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Le livre de l'émeraude

XXII LE JOUR DES ANGES

Reading edition

Près de Plouh..., en Pont-l’Abbé.

I

Le bruit doux de la fontaine chantait Amen au jour tranquille. Le murmure disait: «Je suis là, je suis là...» et: «Venez...»

Plusieurs paysans parurent sur le chemin. Chacun de son côté, ils venaient avec leurs femmes; et leurs enfants les précédaient. Ils descendaient isolément le raidillon, près du bois humide. Quoique ce ne fût pas dimanche, ils avaient leur air et leurs habits de fêtes. Ils marchaient avec une sorte de gravité; et par la main les femmes tenaient de petits enfants parés comme pour une procession.

Ils ne parlaient pas beaucoup. Se rencontrant, ils se saluaient à peine d’un mot bref. Ils étaient sérieux, et pareils à ceux qui vont à l’église, dans l’intention d’y prier. Les enfants, quelquefois, partaient pour rire; mais ils s’arrêtaient aussitôt, et leur petite moue d’attention semblait reprendre un rôle. Ils avaient des yeux gais et des mines graves. La petite Yvonnik, ayant vu sa mère rajuster les plis de son tablier, en frappant du bout des doigts l’étoffe sur la hanche, tapotait le sien, tantôt d’un bord, tantôt de l’autre, en se dandinant.

Les femmes étaient larges, dans l’étroit chemin, sous les branches. La plupart étaient jeunes; et il y en avait deux en robe de bure bleue, qui avaient la semblance de gros bluets ouverts, d’une espèce rustique.

Ils allaient en silence, descendant la pente du vallon. La fontaine bruissait sous leurs pas, comme les chuchotements de la compassion. L’humble vallée était vaste par l’air de solitude qu’on lui sentait, et par une grâce farouche. Elle était retirée entre des clairières, comme une bague au creux de la main à demi fermée d’une femme. Il faisait plus doux qu’on ne peut dire, de cette douceur moelleuse qui alanguit l’espace avant les orages. Un peu de brume fluide fumait à l’horizon. L’air était lilas.

Le coucou appelait faiblement dans le bois, de sa flûte en sourdine. Un nuage passa... Et l’eau fut grise.

II

Elle pleurait; et son mari, assis sur un coffre, serrait les lèvres, le regard perdu, résolu de ne rien dire, ni un mot de consolation, ni rien de ce qu’il éprouvait. Il gardait son sentiment comme un secret. Pourtant, sa femme ayant bégayé dans un sanglot: «C’est... c’est la seconde fois... ah...»—les muscles de sa face se rétractèrent, et il eut les larmes aux yeux...

—Habillez-le, dit-il.

Il se roidit; et, le plat de la main appuyé sur le coffre, il suivit d’un regard avide cette toilette...

Elle, cependant, avait disposé les beaux habits sur le banc d’honneur, devant le lit de famille. Un autre lit était resté ouvert: la mère prit sur l’oreiller un pâle enfant aux blonds cheveux. L’enfant ne faisait pas de bruit, et il ne tendait pas les bras à sa mère. Elle, de ses mains rouges tenait Yvon; et elle frémissait, toute. Les battements du sein soulevaient son corsage maigre, tiré vers la taille; et deux sillons de larmes marquaient son menton carré comme à la craie.

Quel enfant sage et doux: d’une pâleur mortelle, en vérité, et d’une docilité taciturne qui faisait mal. Il pouvait avoir trois ou quatre ans. Ses blonds cheveux, où la mère passait une main caressante et plaintive, étaient très longs. Il fallait que ce petit Yvon fût bien malade, pour être à ce point silencieux. Il devait être fort lourd: ses bras retombaient sans force et si lourdement... Mais la tête surtout suivait tous les mouvements de sa mère, le front baissé et donnant du menton sur la poitrine haletante. Le front bouclé vint à portée des lèvres maternelles: elle le baisa avec passion.

—Il est chaud, dit-elle. Il est chaud...

Et elle éclata en pleurs.

—Donnez-le-moi, fit l’homme à demi-voix.

Elle le lui tendit, et retomba sur le coffre, près du lit clos.

L’enfant était en jupon de laine: ses pieds nus semblaient de pierre, salie de boue par endroits; les orteils étaient droits, sans mouvement. L’homme prit l’enfant sur ses genoux. Il le contempla douloureusement. Il était gauche en ses gestes; et l’excès de douceur, qu’il y voulait mettre, le rendait malhabile. Puis, comme ayant longtemps résisté au désir, il appuya la joue de l’enfant contre ses lèvres, et le baisa ardemment.

—Petit Yvon, murmurait-il, mon petit Yvon...

Mais le petit Yvon ne répondait rien, et paraissait ne pas entendre. Le père soutenait la tête levée, qui fût retombée sans cette aide. Qu’elle était pâle et livide contre le visage hâlé du paysan... Et de quel étrange et lourd sommeil cet enfant était possédé... Il avait les yeux fermés et retirés au dedans des orbites par un rêve absorbant. Sa petite bouche violette était entr’ouverte: un double pli, plus lourd encore que le reste de ce visage accablé, creusait les coins de cette bouche un peu gonflée; une ride plus profonde que celle des vieillards les plus chargés d’âge s’était gravée au burin dans cet enfant de trois ans.

Sur le coffre, la mère assise, jeune et presque belle en sa simplicité pesante, faisait face à l’homme, fort et haut sur le banc.

—Il est encore chaud, dit-il à son tour. Prenez-le, Marie.

Elle avait bien pleuré. Maintenant, elle était tranquille et presque souriante, comme au milieu de la pluie, quand un rayon impuissant de lumière brille. Avant de reprendre le petit Yvon, elle fit le signe de la croix, sur elle et sur lui. Elle lui mit les bas et le bonnet multicolore, où dominait le rouge; elle le chaussa; elle ajusta la robe riante et le gai vêtement sur le petit garçon, immobile comme un jouet. Elle était résignée. On eût dit qu’elle n’avait pas pleuré à sanglots, naguère. Elle faisait l’habilleuse avec soin et sans hâte. Un des bras de l’enfant était posé sur son épaule, et l’autre allait et venait selon que la mère le maniait. Il fléchissait sur ses jambes, qui gardaient leur pli avec roideur.

Mais, quand elle eut fini, et qu’elle l’eut couché entre ses bras, ayant senti la peau déjà plus froide, et voyant la tête renversée comme dans un cri, elle s’écria tout en pleurs:

—Mon Dieu, mon Dieu... C’est donc vrai qu’ils vont venir... pour toi, ô mon Yvon très cher... mon petit enfant... pour toi aussi... ô mon Dieu...

Et, ne pensant plus à le baiser, elle sanglotait amèrement; et ses larmes tombaient sur le visage, rigide entre les bords du bonnet, le visage du petit mort...

III

Dans la maison, les parents étaient assemblés, les vieux plus près de l’âtre profond et noir, avec ses bancs de chaque côté du manteau; les moindres, plus voisins de la porte. Et les femmes du pays entrèrent, menant leurs enfants, les belles poupées blondes, en robes vertes, rouges, jaunes, coiffées de pourpre ou de bleu.

Par la porte ouverte, on voyait le sentier. Les douces haies s’inclinaient aux pieds du vallon. Le murmure de la fontaine versait sa plainte égale. Un vent faible et chanteur bruissait entre les branches. Et le ciel bas et doux, le ciel violet, semblait le regard triste que penche sur l’étroite fenêtre un passant, qui s’est arrêté, et qui s’afflige, regardant du dehors une douleur rencontrée.

Le petit Yvon était couché dans son cercueil, comme une statuette parée dans sa boîte. L’eau bénite, près de lui, allait continuellement de la tasse, où les doigts la prenaient, sur le pâle visage. Et les mains parlaient le langage alterné des signes de croix. Les mères conduisaient leurs enfants au cercueil. «C’est le petit Yvon, disaient-elles, embrasse-le... Il va en paradis...» Ils se dressaient sur la pointe des pieds, les bras écartés et trop courts dans la robe longue: et les mères haussaient les plus petits jusqu’aux lèvres du mort. On voyait leurs chaussures dans le cercle de la jupe, comme les pieds en bois des jouets, quand on les soulève. Des petits tendaient leur bouche ronde et s’amusaient à ce jeu du baiser, naïvement; et presque tous regardaient de côté l’assistance, les yeux loin du visage que leurs lèvres touchaient. Plusieurs faisaient un signe de croix, très long, très large. Ils recommençaient, et se regardaient faire. Et parfois ils se trompaient, ne se rappelant plus quelle épaule il faut toucher la première: ils attendaient que leur mère se signât, pour l’imiter.

Ils étaient tous très graves et très recueillis. La petite Jeannette, qui avait six ou sept ans, s’approcha, tenant obstinément la tête baissée. Elle se rappelait bien le pauvre petit Yvon. Il y a quelques jours encore, ils jouaient ensemble, tous les deux. Il était si joli... Elle l’aimait; elle le préférait à tous les autres enfants... Puis, c’était le filleul de sa mère. Jeannette est tout éperdue. Voilà qu’Yvon est mort... Un mort, c’est un grand chagrin pour tout le monde... Un malheur obscur et vague... On ne parle pas dans la maison des morts... On pleure. Un grand malheur... elle ne sait pas lequel. Être mort, c’est ne plus être là... Mais Yvon est là encore; et pourtant, il est mort. Elle craint de le voir défiguré: il est tout noir, peut-être? ou sans tête?... Ou qui sait si on ne l’a pas changé? S’il ne remue pas, sans rien dire, comme ces bêtes qu’on voit quand on bêche: puisque les morts vont sous terre.

Elle est rouge d’émotion, de regret et de peur. Lorsque enfin, au bord du cercueil, elle lève les yeux, elle aperçoit son petit Yvon, comme elle l’a connu, mais pareil aux statues de la chapelle,—si blême, si raidi... Elle le touche des lèvres: il est froid comme la pierre. Alors son cœur lui saute dans la poitrine, et lui monte à la gorge, poussé par l’affliction et la crainte. Elle pâlit; elle se met à pleurer longuement, prête à défaillir.

—Il ne faut pas pleurer, Janik... Il est en paradis, lui répète-t-on.

Elle est bien contente qu’Yvon soit en paradis: mais elle pleure. Tout bas, deux petits garçons, ayant beaucoup réfléchi, se disent quelques mots:

—Yvon est mort... C’est comme ceux qui sont toujours malades, si on était couché... Les enfants vont au ciel...

Une femme en deuil laissa sa petite fille au milieu de la pièce, et courut à la mère. Elle l’embrassait étroitement, et se prit à pleurer de compassion, remuée dans son cœur par un cruel souvenir. Mais la mère semblait maintenant insensible: comme son mari, elle faisait les honneurs de sa maison, et présidait à la cérémonie.

Un poupon, que sa nourrice pencha sur le cadavre, poussait des cris perçants; et son frère, un petit noiraud aux jambes en arc, éprouvant la même peur, pleura.

Tous les enfants sont rangés silencieux; et le petit mort semble l’un d’eux, que les autres regardent, couché dans un coffre blanc, et qui joue peut-être au silence avec eux. Ils sont plus graves encore qu’au début: ils sont touchés, ils ont peur et s’ennuient. A plus d’un, le sommeil fait des avances. Leurs cheveux blonds brillent dans l’ombre, sous le bonnet. Une lumière verte vient de la porte et du sentier: les robes éclatantes y resplendissent étrangement. Ils se tiennent sagement, leurs bras courts repliés sur le corps. Ils regardent tous du même côté. Leurs lèvres attentives sont entr’ouvertes; on dirait qu’ils vont chanter: il ne leur manque que des ailes.

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