LES ÉVADÉS
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« Pastier t’avait dit qu’en vingt-quatre heures on s’rait à la frontière suisse… Ça fait juste trois jours qu’on s’est évadé et nous v’là encore en plein pays boche… Y a pas d’erreur, on y est encore, on y est si tellement qu’on n’ose pas montrer son blair hors des bois et que si qu’on nous rencontrerait on serait foutus, et comment !… Et tu n’sais même plus l’chemin, toi un môme qu’a de l’instruction… Tu bigles d’après l’soleil pour t’rend’ compte d’quel côté c’est l’Sud, et on va par là… J’en f’rais autant, moi, Blin, que j’suis qu’plombier-zingueur… A quoi ça t’sert d’avoir suivi toutes sortes de classes… C’qu’y a d’plus embêtant c’est les provisions !… a sont presque finies, les provisions, et quand a l’seront tout à fait on aura l’choix : ou claquer au pied d’un arbre ou s’laisser reprendre, c’est-à-dire claquer aussi par suite des punitions qu’on nous foutra… Pas très bath c’qui nous attend, d’une façon comme ed’lautre !… »
Et Blin croisa les bras en renversant en arrière sa géante silhouette. Son visage touffu d’ouvrier était rougi par le crépuscule filant entre les branches.
Pastier rajustait nerveusement son binocle. Petit, fluet, pâle, paraissant moins que ses vingt-deux ans, il avait dirigé l’évasion. Les reproches lui causaient un gros chagrin nerveux de gosse…
Ils reprirent en silence leur marche dans la forêt…
Prisonniers l’un de Charleroi, l’autre de Maubeuge, ils s’étaient enfuis du terrible camp de Rigenburg avec leurs économies de boîtes de conserves et grâce à des vêtements civils obtenus sous prétexte d’une représentation théâtrale. Ils avaient d’abord suivi la grand’route, marchant la nuit, se cachant le jour. Mais, à cause des patrouilles devenues fréquentes, ils avaient dû se jeter dans les bois, les grands bois sauvages qui descendent les pentes du duché de Bade jusqu’au Rhin… Le Rhin ! leur but, là-bas, vers le Sud. Qu’ils l’atteignent en un point quelconque, entre Schaffouse et Bâle, qu’ils le traversent malgré les sentinelles, et c’est la Suisse, la bonne Suisse miséricordieuse !…
… Ils marchèrent longtemps encore, ce soir-là, dans le noir intense, le silence, l’humidité, de l’énorme forêt, ils marchèrent sans se parler, sans se voir ; l’un sentant à côté de lui le piétinement de l’autre, et les bras tendus à cause des arbres…
La voix de Pastier dit :
« Écoute, Blin, il doit être minuit. On n’y voit goutte. Dormons un peu. Le jour paraît dans deux ou trois heures. Alors, on s’débrouillera… »
A tâtons, ils trouvèrent un endroit du sol presque sec, sous un sapin. Roulés chacun dans une grosse couverture de cheval, ils s’étendirent côte à côte, le paquet des provisions à leurs pieds.
Soudain Pastier sortit du sommeil. Avait-il entendu réellement, ou en rêve, s’éloigner un froissement de feuilles, de branchages ?… Ses yeux grands ouverts n’apercevaient que le noir intense de la nuit… Une bête sauvage errant dans la forêt nocturne, sans doute ?… Elle n’avait pas dérobé les provisions ?… Non !… Il les sentait à ses pieds…
Ces provisions !… des boîtes de conserves… du pain séché… des saucisses !… Elles eussent suffi à Blin ou à lui, à un seul, pour atteindre la frontière malgré les erreurs de route, les retards. Mais pas à deux…
L’instant viendra où ils devront se livrer pour ne pas périr d’inanition… Ils connaîtront les horreurs des représailles teutonnes…
Un seul pouvait se sauver. Lui ou Blin… Un seul !… Lequel ?…
Du vent d’est s’était levé et sifflait monotonément dans le faîte des grands arbres…
Pastier… peu à peu… insensiblement… avec de menus efforts silencieux… sortit de sa couverture… Il se dressa…
Le voici debout : sur un morceau de papier, il griffonne d’une grosse écriture : « Mon vieux Blin, je te laisse les vivres et je m’en vais, seul. Continue dans la même direction. Bonne chance ! »
Puis à tâtons il pose le papier sur Blin enroulé dans sa couverture, et il s’éloigne en silence.
Bientôt une demi-lueur blafarde filtra des feuillages. Des oiseaux transis pépièrent.
Pasquier marchait vite, à grandes enjambées. Au petit matin il ne risquait ni les heurts de troncs d’arbres, comme la nuit, ni les rencontres dangereuses comme le jour…
En serrant les dents, en crispant les poings, en comptant : « Une, deux !… une, deux !… » il tâcha de dompter l’immense lassitude de ses jambes surmenées, de son cerveau ahuri par le manque de sommeil… Il était musculairement très débile et, depuis l’évasion, il n’avait pas dormi plus de deux heures de suite…
Les pommes de pins roulaient sous ses pas, ou bien, dans les bas-fonds, de la vase sournoise menaçait de l’enliser…
Comme il sautait un fossé son lorgnon y tomba. A grand’peine, avec des gestes d’aveugle, il parvint à le retrouver — intact, heureusement !
A midi, il atteignit une lisière ; la forêt, après les ondulations d’une grande plaine où étincelaient quelques villages, reprenait, à l’horizon bleuâtre là-bas… Il dut attendre la nuit, à plat ventre dans un fourré épineux près duquel si souvent des gens passaient qu’il n’osa s’endormir par crainte de déceler sa présence en ronflant.
La faim lui donnait des brûlures d’estomac et des nausées. Pour la calmer il mâchonna des racines qui laissèrent dans sa bouche une amertume acide…
Il se rappela les bonnes conserves odorantes abandonnées à Blin !…
La nuit venue, comme, en traversant la plaine, il passait près d’un village, un chien de berger se rua vers ses jambes, le mordit à une cheville. A coups de pied et avec des cailloux, il parvint à l’éloigner. Il banda la blessure avec son mouchoir et il reprit sa terrible marche en boitant… Enfin il atteignit l’obscurité plus épaisse des bois… Là il eut une chance : celle de rencontrer, par hasard, un buisson de mûres !… A les fiévreusement cueillir, à n’en vouloir pas laisser une, il ensanglanta ses mains tâtonnantes…
Il se sentit plus fort. Et cette nuit-là il ne s’arrêta point ; mais, plusieurs fois, tout en marchant, il crut s’éveiller avec la conscience qu’il venait de parler à haute voix… Et il marchait, marchait toujours, divaguant, cauchemardant, se cognant aux arbres… Il étouffait d’une chaleur sèche. Son pouls battait vite, vite, incomptable. Et il eut d’affreux accès de faim… Il ne s’en tenait plus à envier Blin : il regrettait l’immonde gamelle boche de Rigenburg… Comme il l’eût savourée !…
L’aurore bleuissait les clairières quand il traversa, difficilement, un ruisseau forestier, l’eau jusqu’aux genoux. Cela rétrécit encore ses souliers qui le meurtrirent de plus en plus. A bout d’endurance, il les retira, mais le sentier était caillouteux, il dut les remettre et l’avance lui devint une torture…
Sa jambe mordue étant enflée, chaude… Il pleurait de douleur, en se traînant, il pleurait à gros sanglots… Une racine le fit choir… Il resta sur les pierres du sentier tel qu’il y était tombé ; et il s’endormit.
Midi scintillait quand un vieux paysan badois le secoua par le bras et, en allemand, l’avertit qu’il était dangereux de cuver sa bière au soleil.
« Ya… ya… » balbutia Pastier.
Le rustre s’éloignait en riant.
Il eut grand’peine à se remettre debout, à s’y maintenir. Des nuées d’étincelles blanches pétillaient dans sa vue. Au hasard, il arracha des feuilles autour de lui, en combla sa bouche, les mâcha, avala… Mais ce fut en vain qu’il essaya d’avancer parmi les fourrés !… Il n’avait plus la force d’écarter les branches, de réfléchir à la bonne direction approximative… C’était la fin… Il se sentait tranquille vis-à-vis de lui-même, tout excusé… il avait fait son possible… Maintenant il allait se laisser arrêter par n’importe qui, sur la route — qu’il distinguait à travers les feuillages… Après on lui donnerait bien un peu de soupe…
Trébuchant, il atteignit la grand’route en pente. Mais quelle vivifiante, quelle inouïe surprise : à quelques kilomètres un fleuve bleu sinuait… le Rhin… Ah ! comme il le reconnut, quoiqu’il ne l’eût jamais vu que sur des cartes postales illustrées… Au delà c’était la Suisse, la liberté !…
Ah ! sans cette atroce faim, peut-être qu’il… Mais il aperçut dans la poussière un sale morceau de pain, informe, piétiné. Il le mangea, délicieusement… Puis il suivit la route. Aux gens qu’il croisait, il disait : « Guten Tag » ; ils ne s’étonnaient point que ce pauvre boiteux, si maigre et si pâle, phtisique sans doute, ne fût point à la guerre…
Le Rhin grandissait… Mais, de loin, une patrouille héla Pasquier !… La forêt bordait toujours la route : il s’y précipita en courant maigre la douleur de sa jambe blessée, et ses souliers torturants… Plusieurs détonations sèches retentirent… des balles cassèrent près de lui des branchages, ricochèrent de tronc en tronc en piaulant… Il avait perdu son binocle… Il ne voyait plus que des formes confuses… Il courut encore, désespérément…
Des pas pesants le poursuivaient… Enfin ils s’éloignèrent… Le silence forestier…
Alors, à bout de respiration et d’énergie, il s’abattit à la renverse et ne bougea plus.
Il reprenait lentement conscience… mais sa mémoire ne lui apportait que des images confuses… Et qui donc, au-dessus de lui, trempait sa main dans une casquette pleine d’eau, lui aspergeait le visage, trempait sa… Blin ?… Était-ce à Blin cette tête de mourant qui vivait tout de même sous ses touffes informes de barbe et ses cheveux emmêlés ?
Il reconnut la voix faubourienne, bien qu’elle fût bizarrement rauque, et gutturale comme si les lèvres eussent perdu la force de remuer.
« Mon p’tit gars, c’est’core une veine que j’t’aie aperçu là, à tourner de l’œil… Allons, ouste ! V’là la nuit bientôt… Y a des barques tant et plus amarrées au bord du Rhin qu’est à trois minutes d’ici et pas d’sentinelles auprès… d’puis tantôt que j’l’observe… Dès qu’y fera noir on traversera en pépères… C’est pus qu’un p’tit effort. On est sauvés !…
— Sauvés ?
— Mais oui !… Ouste que j’te dis… Seulement, j’ai pas bouffé depuis que j’t’ai plaqué là-bas pendant que tu roupillais… Y t’resterait pas des fois un peu de conserves ?…
— Mais Blin, c’est moi qui… Voyons, le paquet aux conserves, il était bien là quand je suis parti… Et mon papier… »
Ils s’expliquèrent. Et le plombier-zingueur conclut :
« On a eu la même idée ! Quand t’as cru m’quitter, j’étais déjà fichu le camp te laissant les provisions, après avoir fourré un fagot dans ma couverture pour qu’tu t’aperçoives de mon absence l’plus tard possible… c’est sur c’t’espèce d’mannequin qu’t’as mis ton papier… Elles sont encore là-bas, nos pauvres conserves ! Et, en se sacrifiant l’un pour l’autre, on a failli claquer d’faim chacun de not’ côté… Hein, mon p’tit, on est des frères ! »
Riant, pleurant, ils s’embrassaient.