CHAPITRE VI
Reading edition
Troisième Séjour
68.—Mercredi 13 juin.
midi
Ils viennent! Voici le petit mot de Lui que j'ai reçu ce matin:
«Nous partons ce soir. Ainsi, c'est bien entendu, nous trouverons votre voiture à Durtol demain mercredi, à midi 40.
Ȉ demain donc. Et mille bons souvenirs de nous deux.
»G...
»Mardi.»
La voiture est partie pour Durtol, il y a une bonne heure. J'ai donné au cocher le signalement des deux personnes qu'il devait prendre à la gare, et je lui ai fait les recommandations les plus minutieuses. Il doit, d'abord, les conduire droit à la voiture, puis, seulement, s'occuper d'y charger les bagages.
Ici, tout est prêt. La chambre est emplie des fleurs qu'ils aiment, de marguerites et de roses, et d'œillets rouges comme le sang. Bien que l'air soit très tiède dehors, un tout petit feu pétille dans l'âtre. Le soleil entre à pleins flots par les fenêtres donnant sur la Tiretaine...
onze heures du soir
à deux heures et demie, j'étais dans leur salle à manger, quand j'ai entendu la voiture revenir.
Le cœur me battait qu'elle ne fût vide... Mais non, j'aperçois une malle près du cocher! Je cours vers l'escalier, dans lequel j'entends monter un pas léger, et je La reçois dans mes bras au moment où Elle atteint le palier. Il suit à deux pas d'intervalle.
Tous deux m'embrassent comme une vieille amie que l'on n'a plus revue depuis des années.
Je m'échappe pour m'occuper de leurs bagages. Mais, quand je reviens auprès d'Eux, Ils m'embrassent de nouveau, en disant: «Chère bonne Meunière, quel bonheur, n'est-ce pas, de se retrouver?»
Vite, vite, je les fais passer dans la salle à manger. Un bon déjeuner est servi, qu'ils dévorent du meilleur appétit du monde. Tout en mangeant les bouchées doubles, Il s'adresse à moi:
«Ma pauvre Meunière, hein! que d'événements depuis que nous vous avons quittée?... Mais nous nous sommes juré de ne pas parler de tout cela pendant les quelques jours que nous passerons ici... Nous comptons rester jusqu'à lundi... D'ici là, pas un mot d'affaires sérieuses, ni surtout de politique. N'est-ce pas, Marguerite?... D'ailleurs, nous n'enverrons presque pas de lettres et nous n'en recevrons pas davantage, sauf peut-être des nouvelles de l'élection de mon ami Déroulède, qui va avoir lieu dans la Charente, dimanche... Les lettres ou dépêches qui nous arriveront seront adressées à votre nom... Il faudra que vous nous rendiez le service de porter vous-même nos lettres et nos dépêches, soit à la poste de Royat, soit à celle de Clermont... Nous allons vous remettre une dépêche tantôt... J'espère bien qu'on nous laissera tranquilles, car, plus que jamais, j'ai besoin de me détendre... Si vous saviez la vie que je mène à Paris...»
«Georges, a-t-Elle interrompu, je vous défends de vous en souvenir!»
«C'est vrai, a-t-il repris en souriant, sans quoi nous retomberions de suite dans la politique... Si jamais cela nous arrivait, je vous charge, Belle Meunière, de nous couper la parole net... Combien ce trajet par Limoges est interminable!... Nous allons nous reposer tout de suite, et nous serions bien heureux que vous nous apportiez notre dìner ce soir, après neuf heures... Savez-vous ce qui nous ferait plaisir? Un bon ragoût aux pommes de terre! C'est encore ce que nous aimons le mieux!»
Pendant qu'il parlait, je les regardais. Lui avait le visage plus blanc, moins hâlé, plus citadin, en un mot, qu'à l'époque où il était général. Elle était plus jolie que jamais dans sa toilette de voyage couleur gris-perle, très simple, mais, comme toujours, d'une élégance exquise. Elle en dépense de l'argent en toilettes! à chaque voyage, je ne reconnais plus rien de ce que j'avais vu au voyage précédent.
Ils se sont bientôt levés de table. Cinq minutes après être rentrés dans leur chambre, ils m'ont remis une dépêche à expédier, que j'ai portée aussitôt à la poste de Royat. Elle était ainsi conçue:
«Auguste, 14, rue Lapérouse,
»Enfant se porte bien.
»Parage.»
Aussitôt revenue de ma course, j'ai songé qu'il fallait que je porte mes deux pensionnaires sur mon livre des voyageurs. Car nous voici en pleine saison, et il s'agit d'être en règle avec les autorités. J'ai donc inscrit séance tenante: «M. et Mme Parage, rentiers, venant de Paris.»
Le soir, je leur ai porté leur dìner, avec le ragoût demandé, qu'ils ont trouvé excellent.
Après quoi, je leur ai souhaité le bonsoir.
C'est égal! Je me sens bien heureuse de les savoir là, tout près de moi, dans une paix profonde, où rien ne trouble ces deux cœurs qui battent à l'unisson...
69.—Jeudi 14 juin.
Ce matin, à huit heures, j'étais à peine levée quand on est venue me prévenir qu'un agent de police en uniforme me demandait.
Je descends. Cet homme me réclame, de la part de M. le Commissaire spécial de police, mon livre des voyageurs. Je le lui remets aussitôt et il s'en va.
Bien que cette formalité se répète assez souvent au cours de la saison, j'étais sur le qui-vive. Je redoutais autre chose.
En effet, à onze heures du matin, on m'annonce que l'agent est revenu et qu'il m'attend dans la salle commune. Je me hâte de m'y rendre. Il me dit que M. le Commissaire de police me demande de passer à son bureau pour une communication importante qu'il a à me faire. Je réponds que je m'empresserai d'y aller de suite après déjeuner. Mais cet homme insiste, m'invitant à l'accompagner de ce pas, attendu que M. le Commissaire a à me parler d'urgence. Que faire? Le temps de jeter une mantille sur les épaules et je sors avec l'agent, qui a presque l'air de me conduire au poste. Nous descendons vers le parc de l'Établissement thermal, suivis par quelques regards curieux. Je me sentais tout à la fois contrariée de devoir m'absenter de la maison, à une heure où Ils pouvaient me sonner d'un moment à l'autre, et vaguement inquiète de ce qui allait se passer.
Nous voici au Commissariat de police. En me voyant entrer, M. le Commissaire se lève avec empressement et m'avance un siège le plus aimablement du monde.
«Merci, Monsieur le Commissaire, lui dis-je, je n'en ferai rien... C'est l'heure du déjeuner, et je vous serais très reconnaissante de me retenir aussi peu que possible,—à moins, toutefois, que vous ne croyiez devoir me garder tout à fait, ce que l'on aurait presque pu supposer en voyant la manière dont votre agent m'a escortée jusque chez vous...»
«Oh! le monstre! a-t-il répondu, je vais le réprimander d'importance... Il lui suffisait de vous transmettre l'invitation que je vous ai faite de bien vouloir venir... Je vous prie instamment de ne pas me garder rancune de cet excès de zèle.»
«Je vous prie, à mon tour, Monsieur le Commissaire, de ne pas gronder cet homme... Je crois que vous devez avoir besoin d'agents zélés, et même parfois zélés à l'excès...»
«à condition, Madame, que ces excès de zèle ne puissent donner aucun sujet de plainte à des personnes méritant, comme vous, toute ma confiance et toute ma sympathie... Car, enfin, votre profession fait de vous une aide précieuse à laquelle il m'est indispensable de recourir dans l'accomplissement de la tâche qui m'est confiée... Aussi ai-je l'espoir que vous voudrez bien me faciliter cette tâche en toute circonstance par la bonne volonté que vous mettez à me renseigner, aussi complètement que possible, sur les points dont j'aurai à m'informer près de vous...»
«Monsieur le Commissaire, soyez assuré de mon concours le plus dévoué.»
«Et vous, Madame, de toute ma reconnaissance... En feuilletant votre livre, j'ai été péniblement surpris de constater que vous aviez reçu, ce mois, moins de monde qu'à l'ordinaire, alors que les autres hôtels se félicitent plutôt d'un accroissement dans l'affluence des voyageurs...»
«C'est vrai, Monsieur le Commissaire. Je n'arrive pas à m'expliquer à quoi cela peut être dû.»
«Il ne faut pas vous en inquiéter. Je suis sûr que c'est un accident passager qui ne persistera pas... En somme, vous n'avez eu, depuis le 1er juin, que quatre pensionnaires: deux venus le 5, si je ne me trompe, et repartis le 12, et deux autres venus hier?»
«C'est cela même, Monsieur le Commissaire.»
«Voulez-vous être assez aimable pour me donner tous les renseignements dont vous disposez sur les pensionnaires qui sont partis le 12?»
Je respirais! C'était donc à cause de ceux-là, et non de mes chers arrivants d'hier, que j'étais convoquée! Je me suis empressée de dire tout ce que je savais. Il m'écoutait avec la plus grande attention, me posait diverses questions pour préciser le signalement de ces deux personnes, et prenait quelques notes.
Quand j'eus tout dit, il s'est levé en me remerciant de la façon la plus gracieuse. Toute heureuse d'en être quitte à si bon marché, j'allais me retirer, quand il m'a dit subitement:
«Bon! et vos deux voyageurs d'hier que j'allais oublier... Je ne veux pas vous retenir davantage, Madame: deux mots seulement sur ce qu'ils vous paraissent être...»
J'ai senti un frisson me courir de la nuque au talon: c'était le moment décisif.
«Monsieur le Commissaire, ai-je répondu, que vous dire? Je les ai encore si peu vus... Ce sont un monsieur et une dame de Paris... Vous avez vu leurs noms sur mon livre...»
«Oui, M. et Mme Parage... Leur signalement, s'il vous plaìt?»
«La dame est une très jolie personne de trente-cinq ans environ, blonde dorée, l'air délicat et fin... Elle portait, en arrivant, une grande pelisse de soie couleur gorge de pigeon, avec un chapeau de paille à plumes noires et une épaisse voilette noire à petits pois... Elle est très élégante. Je serais presque tentée de dire qu'elle l'est trop...»
Pendant que je lui parlais ainsi, il écoutait avec de petits hochements de tête, comme un homme satisfait d'entendre confirmer des détails qui lui ont déjà été signalés. Il m'a demandé, en clignant de l'œil:
«Trop élégante? Alors, vous supposez que c'est une... personne à allures tapageuses?»
«Mon Dieu, Monsieur le Commissaire, elle me fait plutôt l'effet d'être une actrice, une de ces actrices des grands théâtres de Paris...»
«Bien! Très bien!... Et le Monsieur?»
«Le Monsieur?... Oh! celui-là, je n'ai pas besoin de vous le décrire en détail! Il me suffira de vous dire que sa figure ressemble trait pour trait à celle du général Boulanger...»
Un éclair de joie triomphante a illuminé le visage du commissaire.
«...Sauf, toutefois, ai-je ajouté, qu'elle accuse dix ans de moins.»
Patatras! Impossible d'imaginer mine plus déçue que celle que M. le Commissaire a faite à ces mots! J'ai continué, avec le même calme souriant:
«Cette ressemblance est tellement curieuse que, lorsque ce Monsieur est descendu pour dìner avec sa dame, les personnes présentes s'y sont trompées sur le premier moment. Lui-même s'en est aperçu, et il en a bien ri... D'ailleurs, Monsieur le Commissaire, si vous voulez vous en rendre compte par vous-même, j'aurais plaisir à vous le montrer dès qu'ils seront de retour, car ils sont partis pour le Mont-Dore ce matin, mais ils ne tarderont pas à revenir d'ici deux ou trois jours... Ils ont laissé leurs bagages chez moi.»
J'avais beau parler, il n'y était plus. Ses yeux se fixaient machinalement sur une grande feuille de papier qui était là, devant lui, et sur laquelle se trouvait épinglée une dépêche. Ses pensées vagabondaient ailleurs...
«Oui, nous verrons...» a-t-il murmuré d'un air distrait. Puis, s'arrachant brusquement à ses préoccupations: «Merci encore, chère Madame, m'a-t-il dit, pour la parfaite bonne grâce avec laquelle vous avez bien voulu me renseigner... Je suis désolé de vous avoir retenue aussi longtemps, et je vous en fais toutes mes excuses.»
J'ai répondu par ma plus belle révérence, et me voilà courant vers ma maison, avec l'immense contentement intérieur d'avoir gagné la partie. Des bouffées de joie me montaient au visage quand je songeais qu'à ce moment même, M. le Commissaire spécial de police devait être en train de rédiger son rapport: «Cherchez ailleurs, c'est une fausse piste, le général Boulanger n'est pas à Royat!»
Je réfléchissais en même temps quel prétexte inventer pour expliquer au général mon absence, dans le cas où il m'aurait vainement sonnée. Mais la précaution n'a pas été nécessaire: le petit grelot n'avait pas encore retenti.
La journée s'est passée sans autre incident, le plus gaìment du monde. Vers les cinq heures, le général m'a exprimé le désir d'aller faire un tour de promenade en voiture. Cela ne m'arrangeait pas du tout, puisque j'avais dit au commissaire de police que mes deux pensionnaires se trouvaient, en ce moment, au Mont-Dore. J'ai donc expliqué au général que mon cocher—le seul qu'il fût possible d'employer en toute confiance—avait malheureusement été empêché de venir aujourd'hui... En réalité, le brave homme se morfondait à la porte depuis le matin, avec sa voiture. Ils ont fort bien pris la chose. Comment n'auraient-ils pas bon caractère? Ils sont si heureux!
70.—Vendredi 15 juin.
Aujourd'hui à midi, en allant se mettre à table, ils m'ont demandé des journaux. J'avais là le Figaro, le Gaulois, la Cocarde, le Temps, sans parler des gazettes locales.
Mme Marguerite les a dépliés et s'est mise à en lire les principaux passages à haute voix. Tout à coup, ses yeux sont tombés sur un entrefilet où le Général était cité: elle a commencé à le lire, mais, aussitôt, elle s'est arrêtée, et, devenue toute pâle, elle s'est trouvée mal. Le Général s'est précipité vers elle en renversant presque la table. Je me suis empressée de mon côté, et, grâce à Dieu, nous n'avons pas eu de peine à la faire revenir à elle.
«Ce n'est rien, a-t-elle dit d'une voix toute faible encore, c'est cet entrefilet qui m'a fait peur... On annonce que le Général est parti pour le centre de la France et qu'il passera sans doute quelques jours en Auvergne... Mais j'ai eu peur qu'il n'y ait quelque chose de plus... La révélation livrant mon nom au public...»
Lui et moi, nous la rassurions à qui mieux mieux. Mais ils avaient été si bouleversés tous deux, qu'ils n'ont plus rien pu manger.
Ce que cet incident, heureusement peu grave, va me servir de leçon! Dès cette heure, plus un journal ne passera sous leurs yeux avant que je ne l'eusse parcouru ligne par ligne; et au feu, sans pitié, tous ceux qui contiendraient ne fût-ce qu'un seul mot de nature à troubler la paix de leur bonheur!
J'ai pensé qu'une bonne promenade en voiture achèverait de dissiper ce petit nuage qui s'était montré dans leur ciel bleu. J'ai donné au cocher les instructions les plus complètes: se ranger, tant au départ qu'à l'arrivée, tellement près du seuil de la porte qu'il n'y ait pas à mettre le pied dans la rue pour passer de la maison à la voiture ou réciproquement; ne découvrir la voiture qu'en atteignant la pleine campagne et la refermer à l'approche de Royat; marcher doucement quand il n'y aurait personne en vue, mais filer à toute vitesse dès que l'on croiserait une voiture ou un passant, afin que les regards indiscrets n'aient pas le temps de dévisager; si le Général donnait des ordres peu prudents, faire le sourd le plus longtemps possible, jusqu'à ce que le danger à éviter ait disparu... Le cocher a parfaitement compris. Me voilà tranquille.
à six heures, jugeant le moment opportun, je suis montée leur annoncer que la voiture les attendait. Ils en ont eu joliment de la joie.
Ils sont revenus à neuf heures seulement, enchantés de cette belle promenade, la première qu'ils eussent faite ensemble dans notre Auvergne. Elle avait des fleurs plein les mains. Le cocher les avait conduits par delà Gravenoire, à travers des sites adorables et tout fleuris. Ils se déclaraient émerveillés de la richesse de la flore et des senteurs captivantes, grisantes, qui s'en dégageaient dans la fraìcheur du soir.
Ils échangeaient encore leurs impressions enthousiastes quand je les ai laissés.
71.—Samedi 16 juin.
J'ai commencé ma journée en faisant consciencieusement mon métier d'Anastasie, mais je n'ai eu à condamner aucun journal, pas un seul ne parlant du voyage du général.
Dans le pays même, on ne se doute de rien. Les mieux informés savent seulement que le général a quitté Paris et se trouve en excursion soit dans le Midi, soit dans le Centre de la France. Cependant, je ne crois pas me tromper en devinant des agents de police secrète dans deux ou trois individus que je vois depuis hier rôdant autour de la maison. J'ai appris avec étonnement qu'il existe plusieurs polices indépendantes l'une de l'autre: peut-être que ceux-là travaillent pour le compte d'autres chefs que le commissaire spécial de Royat. En tout cas, c'est notre poche de contribuables qui paye les uns et les autres... Et tout cela, pourquoi faire???
Il est venu une lettre ce matin, sous double enveloppe, la première à mon nom, la seconde au nom de Mme Marguerite. Ils ont causé à déjeuner des nouvelles qu'elle apportait: c'était relatif à une instance extrêmement très coûteuse que Mme Marguerite, qui est très pratiquante, a introduite en cour de Rome pour solliciter de l'Église l'annulation de son mariage religieux, le divorce civil qu'elle a obtenu ne pouvant pas lui suffire. à cette occasion, le général a fait allusion à sa propre instance en divorce contre Mme Boulanger.
Après déjeuner, ils m'ont mise en colère par leur imprudence incorrigible. Les voilà qui se mettent à la fenêtre grande ouverte, lui la tenant par la taille. Or, au même instant, M. Charles Dilke, l'homme politique anglais, sa femme et leur dame de compagnie, qui sont venus tous trois déjeuner ce matin, passent sur la terrasse! Le général a très bien reconnu M. Charles Dilke: je tremble que la réciproque ne soit vraie, car ces hommes politiques sont tous journalistes, dès qu'il s'agit d'être indiscrets...
à sept heures du soir, ils ont fait leur seconde sortie en voiture et ne sont revenus dìner que vers dix heures. Ils sont allés, cette fois, dans la vallée de Fontanas, jusqu'au pied du Puy de Dôme. Leur promenade les a ravis autant que celle d'hier.
à dìner, je ne sais comment, la conversation est tombée sur les événements du mois de mars.
Le général est devenu grave, sous le coup d'une pensée qui a traversé son esprit. Il l'a exprimée aussitôt:
«Ah! ils m'ont arraché mon épée!... Ils savaient bien que jamais je ne la déposerais de mon propre gré!... Sous prétexte qu'on faisait de la politique sur mon nom, ils m'ont forcé à en faire moi-même... Eh bien! ils s'en repentiront: la politique me rendra ce qu'ils ont cru qu'elle me ferait perdre!»
Il a prononcé ces paroles avec une puissante énergie. Au bout d'un instant, il m'a demandé:
«Et vous, Belle Meunière, que pensez-vous de mon entrée dans la politique?»
J'ai eu envie de lui répondre que je la trouvais déplorable. Mais je me suis dit: à quoi bon?
«Mon général, ai-je répondu, je pense... que vous m'avez donné l'ordre de vous couper la parole net, dès que vous vous mettriez à causer politique... Je ne connais que ma consigne, moi!»
Il a ri de bon cœur du biais que je venais de prendre. Dès ce moment, ils ont causé de choses quelconques. Il était minuit passé quand ils se sont retirés dans leur chambre. Presque aussitôt, ils m'ont sonnée. Le général m'a priée de lui acheter, demain matin, ce qui se trouvait indiqué sur une fiche qu'il m'a remise. Cette fiche porte:
Indicateur des Chemins de fer.—Guides Joanne ou autres:
Espagne et Baléares, Maroc, Tunisie,
Italie et Sicile, Suisse.
Quel projet y a-t-il là-dessous?
72.—Dimanche, 17 juin.
Mon premier soin a été d'aller chercher les livres demandés à la papeterie du Casino, puis, n'ayant pas trouvé tout ce qu'il fallait, aux librairies de Clermont. Comme la plupart étaient fermées, j'ai dû revenir sans les Guides pour l'Espagne et pour le Maroc.
Quand ils m'ont sonnée pour le déjeuner, je leur ai remis mon emplette, en promettant de la compléter demain. Ils l'ont apportée à table, et, tout en feuilletant les volumes, ils se sont mis à causer de leurs projets: partir de Paris pour un grand voyage dès la fin du mois prochain, quand les débats où il devait intervenir seraient terminés à la Chambre; visiter l'Espagne, le Maroc, toucher peut-être à Tunis, y séjourner quelques jours pour se reposer, de là, aller en Sicile, revenir enfin par l'Italie et la Suisse.
L'après-midi, ils se sont mis à lire le manuscrit d'un grand ouvrage militaire que le capitaine Driant est en train d'écrire. J'étais entrée leur apporter des fleurs fraìchement arrivées: je me suis arrêtée à les regarder, tant ils étaient beaux à voir. C'est Elle qui lisait, assise, drapée dans un délicieux peignoir en surah bleu clair, dont les larges manches garnies de point d'Alençon, laissaient s'échapper ses bras, à demi nus. Lui se tenait à ses pieds, sur un coussin enlevé du divan, les bras passés autour de sa taille et ne la quittant pas des yeux. Je crois qu'il la regardait lire plutôt qu'il ne l'écoutait, n'en retenant que la beauté de ses lèvres qu'il voyait s'entr'ouvrir et le son argentin de sa voix qui le berçait délicieusement. Parfois, il l'interrompait de force, lui abaissait les bras pour les couvrir de caresses et l'attirait vers lui pour mettre sur ses lèvres un long baiser où toute son âme se donnait...
Comme ils s'aiment! J'avais cru, lors du premier voyage, puis tout au moins lors du second, que leur amour avait atteint ce maximum qu'il doit être humainement impossible de dépasser. Eh bien! je me suis trompée, chaque jour je constate que la violence de cette passion a augmenté d'un degré. Et je me demande avec anxiété: où s'arrêtera-t-elle?
à six heures, ils m'ont sonnée pour leur promenade. La voiture attendait, mais, à cause du grand nombre de Clermontois que ce beau dimanche d'été a attirés à la campagne, j'ai jugé qu'il n'était pas encore prudent de sortir. Je leur ai donc répondu d'un air désolé que le cocher, dont je ne m'expliquais pas la conduite en cette circonstance, n'était pas encore là.
Un peu contrariée, Elle s'est mise à faire de la musique, qu'il est venu écouter comme il avait écouté tantôt la lecture.
à huit heures, ils ont accepté ma proposition de dìner de suite pour sortir après, au cas où ce monstre de cocher reviendrait! Au dìner, ils ont eu un moment de tristesse, en songeant à l'enfant qui aurait dû naìtre dans deux mois d'ici.
Je leur ai raconté avec quelle joie intime je mûrissais dans mon esprit, souvent en des heures d'insomnie, le projet de cette quasi-maternité qu'ils avaient bien voulu me proposer; comment je m'occupais déjà du choix d'une nourrice, que je voulais belle entre les belles, pleine de santé, de force et de fraìcheur... Puis je leur ai dit toute la désolation que j'avais éprouvée en voyant s'écrouler mon rêve...
«Au moins, ai-je conclu, me promettez-vous que je puis encore garder de l'espoir que tout n'est pas perdu?...»
à cette question, ils ont souri tous deux, et ils m'ont dit en se regardant:
«Nous vous le promettons!»
Vers les dix heures, je leur ai annoncé que le cocher venait enfin d'arriver, que je l'avais secoué d'importance, mais qu'il s'était excusé en raison d'un accident survenu à l'un de ses chevaux.
Ils ne sont revenus qu'après minuit de leur promenade, faite en voiture découverte par une nuit de toute beauté.
73.—Lundi 18 juin.
Dès la première heure du matin, une dépêche a été apportée à mon nom. Elle venait d'Angoulême, n'était pas signée, et contenait seulement ces mots:
Arrivage 145 barriques Mercuriale rouges 119 blancs 114 piquette 91
N'y comprenant rien, j'ai porté la dépêche au général, à son premier coup de sonnette. Il a bien ri de ma perplexité. Les barriques indiquaient le nombre de sections dont le vote était dès maintenant connu, dans l'élection de la Charente. Les autres chiffres disaient combien de centaines de voix chaque candidat avait obtenues. Les vins rouges, c'était Déroulède; les vins blancs, c'était le candidat conservateur Gélibert des Séguins; la piquette, c'était le candidat opportuniste, un nommé M. Weiller. Le général se déclarait enchanté de ces premiers résultats partiels, puisque Déroulède tenait la tête, tandis que l'opportuniste ne venait qu'au troisième rang!
Là-dessus le général m'a pressée d'aller à Clermont lui rapporter les deux volumes qui manquaient, car Lui et Elle voulaient prendre à Durtol le train qui les amènerait à Limoges pour huit heures du soir, et ils désiraient s'occuper, tout le long de la route, de leur grand projet de voyage à l'étranger.
à onze heures, j'étais de retour avec mon emplette. Eux, pendant ce temps, avaient fait leurs malles. Ils ont alors déjeuné, assez légèrement.
Ils m'ont fait une drôle de confession: c'est qu'à diverses reprises, au cours de leurs séjours chez moi, il leur est arrivé de cacher et de brûler ensuite dans la cheminée une partie de ce que je leur servais, pour que je ne fusse pas trop peinée de les voir si peu manger.
Quand ils m'ont fait leurs adieux, bien affectueusement, la plus oppressée et la plus chagrine de nous trois, c'était certainement moi. Eux étaient tout heureux des beaux jours sans nuages passés ici et de ce grand projet dont ils rêvent en s'en promettant une volupté infinie...
Au moment de descendre l'escalier, elle l'a laissé passer en avant, et m'a glissé dans la main, sans prononcer une parole, un papier plié. Elle y avait tracé, de sa fine écriture d'élève d'un grand couvent, ces mots:
S'il arrive une dépêche, l'ouvrir, la copier textuellement et l'adresser à M. Parage, au buffet de la gare de Limoges, Bénédictins.
Mais aucune dépêche n'est venue. Bien entendu, j'ai fermé leur chambre, qui ne s'ouvrira plus qu'à leur retour.
Quand?...