CHAPITRE VII
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Du troisième au quatrième Séjour
74.—Mardi 19 juin.
Le général a dû éprouver une bien vive contrariété, puisqu'en fin de compte les vins rouges ont fléchi tandis que les blancs faisaient prime et que la piquette elle-même améliorait son cours! Les résultats complets, connus aujourd'hui, ont cruellement démenti les prévisions d'hier. Loin de tenir la tête, Déroulède n'arrive que troisième et dernier au ballottage, distancé non seulement par Gélibert des Séguins, mais par Weiller lui-même! Et déjà les journaux antiboulangistes ricanent: «Preuve absolue que le général, en dépit de ses succès personnels, n'est pas en état de faire élire ses partisans... Bien plus, défaite directe pour lui, puisqu'il a eu l'imprudence de dire aux électeurs: «Voter pour Déroulède, c'est voter pour moi!»
Les journaux commencent à s'inquiéter sérieusement—il en est bien temps!—de ce qu'a bien pu devenir le général depuis une semaine.
Les bruits les plus contradictoires ont couru. On a parlé d'un voyage secret du général à Berlin, en vue de rassurer le nouvel empereur allemand sur ses intentions pacifiques. On a prétendu, d'autre part, que le général était compromis dans le drame de la Boissière, où son ami, le commandant Hériot, a été blessé d'un coup de feu et qu'il se cachait pour cela.
Le XIXe Siècle assure que le général a été aperçu à Agen, blessé à la jambe et voyageant en compagnie d'une dame très corpulente.
La Cocarde et la Presse déclarent qu'il a fait simplement un voyage à Auch.
Par contre, le Figaro d'hier annonce que, parti de Paris, gare d'Orléans, mardi dernier, au soir, il s'est rendu d'abord à Toulouse, puis en Auvergne chez un ami, dans un château aux environs de Thiers.
Un journaliste de Clermont est venu m'interviewer pour tâcher de me faire avouer qu'il était chez moi.
Je lui ai tenu le même langage qu'au commissaire de police, et j'ai ajouté en riant que le monsieur qui était descendu chez moi ressemblait si outrageusement au général que j'avais cru devoir lui conseiller de se faire couper la barbe s'il voulait éviter d'autres mésaventures.
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75.—Mardi 3 juillet.
Reçu aujourd'hui la première lettre qui me vienne de Mme Marguerite:
«Ne croyez pas, ma bonne Meunière, que nous vous oublions. Ne le pensez pas. Nous nous souvenons au contraire de vous et nous pensons bien souvent aux heures heureuses que nous avons passées dans votre jolie chambrette. Comptez donc toujours sur nous.»
Ce n'est qu'un petit mot, écrit à la hâte. Mais qu'il m'a été agréable et avec quel plaisir j'y ai répondu!
76.—Mardi 10 juillet.
Le général fait en ce moment un voyage à travers la Bretagne, son pays natal. Partout, les populations l'accueillent, avec enthousiasme, comme un compatriote dont elles sont glorieuses et fières. Hier, à Saint-Servan, il a prononcé des paroles qui m'ont causé bien de la joie. Il a déclaré qu'il ne poursuivait qu'un but: «reprendre son épée» et qu'il y atteindrait avant un an.
77.—Vendredi 13 juillet.
Reçu ce matin un autre billet de Mme Marguerite:
«Jeudi 12.
»Ma bonne Meunière, merci de votre lettre affectueuse. Vous avez en nous de bons amis en qui vous pouvez avoir toute confiance. Soyez assurée de notre sincère affection.»
Dans ces quelques mots aucune préoccupation ne se trahit. Sûrement, ils ont dû être écrits avant...
Car, hier après-midi, il y a eu une séance épouvantable à la Chambre. Le général est venu sommer l'Assemblée de reconnaìtre son impuissance et de réclamer elle-même sa dissolution.
«La Chambre, a-t-il dit, est incapable de rien produire... Elle a renversé, pour les motifs les plus futiles, cinq ministères, et le sixième est une déception de plus... La Chambre est en fragments, en débris, en poussière!»
Un tumulte sans nom a accompagné ces paroles. La majorité, debout tout entière, a couvert d'invectives le général et ses quelques partisans.
Le Président du Conseil a répondu au général par une attaque violente: «Le plus modeste de ces représentants du peuple que vous insultez, s'est-il écrié, a rendu à la République plus de services que vous ne pourrez jamais lui faire de mal!»
Le général a bondi de son siège, s'est élancé vers M. Floquet, lui criant qu'il avait impudemment menti. La Chambre a voté la censure, au milieu d'un vacarme sans précédent: mais le général n'a pas attendu le vote et il a jeté sa démission de député.
Voilà donc où nous en sommes avec cette infernale politique qui ne fait qu'exalter de part et d'autre l'exaspération!
78.—Samedi 14 juillet.
Son sang a coulé.
Il s'est battu avec M. Floquet, à mort, hier matin. Il a reçu un profond coup d'épée dans le cou. Il est tombé blessé grièvement,—peut-être mortellement.
79.—Dimanche 15 juillet.
Oh! la triste veillée que j'ai faite hier, seule dans leur chambre, pendant qu'au dehors éclataient les pétards de la Fête Nationale et résonnaient les mirlitons...
J'ai attendu avec impatience l'arrivée du matin pour courir aux nouvelles. Le premier journal que j'ai pu me procurer, j'ai presque hésité à le déplier, tant j'avais peur d'y lire: «Le Général a succombé à sa blessure.»
Grâce à Dieu, la blessure n'est pas mortelle! Il s'en est fallu de quelques millimètres!
Je me suis demandé ce qu'il fallait faire. Mon cœur disait qu'il fallait partir de suite, aller à Paris, auprès de Lui, à son chevet. Mais ma raison répondait qu'il ne se trouvait pas chez lui, qu'il était resté dans la maison dont le jardin avait servi de champ clos, chez le comte Dillon, un ami pour lui, un inconnu pour moi...
J'ai donc simplement envoyé une dépêche chez le comte Dillon, à Neuilly, près Paris, 6, boulevard d'Argenson.
Par moments, mon cœur me reproche tout de même d'avoir obéi à ma raison...
80.—Lundi 16 juillet.
L'état du cher blessé s'améliore. La blessure entre en voie de guérison. Il a pu prendre un peu de nourriture.
J'ai lu que Mme Boulanger s'était rendue auprès de lui avec ses deux filles.
J'ai lu aussi qu'une élégante dame blonde, qui suivait des yeux la rencontre dans une voiture arrêtée près de la grille du jardin, s'est évanouie au moment où le général est tombé...
81.—Mardi 17 juillet.
L'angoisse me reprend. Son état s'est aggravé. Des bulles d'air ont pénétré dans la plaie. Une congestion pulmonaire s'est déclarée.
82.—Mercredi 18 juillet.
Enfin, une lettre d'Elle!
«Mardi 17 juillet.
»Ma bonne Meunière,
»Vous avez dû,—d'après l'affection que vous nous portez,—passer quelques jours bien pénibles... Mais, grâce à Dieu, je vous griffonne ces mots pour vous dire que notre cher Général est en pleine voie de guérison. Ne vous tourmentez donc plus et donnez-nous bien vite de vos bonnes nouvelles. Vous savez à quel point nous nous intéressons à vous.
»Encore et bien toujours à vous!»
C'est donc Elle qui est à son chevet! Tant mieux, je puis leur écrire maintenant sans hésitation.
C'est justement la Sainte-Marguerite après-demain. Je vais envoyer, chez le comte Dillon, une jardinière pleine de marguerites.
83.—Vendredi 20 juillet.
Il y a amélioration sensible. Avant-hier, il a bien dormi, bien mangé et il a pu quitter le lit pour un fauteuil pendant une heure. Hier, le mieux a continué. La blessure s'est cicatrisée. Il ne reste plus que la congestion pulmonaire, qui ne semble pas offrir de danger.
84.—Samedi 21 juillet.
L'état devient tout à fait rassurant. Le Général a pu se tenir levé pendant quelques instants.
Demain aura lieu, dans le département de l'Ardèche, une élection qui prend une importance exceptionnelle, puisque le Général en attend le siège de député que sa démission lui a fait perdre. Le duel l'a malheureusement empêché de se rendre auprès de ses électeurs, mais on pense, cependant, qu'il passera à une grosse majorité.
85.—Dimanche 22 juillet.
Le Général est guéri. Il a pu se lever pendant des heures entières. Il rentrera peut-être aujourd'hui même chez lui, rue Dumont-d'Urville.
Comme j'ai remercié Dieu, ce matin!
86.—Lundi 23 juillet.
Le Général est rentré dans son hôtel de la rue Dumont-d'Urville.
L'élection de l'Ardèche est une défaite: il est mis en minorité par 43.000 voix contre 27.000.
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87.—Mercredi 8 août.
Le Général a repris la lutte électorale. Il s'est représenté dans le département du Nord, et, en outre, dans ceux de la Somme et de la Charente-Inférieure. Les trois élections doivent avoir lieu ensemble, de dimanche en huit.
Il accomplit en ce moment sa tournée de candidat dans la Charente-Inférieure. L'accueil que lui font les populations paraìt aussi chaleureux qu'auparavant. La semaine prochaine, il se rendra dans la Somme.
88.—Lundi 13 août.
Il a eu lieu, l'attentat que tant de gens souhaitent peut-être avec ferveur dans le tréfonds de leur âme,—l'attentat contre la vie du général Boulanger! Seulement, il a raté.
Hier après-midi, à Taillebourg, entre Saintes et Saint-Jean-d'Angély, dans la Charente-Inférieure, le landau du général débouchait sur la place de l'Église, au milieu des acclamations de la foule, quand un homme s'est élancé vers le général, déchargeant sur lui cinq coups de revolver. Deux paysans, qui se tenaient contre les roues, ont été blessés. Un cheval s'est abattu sous les coups de feu. Le général, admirable de sang-froid, s'est levé droit dans la voiture, faisant signe qu'il n'était pas atteint. Mais déjà la foule en fureur se ruait sur le meurtrier. Cinq brigades de gendarmerie ont eu la plus grande peine à arracher l'homme aux mains de ceux qui l'auraient lynché sur place. Les citoyens indignés ont alors dételé le landau et se sont mis à le traìner eux-mêmes.
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89.—Lundi 20 août.
C'est un succès complet, écrasant, sur toute la ligne. Comme il n'avait cessé de le prédire, il est élu au premier tour dans les trois départements: dans la Charente-Inférieure par 57.000 voix; dans la Somme par 76.000; dans le Nord par 142.000!
Les échecs du mois dernier sont effacés du même coup, sans qu'il en survive le moindre vestige. Son étoile apparaìt plus resplendissante que jamais.
90.—Vendredi 31 août.
Les journaux annoncent que le Général est parti pour un voyage de quelques semaines qui le conduira en Suède et Norvège et peut-être en Russie.
Je n'en crois pas un traìtre mot. Le voyage que le Général est en train d'entreprendre doit être celui-là même dont ils ont causé tous deux ici, et que le duel, ainsi que la triple élection, auront forcé de retarder jusqu'à ce moment.
Le Général a d'ailleurs joliment raison de fournir aux curieux une fausse piste. Tous les yeux vont maintenant se tourner vers la Norvège. Ils y perdront le Nord, les pauvres, tandis que lui, tranquillement, gagnera le Midi.
91.—Jeudi 20 septembre.
Rien de plus drôle que le bruit qui se mène autour du voyage du Général. Tous les journaux en parlent et chacun donne une version différente. Les journaux du parti persistent à affirmer que le général s'est rendu en Norvège et détaillent ses faits et gestes à Christiania. Mais les correspondants d'autres journaux leur télégraphient que jamais le Général n'est venu dans ces parages. D'autre part, on croit l'avoir aperçu en Allemagne, à Hambourg, à Dresde, à Gastein, dans un couvent de Bavière; on parle même d'une entrevue avec Bismarck. On le signale aussi en Suisse, à Lucerne, à Prangins où l'on suppose qu'il est allé voir le prince Napoléon. On l'a vu en Belgique, à Anvers et à Bruxelles. On l'a vu en Italie, à Venise. On l'a reconnu en Espagne. Enfin, il en est qui prétendent que le Général voyage en Bretagne, à Nantes, à Pornic et dans l'ìle Beber, chez le comte Dillon, tandis que d'autres assurent qu'il s'est tout bonnement et bourgeoisement retiré aux environs de Paris, à Ville-d'Avray, ou dans la vallée de Chevreuse.
Pour moi, une seule version est la bonne: celle d'Espagne. On a cru reconnaìtre le Général à Barcelone, à Madrid, à Grenade. Il doit être là, avec Elle, dans ce beau pays du soleil, loin des curieux, des interviewers et des politiciens.
92.—Lundi 8 octobre.
Le Général est rentré à Paris, venant de Baie, par un train si matinal qu'il a devancé la foule accourue un peu plus tard à la gare de l'Est dans l'espoir de l'acclamer. Je suppose que le capitaine G... a dû être chargé de ramener Mme Marguerite par un autre chemin.
Malheureux journaux, les voilà fixés! Plus moyen de faire de la copie avec le «Mystérieux voyage du général Boulanger».
93.—Dimanche 14 octobre.
Quelle joie! Une lettre de Mme Marguerite qui me donne l'espoir de les revoir bientôt!
«Samedi 13 octobre.
»Ma bonne Meunière,
»Je suis sûre que vous croyez que nous vous oublions. Cela serait très mal à vous—car, au contraire, constamment nous pensons et parlons de vous. Mais, depuis deux mois, nous n'avons pu vous le dire... Écrivez-nous, nous serions si heureux de vous savoir heureuse. Nous, nous le sommes toujours beaucoup, peut-être toujours de plus en plus. Vous vous en apercevrez bien quand nous irons vous voir, du 10 au 15 novembre, dès que le mariage de sa fille sera fait. Car vous devez savoir que M. Driant est au comble de ses vœux et épouse prochainement la fille cadette de qui vous savez.
»à bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous reverrons et nous vous retrouverons, je l'espère, tout à fait gaie et contente. En attendant, nous vous redisons que nous vous affectionnons bien.»
94.—Samedi 20 octobre.
Reçu un aimable petit mot de Mme Marguerite, me remerciant affectueusement de ce que je lui avais écrit en réponse à sa dernière lettre, mais ne faisant aucune allusion à leur prochaine venue, dont je me réjouissais tant. Le projet serait-il abandonné? C'est ce que je me suis hâtée de lui demander, tout anxieuse.
95.—Mardi 23 octobre.
Me voilà rassurée.
«Ma bonne Meunière,
»Il ne faut pas vous désoler. D'ici une quinzaine ou trois semaines, nous irons chez vous et pourrons être tout à la joie. En attendant, comptez toujours sur notre bonne affection.»
96.—Dimanche 28 octobre.
Hier, à Paris, grand banquet boulangiste dans une brasserie de l'avenue Lowendal. Le Général a prononcé un discours. à la sortie, la Ligue des Patriotes lui a fait une ovation endiablée.
Demain, mariage du capitaine Driant.
Il court en ce moment, dans les journaux du pays, des racontars étranges relativement à une alliance conclue entre le Général et les royalistes. Le Général se serait engagé à restaurer la monarchie moyennant un titre princier, la dignité de connétable et une honnête rente de deux millions. Ce pourquoi le Comte de Paris lui avancerait de l'argent, sorti surtout de la poche des banquiers israélites.
Je ne vois pas le Général jouant les Raton...
97.—Mardi 30 octobre.
Le mariage civil du capitaine Driant s'est fait hier, à quatre heures, à la Mairie de Passy, avec la plus grande simplicité.
Le mariage religieux a dû être célébré aujourd'hui.
98.—Mercredi 31 octobre.
Le mariage religieux du capitaine Driant et de Mlle Marcelle Boulanger, célébré hier, en l'église Saint-Pierre de Chaillot, a été un grand événement parisien.
Le général a revêtu, pour la circonstance, son grand uniforme avec toutes ses décorations. J'avoue que la lecture de ce détail m'a causé une véritable joie, car, ignorante comme je le suis, je m'imaginais qu'il n'avait plus le droit de se mettre en tenue...
L'église, remplie de plantes vives, regorgeait de monde, et du monde le plus élégant, le plus aristocratique, auquel les anciens «rouges», devenus partisans du général, ne semblent pas fâchés d'avoir été mêlés. M. Laguerre donnait le bras à Mme la duchesse d'Uzès. Le général du Barrail représentait officiellement le prince Victor. Dans la foule des noms nobles que citent les journaux mondains, je lis aussi celui de «Mme la vicomtesse de Bonnemain, dont la toilette en velours bleu de ciel, garnie de renard bleu, a fait sensation».
Mme Boulanger, la mère très âgée du général, assistait également au mariage.
à la sortie, et pendant tout le trajet de l'église à la rue Dumont-d'Urville, la foule a fait une ovation indescriptible à son cher général, qu'elle était enthousiasmée de revoir en uniforme.
Un lunch et une réception ont eu lieu chez le général. Des centaines de féliciteurs ont défilé devant lui. La maison débordait de fleurs envoyées de tous les coins de France.
Les nouveaux époux sont partis pour un voyage dont le but final est Tunis, lieu de garnison actuel du capitaine Driant.
99.—Mercredi 7 novembre.
Un billet de Mme Marguerite:
«Ma bonne Meunière,
»Nous pensons bien vous arriver vers le 15 ou le 20 de ce mois, à moins d'un cas extraordinaire que nous ne prévoyons pourtant pas. Mais, dans ce cas, nous serions chez vous alors vers le 10 décembre. Vous voyez, comptez sur nous pour dans dix jours ou dans un mois, et croyez à nos bonnes amitiés.»
Sera-ce pour ce mois-ci?
100.—Mercredi 14 novembre.
Une nouvelle lettre vient de m'arriver: ils seront là après-demain matin.
«Mardi.
»Ma bonne Meunière,
»Dans trois jours, nous serons auprès de vous. C'est vendredi 16 que nous allons vous arriver. Nous prendrons, jeudi 15, au soir, l'express de Clermont, partant et arrivant à la nuit. C'est préférable que de faire le grand tour par Limoges. Donc, nous serons à Clermont vendredi matin, entre 5 heures et demie et 6 heures. Je crois que c'est à cette heure-là que le train arrive. Peut-être est-ce plus tôt? Mais vous devez bien le savoir! Que votre cocher vienne au-devant de nous avec sa voiture et qu'il nous attende à la sortie des voyageurs, sur le quai, afin qu'il nous conduise à la voiture, autrement nous aurions de la peine à la trouver. Est-ce bien compris, ma bonne Meunière? Répondez, courrier par courrier, un mot à qui vous savez, afin qu'il l'ait jeudi matin, lui disant bien que vous nous attendez vendredi matin, vers 6 heures, à Royat, et que nous trouverons votre cocher et sa voiture pour nous y conduire.
»à bientôt donc, et comptez toujours sur nous.»
101.—Jeudi 15 novembre.
Dès l'aube, j'étais levée. J'avais ouvert leur appartement et allumé un bon feu, car les froids commencent à venir. Puis je suis descendue à Clermont pour faire mes diverses emplettes. Je suis revenue avec des fleurs en masse, les unes en pots, les autres en bouquets, que je me suis mise à disposer dans leur chambre. J'étais tout heureuse. Je me disais de temps à autre: «Tant d'heures encore, et ils vont être là!»
à la nuit tombée, j'ai entendu frapper à la porte. C'était une dépêche:
«Impossible partir. Lettre suit.»
Pauvre Meunière, une déception de plus!
102.—Vendredi 16 novembre.
La lettre annoncée confirme la dépêche, mais n'explique rien:
«Jeudi 15.
»Comme je vous l'ai télégraphié, ma pauvre Meunière, nous ne pouvons partir ce soir, et nous en sommes bien malheureux, soyez-en sûre. Nous espérons que cela ne sera qu'un petit retard et nous vous arriverons dans une quinzaine. Ne vous désolez pas trop de notre non-venue. Je vous promets que ce n'est qu'une chose remise.
»Croyez à notre bonne affection.»
Allons! puisque c'est pour dans quinze jours, reprenons-nous à espérer!
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103.—Lundi 3 décembre.
La quinzaine dont parlait Mme Marguerite dans sa dernière lettre est révolue, et point d'annonce de leur arrivée! Je ne sais rien de plus pénible que ces continuelles attentes, ces alternatives de joie, d'espérance, d'incertitude et de déception. J'ai écrit, les suppliant de me fixer au plus vite.
Les boulangistes ont offert au général un grand banquet à Nevers.
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104.—Mercredi 12 décembre.
Enfin, une lettre d'Elle:
«Ma bonne Meunière,
»Voici trois lettres que je vous écris sans réponse de vous... Pourquoi? Êtes-vous malade?... Nous nous en tourmentons. Répondez, je vous en prie, par retour du courrier.
»Bons souvenirs.»
Donc, pendant que j'attendais de jour en jour, sans plus y rien comprendre, trois lettres m'ont été écrites par Elle, et Elle n'a pas reçu celle que j'ai fini par lui envoyer!
Je crois bien que, maintenant, je comprends trop...
105.—Samedi 22 décembre.
Décidément, leur arrivée ne sera plus pour cette année. C'est ce que m'apprend la lettre recommandée que j'ai reçue d'Elle ce matin.
«Vendredi 21 décembre.
«Ma bonne Meunière.
»Il y a une fatalité, un sort jeté sur nous. Nous voilà encore forcés de retarder notre arrivée. Soyez persuadée que nous en souffrons. Mais il s'agit d'intérêts si graves dans ce moment pour nous, pour moi, que nous sommes forcés de remettre un plaisir pour gagner un bonheur... Si vous devinez, ne parlez pas de cela dans votre réponse et dites-nous si le vendredi 19 vous conviendrait. Cette fois, cela sera la dernière remise, et nous vous arriverons, je l'espère, bien heureux et bien gais.
»Priez pour moi... et comptez sur notre profonde affection.»
Bien sûr que je devine... C'est aux instances qu'ils ont intentées tous deux pour devenir libres et pouvoir s'épouser que fait allusion sa lettre. Comment ne prierai-je pas pour Elle, et cela de toutes les forces de mon âme, puisque, pour Lui, ce serait atteindre au but suprême de ses vœux?
106.—Lundi 31 décembre.
Que se passe-t-il? Le facteur m'a apporté un pli recommandé, qui contenait cette lettre d'Elle:
«Ma bonne Meunière,
»Voulez-vous m'aider à faire quelque chose pour qui vous savez? Oui, n'est-ce pas? Eh bien! sans un mot de plus, sans un mot de moins, écrivez de suite, par le retour du courrier, à peu près ceci:
«J'ai bien compris votre lettre, Madame, et je vais vous demander de ne pas arriver comme vous me l'indiquez, le 5 ou le 6. Ma maison ne sera prête à vous recevoir qu'à partir du 19, etc...»
»Ma bonne Meunière, comprenez-moi bien, il ne faut pas qu'on se doute que je vous dicte cela, mais cela serait, pour que vous savez, une grande imprudence, si nous n'agissons pas comme je vous le demande pour lui. Faites ce que je vous écris aussi un peu pour moi. Ce retard nous permettra de rester auprès de vous plus longtemps.
»Vous m'avez bien comprise. En grâce, faites ce que je vous demande. En plus, renvoyez votre réponse par retour du courrier et faites-la partir de Riom.
»Bons souvenirs.
»J'ajoute ce mot: Je compte sur vous pour qu'il ne se doute pas de ce que je vous écris. Pour lui, et encore une fois, c'est très important, faites ce que je vous demande, et croyez qu'il m'en coûte. C'est un vrai sacrifice, mais c'est pour lui.»
Je devine qu'il veut absolument venir ici dès la fin de cette semaine, et que, devant son désir impérieux, elle a dû s'incliner, en apparence, du moins, et feindre comme si elle m'avait écrit dans ce sens...
Puisque c'est pour Lui, mon devoir est tout tracé. Je n'ai pas à apprécier: je n'ai qu'à faire ce qu'elle me demande, car elle doit savoir mieux que moi...
Mais, tout de même, il y a quelque chose qui me met mal à l'aise: cette obligation de l'aider à Lui mentir,—à Lui, qui ne lui a jamais rien caché...
107.—Mardi 1er janvier 1889.
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Quelle différence encore, dans sa situation à Lui, entre cette nouvelle année et la précédente!
Il n'est plus le général à plume blanche qui, d'un moment à l'autre, pouvait redevenir Ministre de la Guerre. Il n'est plus soldat, hélas!...
Il est homme politique.
Mais là, comme toujours, il est vite devenu le premier, le plus en vue, celui sur lequel se fixent les yeux pleins d'espérance du peuple et aussi les regards terrifiés de ses adversaires...
Né pour être chef, il l'est devenu d'une nouvelle armée, autrement nombreuse que celle qu'il commandait ici, car elle comprend des millions de citoyens qui mettent leur confiance en lui.
Pourvu qu'il veuille, la victoire lui est acquise!
108.—Vendredi 4 janvier.
La lettre qu'Elle m'avait demandée n'a pas suffi:
«Mercredi soir.
»Ma bonne Meunière,
»Merci de votre lettre. Elle était parfaitement ce qu'il fallait et vous m'aviez très bien comprise... Mais elle n'a pas suffi! Car vous connaissez le maìtre: quand il a mis quelque chose dans sa tête, il le veut,—et, malgré votre lettre, il veut encore que nous partions samedi soir. Hélas! tout mon cœur le désirerait, mais toute ma raison s'y refuse, car, à l'heure actuelle, la chose serait très imprudente pour lui, et nous le regretterions plus tard. Il faut savoir l'aimer pour lui avant de l'aimer pour moi. Il faut donc que, dès que vous aurez reçu cette lettre, c'est-à-dire dès demain vendredi, vous envoyiez cette dépêche:
«Monsieur Auguste, 14, rue Lapérouse,
»Quoiqu'il m'en coûte, vous supplie de retarder au moins de huit jours.»
et vous signerez de votre prénom. Je m'arrangerai ensuite, mais, je vous en prie, qu'il ne se doute pas que c'est moi qui vous dicte cela. Je vous assure qu'en le faisant, je me sacrifie, mais il le faut.
»Je vous écrirai demain, dès votre dépêche reçue, ce que vous aurez ensuite à écrire, mais envoyez cette dépêche de suite et comme je vous l'indique. Merci de m'aider à travailler pour lui, cela m'est pénible, mais je ne veux pas que son amour pour moi l'emporte sur la raison... D'ici peu, nous pourrons nous rattraper, et je vous jure que je voudrais être au jour où nous pourrons, sans danger, vous arriver.
»Vous savez que je vous souhaite beaucoup de bonheur, et, pour commencer cette année, je vous embrasse de tout cœur.»
Cette lettre ne m'a été remise qu'à midi. Je suis aussitôt descendue à Clermont pour expédier la dépêche.
Je comprends maintenant pourquoi il serait si imprudent qu'Il s'absente actuellement de Paris. Il est candidat à Paris même, pour le siège que vient de laisser vacant la mort de M. Hude, et l'élection est fixée au 27 de ce mois.
109.—Samedi 5 janvier.
Elle est toujours encore dans l'angoisse!
«Vendredi 4.
»Ma bonne Meunière,
»Il est 4 heures et la dépêche que je vous ai demandé d'envoyer n'est pas encore arrivée. J'en suis tout ennuyée. J'espère qu'elle va arriver. Mais, dans le cas où vous n'auriez rien envoyé quand vous aurez reçu cette lettre, envoyez-en une de suite, comme je vous l'ai indiqué, à M. Auguste, 14, rue Lapérouse, et disant que vous nous demandez de retarder au moins de huit jours.
»Je vous écris à la vapeur, toute contrariée que votre dépêche ne soit pas encore arrivée. Ma lettre d'hier n'était pas recommandée, l'ayant mise trop tard à la poste. Celle-ci ne le sera pas non plus, pour la même raison. Faites bien ce que je vous demande, pour que nous ne vous arrivions pas, je vous en prie. C'est la nécessité, pour qui vous savez. Mais, dans le cas où il voudrait quand même partir, je vous enverrais, demain, une dépêche vous disant:
«Effet raté et prenez précautions.»
»Si vous recevez cette dépêche, c'est que nous partirions malgré tout demain soir—(quelle imprudence et quelle folie!)—et que nous serions dimanche matin, par l'express, à Clermont; que votre cocher nous attende, etc., etc... Dieu! que j'aimerais mieux faire ce voyage quelques jours plus tard! ce qui nous permettrait, d'abord, de rester plus longtemps.
»Ma bonne Meunière, pour lui que j'aime tant, arrangeons cela ainsi. Si une dépêche a été envoyée, ne le faites plus. Mais, dans le cas contraire, vite, vite, envoyez-en une de Royat, dès demain matin à la première heure.
»Mes bonnes amitiés.»
Je suis retournée au télégraphe de Clermont. On m'a affirmé que ma dépêche d'hier avait été dûment transmise. Elle doit donc l'avoir reçue peu après l'envoi de cette lettre.
Moi, qui me faisais une telle joie de leur prochaine arrivée, j'en arrive à former des vœux pour qu'elle soit retardée. Comment pourrait-Elle le rendre franchement heureux, puisqu'Elle ne viendrait qu'à contre-cœur.
110.—Dimanche 6 janvier.
Dieu merci! la chose est enfin arrangée:
«Samedi.
»Ma bonne Meunière,
»Votre dépêche est enfin arrivée hier soir, à 7 heures. Merci. Je vous écrirai demain. Aujourd'hui, je n'en ai pas le temps.
»Merci et amitiés.
»N'écrivez pas avant que vous n'ayez ma lettre, pour que vous sachiez ce qu'il faudra que vous écriviez.»
111.—Vendredi 11 janvier.
Aujourd'hui, seulement, m'est arrivée la lettre annoncée:
«Jeudi 10 janvier 1889.
»Vous devez vous demander pourquoi je ne vous ai pas envoyé plus tôt, ma bonne Meunière, la lettre annoncée, afin que vous puissiez écrire. C'est que je viens d'être un peu souffrante. Je vous assure que j'ai regretté vivement de n'être pas auprès de vous. Il me semble que, bien soignée par vous, j'aurais été si bien. Enfin, bientôt, quand nous aurons traversé cette élection, et une autre chose, nous vous arriverons gais et heureux. Pour le moment, il faut que vous écriviez à peu près ceci à qui vous savez:
»Que vous ne pensiez pas que nous pouvions venir si près du jour de l'an et que vous avez mis les ouvriers chez vous... Que vous en avez été désolée, car cela pouvait faire croire que vous ne nous étiez plus dévoués, quand c'était le contraire, mais que, justement, la seule chambre bonne n'avait plus ni plancher, ni plafond, etc..., mais que, maintenant, vous nous attendiez avec espoir et bonheur, etc., etc...»
»Dieu! Ce qu'il m'en a coûté de faire cela et de ne pas partir! Je vous le dirai mieux de vive voix, ma bonne Meunière. Mais, encore une fois, quitter Paris à l'heure présente était une grosse et terrible imprudence pour lui, et lui-même commence peut-être à le reconnaìtre, car, hier, il me disait:
«Enfin, cela vaut peut-être mieux que notre Meunière n'ait pas pu nous recevoir.»
»Vous m'avez aidée à participer au grand succès sur lequel nous comptons et sommes sûrs pour le 27... Mais ne parlez pas de tout cela dans votre réponse... Ne parlez absolument que des empêchements que vous aviez et de vos regrets.
»Encore merci et mes bonnes amitiés.
»Si vous voulez, dès que je saurai le résultat du 27, je vous le télégraphierai. Mais n'en dites rien dans votre lettre.»
Je devine, par les expressions qu'Elle me dicte, qu'il a éprouvé un moment de grosse contrariété en recevant les missives qu'Elle m'a fait écrire, et peut-être même qu'il a douté de moi... Et cette pensée m'est bien pénible.
Enfin, ce qui me console, c'est qu'ils ont pris le sage parti de ne venir qu'après le 27: seulement quelques semaines après, j'imagine. Car si vraiment Il était élu à Paris,—ce dont on ne paraìt pas aussi sûr qu'Elle l'est,—les conséquences de sa victoire seraient incalculables, et il lui faudrait tout d'abord s'occuper d'en tirer parti, sans perdre un instant...
Il faudra que je me mette maintenant à combiner ce qu'il convient de faire pour donner un air de vraisemblance à la fable des réparations qui auraient mis leur appartement sens dessus dessous...
112.—Lundi 21 janvier.
Une lettre recommandée d'Elle:
«Dimanche,
»Bravo! ma bonne Meunière, vous avez parfaitement compris, et votre lettre était très bien écrite. De tout cœur je vous en remercie et je me fais une fête de vous dire que bientôt, sans danger pour lui, nous allons vous arriver... Dieu! comme j'en suis heureuse, et vous allez l'être aussi, n'est-ce pas? Et vous le serez quand nous vous arriverons, j'en suis sûre. Je rêve de ce cher bonheur. Dans huit jours, la vie infernale qu'il mène dans ce moment sera terminée, et cette fois sans crainte. J'ai pu fixer avec lui irrévocablement notre départ au jeudi 31. Nous vous arriverons vendredi matin: cela sera le 1er février. Cela lui fera du bien de passer quatre à cinq jours dans notre chère chambrette. Nous le gâterons, nous le reposerons, nous le soignerons bien, et il reprendra sa bonne mine. Pour le moment, il a une toute petite figure un peu tirée. Mais son séjour auprès de vous le remettra complètement.
»Lundi 28, matin, je vous enverrai une dépêche vous parlant de santé. Vous comprendrez que selon que j'ajouterai: très bonne, bonne ou pas bonne, cela voudra dire que le succès du 27 est très bien, bien... ou qu'il aura échoué. Mais cette dernière hypothèse est impossible, car le succès est sûr.
»Écrivez-lui vite que vous nous attendez sûrement vendredi 1er au matin. Que votre cocher soit à la gare, etc... Comme je voudrais y être!! Encore merci, ma bonne Meunière. Je vous embrasse en attendant le 1er.»
Je ne sais ce que j'ai, mais la nouvelle de leur arrivée pour le 1er février, au lieu de me combler de joie, m'a rendue toute soucieuse. Il me semble que c'est trop tôt... Et puis, avec ces lettres interceptées en novembre et décembre, j'ai peur qu'il ne leur soit plus permis de rester ignorés chez moi. J'ai peur de l'espionnage, des démonstrations possibles sous leurs fenêtres, et surtout du bruit mené dans la presse, dans les feuilles antiboulangistes telles que ce nouveau journal, La Bataille. J'ai peur de la mauvaise impression que cette fugue en galante compagnie, au lendemain de la victoire, pourrait produire à Paris et dans toute la France...
Mais j'espère bien que les événements se chargeront tout seuls de modifier leur projet...
En attendant, je n'ai que le temps de faire remanier de fond en comble leur appartement.
113.—Vendredi 25 janvier.
Le peintre a achevé sa besogne. Il a couvert le plafond de leur chambre, auparavant tout nu, de dessins sur fond blanc, avec encadrement rose. Il a badigeonné en blanc la cimaise des murs, qui était couleur de bois. Il a changé aussi la couleur des boiseries de la salle à manger.
Le brave homme paraissait assez étonné de la lubie qui m'avait prise de faire transformer des peintures encore bien neuves, puisqu'elles ne remontaient même pas à un an et demi!
Maintenant, au tapissier!
114.—Samedi 26 janvier.
C'est demain le grand jour.
Peuple de Paris, quel sera ton vote? Qui choisiras-tu, de Jacques ou de Boulanger, de l'obscur conseiller municipal dont les antiboulangistes, vraiment pas heureux dans leur choix, ont fait le «candidat de la République», ou du glorieux général que tu fus jadis unanime à acclamer?
Qui des deux surnagera dans ce déluge d'affiches sous lequel les deux partis aux prises cherchent à s'étouffer?
Peuple de Paris, sur qui toute la France aura les yeux fixés demain, quelle sera ta décision souveraine?...
115.—Dimanche 27 janvier.
Durant toute la journée, je n'ai cessé un seul instant de songer à ce qui se passait à Paris. Il s'est mis à neiger. Le front collé contre la vitre, j'ai regardé tomber les flocons, et j'ai eu conscience qu'en ce même instant il neigeait des bulletins de vote là-bas.
116.—Lundi 28 janvier.
à la pointe du jour, on frappe. C'est une dépêche. C'est la dépêche qu'elle m'a promise.
«Clermont, Paris, 79511 20 28 12h. 30m.
»Santé absolument parfaite. Suis heureuse. à bientôt. Lettre suit.
»Marguerite.»
Il est élu, élu à une majorité qui doit être formidable.
Vite, je m'apprête et je cours à Clermont, pour me procurer des journaux. Il est élu par 244.000 voix contre 162.000 à M. Jacques!
C'est un triomphe qui dépasse tout ce que ses partisans les plus enthousiastes pouvaient rêver. J'en suis littéralement grise de joie.
117.—Mardi 29 janvier.
Les journaux de Paris sont venus, donnant les détails complets de la journée. J'ai appris avec étonnement et avec peine qu'il a tenu en mains le moyen de terminer la lutte d'un seul coup,—et qu'il ne l'a pas fait!
Tout le peuple de Paris était massé sur les boulevards, se bousculant vers le restaurant de la place de la Madeleine où l'on savait qu'Il était venu apprendre les résultats, et tout ce peuple n'attendait que le moment où Il sortirait pour le porter en triomphe.
Il Lui suffisait, à Lui, de mettre son uniforme afin d'être mieux reconnu, de se montrer et de se laisser aller dans les bras qui se tendaient vers Lui. Au même instant, un immense cortège se serait formé. La Ligue des Patriotes, dévouée corps et âme à sa cause, aurait pris la tête, et tout le peuple de Paris aurait suivi. Et cette foule enthousiasmée, à l'élan de laquelle aucune armée au monde aurait pu résister, serait entrée à l'Élysée sans coup férir, sans une goutte de sang versée! Lui, il aurait pu y coucher le soir même et y signer sa première proclamation annonçant au peuple français l'avènement du régime nouveau!
Et Il ne l'a pas voulu!
Des amis, paraìt-il, le pressaient, le suppliaient d'agir. Il n'a rien voulu entendre. Aussitôt le résultat du vote définitivement connu, il s'est échappé en voiture, se dérobant aux ovations.
Puisque, cette fois, on ne peut s'en prendre à ses amis, qui donc a eu assez d'action sur Lui pour l'empêcher de faire ce que son intérêt personnel lui criait de hâter et ce que la France entière aurait ratifié à une majorité écrasante?
Oui, qui donc?
118.—Mercredi 30 janvier.
J'ai reçu, sous pli recommandé, la lettre suivante:
«Mardi.
»Vous avez bien reçu ma dépêche, n'est-ce pas, ma bonne Meunière, et vous avez dû en être bien heureuse. C'est un beau succès, mais bien mérité!
»Enfin, c'est bien convenu et bien arrêté: nous partons après-demain soir, c'est-à-dire jeudi 31, par l'express de huit heures qui arrive, je crois, vers les cinq heures du matin à Clermont. Nous descendrons à Clermont. Que votre cocher soit à la sortie des voyageurs à nous attendre et pour nous conduire à sa voiture, que nous ne pourrions pas retrouver autrement. J'aurais voulu vous écrire plus longuement, mais j'ai peur du courrier et je veux que cette lettre parte sûrement aujourd'hui. Ne répondez pas, c'est plus prudent. Nous sommes sûrs que vous nous attendez et que tout sera bien fait. Je vous écrirai du reste encore demain.
»à vendredi et nos bonnes amitiés.»
Ne pas répondre!—J'ai eu des envies folles de lui écrire directement, à Lui, de lui dire: «Je vous en supplie, ne venez pas! Puisque vous n'avez pas voulu achever votre victoire d'un seul coup, tout au moins ne permettez pas à vos adversaires de la rendre stérile en se concertant, en se rassemblant pendant que vous serez au loin, dans les bras d'une femme!»
Mais, venant de moi, c'était inutile. Il ne m'aurait pas comprise...
119.—Jeudi 31 janvier.
La lettre qu'Elle m'a annoncée pour aujourd'hui n'est pas arrivée. Mais comme, d'autre part, il n'est venu aucune dépêche, aucun contre-ordre jusqu'à ce moment, je veux croire qu'ils sont en route. Je serai donc à la gare de Clermont demain matin. Le cocher—celui-là même qui nous a si bien servis pendant leur dernier séjour du mois de juin,—doit venir me prendre à quatre heures et demie.
Aujourd'hui, le tapissier a terminé son œuvre. L'appartement est maintenant méconnaissable. Les tentures pailletées d'or qui garnissaient leur chambre ont émigré à la salle à manger, et un papier à fleurs les a remplacées. Des rideaux du même dessin encadrent les fenêtres, les portes, le ciel de lit. Un lit et une armoire en pitchpin ont pris la place des anciens meubles en noyer. La chambre entière est devenue plus coquette et plus gaie.
J'étais déjà remontée pour me coucher. Mais le cœur ne m'en dit pas. J'aime mieux veiller dans leur chambre, en activant la flamme qui pétille dans la cheminée, et en songeant aux chers amoureux que la locomotive m'amène à travers la nuit...