LXXII LA SAINTE
Reading edition
A N..., après-midi de novembre.
I
Je rencontrai cette jeune fille sur la lande, comme elle allait à l’église. Je l’aurais aimée, si elle avait voulu l’être. Mais rien, à vrai dire, n’avait de prix pour elle; toute sa vie tenait dans la petite chapelle, au pied du pilier, où elle aurait souhaité de demeurer sans cesse. Quand elle sortait de sa maison, elle marchait légère, d’un pas qui vole, vers la demeure de son désir. Et là, entre ces murs gris, humides, dans cette cave sans jour, à l’odeur obscure de tombeau, elle ignorait tous les palais de la terre.
La musique l’enchantait. Elle avait un frère, son aîné, de six ou sept ans, qu’elle préférait aux autres: il chantait d’une voix très claire et juvénile. Il avait été matelot.
Grand, fort et bien en chair, il ne ressemblait point à sa sœur, sinon par son amour du chant; il n’était pas pieux; mais il avait ses jours de muette mélancolie: alors, il était brusque et taciturne. Il avait l’oreille longue et charnue: sous le bonnet, vallonnée de plis profondément découpés, et brillant d’un duvet blond, cette oreille était pareille au quartier de la noix fraîche, quand on la tire de la coque.
Le frère et la sœur me plaisaient; et je les gagnai par la musique. Lui aussi l’aimait ingénument. Les orgues, dans les villes où il avait entendu la messe, l’avaient bien plus ému que la pompe des cérémonies et le clergé nombreux: «Et pourtant, disait-il, à Saint-Pol, j’ai vu six évêques.»
Elle portait avec grâce un nom disgracieux, qui étonnait d’abord,—Barbe. Elle était toujours triste, d’une tristesse égale et douce. Elle était sujette aux syncopes. Elle avait les yeux d’un gris presque noir, et d’une douceur immuable, ils donnaient pourtant à la physionomie une expression décidée, un air de résolution inflexible. Sur un front haut et laiteux, régnaient des cheveux admirables, plus dorés et plus roux au cours de leur souple ruisseau qu’à la racine.
Elle était la dernière née. Sa mère n’était pas pieuse. Son père était mort en mer. Les grands-parents, durs et avares, avaient une ferme. Tous ses frères étaient de la plus belle venue, hautes pièces d’hommes, sans lourdeur et sans tares. Un d’eux avait laissé ses os au Sénégal. Le cadet, dont on disait qu’il avait disparu dans une tempête, avait déserté. Pour mener la maison, l’aîné. Il ne riait jamais. Il travaillait infatigablement; mais deux ou trois fois par an, il buvait pendant trois jours, se ruant à l’assaut d’une joie furieuse, aveugle, superbe.
II
Je passais près d’elle. Sa petite coiffe en dentelles, en forme de coquilles ajustées, lui prenait la tête comme la gaine ajourée d’une noisette. Elle laissait voir de ses cheveux, seule parure.
D’abord désappointée de la rencontre, elle ne m’évita point, et répondit volontiers. Elle se cachait pour prier. Elle adorait Dieu, surtout au crépuscule: «Je vais voir Dieu», disait-elle.
—Pourquoi êtes-vous si triste?—lui demandai-je.
—Et vous?—fit-elle, en me regardant de ses yeux clairs.
—Vous allez à l’église: moi, je n’y vais pas,—lui dis-je évasivement.
—Ah! soupira-t-elle,—je voudrais n’en pas sortir.
—Vous voudriez donc être morte? Pourtant votre vie est douce.
—Je n’aime pas vivre.
—Vous n’aimez peut-être rien...
—J’aime le Paradis.
—Voyez comme ce soir la lande est belle. Les ajoncs ont l’odeur du miel... Le ciel est une lentille d’émeraude... N’êtes-vous pas touchée?
—Le monde est beau, dit-elle pensivement.—Mais que me font tous les trésors du monde, si c’est le Paradis que j’aime?
—Que savez-vous, pourtant, du Paradis?
—Comment?... Tout ce qu’on m’en a appris. La vérité est dite en de saints livres. Et je la sais bien, puisque je connaissais déjà ce que M. le Recteur m’en a fait lire...
—Dites-moi un peu, s’il vous plaît, Barbe, le bonheur de ce Paradis.
—Je pense qu’en Paradis, dans la vue de Notre-Seigneur, la vie éternelle est douce, douce... comme au mois béni, quand, le matin, on se sent mourir de joie...
—On meurt donc sans cesse?
—On meurt sans mourir, dans le cœur de Notre-Seigneur Jésus.
—Voilà ce que vous souhaitez...
—Je n’en suis pas digne, fit-elle tristement. D’autres l’ont été, les bienheureuses... Elles sont dans la gloire.
—Elles sont mortes... Vous n’auriez point de peur?
—Et de quoi?
—De douter?...
—Dieu peut tout ce qu’il veut, dit-elle d’une voix basse et ardente.—Douterais-je de ce que j’aurais le bonheur de voir, moi qui ne doute pas de ce que je n’ai pas vu?
—Vous parlez des miracles?
—Oui, dit cette simple fille avec tendresse. Ces saintes, vous savez, avaient le corps couvert de plaies, et cependant il embaumait la violette et les roses. Elles ont vu leurs anges, la nuit, à leur chevet; et la Très Sainte Vierge Marie a essuyé, elle-même, leurs larmes... C’est ainsi.
—Qui n’envierait de les verser? Et l’on souffrirait volontiers toute sorte de supplices, n’est-il pas vrai?
—On ne les souffrirait pas, dit-elle. On en ferait sa joie. Je voudrais être déchirée de tout mon corps, pour être pansée par les anges, et que Jésus approchât ma peine de son cœur... Est-ce là endurer? Ne meurt-on pas de joie, si l’on est, pauvre femme, jugée digne de voir un miracle?
—Barbe, vous attendez-vous à des miracles?
—Oh! soupira-t-elle, que ne suis-je moi-même un miracle!...
Elle se tut un moment; puis elle reprit avec tristesse:
—Vous ne me croyez pas.
Alors, je lui dis:
—Vous ne me comprenez point... non plus.
—Mais, dit-elle, je sais que vous n’avez point de bonheur...
—Personne encore n’a senti mieux que vous ce que j’éprouve.—(Je la regardais avec insistance.)—Je suis comme vous seriez, si vous n’aviez ni l’église, ni le Paradis, ni Votre Seigneur Jésus...
Elle eut peur, et joignit les doigts. Nous fîmes quelques pas. Nous étions seuls derrière la haie en fleurs, au parfum si calme de terre et d’encens. Elle me donna un petit baiser, ou plutôt, prenant ma main entre les siennes, elle fit semblant de toucher ma joue de ses lèvres.
Je la vis rougir dans l’obscurité violette du crépuscule: non point une vague de sang; mais son visage de fleur pâle se couvrit d’une ombre, comme l’eau quand passe un nuage. Et ses mains brûlèrent. Elle s’en fut, Dame de la Compassion.
III
«Mon amour, mon amour», pensais-je. Mais je ne murmurais point au bord innocent de cette vie. J’aurais tremblé, au contraire, que le terrible appel de ma nuit pût avoir un écho dans ce cœur plein de lumière. Car, c’est bien le moins que l’homme, quand il tient par les deux fils les rideaux de la vie, les ferme sur l’horreur du vide, et ne les tire pas aux yeux de la créature confiante.
Je la regardais s’éloigner, si pure...
Il ne faut pas ravir au ciel sa douce proie.