LA FOUILLE
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Le grand café marseillais étalait ses tables dans le soleil et le vacarme. L’assemblée des consommateurs y était plus bizarrement cosmopolite que jamais car l’armistice venait de rétablir les services de paquebots.
Je regardais le visage, les silhouettes, j’écoutais les jargons. Soudain, j’eus l’impression de connaître un maigre gentleman voûté, aux traits tombants sous des cheveux en désordre, aux habits déformés qui, immobile devant un verre de liqueur, contemplait vaguement les mâts et la lumière du Vieux Port… N’était-ce point… eh oui, je ne me trompais pas, c’était Jacques Neville, qu’on avait dit mort… Jacques Neville, mon camarade de Louis-le-Grand, le malheureux héros d’une affaire tragique dont seul je sais le secret.
Son regard bleu pâle, comme usé, rencontra le mien et se détourna.
« Chasseur ! de quoi écrire !… portez cette lettre à ce monsieur à cheveux gris qui est tout seul là-bas… »
J’ai écrit : « Mon cher Neville, ne veux-tu pas causer quelques minutes avec moi ? »
Il a le pli. Il décachette. Il griffonne une réponse.
Oh ! il paye, me salue, et s’en va, courbé, le pas incertain, lamentable… La foule se referme sur lui…
Sa réponse, d’une écriture tremblée, dit : « Non, je n’existe plus. Merci ! »
Le chasseur sait de lui que c’est un original qu’on voit toujours seul et qui parfois s’enivre…
Et l’aventure d’il y a vingt ans me surgit avec une netteté crue, comme si le soleil provençal avait illuminé soudain un coin de ma mémoire.
Le fumoir chez le banquier Destieux, après dîner. Un dîner de huit camarades hommes, anciens élèves de Louis-le-Grand, présidé par la femme de notre hôte, cette adorable Suzy Destieux dont la célèbre beauté était spécialement éclatante ce soir-là.
Elle vient de nous quitter à cause de nos cigares…
Jacques Neville est accoudé à la cheminée. Grand, athlétique, brillant causeur, très érudit, avec une pointe de timidité qui le rendait plus charmant encore, il débutait aux Affaires Étrangères et son avenir semblait considérable.
Un autre de nos condisciples, Christian, l’explorateur Christian auquel la France doit de si utiles territoires en Afrique, un gaillard brun, obèse, au teint déjà touché de jaune par le paludisme, nous raconte des histoires de mines de diamants.
Sa parole, très expressive, avec une nuance d’accent bourguignon, a vraiment fait disparaître le petit salon art nouveau… nous sommes dans la mystérieuse brousse africaine, sous le ciel aveuglant, parmi des noirs… nous respirons des odeurs de campements et de fauves, nous entendons le continuel tam-tam hypnotiseur d’un village nègre.
« Quant à ce diamant qui coûta dix-sept existences humaines et qui ne vaut guère que trois cent mille francs, le voici… »
Et Christian sort d’une poche de son gilet blanc le diamant, gros comme une noisette, à peine taillé, dont il vient de nous conter les aventures.
Le fumoir reparaît autour de nous. Des cigarettes s’étaient éteintes pendant le récit.
Chacun veut voir cette pierre étonnante. Elle passe de main en main. Je suis le dernier à l’examiner. Elle ne paye pas de mine, presque brute encore, et il faut, pour en concevoir la valeur, l’imaginer taillée, polie et scintillant sur une poitrine de femme, au bas d’une chaînette de platine.
Je la pose, avec précaution, sur la table autour de laquelle nous faisions cercle.
Soudain, les lampes électriques pâlissent, s’éteignent. Rires. La fâcheuse panne !… Elle fut courte d’ailleurs. Christian eut à peine le temps de nous expliquer que la nuit tombait aussi brusquement sous les tropiques.
Les filaments rougissent dans les ampoules et revoici la lumière ordinaire.
Mais le diamant, qu’aux yeux de tous j’ai placé sur la table, n’y est plus !…
Émotion… Où donc est-il ?… Il a dû tomber à terre…
Recherches fiévreuses. On examine le plancher, on déplace les meubles : rien…
Christian affectait de prendre plaisamment l’aventure. Mais le visage barbu de Destieux se congestionnait de colère… à Louis-le-Grand puis dans la vie Destieux fut toujours violent ; ses employés le redoutaient, on disait même que ses crises brutales de jalousie rendaient sa femme fort malheureuse…
On recommence les recherches. Elles étaient d’autant plus faciles que les meubles étaient « art nouveau » très simples, et qu’ils ne comportaient pas de coussins, pas de tentures, pas d’armoires, ni de guéridons à tiroirs.
Personne n’était entré. Personne n’était sorti…
Or, ce fut en vain qu’on s’acharna. Après trois quarts d’heure, le diamant demeurait introuvable.
Nous nous regardions…
Destieux dit alors sèchement :
« Il n’y a pas de voleurs parmi nous. C’est entendu. Mais ce diamant a disparu d’une façon… vraiment surprenante. Si nous nous en tenions à ces recherches, qui sait, nous conserverions peut-être quelque arrière-pensée les uns sur les autres. Il n’y a qu’un moyen d’éviter cela : traitons-nous comme si nous ne nous connaissions pas ! Retournons nos poches !… Et je donne l’exemple… »
Non seulement la proposition fut bien accueillie, mais elle dissipa l’embarras qui planait…
Destieux vide et retourne ses poches, secoue son mouchoir, fait examiner son porte-monnaie puis il retire son habit, ses escarpins et exige qu’on palpe ses manches, son torse, ses jambes.
Ensuite je fais de même et avec d’autant plus de minutie que j’ai été le dernier à avoir le diamant entre les mains.
La fouille continue, sérieuse, attentive, et non en simple formalité.
Elle n’a donné encore aucun résultat. Et pourtant tout le monde y a passé, sauf Jacques Neville…
On se tourne vers lui : il est très pâle… les doigts de ses mains se crispent, s’allongent… Ses lèvres remuent, mais demeurent muettes.
« Messieurs, dit-il enfin avec effort, d’une voix haletante, lointaine, que nous ne reconnûmes pas, je ne peux me résoudre à être fouillé… Je n’ai pas le diamant sur moi, je le jure sur l’honneur !… j’aime mieux prendre la responsabilité pécuniaire de sa perte que subir une pareille humiliation… Monsieur Christian, vous avez dit tout à l’heure que cette pierre valait trois cent mille francs, vous recevrez demain un chèque pour cette somme… »
Il y eut un affreux silence… Puis l’un de nous, un méridional assez emporté, s’écrie :
« Il faut pourtant savoir… »
Il s’approche de Neville, les mains tendues et il reçoit de l’athlétique diplomate une bousculade qui le précipite à l’autre bout de la pièce parmi les chaises renversées.
Destieux sonna et dit au valet qui parut :
« Reconduisez M. Neville… »
Comme Jacques commençait, devant la haie des regards méprisants, une sortie qu’il voulait digne, Mme Destieux entra si jolie, un peu « poupée » avec son visage lisse, pur, sous les boucles blondes avec ses yeux enfantins, son sourire immobile, mais si jolie vraiment !
« Qu’y a-t-il donc ? » demanda-t-elle.
Destieux, le violent Destieux qui jusqu’alors s’était contenu mieux que je ne l’aurais supposé, répondit :
« Je chasse cet individu… ce voleur !… »
Neville, déjà dans le cadre de la porte, se retourna brusquement en une attitude de meurtre… Je n’ai jamais vu physionomie plus menaçante… Destieux reprit, avec une hâte où il y avait quelque peur physique :
— Alors, faites comme nous tous… Montrez ce que vous avez dans vos poches… Laissez-vous fouiller ! »
Neville regarda Mme Destieux dont le petit sourire de danseuse anglaise ne bougeait pas… Il la regarda… Oh ! je me rappellerai toujours ce regard…
Puis il sortit…
En rentrant chez moi, je le trouvai marchant de long en large devant la porte de mon domicile… A Louis-le-Grand j’avais été son meilleur ami.
« Vous me croyez coupable ?…
— Votre attitude ne justifie-t-elle pas au moins le soupçon ?…
— Vous allez la comprendre… »
Il monta chez moi. La porte close, il cria :
« Fouillez-moi !… oui, maintenant… vous… j’y tiens…
— Mais ce ne sera pas une preuve !… en chemin vous avez pu vous débarrasser du diamant !…
— Pardon… ce sera la preuve… ou tout au moins l’explication… Fouillez-moi !… »
Il aurait pu vider lui-même ses poches. Mais, il avait perdu tout son sang-froid… il tenait à continuer la scène du fumoir…
Sa voix avait une insistance si douloureuse que j’obéis… et dans la poche intérieure de son habit je trouve un paquet de quelques lettres et le petit bouquet que, pendant le dîner, portait à son corsage la femme de notre hôte, la jolie Suzy Destieux ! Les lettres étaient d’elle aussi…
« Voilà l’explication… Même à vous je n’aurais pas dû la donner, puisque l’honneur de la pauvre petite est en jeu… mais comprenez mon désespoir, mon abominable désespoir !… Vous savez quelle brute jalouse est son mari… Tout le monde aurait reconnu le bouquet… Destieux aurait lu les lettres… C’était la vie de Suzy, ou la mienne. Que faire maintenant ?… »
Il sanglotait, son grand corps écroulé dans un fauteuil !
Je lui serre les mains, je l’assure de mon estime, de mon dévouement. Et j’examine avec lui la situation, dans tous ses aspects dont pas un n’était favorable… Que faire ?… Trouver, non seulement le diamant, mais surtout, le voleur…
Dès neuf heures du matin, nous voici dans une agence de police privée dont le directeur, un petit vieillard élégant, à nez pointu de fouine, nous écoute sans mot dire, prend des notes, demande des arrhes considérables, puis annonce qu’il va « mettre l’affaire en main » et que nous n’avons plus qu’à attendre.
Le surlendemain il nous cachait avec lui dans l’arrière-boutique d’un joaillier israëlite de Vaugirard auquel une femme du peuple avait voulu vendre une pierre non taillée et volumineuse… Elle devait revenir aujourd’hui…
Cette arrière-boutique, une sorte de cave, sentait la limaille et le vinaigre. Le métro qui passait en dessous nous massait de sa trépidation, chaque trois minutes…
L’attente fut longue, avec d’angoissantes incertitudes, car il y eut diverses clientes avant la nôtre…
Enfin, le joaillier nous rejoint sous un prétexte, nous montre un diamant — qui est bien celui de Christian !
Nous faisons irruption… La personne du peuple n’est autre que Suzy Destieux sous le manteau de sa femme de chambre et ses cheveux blonds cachés par une gaze !…
Ah ! le face à face de ces deux êtres !… Leur explication tragique sans souci du joaillier qui adossé à sa porte répétait : « En se dépêchant, Messié !… En se dépêchant, Messié… »
Tombée à genoux le visage grimaçant de larmes, l’admirable blonde avoua : le diamant a roulé sur la table que quelqu’un a dû heurter par mégarde dans l’obscurité… il s’est logé en tombant dans une déchirure du tapis qui recouvrait cette table… on a dû l’enfoncer davantage entre l’étoffe et la doublure en secouant le tapis. Suzy le découvrit par hasard le lendemain matin !… et alors elle se rappela ses notes de couturière…
Le détective voulait la faire arrêter. Mais Neville, trébuchant, les dents claquantes, ouvrit la porte et la désigna à la femme du banquier… Elle s’en alla, heureuse d’en être quitte ainsi, sans un mot de regret…
« Nafkè… Nafkè !… » marmonnait le bijoutier juif…
On fit parvenir le diamant à Christian, sous un prétexte choisi avec soin mais qui ne pouvait être bon. Tout le monde crut que Neville restituait, et même qu’il ne restituait que faute d’avoir pu négocier la pierre précieuse. Peut-être eût-il mieux valu envoyer à l’explorateur le chèque promis — mais Neville était peu fortuné et, après un tel scandale, il n’eût pas trouvé de prêteur.
Considéré comme un voleur, il dut quitter les Affaires Étrangères, démissionner de deux grands cercles, fuir Paris. Il voyagea plusieurs années. A son retour, je le revis fiancé à une jeune fille qu’il aimait intensément. Une lettre anonyme conta l’histoire du diamant et le mariage fut brisé à la veille d’être conclu. J’allai trouver le presque beau-père et, sous le sceau du secret, je lui fis connaître la vérité. Il ne me crut pas.
Alors le pauvre garçon disparut. Je le pensais mort depuis longtemps… Mme Destieux est encore d’une grande beauté. On cite la persistance de sa jeunesse. Parfois, au théâtre, je la croise. Son regard de baby rencontre le mien sans trouble. Se souvient-elle ?
… Elles méritent de la défiance ces femmes toujours adolescentes, dont le visage d’ingénue n’acquiert dans la vie aucune expression, aucune ride, aucune lassitude. Elles n’aiment ni ne souffrent.