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Le ménagier de Paris (v. 1 & 2)

SEPTIÈME ARTICLE.

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Le septiesme article de la première distinction doit monstrer que vous devez estre curieuse et songneuse de la personne de vostre mary. Sur quoy, belle seur, se vous avez autre mary après moy, sachiez que vous devez moult penser de sa personne, car puis que une femme a perdu son premier mary et mariage, communément à paine treuve-elle, selon son estat, le second à son advenant, ains demeure toute esgarée et desconseillée long temps; et par plus grant raison quant elle pert le second. Et pour ce aimez la personne de vostre mary songneusement, et vous pry que vous le tenez nettement de linge, car en vous en est, et pour ce que aux hommes est la cure et soing des besongnes de dehors, et en doivent les maris soignier, aler, venir et recourir de çà et de là, par pluies, par vens, par neges, par gresles, une fois moullié, autre fois sec, une fois suant, autre fois tremblant, mal peu, mal herbergié, mal chauffé, mal couchié. Et tout ne luy fait mal pour ce qu’il est reconforté de l’espérance qu’il a aux cures que la femme prendra de luy à son retour, aux aises, aux joies et aux plaisirs qu’elle luy fera ou fera faire devant elle; d’estre deschaux à bon feu, d’estre lavé les{v. 1, p.169} piés, avoir chausses[271] et soulers frais, bien peu, bien abeuvré, bien servi, bien seignouri, bien couchié en blans draps, et cueuvrechiefs[272] blans, bien couvert de bonnes fourrures, et assouvi des autres joies et esbatemens, privetés, amours et secrets dont je me tais. Et l’endemain, robes-linges[273] et vestemens nouveaulx.

Certes, belle seur, tels services font amer et désirer à homme le retour de son hostel et veoir sa preudefemme et estre estrange des autres. Et pour ce je vous conseille à reconforter ainsi vostre autre mary à toutes ses venues et demeures, et y persévérez; et aussi à luy tenir bonne paix, et vous souviengne du proverbe rural qui dit que trois choses sont qui chassent le preudomme hors de sa maison, c’est assavoir maison descouverte, cheminée fumeuse et femme rioteuse. Et pour ce, chère seur, je vous prie que pour vous tenir en l’amour et grâce de vostre mary, soyez luy doulce amiable et débonnaire. Faictes-luy ce que les bonnes simples femmes de nostre païs dient que l’en a fait à leurs fils quant ils sont enamourés autre part et elles n’en pevent chevir. Il est certain que quant les pères ou les mères sont morts, et les parrastres et marrastres qui ont fillastres les arguent, tencent et estrangent, et ne pensent de leur couchier, de leur boire ou mengier, de leur chausses, chemises, ne autres nécessités ou affaires{v. 1, p.170}, et iceulx enfans trouvent ailleurs aucun bon retrait et conseil d’aucune autre femme qui les recueille avecques elle et laquelle pense de leur chauffer à aucun povre tison avec elles, de leur couchier, de les tenir nettement, à faire rappareiller leurs chausses, brayes[274], chemises et autres vestemens, iceulx enfans les suivent et désirent leur compaignie et estre couchiés et eschauffés entre leurs mamelles, et du tout en tout s’estrangent de leurs mères ou pères qui par avant n’en tenoient compte, et maintenant les voulsissent retraire et ravoir, mais ce ne peut estre, car iceulx enfans ont plus cher la compagnie des plus estranges qui de eux pensent et aient soing que de leurs plus prouchains qui d’eulx ne tiennent compte. Et puis brayent et crient, et dient que icelles femmes ont leurs enfans ensorcellés, et sont enchantés, et ne les pevent laissier, ne ne sont aises se ils ne sont avecques elles. Mais, quoy que l’en die, ce n’est point ensorcellement, c’est pour les amours, les curialités, les privetés, joies et plaisirs qu’elles leur font en toutes manières, et par m’âme, il n’est autre ensorcellement. Car qui à un ours, un lou ou un lyon feroit tous ses plaisirs, icelluy ours, lou ou lyon feroit et suivroit ceulx qui ce luy feroient, et par pareille parole pourroient dire les autres bestes, se elles parloient, que icelles qui ainsi seroient aprivoisées serroient ensorcellées. Et, par m’âme, je ne croy mie qu’il soit autre ensorcellement que de bien faire, ne l’en ne peut mieulx ensorceller un homme que de luy faire son plaisir[275].{v. 1, p.171}

Et pour ce, chère seur, je vous pry que le mary que vous arez vous le vueillez ainsi ensorceller et rensorceller et le gardez de maison maucouverte et de cheminée fumeuse et ne luy soyez pas rioteuse, mais doulce, amiable et paisible. Gardez en yver qu’il ait bon feu sans fumée, et entre vos mamelles bien couchié, bien couvert, et illec l’ensorcellez. Et en esté gardez que en vostre chambre ne en vostre lit n’ait nulles puces, ce que vous povez faire en six manières, si comme j’ay oy dire. Car, j’ay entendu par aucuns, qui sème sa chambre de fueilles d’aune, les puces s’y prennent. Item, j’ay oy dire que qui aroit de nuit un ou plusieurs tranchouers[276] qui feussent pardessus oins de glus ou de trébentine et mis parmy la chambre, ou millieu de chascun tranchouer une chandelle ardant, elles s’y venroient engluer et prendre. L’autre que j’ay essayé et est vray: prenez un drap estru[277] et le estendez parmy vostre chambre et sur vostre lit, et toutes les puces qui s’y pourront bouter s’y prendront, tellement que vous les pourrez porter avec le drap où vous vouldrez. Item des peaulx de mouton. Item, j’ai veu mettre des blanchets[278] sur le feurre[279] et sur le lit, et quant les puces qui noires estoient s’y estoient boutées, l’en les trouvoit plus tost parmy le blanc et les tuoit-l’en. Mais le plus fort est{v. 1, p.172} de soy gaittier de celles qui sont ès couvertures et ès pennes[280], ès draps des robes dont l’en se cueuvre. Car sachiez que j’ay essaié que quant les couvertures, pennes ou robes où il a puces sont enclos et enfermés serréement, comme en male bien liée estroictement de courroies, ou en sac bien lié et pressé, ou autrement mis et compressé que icelles puces soient sans jour et sans air et tenues à destroit, ainsi périront et mourront sur heure. Item, j’ay veu aucunes fois en plusieurs chambres que quant l’en estoit couchié, l’en se trouvoit tout plain de cincenelles[281] qui à la fumée de l’alaine se venoient asseoir sur le visage de ceulx qui dormoient et les poingnoient si fort qu’il se convenoit lever et alumer du foing pour faire fumée pour laquelle il les convenoit fuir ou mourir, et aussi bien le pourroit-l’en faire de jour qui s’en doubteroit, et aussi bien par un cincenellier[282], qui l’a, s’en peut-l’en garantir.

Et se vous avez chambre ou estage où il ait très grant repaire de mouches, prenez petis floqueaux de feuchière[283] et les liez à filets[284] comme filopes[285] et les tendez, et toutes les mouches s’y logeront au vespre: puis destendez les filopes et les gectez hors. Item, fermez très bien vostre chambre au vespre, mais qu’il y ait seulement un petit pertuis ou mur devers Orient, et si tost que l’aube esclarcira, toutes les mouches s’en yront par{v. 1, p.173} ce pertuis, puis soit estoupé. Item, prenez une escuelle de lait et l’amer[286] d’un lièvre et meslez l’un parmy l’autre, et puis mettez-en deux ou trois escuelles ès lieux là où les mouches repairent, et toutes celles qui en tasteront, mourront. Item, autrement, ayez une chausse de toille liée au fons d’un pot qui ait le cul percié, et mettez icelluy pot ou lieu où les mouches repairent et oingnez-le par dedens de miel, ou de pommes, ou de poires; quant il sera bien garny de mouches, mettez un tranchouer sur la gueule, et puis hochez[287]. Item, autrement, prenez des ongnons rouges crus et les broiez et espraignez le jus en une escuelle et le mettez où les mouches repairent, et toutes celles qui en tasteront, mourront. Item, ayez des palettes pour les tuer à la main. Item, aiez des vergettes[288] gluées sur un bacin d’eaue. Item, aiez vos fenestres closes bien justement de toille cirée ou autre, ou de parchemin ou autre chose[289] si justement que nulle mouche y puisse entrer, et les mouches qui seront dedens soient tuées à la palette ou autrement comme dessus, et les autres n’y entreront plus. Item, ayez un cordon pendant et moullié en miel, les mouches y vendront asseoir, et au soir soient prinses en un sac. En somme, il me semble que les mouches ne se arresteront point en chambre où il{v. 1, p.174} n’ait tables dréciées, fourmes[290], dreçouers, ou autres choses sur quoy ils se puissent descendre et reposer, car se ils ne se pevent aherdre ou arrester fors aux parois qui sont droites, ils ne s’y arresteront point, ne aussi en lieu ombragé et moicte. Et pour ce me semble que se la chambre est bien arrousée et bien close et bien fermée, et qu’il n’y ait rien gisant sur le plat[291], jà mouche ne s’y arrestera.

Et ainsi le[292] garantissez et gardez de toutes mésaises et lui donnez toutes les aises que vous pourrez penser et le servez et faictes servir en vostre hostel, et vous attendez à luy des choses de dehors, car s’il est bon, il en prendra plus de peine et travail que vous ne vouldriez, et par faisant ce que dit est, il aura tousjours son regret et son cuer à vous et à vostre amoureux service et guerpira tous autres hostels, toutes autres femmes, tous{v. 1, p.175} autres services et mesnages: tout ne lui sera que terre au regard de vous qui en penserez comme dit est et que faire le devez par l’exemple mesmes que vous véez des gens chevauchans parmy le monde, que vous véez que si tost qu’ils sont en leur hostel revenus d’aucun voyage, ils font à leurs chevaulx blanche lictière jusques au ventre, iceulx chevaulx sont defferrés et mis au bas, ils sont emmiellés[293], ils ont foing trié, et avoine criblée, et leur fait-l’en en leur hostel plus de bien à leur retour que en nul autre lieu. Et par plus forte raison, se les chevaulx sont aisiés, les personnes, mesmement les souverains[294], à leurs despens le soient à leur retour. Aux chiens qui viennent des bois et de la chasse fait-l’en lictière devant leur maistre, et luy mesmes leur fait lictière blanche devant son feu; l’en leur oint de sain doulx leurs piés au feu, l’en leur fait souppes, et sont aisiés par pitié de leur travail; et par semblable, se les femmes font ainsi à leurs maris que font les gens à leurs chevaulx, chiens, asnes, mulles et autres bestes, certes les autres hostels où ils ont esté servis ne leur sembleroient que prisons obscures et lieux estranges envers le leur qui leur sera donc un paradis de repos. Et ainsi sur le chemin les maris auront regard à leurs femmes, ne nulle peine ne leur sera griefve pour espérance et amour qu’ils auront à leurs femmes auxquelles reveoir ils auront aussi grant regret comme les povres hermites, les penanciers[295] et les religieux abstinens ont de veoir la face Jhésu-Crist; ne iceulx maris ainsi servis{v. 1, p.176} n’auront jamais voulenté d’autre repaire ne d’autre compaignie, mais en seront gardés, reculés et retardés: tout le remenant ne leur semblera que lit de pierres envers leur hostel; mais que ce soit continué, et de bon cuer, sans faintise.

Mais aucunes vieilles sont, qui sont rusées et font les sages et faignent grant amour par démonstrance de grant service de leur cuer, sans autre chose; et sachez, belle seur, que les maris sont petit sages se ils ne s’en apparçoivent; et quant ils s’en apparçoivent, et le mary et la femme s’en taisent et dissimulent l’un contre l’autre, c’est mauvais commencement et s’ensuit pire fin. Et aucunes femmes sont, qui au commencement font trop bien leur service vers leurs maris, et leur semble bien que leurs maris lesquels elles voient bien adonc estre amoureux d’elles et vers elles débonnaires tellement, se leur semble, que à peine se oseroient-ils courroucier à elles se elles en faisoient moins, si se laschent et essaient petit à petit à moins faire de révérence, de service et d’obéissance, mais, qui plus est, entreprennent auctorité, commandement et seigneurie, une fois sur un petit fait, après sur un plus grant, après un petit un jour, un autre petit en un autre. Ainsi essaient et s’avancent et montent, se leur semble, et cuident que leurs maris qui par débonnaireté, ou, par adventure, par aguet s’en taisent, n’y voient goutte pour ce qu’ils le seuffrent ainsi. Et certes ce n’est pas bien pensé ne servi, car quant les maris voient qu’elles discontinuent leur service et montent en domination et qu’elles en font trop et que du souffrir mal en pourroit bien venir, elles sont à un coup, par la voulenté du droit de leurs maris, trébuchées comme fut Lucifer qui estoit souverain des{v. 1, p.177} anges de paradis, et lequel nostre Seigneur aima tant qu’il tollera et lui souffri faire moult de ses voulentés, et il s’enorguilli et monta en oultrecuidance. Tant fist et entreprist d’autres qu’il en fist trop, et en despleut à nostre Seigneur qui longuement avoit dissimullé et souffert sans dire mot, et lors à un coup tout luy vint à souvenance. Si le trébucha ou plus parfont d’enfer pour ce qu’il ne continua son service à quoy il estoit ordonné et pour lequel il avoit au commencement acquis l’amour de nostre Seigneur qu’il avoit si grande. Et pour ce devez-vous estre obéissant au commencement et tousjours persévérer à cest exemple.

Notes in this chapter

Note 1 · Bas montant très-haut et s’attachant aux braies, sorte de culotte.Note 2 · Ici, bonnets de nuit.Note 3 · Sorte de chemise d’homme. On voit dans un compte de la chambre de Philippe le Bel, en 1307, des toiles pour draps (de lit) et robelinges, c’Note 4 · Sorte de culotte ou caleçon.Note 5 · Il est probable qu’au temps où notre auteur écrivoit il y avoit peu de gens assez éclairés pour avoir une pareille opinion sur les sorcellerNote 6 · Morceaux de pain plats, tartines, qu’on mettoit au fond des plats et des assiettes de métal pour couper la viande sans les rayer.Note 7 · Peut-être hérissé, frotté à rebrousse-poil, estrusser signifiant frotter.—Var. A et C. estou.—Le drap estru ou estou me paroît devoir désignNote 8 · Voy. p. 13.Note 9 · Paille, et je crois aussi feuillées ou herbes qu’on répandoit dans l’intérieur des maisons.Note 10 · Fourrures; nous avons déjà vu p. 169 qu’on en mettoit sur les lits pour servir de couvertures. On portoit aussi beaucoup de vêtemens fourrésNote 11 · Petite mouche, cousin, moustique. On disoit aussi cincenaude. Var. B. cincerelles. Voy. Du Cange à Zinzala.Note 12 · Ou cincenaudier, moustiquière, grand rideau, sorte de cloche d’étoffe claire qui enveloppe exactement un lit et empêche les cousins ou moustNote 13 · Petites touffes, flocons de fougère. Var. A. bloqueaulx de feuchelle.Note 14 · Fils, ficelles. Var. A. et afilez.Note 15 · Franges, effiloques.Note 16 · Le fiel.Note 17 · Secouez.Note 18 · Petites baguettes.Note 19 · Quoique les vitres aient été connues dès le temps de Théodose le Grand, qui mourut en 395, elles furent bien longtemps réservées pour les égNote 20 · Siéges sans dossier.Note 21 · Sur le plancher.Note 22 · Votre mari.Note 23 · On leur donne du miel? (dans leur eau?) Je ne sais ce que veut dire ici mis au bas (ordinairement rabaissé). Il paroîtroit par ce passage quNote 24 · Les maris, souverains (maîtres) de la maison.Note 25 · Pénitenciers, ceux qui font pénitence.
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