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Le livre de l'émeraude

XLI LA «DOUCE»[H]

Reading edition

XLI LA «DOUCE»[H]

Sur la mer déserte.

I

La brume tournoyait suspendue dans les spirales de la tempête, comme la poussière autour du van. Et le jour avait la couleur livide d’un noyé.

Le soir, peut-être, allait descendre. La mer et l’espace, le ciel, tous ces déserts confus ne faisaient plus qu’une écume verdâtre, crêtée de blanc. Le brouillard fumant était convulsé comme un crépuscule qui frissonne. La rumeur de l’Océan battait les oreilles d’un tumulte profond, au rythme lourd: on eût dit le bruit des canons dans une bataille immense; et tantôt l’on était sous l’haleine des batteries, tantôt la clameur des bouches à feu roulait plus lointaine. Le vent du Sud-Est mugissait, poussant les collines d’eau, pareil au pâtre monstrueux qui chasse un troupeau échevelé d’étalons au galop. Les vagues se ruaient formidables et brusques, courbes formées d’un seul bond de l’abîme: lancées, elles éclataient soudain, à la manière de la poudre. L’effroi planait sur le tumulte. La houle et le bruit se pénétraient l’un l’autre, au point que Herry ne distinguait plus s’il était ballotté par la rumeur, ou assourdi par la cruelle ondulation des flots. Tout était triste, éperdu, sans merci. Tout se brouillait dans une confusion sans limite: l’ivresse hagarde des rêves et de la souffrance aiguë pesait sur les regards et sur l’esprit du matelot; parfois, les paupières serrées, il ne cessait pas de voir le même horizon, le même chaos où les yeux ouverts venaient de se heurter. Et la masse blanchâtre de la brume s’agitait lourdement comme le corps lugubre d’une vieille aveugle qui a perdu son chemin.

II

Les vagues se précipitaient; face glaciale de la tempête incarnée, elles frappaient l’homme au visage, et lui couvraient le front. Herry tremblait de la tête aux pieds, d’un seul tenant, tel un tronc d’arbre à la dérive. Il sentait son bras raidi pendre comme une poutre à son épaule, et d’un poids écrasant qui entraînait tout le corps. Il avait les yeux pleins de sel, piqués de mille aiguilles; et ses lèvres cuites lui étaient amères.

Il ne souffrait pour ainsi dire pas: l’accablement émoussait sa souffrance. Sans espérer rien, il ne désespérait que par éclairs: car il luttait; et la lutte, comme la vie, toujours espère. Cependant, il lui semblait, peu à peu, ne plus sentir, ne plus savoir... Où était-il? Une torpeur semblable au sommeil l’envahissait: allait-il dormir?...—Puis, une terreur profonde le fit frissonner, une pensée coupante et noire, qui le traversa comme un couteau enfoncé par en bas dans le ventre; une énergie farouche, jaillie des entrailles, le remettant à flot, il eut une sorte de joie; et, d’un coup d’épaule, il lui sembla surgir de l’effroi où il venait de s’enfoncer...

... Et voici que le grand Herry vit s’ouvrir le brouillard; et, dans l’éclaircie, les vagues séparées lui faisaient un chemin...

L’entrée de la rivière est là... Quoi, à son insu, si près de terre? à quelques brasses de chez lui?... Mais oui: voici le port, le quai gris, et la place familière, avec l’église et le clocher derrière le vieux hêtre..

Mais la voici surtout, Marie, Marionik, la petite Marie... Bien sûr, inquiète, elle est venue à sa rencontre... O ma Douce... c’est elle!... C’est elle, la plus aimée... Dans son inquiétude, elle n’a plus voulu attendre. Elle a laissé la maison; elle est là, sur la roche, à l’entrée de la baie, pour découvrir au loin si son ami arrive... Chère petite Marie, ma Douce...

Sa jupe flotte au vent, et d’une main sous le menton, elle retient sa coiffe...; de l’autre, devant le front, elle protège ses yeux, ses doux yeux qui cherchent...

Herry la devine à ce geste... car il ne distingue pas ses traits... Il la voyait mieux, tout à l’heure. Le vent roule comme un fou dans la bruine, qui tourne et s’éparpille en sens contraires, poussière de fumée...

III

Rêve-t-il? Ou voit-il? Une amère nausée secoue la poitrine de l’homme; et il croit vomir le gouffre qui l’étouffe... «Je vis», pense-t-il joyeusement.

Certes, c’est elle! Elle est là, qui l’attend, la Douce. Elle lui fait signe: sans doute, elle l’appelle. Et il lui sourit...

Tout à l’heure, tout à l’heure!... Rien qu’un instant encore... Elle sourit aussi, Marionik, celle qui attend et qui demeure, celle qui donne la vie et qui la garde, la douceur d’aimer, la fleur et le parfum de la terre natale, celle qui renouvelle les caresses de la mère, et qui les fait naître dans le cœur de l’homme...

Elle est là, celle qu’il a vue, après deux ans d’absence, dans les pays étranges, sur l’autre bord du globe, où le marin passe comme un songe, sans jamais croire qu’on puisse vraiment y vivre, ni même qu’on y soit tout à fait des hommes. Il la rencontra, et pensa la voir pour la première fois. Elle le regarda longuement, baissa les yeux et rougit...

...Ils vont se promener sur la lande. Le soir tombe; et la bruyère est violette. L’ombre se penche sur les ajoncs, comme une femme qui écoute un enfant lui parler à l’oreille... Ils marchent côte à côte, et ne se disent presque rien; mais ils se regardent, s’arrêtant un peu de temps, et ils se sourient. Et ils vont lentement, se tenant par le petit doigt.

Ils ont rencontré un vieil homme déchaux et crotté, qui les a bénis... La feuille maigre des genévriers était noire sur la roche, et leurs racines tordues s’y accrochaient comme des griffes. Et sur la haie, le fruit des aubépines rougeoyait comme des gouttes de sang... et d’autres baies se distinguaient entre les branches, gros yeux d’insectes qui regardaient fixement, à travers le buisson, passer les fiancés. Il faisait doux; la lande sentait le miel; et le ciel était vert.

Ils chantaient à demi-voix. Elle disait:

Que chante L’oiselet sur la lande?

Et il lui répondait:

Il chante et chante son aimée.[I]

Et, un soir, elle lui murmura: «Oui, mon mignon.» Et ce soir-là, leurs bouches se baisèrent. Les lèvres de Marionik tremblaient.

Douce, douce elle était; et douce est son nom. Douce et tendre, parmi les hommes durs, au milieu de la vie dure; douce et blonde, claire dans la brume de l’hiver, comme les meules sur la terre brune; jeune et souriante dans la maison noire, aux murs de vieille pierre; la plus aimée, celle dont les lèvres sont chaudes comme la plume et caressantes comme le velours; celle qui, dans la salle obscure, où flotte le fumet de l’âcre saumure et du sel marin, a l’odeur du trèfle au soleil. Le trésor et le luxe de l’homme, la femme qui aime, la Douce enfin...

Comme elle était pâle, quand il l’a quittée une fois encore... Mais elle l’attend. Elle sait bien qu’il est fidèle. L’heure du revoir est venue; elle l’a devinée, sans qu’on le lui dît; elle a ses pressentiments, comme celles qui aiment; elle a compris qu’elle devait être là, ce soir, sur la grève; elle l’a reconnu; elle l’appelle. Voici le bienheureux moment tant attendu... Ah! ils rentreront à la maison ensemble...

Herry tremblant se rappelle ce baiser, si différent de tous les autres baisers. Il retrouve l’ardeur de la caresse, qu’elle lui donna, les yeux fermés, si timide et si ardente, chaste et passionnée, ô chère Marie...

Une vague pesante, blême et haute comme un rempart de ville sous la pluie de l’aube, roula contre le grand Herry. Il voulut crier; il sentit un coup violent qui lui ferma les yeux avec la bouche. La porte du jour et de la vie claqua sur ses paupières. Étouffé, et sombrant, il pensa: «Marie, Marie..., mon Dieu..., ô très Douce!...» Et il mourut.

Notes in this chapter

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