← Table of contents
Le clavecin hanté

LES FACTURES

Reading edition

Une gare de frontière en février 1917. Huit heures d’un délicieux matin. Hors le haut cintre du hall, là-bas où les rails filent vers la Suisse, des sommets déchiquetés de montagnes se profilent en des lueurs roses.

Le rapide quotidien est arrivé de Paris il y a cinquante minutes ; les voyageurs, bougons, mal réveillés, et qui mettaient en l’air alpestre du quai une atmosphère et des aspects de métropole, ont dû tous descendre et s’entasser en file étroite maintenue par des barrières, dans un baraquement de planches. Toujours si froid, ce baraquement, malgré un poêle rouge, que les employés l’appelaient « le Palais de glace ».

Chaque deux à trois minutes, une porte s’ouvre ; une personne, ou une famille, entre dans la petite pièce où les commissaires spéciaux de la Sûreté Générale scrutent les visages, examinent les passeports, cherchent dans des boîtes à fiches, questionnent minutieusement, souvent acheminent les gens vers la salle de fouille ou leur déclarent qu’ils ne peuvent sortir de France.

La porte se referme ; le rassemblement humain soupire et avance d’un pas avec anxiété car si les formalités ne sont pas terminées à l’heure extrême du départ du train, on aura à attendre le suivant jusqu’au lendemain.

C’est ici une des portes de la France et les agents de l’ennemi cherchent sans cesse à la franchir pour venir chez nous ou pour porter en Suisse des renseignements dont le moindre est très important et dont certains peuvent faire tuer vingt mille de nos soldats. Qui sont-ils ces agents ? Peut-être ce vieillard cacochyme qui toussotte dans sa pelisse, cette bonne grosse dame que deux bébés accompagnent, ce saint ecclésiastique, ce dandy dont la voix aiguë proteste contre les courants d’air !… Tous les aspects ! Tous les faux papiers !… Où cachent-ils leurs documents ? Talon d’une bottine, doublure d’un manteau, chevelure, manche creux d’un parapluie, ou les endroits les plus intimes du corps ?… sans parler de la bille creuse en argent que l’on avale…

Aussi ces services de frontière sont-ils en communication téléphonique incessante, de nuit comme de jour, avec le Ministère de l’Intérieur et le Ministre de la Guerre. D’énormes courriers quotidiens leur apportent des signalements, des ordres, des résultats d’enquête. Leur labeur est redoutable et délicat.

Ce matin-là l’officier de service était le lieutenant Maurice Lumne. Blessé en Argonne, il occupait ce poste durant sa convalescence qui devait être longue.

Il avait une physionomie douce, un peu triste, aux traits tombants, une moustache maladroitement taillée à l’américaine, et de longues mains maigres.

En son petit bureau sis dans la gare même, non loin du baraquement d’attente, il ouvrait, devant une grille ardente, son courrier personnel apporté par le train, quand un des commissaires spéciaux entra.

— Mon lieutenant, j’ai saisi dans la valise d’une voyageuse ces paperasses-là qui étaient roulées en tampon au fond d’une bottine… Et je crois bien que la particulière est cette suspecte que signalait la circulaire S. C. R. 9873 2/11 d’avant-hier… Je vais vous l’amener… vous l’interrogerez vous-même… »

La S. C. R., « Section de Centralisation des Renseignements » dépend du Ministère de la Guerre… L’Intérieur et la Guerre, très jaloux de leurs attributions respectives, les mélangent pourtant avec une cordialité apparente.

L’officier déplaça péniblement sa jambe droite qui, malgré plusieurs interventions chirurgicales demeurait douloureuse et roide. Il écarta son courrier puis, avec soin, peu à peu, il déchiffonna, il lissa, les papiers suspects.

C’étaient deux factures de grande couturière.

Regardées obliquement, puis en transparence, elles n’offrirent pas ces traces légères que laissent les encres sympathiques. Il y appliqua pourtant le fer chaud électrique : rien ne parut. Un premier réactif passé au pinceau, d’un angle à l’autre, ne fit surgir nulle évidence d’écriture secrète.

Mais, sous le second, la blancheur du papier se couvrit soudain de caractères teutons, de chiffres, de lignes formant un plan !…

Le cas était net, flagrant, extrêmement grave…

Le jeune lieutenant eut un geste de colère !… Il revit, brusquement, la ligne sinueuse des tranchées dans la plaine boueuse, presque liquide, défoncée de cratères d’obus, empanachée d’énormes flocons blancs et d’éclairs rouges, il perçut le vacarme terrible des explosions… Des files de nos soldats s’effondraient autour de lui, pulvérisés, enfouis… Que de familles françaises bientôt sangloteraient !… Et cela, grâce à des avertissements transmis à l’ennemi, grâce à des papiers comme ces deux prétendues factures !…

Cette fois, au moins, ce n’était qu’une tentative, et les douze fusils du peloton d’exécution projetteraient des balles justicières…

Au-dessus des bruits de la gare, du halètement de la locomotive en attente et des chocs de verreries dans le buffet où consommaient les voyageurs déjà « visités », une voix féminine s’approcha en protestant :

« C’est indigne… Traiter ainsi une femme… je me plaindrai !… »

Au son de cette voix, l’officier sursauta…

Le commissaire spécial ouvrit la porte, fit entrer une jeune femme élégante, jolie, animée, et se retira.

« Monsieur, on vient de se conduire ignoblement avec… Oh ! comment, c’est toi, mon petit ?… Toi !… Oh !… Quelle veine… non, quelle veine !… Depuis avant la guerre !… Oui ! j’ai été vilaine avec toi… J’aurais dû t’écrire… mais, tu sais, je remets toujours au lendemain, et les jours passent… oh ! j’ai tout de même bien pensé à toi… je me demandais ce que tu étais devenu… Figure-toi qu’on vient de me traiter abominablement… j’ai un passeport en règle, il n’y a pas à dire, il est en règle !… et on m’interroge comme si j’étais une espionne… on me retourne ma malle de fond en comble… on froisse mes robes… Qu’est-ce que tu as à me regarder ainsi ? Tu m’en veux encore ? »

Lentement, il lui indiqua sur les fausses factures, encore humides, les phrases en allemand, les chiffres, les plans…

Elle prit un air insolent et naïf.

« Je ne sais pas ce que c’est cela…

— Marthe… la vérité !…

— Je la dis, quoi, la vérité !… D’abord ces papiers ce n’est pas à moi…

— Tu sais ce qui t’attend ?… Le poteau, comme Mata-Hari ! »

Elle essaya de rire dédaigneusement. Mais l’émotion vieillissait sa figure de bébé dans le flou de ses cheveux décoiffés par le train… Ses lèvres rougies tremblaient…

La retrouver ainsi, cette puérile danseuse pour salons « esthétiques » et ateliers d’opiomanes, cette petite inconsciente qu’avant la guerre il avait tant aimée !… dont il avait tant souffert à cause de « Freddy », le Portugais obséquieux et robuste qui l’accompagnait… oh ! en tout bien tout honneur ! selon elle : « Freddy ?… mon danseur !… rien de plus !… je le paye… Un larbin !… » disait-elle… Un si véhément amour, accentué par de telles souffrances !… Brusque séparation en août 1914. Depuis, pas de nouvelles de l’aimée ! Elle avait quitté son domicile d’alors en disant : « Je pars en tournée théâtrale à l’étranger… » Ce fut à elle qu’il pensa obstinément pendant la détresse abominable des premières batailles, dans la monotone torture des tranchées, et lorsque, blessé, il râla, toute une nuit d’hiver, dans un trou d’obus. A l’hôpital militaire, son délire parlait d’elle sans cesse aux infirmières émues d’une si violente passion…

Dans sa peur, elle se rappela que ce gosse de Maurice obéissait à tous ses caprices et que, même, elle ne l’avait pas sérieusement aimé parce qu’il « lui cédait trop ».

Elle prit cette douce voix soyeuse à laquelle elle se souvenait qu’il ne résistait point :

« Mon petit Maurice, rends-moi cela et dis qu’on me laisse tranquille. »

Il jeta brusquement les deux feuilles dans un tiroir et le ferma à clef.

« Chéri, puisque je te dis que c’est une erreur !… voyons, crois-moi !… tu ne vas pas me faire avoir des ennuis !

— Tu es arrêtée !… tu passeras en conseil de guerre ! »

Il y eut un silence. On entendit siffler la locomotive de l’express qui repartait… ses heurts sourds se précipitèrent, disparurent au loin.

Alors, la danseuse, tombée dans un fauteuil, éclata en gros sanglots pitoyables. Elle n’était, comme toujours, qu’une enfant…

« Rends-toi donc compte, Marthe, de ce que tu as fait !… »

D’abord elle ne put répondre. Les larmes l’étranglaient. Des fils de salive se tendaient entre ses mâchoires grimaçantes…

Elle balbutia enfin :

« Ce n’est pas moi… est-ce que je sais ce qu’il y a sur ces papiers… Ce n’est pas moi… C’est Freddy !…

— Le Portugais ?

— Il est Bavarois. On est parti ensemble à Berne l’avant-veille de la guerre… Il savait depuis longtemps qu’elle allait avoir lieu… Ensuite on a habité Lorrach, un patelin dans le duché de Bade près de la frontière suisse… Maintenant on est à Zurich, avenue de la Gare… Ce n’est pas ma faute s’il m’envoie à Paris… Il m’a donné l’habitude de la morphine… Quand je n’obéis pas il me retire mes ampoules et je ne peux en avoir que par lui… Regarde. »

Elle releva sa robe. Ses cuisses musclées, pâles, étaient pointillées de piqûres rougeâtres.

« Quand on s’est mis dans la morphine, chéri, on ne peut plus résister… Je vais quelquefois passer deux jours à Paris pour des toilettes… Il y a des types que je ne connais pas… ce n’est jamais le même !… qui me remettent des papiers… je les rapporte à Freddy… Je n’ai jamais rien su que cela… Je ne suis pas une espionne, oh çà ! pour sûr que non !… on ne peut pas le dire !… je n’ai fait que remettre des papiers… »

Le lieutenant regardait, plus ému encore qu’elle, la femme qu’il aimait tant, qui avait été son premier amour, son seul amour, toute sa douleur, toute sa vie !… Bientôt le conseil de guerre… les uniformes incertains dans la salle sombre… le verdict : la mort ! car on ne tiendrait pas compte de l’intoxication, de la débilité mentale… Puis l’aube d’exécution, le petit jour descendant le long des murailles du château de Vincennes… la corde neuve qui maintient au poteau une silhouette qui va être une cible… le miséricordieux bandeau que dépasse la chevelure blonde…

Le visage du jeune homme exprimait l’horreur de ces pensées si intensément que la danseuse poussa un cri rauque… Elle se jeta à genoux en recommençant à sangloter. Elle lui enlaça les jambes. Son chapeau glissa. Son corsage s’ouvrit sur l’admirable poitrine…

« Non, Maurice… Tu ne vas pas faire cela, Maurice chéri !… Jette au feu ces papiers !… Ta petite t’en conjure !… ta petite à toi… oh si ! je t’aimais bien, et s’il n’y avait pas eu Freddy… lui me dominait et toi tu étais trop doux… mais je t’aimais… Non ! ne dis pas non !… Écoute-moi… écoute-moi donc !… Ne me repousse pas ainsi… Écoute, si tu veux, je reste en France avec toi… je serai à toi, rien qu’à toi… je ferai tout ce que tu voudras… »

Il sentait contre lui la chaleur du beau corps. Jamais il ne l’avait aimé davantage…

Quelle tentation !… Détruite le texte de ces papiers en y appliquant un réactif acide. Rendre Marthe inoffensive en lui interdisant le passage de la frontière, officiellement, jusqu’à la fin des hostilités. Attribuer le bruit de l’entretien au « cuisinage » énergique d’une femme suspecte… Et avoir Marthe toute à lui, enfin !… Seule, sans ressources, loin du faux Portugais, elle serait vraiment sienne !… Sa mort, sanction absolument inutile, ne profiterait en rien à la Sûreté Nationale !…

Il étendit la main vers les factures… Mais un coup de mémoire lui montra soudain, en vision crue, la bataille formidable, hideuse, les panaches mous des explosions, le jappement prolongé des mitrailleuses, — et les cadavres des soldats de France, comblant en désordre la tranchée et sur lesquels, à chaque seconde, d’autres braves garçons venaient, par rangs entiers, s’abattre… Certains hurlaient affreusement… Il lui sembla que s’il faisait grâce ces cris le poursuivraient… toujours… Il les entendait avec une si atroce netteté…

Il appuya trois fois, signal convenu, sur un bouton électrique que cachait le tapis de la table.

Deux agents entrèrent, saisirent par le bras la femme, qui cria, menaça, injuria. Ils l’entraînèrent pendant que l’officier mettait sous enveloppe le document terrible et l’adressait à ses chefs : État-Major de l’Armée, 2e Bureau, S. C. R…

Plus tard, le même commissaire spécial entra pour une affaire de service dans le petit bureau.

Il s’aperçut que le jeune homme avait la figure singulièrement pâle et crispée :

« Est-ce que votre jambe vous fait davantage souffrir, mon lieutenant ?

— Non… au contraire… je vais même demander à repartir au front.

— Mais votre régiment se trouve dans un secteur rudement exposé, pour l’instant…

— Je sais… je sais… »

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings