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Le Journal de la Belle Meunière

CHAPITRE XIII

Reading edition

Du Retour au second Voyage de Jersey

178.—Vendredi 11 avril.

Faut-il que j'ai été angoissée par la crise que vient de traverser ma pauvre mère, pour avoir négligé jusqu'à ce jour de leur écrire! Je l'ai fait aujourd'hui, et je leur ai envoyé aussi de nos fruits confits d'Auvergne, surtout de ces cerises au sucre que Mme Marguerite aimait tant à croquer, aux jours, lointains déjà, où ils étaient mes hôtes.

179.—Vendredi 18 avril.

Je viens de recevoir la réponse de Mme Marguerite:

«Mardi 15.

»Ma bonne Meunière,

»Nous commencions à trouver votre silence bien long et nous nous en tourmentions. C'était, en effet, pour une triste raison que vous ne nous écriviez pas. Heureusement, cette cause n'existe plus et voilà votre mère, j'en suis sûre, en pleine convalescence.

»Oui, ma bonne Meunière, nous avons la maison de Saint-Brelade. Pensez si je suis contente!... Nous devons nous y installer le 26, c'est-à-dire dans dix jours. Je les compte, tellement j'ai hâte de quitter cet hôtel et d'être chez nous.

»Ces infâmes A... sont partis depuis huit jours. C'est un vrai bonheur pour moi. Je suis enchantée de la nouvelle femme de chambre que j'ai. C'est une travailleuse, très soigneuse, très attentionnée, très avenante. Cela nous change.

»Savez-vous, ma bonne Meunière, que vous venez de nous gâter horriblement. Nous avons reçu hier une caisse pleine de bonnes choses...

»J'ai déclaré qu'on n'en mangerait qu'une fois qu'on serait à Saint-Brelade... Nous vous remercions beaucoup, beaucoup de cet envoi.

»Je vais toujours mieux, je mange mieux, je tousse moins et mon ventre continue à diminuer. Je suis sûre qu'une fois là-bas, je me guérirai tout à fait.

»Au revoir, ma bonne Meunière, nous avons été bien, bien contents de vous avoir pendant quelques jours, car vous savez que nous vous aimons bien. Vous nous reviendrez dès que votre saison sera finie. Le général et moi, nous vous embrassons de tout cœur.

»Vtesse DE B...»

Voilà de bonnes nouvelles: la disparition des deux misérables, la location de Saint-Brelade!

à Paris, la lutte électorale devient de plus en plus ardente pour le scrutin du 27. Dans chaque quartier, c'est un corps à corps désespéré entre le boulangisme et ses adversaires.

180.—Lundi 28 avril.

Quel désastre! Qui aurait pu prévoir qu'ils ne seraient même pas vingt, pas dix, pas cinq, pas deux, et qu'il n'y aurait, au vote d'hier, qu'un boulangiste, un seul, d'élu!

Et c'est pour aboutir à cela que le Comité boulangiste a retenu dans la lutte, malgré lui, le général qui avait eu la sagesse de vouloir l'abandonner dès l'échec des grandes élections de septembre!

Malheureux général! Ils lui en avait conté tant et tant, dans son ìle d'exil, ses soi-disant amis politiques, qu'il avait fini par reprendre de l'espoir... Quelle confiance on était arrivé à lui inspirer dans la fidélité de ses électeurs parisiens, «de ses meilleures troupes», ainsi qu'il disait avec orgueil!

...C'est donc avant-hier qu'ils se sont installés à Saint-Brelade. Ah! la triste pendaison de crémaillère!

181.—Vendredi 2 mai.

Le Comité boulangiste s'est rendu à Jersey afin de tenir conseil avec le général. On donne à entendre que des décisions extraordinaires pourraient sortir de cette entrevue. On ne parle de rien moins que de la rentrée du général avant le second tour de scrutin, c'est-à-dire demain au plus tard.

182.—Lundi 5 mai.

Le désastre est complet. Le second tour de scrutin a parachevé l'œuvre du premier. Hier encore, il n'y a eu qu'un seul boulangiste élu, ce qui porte le total à deux. Voilà pour le Conseil municipal de Paris: quant aux conseillers généraux de la banlieue, tous les élus sont antiboulangistes.

Je ne sais ce que pensent et disent les boulangistes demeurés fidèles, je ne sais même pas s'il s'en trouve encore, car je n'en vois plus trace autour de moi. C'est maintenant le lâchage universel: tout le monde tourne casaque, tandis que les ennemis du général affectent des airs de toréadors foulant aux pieds la bête abattue.

Quant à moi, qui ai la naïveté de ne pas comprendre que les revers de fortune puissent rien changer à l'amitié, et qui viens d'écrire au général qu'il pouvait et devait, demain comme hier, compter sur mon absolu dévouement, je comparerai son histoire politique à l'évolution d'une belle étoile.

Elle gravitait dans la nuit quand tout à coup elle est apparue, scintillante, sur le firmament parisien, un jour radieux de 14 juillet. Elle a rapidement grandi, inquiétant bientôt ceux que son éclat aveuglait, mais émerveillant les autres, ceux qui la trouvaient belle parce qu'elle promettait de devenir grande comme un soleil, comme le soleil d'Austerlitz...

Et c'est ainsi qu'un soir de janvier la comète est arrivée à remplir tout le ciel de son panache d'or. Puis elle s'est mise à décroìtre, à descendre rapidement vers le néant. La fuite, la Haute-Cour, puis la défaite en province, commencée par les élections des Conseils généraux, consommée par les grandes élections du mois de septembre: voilà les échelons de la descente. Enfin, l'effondrement final de Paris.

Adieu, belle étoile! Ta descente est achevée!

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

183.—Jeudi 22 mai.

Le Comité boulangiste n'est plus. Il a terminé hier son inutile existence, remplie surtout de manifestes très creux et de notes à payer très chargées. De Profundis!

La France n'aura pas une larme de regret.

184.—Vendredi 6 juin.

La cage de Clairvaux s'est ouverte, le jeune duc d'Orléans a été rendu à son papa.

J'ai de nouveau écrit, aujourd'hui, à Saint-Brelade, non sans féliciter le général d'être enfin débarrassé de son Comité.

185.—Mercredi 25 juin.

Une longue et très curieuse lettre de Mme Marguerite:

«Dimanche 22 juin.

»Vous n'êtes pourtant pas, j'en suis sûre, ma bonne Meunière, dans ceux qui abandonnent quand le succès tarde à venir... et pourtant, vous agissez un peu comme si vous n'étiez plus boulangiste... Votre silence nous fait de la peine et, vous voyez, nous fait penser sur vous de bien vilaines choses. Écrivez-nous vite et nous vous pardonnerons.

»Nous sommes installés à Saint-Brelade depuis deux petits mois et nous nous y trouvons à merveille. Ma santé, à ce bon air, s'est tout à fait remise. Je ne tousse presque plus. J'ai retrouvé ma taille d'autrefois. Je mange beaucoup. Somme toute, je me porte à merveille. Nous avons avec nous la mère et la cousine du général. Nous sommes donc entourés, avec les bons amis qui viennent nous voir, d'une façon très douce. Nous ne sommes donc ni malheureux, ni découragés par les trahisons dernières. Nous pensons, au contraire, que cela fera du bien au parti.

»Le général n'ayant plus son Comité qui lui a fait plus de mal que de bien, va reprendre toute sa popularité, popularité qu'il a acquise sans son Comité... Il travaille donc beaucoup et espère très fort dans l'avenir. Dites bien cela tout autour de vous, aux amis comme aux ennemis. Dites-leur que le général a gardé toute sa confiance, qu'il est sûr que d'ici peu le peuple se ressaisira et verra qu'il a été trompé, qu'il l'est encore, comme il est affreusement volé. Il se rappellera alors celui qui a voulu le rendre heureux et prospère et la France entière demandera le général à grands cris. Pour que cela arrive le plus vite possible, il ne faut pas que le général travaille seul. Il faut que nous l'aidions tous.

»Je viens donc vous demander votre concours et vous dire qu'il faut faire beaucoup de propagande à un nouveau journal qui va paraìtre d'ici peu, La Voix du Peuple, et qui sera le journal du général. Nous vous en ferons envoyer beaucoup d'exemplaires et des circulaires, ainsi qu'une lettre du général écrite à la direction de ce journal. Il faut, ma bonne Meunière, vous atteler à cette propagande et trouver un grand nombre d'abonnés. Ce journal ne paraìtra qu'une fois par semaine et ne coûtera que 6 francs par an, donc, pas trop cher pour les petites bourses. Il fera, je crois, beaucoup de bien au parti et sera en même temps très intéressant. Vous êtes très intelligente, très dévouée, vous aimez de tout cœur notre général: travaillez donc beaucoup pour ce journal. Vous êtes à même, surtout pendant la saison de Royat, de le faire avec succès. Faites de la propagande également à Clermont. C'est dit, n'est-ce pas, nous comptons sur vous...

»Le général se porte à merveille, il engraisse même beaucoup. Dès que votre saison sera finie, vous viendrez en juger par vous-même. Nous espérons que votre mère va bien et que ce n'est pas sa santé qui est cause de votre silence. Allons, écrivez-nous vite, et à bientôt.

»Nous vous embrassons de tout notre cœur.

»B. B.

» Le général fait envoyer également des exemplaires à M. B... Dans votre propagande, ne vous occupez donc pas de lui. Mais travaillez ferme. Hélas! ces malheureuses élections ont coûté deux fois plus cher que je ne le pensais.»

Je lui ai répondu immédiatement,—par lettre chargée, puisque de nouveau mes deux dernières missives ne leur sont pas arrivées en mains... Je lui ai promis de m'employer de toutes mes forces à la propagande qu'ils voulaient bien me confier.

Je n'attends plus que le journal annoncé. Mais je tremble que, dans la situation actuelle, les résultats possibles ne soient en disproportion absolue avec l'effort déployé...

186.—Dimanche 6 juillet.

La Voix du Peuple m'est parvenue. Je m'attendais à un grand journal, ou alors à une sorte de revue, comme il en paraìt tant à Paris une fois par semaine. Quelle déception en recevant cette mince gazette, identique par le format et l'apparence à la plus modeste des feuilles d'intérêt local qui se publient dans nos chefs-lieux de canton!

Je suis désolée. Autant vouloir placer les actions d'une maison de crédit en pleine déconfiture!

187.—Mercredi 16 juillet.

«On nous informe, de Jersey, que l'amie du général Boulanger a été atteinte d'une fluxion de poitrine. L'état de Mme de Bonnemain, après avoir inspiré d'assez vives inquiétudes aux hôtes de Saint-Brelade, est maintenant tout à fait rassurant.»

Quand cet entrefilet m'est tombé sous les yeux, cette après-midi, vite, j'ai écrit au général, le suppliant de me tranquilliser. Je venais justement d'envoyer, ce matin, mes fleurs pour la Sainte-Marguerite.

188.—Dimanche 24 août.

Après la défaite, la trahison: c'était fatal. Il s'agissait seulement de savoir qui aurait le triste courage de trahir le premier. Judas vient de sortir du rang. Bien qu'il ait encore un masque sur le visage, il est sûrement un de ceux qui formèrent le Comité du général, qui reçurent ses confidences et qui partagèrent ses secrets.

De tout ce qui se disait et se faisait, il a recueilli jusqu'aux dernières miettes: puis, quand les revers furent arrivés, quand il fut bien sûr qu'il n'aurait plus rien à retirer de l'entreprise, ni rien à craindre du maìtre proscrit, il a porté tout cela au journal qui pourrait le plus cher payer sa honte, et il la lui a vendue.

Le scandale produit par l'apparition de ces «Coulisses du Boulangisme», dans le Figaro, est sans nom.

189.—Mardi 26 août.

Enfin, j'ai pu me procurer le numéro du Figaro, introuvable depuis deux jours, autour duquel tous les journaux mènent un tel tapage à cause des révélations qu'il contient sur Mme X...

Pauvre Mme X...! Il lui a été fait la faveur d'un chapitre entier.

Ah! comme Mme Marguerite a dû cruellement souffrir en lisant ces lignes dont chaque mot est un coup de lancette qu'on lui porte en plein cœur! Quels tourments affreux elle doit éprouver à cette heure même, en songeant que partout, dans l'univers entier, chacun va avoir sous les yeux cet article infâme qui la classe sans façon parmi les maìtresses et les bonnes fortunes du général, qui parle de leur amour si sacré comme d'une liaison publique et affichée, qui lui reproche textuellement de n'avoir pas été le conseiller éclairé et énergique qu'il eût fallu au général, de n'avoir pas été ambitieuse pour lui, d'avoir obéi à des sentiments ordinaires, d'avoir été une amoureuse égoïste, de lui avoir fait tout sacrifier et d'avoir été l'obstacle à sa fortune; qui, bien plus, l'accuse d'avoir préparé et excité le général à la fuite, et qui, prétendant pénétrer dans le secret de son âme, ose insinuer qu'en elle-même cette fuite a dû la réjouir!

Monsieur X..., qui que vous soyez, il y avait un chapitre que, pour tout l'or du monde, vous ne pouviez pas, vous ne deviez pas écrire! Une chose au moins aurait dû vous toucher: un peu de pitié envers un pauvre être souffrant, miné déjà par une maladie terrible, et que vos révélations peuvent faire mourir...

190.—Mardi 2 septembre.

Ce que je redoutais tant se réalise. Je viens de lire dans un journal que Mme de B... aurait eu une rechute très grave.

Affolée, j'ai couru à Clermont et j'ai télégraphié au général:

Vous supplie envoyer nouvelle santé. Attends réponse anxieusement.

191.—Samedi 6 septembre.

Grâces soient rendues au ciel! La nouvelle était fausse et mon alarme vaine. Voici ce que m'écrit Mme Marguerite elle-même:

«Mercredi 3 septembre.

»Ma bonne Meunière,

»Vous venez de rester bien longtemps sans nouvelles de nous, mais cela n'est pas tout à fait notre faute. J'ai été bien malade tout le mois de juillet, ayant bêtement attrapé une grosse pleurésie. Mais, grâce à Dieu, cela n'était pourtant pas aussi grave que ce que les journaux ont bien voulu dire, et la preuve, c'est que je suis maintenant absolument guérie et même mieux portante que quand nous avons eu le bonheur de vous voir, ma bonne Meunière. Si, ensuite, je ne vous ai pas écrit au mois d'août, c'est que nous avons eu tellement de monde—nous en avons encore beaucoup, du reste...—que, vraiment, je n'ai pas, tout en le regrettant beaucoup, trouvé le temps de vous dire que nous vous aimons toujours bien. Hier, nous avons reçu votre dépêche, et, vous voyez, quoique très prise, très occupée, nous y répondons, car nous vous aimons bien et nous espérons bien vous revoir bientôt.

»Quand finit votre saison? Quand serez-vous libre? Nous pensons que vous pourrez venir nous faire une petite visite vers le 15 octobre. Dans ce bon espoir, nous vous embrassons tous les deux de tout cœur.

»Bien à vous.»

192.—Vendredi 3 octobre.

Le mois de septembre s'est achevé, mais la «lessive boulangiste» ne semble pas vouloir toucher à sa fin. Quelle lessive, bonté divine! De mémoire d'homme, je crois qu'on n'a jamais assisté à pareil entre-croisement de polémiques, de démentis, d'altercations personnelles, de duels, de procès-verbaux, de lettres de témoins, le tout agrémenté de la collection la plus complète qui se puisse imaginer d'outrages de toute espèce. C'est une mêlée générale où se confondent tous les partis.

193.—Lundi 27 octobre.

Mme Marguerite ne m'ayant pas encore répondu au sujet de mon voyage à Saint-Brelade, qu'elle m'avait fait espérer, dans sa dernière lettre, pour le 15 de ce mois, je viens de leur écrire que j'attends leurs ordres.

194.—Mardi 25 novembre.

L'hiver est précoce cette année. Nous avons eu de la neige en masse. Il gèle. Je ne cesse de penser au temps qu'il peut faire là-bas, sur le bord de l'Océan, à Saint-Brelade, et au contre-coup que ces froids peuvent avoir pour la santé de Mme Marguerite. Je viens de leur récrire.

195.—Samedi 6 décembre.

Reçu, enfin, une lettre de Mme Marguerite:

«Mardi 2 décembre.

»Ma bonne meunière,

»Pour sûr, vous devez avoir de la peine de notre silence et croire que nous ne pensons plus à vous... Voilà qui serait mal à vous... Nous vous aimons toujours si bien que nous pensons que vous allez vous arranger pour nous venir bientôt. Je suis sûre que cela vous fera plaisir de revoir le général bien portant, gras, gai et ayant plus de confiance et d'espoir que jamais. Moi, vous me trouverez également beaucoup mieux. J'ai été dernièrement à Paris—une des causes de mon long silence,—et, là, j'ai consulté les plus grands médecins. Ils ont tous déclaré que je n'avais absolument rien qu'une toux nerveuse et que mes poumons étaient très bons. Je tousse encore, mais par quintes. Quand à mon estomac, il est remis et j'ai repris, avec même un peu de maigreur, mes mesures d'autrefois. Vous voudrez voir tout cela bien vite, n'est-ce pas? Bien entendu, si vous nous dites que vous pouvez venir, nous vous renseignerons comme pour les autres fois.

»Une autre raison de mon silence, c'est que nous venons de passer quinze jours à Londres. Vous voyez que je me porte bien pour faire tout cela... Nous y avons fait un très agréable séjour. Nous venons d'avoir un temps très froid ici et beaucoup de neige. Je pense que vous ne devez pas avoir très chaud chez vous. Comment va votre mère? J'espère que sa santé ne vous empêchera pas de venir. Le général et moi nous vous embrassons de bonne amitié.

»Vtesse DE B...»

196.—Jeudi 1er janvier 1891.

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Le premier janvier de l'année passée était déjà bien triste pour lui, et cependant c'était avant le désastre des élections municipales, c'était avant les «Coulisses du Boulangisme», et c'était avant sa maladie, à Elle!

Elle! Voilà tout ce qui lui reste, aujourd'hui, dans l'écroulement de tout ce qu'il rêvait. Voilà le seul lien qui l'attache encore à la vie.

Je me demande avec angoisse ce que sera le jour de l'an prochain!

197.—Lundi 12 janvier.

J'ai reçu la réponse aux deux lettres que je leur avais envoyées, le mois dernier et au jour de l'an:

«Jeudi 8.

»Ma bonne Meunière,

»Nous avons été bien heureux de vos bonnes lettres, surtout de la dernière qui nous dit que vous êtes rassurée sur la santé de votre sœur... Nous pensons bien souvent à vous et nous avons grand désir de vous revoir. Nous vous dirions d'arriver tout de suite, si nous n'attendions pas quelques amis. D'ici une quinzaine, je vous écrirai la date à laquelle nous aimerions vous voir arriver—et nous nous en réjouissons à l'avance. Malgré l'hiver absolument rigoureux que nous avons, je ne me porte pas trop mal. Quant au général, il se porte à merveille, car il sait n'avoir jamais voulu que le bien de la France et le bonheur du peuple. Puis, il a confiance. Écrivez-nous, dites-nous ce que vous entendez dire au sujet de la politique, car il faut tout savoir, tout connaìtre.

»Nous désirons que votre mère aille le mieux possible. Nous vous souhaitons ce que vous désirez, d'autant plus que mon cœur me dit que ce que vous désirez le plus, c'est son retour en France!... C'est notre désir le plus grand, qui ne tardera pas, j'en suis sûre!...

»Nous vous embrassons bien fort, comme nous vous aimons.

»B. B.»

J'ai répondu sur-le-champ,—mais, quant à la politique, je me suis contentée d'écrire que la santé des miens m'avait préoccupée à tel point que je n'ai plus causé avec personne, ni lu aucun journal, depuis des semaines.

D'ailleurs, qu'aurais-je eu à leur dire qui pût les intéresser? Des mensonges? Je n'en ai pas le courage. La vérité? Ce serait encore pire! La Voix du Peuple n'y a rien fait: le boulangisme est bien mort, sans résurrection possible. Le regain d'actualité que lui avaient donné les scandales est lui-même tombé. Les polémiques se sont éteintes et l'on ne reparle plus du général que de loin en loin, comme d'un personnage historique dont l'aventure se voile déjà dans la brume du passé.

198.—Lundi 9 février.

Nouvelle lettre de Mme Marguerite et nouvel ajournement de mon voyage, remis de mois en mois depuis octobre:

«Jeudi 5 février.

»Ma bonne Meunière,

»Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que nous venons d'avoir, pendant trois semaines, plusieurs amis. Nous en attendons d'autres pour tout ce mois-ci. Cela nous désole beaucoup parce que cela nous force à reculer votre venue. Mais, heureusement, une chose nous console, c'est que, puisque nous sommes malheureusement forcés de vous retarder d'un mois, nous allons vous retarder de six semaines... Nous vous demandons de nous arriver entre le 20 et le 25 mars!... Hein, vous n'y comprenez plus rien?—Voilà: c'est que, venant à cette époque, outre le grand plaisir que nous aurons à vous revoir, vous pourrez nous être utile. Mais, pour cela, il faudra que vous nous restiez au moins quinze jours, trois semaines, peut-être plus... Voilà ce qui nous fait plaisir! Arrangez-vous donc pour nous arriver vers le 20 ou le 25 et nous rester le plus longtemps possible. C'est entendu, n'est-ce pas?

»Le général a été, l'autre semaine, un peu souffrant d'un torticolis. Mais il est, maintenant, tout à fait guéri. Moi, je vais mieux, tout en n'ayant pas encore une santé bien robuste. Écrivez-nous bien vite que nous pouvons compter sur vous pour fin mars et que vous vous arrangerez pour laisser votre maison le long temps que nous vous réclamerons.—Quel hiver affreux vous avez dû avoir... Ici, pour le pays, il a été terrible: mais, chez vous, quelles misères il y a dû avoir...

»Au revoir, ma bonne Meunière, nous vous affectionnons bien, nous vous embrassons et nous vous disons: dans six semaines, pour longtemps.

»B. B.»

Je suis de plus en plus inquiète par les nouvelles qu'elle m'envoie sur son état. Dans sa dernière lettre, elle me disait: «Je ne me porte pas trop mal.» Maintenant, elle m'écrit: «Je vais mieux, tout en n'ayant pas encore une santé bien robuste.» J'ai relu un vieux paquet de lettres d'un parent qui s'en est allé de la poitrine, dans le Midi. Chaque fois, il se sentait un peu mieux. Ce fut ainsi jusqu'à la fin...

199.—Jeudi 26 février.

On m'a montré un journal qui annonce que Mme de Bonnemain, venue à Paris il y a quelques jours, a été atteinte d'une pneumonie.

J'allais courir à la gare, partir pour Paris, si les miens ne m'avaient suppliée d'attendre au moins la confirmation de la nouvelle, en me rappelant les faux bruits qui m'avaient déjà alarmée au début de septembre.

Je me suis donc résignée à écrire seulement. Mais où? En quel endroit est-elle descendue? Sans doute chez elle, rue de Berry. J'y ai envoyé une lettre et une autre à Saint-Brelade.

200.—Vendredi 13 mars.

Bien que nous soyons un vendredi et un 13, c'est une bonne journée, puisqu'elle a mis fin aux angoisses qui me tourmentaient depuis deux semaines. La lettre, venue de Belgique, que j'ai reçue de Mme Marguerite, me rassure un peu, tout en confirmant la nouvelle publiée par les journaux.

hotel de bellevue

bruxelles

«Mercredi 11.

»Ma belle Meunière, il y a une dizaine de jours, nous vous avons écrit afin que vous ne soyez pas trop tourmentée par la lecture des journaux!... Avez-vous reçu cette lettre?... Selon toutes les probabilités, nous croyons qu'elle n'a pas dû vous parvenir. Je vous racontais qu'ayant été obligée d'aller à Paris, il y a maintenant trois semaines, j'ai été prise, à Paris, d'une congestion pulmonaire. Le général, vous comprenez, s'est affolé de me sentir malade loin de lui. Moi également, j'en étais si malheureuse que cela augmentait ma fièvre, et les médecins ne voulaient pas me laisser retourner à Jersey. Heureusement, le général a eu la bonne pensée de Bruxelles. J'ai pu faire ce petit trajet et nous nous sommes retrouvés ici.

»Je vais beaucoup mieux. Je suis admirablement soignée et je pense que, d'ici huit à dix jours, je pourrai—nous pourrons—rentrer à Saint-Brelade. Dès que nous y serons, nous vous en préviendrons et vous pourrez nous arriver. Donc, à bientôt, ma belle et bonne Meunière. Nous vous embrassons bien fort.

»B. B.

»Écrivez à Monsieur Bertin,

Hôtel de Bellevue, Bruxelles,

Belgique.

»Mettez votre lettre au chemin de fer.»

Quel drame révèlent ces quelques lignes: «Le général s'est affolé de me sentir malade loin de lui. Moi, également, j'en étais si malheureuse que cela augmentait ma fièvre, et les médecins ne voulaient pas me laisser retourner à Jersey!...» Il me semble y assister: Elle, couchée, presque mourante, Lui, fou de douleur, là-bas, envoyant dépêche sur dépêche et déjà prêt à partir pour Paris...

Que serait-il arrivé, mon Dieu, si elle n'avait pas eu la force de se faire transporter à Bruxelles! Il serait accouru auprès d'Elle. On aurait eu la férocité de l'emprisonner, et l'univers aurait assisté à ce dénouement effroyable: l'amante tuée par le chagrin et l'amant frappé de démence par le désespoir ou se tuant lui-même, après avoir épuisé en quelques heures tout ce qu'un homme peut souffrir.

201.—Mercredi 25 mars.

Je pars ce soir pour Saint-Brelade. J'ai reçu cette lettre à midi:

hotel de bellevue

bruxelles

«Dimanche 22 mars.

»Ma bonne Meunière,

»Je vais mieux et nous partons après-demain, mardi, pour Jersey. Nous y serons jeudi matin. Vous allez donc pouvoir, vous aussi, partir et nous rejoindre dès le lendemain de notre retour. Vous aurez cette lettre mardi ou peut-être seulement mercredi matin. Ne perdez pas votre temps, car il faut que vous quittiez Clermont dès mercredi soir, c'est-à-dire le soir du même jour où vous aurez cette lettre, si vous ne l'avez que mercredi. Donc, mercredi soir 25, vous partirez de Clermont pour Paris. Vous y serez jeudi matin, vous vous ferez conduire gare Montparnasse. Là, vous pourrez vous reposer dans une salle d'attente, déjeuner, et vous prendrez, pour Saint-Malo, le train qui part à 11 heures 30 du matin.

»Donc, vous prenez, jeudi 26, à 11 heures ½ du matin (onze heures et demie), le train pour Saint-Malo. Vous y arriverez après être restée deux heures à Rennes pour y dìner.—Vous arriverez, dis-je, à Saint-Malo à 10 heures 42 du soir. Là, vous prendrez un omnibus et vous vous ferez conduire directement au bateau partant pour Jersey à 5 heures 45 du matin, vendredi 27. Vous demanderez le salon des dames et là vous vous coucherez. Cela sera beaucoup moins fatigant que d'aller à l'hôtel et de vous lever à 4 heures du matin, et ainsi, également, vous ne risquez pas de manquer le bateau. Vous serez vers neuf heures à Jersey et là vous trouverez la voiture que vous reconnaìtrez bien, n'est-ce pas?...

»Avez-vous bien tout compris, ma bonne Meunière? Oui, n'est-ce pas? Aussi nous comptons sur vous vendredi 27 et cela nous fait plaisir. Jeudi matin, de Paris, avant de prendre le train pour Saint-Malo, vous enverrez cette dépêche:

«Général Boulanger, Jersey.—Entendu.» C'est tout, nous nous comprendrons. à bientôt donc, ma bonne Meunière. Nous vous embrassons de bon cœur,

»B. B.»

Quand la lettre m'a été apportée, j'étais encore couchée, avec un vésicatoire sur l'épaule droite. Ma sœur aussi est alitée, et rien n'était prêt. N'importe: ils me demandent de venir, je serai près d'eux à l'heure dite! Je me suis aussitôt précipitée aux mille préparatifs à faire. Tout a été mené tambour battant. Je pars en vrai coup de foudre.

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