LX LE VOYAGEUR
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A Pors-Carn, en venant de P. 17 novembre.
Je les vis, de loin, sur la place déserte, grise et triste après ces cinq jours de tempête, comme les marches usées, au crépuscule, qui mènent au seuil de pierre d’une très vieille église.
Ils étaient neuf ou dix hommes et deux femmes, qui formaient un cercle sombre, que bornait la mer presque noire. Un enfant et un chien tournaient à l’entour. Le chien, ayant aboyé, d’un coup de pied on le fit taire. Ils étaient tous silencieux; ou, s’ils parlaient, on ne les entendait pas.
La clarté fumeuse d’un matin de brumaire traînait sur la côte basse. Là, les sables font un damier avec les mares; et le regard louche de la journée humide était pareil à celui d’un infirme qui mendie, et qui épie, hargneux derrière sa taie, la main qui va lui faire l’aumône. Tous ces hommes arrêtés paraissaient être des pêcheurs, venus du bourg caché derrière les roches; et un canot était échoué au fond de la baie. Ils devaient rentrer de la pêche, ou être allés en mer à l’aube; ils avaient encore leurs bottes et les jambières de laine noire, à carreaux blancs; ils étaient vêtus, les uns de tricot bleu, les autres de cette toile cirée, que le temps a rougie, et qui a les reflets tantôt du sang coagulé, et tantôt du sang qui coule. Une des femmes n’était pas du pays: venue de l’Ile, l’ouragan l’avait sans doute retenue sur la Grande Terre. Sa coiffe noire lui battait les tempes, comme fait le corbeau qui s’élève.
Ils étaient tous penchés vers le sable; et, m’approchant, je vis ce qu’ils contemplaient à leurs pieds. Je me penchai comme eux; et je me tus, moi aussi.
C’était un noyé, que le courant avait porté sur la grève, comme il finit toujours par faire, ici ou là. Et ainsi, il y a des charniers naturels sur toute la côte, où le flot pousse les feuilles mortes de la tempête. Les veuves viennent y chercher leurs hommes, et les fils y retrouvent leurs pères. Mais encore faut-il qu’on puisse les reconnaître: souvent, la mer mutile et la mort défigure. La mort pourtant, le grand peintre de portraits.
Celui-là n’était qu’un passant, inconnu de ceux qui l’avaient découvert. Un corps sans nom, les jambes déchiquetées par les récifs, marbré de heurts et de coups; les vagues avaient joué à la balle, avec lui; des orteils avaient été arrachés à ses pieds crispés; il lui manquait une oreille; ses mains étaient noires au bout des bras livides; quelques longs rubans d’algues, brillantes d’une lueur sinistre, s’enroulaient à ses épaules et pendaient sur sa poitrine; ce corps était gonflé; la chair verdie se tigrait de taches brunes: il était nu, misérable, la bouche ouverte pour un grand cri, que nul n’avait entendu, le front tiré par un effroi terrible,—un homme enfin.
Le plus grave de ces pêcheurs, un long vieillard maigre, aux yeux naïfs et tristes, se mit tout d’un coup à murmurer d’une voix sourde les mots rauques d’une prière, tandis que les femmes se signaient, et que l’enfant répétait les signes de croix, comme s’il s’était plu à ce jeu. Le vieux pêcheur, son bonnet ciré entre les mains, disait les paroles latines d’un accent étrange, et d’une voix lente: elles tombaient, comme des larmes tranquilles, de sa longue bouche aux lèvres rases, dont les coins abaissés, pareils aux bords penchés d’une fontaine, semblaient faits pour les répandre...