CHAPITRE XII
Reading edition
L'Hôtel de la Pomme-d'Or
177
Lundi 17 mars.—Lundi 31 mars 1890.
Exécutant au pied de la lettre les prescriptions de Mme Marguerite, je suis partie le dimanche 16 mars, par l'express du matin. Aussitôt débarquée à la gare de Lyon, je me suis fait conduire à la gare Montparnasse. C'est alors que j'ai commencé à m'apercevoir que j'étais suivie par un individu qui ne m'a plus perdue de vue jusqu'à Jersey. J'en ai été très effrayée d'abord, et cela m'a gâté mon trajet nocturne de Paris à Granville. Puis j'en ai pris mon parti et je me suis mise à observer avec curiosité les allées et venues du garde du corps que M. Constans m'avait fait le très grand honneur de m'adjoindre.
Arrivée à Granville à 6 heures du matin, j'ai eu le temps de me reposer quelques bonnes heures à l'Hôtel du Nord, de déjeuner et de me rendre à pied au bateau. La traversée s'est effectuée par une après-midi magnifique,—véritable promenade de plaisance où le bateau glissait sans une secousse, sur une mer calme comme un lac bleu.
Le capitaine circulait parmi les passagers, disant à chacun un mot aimable. Il parut me remarquer d'une façon toute particulière, sans doute à cause de ma coiffe—et fut tout particulièrement aimable et galant avec moi.
Tout à coup, voici la terre qui s'aperçoit, d'abord lointaine et confuse, puis de plus en plus distinctement. La côte est rocheuse, mais plus à l'intérieur se montrent de belles pelouses verdoyantes qui s'étendent à perte de vue. Une ruine, surmontée d'une tour, se dresse en face de nous. Le bateau la laisse à droite et file à toute vitesse sur le port de Saint-Hélier dont les jetées deviennent visibles. Le voilà qui s'engage dans un goulet à peine assez large pour lui laisser passage, puis qui débouche dans un bassin très vaste, où stationnent quantité de petits vapeurs et de voiliers. Sur la droite, s'élève une sorte de fortin surmonté du drapeau anglais. Sur la gauche s'alignent les maisons de Saint-Hélier.
Dès que j'eus franchi la passerelle, j'aperçois l'omnibus de la Pomme-d'Or. Je pense y monter, mais conducteur me désigne l'hôtel, situé sur le quai même presque en face de nous. Je m'y dirige de ce pas. C'est une maison sans apparence, pas très haute, donnant sur une sorte de renfoncement. Je franchis une profonde porte cochère et me trouve dans une petite cour intérieure, plutôt triste, qu'égayent à peine quelques plantes vives alignées le long d'un mur. Une servante m'indique l'appartement du général: «L'escalier dans le coin, à droite, au second étage, au fond du couloir.» Je monte l'escalier sombre, je suis un long couloir qui fait un coude sur la droite. La fille de service m'a rejointe et m'offre de m'annoncer. Je pénètre dans une antichambre, de là dans une autre pièce et me voici auprès d'eux.
Le soir tombait, et, dans la pénombre, ils se tenaient assis aux deux côtés de la cheminée, auprès du feu qui se mourait. En me voyant entrer, ils se sont levés et m'ont embrassée affectueusement. Je ne pouvais pas très bien distinguer leurs traits, mais la première chose qui me frappa fut un embonpoint très prononcé qui déformait la silhouette de Mme Marguerite. J'en eus un mouvement de joie, croyant que le rêve tant caressé allait enfin s'accomplir... Le général me détrompa aussitôt:
«Vous voyez ma chère Marguerite un peu souffrante d'un gonflement et aussi d'une toux nerveuse qui la fatigue beaucoup... Les soins de notre médecin de Saint-Hélier n'y ont rien fait. Alors, comme il y avait déjà deux mois que ce double malaise persistait, nous avons fait venir de Paris le docteur qui a soigné Marguerite depuis son enfance. Il a passé deux jours ici, et il est reparti hier. Nous attendons pour demain son ordonnance avec les médicaments nécessaires. Je suis bien heureux que vous soyez là: à nous deux, nous la soignerons bien, notre chère petite malade, jusqu'à ce qu'elle soit...»
Un accès de toux de Mme Marguerite lui coupa la parole et me fit frissonner: c'était une toux mauvaise, sèche et rauque, qui lui déchirait affreusement la poitrine.
On vint allumer les lampes à gaz, et aussitôt mes regards effrayés se portèrent sur Mme Marguerite. Dieu, qu'elle apparaissait changée! Ce visage, que j'avais laissé à Londres si florissant, était maintenant pâle et amaigri. Les lèvres étaient toutes blanches et des cercles bleuâtres entouraient les yeux, augmentant l'apparence maladive de sa figure. Sous la robe de chambre en crépon noir, garnie de dentelles et de rubans, le ballonnement du ventre était tel qu'on eût pu croire la pauvre femme atteinte d'hydropisie. De temps à autre, sa toux la reprenait, la secouant tout entière, lui congestionnant la figure, après quoi elle restait abattue et sans forces.
Chaque fois le général se levait de son fauteuil, la prenait dans ses bras, la câlinait et la rassurait. Je le regardais faire, tout en l'observant lui-même. Jamais je ne lui avais vu aussi bonne mine. Toutefois, j'aperçus aux tempes des touffes de cheveux blancs, et aussi des filets argentés dans la barbe blonde.
J'étais si oppressée que j'avais peine à répondre aux questions qu'ils me posaient. Heureusement que le général était en veine de causerie. Il montrait une confiance absolue dans le prompt rétablissement de Mme Marguerite et dans le bien que pouvait lui faire le climat de Jersey. Il semblait s'être beaucoup attaché à l'ìle, à en juger par la description enthousiaste qu'il se mit à m'en faire.
Huit heures sonnaient. On s'est levé pour aller dìner. J'aurais supposé qu'on les servait chez eux. Il n'en était rien. Le général a jeté un fichu de laine blanche sur les épaules de Mme Marguerite et, lui offrant le bras, l'a menée vers l'escalier. Dès les premières marches descendues, je me suis sentie toute saisie par l'air frais du dehors, contrastant avec la chaleur de leur chambre. La cour, que nous avons ensuite traversée, m'a paru une vraie glacière. Je frissonnais quand nous sommes arrivés à leur petite salle à manger située au fond d'un couloir, à l'autre extrémité de cette cour. Au même instant, Mme Marguerite a été saisie d'une quinte de toux plus violente que toutes celles qui avaient précédé.
à dìner, tout appétit m'avait passé. Mme Marguerite toussait de temps en temps, ne mangeait presque rien, mais buvait, par grandes rasades, du vin blanc du Rhin très étendu d'eau. Quant au général, il faisait honneur au repas et continuait à me parler de Jersey.
Après dìner, nous avons refait la traversée de la petite cour glaciale. Mme Marguerite a monté l'escalier avec peine, s'appuyant lourdement sur le bras du général et s'arrêtant plusieurs fois en route, très rouge et essoufflée. La voyant ainsi, je me suis souvenue de l'essoufflement que j'avais déjà remarqué chez elle, à Londres, alors qu'elle paraissait cependant en si belle santé... Je n'ai pas eu le temps d'y arrêter davantage ma pensée, car, à peine arrivée dans sa chambre, Mme Marguerite a été reprise d'un affreux accès de toux, si violent qu'il lui a fait rendre le peu qu'elle avait absorbé.
Le général m'a naïvement avoué que cela se passait ainsi tous les jours, après chaque repas. J'étais outrée. Je leur ai représenté que cette maudite cour tuait Mme Marguerite, que la femme la mieux portante ne résisterait pas au coup de froid qu'on éprouvait en la traversant, que la montée de cet escalier aggravait la toux et que les déplorables accidents qui s'ensuivaient ne pouvaient manquer d'affaiblir la malade au plus haut degré. Ils en convinrent, mais ils ne voulurent pas se résoudre, comme je les en suppliais, à se faire servir dorénavant chez eux.
Ils trouvaient que cela présentait trop d'incommodité pour le peu de temps qu'ils passeraient encore à la Pomme-d'Or: car ils étaient déterminés à la quitter dès qu'ils auraient trouvé une villa à leur convenance.
Autant cet hôtel, le meilleur de Saint-Hélier, pouvait être agréable à habiter pour un touriste, autant il leur présentait d'inconvénients de toute espèce. Le général s'y sentait trop regardé, trop observé par les curieux, parmi lesquels il devinait plus d'un mouchard. Enfin, le docteur les avait complètement décidés à partir en leur déclarant que la cuisine d'hôtel n'était pas ce qu'il fallait à l'état de santé de Mme Marguerite.
En attendant, pour me donner du moins une demi-satisfaction, ils m'assurèrent que, le soir, on ne se rendrait plus à la salle à manger en passant par la cour, mais par l'intérieur de la maison.
Mme Marguerite se sentant un peu mieux, ils m'ont fait visiter leurs modestes appartements. D'abord, la chambre de Madame, une jolie pièce éclairée par deux fenêtres anglaises, à châssis glissant l'un sur l'autre. Ces fenêtres donnent sur le quai et la mer. Le lit se trouve au fond, dans une sorte de placard. Des fauteuils bas, très confortables, et de petits meubles anglais à tiroirs se détachent sur la moelleuse moquette rouge. Dans un coin, le buste du général, en terre cuite.
à côté, d'une part, la chambre du général, où il ne reste jamais, et, d'autre part, son bureau, donnant aussi sur la mer par une belle fenêtre double. Aux murs, l'étoffe à fleurons d'or sur un fond grenat qui tapissait, m'ont-ils expliqué, son cabinet de travail de la rue Dumont-d'Urville. Beaucoup de sièges, un autre buste du général, en marbre blanc. Au plafond, un lustre en cristal contre lequel il m'a dit s'être cogné un jour très fort, ce qui avait fait courir le bruit, à l'hôtel, qu'il y avait eu tentative de suicide.
Du bureau du général on passe dans une longue pièce formant antichambre, et là se termine leur logement proprement dit. Quatre autres pièces en dépendent: en sortant dans le couloir, de suite à main droite, la chambre du domestique et de sa femme; un peu plus loin, le bureau du secrétaire; puis, en tournant le coin, à main gauche, une pièce servant de débarras pour les innombrables robes de Mme Marguerite et une chambre d'ami qui m'a été donnée.
«Vous voyez, m'a dit Mme Marguerite, qu'il serait difficile d'accuser encore le général d'habiter des palais fastueux... Quant à notre personnel de service, il est tout aussi réduit: ma femme de chambre, Delphine, partie depuis hier pour Bruxelles d'où elle va nous ramener toutes sortes d'objets qui rendront notre intérieur plus confortable; son mari, valet de chambre du général, et enfin notre cocher. Ajoutez-y un garçon d'écurie engagé ici, un maìtre d'hôtel et une servante de la Pomme-d'Or attachés exprès à nos ordres, et voilà un strict minimum au-dessous duquel il était impossible de descendre... Avec cela, aucune dépense extraordinaire, sauf, dernièrement, l'achat d'un petit cheval à atteler au tilbury... Eh bien! malgré toutes ces économies, nous dépensons cependant deux fois plus que nous ne le présumions!»
Nous étions rentrés dans leur chambre et nous y avons encore causé quelque temps. à onze heures sonnant, je leur ai dit bonsoir. En se levant pour m'embrasser, Mme Marguerite a été saisie d'une nouvelle crise de toux, déchirante à fendre l'âme. Je me suis retirée chez moi profondément angoissée, et la plus grande partie de la nuit s'est écoulée sans que j'eusse pu prendre de sommeil. Il me semblait entendre cette toux affreuse, dont les oreilles me tintaient. En repassant dans l'esprit tout ce que je venais de voir, de lugubres souvenirs, vieux de plusieurs années, ressuscitaient en moi. J'ai soigné, hélas! et j'ai vu s'en aller, malgré tous mes soins, des proches atteints de la phtisie. D'instant en instant, l'effroyable vérité m'apparaissait plus nettement: Mme Marguerite est phtisique... Autant dire qu'elle est perdue!...
Le général ne s'en rend pas compte... Moi non plus, jadis, je ne voyais rien, jusqu'à ce que la réalité m'eût enfin ouvert les yeux...
Tant mieux pour lui: puisse-t-il tout ignorer jusqu'au bout... Combien de temps cela durera-t-il? Dans l'état où je la vois, avec ce changement si prodigieux en quelques mois, avec cette toux affreuse, je ne crois pas qu'il soit possible que cela se prolonge au delà d'une année, de dix-huit mois tout au plus... Elle passera peut-être encore un hiver, mais c'est le printemps qui est à craindre, le printemps où se réveille tout ce qui doit vivre et où, en vertu de je ne sais quelle attraction mystérieuse, les êtres condamnés à mort s'en vont vers le cimetière qui se couvre de gazon nouveau.
Et alors, un jour le général se trouvera seul dans la vie...
Miséricorde!
Vers onze heures du matin, Mme Marguerite est entrée chez moi. Elle apparaissait encore plus pâle et défaite, à la clarté du jour, que hier soir aux lumières. Elle s'est assise et elle m'a dit:
«Ma bonne Meunière, pendant que le général a été forcé de sortir, je viens vous expliquer, en confidence, pourquoi je vous ai demandé de retarder votre voyage... à part le plaisir qu'elle nous cause, votre arrivée devait nous rendre service, car nous pensions vous prier de rester auprès de moi pendant tout le temps où ma femme de chambre serait absente, afin qu'en cas de complications dans mon état de santé vous soyez là pour me soigner... Quand on est aussi mal portante que moi en ce moment, il faut, voyez-vous, songer à tout cela...»
Elle s'est arrêtée, saisie d'un accès de toux qu'elle a cherché en vain à étouffer dans son mouchoir. Quand il se fut apaisé, elle a repris:
«De plus, je voulais vous avoir près de moi lors de la visite de mon docteur de Paris, afin de pouvoir m'en remettre à vous, en qui j'ai toute confiance, au cas où il y aurait eu quelque chose à faire ou à cacher... Mais nous recauserons de cela dans un instant... Il était donc entendu que ma femme de chambre s'en irait jeudi et que vous nous arriveriez le lendemain, quand, il y a une semaine, j'ai été amenée à juger préférable que Delphine ne parte que trois jours plus tard... Mes raisons auraient été trop longues à expliquer au général: j'ai préféré vous demander de retarder vous-même votre voyage, ce qui m'offrait le prétexte d'ajourner celui de Delphine... à propos, avez-vous songé à ce que vous répondriez au général s'il vous questionnait sur les motifs de votre retard?
«Oui, Madame, mais il ne m'a rien demandé jusqu'ici.»
«Tant mieux, espérons qu'il aura oublié... Maintenant, autre chose, je viens de recevoir une lettre que je voudrais vous faire lire avant de la brûler... Seulement, il faut que vous me donniez votre parole la plus sacrée que vous n'en toucherez jamais un mot au général!»
Me regardant fixement, elle m'a tendu la main. J'y ai mis la mienne en lui promettant ce qu'elle demandait. Elle a alors tiré de son sein une enveloppe qui paraissait contenir plusieurs feuillets. Elle a fait mine de me la passer, puis elle s'est retenue avec un air d'hésitation:
«C'est peut-être bien imprudent de ma part, a-t-elle dit, de vous associer à ce secret.»
Le rouge m'est monté à la figure.
«Oh! Madame, me suis-je écriée, je crois vous avoir fourni assez de preuves de la confiance que vous pouviez m'accorder!»
Elle a souri:
«Vous avez cent fois raison, ma bonne Meunière, et je n'ai aucun doute blessant à votre égard... Eh bien! je vais vous la donner à l'instant cette lettre, mais pas ici: dans ma chambre, car, vrai, il ne fait pas chaud chez vous.»
Elle a recommencé à tousser. La soutenant par le bras, je l'ai reconduite à sa chambre. Elle m'a alors mis en mains l'enveloppe. J'en ai tiré une ordonnance de médecin que je lui ai rendue et une longue lettre de la même écriture, que je me suis mise à parcourir fiévreusement.
C'était une lettre suppliante, où le docteur lui parlait le langage le plus affectueux d'un ami. Il l'adjurait de quitter au plus tôt non seulement l'Hôtel de la Pomme-d'Or, mais l'ìle de Jersey, qu'il déclarait meurtrière pour elle. Il lui représentait que les plus graves conséquences l'attendaient si elle hésitait davantage à se transporter dans un climat plus ensoleillé. Il en était temps encore, mais tout juste: dans quelques mois, il serait peut-être trop tard. Il lui indiquait la Sicile ou Naples comme le séjour le plus approprié à la conservation de sa santé, ou tout au moins San-Remo, sur la Côte d'Azur, si le général tenait absolument à résider tout près de France.
En terminant, il invoquait un suprême argument: si elle faisait fi de ses conseils, si, pour ne pas contrarier le général dans ses projets, elle se sacrifiait à lui, qu'adviendrait-il dans la suite? Son ami la pleurerait un mois, trois mois, six mois peut-être, puis, aucune douleur n'étant éternelle, il se consolerait... Tandis que, si elle entreprenait le nécessaire pour se soigner, elle et lui continueraient à jouir de cet amour qui faisait leur bonheur à tous deux.
J'avais achevé cette lecture et j'en étais tout émue, Mon regard interrogea Mme Marguerite. Elle me reprit doucement la lettre des mains, puis elle me dit:
«Vous vous demandez ce que je compte faire... Eh bien! mon amie, regardez!»
Et, d'un geste rapide, elle jeta les feuillets dans le feu.
Je voulus les retirer des flammes; elle m'en empêcha en me serrant le bras nerveusement: «Laissez-la, cette lettre, dit-elle, il faut qu'elle disparaisse, pour que rien ne subsiste plus des conseils qu'elle me donne et que je suis bien déterminée à ne pas suivre... Quitter Jersey maintenant, quelle folie! J'ai eu toutes les peines du monde à empêcher le docteur d'en parler personnellement à Georges! Je n'y ai réussi qu'en lui exposant que la chose avait besoin d'être amenée avec quelques ménagements, en lui jurant mes grands dieux que je me chargeais de faire le nécessaire et en le priant de m'écrire une lettre que je puisse montrer... Vous avez vu ce que j'en ai fait.»
Je ne pouvais croire ce que j'entendais. Cela me bouleversait. Je me suis mise à supplier Mme Marguerite de revenir sur une détermination qui ne s'expliquait pas, d'accepter ce changement de séjour et de ne pas se condamner volontairement à une issue fatale, alors qu'elle n'avait qu'à écouter les recommandations du docteur pour vivre à jamais heureuse.
Elle ne me laissa pas continuer.
«Inutile de recommencer le plaidoyer du docteur, fit-elle. Là où il a échoué, vous ne réussirez pas!»
«Eh bien! Madame, répliquai-je vivement, il me reste encore un moyen de réussir et de vous sauver malgré vous... Je vais tout dire au général!»
Elle pâlit et me fixa, les sourcils froncés, puis elle me dit:
«Vous ne ferez pas cela, car vous protestiez tout à l'heure encore que vous étiez incapable de manquer à votre parole... D'ailleurs, pouvez-vous supposer que j'agisse par simple obstination? Croyez-moi, tout s'oppose à ce que j'aille en Italie, ou plutôt à ce que le général y aille, puisque rien au monde ne saurait le a séparer de moi, du moins tant que je serai vivante—et peut-être même plus tard... Le général a actuellement mille raisons pour rester à Jersey, et il en a mille autres pour ne pas se fixer en Italie. D'ici, il peut diriger la grande bataille électorale qui va se livrer à Paris, à la fin du mois prochain, pour les élections municipales, et dans laquelle il compte jouer sa dernière carte. S'éloigner davantage de Paris, en ce moment, serait une faute grave, qui produirait le plus mauvais effet. De plus, le général n'aime pas l'Italie, ou plutôt l'attitude actuelle des Italiens: lui qui a reçu sa première blessure et gagné sa croix dans la guerre de 1859 ne peut pardonner aux Italiens d'avoir si vite oublié... Vous voyez donc avec quelle répugnance il m'accompagnerait là-bas. Certes, si je l'en priais, il y consentirait. Mais, sûrement aussi, je l'exposerais, en le faisant, à de nouvelles attaques qui rejailliraient sur moi: on l'accuserait de nouveau d'avoir cédé au caprice d'une femme, et l'on m'accuserait, moi... Ah! dussé-je le payer du prix de ma vie, je ne veux plus qu'on m'accuse de quoi que ce soit: Dieu sait le mal qu'on m'a fait en insinuant que j'avais détourné le général de son devoir...»
Elle dit ces dernières paroles avec des larmes dans la voix. Un violent accès de toux la secoua, elle reprit:
«Voyez-vous, ma pauvre Meunière, il faut que je traìne mon boulet jusqu'au bout. J'aurai beau demander grâce, j'aurai beau crier que je suis mortellement malade, on ne voudra croire à ma maladie que quand j'en serai morte... Et puis, je n'ai même pas le droit d'en parler, car ce serait jeter dès maintenant une douleur épouvantable sur son existence à lui, déjà si éprouvé... Mais halte-là, le voilà qui revient!»
Le général rentrait, en effet, le visage souriant. Avec une présence d'esprit étonnante, Mme Marguerite lui sauta au cou et lui dit, d'un air joyeux:
«Georges, ma guérison est arrivée... La Belle Meunière vient de m'apporter l'ordonnance du docteur et les médicaments venus de Paris.»
Cela lui causa une joie véritable. Ils s'embrassèrent comme aux meilleurs jours d'autrefois. Elle lui tendit l'ordonnance. Après l'avoir parcourue, il demanda:
«C'est tout? Le docteur n'a rien écrit avec cela?»
Elle répondit, du ton le plus naturel du monde:
«Mais non; c'est vrai, il aurait bien pu ajouter un mot.»
«Allons, dit le général en riant, ces médecins sont tous les mêmes. Quand ils vous font l'insigne faveur de tracer quelques lignes à votre intention, on dirait que c'est avec un compte-gouttes!»
Le petit colis contenant les médicaments se trouvait sur la cheminée. Ils se mirent à le déballer, tous deux, retournant chaque objet en tous sens, comme de vrais enfants.
«Eh bien! Belle Meunière, finit par me crier le général, qu'avez-vous à rester toute morose dans votre coin, à l'instant où le bonheur rentre chez nous?... Allons, venez en prendre votre part: tout cela vous concerne autant que nous, car c'est vous et moi qui allons, maintenant, soigner notre chère petite Marguerite, et cela dès ce soir, pour qu'elle soit d'autant plus vite rétablie...»
Je m'approchai d'eux en souriant... Mon Dieu, combien je souffrais!
On ne tarda pas à descendre pour déjeuner. Mme Marguerite s'efforça de montrer plus d'appétit que la veille, mais je n'ai pas eu de peine à remarquer qu'elle buvait avec avidité, tandis qu'elle se faisait violence pour manger. En remontant chez elle, elle fut reprise d'un violent accès de toux, suivi d'autres accidents... Cependant, elle fit la courageuse et déclara qu'elle voulait absolument se promener en voiture avant de se résigner à garder la chambre pendant plusieurs jours.
Je l'ai aidée à mettre une robe forme peignoir en drap amazone, soutachée de noir, élargie à la taille exprès pour elle, comme si elle devait être mère à brève échéance... Nous sommes montés dans le landau découvert et nous avons fait un grand tour à travers l'ìle.
J'ai pu me faire une première impression sur Jersey, laquelle n'a pas varié depuis. J'ai trouvé l'ìle extrêmement jolie, mais d'une joliesse un peu mièvre et maladive. Ainsi que me l'a fait remarquer le général, les plantes les plus méridionales, les agaves et les camélias, poussent ici en pleine terre: mais elles y poussent comme dans une serre artificiellement chauffée. La végétation a je ne sais quoi d'anémique et de pâlot: les bois, ces bois d'un vert profond qui donnent tant de pittoresque à ma chère Auvergne, font presque complètement défaut; les arbres même sont rares; point de ruisselets ni de fraìches cascades comme dans ma vallée de Royat. Rien que d'immenses pelouses ondulées, où paissent des vaches maigres à cornes rabattues vers le museau, et que parsèment de petites maisonnettes blanches ou rouges, de coquettes villas à pignons pointus et de minuscules chapelles qui semblent disposées là comme si un enfant-géant les avait sorties de sa boìte à jeu.
Ce qui m'a semblé le plus beau dans cette promenade, c'est la mer, qui tantôt apparaissait dans une trouée, tantôt disparaissait derrière quelque roche, et qui s'étendait, tout argentée, sous le ciel merveilleusement clair.
Pendant que nous roulions, le général me faisait les honneurs de l'ìle, qu'il connaissait maintenant par cœur, m'indiquait du doigt tous les sites intéressants, me racontait leur histoire, me disait leurs noms. Mme Marguerite paraissait tout heureuse de le voir de si bonne humeur.
Ses yeux clairs le fixaient avec une tendresse particulière que je ne leur avais jamais vue, et où il me semblait lire la volupté du sacrifice auquel elle s'était décidée ce matin. Plus d'une fois, elle s'est penchée sur ses épaules et elle l'a baisé sur les lèvres avec une tendresse éperdue. Ma pensée se reportait alors à ces promenades en voiture qu'ils faisaient, autrefois, le soir, dans la vallée de Royat, et dont ils revenaient ivres d'amour et de baisers. Mais aussitôt la toux rauque me rappelait à la réalité...
Tout à coup, Mme Marguerite se sentit si altérée qu'elle exprima le désir impérieux de boire. Le général ne voulut pas céder d'abord, car le médecin avait prescrit qu'elle boive aussi peu que possible, sous peine de ne pas se guérir de sa dilatation de ventre. Mais elle le supplia avec tant d'insistance, elle promit si gentiment de ne plus recommencer jamais et d'être bien sage dans la suite, qu'il finit par arrêter le landau devant une auberge, en demandant de l'eau. On en apporta une carafe pleine, toute couverte de buée, tant l'eau était fraìche: Mme Marguerite en vida deux grands verres, coup sur coup. Il fallut lui retirer la carafe pour l'empêcher d'en boire un troisième.
Elle fut saisie aussitôt d'une quinte de toux terrible. Le général l'a enveloppée de ses bras et lui a porté son mouchoir aux lèvres. Il y est venu quelques petites taches de sang.
«Ce n'est rien! a-t-elle dit dès qu'il lui a été possible de parler. C'est cette vilaine toux nerveuse qui m'irrite la gorge!»
Le général l'a grondée d'avoir bu si avidement cette eau glacée. Il a fait refermer le landau et il a ordonné au cocher de revenir à toute vitesse sur Saint-Hélier.
Aussitôt rentrés à l'hôtel, nous avons obligé la malade à se coucher, et, le soir même, le traitement a commencé. Il s'agissait d'abord de réagir contre la toux en appliquant, au bas des omoplates, deux vésicatoires qui devaient être gardés toute la nuit. Le général l'a fait lui-même avec des précautions infimes, et il a enroulé ensuite des bandes de toile autour de tout le torse. Il y mettait tant de soin et d'adresse que je n'ai pu m'empêcher de lui dire:
«Vrai, mon général, il fait bon être souffrante avec un garde-malade tel que vous... On voit que vous avez l'habitude de faire le bon Samaritain avec ceux que vous aimez.»
IL m'a regardée d'un air étonné:
«Ma foi, je dois vous avouer que, de ma vie, il ne m'est jamais arrivé d'administrer, à qui que ce soit, la moindre pilule!»
«Eh bien! mon général, je vous félicite et vous admire. Du premier coup, vous avez atteint le savoir-faire de l'infirmière la plus accomplie!»
C'est plutôt «de la sœur de charité la plus exquise» que j'aurais dû dire: cette comparaison, seule, pouvait convenir aux soins dont il entourait sa chère malade, aux mille attentions qu'il avait pour elle et aux paroles touchantes qu'il trouvait afin de verser un peu de baume sur le cœur de cette femme qui souffrait,—car ces vésicatoires l'ont fait atrocement souffrir pendant toute la nuit. Jamais je n'ai mieux vu que durant cette nuit de veillée quels trésors de tendresse et de dévouement son cœur, à Lui, renfermait.
Le matin, quand nous eûmes déroulé les bandes de toile et décollé doucement les vésicatoires, j'ai vu le moment où il faudrait les soigner tous deux. Il s'agissait d'ouvrir les cloques qui s'étaient formées. J'ai passé au général de petits ciseaux d'argent: il les a levés, mais il est devenu en même temps si pâle que j'ai cru qu'il allait s'évanouir. Je lui ai alors offert de le remplacer. Ah bien oui! Lui, laisser d'autres mains que les siennes toucher ce corps adoré! Ma seule proposition a suffi à lui rendre le courage qui avait failli lui manquer, et il a bravement accompli l'opération jusqu'au bout.
«Ah! j'ai eu rudement chaud!» a-t-il dit avec un soupir de soulagement, quand le pansement fut terminé.
Ce même jour, Mme Marguerite s'est soumise aux autres prescriptions de son traitement, fort compliqué. Il y avait une potion à prendre par cuillerées d'heure en heure, des pilules pour la toux, d'autres pour le ventre, de la poudre de charbon en cachets pour faire disparaìtre le gonflement, sans compter les fortifiants, jus de viande, pepto-fer et compotes. Tout cela, le général l'administrait à l'heure militaire, sans une demi-minute de retard. Pour qu'il n'y ait pas d'erreur possible, il avait affiché l'ordonnance près du lit de la malade et il s'y référait constamment, se mettant dans des colères épouvantables si tout n'était pas prêt à l'heure dire.
Mais, dès qu'il revenait vers sa malade, il redevenait doux comme une Sainte Vierge, la berçant dans ses bras ainsi qu'elle a dû le faire pour l'Enfant Jésus, et inventant chaque fois de nouveaux propos, les uns tendres, les autres gais, pour la rasséréner.
Au bout de trois jours, Mme Marguerite fut autorisée à se lever. Elle garda la chambre encore quelques jours, puis elle reprit petit à petit le train de vie ordinaire, tout en continuant sa médication avec la même régularité. Le traitement lui faisait un bien incontestable, surtout au ventre, dont le gonflement diminuait à vue d'œil. L'appétit revenait, les lèvres avaient repris un peu de couleur. La toux n'avait que peu diminué. Pour se rendre le soir à dìner, on montait maintenant quelques marches menant aux cuisines, que l'on traversait, ainsi que la grande salle à manger de l'hôtel. Mais cela ne valait guère mieux, car la fumée des fourneaux la faisait tousser tout autant qu'auparavant l'air froid de la cour. Plusieurs fois, les accès la saisirent au moment où elle débouchait dans la grande salle commune, et c'était navrant de la voir ainsi, sous les yeux de tous ces étrangers en train de manger. Au retour dans l'appartement, il y eut encore bien souvent d'autres quintes de toux amenant de fâcheux accidents: cependant, ces derniers tendaient à devenir plus rares.
Ce mieux relatif comblait de joie le général. Il faisait plaisir à voir, tant il était heureux et gai. Un soir, Mme Marguerite lui prépara une surprise qui devait mettre le comble à son bonheur. Deux amis étaient venus de Paris et le général les avait promenés pendant toute la journée. En attendant qu'ils revinssent pour dìner, Mme Marguerite avait fait appeler sa couturière et, à nous trois, nous nous sommes consultées sur ce qu'il y avait à faire pour qu'elle pût se mettre en toilette,—elle qui, depuis trois mois, avait été dans l'impossibilité de prendre un corset. Celui-ci gênait bien un peu: il fut coupé et élargi séance tenante.
Elle choisit une magnifique toilette en moire blanche avec surtout de tulle noir brodé de jais, qu'elle avait dû rapporter de Paris tout récemment. Il y avait à modifier la taille: nous y réussìmes par nos efforts combinés. J'aidai alors Mme Marguerite à s'habiller. Hélas! elle n'avait plus ses belles épaules d'autrefois, et je jugeais, à part moi-même, qu'il était préférable de les voiler. Je pris donc du tulle et des dentelles, la suppliant de me laisser arranger cela pour qu'elle ne puisse prendre froid. J'obtins ainsi de la prudence ce que la coquetterie ne m'aurait certainement pas accordé, car la pauvre femme ne s'apercevait pas à quel point elle était changée. Avec un flot de dentelles, ce fut parfait. Les bras avaient moins maigri que le reste et étaient encore assez beaux. Un brin de rouge sur les joues et les lèvres, des fleurs au corsage, une aigrette de diamants dans les cheveux, et nous eûmes un ensemble tout à fait séduisant. Justement, ces Messieurs venaient d'entrer dans le bureau du général. Mme Marguerite souleva la portière, derrière laquelle je me cachais (car je n'avais pas voulu me montrer à ce dìner) et pénétra vivement auprès d'eux... Ce fut un murmure d'admiration, puis un concert de compliments des deux invités. Quant au général, il ne disait rien: mais, l'ayant regardé par une fente du rideau, je vis que sa figure rayonnait de joie contenue.
Dès que Mme Marguerite eut paru suffisamment rétablie pour n'avoir plus à garder la chambre, le général avait proposé de reprendre les promenades en voiture de l'après-midi, en leur donnant pour but la visite de toutes les villas qui étaient à louer dans l'ìle. J'avais été assez imprudente, ce jour-là, pour lui demander pourquoi il tenait tant que cela à rester à Jersey, alors que d'autres pays, plus tièdes, pourraient leur offrir un séjour autrement agréable; cela m'avait valu un regard de reproche d'Elle et, de la part du général, cette réponse catégorique:
«Belle Meunière, plus un mot contre Jersey, ou bien nous allons nous battre... Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas, aussi près de France, un pays plus tiède et plus sain que celui-là... Jersey? Mais c'est un autre Nice, moins le voisinage peu sympathique des Italiens de Bismarck!... Et puis, voyez-vous, il y a bien des choses qui nous attachent ici. J'ai un lieu de promenade préféré: le château de Montorgueil, et du haut de ce château, quand le temps est clair, je vois les côtes de France!»
En prononçant ces mots, sa voix tremblait. Il a ajouté:
«D'ailleurs, s'il fait beau demain, notre première sortie sera pour Montorgueil.»
En effet, nous y sommes allés le lendemain. En fait de château, il n'y avait plus guère que des ruines, des murs écroulés, des vestiges de tours, le tout perché sur une roche assez haute. Mme Marguerite, un peu fatiguée, s'était assise chez le gardien, renonçant à nous accompagner plus haut, jusqu'au point de vue favori du général. Quand nous fûmes arrivés, le général laissa planer ses yeux d'aigle sur la mer qui s'étendait à nos pieds, puis, me montrant du doigt un point de l'horizon, me dit:
«Tenez, notre France!»
Je portai les regards de ce côté. Je ne voyais que la mer et un bateau à vapeur qui disparaissait, au loin. Le général me tendit une lorgnette. Après avoir longuement fixé l'horizon, je finis par distinguer, dans la brume du lointain, une ligne un peu plus sombre, qui pouvait être la côte normande. Le général, lui, sans se servir d'aucun verre, s'abritait les yeux sous la main déployée et disait:
«Tenez, je les aperçois maintenant, je les distingue, les flèches de la cathédrale de Coutances!»
Je le regardai. Il se tenait immobile, comme hypnotisé par ce qu'il voyait. Une larme se mit à descendre le long de sa joue.
Doucement, sans le troubler dans sa contemplation, je revins auprès de Mme Marguerite.
«Si vous saviez, me dit-elle, quelle impression cela lui cause!... Bien des fois, je l'ai vu pleurer à chaudes larmes, et un jour même tomber à genoux, la face inondée de pleurs, en tendant les bras vers cette patrie qu'il aime si éperdument et qui l'a proscrit.»
Le général nous rejoignit bientôt, l'air préoccupé, et il demeura taciturne pendant le reste de la journée. Les jours suivants, il m'a fait voir tous les autres sites renommés de l'ìle, le phare de Corbière, où la mer vient avec violence se briser contre les rochers, les grèves de Lecq, les grottes de Plémont, profondément entaillées dans la falaise et accessibles seulement tant que la mer est basse, car elle les submerge en montant... à chacune de ces promenades, conformément au programme arrêté, nous visitions toutes les villas qui se trouvaient à louer sur notre route.
On s'était à peu près décidé pour une propriété située vers l'intérieur de l'ìle, à une demi-heure de Saint-Hélier,—une maison de campagne plutôt rustique, mais entourée d'un immense et superbe jardin,—quand le hasard d'une excursion à la baie de Saint-Brelade nous fit découvrir, tout auprès, une villa qui surpassait en beauté tout ce que nous avions vu. C'était une sorte de pavillon d'été, en briques rouges, d'une élégance et d'une légèreté de construction vraiment exquises, avec d'immenses vérandas donnant sur la mer et des rosiers sans nombre grimpant partout.
Devant la maison s'étendait un bout de prairie qui, seul, la séparait de la plage. Derrière, le terrain s'élevait assez fort, jusqu'à un petit bois de pins. Le jardin, où il devait y avoir, en été, des milliers de roses à couper par jour, occupait cette montée; un chemin, bordé par une rampe à pilastres, en pierre blanche, l'escaladait, en décrivant plusieurs lacets parsemés de bancs de charmilles à formes étranges: tels, un gigantesque tonneau en bois et une grande lanterne de verre. Tout en haut gisaient des ruines, des colonnades à moitié brisées, d'où l'on avait un coup d'œil superbe sur le jardin, la maison et la mer.
à l'intérieur, la villa était installée et meublée avec une coquetterie extrême. C'était flambant neuf et d'un goût parfait. Mais, n'y aurait-il rien eu entre les quatre murs, qu'il y avait là une merveille qui suffisait, à elle seule, à rendre cette habitation désirable entre toutes: c'est la vue dont on pouvait jouir du haut des fenêtres et des vérandas. Le regard embrassait toute la baie de Saint-Brelade, la plus belle de Jersey, qui se découpait en anse sablonneuse, terminée par deux promontoires rocheux dont l'un portait une sorte de château fort. à gauche, à droite, la côte s'étendait, couverte de prés et de jardins, parmi la verdure desquels émergeaient quelques maisonnettes blanches et le clocher pointu d'une chapelle. Et en face, dans toute la largeur de l'horizon, c'était la mer à perte de vue.
Nous étions éblouis. Nous ne pouvions nous détacher de cet enchantement. Pourtant, le général exprima un regret:
«Ce serait autrement beau, si je pouvais apercevoir d'ici ce que l'on voit de Montorgueil!»
Mme Marguerite aurait voulu arrêter la location immédiatement, mais là était la difficulté: la villa venait d'être achetée par un Parisien, qui ne l'avait même pas encore habitée et qui n'était peut-être pas disposé à la louer. Cette incertitude les désola. Ils entamèrent de pressants pourparlers le jour même, et, dès cet instant, ils n'eurent plus d'autre aspiration que de les voir aboutir.
Un matin, par un temps splendide, ils s'en allèrent, tous deux, déjeuner là-bas. Ils ne revinrent qu'à la tombée de la nuit, heureux et ravis au delà de toute expression. Ils me déclarèrent que c'était un séjour idéal, un nid d'amoureux comme on n'en voit qu'en rêve. Ils se réjouissaient à la pensée que la location se conclurait sans doute pour le premier mai. Et, déjà, ils faisaient les projets les plus délicieux: ils reprendraient leurs promenades à cheval, Elle montant Tunis et Lui Jupiter; ils feraient, tous les matins, des baignades en pleine mer; ils se laisseraient bercer dans une barque, sur les flots argentés par le clair de lune...
Mme Marguerite eut un mauvais accès de toux. Une grande tristesse s'empara de moi. Le général s'en aperçut et m'en demanda la cause. Que lui répondre?...
«Mon général, lui dis-je, vous me voyez chagrine, car il me faudra bientôt partir, et j'aurais eu tant de bonheur à être encore là pour vous installer tous deux dans le nid que vous vous êtes choisi.»
Ces longues promenades en voiture, qu'ils faisaient tous les jours, prenaient le meilleur de la journée. En rentrant, le général passait dans son bureau, s'entretenait un peu avec son secrétaire, M. M..., recevait quelques visiteurs, le plus souvent des touristes désireux de lui être présentés, puis se hâtait de rejoindre Mme Marguerite. Ils causaient ensemble et lisaient, aux deux côtés de la cheminée, jusqu'à l'heure du dìner, et ils reprenaient la causerie, après dìner, jusque vers minuit. Ils se levaient aux environs de dix heures du matin. Le général restait à son bureau une heure ou deux, expédiait quelques lettres, recevait parfois d'autres visiteurs, et allait offrir son bras à Mme Marguerite pour la conduire à déjeuner. Après quoi, on partait en promenade.
En somme, existence d'officier retraité qui contrastait du tout au tout avec celle que le général avait si longtemps menée.
Ce changement n'était pas sans réagir sur son état d'esprit. Il avait généralement bonne humeur, bonne mine, bon sommeil, excellent appétit, mais, n'empêche qu'à l'observer de plus près, il apparaissait un peu—comment dirai-je?—un peu alourdi par ce genre de vie insuffisamment actif.
Il causait beaucoup, mais parlait surtout de l'ìle ou bien disait de bonnes choses câlines à Mme Marguerite, et il abordait rarement des sujets plus sérieux. Je me souviens qu'un jour, au retour de courses de chevaux où il m'avait menée, où Mme Marguerite avait tenu à parier et où elle avait perdu, un colporteur courut à notre voiture et nous tendit des images qu'il vendait. Mme Marguerite les prit pendant que le général jetait une pièce blanche à cet homme. C'étaient des images d'Epinal qui reproduisaient les traits du comte de Paris, du duc d'Orléans et divers épisodes de leur vie, y compris l'audience de la 8e Chambre correctionnelle et la prison de Clairvaux.
Un portrait du jeune duc était accompagné de cette phrase: «La prison est moins dure que l'exil, car, la prison, c'est encore la terre de France!»
Un autre portrait le représentait en pioupiou, l'arme au pied, avec cette inscription en lettres tricolores:
«Le premier conscrit de France.»
«Encore ce petit duc!» fit Mme Marguerite, d'un ton de dépit.
Le général lui prit les gravures des mains, les considéra longuement, les sourcils un peu froncés, puis, les ayant froissées en boule, les jeta sous les roues de la voiture, sans prononcer une parole.
Une autre fois, la conversation tomba sur M. D... Le général y mit fin aussitôt, d'un ton qui montrait que ce sujet lui était pénible. Mais j'en avais assez entendu pour comprendre que l'on s'était brouillé au moment où M. D... avait été invité à fournir ses comptes. Mme Marguerite me confia un peu plus tard qu'il y avait eu, dans la caisse boulangiste, un «coulage» d'un million ou deux.
La seule entreprise dont le général se préoccupât vivement était la prochaine élection pour le renouvellement du Conseil municipal de Paris. Il y songeait sans cesse et escomptait la victoire comme certaine.
En vue du résultat qu'il entrevoyait, il se disposait à mobiliser toutes ses ressources: car il entendait faire lui-même les frais de ces élections. Le Comité boulangiste devait venir dans les premiers jours d'avril en conférer avec lui.
Quant à Mme Marguerite, elle supportait avec l'apparence de la plus grande sérénité cette vie de Jersey, où les journées se passaient invariablement, pour elle, à causer avec le général et avec moi, à faire un peu de broderie, un peu de lecture, et à écrire des lettres. Elle ne laissait voir aucun désir d'y rien changer et elle se montra inébranlable chaque fois qu'il m'arriva, étant seule avec elle, de lui rappeler ce que lui avait demandé le docteur.
Cependant, elle n'était pas sans éprouver quelquefois une inquiétude secrète pour l'avenir... Jamais je ne m'en suis mieux aperçue qu'un dimanche où je fus assourdie par des litanies entrecoupées d'une musique aigre et discordante, dont le bruit arrivait jusque dans ma chambre, située pourtant sur la cour. J'entrai dans leur appartement, pour regarder par une fenêtre ce qui se passait. Le bureau du général était vide: je me mis à la croisée ouverte, et j'aperçus l'Armée du Salut qui se démenait sur le quai, devant l'hôtel. Je me retournai, et à ce moment je vis, à travers la porte dont le rideau était un peu écarté, Mme Marguerite, dans sa chambre, agenouillée devant le crucifix d'ivoire suspendu près de son lit, les mains jointes, immobile comme une statue de cire, le regard fixe et les yeux tout débordants de larmes. Je fis un mouvement pour me retirer; elle tressaillit, m'aperçut et se leva, rougissante. Je lui demandai pardon de l'avoir involontairement troublée dans sa dévotion.
«Vous êtes toute pardonnée, fit-elle. Je suis, comme vous, une croyante... Hélas! ne suis-je pas en état de péché mortel?... Alors, je prie Dieu et je demande à sa miséricorde de m'accorder encore la force de vivre du moins jusqu'au jour où j'aurai cessé d'être une pécheresse...»
Ce souci de mettre son cœur d'amante en règle avec sa conscience de chrétienne la préoccupait beaucoup. Elle redoublait d'efforts pour faire aboutir la procédure qu'elle avait intentée en cour de Rome. Comme l'instruction de l'affaire s'éternisait, elle avait fini par s'adresser à un personnage de là-bas dont on lui avait vanté l'habileté consommée en cette matière et l'influence très grande sur les décisions du Vatican. Après mûr examen de sa demande, ce personnage avait bien voulu se charger de la soutenir auprès de Notre Saint-Père. Le but poursuivi n'était plus seulement l'annulation de son propre mariage, mais aussi celle de l'union du général, sous prétexte qu'il avait épousé, sans dispense pontificale, sa cousine germaine. De la sorte, puisque le rejet de l'instance en divorce du général ne leur avait pas permis de s'unir légalement en France, ils pourraient du moins contracter un mariage religieux à l'étranger. Des dépêches chiffrées s'échangeaient sans cesse, longues parfois de plus de cent mots. Je devinais qu'il y avait aussi de gros, de très gros envois d'argent. Mais aucun sacrifice n'aurait semblé trop lourd à Mme Marguerite pour atteindre le suprême but de ses désirs: cette bénédiction du prêtre, cette sanctification de leur amour qui lui permettrait de retourner, l'âme tranquille, à confesse et à communion.
Rien que d'y songer, ses yeux brillaient, son visage s'illuminait. Quant au général, il préférait ne pas en parler, car il doutait... Ainsi, chacun d'eux caressait son illusion: elle, la réussite de cette entreprise, lui, le triomphe aux élections municipales de Paris...
Mme Marguerite avait encore d'autres préoccupations, dont elle ne se confiait pas même au général.
Elle écrivit, à son insu, plusieurs lettres qu'elle me fit porter à la poste, et elle en reçut quelques-unes adressées au nom de sa femme de chambre. Bien qu'elle ne fût guère loquace sur ces sujets, je compris qu'il y avait toutes sortes de micmacs avec la succession de sa tante; qu'il fallait compter avec deux co-héritiers; que la majeure partie de l'héritage était en rente inaliénable, d'où nécessité d'en revendre la nue propriété à perte pour se procurer immédiatement une centaine de mille francs. Je devinai quelque chose de plus: étant allée à Paris, de janvier à février, elle y a déchiré le testament par lequel elle avait institué légataire universelle la jeune femme dont elle aurait rêvé de faire sa fille adoptive et dont, ni elle, ni le général ne prononçaient plus le nom, tant ils avaient eu à souffrir de son ingratitude...
Que renferme son testament actuel? Cela ne fait aucun doute dans mon esprit... Son devoir, à elle, n'est-il pas de tout lui laisser,—quitte à lui de refuser?...
Sur ce point, elle ne m'a rien révélé, mais un jour elle a eu un mot qui m'a beaucoup frappée. Je venais de lui raconter comment les journaux avaient rapporté que Mme Boulanger faisait des économies pour réserver un morceau de pain à son mari quand il lui reviendrait, brisé par la vie...
Elle m'a regardée singulièrement, puis elle a dit, avec un sourire étrange:
«Rassurez-vous, il faudrait que je sois morte pour cela—et alors le général n'aura besoin de rien, ni de personne.»
Les jours s'étaient vite écoulés. La femme de chambre de Mme Marguerite était revenue de Bruxelles, sa mission accomplie, en sorte que ma présence ne leur offrait plus d'utilité. Ils auraient bien voulu me retenir quand même; malheureusement, ma sœur m'écrivait que notre mère était retombée malade, et cela me mettait sur des charbons ardents. Il fut donc convenu que je partirais le dernier jour du mois, un lundi. Mais, avant de m'en aller, je devais éprouver une émotion terrible.
C'était l'avant-veille de mon départ. Ils avaient des invités. Je leur avais demandé la permission de ne pas dìner avec eux, et, mon repas rapidement terminé, j'étais remontée dans leur appartement pour lire un roman de Loti qui m'enchantait, en attendant qu'ils remontassent eux-mêmes et que je puisse leur dire bonsoir. Je m'étais placée sur le divan de l'antichambre, un coussin sous la tête et le dos tourné à la porte donnant sur le couloir, que je n'avais pas refermée. J'étais tout absorbée dans ma lecture, quand subitement, dans la direction du couloir, j'entendis prononcer le nom du général et celui de Mme Marguerite, ce qui me forçait, presque malgré moi, de prêter l'oreille à ce qui se disait.
C'étaient la femme de chambre et son mari, le valet de chambre, qui, sans se douter de ma présence, causaient tranquillement chez eux, leur propre porte à demi ouverte. Le mari était phtisique au dernier degré; il se plaignait amèrement à sa femme de ce que Madame avait eu la pingrerie de ne pas lui payer sa dernière note de médecin, se montant à 500 francs. Là-dessus, les voilà qui se sont mis à dégorger tout ce que leurs âmes renfermaient à l'égard des maìtres.
J'avais eu, jusqu'alors, la naïveté de croire que ces gens-là, qui n'étaient sympathiques ni l'un ni l'autre, portaient, sinon de l'affection, du moins un dévouement absolu à Mme Marguerite. Elle les avait comblés de bienfaits. Elle les avait tirés de la misère la plus noire. Elle ne cessait d'abandonner à sa Delphine pour des milliers de francs de linge et de toilettes à peine portées. à l'hôtel, elle leur avait assigné, à côté de leur propre appartement, une chambre de façade avec vue sur la mer. Ils étaient servis aussi bien que leurs maìtres, et même mieux. Ils ne faisaient presque rien, mais ils empochaient des gratifications sans nombre. Et, quand ils avaient marié leur fille, Mme Marguerite lui avait fait une dot de 20.000 francs auxquels le général avait ajouté 150 louis d'or.
Ah! dans ce qu'ils étaient en train de se communiquer, ils apparaissaient joliment reconnaissants envers leurs bienfaiteurs! Eux, qui auraient dû baiser les pieds de leurs maìtres, ne trouvaient que des méchancetés à en dire: pis que des méchancetés, des objections tellement immondes que le cœur m'en battait à tout rompre de surprise et de douleur. Et, plus ils parlaient, plus leur perfidie éclatait, plus leur haine s'exaspérait. Leurs voix devenaient sifflantes, ils avaient des accents d'une férocité qui me glaçait jusqu'à la moelle. Ils se réjouissaient de tout ce qui arrivait de malheureux au général et à Mme Marguerite, de ses défaites à lui, de sa maladie à elle.
«Ah! la Margot, proféra le valet avec un rire démoniaque, la voilà malade comme moi maintenant!... Tiens, ça me fait rire aux larmes quand je l'entends qui crache sa poitrine...»
Le monstre!... Je voulais me lever pour aller lui vomir au visage son ignominie... Mais le cœur me battait trop violemment... La force me manqua... j'eus une sensation de vide... je perdis connaissance.
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
Quand je revins à moi, j'étais à cette même place, Mme Marguerite me faisait respirer un flacon de sels et le général me tapait dans les mains. Ils poussèrent des cris de joie en me voyant rouvrir les yeux. Au même instant, la femme de chambre s'approcha de moi avec un verre d'eau... J'eus un soubresaut et je fis un geste que cette femme a dû comprendre, car, devenue très pâle, elle s'est retirée aussitôt et elle ne s'est plus, dès lors, montrée sur mon chemin.
Quand je fus tout à fait remise, le général et Mme Marguerite m'ont emmenée dans leur chambre, me pressant de questions sur la raison d'être de cet évanouissement dans lequel ils m'avaient trouvée, exsangue comme une morte. Je ne pus d'abord rien leur répondre d'autre que:
«Ah! si vous saviez!... Si vous saviez!...»
Et puis, que leur dire? Si j'avais eu le malheur de leur révéler ce que ces misérables avaient proféré sur le compte de Mme Marguerite, le général les aurait tués. Si j'avais seulement répété la centième partie de leurs propos infâmes, ils eussent été chassés sur l'heure. Je n'osais pas... Je finis par déclarer au général que ces gens-là avaient mal parlé de lui.
«Bon! s'écria-t-il, je comprends ce que vous voulez dire... C'est encore une paire de mouchards corrompus, n'est-ce pas?... Ah! vraiment, mon valet de chambre m'espionne, lui en qui j'ai eu confiance jusqu'à admettre son frère sur la liste de mes candidats investis, aux élections dernières!... Dire que j'allais encore l'envoyer à Paris avec un stock de lettres pour les élections municipales!... Je vous sais fameusement gré de m'avoir ouvert les yeux. Demain, le gaillard aura ses huit jours, et c'est vous qui me rendrez le service de porter ces lettres.»
Le lundi 31 mars, au matin, je suis entrée dans leur chambre pour leur faire mes adieux. Ils m'ont demandé affectueusement ce qu'il me serait agréable d'emporter comme souvenir.
«Un bijou, leur ai-je répondu. J'entends, le pendant du bijou que vous m'avez fait la joie de me donner à Londres.»
Ils ont souri et Mme Marguerite m'a dit:
«Voyez comme nos pensées se rencontrent... J'y avais songé et j'ai enveloppé hier soir ma photographie avec les lettres que voici, qui vous sont confiées par le général pour que vous les jetiez à la poste à Paris.
Et maintenant, dépêchez-vous, le bateau siffle pour le départ!»
Ils m'ont embrassée et, serrant dans mon sac à main le précieux paquet, j'ai couru au bateau, sur le point de lever l'ancre.
Nous voici à Granville. Le bateau est amarré, on va descendre. Je franchis la passerelle, suivie par un voyageur dont j'avais déjà remarqué les regards obstinément fixés sur moi. Il me serre de si près que je me retourne—juste à temps pour lui voir adresser un signe à un monsieur occupé à dévisager les arrivants et dans lequel j'ai deviné un commissaire de police. Je me rends à la douane avec tout le monde.
Puis, en toute hâte à l'hôtel, les passagers du bateau étaient déjà attablés.
Vers la fin du repas, un monsieur à barbe grisonnante, placé près de moi, me dit doucement:
«Madame, vous avez dû sans doute vous en apercevoir... Il m'a semblé remarquer que vous étiez suivie par des agents secrets.»
N'en était-il pas lui-même? à tout hasard, je lui répondis d'un air candide:
«Moi, Monsieur? Je vous demande excuse: ce serait plutôt vous. J'allais vous faire la même remarque. Il nous a bien semblé à tous que vous étiez filé.»
Le monsieur prit une expression vaguement inquiète.
Après déjeuner, je me promenai à travers la ville, jusqu'au train de cinq heures.
à Mantes, étant enfin restée seule dans mon coupé, je déballai le paquet. Il contenait exactement 70 lettres déjà toutes timbrées, adressées soit de la main du général, soit de celle de son secrétaire; plus une grande enveloppe blanche cachetée. L'ayant ouverte, j'en retirai d'abord une lettre sur l'enveloppe de laquelle Mme Marguerite avait écrit: à remettre de suite à ma concierge, 39, rue de Berry.
Je sortis enfin la photographie, que j'examinai longuement.
La voilà telle qu'Elle était il y a deux ans et demi, quand je l'aperçus pour la première fois, et même il n'y a que six mois, à mon départ de Londres! Son buste de déesse se trouve merveilleusement moulé dans une toilette de soirée que je me souviens lui avoir vue à Royat, lors de son second voyage: une toilette en velours héliotrope, avec panneaux soutachés d'or et garnis de pampilles dorées. Ses magnifiques bras sont nus, sans un bracelet ni une bague. La main droite s'appuie sur un vase à fleurs, la main gauche tient un éventail en plumes d'autruches noires à manche d'ébène et à ferrure d'or surmontée de la couronne vicomtale. Au corsage, un immense saphir entouré de diamants, cadeau du général. Dans les cheveux, un diadème en brillants. Dieu, à quel point elle est éblouissante,—ou plutôt, hélas! à quel point elle le fut!
«Paris, gare Montparnasse!» Il est quatre heures du matin. Je décide de jeter immédiatement à la poste les lettres du général, mais en me jurant de rendre fameusement dure la tâche de quiconque voudrait me suivre. Je commence par me faire conduire directement à la gare de Lyon et par y déposer mes bagages en consigne, ne gardant avec moi que mon sac à main. Le jour va bientôt poindre. Rassurée par les équipes de balayeurs qui sillonnent la chaussée, je descends à pied jusqu'à la place de la Bastille, j'avale un bol de lait chaud dans la première crémerie que je trouve en train d'ouvrir et, devant le Restaurant des Quatre-Sergents de La Rochelle, je hèle un second fiacre. Il m'arrête à plusieurs bureaux de poste où je jette une partie de mes lettres. Je le lâche aux Halles et j'y achète une splendide gerbe d'œillets à l'intention de Mme Marguerite. Je me rends de ce pas à Notre-Dame; j'assiste au premier office du matin. En sortant, je retiens une troisième voiture, qui me mène à d'autres bureaux de poste et que je quitte place de la Bourse. J'en prends une quatrième sur le boulevard en donnant ordre de me conduire 25, rue de Berry. Je mets à la poste, en route, les dernières lettres qui me fussent restées. Arrivée à destination, je paye le cocher et je me glisse à travers la porte à peine entr'ouverte. J'aperçois, au fond d'une cour, un domestique à favoris, le plumeau à la main. Allant vers lui, je lui demande carrément:
«Monsieur le Marquis de Montorgueil, s'il vous plaìt?»
Ahuri, il me répond qu'il ne connaìt personne de ce nom. Mais je fais la sourde oreille et j'insiste, afin de laisser à la voiture le temps de filer. Alors ce valet, fixant ma coiffe, est devenu familier:
«Ma petite Bretonne, il faut en prendre votre parti... Ça n'a jamais habité par ici: c'est ce que nous appelons, à Paris, le coup du lapin!»
Le laissant ricaner tout à son aise, je suis ressortie. La rue était vide. Au bout d'un instant, j'étais au numéro 39, une grande et belle maison, tout à fait digne de Mme Marguerite. J'ai remis sa lettre après avoir causé avec la concierge assez longtemps pour être sûre que je ne commettais pas d'erreur sur la personne. Il n'y avait plus de temps à perdre: j'ai vite pris une rue conduisant à l'avenue des Champs-Élysées, où j'ai sauté dans une voiture—et, fouette, cocher, pour la gare de Lyon! à neuf heures du matin, je partais pour Clermont, et à sept heures du soir j'étais rentrée chez moi. Un chagrin m'y attendait: ma pauvre mère est bien mal.