LES YEUX[1]
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LES YEUX[1]
Étendu à l’aise sur un sofa, en robe de chambre et pantoufles, seul, dans le silence du soir, Harker Brayton sourit. Il était en train de lire Les merveilles de la Science, de Monyster, et un passage de ce très ancien ouvrage lui semblait spécialement comique.
Ce passage disait : « Il est attesté par de nombreux et sages témoins que les yeux des serpents ont une propriété magnétique spéciale… Évitez le regard d’un serpent ou bien vous serez invinciblement attiré jusqu’à lui et vous périrez de sa morsure ».
« La seule merveille est que, dans le temps de ce bon Monyster, des gens instruits aient pu croire à des sottises qu’aujourd’hui même les ignorants rejettent !… » pensa tout haut Harker Brayton.
Et une série de réflexions se succédèrent intensément en son esprit sur lequel toute lecture avait grande influence…
Pour mieux penser, il abaissa le livre…
Alors, en un coin obscur de la chambre, quelque chose attira son attention…
Il voyait, dans l’ombre, sous le lit, deux petits points lumineux, rapprochés l’un de l’autre…
Oh ! il s’en soucia peu !… Et il reprit tranquillement sa lecture.
Mais, quelques instants après, une impulsion lui fit abaisser encore le livre et rechercher ce qu’il avait vu…
Les deux points lumineux étaient toujours là. Peut-être plus nets que tout à l’heure… Et n’avaient-ils pas bougé ?… ils semblaient légèrement plus près de Brayton.
Ils étaient d’ailleurs trop dans l’ombre pour révéler leur nature à l’attention superficielle qu’il leur prêtait.
Il se remit à lire. Soudain, la phrase lue déjà lui suggéra une pensée qui le fit sursauter… Le volume, glissant de sa main, tomba sur le divan, puis sur le parquet, feuilles froissées, et y demeura…
Maintenant Brayton, à demi-levé, regardait intensément dans l’ombre sous le lit où les deux points lui semblaient briller avec une force accrue… Son attention se concentrait anxieusement, elle perçait l’obscurité… bientôt il devina, il aperçut près d’un pied du lit les anneaux repliés d’un serpent !… oui, un long serpent dont les deux points brillants étaient les yeux…
L’horrible tête plate, sortie un peu des anneaux concentriques, pointait vers lui fixement… Les yeux n’étaient plus de simples points lumineux : ils regardaient les siens, avec intention…
Apercevoir un serpent, dans une chambre à coucher, est un fait peu ordinaire et qui demande une explication…
Harker Brayton, célibataire, trente-cinq ans, riche, curieux de sciences et de belles lettres, était, pour l’instant, l’hôte d’un de ses amis, un savant connu, le docteur Druring, et une vieille et vaste demeure sise près de San Francisco.
Cette maison avait une de ces excentricités que l’isolement développe toujours, en les choses comme chez les hommes : une aile récemment ajoutée, d’un style moderne et qui contrastait presque comiquement avec le reste. Elle était à la fois un laboratoire, un musée et une « serpenterie » !… Les goûts scientifiques du Dr Druring allaient vers certaines formes assez inférieures de la vie animale, telles que les tortues et les serpents… les serpents surtout !…
« Je suis le Zola de la zoologie reptilienne », disait-il.
Sa femme et ses filles craignaient fort « la Serpenterie » et ne s’y rendaient jamais. Elles n’en voyaient les redoutables hôtes que lorsque, empaillés luxueusement, ils venaient orner un vestibule, un hall ou un fumoir… Orner ? à l’avis du docteur ! car, vivants ou « naturalisés », elles abhorraient ces immondes reptiles… D’autant plus que certains de ceux-ci — et Harker Brayton le savait ! — plusieurs fois avaient été trouvés hors de la Serpenterie, en des endroits de la maison où leur présence était terriblement dangereuse.
Sauf cette particularité, à laquelle on s’accoutumait vite, l’existence chez le Dr Druring était confortable et calme.
M. Brayton ne fut pas violemment affecté par ce qu’il venait d’apercevoir. Un sursaut de surprise, un frisson de dégoût…
Sa première pensée fut de sonner. Les domestiques n’étaient pas couchés. On viendrait. On capturerait le serpent ou on le tuerait.
Mais, bien que le cordon de sonnette pendit à sa portée, il ne fit pas le geste… Pourquoi ?… on l’aurait peut-être accusé d’une peur qu’il ne ressentait pas !…
Il était plus affecté par la bizarrerie que par le danger de ce qui lui arrivait. Un serpent dans une chambre à coucher, c’est absurde et choquant…
Il ignorait l’espèce de ce serpent… Il en discernait mal la longueur… Quel était le péril ?… morsure empoisonnée ou étreinte ?… En tout cas, le reptile était de trop, impertinemment de trop, en cette chambre paisible… Quoique les meubles, les tapis, les coussins, les tableaux fussent d’un goût affreux, ce fragment de la vie sauvage des jungles contrastait désagréablement avec eux. Et puis les exhalaisons de son haleine se mélangeaient — dégoûtante pensée ! — avec l’air que Brayton respirait…
Tout cela devait décider celui-ci à agir. Chez les intellectuels nerveux l’esprit considère d’abord et l’action suit…
Il se leva… Sa résolution était prise : il allait se retirer doucement, à reculons, jusqu’à la porte, sans effrayer le reptile, sans le lâcher du regard. On quitte ainsi les grands de ce monde, car la grandeur est de la puissance, et la puissance est une menace…
Mais si l’horrible chose rampante le suit ?… eh bien, il y a aux murs non seulement de médiocres tableaux, mais des sabres asiatiques… Il en saisira un…
Donc, Brayton leva le pied droit pour commencer sa prudente retraite… il le leva seulement car il ressentit une aversion pour la fin de ce geste… une aversion profonde, bizarre et qu’il voulut s’expliquer :
« Je comprends !… Je ne suis pas poltron et quoiqu’il n’y ait personne là, instinctivement j’hésite à reculer… »
Le pied droit toujours suspendu, il s’appuyait, d’une main, sur le dos d’une chaise afin de conserver son équilibre.
« Sottise que cet amour-propre !… Aussi je recule d’un grand pas !… »
Il leva le pied plus haut et le replaça vivement sur le sol — un peu en avant de l’autre pied… Oui, en avant !… Comment cela s’était-il produit ?… il ne s’en rendait pas compte…
Il essaya aussitôt de reculer avec le pied gauche… Même résultat : le pied gauche vint se mettre en avant du pied droit…
Sa main étreignait la chaise, au bout du bras tendu en arrière… oh ! elle étreignait terriblement ! Elle ne voulait pas lâcher… elle en était toute blanche…
La tête mauvaise du serpent pointait toujours hors des anneaux enroulés… Elle n’avait pas bougé mais les yeux étaient maintenant des étoiles électriques, pétillantes…
Brayton, affreusement pâle, respirait par saccades rauques. Il fit, il ne put s’empêcher de faire, un autre pas en avant… un autre encore… tirant derrière lui la chaise… la chaise qui, enfin abandonnée, tomba bruyamment contre le pied de la table… Le serpent ne remua pas… Ses yeux étaient deux soleils qui le cachaient entièrement… deux soleils multicolores grandissant, à l’infini, et diminuant.
Soudain tout disparaît… Où donc est-il ?… de grandes fleurs lumineuses tournent… ah ! il va se retrouver car voici qu’il entend… où donc ?… les heurts sourds, continuels d’un tam tam… oui, des heurts de tam tam rythmant une musique inconcevablement douce, agile, qui a les résonances cristallines d’une harpe éolienne… Oh ! il la reconnaît… les livres en ont tant parlé !… c’est la mélodie qu’exhale à l’aurore la statue de Mammon !… et lui, il se trouve parmi les roseaux du Nil… c’est de là qu’il écoute, à travers le silence des siècles, cet hymne éternel…
Cela cesse… ou plutôt cela est devenu, par degrés insensibles, le grondement distant d’un orage qui s’éloigne… Et l’hallucination auditive devient visuelle… tout s’éclaire… un merveilleux paysage glisse devant Brayton… un paysage éclatant de soleil et de pluie, immense, et qui abrite cent villes distinctes. Au milieu, un serpent prodigieux, un monstre de l’apocalypse, couronné d’une tiare d’or, évolue en lents enroulements, et le regarde… le regarde avec des yeux humains où il croit reconnaître ceux de sa mère, morte il y a vingt ans…
Soudain, d’un seuil coup la vision entière se lève vers le ciel, comme un rideau de théâtre, laissant place à de la nuit noire… alors…
… Son visage est violemment cogné… Réveil !… Où ?… Ah oui, là… Il vient de tomber face en avant sur le plancher… Du sang coule de son nez, de ses lèvres.
Quelques minutes il reste étourdi, les yeux clos, la bouche haletante contre la poussière du mince tapis…
La conscience lui revient… il comprend que cette chute, en détournant ses yeux, a rompu la fascination… Sauvé !…
Qu’il ne laisse pas reprendre son regard et il pourra fuir… oh ! oui, fuir éperdument, délicieusement !…
Mais elle est trop affreuse, la pensée du serpent qui se tient là, près, sans doute dans ce ramassement qui précède le bond… Oui, trop affreuse !… A ce degré, l’horreur est attirante… irrésistible… Il veut savoir… il veut…
Il leva la tête, apporta ses yeux à l’impitoyable regard et fut encore un esclave, un jouet, une pauvre chose humaine, passivement soumise à la bête immonde.
Le serpent dédaignait d’ailleurs d’exercer davantage son pouvoir sur l’imagination créatrice de Brayton… En la tête triangulaire, les yeux brillaient avec une expression cruelle… mais plus d’hallucinations !… la réalité, l’inévitable et affreuse réalité, rien d’autre… Le reptile triomphant, tenant sa victime, lui laissait sa pleine conscience…
Une terrible scène suivit. L’homme à plat ventre, à un mètre de l’animal, se dressa sur les coudes, la tête renversée en arrière, les jambes allongées… De l’écume moussait à ses lèvres… Des convulsions nerveuses secouaient d’une façon presque reptilienne son corps… Il se courbait en arrière, jetait ses deux jambes ensemble d’un côté, de l’autre… Chaque mouvement le rapprochait un peu du serpent… Ses mains s’arc-boutaient au sol dans un effort désespéré pour résister à l’attirance — mais, incessamment, il avançait sur les coudes…
Le Dr Druring et sa femme étaient assis dans la bibliothèque. L’humeur du savant, souvent assez âpre, paraissait ce soir-là remarquablement bonne.
« Je viens d’obtenir, grâce à un échange avec un autre collectionneur, un splendide ophiophagus.
— Un quoi ?
— Un ophiophagus ?!
— Qu’est-ce encore que cela ?
— Dire que vous êtes ma femme et que vous… Cela devrait être un cas de divorce !… L’ophiophagus est un serpent qui présente cette particularité bizarre de dévorer les autres serpents…
— Je souhaite que celui-là dévore tous ceux que vous possédez… mais comment peut-il arriver à ce résultat vis-à-vis de ses semblables ? En les fascinant sans doute ? »
Le Dr Druring fit un geste d’ennui.
« Comment pouvez-vous croire à de pareilles billevesées !… Le pouvoir magnétique des serpents n’est qu’une superstition, ma chère amie, une très vulgaire superstition ! »
A cet instant un cri abominable retentit dans la maison silencieuse… se prolongea en plainte…
Mr et Mrs Druring se levèrent brusquement…
Le cri se fit entendre encore, plus faible, différent…
Le docteur était déjà hors de la bibliothèque, montant l’escalier quatre à quatre.
Dans le corridor, devant la chambre de Brayton, il trouva plusieurs domestiques, qui avaient entendu, eux aussi.
Ils entrèrent ensemble…
Brayton gisait face contre terre, enfoncé sous le lit jusqu’aux épaules. Ils le tirèrent en arrière, le retournèrent sur le dos… Il était mort. Du sang, de d’écume, barbouillaient son visage… Ses yeux, distendus, portaient encore une telle expression d’épouvante que les domestiques reculèrent.
— Une attaque sans doute… le cœur… ou le cerveau… dit le savant en s’agenouillant près du corps…
Son regard alla par hasard sous le lit.
« Mon Dieu !… comment cela se trouve-t-il ici… »
Il étendit le bras, saisit le serpent et le projeta encore enroulé, à l’autre bout de la chambre où sa chute fit un bruit mou, où il demeura immobile.
C’était un serpent empaillé. Ses yeux étaient deux clous de cuivre.