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Le Journal de la Belle Meunière

CHAPITRE XV

Reading edition

Leur Fin

203.—Vendredi 1er mai.

à la tombée de la nuit, on vient m'avertir que quelqu'un désire me parler. Je descends à la salle commune et me trouve en présence d'un monsieur décoré, à favoris grisonnants.

«Madame Marie Quinton?» me demande-t-il en me regardant bien en face.

«C'est moi, Monsieur, pour vous servir.»

«Madame, je suis chargé de vous faire une communication toute personnelle.»

Je le conduis dans un petit salon et le prie de s'asseoir. Le voilà qui fouille dans la poche de son paletot. Je m'attendais à en voir sortir quelque papier à procès, tant ce monsieur avait l'air d'appartenir au monde du Palais. Mais il retire une petite boìte cachetée de rouge et me la remet en disant:

«Voici ce que j'ai été chargé de vous apporter de la part de Mme de B..., qui m'a confié cette mission, entre plusieurs autres, au moment de quitter elle-même Jersey... Je ne saurais rien vous dire de plus, ne connaissant, quant à moi, aucun autre détail. Et, sur ce, je vous demande la permission de rebrousser chemin en toute hâte, car j'ai encore une commission à Clermont, et il faut que je sois à Nevers par l'express de ce soir.»

Avant que j'eusse eu le temps de répondre, le monsieur, avec un grand salut, était parti.

J'ouvre la boìte, en coupant la ficelle qui l'enveloppe, cachetée aux armes des B... Un cri s'échappe de ma poitrine...

C'est la parure aux trois perles, dont Mme Marguerite me fait cadeau!

Parure exquise, que je lui ai vu mettre avec ses plus belles toilettes. L'une des perles forme agrafe, montée sur trois fleurs de lis en brillants que soutiennent quatre branches de laurier comprenant trente-deux diamants. Les deux autres forment boucles d'oreilles, entourées chacune d'un fer à cheval en brillants que surmonte une fleur de lis.

...Oh! Marguerite, comment pourrais-je vous exprimer ce que je ressens, moi que cette magnifique surprise eût autrefois enivrée de joie, et qu'elle pénètre de tristesse aujourd'hui!

204.—Mardi 5 mai.

On annonce que le général, après avoir passé par Londres pour y serrer la main à Henri Rochefort, est arrivé à Bruxelles avant-hier.

Je viens de leur écrire, à leur hôtel de la rue Montoyer.

205.—Samedi 16 mai.

J'en ai appris de bien drôles, aujourd'hui, sur la véritable surveillance de haute police dont j'ai été l'objet pendant plus de deux ans. Dès le début de 1889, on a organisé, à mon intention, un service spécial de filature. Deux femmes, habitant le pays, ont été chargées de ne pas me perdre de vue et de me suivre, comme mon ombre, dans toutes mes allées et venues. Pas une visite, pas une sortie dans Clermont ou dans Royat qui n'eût été soigneusement observée.

Cependant, quelque serrée que fut cette surveillance, j'avais réussi parfois à glisser entre les mailles. Mon voyage de Londres n'avait été signalé qu'après coup, alors que j'étais déjà de retour, ce qui avait même valu à plusieurs d'avoir la tête fortement lavée par le Ministère de l'Intérieur, qui supposait que je pouvais avoir été porteur d'instructions pour le scrutin de ballottage des élections générales.

La personne de qui j'ai obtenu ces renseignements et qui était merveilleusement placée pour les fournir, a ajouté:

«C'est ainsi qu'il existe en haut lieu, un gros dossier bourré de rapports vous concernant... Dossier tout à votre honneur, du reste, puisqu'il montre qu'il n'y a rien à relever dans votre conduite,—et pas seulement au point de vue politique: à tous les points de vue...»

L'aveu m'a fait plaisir. Mais, franchement, Monsieur Constans, le résultat auquel a abouti votre enquête peut-il valoir tout l'argent qu'elle a dû vous coûter?

206.—Mercredi 27 mai.

Les journaux font savoir que le général s'est installé, depuis quelques jours, dans son hôtel de la rue Montoyer. à les en croire, cette demeure serait tout simplement princière: porte cochère magistrale, escalier monumental, rampe en bois sculpté digne de figurer dans une exposition de chefs-d'œuvre, salons de réception nombreux et immenses, vérandas vitrées pouvant former des serres de plantes rares, vaste cour, jardin anglais, rien, en un mot, n'y manquerait! Dix chevaux piafferaient dans les écuries, cinq voitures rempliraient la remise, dont un superbe mail-coach avec lequel le général ferait sensation dans le grand monde high-life de Bruxelles.

C'est le Gaulois qui, le premier, a conté ces belles choses. Mon Dieu! qu'elles riment peu avec tout ce que j'ai vu et entendu à Saint-Brelade.

207.—Jeudi 4 juin.

Je suis tourmentée au dernier degré par l'angoisse où me plonge leur silence. Sans cesse, je m'attends à recevoir une lettre de Bruxelles, encadrée de noir...

N'y tenant plus, je leur ai écrit en les suppliant de me rassurer un peu. Ma lettre prête, je l'ai déchirée: elle trahissait trop mon inquiétude. J'en ai refait une autre, et, pour mieux masquer sa véritable raison d'être, j'ai envoyé là-bas de nos fruits confits d'Auvergne.

208.—Mardi 9 juin.

La lettre de Bruxelles est arrivée. L'enveloppe était blanche, mais j'ai eu un serrement de cœur tout de même, car l'adresse était de la main du général...

Grand Dieu! Ses forces auraient-elles déjà baissé au point qu'elle ne puisse plus écrire?... Mais non! Les pages contenues dans l'enveloppe sont encore de son écriture à Elle:

«Dimanche 7.

»Ma bonne Meunière,

»Je comprends vos tourments, et vraiment je suis désolée d'être restée si longtemps sans vous écrire. Mais ce n'est pas de ma faute. Entre ce voyage très fatigant, l'installation de l'hôtel à faire, je n'ai pas eu une minute à moi. Aujourd'hui, je vous écris de mon lit, où le docteur me retient depuis que nous sommes rue Montoyer, c'est-à-dire depuis quinze jours. Je tousse toujours beaucoup et je suis bien faible, mais le docteur me promet une prompte et complète et prochaine guérison. Nous avons eu un si mauvais temps, du reste, que tout le monde a été plus ou moins malade... Notre installation est très jolie, vous verrez cela plus tard. Je ne regrette pas du tout Saint-Brelade.

»Ma bonne Meunière, le hasard est extraordinaire. Juste pendant que je vous écris, on m'apporte un tas de gâteries. Vous êtes vraiment trop gentille. Je ne mange toujours pas beaucoup, mais je mangerai de votre envoi en pensant à vous. Le général qui, ici, a du monde toute la journée—c'est à peine si je le vois—m'a chargée de bien vous embrasser. Je le fais pour lui et pour moi de tout cœur.

»B. B.

»Écrivez au nom du général, 79, rue Montoyer.»

J'ai écrit sans tarder d'une heure.

Elles comptent...

209.—Mardi 7 juillet.

Se peut-il qu'Elle vive encore, Elle que j'ai quittée, il y a deux mois et demi, dans un état si voisin de l'agonie?

J'ai de nouveau écrit à Bruxelles. Qui me répondra?

210.—Samedi 11 juillet.

J'ai reçu la réponse de Bruxelles. Cette fois, lettre comme enveloppe sont entièrement de la main du général:

«Bruxelles, 79, rue Montoyer.

Jeudi 9 juillet.

»Ma bonne Meunière,

»C'est moi qui réponds aujourd'hui à votre lettre d'il y a un mois et à celle que nous recevons aujourd'hui. Mme de B..., en effet, quoique allant beaucoup mieux, est toujours alitée et ne pourrait pas écrire sans fatigue. Elle a été fortement éprouvée, mais les soins qui lui sont donnés par un médecin que j'ai fait venir de Paris promettent de prédire pour bientôt la convalescence. La toux a presque disparu, les transpirations également. Quand elle aura repris un peu d'appétit, les forces reviendront.

»Elle me charge de vous dire de sa part mille et mille choses affectueuses: nous pensons à vous et nous parlons souvent de vous.

»Écrivez-nous; donnez-nous de vos nouvelles. Vous êtes maintenant en pleine saison et il faut espérer que, le beau temps une fois arrivé, les baigneurs ne vous manqueront pas.

»Vous ne nous dites rien de la santé de votre mère et de votre sœur; nous espérons donc qu'elles vont bien.

»Au revoir, ma bonne Meunière. Tous les deux, nous vous envoyons nos souvenirs les plus affectueux.

»Gral B...»

Elle n'a plus eu la force d'écrire! Plus de doute, c'est la fin.

Je leur ai répondu de suite, mais en gardant le silence sur la santé des miens. Qu'irai-je leur raconter à quel point ma pauvre vieille mère est de nouveau souffrante! Qu'irai-je faire retentir mes propres alarmes là où une douleur si immense se prépare...

Si du moins, avant de s'éteindre, Elle pouvait encore respirer le parfum des rouges œillets et des blanches marguerites que je lui fais envoyer de Nice, pour son jour de fête du 20 de ce mois!

213.—Mercredi 15 juillet.

Maman est plus mal aujourd'hui.

J'ai reçu avis de Nice que tout avait été fait selon mes ordres et que les fleurs commandées arriveraient à destination pour le 19.

214.—Jeudi 16 juillet.

Elle est morte!

à sept heures du soir est venue cette dépêche:

Royat, Bruxelles 2316-6-16-5h. 35 s.

Quinton, Hôtel Marronniers, Royat.

Marguerite morte.

On ne s'aguerrit pas contre le malheur. De jour en jour, je m'attendais à la fatale nouvelle. Quand je l'ai reçue, le coup a été aussi terrible que si elle était morte en pleine santé.

J'aurais voulu partir de suite. Tout m'en empêche. Ma maison est pleine de monde comme jamais. S'il n'y avait que cela! Mais, là-haut, ma mère se débat dans la fièvre; ma sœur aussi s'est alitée de fatigue, et il n'y a que moi pour les soigner.

J'ai envoyé cette dépêche:

Général Boulanger, 79, rue Montoyer,

Bruxelles.

Quelle affreuse et désespérante nouvelle! Suis avec vous dans votre douleur. Souffre mortellement de ne pouvoir être près de vous.

Marie.

Demain, je veux lui écrire.

Aujourd'hui, qu'on me laisse pleurer...

215.—Vendredi 17 juillet.

Je lui ai écrit, je lui ai parlé d'Elle, je l'ai supplié de trouver la force de vivre.

Car, depuis la dépêche d'hier, je redoutais d'un moment à l'autre une nouvelle encore plus terrible...

J'ai ouvert les journaux de ce matin en tremblant. Dieu soit loué. Il ne s'est pas tué dès qu'elle fut morte!

216.—Samedi 18 juillet.

Les journaux donnent des détails sur la mort de Mme Marguerite.

Le général n'aurait eu les yeux ouverts sur la gravité de son état que dans le courant de mai. Il s'est

[Voir la texte de la lettre]

une lettre écrite à main
une lettre écrite à main
une lettre écrite à main
une lettre écrite à main
une lettre écrite à main
une lettre écrite à main

adressé aux spécialistes les plus renommés pour le traitement de la tuberculose. On a essayé de la créosote, puis, depuis le début de ce mois, d'un remède nouveau, le gaïacol, administré en injections sous la peau. En dernier lieu, le général faisait ces injections lui-même.

Il y aurait eu un soulagement, un sentiment de mieux dans les premiers jours de la semaine, et le général se serait repris à espérer. Mais, le mercredi, la malade a été saisie d'une sorte de vertige. On a appelé le médecin. En descendant, il a pris le général à part et lui a dit: «Préparez-vous, c'est fini.»

Le général n'a plus quitté le chevet de la mourante. Il est resté douze heures près d'elle, couvrant de baisers ces mains qui se glaçaient. Elle ne toussait plus. Elle s'assoupissait par instants, puis, soudain, s'éveillait. Ses yeux se tournaient alors vers lui, le fixant longuement, tandis que ses lèvres remuaient et voulaient parler. Mais elle n'eut la force de prononcer que deux paroles,—les dernières:

«à bientôt...»

La nuit tombait. La mourante entra en agonie. Sa poitrine se soulevait en un râle effrayant. L'écume lui montait aux lèvres.

Vers le milieu de la nuit, un peu de calme survint. Puis elle souleva légèrement la tête et entr'ouvrit la bouche, comme pour happer l'air. En même temps, ses yeux tournèrent...

Lui se jeta vers elle, l'appelant par son nom d'une voix désespérée. Mais déjà sa tête était retombée sur l'oreiller. Elle était morte.

...C'est demain, à deux heures, qu'auront lieu, à Bruxelles, le service et l'enterrement de Mme Marguerite, décédée le 16 juillet 1891, dans la trente-sixième année de son âge.

J'ai fait dire, ce matin, une messe basse pour le repos de son âme. Pendant que le prêtre officiait pour Elle, moi, je priais pour Lui...

217.—Dimanche 19 juillet.

...Pauvres fleurs de la Sainte-Marguerite, qui deviez lui parvenir la veille de sa fête, et qui arrivez à Bruxelles aujourd'hui, jour de son enterrement!

218.—Lundi 20 juillet.

Les obsèques, par un navrant contraste, ont eu lieu à travers une ville en pleine liesse populaire, car c'était hier la fête nationale des Belges et la grande kermesse de Bruxelles.

Le général avait fait lui-même la toilette funèbre de la défunte. Il l'avait enveloppée d'une longue robe blanche, puis il l'avait couchée dans son cercueil avec un bouquet d'œillets et de marguerites sur la poitrine. Avant qu'on refermât le couvercle, il avait coupé une mèche des cheveux blonds de la morte et lui avait donné un dernier baiser.

[Voir la texte de la lettre]

une lettre écrite à main
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une lettre écrite à main
une lettre écrite à main
une lettre écrite à main
une lettre écrite à main

Après la levée du corps à la maison mortuaire, le cortège s'est rendu à l'église Saint-Jacques-sur-Caudenberg, en traversant le boulevard du Régent, la place du Trône, la place des Palais, la place Royale, tout remplis de trophées, de mâts et de drapeaux.

Derrière le corbillard marchait le général, en habit, la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur sur la poitrine, très droit, le front levé, mais le visage affreusement pâle et parfois convulsé par des contractions. Cinq députés boulangistes le suivaient: Castelin, Déroulède, Dumonteil, Millevoye, de Susini, et avec eux quelques fidèles du parti comme Théodore Cahu, quelques amis personnels, enfin quelques dames en grand deuil, parmi lesquelles Mme Séverine. Sur tout le parcours du cortège, le peuple, en habits de dimanche, s'écrasait.

Place Royale, devant la façade de l'église, et jusqu'au haut des marches, sous les colonnes du péristyle, il s'est produit une indigne bousculade, à l'entrée comme à la sortie.

L'absoute donnée, on est monté dans les voitures de deuil qui se sont rendues, au pas d'abord, puis au grand trot, à travers les faubourgs du Sud-Est, au cimetière d'Ixelles.

Au moment où le corps a été enfermé dans le caveau, le général n'a plus été maìtre de sa douleur. Il a été pris d'une défaillance. On a dû le soutenir.

Ce n'est encore qu'un caveau provisoire où le cercueil a été déposé, en attendant que le général lui fasse ériger une tombe définitive.

Cette dernière information m'a diminué un peu l'angoisse qui me broie le cœur, car elle me donne la certitude qu'il ne se détruira pas avant que la tombe ne soit achevée.

219.—Samedi 25 juillet.

Par le courrier du soir m'est venu un mot de lui, tracé sur sa carte:

LE GÉNÉRAL BOULANGER

a été très sensible à votre dépêche et à votre lettre; il vous en remercie bien vivement et va vous écrire.

Bruxelles, le 23 juillet 91.

Demain matin, je ferai partir le bouquet de marguerites, imité en fines perles de verre, que j'envoie au Général pour la tombe d'Ixelles.

220.—Mercredi 29 juillet.

Le testament de Mme Marguerite est connu. Il a été rédigé à Paris, le mercredi 29 janvier 1890. Il partage sa fortune entre trois dames, trois amies. Du Général, il ne fait aucune mention!

L'une de ces dames reçoit toute la garde-robe et tous les bijoux. Mais c'est tout ce qui reste encore d'Elle, à celui qu'elle a quitté!

221.—Lundi 3 août.

Le Général m'a écrit:

«Bruxelles, 79, rue Montoyer.

»Samedi 1er août.

»C'est bien vrai, ma pauvre bonne Meunière, elle n'est plus, cette créature adorable qui m'a donné les seules années de bonheur que j'ai eues dans ma vie. Elle est partie, me laissant seul, tout seul, et au moment même où l'amélioration produite par un traitement nouveau de Paris me faisait croire qu'elle était sauvée.

»Heureusement, la chère créature tant aimée ne s'est pas sentie mourir. Elle s'est éteinte sans aucune souffrance, faisant encore des projets la veille de sa mort. Je dis heureusement; car elle eût été trop attristée si elle avait compris que nous allions être séparés; pas pour longtemps, je l'espère.

»Sa famille voulait avoir son corps. J'ai refusé, et je le garde, je le garderai envers et contre tous.—Ma seule consolation est d'aller toutes les après-midi au cimetière la voir et causer avec elle. J'ai placé moi-même, sur son cercueil, le charmant bouquet de petites marguerites que vous et votre sœur lui avez envoyé. Merci en son nom.

»Je lui fais, en ce moment, construire un caveau où elle reposera en paix au milieu des fleurs qu'elle aimait tant, et où elle m'attendra... Car, vous qui l'avez connue, vous devez comprendre, n'est-ce pas, qu'on ne peut survivre à la perte de cet ange de beauté, de grâce, de douceur et de bonté. Je sais que je ne m'appartiens pas, que j'appartiens à mon pays. Aussi, j'irai jusqu'au bout de mes forces; mais après, si je pars, personne n'aura rien à me reprocher. D'ailleurs, je ne vis plus que matériellement; je suis un corps sans âme.

»Écrivez-moi de temps en temps, ma bonne Meunière. Parlez-moi d'Elle, cela me fera du bien. Et pensez souvent à moi, qui ai été le plus heureux des hommes, et qui en suis aujourd'hui le plus malheureux.

»J'espère que vous allez bien, ainsi que votre mère et votre sœur, et, pour moi et pour ma pauvre petite morte tant aimée, je vous embrasse du plus profond de mon cœur.

»Gral Boulanger.

»Écrivez-moi toujours à la même adresse.

222.—Samedi 8 août.

Avant-hier, le cercueil de Mme Marguerite a été transporté du caveau provisoire dans le caveau définitif, que le Général a fait creuser en un endroit du cimetière qu'il a lui-même choisi.

Le caveau seul est achevé. Le reste de la tombe est en construction.

Tant mieux! Encore un délai.

223.—Mardi 18 août.

Les journaux reparlent du Général. Le prince Napoléon aurait songé à lui, comme témoin dans le mariage de sa fille avec le frère du roi d'Italie. Le Général désapprouve les manifestations excessives auxquelles les plus violents de son parti viennent de se livrer à propos de l'ordre donné à notre escadre de se rendre de Cronstadt à Portsmouth, et à propos de la représentation de Lohengrin à l'Opéra.

Tout cela indiquerait-il que le parti de vivre reprend le dessus en lui?

Je lui écris pour la seconde fois depuis sa lettre. Ma résolution est bien prise maintenant. J'irai auprès de Lui, pour lui parler un peu d'Elle, dès les premiers jours d'octobre.

224.—Jeudi 17 septembre.

Je lui écris pour la troisième fois.

225.—Samedi 26 septembre.

Je suis horriblement angoissée. J'ai eu un cauchemar affreux, cette nuit. J'ai vu venir vers moi, parmi les tombes d'un cimetière, le Général et Mme Marguerite qui se tenaient étroitement embrassés.

226.—Mercredi 30 septembre.

Il s'est tué.

227.—Mercredi 7 octobre.

Depuis trois jours, depuis que je commence à me relever lentement de la prostration où cet épouvantable malheur m'a jetée, j'ai essayé en vain de tracer une seule ligne. Chaque fois, le désespoir, me débordant du cœur, m'a paralysée.

C'est le 30 septembre, à 11 heures ½ du matin, près de la tombe de Mme Marguerite, que le général s'est tué d'un coup de * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

C'est en vain! Je ne suis pas encore assez forte aujourd'hui.

228.—Samedi 10 octobre.

Depuis que son Amie l'avait quitté, le général ne vivait plus que dans la pensée de la rejoindre. Il se faisait conduire au cimetière tous les jours, à 4 heures, y portait des fleurs et restait longuement en méditation devant le tombeau. Il habitait sa chambre, il couchait dans le lit où elle était morte, et la nuit, pendant les rares instants de sommeil qu'il parvenait à trouver, il lui parlait et il entendait en rêve sa voix qui l'appelait.

Quand la tombe fut complètement achevée, il s'est mis à trier ses papiers, dont il a jeté au feu, tous les jours, une grande quantité. Il a réglé les comptes de tous les fournisseurs, quelques jours avant la fin du mois. Le 29 septembre, il a écrit son testament politique, contenant ces lignes:

«Je me tuerai demain, non pas que je désespère de l'avenir du parti auquel j'ai donné mon nom, mais parce que je ne puis supporter l'affreux malheur qui m'a frappé il y a deux mois et demi. Depuis deux mois et demi, j'ai lutté. J'ai essayé de prendre le dessus. Je n'ai pu y parvenir.

»Je suis convaincu que mes partisans si dévoués, si nombreux, ne m'en voudront pas de disparaìtre en raison d'une douleur telle que tout travail m'est devenu impossible...

»En quittant la vie, je n'ai qu'un regret: ne pas mourir sur le champ de bataille, en soldat, pour mon pays...»

Il a écrit en même temps son testament privé, léguant tout son avoir à sa cousine, Mlle Mathilde Griffith, donnant son cheval Tunis à un ami, M. Barbier, et exprimant la volonté formelle d'être enterré dans le caveau qu'il avait fait construire pour Marguerite.

Sur l'un et sur l'autre testaments, il a ajouté:

Ceci est écrit en entier de ma main, à Bruxelles, 79, rue Montoyer, le 29 septembre 1891, veille de ma mort.

Après quoi, il a signé.

Il a rédigé ensuite une lettre destinée à sa vieille mère, où il lui expliquait tendrement qu'il partait pour un long voyage. La malheureuse femme ayant l'entendement affaibli par la grande vieillesse, cette lettre devait servir à lui cacher que son fils était mort.

Il a libellé de sa propre main des dépêches annonçant sa mort à diverses personnes, une, entre autres, pour la générale, sa femme, qu'il a adressée ainsi:

«Madame Veuve Boulanger,

Rue de Satory, Versailles.»

Ces dépêches, il les a placées dans une grande enveloppe, sur laquelle il a écrit:

Télégrammes à expédier immédiatement après ma mort.

à 4 heures, il est allé déposer les testaments chez son notaire. Cela fait, il a accompli son pèlerinage quotidien à la tombe d'Ixelles. Après l'avoir longtemps contemplée, il est entré chez le conservateur du cimetière, M. Marchal, lui a serré la main et lui a recommandé d'une voix émue les frêles arbrisseaux qu'il avait fait planter autour de la tombe, afin qu'ils l'abritent de leur ombrage plus tard.

Le soir, à dìner, il s'est montré d'une bonne humeur inaccoutumée. Il a causé gaìment avec un ami qui se trouvait depuis quelques jours son hôte, M. Dutens. En se levant, il a embrassé sa vieille maman avec une tendresse particulière.

Vers 10 heures du matin, le mercredi 30 septembre, il a fait atteler son coupé et il est sorti sans en avertir personne. Mais son absence a été presque aussitôt remarquée par M. Dutens, qui ne le perdait plus de vue depuis qu'il l'avait surpris dans son bureau, quelques jours auparavant, tenant un revolver à la main.

Saisi d'un pressentiment, M. Dutens est sauté en fiacre et s'est fait conduire au cimetière. Le général s'y trouvait, en effet, devant le caveau. En voyant la mine inquiète de son ami, il a eu un sourire. Il lui a pris le bras et s'est mis à se promener avec lui à travers les tombes, tout en le rassurant d'un ton enjoué. Quand il l'eut suffisamment tranquillisé, il l'a invité à aller renvoyer son fiacre, devenu inutile puisque le coupé était là pour les ramener tous deux. Il était 11 heures ½. Le général a fait le tour du tombeau et s'est assis du côté droit, sur le rebord du soubassement, le dos appuyé contre la pierre tombale, les jambes étendues vers le lilas planté tout auprès. Il a posé son chapeau à terre, a sorti un revolver de sa poche, l'a appliqué contre la tempe droite et a fait feu.

La balle a troué le cerveau de part en part, puis elle est allée se perdre par delà le mur du cimetière. On est accouru au bruit de la détonation, mais déjà le général expirait. Son corps n'avait pas bougé, sa tête pendait sur la poitrine, un fort jet de sang s'échappait de chaque tempe.

Le revolver était resté dans sa main crispée, on l'a retiré. Le corps tout ensanglanté, étendu dans le coupé, a été ramené par M. Dutens à l'hôtel de la rue Montoyer. En le déshabillant, on a trouvé sur le cœur, complètement détrempée de sang, la boucle de cheveux que le général avait coupée à son Amie morte. La grande photographie de Mme Marguerite, semblable à celle qu'elle m'a donnée, occupait, sous la chemise, toute la largeur de la poitrine. Le sang desséché la collait si fort contre la peau qu'on ne put l'enlever sans la déchirer par places.

On a revêtu le corps d'un habit de soirée avec la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur. On a laissé au doigt la bague en fer à repasser. On a joint les deux mains sur la poitrine et l'on a placé un crucifix entre deux candélabres, près du lit mortuaire.

La nouvelle du suicide s'était rapidement répandue en ville. à trois heures de l'après-midi, on la criait dans les rues de Paris, et elle courait dans toutes les bouches à la brillante garden-party que M. et Mme Carnot offraient à l'Élysée. Sur les six heures, je recevais la désespérante dépêche qui me l'apprenait et qui m'étendait à terre comme un coup de massue.

Le 1er octobre, à 9 heures du soir, on a mis en bière le corps du général, après avoir replacé sur sa poitrine la photographie et la boucle de cheveux, et après avoir mis à ses pieds des œillets rouges. Le cercueil portait une croix en palissandre et une plaque de cuivre sur laquelle on avait gravé: «Général Boulanger.»

Les funérailles ont eu lieu le 3 octobre. Le cardinal-archevêque de Malines ayant refusé l'assistance de l'Église, le cortège s'est rendu, à 4 heures, directement de la maison au cimetière. Le cercueil était recouvert d'un grand drapeau tricolore. Le corbillard disparaissait sous l'amoncellement des couronnes. Derrière lui, étaient portés, sur des coussins, tous les insignes et toutes les décorations du général défunt.

Henri Rochefort, Paul Déroulède, une vingtaine de députés, plus de deux cents délégués venus de France, marchaient ensuite. Une moitié de Bruxelles accompagnait le cortège, et l'autre le regardait passer. à l'entrée du cimetière, il y a eu une bousculade si épouvantable que de nombreuses personnes ont été blessées. Il n'y a pas eu de discours. Déroulède a jeté sur le cercueil du proscrit un peu de terre de France. Puis, le caveau des deux amants a été fermé.

229.—Vendredi 1er janvier 1892.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Depuis des mois, ils ne sont plus.

Leurs dépouilles charnelles se désagrègent dans un même sépulcre, jusqu'au jour où, s'échappant de leurs cercueils tombés en poussière, leurs cendres se confondront.

Mais leurs âmes vivent, et, en dépit des préjugés sociaux, en dépit même de la sévérité qu'a pu montrer un prince de l'Église, elles doivent avoir trouvé, dans l'au-delà, une pitié sans bornes qui leur a tout pardonné, parce qu'elles ont immensément aimé.

Et, tant qu'il y aura des hommes sur la terre, c'est-à-dire de pauvres êtres destinés à aimer, à souffrir et à mourir, leur souvenir et leur nom survivront, enlacés...

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