CHAPITRE XVI
Reading edition
Ixelles
230.—Lundi 25 avril 1892.
N'oubliez pas... Venez nous voir quand nous serons là-bas!...»
Elles n'ont pas cessé de résonner dans ma mémoire, ainsi qu'une suprême invite, ces paroles, les dernières qu'Elle m'eût adressées, à Saint-Brelade, quand je les ai quittés.
Il y a de cela un an juste, jour pour jour, et je suis venue les voir aujourd'hui.
Arrivée à Bruxelles pour eux et rien que pour eux, j'y ai visité toutes les stations de leur calvaire. D'abord, très haut dans la rue Royale, au delà de la colonne du Congrès, au nº 103, sur la droite, cet hôtel Mengelle, leur première étape après la fuite. Au début de la même rue, sur la place Royale, l'hôtel de Bellevue, où elle s'est fait amener de Paris, presque mourante déjà, avant les dernières semaines passées à Jersey, et dont les fenêtres de façade donnent sur l'église Saint-Jacques en laquelle son cercueil a été béni. Un peu plus loin, allant du Parc Royal au Parc Léopold, la rue Montoyer, une belle rue aristocratique et tranquille, aux maisons blanches et aux portes cochères fermées. Tout au bout, les dépendances d'une gare: des murs en briques noircies par la fumée, des palissades de bois, un passage à niveau de chemin de fer. Un peu avant d'y atteindre, à droite, le nº 79, où ils ont passé les derniers mois de leur vie, où Elle est morte, et où son cadavre à Lui a été ramené, couvert de sang. Une façade blanche, une porte cochère, quatre fenêtres de rez-de-chaussée, et deux autres étages à cinq fenêtres chacun.
Rue d'Arlon, rue du Parnasse, rue Caroly, rue de Dublin, rue de la Paix, chaussée d'Ixelles: c'est l'itinéraire qu'a suivi le cortège du suicidé.
La route traverse de tristes paysages de banlieue. Des maisons de plus en plus clairsemées, les unes vieilles, basses et noires, les autres à peine construites, tout en briques, en fer et en verre. Des terrains à bâtir, des carrés rougeâtres de terre argileuse fraìchement remuée, des plants de culture maraìchère, des prés où paissent des moutons, et, de-ci de-là, des hangars de marchands de tombes et des serres d'horticulteurs pour couronnes mortuaires.
Une petite place ronde: voici l'entrée du cimetière. Je quitte la voiture, portant dans mes bras le buisson de marguerites que je leur apporte de Royat, poussé en bonne terre de France. Une courte avenue me mène à un rond-point, d'où rayonnent cinq autres avenues, précédées chacune de deux grands cyprès en forme de cônes.
Laquelle prendre? On me montre la troisième, juste en face. Elle est plantée de jeunes acacias, et entièrement garnie de tombes des deux cotés. Elle se termine, au bout d'une centaine de mètres, à un petit carrefour formé par l'entre-croisement de la 10e avenue, qui longe, à gauche, le mur du cimetière, et de l'allée nº 6, qui descend vers la droite. La dernière tombe, à gauche, au coin, est la leur.
Bien simple, la pauvre tombe. Un soubassement précédé, en avant, de deux marches, une pierre tombale inclinée, et, à son sommet, une colonne brisée. Le tout en pierre grise, blanchâtre.
Une grille basse, à glands dorés, entoure le caveau et les deux petits espaces laissés libres de chaque côté. Elle n'a pas plus de cinq mètres en longueur sur trois à quatre en profondeur. Plus de cinquante couronnes y pendent, la plupart en feuilles de zinc ou en perles de verre, envoyées par les Comités révisionnistes. Parmi elles, quelques minces couronnes en plâtre, offertes par des pauvres et aussi quelques fleurs desséchées.
La grille est précédée d'une bande de terre large d'un mètre, où poussent des pensées et des myosotis. Au fond, des cyprès dressent leur silhouette sombre et à droite, tout au coin, s'élève un sapin nain.
Dans l'intérieur de l'enclos, des rosiers vont bientôt fleurir. à droite, à un mètre et demi de la tombe, on a laissé debout le lilas qui a été témoin du suicide. La place où le général s'était assis, sur la bordure du soubassement, se trouve à peu près à la hauteur de l'avant-dernière ligne de l'inscription gravée sur la pierre tombale.
Cette inscription, je n'ai pu d'abord la distinguer, car un grand bouquet de marguerites, lié avec des rubans tricolores, se trouvait jeté là et la couvrait. J'avais déposé mes marguerites au pied du tombeau, je m'étais agenouillée sur le bord du chemin et, le cœur gonflé d'une douleur sans nom qui ne voulait pas éclater en larmes, j'ai prié. Puis, j'ai fixé longuement jusqu'aux moindres détails de ce que j'avais devant moi, afin de ne l'oublier jamais.
Des pas approchaient, des gens venaient vers moi. Je me suis relevée et me suis mise à marcher à travers le cimetière. Du petit carrefour voisin de la tombe, j'ai contemplé la campagne, les vertes prairies pleines de troupeaux et, plus loin, la fraìche verdure printanière du bois de la Cambre. Le site était si champêtre et le petit cimetière si blanc, si propre, que l'aspect en était presque gai. Le soleil semait des étincelles sur la dorure des croix et sur le poli des granits.
Je revins vers leur sépulture pour lui jeter un dernier regard. On venait d'y toucher. Mes marguerites étaient maintenant dans l'intérieur de l'enclos et le bouquet jeté sur la pierre tombale en avait été retiré. J'ai pu alors la lire, scintillante sous le soleil, l'épitaphe qui clôt l'histoire des deux amants:
marguerite 19 décembre 1855 16 juillet 1891 à bientôt!
———
georges 29 avril 1837 30 septembre 1891 ai-je bien pu vivre deux mois et demi sans toi?
MONT-LOUIS.—CLERMONT-FERRAND
NOTE:
lettre 1
Bruxelles, 79 rue Montoyer.
Jeudi 9 juillet.—
Ma bonne meunière,
C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois et à celle que nous recevons aujourd'hui. Madame de B—- en effet quoique allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait pas écrire sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée; mais les soins qui lui sont donnés par un médecin que j'ai fait venir de Paris permettent de prédire pour bientôt la convalescence. La toux a presque disparu, les transpirations également. Quand elle aura repris un peu d'appétit, les forces reviendront.—
Elle me charge de vous dire de sa part milles et milles choses affectueuses; nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.
écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en pleine saison et il faut espérer que les beaux temps une fois arrivés, les baigneurs ne vous manqueront pas—
Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur; nous espérons donc qu'elles vont bien.—
Au revoir, ma bonne meunière. Tous les deux nous vous envoyons nos souvenirs les plus affectueux,
Gal B.
lettre 2
Bruxelles, 79 rue Montoyer.
Samedi 1er août.
C'est bien vrai ma pauvre bonne meunière, elle n'est plus, cette créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que j'ai eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul; et au moment même où l'amélioration produite par un traitement nouveau de Paris me faisait croire qu'elle était sauvée.—
Heureusement la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie mourir. Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût été trop attristée si elle avait compris que nous allions être séparés; pas pour longtemps, je l'espère.—
Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je la garderai envers et contre tous.—Ma seule consolation est d'aller toutes les après-midis au cimetière la voir et causer avec elle. J'ai placé moi-même dans son cercueil le charmant bouquet de petites marguerites que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci en son nom.
Je lui fais en ce moment construire un caveau, où elle reposera en paix au milieu des fleurs quelle aimait tant, et où elle m'attendra...—
Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, de douceur et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens à mon pays aussi j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais après, si je pars, personne n'aura rien à me reprocher. D'ailleurs je ne vis plus que matériellement; je suis sur corps sans âme.—
écrivez-moi de temps en temps, ma bonne meunière Parlez-moi d'elle, cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux.—
J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur; et, pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous embrasse de plus profond de mon cœur,
Gal Boulanger
écrivez-moi toujours à la même adresse.—