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Le livre de l'émeraude

VII LES VIEUX

Reading edition

Sur la place, à l’île Tudy.

Comme les enfants des marins passent leur vie sur la grève, demi-nus, les pieds dans l’eau, poussant des voiles, pêchant des crevettes, cherchant des crabes, se baignant, prenant d’assaut les barques à l’ancre, chevauchant des avirons et se balançant sur les rames, les Vieux restent au soleil, et regardent la mer, pendant des jours entiers.

Ils sont rangés sur le quai, assis sur un banc, le dos au mur. Ils tournent avec le soleil. Ils ne perdent pas la cale de vue. Pas un bateau n’entre ou ne sort, qu’ils ne le remarquent. Et à ceux qui cherchent quelqu’un, ils savent dire où il est: avant tout, les Vieux ont l’air de ceux qui savent. Ils fument de temps en temps une courte pipe de ce tabac qu’ils ménagent; et, quand ils la bourrent, leurs doigts soupèsent dans le paquet ce qui reste de l’herbe sèche, qui craque. D’autres mâchent en mesure la chique juteuse, d’une bouche lente, sur un rythme que la parole n’interrompt pas, comme ruminent les vaches.

La plupart, ils restent silencieux. Parfois, ils parlent aux petits enfants qui portent encore la robe; et ils les caressent d’une main rude et lourde. Les enfants plus âgés évitent ces doigts noueux et ces lèvres piquantes, à cause de la barbe dure, ou du poil ras qui perce en chiendent. Et, quand un vieux tient une fillette, souvent elle se dégage; glissant sous la paume de la main, la tête blonde se dérobe; et fuyant, l’enfant s’efface, comme si elle sortait d’une porte trop basse, à la voûte branlante et noircie.

Ils se taisent; mais que n’ont-ils pas à dire? Les garçons ne sont plus aussi prudents qu’autrefois; et les filles ne sont pas si modestes. Ils sont jeunes, cependant; c’est à eux de vouloir et d’agir. Les Vieux regardent, et laissent faire. Bien loin de tout approuver, que de blâmes ils auraient à faire entendre: mais ils n’osent point blâmer. Ce n’est pas qu’ils aient peur: c’est qu’il sied aux vieux de se taire. Nulle part, pas même à la campagne, le vieillard n’éprouve plus fortement le sentiment de céder la place: les vieux marins rendent aux jeunes l’hommage fatal qu’exige la force; les jeunes hommes ont le pouvoir que les Vieux n’ont plus. Et le respect des fils adoucit, sans l’effacer, le regret des pères.

Du reste, ils voient tout changer autour d’eux. Plus d’un, qui ne parle que le breton, a des neveux qui ne savent que le français. Les filles ne sont plus dociles. Elles rient plus haut; elles regardent plus droit; elles font plus de bruit que les gars. Elles s’en vont, aux bras les unes des autres, gagner leur vie à l’usine; et, le soir, de retour, elles dansent, s’il leur plaît, ou se promènent, ou qui sait quoi.

Les Vieux sont là, et ils contemplent. Ils découvrent une voile au plus loin: et quand ils la reconnaissent avant un jeune homme, ils sourient dignement, avec une gravité antique: ils sont contents. Ou bien, ils se jettent un coup d’œil, de côté, non sans malice: ils sont contents.

Ils consultent le ciel et la mer. Entre eux, ils rendent des oracles. Ils supputent le temps qu’il fera demain. Et l’âge de la lune prête à des calculs interminables, par rapport aux marées et aux vents. Un d’eux, quelquefois, s’étire; et d’un pas roide, le dos voûté, va lire le baromètre. On compare; et l’on discute. Les vents sont hauts... Les vents sont bas... La marée sera bonne... Vent de noroît est comme les belles filles: il se couche tôt et se lève tard... Beau temps au premier quart de la lune, beau temps au dernier, disait mon père... L’ingénieur ne veut pas le croire... Mais mon père avait raison...

Ils ont des recettes pour tout, pour les avaries en mer, pour les maladies et pour la cuisine. Car un marin sait tout faire, et tirer parti de tout. Ils préfèrent le poisson à la viande: Le poisson veut être cuit, et bien relevé de sel et d’épices... La soupe de congres est la meilleure: mais n’oubliez pas d’y mettre un brin de menthe...

Ils savent ce qui est bon.

Ils sont pleins de récits et d’exemples. Ils ont beaucoup vu mourir; et pas un seul n’en est venu à fumer sa pipe, là, sur ce banc, les mains à plat sur les genoux, qui n’ait vu la mort de près, bien des fois, et qui n’en ait senti le souffle sur sa face. Ils ont une mémoire qui n’en finit plus, pour tout ce qui concerne la mer, les temps et les orages; et souvent ils ont hérité celle de leur père. A chaque coucher du soleil, ils feuillettent leurs annales. Ils disent: «Le 7 février 1864, ce fut un ouragan comme on en a peu vu... La nuit du 4 au 5 décembre 1895, le coup de mer sur l’île fut terrible, par vent de suët[C]: l’eau entra dans toutes les maisons...» Ils datent tous leurs récits, comme un livre de bord.

Ainsi, ils aiment à narrer. Mais ils préfèrent ne rien dire à conter leurs histoires aux incrédules, ou aux jeunes gens qui ne savent pas écouter. Leur plaisir est d’épiloguer à l’infini sur les circonstances d’un fait: ils ne font jamais leçon; ils la laissent faire à l’expérience. Et, qui les entend, connaît par eux qu’il n’y a rien dans toute la vie que l’expérience d’un fait.

Ils ne reconnaissent plus leur esprit dans celui de leurs enfants. Ils croient où leurs pères ont cru; mais ils voient bien que même si leurs fils s’y rangent, ce n’est plus sans doute: ils choisissent dans les croyances. Pour eux, ils ont appris qu’il y a des fantômes et des revenants: car enfin, il y a un purgatoire, un enfer, et des damnés, n’est-ce pas? Ils savent que d’autres ont pu en voir, si eux-mêmes n’en ont pas vu; ils ont éprouvé l’efficace d’une prière et d’un vœu faits à propos, en péril de la vie. Ils ont des preuves qu’en terre bénite des morts, tirés de leur châsse, dix ans après avoir été ensevelis, sont sains comme l’œil. Et leurs femmes le savent aussi: car les vieilles, à leur tour, viennent s’asseoir au côté de leurs vieux hommes. Ils se regardent et se comprennent à demi-mot: leurs yeux se sont ouverts dans le même temps, à la même lumière.

Elles, pourtant, disent les nouvelles: si celle-là a été battue par son mari; si les relevailles de l’autre sont faciles; si celui-ci est rentré «saoul perdu»; qui est malade; qui est guéri; et pour qui sonne la cloche des morts. Elles font les oraisons funèbres, rappelant d’une parole toute une existence bien connue. Elles prodiguent le blâme, ou partagent l’éloge. Et tous les vieux y souscrivent, du même avis qui n’a pas besoin d’être soutenu. Là-bas, sur la grève, les frais rires et les pleurs d’enfants.

Les Vieux secouent la tête, et se taisent. Les bateaux rentrent. Le père interrogeant, crie: Bonne pêche? Les fils répondent: Oui ou Non, brièvement. Souvent, ils ne font pas de réponse; et souvent aussi, les Vieux ne questionnent pas. Les bateaux mouillent.

Le soleil descend. Les Vieux regardent toujours la mer, de leurs yeux sombres, bleus comme une pierre enchâssée au creux des orbites, injectés de sang. Tous sont maigres, et leur peau a la couleur fauve des voiles passées au tan... Glabres, ou la barbe longue sous les lèvres rases, ils semblent tous avoir la bouche fine et scellée sur de grands mystères. Quelques haillons qu’ils portent, de cuir ou de toile, et de ces tons indéfinissables, qui sont ceux des habits où a passé la pierre ponce du soleil et de l’océan, sur leur dos ces hardes ont une forme noble, et cette suprême décence qui est l’accord du vêtement et de celui qu’il couvre.

Et, jusqu’à ce que la nuit ou la brume soit répandue partout, enveloppant la mer, les Vieux ont les yeux sur elle, et regardent le large, où ils ne vont plus.

Notes in this chapter

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