— Avez-vous des ordres à me donner citoyen président? demanda Fouché.
— Aucun, citoyen ministre, répondit le président. Si le Directoire juge à propos de donner des ordres, il les donnera à des hommes qu'il croira dignes de sa confiance. Vous pouvez retourner vers ceux qui vous envoient, ajouta-t-il en tournant le dos à son interlocuteur.
Fouché sortit. Gohier sonna aussitôt.
Un huissier entra.
— Passez chez Barras, chez Sieyès, chez Ducos et chez Moulin, et invitez-les à se rendre à l'instant même chez moi… Ah! prévenez en même temps, madame Gohier de passer dans mon cabinet et d'apporter la lettre de madame Bonaparte qui nous invite à déjeuner.
Cinq minutes après, madame Gohier entrait, la lettre à la main et tout habillée; l'invitation était pour huit heures du matin; il était plus de sept heures et demie, et il fallait vingt minutes au moins pour aller du Luxembourg à la rue de la Victoire.
— Voici, mon ami, dit madame Gohier en présentant la lettre à son mari; c'est pour huit heures.
— Oui, répondit Gohier, je ne doute pas de l'heure, mais du jour.
Et, prenant la lettre des mains de sa femme, il relut:
«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner demain avec moi, à huit heures du matin… n'y manquez pas… j'ai à causer avec vous sur des choses très intéressantes.»
— Ah! continua-t-il, il n'y a pas à s'y tromper!
— Eh bien, mon ami, y allons-nous? demanda madame Gohier.
— Toi, tu y vas, mais pas moi. Il nous survient un événement auquel le citoyen Bonaparte n'est probablement pas étranger, et qui nous retient, mes collègues et moi au Luxembourg.
— Un événement grave?
— Peut-être.
— Alors, je reste près de toi.
— Non pas: tu ne peux m'être d'aucune utilité. Va chez madame Bonaparte; je me trompe peut-être, mais, s'il s'y passe quelque chose d'extraordinaire et qui te paraisse alarmant, fais-le-moi savoir par un moyen quelconque; tout sera bon, je comprendrai à demi-mot.
— C'est bien, mon ami, j'y vais; l'espoir de t’être utile là-bas me décide.
— Va!
En ce moment l'huissier rentra.
— Le général Moulin me suit, dit-il; le citoyen Barras est au bain et va venir; les citoyens Sieyès et Ducos sont sortis à cinq heures du matin et ne sont point rentrés.
— Voilà les deux traîtres! dit Gohier. Barras n'est que dupe.
Et, embrassant sa femme:
— Va! dit-il, va!
En se retournant, madame Gohier se trouva face à face avec le général Moulin; celui-ci, d'un caractère emporté, paraissait furieux.
— Pardon, citoyenne, dit-il.
Puis, s'élançant dans le cabinet de Gohier:
—Eh bien, dit-il, vous savez ce qui se passe, président?
— Non; mais je m'en doute.
— Le corps législatif est transféré à Saint-Cloud; le général Bonaparte est chargé de l'exécution du décret, et la force armée est mise sous ses ordres.
— Ah! voilà le fond du sac! dit Gohier. Eh bien, il faut nous réunir et lutter.
— Vous avez entendu: Sieyès et Roger Ducos ne sont pas au palais.
— Parbleu! ils sont aux Tuileries! Mais Barras est au bain; courons chez Barras. Le Directoire peut prendre des arrêtés du moment où il est en majorité; nous sommes trois: je le répète, luttons!
— Alors, faisons dire à Barras de venir nous trouver aussitôt qu'il sera sorti du bain.
— Non, allons le trouver avant qu’il en sorte.
Les deux directeurs sortirent et se dirigèrent vivement vers l’appartement de Barras.
Ils le trouvèrent effectivement au bain; ils insistèrent pour entrer.
— Eh bien? demanda Barras en les apercevant.
— Vous savez?
— Rien au monde!
Ils lui racontèrent alors ce qu’ils savaient eux-mêmes.
— Ah! dit Barras, tout m'est expliqué maintenant.
— Comment?
— Oui, voilà pourquoi il n'est pas venu hier au soir.
— Qui
— Eh! Bonaparte!
— Vous l'attendiez hier au soir?
— Il m'avait fait dire par un de ses aides de camp qu'il viendrait de onze heures à minuit.
— Et il n'est pas venu?
— Non; il m'a envoyé Bourrienne avec sa voiture en me faisant dire qu'un violent mal de tête le retenait au lit, mais que ce matin, de bonne heure, il serait ici.
Les directeurs se regardèrent.
— C'est clair! dirent-ils.
— Maintenant, continua Barras, j'ai envoyé Bollot, mon secrétaire, un garçon très intelligent, à la découverte.
Il sonna, un domestique parut.
— Aussitôt que le citoyen Bollot rentrera, dit Barras, vous le prierez de se rendre ici.
— Il descend à l'instant même de voiture dans la cour du palais.
— Qu'il monte! qu'il monte!
Bollot était déjà à la porte.
— Eh bien? firent les trois directeurs.
— Eh bien, le général Bonaparte, en grand uniforme, accompagné des généraux Beurnonville, Mac Donald et Moreau, marche sur les Tuileries, dans la cour desquelles dix mille hommes l'attendent!
— Moreau!… Moreau est avec lui! s'écria Gohier.
— À sa droite!
— Je vous l’ai toujours dit! s'écria Moulin, avec sa rudesse militaire, Moreau, c'est une… salope et pas autre chose!
— Êtes-vous toujours d'avis de résister, Barras? demanda Gohier
— Oui, répondit Barras.
— Eh bien, alors, habillez-vous et venez nous rejoindre dans la salle des séances.
— Allez, dit Barras, je vous suis.
Les deux directeurs se rendirent dans la salle des séances.
Au bout de dix minutes d'attente:
— Nous aurions dû attendre Barras, dit Moulin: si Moreau est une s…, Barras est une p…!
Deux heures après, ils attendaient encore Barras.
Derrière eux, on avait introduit, dans la même salle de bain, Talleyrand et Bruix, et, en causant avec eux, Barras avait oublié qu'il était attendu.
Voyons ce qui s'était passé rue de la Victoire.
À sept heures, contre son habitude, Bonaparte était levé et attendait en grand uniforme dans sa chambre.
Roland entra.
Bonaparte était parfaitement calme; on était à la veille d'une bataille.
— N'est-il venu personne encore, Roland? demanda-t-il.
— Non, mon général, répondit le jeune homme; mais j'ai entendu tout à l'heure le roulement d'une voiture.
— Moi aussi, dit Bonaparte.
En ce moment, on annonça:
— Le citoyen Joseph Bonaparte et le citoyen général Bernadotte.
Roland interrogea Bonaparte de l'oeil.
Devait-il rester ou sortir?
Il devait rester.
Roland resta debout à l'angle d'une bibliothèque, comme une sentinelle à son poste.
— Ah! ah! fit Bonaparte en voyant Bernadotte habillé comme la surveille en simple bourgeois, vous avez donc décidément horreur de l'uniforme, général?
— Ah çà! reprit Bernadotte, pourquoi diable serais-je en uniforme à sept heures du matin, quand je ne suis pas de service?
— Vous y serez bientôt.
— Bon! je suis en non-activité.
— Oui; mais, moi, je vous remets en activité.
— Vous?
— Oui, moi.
— Au nom du Directoire?
— Est-ce qu'il y a encore un Directoire?
— Comment! il n'y a plus de Directoire?
— N'avez-vous pas vu, en venant ici, des soldats échelonnés dans les rues conduisant aux Tuileries?
— Je les ai vus et m'en suis étonné.
— Ces soldats, ce sont les miens.
— Pardon! dit Bernadotte, j'avais cru que c'étaient ceux de la France.
— Eh! moi ou la France, n'est-ce pas tout un?
— Je l'ignorais, dit froidement Bernadotte.
— Alors, vous vous en doutez maintenant; ce soir, vous en serez sûr. Tenez, Bernadotte, le moment est suprême, décidez-vous!
— Général, dit Bernadotte, j'ai le bonheur d'être en ce moment simple citoyen; laissez-moi rester simple citoyen.
— Bernadotte, prenez garde, qui n'est pas pour moi est contre moi!
— Général, faites attention à vos paroles; vous m’avez dit: «Prenez garde!» si c’est une menace, vous savez que je ne les crains pas.
Bonaparte revint à lui et lui prit les deux mains.
— Eh! oui, je sais cela; voilà pourquoi je veux absolument vous avoir avec moi. Non seulement je vous estime, Bernadotte, mais encore je vous aime. Je vous laisse avec Joseph; vous êtes beaux- frères; que diable! entre parents, on ne se brouille pas.
— Et vous, où allez-vous?
— En votre qualité de Spartiate, vous êtes un rigide observateur des lois, n'est-ce pas? Eh bien, voici un décret rendu cette nuit par le conseil des Cinq-Cents, qui me confère immédiatement le commandement de la force armée de Paris; j'avais donc raison, ajouta-t-il, de vous dire que les soldats que vous avez rencontrés sont mes soldats, puisqu'ils sont sous mes ordres.
Et il remit entre les mains de Bernadotte l'expédition du décret qui avait été rendu à six heures du matin.
Bernadotte lut le décret depuis la première jusqu'à la dernière ligne.
— À ceci, je n'ai rien à ajouter, fit-il: veillez à la sûreté de la représentation nationale, et tous les bons citoyens seront avec vous.
— Eh bien, soyez donc avec moi, alors!
— Permettez-moi, général, d'attendre encore vingt-quatre heures pour voir comment vous remplirez votre mandat.
— Diable d'homme, va! fit Bonaparte.
Alors, le prenant par le bras et l'entraînant à quelques pas de Joseph:
— Bernadotte, reprit-il, je veux jouer franc jeu avec vous!
— À quoi bon, répondit celui-ci, puisque je ne suis pas de votre partie?
— N'importe! vous êtes à la galerie et je veux que la galerie dise que je n'ai pas triché.
— Me demandez-vous le secret?
— Non…
— Vous faites bien; car dans ce cas j’eusse refusé d'écouter vos confidences.
— Oh! mes confidences, elles ne sont pas longues!… Votre Directoire est détesté, votre Constitution est usée; il faut faire maison nette et donner une autre direction au gouvernement. Vous ne me répondez pas?
— J'attends ce qui vous reste à me dire.
— Ce qui me reste à vous dire, c'est d'aller mettre votre uniforme; je ne puis vous attendre plus longtemps: vous viendrez me rejoindre aux Tuileries au milieu de tous nos camarades.
Bernadotte secoua la tête.
— Vous croyez que vous pouvez compter sur Moreau, sur Beurnonville, sur Lefebvre, reprit Bonaparte; tenez, regardez par la fenêtre, qui voyez-vous là… là! Moreau et Beurnonville! Quant à Lefebvre, je ne le vois pas, mais je suis certain que je ne ferai pas cent pas sans le rencontrer… Eh bien, vous décidez- vous?
— Général, reprit Bernadotte, je suis l'homme qui se laisse le moins entraîner par l’exemple, et surtout par le mauvais exemple. Que Moreau, que Beurnonville, que Lefebvre fassent ce qu'ils veulent; je ferai, moi, ce que je dois.
— Ainsi, vous refusez positivement de m'accompagner aux Tuileries?
— Je ne veux pas prendre part à une rébellion.
— Une rébellion! une rébellion! et contre qui? Contre un tas d'imbéciles qui avocassent du matin au soir dans leur taudis!
— Ces imbéciles, général, sont en ce moment les représentants de la loi, la Constitution les sauvegarde; ils sont sacrés pour moi.
— Au moins, promettez-moi une chose, barre de fer que vous êtes!
— Laquelle?
— C'est de rester tranquille.
— Je resterai tranquille comme citoyen; mais…
— Mais quoi?… Voyons, je vous ai vidé mon sac, videz le vôtre!
— Mais, si le Directoire me donne l’ordre d'agir, je marcherai contre les perturbateurs, quels qu'ils soient.
— Ah çà! mais vous croyez donc que je suis ambitieux? dit Bonaparte.
Bernadotte sourit.
— Je le soupçonne, dit-il.
— Ah! par ma foi! dit Bonaparte, vous ne me connaissez guère; j'en ai assez de la politique, et, si je désire une chose, c'est la paix. Ah! mon cher, la Malmaison avec cinquante mille livres de rente, et je donne ma démission de tout le reste. Vous ne voulez pas me croire; je vous invite à venir m'y voir dans trois mois, et, si vous aimez la pastorale, eh bien, nous en ferons ensemble. Allons, au revoir! je vous laisse avec Joseph, et, malgré vos refus, je vous attends aux Tuileries… Tenez, voilà nos amis qui s'impatientent.
On criait: «Vive Bonaparte!»
Bernadotte pâlit légèrement.
Bonaparte vit cette pâleur.
— Ah! ah! murmura-t-il, jaloux… Je me trompais, ce n'est point un Spartiate: c’est un Athénien!
En effet, comme l'avait dit Bonaparte, ses amis s'impatientaient.
Depuis une heure que le décret était affiché, le salon, les antichambres et la cour de l’hôtel étaient encombrés.
La première personne que Bonaparte rencontra au haut de l’escalier fut son compatriote le colonel Sébastiani.
Il commandait le 9e régiment de dragons.
— Ah! c'est vous, Sébastiani! dit Bonaparte. Et vos hommes?
— En bataille dans la rue de la Victoire, général.
— Bien disposés?
— Enthousiastes! Je leur ai fait distribuer dix mille cartouches qui étaient en dépôt chez moi.
— Oui; mais qui n'en devaient sortir que sur un ordre du commandant de Paris. Savez-vous que vous avez brûlé vos vaisseaux, Sébastiani?
— Prenez-moi avec vous dans votre barque, général; j'ai foi en votre fortune.
— Tu me prends pour César, Sébastiani?
— Par ma foi! on se tromperait de plus loin… Il y a, en outre, dans la cour de votre hôtel, une quarantaine d'officiers de toutes armes, sans solde, et que le Directoire laisse depuis un an dans le dénuement le plus complet; ils n'ont d'espoir qu'en vous, général; aussi sont-ils prêts à se faire tuer pour vous.
— C'est bien. Va te mettre à la tête de ton régiment et fais-lui tes adieux!
— Mes adieux! comment cela, général?
— Je te le troque contre une brigade. Va, va!
Sébastiani ne se le fit pas répéter deux fois; Bonaparte continua son chemin.
Au bas de l’escalier, il rencontra Lefebvre.
— C'est moi, général, dit Lefebvre.
— Toi!… Eh bien, et la 17e division militaire, où est-elle?
— J'attends ma nomination, pour la faire agir.
— N'es-tu pas nommé?
— Par le Directoire, oui; mais, comme je ne suis pas un traître, je viens de lui envoyer ma démission, afin qu'il sache qu'il ne doit pas compter sur moi.
— Et tu viens pour que je te nomme, afin que j'y puisse compter, moi?
— Justement!
— Vite, Roland, un brevet en blanc; remplis-le aux noms du général, que je n'aie plus qu'à y mettre mon nom. Je le signerai sur l'arçon de ma selle.
— Ce sont ceux-là qui sont les bons, dit Lefebvre.
— Roland?
Le jeune homme, qui avait déjà fait quelques pas pour obéir, se rapprocha de son général.
— Prends sur ma cheminée, lui dit Bonaparte à voix basse, une paire de pistolets à deux coups, et apporte-les-moi en même temps. On ne sait pas ce qui peut arriver.
— Oui, général, dit Roland; d'ailleurs, je ne vous quitterai pas.
— À moins que je n'aie besoin de te faire tuer ailleurs.
— C'est juste, dit le jeune homme.
Et il courut remplir la double commission qu'il venait de recevoir.
Bonaparte allait continuer son chemin quand il aperçut comme une ombre dans le corridor.
Il reconnut Joséphine et courut à elle.
— Mon Dieu! lui dit celle-ci, y a-t-il donc tant de danger?
— Pourquoi cela?
— Je viens d'entendre l'ordre que tu as donné à Roland.
— C'est bien fait! voilà ce que c'est que d'écouter aux portes… Et Gohier?
— Il n'est pas venu.
— Ni sa femme?
— Sa femme est là.
Bonaparte écarta Joséphine de la main et entra dans le salon. Il y vit madame Gohier, seule et assez pâle.
— Eh quoi! demanda-t-il sans autre préambule, le président ne vient pas?
— Cela ne lui a pas été possible, général, répondit madame Gohier.
Bonaparte réprima un mouvement d'impatience.
— Il faut absolument qu'il vienne, dit-il. Écrivez-lui que je l'attends; je vais lui faire porter la lettre.
— Merci, général, répliqua madame Gohier, j'ai mes gens ici: ils s'en chargeront.
— Écrivez, ma bonne amie, écrivez, dit Joséphine.
Et elle présenta une plume, de l’encre et du papier à la femme du président.
Bonaparte était placé de façon à lire par-dessus l’épaule de celle-ci ce qu'elle allait écrire.
Madame Gohier le regarda fixement.
Il recula d'un pas en s'inclinant.
Madame Gohier écrivit.
Puis elle plia la lettre, et chercha de la cire; mais — soit hasard, soit préméditation — il n'y avait sur la table que des pains à cacheter.
Elle mit un pain à cacheter à la lettre et sonna.
Un domestique parut.
— Remettez cette lettre à Comtois, dit madame Gohier, et qu'il la porte à l'instant au Luxembourg.
Bonaparte suivit des yeux le domestique ou plutôt la lettre jusqu'à ce que la porte fût refermée. Puis:
— Je regrette, dit-il à madame Gohier de ne pouvoir déjeuner avec vous; mais si le président a ses affaires, moi aussi, j'ai les miennes. Vous déjeunerez avec ma femme; bon appétit!
Et il sortit.
À la porte, il rencontra Roland.
— Voici le brevet, général, dit le jeune homme, et voilà la plume.
Bonaparte prit la plume, et, sur le revers du chapeau de son aide de camp, signa le brevet.
Roland présenta alors les deux pistolets au général.
— Les as-tu visités? demanda celui-ci.
Roland sourit.
— Soyez tranquille, dit-il, je vous réponds d'eux.
Bonaparte passa les pistolets à sa ceinture, et, tout en les y passant, murmura:
— Je voudrais bien savoir ce qu'elle a écrit à son mari.
— Ce qu'elle a écrit, mon général, je vais vous le dire mot pour mot.
— Toi, Bourrienne?
— Oui; elle a écrit: «Tu as bien fait de ne pas venir, mon ami: tout ce qui se passe ici m'annonce que l'invitation était un piège. Je ne tarderai à te rejoindre.»
— Tu as décacheté la lettre?…
— Général, Sextus Pompée donnait à dîner sur sa galère à Antoine et à Lépide; son affranchi vint lui dire: «Voulez-vous que je vous fasse empereur du monde? — Comment cela? — C'est bien simple: je coupe le câble de votre galère, et Antoine et Lépide sont vos prisonniers. — Il fallait le faire sans me le dire, répondit Sextus; maintenant, sur ta vie, ne le fais pas!» Je me suis rappelé ces mots, général: Il fallait le faire sans me le dire.
Bonaparte resta un instant pensif; puis, sortant de sa rêverie:
— Tu te trompes, dit-il à Bourrienne: c’était Octave, et non pas Antoine, qui était avec Lépide sur la galère de Sextus.
Et il descendit dans la cour, bornant ses reproches à rectifier cette faute historique.
À peine le général parut-il sur le perron, que les cris de «Vive Bonaparte» retentirent dans la cour, et, se prolongeant jusqu'à la rue, allèrent éveiller le même cri dans la bouche des dragons qui stationnaient à la porte.
— Voilà qui est de bon augure, général, dit Roland.
— Oui; donne vite à Lefebvre son brevet, et, s'il n'a pas de cheval, qu'il en prenne un des miens. Je lui donne rendez-vous dans la cour des Tuileries.
— Sa division y est déjà.
— Raison de plus.
Alors, regardant autour de lui, Bonaparte vit Beurnonville et Moreau qui l'attendaient; leurs chevaux étaient tenus par des domestiques. Il les salua du geste, mais déjà bien plus en maître qu'en camarade.
Puis, apercevant le général Debel sans uniforme, il descendit deux marches et alla à lui.
— Pourquoi en bourgeois? demanda-t-il.
— Mon général, je n'étais aucunement prévenu; je passais par hasard dans la rue, et, voyant un attroupement devant votre hôtel, je suis entré, craignant que vous ne courussiez quelque danger.
— Allez vite mettre votre uniforme.
— Bon! je demeure à l'autre bout de Paris: ce serait trop long.
Et cependant, il fit un pas pour se retirer.
— Qu'allez-vous faire?
— Soyez tranquille, général.
Debel avait avisé un artilleur à cheval: l'homme était à peu près de sa taille.
— Mon ami, lui dit-il, je suis le général Debel; par ordre du général Bonaparte, donne-moi ton habit et ton cheval: je te dispense de tout service aujourd'hui. Voilà un louis pour boire à la santé du général en chef. Demain, tu reviendras prendre le tout chez moi; uniforme et cheval. Je demeure rue du Cherche-Midi, N° 11.
— Et il ne m'arrivera rien?
— Si fait, tu seras nommé brigadier.
— Bon! fit l’artilleur.
Et il remit son habit et son cheval au général Debel.
Pendant ce temps, Bonaparte avait entendu causer au-dessus de lui; il avait levé la tête et avait vu Joseph et Bernadotte à sa fenêtre.
— Une dernière fois, général, dit-il à Bernadotte, voulez-vous venir avec moi?
— Non, lui répondit fermement celui-ci.
Puis, à voix basse:
— Vous m'avez dit tout à l'heure de prendre garde? dit Bernadotte.
— Oui.
— Eh bien, je vous le dis à mon tour, prenez garde.
— À quoi?
— Vous allez aux Tuileries?
— Sans doute.
— Les Tuileries sont bien près de la place de la Révolution.
— Bah! dit Bonaparte, la guillotine a été transférée à la barrière du Trône.
— Qu'importe! c'est toujours le brasseur Santerre qui commande au faubourg Saint-Antoine, et Santerre est farci de Moulin.
— Santerre est prévenu qu'au premier mouvement qu'il tente, je le fais fusiller. Venez-vous?
— Non.
— Comme vous voudrez. Vous séparez votre fortune de la mienne; mais je ne sépare pas la mienne de la vôtre.
Puis, s'adressant à son piqueur:
— Mon cheval, dit-il
On lui amena son cheval.
Mais, voyant un simple artilleur près de lui:
— Que fais-tu là, au milieu des grosses épaulettes? dit-il.
L'artilleur se mit à rire.
— Vous ne me reconnaissez pas, général? dit-il.
— Ah! par ma foi, c'est vous, Debel! Et à qui avez-vous pris ce cheval et cet uniforme?
— À cet artilleur que vous voyez là, à pied et en bras de chemise. Il vous en coûtera un brevet de brigadier.
— Vous vous trompez, Debel, dit Bonaparte, il m'en coûtera deux: un de brigadier et un de général de division. En marche, messieurs! nous allons aux Tuileries.
Et, courbé sur son cheval, comme c'était son habitude, sa main gauche tenant les rênes lâches, son poignet droit appuyé sur sa cuisse, la tête inclinée, le front rêveur, le regard perdu, il fit les premiers pas sur cette pente glorieuse et fatale à la fois, qui devait le conduire au trône… et à Sainte-Hélène.
XXIV — LE 18 BRUMAIRE
En débouchant dans la rue de la Victoire, Bonaparte trouva les dragons de Sébastiani rangés en bataille.
Il voulut les haranguer; mais ceux-ci, l'interrompant aux premiers mots:
— Nous n'avons pas besoin d'explications, crièrent-ils; nous savons que vous ne voulez que le bien de la République. Vive Bonaparte!
Et le cortège suivit, aux cris de «Vive Bonaparte!», les rues qui conduisaient de la rue de la Victoire aux Tuileries.
Le général Lefebvre, selon sa promesse, attendait à la porte du palais.
Bonaparte, à son arrivée aux Tuileries, fut salué des mêmes vivats qui l'avaient accompagné jusque-là.
Alors, il releva le front et secoua la tête. Peut-être n'était-ce point assez pour lui que ce cri de «Vive Bonaparte!» et rêvait-il déjà celui de «Vive Napoléon!»
Il s'avança sur le front de la troupe, et, entouré d'un immense état-major, il lut le décret des Cinq-Cents qui transférait les séances du corps législatif à Saint-Cloud et lui donnait le commandement de la force armée.
Puis, de mémoire, ou en improvisant — Bonaparte ne mettait personne dans cette sorte de secret —, au lieu de la proclamation qu'il avait dictée l'avant-veille à Bourrienne, il prononça celle- ci: «Soldats,
«Le conseil extraordinaire des Anciens m'a remis le commandement de la ville et de l'armée.
«Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont tout entières en faveur du peuple.
«La République est mal gouvernée depuis deux ans; vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux; vous l'avez célébré avec une union qui m'impose des obligations que je remplis. Vous remplirez les vôtres, et vous seconderez votre général avec l'énergie, la fermeté, la confiance que j'ai toujours vues en vous.
«La liberté, la victoire, la paix, replaceront la République française au rang qu'elle occupait en Europe, et que l’ineptie et la trahison ont pu, seules, lui faire perdre.»
Les soldats applaudirent avec frénésie; c'était une déclaration de guerre au Directoire, et des soldats applaudissent toujours à une déclaration de guerre.
Le général mit pied à terre, au milieu des cris et des bravos.
Il entra aux Tuileries.
C'était la seconde fois qu'il franchissait le seuil du palais des Valois, dont les voûtes avaient si mal abrité la couronne et la tête du dernier Bourbon qui y avait régné.
À ses côtés marchait le citoyen Roederer.
En le reconnaissant, Bonaparte tressaillit. — Ah! dit-il, citoyen Roederer, vous étiez ici dans la matinée du 10 août?
— Oui, général, répondit le futur comte de l’Empire.
— C'est vous qui avez donné à Louis XVI le conseil de se rendre à l'Assemblée nationale?
— Oui.
— Mauvais conseil, citoyen Roederer! je ne l’eusse pas suivi.
— Selon que l'on connaît les hommes on les conseille. Je ne donnerai pas au général Bonaparte le conseil que j'ai donné au roi Louis XVI. Quand un roi a, dans son passé, la fuite à Varennes et le 20 juin, il est difficile à sauver!
Au moment où Roederer prononçait ces paroles, on était arrivé devant une fenêtre qui donnait sur le jardin des Tuileries.
Bonaparte s'arrêta, et, saisissant Roederer par le bras:
— Le 20 juin, dit-il, j'étais là (et il montrait du doigt la terrasse du bord de l’eau), derrière le troisième tilleul; je pouvais voir, à travers la fenêtre ouverte, le pauvre roi avec le bonnet rouge sur la tête; il faisait une piteuse figure, j'en eus pitié.
— Et que fîtes-vous?
— Oh! je ne fis rien, je ne pouvais rien faire: j'étais lieutenant d'artillerie; seulement j'eus envie d'entrer, comme les autres, et de dire tout bas: «Sire! Donnez-moi quatre pièces d'artillerie, et je me charge de vous balayer toute cette canaille!»
Que serait-il arrivé si le lieutenant Bonaparte eût cédé à son envie, et, bien accueilli par Louis XVI, eût, en effet, balayé _cette canaille, _c'est-à-dire le peuple de Paris? En mitraillant, le 20 juin, au profit du roi, n'eût-il plus eu à mitrailler, le 13 vendémiaire, au profit de la Convention?…
Pendant que l'ex-procureur-syndic, demeuré rêveur, esquissait peut-être déjà, dans sa pensée, les premières pages de son _Histoire du Consulat, _Bonaparte se présentait à la barre du conseil des Anciens, suivi de son état-major, suivi lui-même de tous ceux qui avaient voulu le suivre.
Quand le tumulte causé par l’arrivée de cette foule fut apaisé, le président donna lecture au général du décret qui l’investissait du pouvoir militaire. Puis, en l’invitant à prêter serment:
— Celui qui ne promit jamais en vain des victoires à la patrie, ajouta le président, ne peut qu'exécuter religieusement sa nouvelle promesse de la servir et de lui rester fidèle.
Bonaparte étendit la main et dit solennellement: — Je le jure!
Tous les généraux répétèrent après lui, chacun pour soi:
— Je le jure!
Le dernier achevait à peine, quand Bonaparte reconnut le secrétaire de Barras, ce même Bollot, dont le directeur avait parlé le matin à ses deux collègues.
Il était purement et simplement venu là pour pouvoir rendre compte à son patron de ce qui se passait; Bonaparte le crut chargé de quelque mission secrète de la part de Barras.
Il résolut de lui épargner le premier pas, et, marchant droit au jeune homme:
— Vous venez de la part des directeurs? dit-il.
Puis, sans lui donner le temps de répondre:
— Qu'ont-ils fait, continua-t-il, de cette France que j'avais laissée si brillante? J'avais laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre; j'avais laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers; j'avais laissé les millions de l’Italie, j'ai retrouvé la spoliation et la misère! Que sont devenus cent mille Français que je connaissais tous par leur nom? Ils sont morts!
Ce n'était point précisément au secrétaire de Barras que ces choses devaient être dites; mais Bonaparte voulait les dire, avait besoin de les dire; peu lui importait à qui il les disait.
Peut-être même, à son point de vue, valait-il mieux qu'il les dît à quelqu'un qui ne pouvait lui répondre.
En ce moment, Sieyès se leva.
— Citoyens, dit-il, les directeurs Moulin et Gohier demandent à être introduits.
— Ils ne sont plus directeurs, dit Bonaparte, puisqu'il n'y a plus de Directoire.
— Mais, objecta Sieyès, ils n'ont pas encore donné leur démission.
— Qu'ils entrent donc et qu'ils la donnent, répliqua Bonaparte.
Moulin et Gohier entrèrent.
Ils étaient pâles mais calmes; ils savaient qu'ils venaient chercher la lutte, et que, derrière leur résistance, il y avait peut-être Sinnamari. Les déportés qu'ils avaient faits au 18 fructidor leur en montraient le chemin.
— Je vois avec satisfaction, se hâta de dire Bonaparte, que vous vous rendez à nos voeux et à ceux de vos deux collègues.
Gohier fit un pas en avant, et, d'une voix ferme:
— Nous nous rendons, non pas à vos voeux ni à ceux de nos deux collègues, qui ne sont plus nos collègues, puisqu'ils ont donné leur démission, mais aux voeux de la loi: elle veut que le décret qui transfère à Saint-Cloud le siège du corps législatif soit proclamé sans délai; nous venons remplir le devoir que nous impose la loi, bien déterminés à la défendre contre les factieux, quels qu’ils soient, qui tenteraient à l’attaquer.
— Votre zèle ne nous étonne point, reprit froidement Bonaparte, et c'est parce que vous êtes connu pour un homme aimant votre pays que vous allez vous réunir à nous.
— Nous réunir à vous! et pour quoi faire?
— Pour sauver la République.
— Sauver la République!.. il fut un temps, général, où vous aviez l’honneur d'en être le soutien; mais, aujourd'hui, c'est à nous qu'est réservée la gloire de la sauver.
— La sauver! fit Bonaparte, et avec quoi? avec les moyens que vous donne votre Constitution? Voyez donc! elle croule de toute part, et, quand même je ne la pousserais pas du doigt à cette heure, elle n'aurait pas huit jours à vivre.
— Ah! s'écria Moulin, vous avouez enfin vos projets hostiles!
— Mes projets ne sont pas hostiles! s’écria Bonaparte en frappant le parquet du talon de sa botte; la République est en péril, il faut la sauver, je le veux!
— Vous le voulez dit Gohier, mais il me semble que c'est au Directoire, et non à vous, de dire: «Je le veux!»
— Il n'y a plus de Directoire!
— En effet, on m'a dit qu'un instant avant notre entrée, vous aviez annoncé cela.
— Il n'y a plus de Directoire du moment où Sieyès et Roger-Ducos ont donné leur démission.
— Vous vous trompez: il y a un Directoire tant qu'il reste trois directeurs, et ni Moulin, ni moi, ni Barras, ne vous avons donné la nôtre.
En ce moment, on glissa un papier dans la main de Bonaparte en disant:
— Lisez! Bonaparte lut.
— Vous vous trompez vous-même, reprit-il: Barras a donné sa démission, car la voici. La loi veut que vous soyez trois pour exister: vous n'êtes que deux! et qui résiste à la loi, vous l’avez dit tout à l'heure, est un rebelle.
Puis, donnant le papier au président:
— Réunissez, dit-il, la démission du citoyen Barras à celle des citoyens Sieyès et Ducos, et proclamez la déchéance du Directoire. Moi, je vais l’annoncer à mes soldats.
Moulin et Gohier restèrent anéantis; cette démission de Barras détruisait tous leurs projets.
Bonaparte n'avait plus rien à faire au conseil des Anciens, et il lui restait encore beaucoup de choses à faire dans la cour des Tuileries.
Il descendit, suivi de ceux qui l'avaient accompagné pour monter.
À peine les soldats le virent-ils reparaître, que les cris de «Vive Bonaparte!» retentirent plus bruyants et plus pressés qu'à son arrivée.
Il sauta sur son cheval et fit signe qu'il voulait parler.
Dix mille voix qui éclataient en cris se turent à la fois, et le silence se fit comme par enchantement.
— Soldats! dit Bonaparte d'une voix si puissante, que tout le monde l’entendit, vos compagnons d'armes, qui sont aux frontières, sont dénués des choses les plus nécessaires; le peuple est malheureux. Les auteurs de tant de maux sont les factieux contre lesquels je vous rassemble aujourd'hui. J'espère sous peu vous conduire à la victoire; mais, auparavant, il faut réduire à l'impuissance de nuire tous ceux qui voudraient s'opposer au bon ordre public et à la prospérité générale!
Soit lassitude du gouvernement dictatorial, soit fascination exercée par l'homme magique qui en appelait à la victoire, si longtemps oubliée en son absence, des cris d'enthousiasme s'élevèrent, et, comme une traînée de poudre enflammée, se communiquèrent des Tuileries au Carrousel, du Carrousel aux rues adjacentes.
Bonaparte profita de ce mouvement, et, se tournant vers Moreau:
— Général, lui dit-il, je vais vous donner une preuve de l’immense confiance que j'ai en vous. Bernadotte, que j'ai laissé chez moi, et qui refuse de nous suivre, a eu l’audace de me dire que, s'il recevait un ordre du Directoire, il l'exécuterait, quels que fussent les perturbateurs. Général, je vous confie la garde du Luxembourg; la tranquillité de Paris et le salut de la République sont entre vos mains.
Et, sans attendre la réponse de Moreau, il mit son cheval au galop et se porta sur le point opposé de la ligne.
Moreau, par ambition militaire, avait consenti à jouer un rôle dans ce grand drame: il était forcé d'accepter celui que lui distribuait l’auteur.
Gohier et Moulin, en revenant au Luxembourg, ne trouvèrent rien de changé en apparence; toutes les sentinelles étaient à leurs postes. Ils se retirèrent dans un des salons de la présidence afin de se consulter. Mais à peine venaient-ils d'entrer en conférence, que le général Jubé, commandant du Luxembourg, recevait l'ordre de rejoindre Bonaparte aux Tuileries avec la garde directoriale, et que Moreau prenait sa place avec des soldats encore électrisés par le discours de Bonaparte.
Cependant, les deux directeurs rédigeaient un message au conseil des Cinq-Cents, message où ils protestaient énergiquement contre ce qui venait de se faire. Quand il fut terminé, Gohier le remit à son secrétaire, et Moulin, tombant d'inanition, passa chez lui pour prendre quelque nourriture.
Il était près de quatre heures de l’après-midi.
Un instant après, le secrétaire de Gohier rentra tout agité.
— Eh bien! lui demanda Gohier, vous n'êtes pas encore parti?
— Citoyen président, répondit le jeune homme, nous sommes prisonniers au palais!
— Comment! prisonniers?
— La garde est changée, et ce n'est plus le général Jubé qui la commande.
— Qui le remplace donc?
— J'ai cru entendre que c'était le général Moreau.
— Moreau? impossible!… et Barras, le lâche! où est-il?
— Parti pour sa terre de Grosbois. — Ah! il faut que je voie Moulin! s'écria Gohier en s'élançant vers la porte.
Mais, à l'entrée du corridor, il trouva une sentinelle qui lui barra le passage.
Gohier voulut insister.
— On ne passe pas! dit la sentinelle.
— Comment! on ne passe pas?
— Non.
— Mais je suis le président Gohier.
— On ne passe pas! c'est la consigne.
Gohier vit que cette consigne, il ne parviendrait point à la faire lever. L'emploi de la force était impossible. Il rentra chez lui.
Pendant ce temps, le général Moreau se présentait chez Moulin: il venait pour se justifier.
Mais, sans vouloir l’entendre, l'ex-directeur lui tourna le dos; et, comme Moreau insistait:
— Général, lui dit-il, passez dans l’antichambre: c'est la place des geôliers.
Moreau courba la tête et comprit seulement alors dans quel piège, fatal à sa renommée, il venait de tomber.
À cinq heures, Bonaparte reprenait le chemin de la rue de la Victoire; tout ce qu'il y avait de généraux et d'officiers supérieurs à Paris l'accompagnaient.
Les plus aveugles, ceux qui n'avaient pas compris le 13 vendémiaire, ceux qui n'avaient pas compris le retour d'Égypte, venaient de voir rayonner au-dessus des Tuileries l'astre flamboyant de son avenir; et, chacun ne pouvant être planète, c'était à qui se ferait satellite!
Les cris de «Vive Bonaparte!» qui venaient du bas de la rue du Mont-Blanc, et montaient comme une marée sonore vers la rue de la Victoire, annoncèrent à Joséphine le retour de son époux.
L'impressionnable créole l’attendait avec anxiété; elle s'élança au-devant de lui, tellement émue qu'elle ne pouvait prononcer une seule parole.
— Voyons, voyons, lui dit Bonaparte redevenant le bonhomme qu'il était dans son intérieur, tranquillise-toi; tout ce que l'on a pu faire aujourd'hui est fait.
— Et tout est-il fait, mon ami?
— Oh! non, répondit Bonaparte.
— Ainsi, ce sera à recommencer demain?
— Oui; mais demain, ce n'est qu'une formalité.
La formalité fut un peu rude; mais chacun sait le résultat des événements de Saint-Cloud: nous nous dispenserons donc de les raconter, nous reportant tout de suite au résultat, pressé que nous sommes de revenir au véritable sujet de notre drame, dont la grande figure historique, que nous y avons introduite, nous a un instant écarté.
Un dernier mot.
Le 20 brumaire, à une heure du matin, Bonaparte était nommé premier consul pour dix ans, et se faisait adjoindre Cambacérès et Lebrun, à titre de seconds consuls, bien résolu toutefois à concentrer dans sa personne, non seulement les fonctions de ses deux collègues, mais encore celles des ministres.
Le 20 brumaire au soir, il couchait au Luxembourg, dans le lit du citoyen Gohier, mis en liberté dans la journée; ainsi que son collègue Moulin.
Roland fut nommé gouverneur du château du Luxembourg.
XXV — UNE COMMUNICATION IMPORTANTE
Quelque temps après cette révolution militaire, qui avait eu un immense retentissement dans toute l’Europe, dont elle devait un instant bouleverser la face comme la tempête bouleverse la face de l'Océan; quelque temps après, disons-nous, dans la matinée du 30 nivôse, autrement et plus clairement dit pour nos lecteurs, du 20 janvier 1800, Roland, en décachetant la volumineuse correspondance que lui valait sa charge nouvelle, trouva, au milieu de cinquante autres demandes d'audience, une lettre ainsi conçue:
«Monsieur le gouverneur,
«Je connais votre loyauté, et vous allez voir si j'en fais cas.
«J'ai besoin de causer avec vous pendant cinq minutes; pendant ces cinq minutes, je resterai masqué.
«J'ai une demande à vous faire.
«Cette demande, vous me l'accorderez ou me la refuserez; dans l'un et l’autre cas, n'essayant de pénétrer dans le palais du Luxembourg que pour l’intérêt du premier consul Bonaparte et de la cause royaliste, à laquelle j'appartiens, je vous demande votre parole d'honneur de me laisser sortir librement comme vous m'aurez laissé entrer.
«Si demain, à sept heures du soir, je vois une lumière isolée à la fenêtre située au-dessous de l'horloge, c'est que le colonel Roland de Montrevel m'aura engagé sa parole d'honneur, et je me présenterai hardiment à la petite porte de l'aile gauche du palais, donnant sur le jardin.
«Afin que vous sachiez d'avance à qui vous engagez ou refusez votre parole, je signe d'un nom qui vous est connu, ce nom ayant déjà, dans une circonstance que vous n'avez probablement pas oubliée, été prononcé devant vous «MORGAN, «Chef des compagnons de Jéhu.»
Roland relut deux fois la lettre, resta un instant pensif; puis, tout à coup, il se leva, et, passant dans le cabinet du premier consul, il lui tendit silencieusement la lettre.
Celui-ci la lut sans que son visage trahît la moindre émotion, ni même le moindre étonnement, et, avec un laconisme tout lacédémonien:
— Il faut mettre la lumière, dit-il.
Et il rendit la lettre à Roland.
Le lendemain, à sept heures du soir, la lumière brillait à la fenêtre, et, à sept heures cinq minutes, Roland, en personne, attendait à la petite porte du jardin.
Il y était à peine depuis quelques instants, que trois coups furent frappés à la manière des francs-maçons, c'est-à-dire deux et un.
La porte s'ouvrit aussitôt: un homme enveloppé d'un manteau se dessina en vigueur sur l’atmosphère grisâtre de cette nuit d'hiver; quant à Roland, il était absolument caché dans l’ombre.
Ne voyant personne, l’homme au manteau demeura une seconde immobile.
— Entrez, dit Roland.
— Ah! c'est vous, colonel.
— Comment savez-vous que c'est moi? demanda Roland.
— Je reconnais votre voix.
— Ma voix! mais, pendant les quelques secondes où nous nous sommes trouvés dans la même chambre, à Avignon, je n'ai point prononcé une seule parole.
— En ce cas, j'aurai entendu votre voix ailleurs.
Roland chercha où le chef des compagnons de Jéhu avait pu entendre sa voix.
Mais celui-ci, gaiement:
— Est-ce une raison, colonel, parce que je connais votre voix, pour que nous restions à cette porte?
— Non pas, dit Roland; prenez-moi par le pan de mon habit, et suivez-moi; j'ai défendu à dessein qu'on éclairât l'escalier et le corridor qui conduisent à ma chambre.
— Je vous sais gré de l'intention; mais, avec votre parole, je traverserais le palais d'un bout à l’autre, fût-il éclairé a giorno, comme disent les Italiens.
— Vous l’avez, ma parole, répondit Roland; ainsi, montez hardiment.
Morgan n'avait pas besoin d'être encouragé, il suivit hardiment son guide.
Au haut de l'escalier, celui-ci prit un corridor aussi sombre que l'escalier lui-même, fit une vingtaine de pas, ouvrit une porte et se trouva dans sa chambre.
Morgan l'y suivit.
La chambre était éclairée, mais par deux bougies seulement.
Une fois entré, Morgan rejeta son manteau et déposa ses pistolets sur une table.
— Que faites-vous? demanda Roland.
— Ma foi, avec votre permission, dit gaiement son interlocuteur, je me mets à mon aise.
— Mais ces pistolets dont vous vous dépouillez…?
— Ah çà! croyez-vous que ce soit pour vous que je les ai pris?
— Pour qui donc?
— Mais pour dame Police; vous entendez bien que je ne suis pas disposé à me laisser prendre par le citoyen Fouché, sans brûler quelque peu la moustache au premier de ses sbires qui mettra la main sur moi.