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Le clavecin hanté

LA FENÊTRE BARRÉE[2]

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LA FENÊTRE BARRÉE[2]

Alors, l’horreur de la forêt non défrichée, obscure, impénétrable, pestilentielle, couvrait la contrée qui sourit maintenant, au nord de Cincinnati.

Çà et là, en quelques clairières créées par la foudre, des trappeurs, isolés, menaient une existence sauvage. Une fois l’an ils sortaient des bois, à grand’peine, pour vendre des fourrures et acquérir de la poudre, du plomb, de la quinine, et des conserves.

D’ordinaire c’étaient des violents qui avaient fui la justice de leur pays ou qui redoutaient une vengeance particulière. Ou bien encore des misanthropes, des demi-fous, que l’affreuse solitude réjouissait…

Cet immense tombeau végétal abaissait promptement l’être humain… Quand ils descendaient, longeant le fleuve, vers d’autres hommes, plusieurs jours leur étaient nécessaires pour rapprendre à parler…

L’un d’eux, un vieillard trapu, de rude aspect, nommé Murlock, habitait, non loin de la lisière sud, une hutte de bois dont la fenêtre était barrée — oui, barrée avec des poutres, des lattes, clouées en désordre, hâtivement, rageusement, les unes sur les autres… on semblait avoir voulu, non seulement obturer la fenêtre, mais l’enfouir, l’oublier… Murlock la remplaçait par la porte qu’il tenait sans cesse ouverte, même la nuit, malgré le danger des reptiles et des fauves…

On ignorait pourquoi la fenêtre de cette hutte demeurait aussi obstinément barrée. Le vieil homme prenait un air menaçant dès qu’on le questionnait…

Il me servait parfois de guide ; c’est grâce à lui que j’ai tué une dizaine de panthères. Il me témoignait une sorte de rude affection. J’osai l’interroger au sujet de sa fenêtre. Il me regarda fixement, furieusement, puis s’enfonça dans la brousse et ne reparut pas de trois jours.

Je devais pourtant connaître son secret : après sa mort, le shériff du district m’apporta son vieux fusil à piston, qu’il m’avait légué, et aussi une lettre : une lettre sans orthographe, écrite d’une main enfantine sur du gros papier, et que le trappeur avait dû passer bien du temps à rédiger.

Elle me disait l’histoire mystérieuse de la fenêtre…

Quand Murlock, jeune, athlétique, s’était bâti cet asile dans la forêt vierge, poursuivre des fauves et vivre de leurs dépouilles, lui semblait le plus magnifique destin… L’attente de l’animal guetté pendant des heures, le craquement de branches qui en annonce l’approche, l’anxiété de ne pas savoir s’il traversera, et assez lentement pour le coup de feu, cette clairière pénétrée de lune, la joie de voir la rage tumultueuse du fauve tombé à travers les branchages dans la trappe, toutes ces émotions profondes en la race pour avoir été vécues par l’humanité primitive et que le civilisé retrouve dans le sport ou dans le poker, lui semblaient les seules assez intenses pour lui.

Son bonheur fut complet quand la fille d’un cabaretier qui, à dix lieues de la forêt, vendait à boire, bouteille d’une main, revolver Colt de l’autre, consentit à partager sa vie sauvage. Elle était d’une éclatante beauté rousse. Les partis ne lui manquaient pas. On s’était battu à cause d’elle. Quand elle entendit Murlock parler de ses aventures dans la forêt multiforme, bruissante et redoutable, il lui sembla regarder un beau livre d’images. Malgré son père, elle épousa le jeune trappeur — qui, le matin même du mariage, rencontra en duel, avec des conditions féroces, deux prétendants évincés…

Juste après le oui ! devant le clergyman en tournée, il s’évanouit, ayant perdu beaucoup de sang par plusieurs blessures…

… Elle lui fut l’épouse, la famille, l’humanité. Cette civilisation, dont ils entendaient parler, ne les attira jamais. La solitude centuplait leur tendresse. Ils s’aimaient, enfantinement, totalement…

Plusieurs années bienheureuses passèrent, promptes comme des jours…

Murlock était le maître des grands carnassiers. Mais ils ne sont pas redoutables pour qui peut attendre le moment propice de tirer. Le péril de la forêt est dans la faune infiniment petite, dans les hordes microbiennes nées des putréfactions végétales et animales…

Un soir, en revenant de visiter des trappes de panthères, Murlock ne fut pas reconnu par sa femme. Étendue sur le plancher, brûlante de fièvre, elle balbutiait et pleurait…

Ni médecin, ni voisin à moins de vingt lieues. D’ailleurs, comment la quitter !… Il la soigna, éperdument, de ses grosses mains maladroites. jusqu’à ce que les yeux lui fissent mal, il chercha dans un vieux manuel de médecine, datant de quatre-vingts ans, un diagnostic et des recettes…

Après plusieurs jours de divagation, soudain, un midi, elle parut reprendre conscience. Son regard parcourut avec lenteur la hutte de bois, où la dévorante lumière d’été entrait par la fenêtre grande ouverte, puis, s’arrêtant sur Murlock, il prit une expression terrible de douleur et d’effroi.

Elle esquissa un geste d’adieu qu’interrompit la lourde chute de sa main… Après quelques hoquets, elle eut comme visage un masque de cire aux yeux vitreux sous les mèches blondes mouillés…

Murlock, qui n’avait jamais vu s’éteindre un être humain, couvrit de sanglots la forme froide, pendant des heures et des heures — des jours peut-être… Fermer des chers yeux fut terrible à son amour…

La solitude lui sembla brusquement atroce. La forêt l’entourait d’épouvantes insoupçonnées. En veillant l’inerte aimée, il gardait son fusil près de lui et renouvelait parfois l’amorce.

Enfin il se souvint que les pauvres morts doivent être préparés pour le repos sans réveil au sein de la nature créatrice et miséricordieuse…

Il étendit le corps, qui était resté souple, sur la longue table en bois rude, la chère table de leurs repas !

Il peigna, enroula, coiffa, l’admirable chevelure rousse. Il joignit les doigts et maintint les poignets avec un ruban, brin de luxe retrouvé au fond d’un coffret…

Quelle douleur en ces préparatifs — qu’il acheva comme la forêt devenait nocturne, hostile…

Il avait creusé la tombe avec le pic qui lui servait pour les trappes à fauves…

Ce serait pour l’aurore…

Après avoir embrassé encore une fois les paupières closes de l’aimée, il s’assit contre la table, à la place qui lui était ordinaire pendant les repas, les coudes sur l’âpre bois, la tête dans les mains…

La terne lueur d’une puante lampe à huile donnait, sur le visage détendu qu’il regardait désespérément, qu’il voulait voir jusqu’à la dernière seconde…

Mais la fatigue ignore nos émotions. Le pauvre homme n’avait pas dormi depuis longtemps ; le vent léger, qui entrait par la fenêtre ouverte, caressait ses brûlantes paupières ; c’était l’heure ordinaire de son repos. Un irrésistible sommeil l’accabla…

… Quelque temps après, soudain, il s’éveilla net… pour écouter !… pour écouter… Il ne lui restait aucune somnolence… Il lui semblait qu’avant ce réveil il avait entendu… entendu quoi ?…

La lampe s’était éteinte… Silence épais…

A côté de la forme inerte, il regardait intensément dans l’obscurité… Il n’apercevait rien et ignorait ce qu’il cherchait à voir… Sa respiration était suspendue, son sang immobile.

Quoi donc l’avait éveillé, oui, quoi ?…

Et où était-ce ?…

Les légendes fantastiques de la forêt surgirent confusément à sa mémoire… blanches silhouettes errant, en peine, la nuit…, visages aux yeux de feu qui, de tronc en tronc, vous suivent… aigre voix susurrant à l’oreille du trappeur qu’il ne reverra pas sa hutte…

Murlock voulut réagir…, il fit un effort mental — mais, horreur ! la table sur laquelle il était toujours accoudé, remuait légèrement… et il entendit un pas dans la chambre… Non, des pas !… comme des pieds nus marchant sur le plancher…

Qui marchait ainsi dans les ténèbres, près de lui ?…

La peur paralysa Murlock, le contraignit à ces secondes d’attente garrottée qui semblent des heures… Il n’avait jamais veillé de cadavre… L’effroi était plus fort… Vainement voulut-il murmurer le nom de l’épouse, étendre la main vers elle… elle, là, si près de lui, sur la longue table… Sa voix, sa main, n’obéirent pas…

Une forte impulsion poussa la table contre sa poitrine… en même temps qu’il entendait, qu’il sentait, une lourde chute sur le plancher…

Et des sons rauques, étouffés, inhumains, s’élevèrent dans la hutte…

L’excès même de la terreur rendit à Murlock ses facultés. Il étendit les bras sur la table, pour étreindre, pour protéger, la forme chérie.

Il n’y avait rien sur la table !…

La démence contraint à agir ; à agir n’importe comment… Murlock saisit son fusil qui était pendu derrière lui et, sans épauler, il fit feu dans les ténèbres…

Et, à l’éclair du coup, il aperçut une énorme panthère tirant le corps de sa femme vers la fenêtre ouverte, les crocs enfoncés dans sa gorge.

Murlock s’évanouit…

… Quand il sortit de l’inconscience, le soleil pénétrait le dôme colossal de la forêt. Les bruits du jour étaient tels qu’à l’ordinaire…

Le corps de la morte gisait près de la fenêtre, là où l’avait abandonné le fauve mis en fuite par le coup de feu…

Du cou, déchiqueté par les crocs de la bête, une flaque de sang, de beau sang vivant, avait coulé… Les membres se crispaient horriblement dans une attitude de défense suprême… La figure, aux yeux ouverts, portait une expression d’abominable terreur…

Entre les dents, il trouva un fragment de l’oreille du fauve…

Notes in this chapter

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