IX LA MER PARLE
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Sur la plage, à Kerloc’h. Le 15 septembre.
Elle pleurait, assise, lasse, tombée comme un paquet mou de vêtements. Elle pleurait doucement, sur le banc de bois jaune, une planche, portée sur deux pieux, devant sa maison, une cabane en bois, couverte de chaume. Elle avait contre le genou un enfant malsain, au teint terreux, qu’elle tenait d’une main serrée près d’elle. Dans la cabane, d’autres enfants criaient et geignaient, d’une voix plus forte, étant plus âgés sans doute... Elle ne les écoutait pas; elle regardait droit devant elle la mer splendide et rouge. Elle disait, en bégayant, d’une plainte basse et lente: «Mon Dieu... Mon Dieu... Ah! pourquoi... Pourquoi?...» Elle pleurait doucement au soleil couchant, la misérable. Puis elle se dressa, et resta longtemps immobile dans la lumière merveilleuse de sang et d’or.
Cette femme était encore jeune; elle avait eu dix enfants, et n’avait guère plus de trente ans. Debout, on la voyait grosse d’une vie prochaine: elle avait l’air accablé: et elle ne semblait pas malade, quoiqu’elle fût enceinte; mais sa figure ronde, aux yeux simples, exprimait une surprise désespérée et d’ailleurs sans révolte. Elle avait ce calme placide des brebis, qui n’est point de la résignation, mais l’aveu de l’impuissance: les brebis vivantes ont déjà l’aspect des brebis mortes, et la seule différence est, dirait-on, qu’elles regardent leur supplice.
Celle-ci venait d’être battue par son homme, un terrible buveur, un marin qui n’a pas son pareil à la pêche, et sans rival aussi pour boire. Il laissait mourir de faim les enfants qu’il faisait au hasard, quand il rentrait chez lui, ivre jusqu’à la folie, sans le sou, ayant laissé tout son gain dans les auberges, ruiné par une bordée de quatre jours. Il cuvait son eau-de-vie en battant sa femme et ses enfants; parfois, il les jetait dehors au milieu de la nuit; et d’autres fois, comme aujourd’hui, il s’en allait, pillant tout ce qu’il pouvait trouver d’économies ou d’aumônes dans la masure, après avoir passé malfaisant comme un orage. Cet homme pourtant n’était pas méchant: un hardi marin, excellent dans son métier, mais une brute déchaînée, une tête bestiale, quand il avait bu; et, avec l’âge, il s’enfonçait de plus en plus dans son vice.
Deux enfants déguenillés sortirent de la maison; ils étaient sales, maigres, et déjà ils avaient les allures sournoises des bêtes craintives, des petits chiens trop battus. Reniflant avec bruit, ils ne dirent rien; et ils s’allèrent jeter sur le sable chaud et luisant de la dune. La mère restait debout; et son visage étonné, à l’expression de calme désespoir, était rouge à cause des larmes versées et du soleil mourant. Une intense clarté tombait de ses yeux; et ce regard, où l’on n’aurait lu en tout temps que des pensées vulgaires, parlait plus haut que l’intelligence: il disait même plus que la douleur; il racontait mystérieusement, dans les mêmes termes profonds et vagues qui sont ceux de la mer, du ciel et des arbres, le pouvoir, la grandeur de la souffrance et sa nécessité.
La mer souriait, sans bornes; toute ondulée de fleurs, prairie de roses effeuillées, de pollen de peuplier et de violettes, elle frémissait dans la lumière. L’ineffable splendeur de son indifférence!... Elle n’a pas même de dédain: elle ignore, elle est sans pensée, la belle bienheureuse. Sur le sable, le flot a porté une carcasse de chien: un monde de vermine, de poux, d’insectes marins, s’empresse déjà joyeusement sur la charogne...
En vérité, ce fut un beau chien: un danois gris, à la gueule carrée, aux pattes admirables, faites pour la course, sveltes, nerveuses, de l’acier tendu de soie grise. Mais quand c’eût été le plus bâtard des roquets, il n’en vaudrait ni mieux ni moins... Qu’en pense la vermine? Elle n’en pense rien.
Maintenant, le soleil était mort; et la femme était retombée sur son banc. Son visage n’était plus rouge. Une pâleur presque verte, répandue sur ses traits, lui donnait la couleur d’une morte. Pourtant, elle tenait pressé contre elle l’enfant malsain qui ne l’avait pas quittée; et, l’ayant pris, elle le couchait sur cette poitrine d’où il était sorti, et où il pouvait déjà sentir une misère fraternelle, qui mûrissait dans le ventre, contre son oreille, prête à naître, prête à crier.
Quoi donc, des millions et des millions de misérables ne vivent ainsi que pour mourir? Ils mangent, ils boivent, ils dorment, ils goûtent l’amour; mais ce n’est qu’un masque, et seulement afin qu’ils meurent. Quoi donc? des besoins qui ne finissent pas, et un plaisir de rien, un spasme court; quelques muscles, quelques organes aux longues habitudes, que rien ne trompe, à qui la privation est continument douloureuse, et dont les joies sont brèves?... Et là-dessus, la mort?...
Oui, chantait le sourire de la mer. Oui, c’est la loi. Il ne faut pas changer un grain de sable à la vision. La bête de proie sublime, la vie, n’a que faire de ces plaintes. Elle se vante de ne pas penser et de ne rien plaindre. Que la mer délicieuse soit la sirène qui module, ou la gueule ouverte du monstre, qu’elle dévore ou qu’elle rêve,—que pas un atome ne soit changé à la vision.