AU PONT DU HIBOU[3]
Reading edition
AU PONT DU HIBOU[3]
Un homme aux mains liées derrière le dos se tenait à l’extérieur du parapet d’un pont de bois, sur le bout d’une planche.
Une corde qui cerclait, lâche, son cou, était attachée au parapet auquel il tournait le dos. Il regardait l’eau torrentielle courir, écumer, à huit mètres au-dessous de lui.
A l’autre extrémité de la planche se trouvait un robuste sergent de l’armée américaine. Il faisait contre-poids. Tout à l’heure le sergent quitterait brusquement la planche qui basculerait ; le condamné tomberait avec elle dans l’espace, la corde le retiendrait — par le cou…
Sur la berge, une compagnie d’infanterie, immobile, présentait les armes.
Le capitaine, en avant de la ligne, raide, son sabre nu à la main, le regard sur sa montre, attendait l’heure précise de donner le signal…
Personne ne bougeait. La Mort est une dignitaire qui, lorsqu’elle arrive après avoir été annoncée, doit être reçue avec des marques de respect, même par ceux qu’elle n’impressionne pas.
L’homme qu’on allait pendre avait trente-cinq ans. C’était un civil, un planteur du sud. Ses cheveux bruns tombaient le long de son visage distingué. Rien en lui d’un vulgaire criminel : le code militaire prévoit l’exécution de gens très différents et les gentlemen ne sont pas exclus…
Celui-ci avait essayé, patriotiquement, d’incendier le « Pont du Hibou » qui allait maintenant lui servir de potence. Il se nommait Carton Farquhar.
… Le sergent s’assurait, en portant un peu de son poids sur le garde-fou, que la planche basculerait net, que rien ne la retiendrait…
Carton Farquhar regarda un instant encore l’appui incertain sous ses pieds — puis l’écume de la rivière bouillonnante… une énorme pièce de bois y dansait comme un bouchon ; il la suivit des yeux — et s’en voulut de s’attentionner, même machinalement, à autre chose qu’à sa femme, qu’à ses trois enfants…
Comme il avait vécu heureux !… Un mariage pauvre mais d’amour, la fortune rapidement conquise par un labeur probe, trois enfants vigoureux ! Son foyer était un modèle d’harmonie, de tendresse… Les fêtes familiales ! Anniversaires de naissance ! Christmas ! Huit jours avant, encore, son bonheur semblait un défi au destin… Et maintenant !… Sa femme saurait-elle démêler les affaires qu’il laissait ? Ses enfants sont tout jeunes… Suppliciantes anxiétés…
Oh ! il ne regrettait rien ! Il avait fait, impulsivement son devoir de citoyen sudiste : l’incendie du Pont du Hibou devait gêner l’armée du général Lincoln, mais comme Farquhar n’était point soldat, son geste devenait celui d’un franc-tireur ; un tribunal martial l’avait condamné aussi justement que promptement… Dieu !… mourir… mourir !… plus jamais autour de son cou les petits bras, menottes jointes, de ses enfants,… ni le soir pour le sommeil, la tiède tête brune de sa femme sur son épaule…
Pour dissimuler ses larmes, pour être jusqu’à la dernière seconde avec les êtres chers, il baissa les paupières…
Ses ultimes instants duraient… duraient…
Un son régulier, sourd, que d’abord il ne s’expliqua point, retentissait maintenant près de lui… On eût dit des coups de marteau de forgeron sur l’enclume. Cela semblait tout contre lui et pourtant éloigné. Il écouta chaque heurt avec impatience et aussi — pourquoi donc ? — avec appréhension… Les intervalles de silence entre les coups, s’allongèrent… Des heures ne séparaient-elles pas un coup de l’autre ?…
Ce qu’il entendait là, c’était le tic-tac de sa montre…
Obsédé, il rouvrit les yeux, aperçut encore l’eau écumeuse et folle.
« Si je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je dégagerais aisément ma tête du nœud coulant et je sauterais dans le fleuve. En nageant entre deux eaux, peut-être éviterais-je les balles ; je regagnerais ma demeure !… Ma femme, mes petits !… »
Il essaya de séparer ses poignets. Mais la corde fine, solide, mouillée, à rang triple, les réunissait implacablement…
Sur la berge, le capitaine alluma un éclair dans l’air en levant son sabre.
Le sergent fit un bond de côté… La planche bascula…
....... .......... ...
Carton Farquhar tomba dans l’eau comme une statue de plomb. Il perdit conscience…
Une douleur à la gorge et aux poignets l’éveilla. Où donc se trouvait-il ?…
Un grand froid l’enveloppait, un froid bizarre mais qui lui rendit vite sa lucidité entière… oui, vite, par bonheur ! car il suffoquait… de l’eau saumâtre comblait sa bouche…
Il comprit que la corde attachée au parapet s’étant cassée, il venait de tomber dans le fleuve au lieu de rester pendu au pont… Il ouvrit les yeux et, à travers une verdâtre brume, il aperçut au-dessus de lui une lumière lointaine, inaccessible. Il descendait encore dans l’eau, certainement, car la lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître. Puis elle recommença à luire, elle augmenta et il connut ainsi qu’il revenait à la surface…
Il dut faire inconsciemment un grand effort car une douleur aiguë à ses poignets lui révéla qu’il essayait de les dégager. Il donnait son attention à cette lutte comme un badaud observe un jongleur. Quel splendide effort !… Quelle force magnifique !… Ah ! bravo ! la corde cédait !… Il observa comme ses mains vinrent vite débarrasser son cou du fragment de nœud coulant encore enfoncé dans la chair…
Il sentit sa tête émerger ; la lumière matinale l’aveugla délicieusement… Il but une longue aspiration d’air… Ah ! la caresse des pentes vagues sur son visage !… Il nageait avec force… La détente de ses membres avait une souplesse, une allonge, qui lui parurent extraordinaires.
Il osa regarder les berges… Sur l’une, la forêt énorme, bruissante. Sur l’autre, mais loin déjà, en silhouettes précises contre le bleu pâle de l’horizon, les soldats qui gesticulaient…
De son sabre lumineux, le capitaine désigna le nageur. Les soldats se groupèrent instinctivement en peloton. Leurs fusils, parallèles comme à l’exercice, visèrent… un léger nuage s’en éleva, vite écarté par le vent… Autour de Farquhar, de menues gerbes d’eau fusèrent sous les balles…
Il plongea, aussi vite, aussi profondément qu’il le put, à coups de jarrets effrénés, parmi des bulles d’air. Ses mains pataugèrent dans la vase et les pierres du fond. L’eau hurlait dans ses oreilles avec le tonitruement du Niagara.
Il lui fallut enfin revenir à la surface pour respirer. Il vit alors qu’il avait été longtemps sous l’eau, entraîné par le courant, car le pont du Hibou se profilait à une distance considérable et qui augmentait… De grands bois couvraient les deux berges.
Il nagea de toutes ses forces. Elles ne faiblissaient pas. Et son cerveau était aussi alerte que ses bras et ses jambes. Il pensait avec la prestesse de l’éclair. Jamais, en ses meilleurs jours, il ne s’était senti autant de vitalité physique, de puissance mentale…
Il se rappela un concours de natation où, écolier, il avait gagné une coupe d’argent, qui se trouvait encore sur la cheminée de sa chambre… Il n’était pas plus entraîné que maintenant… vraiment pas plus !…
Du sable racla ses genoux. Le bord !… Il avait pied. Il se traîna. Nulle évidence humaine ou animale ne paraissait. Quelques secondes après il était à l’abri dans la forêt.
Sauvé !…
Il étendit ses vêtements au soleil aveuglant, comme concentré, d’une clairière. Pendant qu’ils séchaient, il mangea des baies sauvages dont il ne reconnut pas le goût…
Puis, tout le jour, il marcha vers le Sud sans rencontrer personne… Toujours pas d’êtres humains, ni d’animaux. Une solitude, un silence, imposants. Et la forêt semblait interminable, plus il marchait, plus elle devenait fourrée, rude. Il ne s’était jamais aperçu qu’il vivait dans une contrée aussi sauvage… Révélation inquiétante, vraiment !…
Mais des souvenirs d’enfance, de famille, jaillissant dans sa mémoire, distrayaient sa fatigue. Il revit le visage plissé, souriant, de son père, la silhouette voûtée de sa mère… Puis le matin de son mariage… oh… avec quelle netteté surgissait ce matin d’immense bonheur !… la petite église de village, fourrée de lierre… le cortège avec les fraîches toilettes claires… sa fiancée en blanc… Il entendit le poétique carillon grêle… il entendit…
Au crépuscule, il trouva devant lui une route qui devait mener dans la bonne direction. Elle était aussi large et droite qu’un boulevard de grande ville, et pourtant déserte ; son lointain se perdait dans un brouillard bleuâtre… tout y était régulier, géométrique…
La nuit tomba, d’un seul coup, comme sous les tropiques. Mais ce ne furent pas les ténèbres complètes… au ciel brillaient de grandes étoiles d’or, nouvelles lui sembla-t-il et groupées étrangement… leur ordonnance sur le fond verdâtre de l’infini n’avait-elle pas une signification secrète, maligne ?…
Et il percevait parfois sur son passage, des bruits insolites… Même, entre les branches des halliers il entendit… oh ! sans erreur possible, il entendit murmurer dans une langue inconnue !… Tout cela ne l’inquiétait point… Les troupes Nordistes étaient loin et seules elles pouvaient constituer un danger pour lui…
La lassitude congestionnait ses yeux qu’il ne pouvait clore, et son cou nu qui lui faisait mal… Sa langue, desséchée, brûlait… il la reposa en l’avançant entre ses dents, en plein air froid…
Comme le sol de la route est doux : il ne le sent plus sous ses pas…
… Il a dû s’endormir en marchant malgré ses souffrances, car c’est maintenant le matin, le joli matin… Quelle joie dans la forêt ! des poignées d’oiseaux se poursuivent dans les buissons… des sources invisibles gazouillent… des traînées de pâquerettes blanchissent les talus.
Peut-être s’éveille-t-il simplement d’un long délire causé par la fatigue ?… La route tourne… Oh ! il aperçoit sa maison !… Elle brille dans la lumière du matin. La cheminée fume bleue, les chiens aboient…
Au haut du perron, sa femme lui tend les bras avec une fascinante joie… à travers le jardin ses enfants courent au devant de lui… le plus petit en trébuchant…
Comme il va les étreindre, il sent un coup terrible à la nuque, une grande clarté l’aveugle. Une détonation énorme l’assourdit. Puis, silence… ténèbres…
… Carton Farquhar était mort. Son cadavre, le cou brisé, se balançait doucement dans l’air, sous le pont du Hibou.
L’instant de la mort est plein de rêves qui semblent durer des heures, des jours[4].