CLIQUE DORÉE (continued 8)
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Malheureusement, la situation de Daniel était de celles qui déconcertent la science et où il n'y a rien à espérer que du temps, de la nature et de la constitution.
Essayer de l'interroger eût été folie, car le délire ne le quittait pas.
Par moments, il se croyait à bord de sa chaloupe, au milieu des marais du Cambodge, mais le plus souvent il s'imaginait lutter contre des ennemis acharnés à sa perte. Et sans cesse les noms de Sarah Brandon, de Thomas Elgin et de mistress Brian revenaient sur ses lèvres, mêlés d'imprécations et de menaces terribles.
Et pendant vingt jours il en fut ainsi.
Et pendant vingt jours et vingt nuits, on put voir, penché sur le lit du blessé, épiant chacun de ses tressaillements, «son matelot,» ce Baptiste Lefloch qui avait arrêté le meurtrier.
Une de ces braves Filles de la Sagesse, qu'enflamme le génie de la charité, et qu'on rencontre sur tous les points du globe, partout où il y a un malade à soigner, eût été moins patiente, moins attentive, moins ingénieuse que le rude marin.
Il avait retiré ses souliers pour ne point faire de bruit, et on le voyait aller et venir sur la pointe du pied, la physionomie inquiète et affairée, préparant les tisanes, maniant de ses grosses mains calleuses, avec des précautions risibles et attendrissantes les minces fioles de potion dont il fallait donner une cuillerée d'heure en heure.
—Je te ferai nommer infirmier en chef de la marine, Lefloch, lui disait le docteur.
Et lui, hochant la tête:
—Je n'aurais point de goût pour cet état, mon commandant, répondait-il. Seulement, voyez-vous, quand nous étions là-bas, sur le Cambodge, et que Baptiste Lefloch se tortillait comme un ver dans les coliques du choléra, et qu'il était déjà devenu froid et tout bleu, le lieutenant Champcey n'a pas envoyé chercher pour le frictionner de ces fainéants d'Annamites; il l'a fichtre bien frotté lui-même, jusqu'à ramener la chaleur et la vie. Pour lors, je tâche de m'acquitter un petit peu.
—Et tu serais un fier coquin si tu agissais autrement, mon garçon!...
C'est que le chirurgien-major ne quittait guère, non plus, son blessé. Il le visitait quatre ou cinq fois par jour, une fois au moins chaque nuit et souvent il restait de longues heures assis devant le lit, étudiant la maladie, subissant, selon les symptômes qui se manifestaient, les plus cruelles alternatives de crainte et d'espoir.
Et c'est ainsi qu'il apprit en partie l'histoire de Daniel, qu'il devait épouser Mlle de la Ville-Handry, dont le père, fou d'amour, avait épousé une aventurière, et qu'on l'avait séparé de sa fiancée grâce à un faux ordre d'embarquement.
C'était la confirmation des conjectures du docteur: de si lâches faussaires ne devaient pas hésiter à payer des assassins...
Mais le digne chirurgien avait trop la conscience de sa profession pour divulguer des secrets surpris au chevet d'un malade. Et quand le juge d'instruction, dévoré d'impatience, venait le trouver, ce qui arrivait tous les deux ou trois jours, il répondait:
—Je ne sais rien de nouveau... Il se passera encore des semaines avant que vous puissiez interroger mon blessé. J'en suis bien fâché pour Evariste Crochard, dit Bagnolet, qui doit s'ennuyer en prison, mais il attendra.
Cependant, à la longue exaltation de Daniel, succédait une période d'anéantissement. L'ordre semblait se rétablir peu à peu dans son cerveau, il reconnaissait ceux qui l'entouraient, il balbutiait quelques paroles sensées. Mais il était si extraordinairement affaibli, qu'il restait presque continuellement plongé dans une sorte d'anéantissement qui ressemblait à la mort.
Et quand il sortait de cette torpeur, c'était pour demander d'une voix éteinte:
—N'est-il donc pas venu pour moi des lettres de France!...
Invariablement, d'après l'ordre formel du docteur, Lefloch répondait:
—Non, mon lieutenant.
En quoi il mentait.
Depuis que Daniel gisait sur son lit, trois vaisseaux étaient arrivés, deux français et un anglais, et parmi les dépêches se trouvaient huit ou dix lettres à l'adresse du lieutenant Champcey.
Seulement, le vieux chirurgien se disait, non sans raison:
—Assurément, c'est presque un cas de conscience de laisser ce malheureux dans une si pénible inquiétude, mais cette inquiétude ne présente aucun danger, tandis qu'une émotion forte le tuerait aussi sûrement et aussi vite que mon souffle éteint une chandelle.
Quinze jours se passèrent encore, pendant lesquels Daniel reprit quelques forces, et enfin il entra dans une sorte de convalescence, si toutefois on peut appeler convalescent un malheureux encore incapable de se retourner seul sur son lit.
Mais avec la conscience de sa situation, la force de souffrir lui revenait, et à mesure qu'il se rendait compte du temps écoulé depuis sa blessure, ses angoisses prenaient un caractère alarmant.
—Il est impossible qu'il n'y ait pas de lettres pour moi, disait-il à son matelot, on me les cache, je les veux...
Si bien que le docteur comprit qu'à la longue cette excessive agitation deviendrait aussi dangereuse que l'émotion qu'il redoutait.
—Risquons donc la partie! dit-il un jour.
C'était par une brûlante après-midi, et il y avait alors sept semaines que Daniel avait été blessé. Lefloch le haussa sur ses oreillers, le «cala» selon son expression, pour qu'il fût plus à l'aise, et le docteur lui tendit sa correspondance...
Un cri de joie échappa à Daniel.
Du premier coup d'œil il avait reconnu sur trois enveloppes l'écriture de Mlle Henriette, et il les portait à ses lèvres, en disant:
—Enfin, elle m'écrit!...
Si violente fut la secousse, que le docteur eut presque peur.
—Du calme, mon cher ami! prononça-t-il, du calme!... Soyez homme, sacrebleu!...
Mais Daniel souriant, car toutes ses velléités de soupçons s'étaient envolées:
—Rassurez-vous, docteur, la joie n'est jamais dangereuse et il ne peut me venir que de la joie de celle qui m'écrit... Voyez, d'ailleurs, comme je suis calme!...
Si calme que l'idée ne lui vint pas de chercher la première en date de ces trois lettres.
Il brisa au hasard une des enveloppes et lut:
«Daniel, mon cher Daniel, mon seul ami en ce monde et mon unique espoir, en quelles mains infâmes m'avez-vous remise? A quel misérable avez-vous livré sans défense votre pauvre Henriette?... Ce Maxime de Brévan, ce lâche que vous croyez votre ami, si vous saviez...»
C'était la longue lettre que Mlle de la Ville-Handry avait écrite le lendemain du jour où M. de Brévan lui avait déclaré qu'il l'aimait, que tôt ou tard, de gré ou de force, elle lui appartiendrait, lui donnant à choisir entre les horreurs de la misère et la honte de devenir sa femme!
Et à mesure que lisait Daniel on pouvait voir une pâleur mortelle envahir son visage déjà si pâle, ses yeux s'agrandir démesurément et de grosses gouttes de sueur perler le long de ses tempes... Un tremblement nerveux le secouait, si violent qu'on entendait ses dents claquer, des sanglots soulevaient sa poitrine, et une écume rougeâtre frangeait ses lèvres décolorées.
Enfin il arriva aux dernières lignes.
«Maintenant, écrivait la jeune fille, je comprends que peut-être aucune de mes lettre ne vous est parvenue; on a dû les intercepter... Celle-ci vous parviendra, car je vais la porter à la poste moi-même. Au nom de Dieu, Daniel, au nom de notre amour, revenez.... Revenez vite, si vous voulez sauver, non l'honneur de votre Henriette, car je saurais mourir, mais sa vie!»
Alors, le chirurgien et le matelot furent témoins d'un effrayant spectacle.
Cet homme, qui l'instant d'avant ne pouvait se soulever sur ses oreillers, ce malheureux si cruellement amaigri qu'il semblait un squelette, ce blessé qui n'avait que le souffle, repoussa violemment ses couvertures, et s'élança au milieu de la chambre, en criant d'une voix terrible:
—Mes habits, Lefloch, mes habits!...
Le docteur s'était précipité pour le soutenir, mais il l'écarta d'un revers de bras, continuant:
—Par le saint nom de Dieu!... Lefloch, te hâteras-tu!... Cours au port, misérable, il doit s'y trouver un vapeur... je l'achète. Qu'on le mette sous pression à l'instant... Avant une heure, je veux être en route!...
Mais cet effort inouï l'avait épuisé... Il chancela, ses yeux se fermèrent, et il s'évanouit entre les bras de son matelot en balbutiant:
—Cette lettre, docteur, cette lettre... lisez et vous verrez bien qu'il faut que je parte!
Soulevant «son lieutenant» comme un enfant entre ses bras robustes, Lefloch s'était hâté de le recoucher.
Mais pendant plus de dix minutes le vieux chirurgien et le dévoué matelot en furent réduits à se demander si ce n'était pas un cadavre qu'ils avaient là, sous les yeux, et s'ils ne s'épuisaient pas en soins inutiles...
Non, et ce fut Lefloch qui, le premier, discerna un léger tressaillement.
—Il a bougé!... s'écria-t-il, regardez, mon commandant, il a bougé!... Il vit, nous le sauverons encore!...
Ils réussirent, en effet, à réveiller cette vie si près de s'éteindre, mais ils ne réveillèrent pas cette noble intelligence.
Au regard froid et morne que Daniel arrêta sur eux, quand enfin il ouvrit les yeux, ils comprirent que la raison chancelante du malheureux n'avait pu résister à la violence inattendue de ce nouveau coup.
Et cependant, il devait lui rester comme un vague souvenir de la lettre qu'il venait de lire; ses efforts pour recueillir ses idées étaient visibles; d'un mouvement machinal, il passait et repassait sur son front ses mains amaigries, comme s'il eut essayé d'écarter le brouillard où s'anéantissait sa pensée.
Puis une convulsion le secoua, et de ses lèvres s'échappèrent des flots de paroles incohérentes, où se mêlaient et se confondaient les réminiscences de l'affreuse réalité et les conceptions extravagantes du délire.
—Je l'avais prévu, murmurait le vieux chirurgien, je ne l'avais que trop prévu!...
Il avait alors épuisé toutes les ressources de son savoir et de sa longue expérience, il avait suivi toutes les indications que peut suggérer la prudence humaine, il ne lui restait plus qu'à attendre... Ramassant la fatale lettre de Mlle de la Ville-Handry, il alla s'asseoir, pour la lire, dans l'embrasure d'une fenêtre.
Les indiscrétions du délire de Daniel en avaient assez appris au digne docteur pour qu'il fût en état de comprendre l'épouvantable cri de détresse de la malheureuse jeune fille, et Lefloch, qui l'observait, vit une grosse larme rouler le long de ses joues, et l'instant d'après des flots de sang empourprer son visage.
—C'est à devenir fou!... grondait-il. Pauvre Champcey!...
Et tel qu'un homme qui ne se possède plus et à qui le mouvement devient indispensable, il froissa la lettre, la mit dans sa poche et sortit en jurant à faire tomber le crépi des murs.
A cette même heure justement, informé de l'épreuve qui devait être tentée, le juge d'instruction venait aux nouvelles.
Apercevant de loin le vieux chirurgien qui traversait la cour de l'hôpital, il courut à lui, et dès qu'il fut à portée de la voix:
—Eh bien!... cria-t-il.
Le docteur fit quelques pas en avant, et avec un geste désespéré:
—Le lieutenant Champcey est perdu!... répondit-il.
—Mon Dieu!... que me dites-vous là!...
—La vérité!... Voici Daniel maintenant aux prises avec une fièvre cérébrale, avec un transport au cerveau, pour mieux dire... Affaibli, épuisé, exténué comme il est, y résistera-t-il?... non, évidemment... Il faudrait pour le sauver un second miracle, et... soyez tranquille, il ne se fera pas!... Avant vingt-quatre heures il sera mort, et ses assassins triompheront.
—Oh!...
Les yeux du vieux chirurgien flamboyaient et un sourire d'une amère ironie crispait ses lèvres.
—Et qui donc, insista-t-il, empêcherait les gredins de triompher!... Daniel mort, vous serez obligé de relâcher, faute de preuves, l'abject scélérat que vous tenez en prison, ce Crochard dit Bagnolet!... Ou si vous l'envoyez devant un tribunal, ce sera sous la grotesque prévention d'homicide par imprudence... Et il en sera quitte pour un an de prison... Et cependant, vous le savez comme moi, c'est volontairement qu'il a frappé une des plus nobles créatures humaines que j'aie connues, anéanti le cœur le plus loyal et une des plus hautes intelligences que je sache!... Et à l'expiration de sa peine, il palpera le prix du sang de Daniel Champcey, et il le dépensera en crapuleuses orgies... Et les autres, les vrais coupables, les misérables qui l'ont payé, ils s'en iront de par le monde, le front haut, riches, honorés, dédaigneux, faisant insolemment sonner leur réputation d'honneur!...
—Docteur!...
Mais le vieil original était lancé.
—Ah! laissez-moi!... interrompit-il. Votre justice humaine... voulez-vous que je vous dise mon opinion?... elle me fait pitié!... Quand vous avez envoyé, chaque année, trois ou quatre assassins stupides à l'échafaud, et au bagne quelques douzaines de répugnants gredins, vous vous drapez fièrement dans vos robes noires et vous estimez que tout est pour le mieux et qu'une société si bien gardée peut dormir sur les deux oreilles!... Eh bien! savez-vous la vérité?... Vous ne prenez que les maladroits, les imbéciles... Les autres, les forts, glissent à travers les mailles de vos codes, et sûrs de leur adresse et de votre impuissance, ils jouissent dans l'orgueil de leur impunité du fruit de leurs crimes, jusqu'au jour...
Il hésita, et lui qui pourtant faisait volontiers profession d'athéisme, il ajouta:
—Jusqu'au jour de la justice divine!
Bien loin de paraître froissé de cette explosion d'indignation, le magistrat écoutait d'une physionomie impassible.
—Il faut, prononça-t-il froidement, quand il vit le docteur à bout d'haleine, il faut que vous ayez découvert quelque chose de nouveau...
—Assurément!... Je tiens, j'en suis convaincu, le fil de l'intrigue effroyable qui tue mon pauvre Daniel... Ah! s'il survivait... mais il ne peut survivre...
—Eh bien! rassurez-vous, docteur!... Vous l'avez dit, le pouvoir de la justice est borné, et bien des forfaits lui échappent... Mais ici, que le lieutenant Champcey vive ou meure, justice sera faite, je vous le promets!
Il s'exprimait d'un ton de certitude si absolue que le vieux chirurgien-major en fut ému.
—Est-ce que le meurtrier aurait tout avoué! s'écria-t-il.
Le magistrat secoua la tête.
—Non, répondit-il, et même depuis le premier interrogatoire, je n'ai pas revu le prévenu... Mais je ne me suis pas endormi, j'ai cherché et j'ai recueilli assez d'indices pour me croire sûr de faire éclater la vérité. Et si de votre côté vous avez quelques renseignements positifs...
—Oui, j'en ai, et les événements sont tels qu'ils m'autorisent à vous les communiquer. J'ai là, de plus, une lettre...
Il sortait déjà de sa poche la lettre de Mlle de la Ville-Handry, mais le juge l'arrêta, disant:
—Nous ne pouvons causer ici, au milieu de cette cour, où tout le monde nous observe des fenêtres; le tribunal est à deux pas, voulez-vous m'y suivre, docteur?
Pour toute réponse, le chirurgien enfonça sa casquette sur sa tête, et prit le bras du magistrat et, l'instant d'après, le soldat de faction à la porte de l'hôpital de Saïgon, les vit sortir, causant avec une animation extraordinaire.
Une fois arrivé à son cabinet, le juge d'instruction ferma soigneusement la porte, et, après avoir invité le docteur à s'asseoir:
—Dans un moment je vous demanderai vos renseignements. Ecoutez les miens:
Je sais à cette heure qui est Evariste Crochard, dit Bagnolet, et je connais les principales circonstances de sa vie. Ah! il m'en a coûté du temps et de la peine... mais la justice humaine est patiente, docteur...
Réfléchissant que cet homme avait fait à bord de la Conquête une traversée de plus de quatre mois en compagnie de cent cinquante émigrants, je me suis dit qu'il était impossible qu'il n'eût pas essayé de tromper les heures d'ennui par de longues causeries. Il s'exprime avec facilité, il est Parisien, il a été soldat, il a couru le monde, il devait être écouté.
J'ai donc mandé ici, dans mon cabinet, un à un, tous les anciens passagers de la Conquête que j'ai pu découvrir, une centaine environ, et je les ai interrogés, et je n'ai pas tardé à reconnaître la justesse du mes conjectures!...
A chacun d'eux, plus ou moins, selon le degré de démoralisation ou d'honnêteté qu'il lui supposait, Bagnolet avait confié quelque particularité de son existence....
J'ai rassemblé les dépositions de tous ces témoins, je les ai coordonnées, comparées, ajustées, contrôlées l'une par l'autre; et c'est ainsi que des récits du prévenu, de ses aveux ou de ses demi-confidences, de certaines allusions, de ses vanteries, de ses épanchements quand il avait bu plus de coutume, je suis arrivé à composer une biographie dont l'exactitude ne saurait guère être mise en doute.
Sans paraître remarquer l'étonnement du chirurgien-major, le juge d'instruction avait ouvert un vaste carton placé sur son bureau, et en avait retiré une liasse énorme de paperasses.
Il l'éleva en l'air en disant:
—Voilà les dépositions textuelles de mes cent et quelques témoins.
Puis, montrant quatre ou cinq feuilles de papier, couvertes à mi-marge d'une écriture fine et serrée:
—Et j'en ai extrait ceci, ajouta-t-il... Ainsi, docteur, prêtez-moi toute votre attention.
Et tout aussitôt il commença la lecture de cette biographie de «son prévenu,» rédigée comme le sont les notes des casiers judiciaires, tantôt lisant, tantôt commentant et expliquant ce qu'il avait écrit:
«Evariste CROCHARD, dit Bagnolet,—est né à Bagnolet en 1829; il est donc plus âgé qu'il ne dit, bien que paraissant plus jeune. Il est né en février, et cette date est fixée par la déposition d'un témoin, auquel le prévenu, pendant la traversée, a offert une bouteille, en disant: C'est aujourd'hui mon jour de naissance.
«De tous les dires du prévenu, parfaitement d'accord sur ce point, il résulte que ses parents devaient être de très-honnêtes gens. Son père était contre-maître dans une fonderie de cuivre, sa mère était couturière. Il se peut qu'ils vivent encore, mais il y a des années qu'ils ont cessé de voir leur fils.
«Le prévenu avait été placé dans une école, et, à l'en croire, il apprenait très-bien et montrait de remarquables dispositions. Mais dès qu'il eut une douzaine d'années, il se lia avec plusieurs mauvais sujets de son âge, et souvent il désertait la maison paternelle pendant des semaines entières qu'il passait à Paris. Quels étaient ses moyens d'existence lorsqu'il était ainsi en état de vagabondage? il ne l'a jamais expliqué bien clairement. Mais il donnait de tel détails sur la façon dont les précoces voleurs de la capitale dévalisent les étalages, que beaucoup de témoins le soupçonnaient d'avoir pratiqué ce genre de vol.
«Ce qui résulte positivement de ses déclarations, c'est que son père, désolé de son inconduite, et désespérant de le voir s'amender jamais, le fit enfermer correctionnellement lorsqu'il atteignit quatorze ans...
«Mis en liberté au bout de dix-huit mois, il fut placé en apprentissage et arriva promptement à connaître assez son métier pour y bien gagner sa vie.
«Cette dernière allégation doit être un mensonge. Quatre témoins, dont un exerçant la même profession que Crochard, déclarent qu'ils ont eu l'occasion de le voir à l'œuvre, et que s'il a été autrefois un ouvrier passable, il n'y paraît plus.
«Il ne put pas d'ailleurs pratiquer longtemps, car il était en prison depuis plus d'un an, quand la révolution de 1848 éclata.
«Qu'il fût en prison, voilà le fait certain, raconté par lui à plus de vingt-cinq personnes.
«Mais il expliquait fort diversement son emprisonnement, et on relève presque autant de versions différentes que de témoins.
«A l'un, il raconte qu'il a été condamné pour avoir, étant ivre, donné un coup de couteau à un camarade; à l'autre, que c'est pour «une batterie» dans un tripot clandestin; à un troisième, il laisse entrevoir qu'il s'est trouvé compromis, bien qu'innocent, dans une affaire d'escroquerie organisée pour dépouiller un riche étranger...
«La prévention est donc en droit de conclure, sans témérité, que Crochard avait été tout simplement condamné pour vol.
«Libéré peu après les événements de juin, au lieu de reprendre son état, il entre comme aide machiniste dans un théâtre des boulevards. Au bout de trois mois, il en est chassé «pour des intrigues de femmes,» à ce qu'il dit à l'un, ou, s'il faut croire ce qu'il dit à un autre, à la suite d'un vol commis dans la loge d'une actrice et dont on n'avait pas découvert l'auteur.
«A bout de ressources, il s'engage comme palefrenier dans un cirque nomade et court ainsi la province. Mais à Marseille, blessé dans une rixe, il est contraint d'entrer à l'hôpital et il y reste deux mois.
«Revenu à Paris on ne sait comment, il s'était associé avec un saltimbanque lorsqu'il dut tirer au sort. Il amena un bon numéro.
«Mais, l'année suivante, nous le trouvons en relations avec un marchand d'hommes dont il était en quelque sorte le courtier. Bientôt, l'idée lui vint de se vendre lui-même, tourmenté qu'il est d'un désir furieux de posséder quinze cents francs à la fois, pour les dépenser en débauches.
«Ayant réussi à dissimuler ses antécédents judiciaires, il est admis en qualité de remplaçant au 63e de ligne. Mais un an ne s'était pas écoulé que son insubordination l'avait fait envoyer en Afrique aux compagnies de discipline.
«Il y reste seize mois, et s'y conduit assez bien pour obtenir d'être incorporé au 1er régiment d'infanterie de marine, dont un bataillon allait s'embarquer pour le Sénégal.
«Cependant, il était loin d'être revenu à de meilleurs sentiments, et la preuve, c'est qu'il ne tarda pas à être condamné à dix ans de travaux publics pour un vol de nuit, avec effraction, dans une maison habitée.»
Le chirurgien-major, qui depuis un moment avait donné quelques signes d'impatience, se dressa comme s'il eût été mû par un ressort.
—Excusez-moi de vous interrompre, monsieur le juge, fit-il, mais... êtes-vous bien sûr de la véracité de vos témoins?
—Pourquoi en douterais-je?
—Parce qu'il me semble bien fort qu'un gredin intelligent, tel que le paraît être ce Crochard, se soit dénoncé lui-même.
—Aussi, ne s'est-il pas dénoncé.
—Ah!
—Il a parlé souvent de cette condamnation, mais toujours il l'a attribuée à des voies de fait envers un supérieur... A cet égard, il n'a jamais varié.
—Diable! alors comment avez-vous su...
—La vérité?... Oh! bien simplement... J'ai cherché, et j'ai fini par découvrir ici, à Saïgon, dans le 2e régiment d'infanterie de marine, un sergent-major qui était au 1er régiment en même temps que Crochard... C'est de lui que je tiens des détails précis... Et il est impossible de se tromper quant à l'identité: dès que j'ai eu prononcé ce nom de Crochard, mon sous-officier s'est écrié: «Ah! oui, Crochard, dit Bagnolet...»
Et comme le docteur s'inclinait sans répondre:
—Je reprends, dit le juge.
Et, en effet, il reprit:
«Les récits du prévenu, ayant rapport à sa détention, sont en général trop insignifiants pour être rapportés. Cependant, il est une particularité que la prévention retient, et qui servira peut-être à mettre sur la trace des instigateurs du crime qui nous occupe.
«En trois occasions, et devant au moins trois témoins chaque fois, Crochard a tenu, presque dans les mêmes termes, le propos que voici:
«Ce qu'on ne croirait pas, c'est que dans les prisons on fait souvent de très-belles connaissances... On y rencontre des fils de famille qui ont fait quelque bêtise et quantité de gens qui, voulant faire fortune très-vite, n'ont pas eu de chance... Une fois sortis, beaucoup de ces gaillards-là vous attrapent de très-belles positions, et après, si on les rencontre, dame! ils vous donnent un coup de main... J'en ai connu là-bas qui roulent voiture à cette heure...»
Le docteur était devenu silencieux.
—Oh! murmura-t-il, ces gens que l'assassin a connus ne seraient-ils pas ceux qui ont armé son bras?...
—Voilà ce que je me suis demandé.
—C'est que les ennemis de Daniel sont de fiers misérables, monsieur le juge, et si vous connaissiez la lettre que j'ai là, et qui sans doute sera cause de la mort de ce digne garçon!...
—Permettez-moi de finir, docteur, interrompit le juge.
Et plus rapidement il poursuivit:
«Ici, il y a une lacune. De quoi et comment le prévenu a-t-il vécu à Paris où il était revenu après sa libération? à quelles industries ignobles ou illicites a-t-il demandé les moyens de satisfaire ses passions?... La prévention en est réduite aux conjectures, Crochard s'étant montré fort sobre de détails, et s'étant tenu dans le vague pour tout ce qui concerne ces dernières années.
«Ce qui est prouvé, c'est que tout ce qu'il emportait quand il s'est embarqué, les outils de sa profession, le linge enfermé dans sa malle, les vêtements qu'il portait, depuis la casquette jusqu'aux souliers, tout était neuf... Pourquoi?»
Le juge d'instruction en était arrivé à la dernière ligne de son premier feuillet, le chirurgien se leva et s'inclinant devant lui:
—Par ma foi, monsieur, prononça-t-il, je vous rends les armes, et je commence à croire que le lieutenant Champcey sera vengé!...
Le sourire de l'orgueil heureux monta aux lèvres du magistrat, mais reprenant bien vite son masque impassible, comme s'il eût été honteux de cette faiblesse:
—Je pense, en effet, prononça-t-il avec une fine pointe d'ironie, que la justice humaine, cette fois, saura atteindre les coupables. Avant de me féliciter, cependant, attendez.
Le vieux chirurgien était de bien trop bonne foi pour essayer de dissimuler son profond étonnement.
—Quoi! exclama-t-il, vous avez recueilli d'autres indices encore!...
Gravement le magistrat hocha la tête.
—La biographie que je viens de vous lire, prononça-t-il, ne prouve rien... Et ce n'est pas avec des présomptions et des probabilités, si fortes qu'elles soient, qu'on obtient des jurés une condamnation... Ils veulent, ils exigent des preuves matérielles, palpables... Eh bien! ces preuves, je les ai!...
—Oh!...
De ce même carton d'où il avait sorti le dossier Crochard, le juge tira une lettre qu'il agita d'un air menaçant.
—Voilà, dit-il, ce que M. le procureur impérial a reçu douze jours après le dernier attentat dont M. Champcey a été victime. Ecoutez cela, docteur.
Et il se mit à lire:
«Monsieur le procureur impérial,
«Un matelot de passage à Bien-Hoa, où je suis établi forgeron, nous apprend, à ma femme et à moi, que le nommé Crochard, dit Bagnolet, a blessé, peut-être mortellement, d'un coup de fusil, le lieutenant Champcey, de la Conquête.
«Par suite de ce malheur, monsieur le procureur impérial, ma femme pense et je crois pareillement que ma conscience m'oblige à porter à votre connaissance une autre affaire très-grave.
«Un jour, pendant la traversée, me trouvant sur une vergue, à côté de Crochard, aidant les matelots à serrer une voile, je le vis lâcher une grosse poulie, qui, tombant sur la tête du lieutenant Champcey, le renversa.
«Personne que moi n'avait rien aperçu, tant Crochard remonta vivement la poulie. Je me demandais si je devais le dénoncer, quand il se jeta à mes pieds, en me conjurant de lui garder le secret, disant qu'il était bien malheureux, et que si je parlais il serait perdu.
«Croyant à une maladresse involontaire, je me laissai attendrir et je jurai à Crochard que la chose resterait entre nous.
«Ce qui vient d'arriver prouve bien, comme dit ma femme, que j'ai eu tort de me taire, et je me décide à tout révéler, quoi qu'il puisse m'en arriver.
«Cependant, monsieur le procureur impérial, je vous demande votre protection pour le cas où Crochard voudrait se venger sur moi ou sur les miens, ce qui pourrait bien arriver, car c'est un homme très-méchant, capable de tout et surtout sournois.
«Ne sachant pas écrire, c'est ma femme qui vous fait cette lettre, et nous sommes, avec le plus grand respect...»
Le chirurgien se frottait les mains à s'enlever l'épiderme.
—Et vous avez vu ce digne forgeron, monsieur le juge? interrompit-il.
—Assurément... Il est venu ici avec sa femme... Ah! livré à ses seules inspirations, il eût gardé le silence, tant le caractère sournois du prévenu lui inspire d'appréhensions... La femme, par bonheur, a été plus brave.
—Décidément, gronda le docteur, les femmes valent peut-être mieux que nous.
Précieusement, le magistrat replaça la lettre dans le carton, et de son même accent calme:
—Voici donc, poursuivit-il, la première tentative de meurtre bien et dûment prouvée. Pour la seconde, celle du Don-Naï, je suis moins avancé. Cependant j'ai des indications qui me donnent bon espoir. Je sais, par exemple, que Crochard est un nageur de premier ordre. Il n'y a guère que trois mois, il fit, avec un des garçons de l'hôtel où il est employé, le pari de traverser deux fois le Don-Naï à la nage, au moment où le courant est le plus violent, et il gagna son pari.
—Mais c'est une preuve, cela, juge!...
—Non, ce n'est qu'une probabilité en faveur de la prévention... Mais j'ai une autre corde à mon arc. On a la preuve, par le registre du bord, que le soir même de l'arrivée, Crochard est descendu à terre. Où et avec qui a-t-il passé la soirée? Pas un de mes cent et quelques témoins ne l'a vu ce soir-là... Et ce n'est pas tout. Personne, le lendemain, n'a remarqué que ses habits eussent été mouillés. Donc, il a dû changer de vêtements et pour en changer, il a fallu qu'il en achetât; car il n'avait rien emporté à terre que ce qu'il avait sur le corps... Où a-t-il acheté des habits? C'est ce que je découvrirai certainement, lorsque je ne serai plus forcé de mener l'instruction presque secrètement, comme je l'ai fait jusqu'ici. Car il est une chose que je n'oublie pas: les vrais coupables sont en France, et s'ils apprennent combien leur misérable complice est compromis, il nous échappent...
Une fois encore le chirurgien-major tira de sa poche la lettre de Mlle Henriette, et la tendant au juge:
—Je les connais, les vrais coupables, s'écria-t-il, je connais les ennemis de Daniel, Sarah Brandon, Maxime de Brévan et les autres...
Mais le magistrat repoussant la lettre:
—Les connaître, docteur, prononça-t-il, ne suffit pas; il faut des preuves contre eux, claires, évidentes, indiscutables... Ces preuves, Crochard nous les fournira... Oh! je sais les façons des scélérats! Dès qu'ils se voient acculés par l'évidence et qu'ils se sentent perdus, ils s'empressent de nommer leurs complices et ils aident de toute leur perversité la justice à les retrouver... Ainsi agira le prévenu. Quand je lui aurai prouvé qu'il a été payé pour assassiner le lieutenant Champcey, il me dira par qui... et il faudra bien qu'il reconnaisse qu'il a été payé quand je lui représenterai ce qu'il lui reste de l'argent qu'il a reçu...
Le vieux chirurgien tressauta sur sa chaise.
—Quoi! vous avez mis la main sur le magot de Crochard! s'écria-t-il.
—Non, pas encore, répondit le juge, seulement...
Il dissimula mal un sourire, une grimace plutôt de satisfaction, et plus vivement:
—Seulement, je crois bien savoir où il est... Ah! je puis l'avouer, ce n'est pas le premier jour que j'ai découvert ce qui très-probablement est la vérité... J'ai passé par bien des perplexités et des hésitations. Moralement sûr, après l'interrogatoire du prévenu, qu'il possédait, cachée quelque part, une somme relativement considérable, c'est sur sa chambre que tout d'abord mon attention s'est portée... Aidé d'un agent adroit, je l'ai explorée, cette chambre, pendant quinze jours, avec une sorte de rage... Les meubles ont été démontés et sondés; on a dépaillé les chaises, j'ai fait soulever les carreaux et décoller la tapisserie... Rien!... Je désespérais, quand une idée me vint, d'une simplicité telle que j'en suis à me demander comment elle ne m'est pas venue dès le premier moment: «J'y suis!...» m'écriai-je. Et, pressé de vérifier mes doutes, je mandai sur-le-champ l'homme avec qui Crochard avait parié de traverser le Don-Naï. Il accourut et... Mais; j'aime mieux vous lire sa déposition...
Il prit dans le dossier une grande feuille de papier, et se grimant de modestie, il lut le procès-verbal du greffier:
«M. LE JUGE.—A quel endroit du fleuve Crochard a-t-il exécuté son pari?
«LE TÉMOIN.—Un peu au-dessous de la ville.
«M. LE JUGE.—Où s'est-il déshabillé?
«LE TÉMOIN.—A l'endroit même où il s'est mis à l'eau, en face de la fabrique de tuiles de M. Wang-Taï.
«M. LE JUGE.—Que s'est-il passé relativement à ses vêtements?
«LE TÉMOIN, d'un air très-surpris.—Rien.
«M. LE JUGE.—Pardon, il a dû se passer quelque chose; cherchez bien, rappelez vos souvenirs.
«LE TÉMOIN, se frappant le front.—Ah! mais oui, en effet, maintenant, je me rappelle... Quand Bagnolet fut déshabillé, je lui vis l'air si ennuyé que je crus qu'il avait peur de se mettre à l'eau... Pas du tout, il tremblait pour ses habits, et il ne parut rassuré que quand je lui eus promis que je les garderais sur mon bras... Or, ses habits, c'était un méchant pantalon et une mauvaise blouse... Comme ils m'embarrassaient, je les déposai au pied d'un arbre. Lui, cependant, ayant fait son double trajet, aborde, mais au lieu d'écouter nos compliments:—Mes habits!... me crie-t-il d'un ton furieux.—Eh! lui dis-je, ils ne sont pas perdus, ils sont là-bas... Alors, lui, sans me répondre, me repousse violemment et se met à courir comme un fou vers ses effets.»
Enthousiasmé, le chirurgien-major s'était dressé.
—Je comprends! s'écria-t-il, oui, je comprends.
XXV
Ainsi, de déductions en déductions, et par la seule puissance de sa pénétration servie par une infatigable activité, le juge d'instruction arrivait à démontrer la culpabilité de Crochard et l'existence de complices instigateurs du crime.
Qu'il en fût fier et que son estime pour lui-même en fût accrue, c'est ce dont il n'y avait pas à douter, en dépit de ses efforts pour conserver sa roide et impassible gravité.
Même il avait mis une certaine coquetterie à refuser de prendre connaissance de la lettre de Mlle Henriette avant d'avoir prouvé qu'il pourrait se passer des révélations importantes qu'elle contenait.
Il est vrai que cette preuve une fois administrée, il s'empressa de réclamer la lettre et de la lire.
Et, de même que le chirurgien-major, il fut véritablement épouvanté de la scélératesse de M. de Brévan.
—Mais là, précisément, s'écria-t-il, là est l'irrécusable démonstration de la complicité de ce misérable... Jamais il n'eût osé abuser si lâchement de la confiance de Mlle de la Ville-Handry, s'il n'eût été persuadé, s'il ne se fût cru certain que le lieutenant Champcey ne reverrait plus la France...
Puis, après quelques minutes de réflexion:
—Et cependant, ajouta-t-il, je sens qu'il y a là quelque chose qui nous échappe... La mort de M. Champcey était résolue avant son embarquement, pourquoi?... Quel intérêt direct et pressant M. de Brévan y avait-il à cette époque?... Il faut qu'il se soit passé entre eux quelque chose que nous ignorons...
—Quoi?
—Ah! voilà ce que je ne puis concevoir. Mais retenez bien ceci, docteur, l'avenir nous ménage la découverte de quelques nouveaux mystères d'iniquité...
Telle avait été la préoccupation de ces deux hommes, qu'ils ne s'étaient pas aperçus du vol des heures et qu'il ne fallut rien moins que la nuit qui tombait pour leur rappeler tout le temps qui s'était écoulé depuis qu'ils étaient ensemble.
Le magistrat se leva, et rendant au docteur la lettre de Mlle Henriette:
—Est-ce donc, interrogea-t-il, la seule qu'ait reçue M. Champcey?
—Non, mais celle-ci est la seule qu'il ait décachetée.
—Vous répugnerait-il de me communiquer les autres?
Le digne chirurgien hésita.
—Je vous les remettrai, monsieur, répondit-il enfin, si vous me jurez que l'intérêt de la justice l'exige... Seulement, pourquoi ne pas attendre...
Il n'osa dire: «pourquoi ne pas attendre la mort de M. Champcey?» Mais le juge comprit.
—J'attendrai donc, fit-il.
Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte du palais. Ils échangèrent une poignée de main, et le chirurgien-major, le cœur serré par les plus sinistres appréhensions, reprit lentement le chemin de l'hôpital.
Une surprise immense l'y attendait.
Daniel, qu'il avait quitté dans une situation désespérée, mourant, Daniel dormait du plus calme et du plus parfait sommeil... Son visage pâli avait repris son expression accoutumée, sa respiration était libre et régulière...
—C'est à n'y pas croire!... murmura le vieux guérisseur, dont l'expérience était absolument déroutée; je ne suis qu'un âne et la science n'est qu'un vain mot.
Et s'adressant à Lefloch qui respectueusement s'était levé à son entrée:
—Depuis combien de temps ton officier repose-t-il ainsi?... demanda-t-il.
—Depuis une heure, mon commandant.
—Comment lui est venu ce sommeil?
—Tout naturellement, mon commandant. Après votre départ, le lieutenant a bien encore un peu battu la campagne, mais il n'a pas tardé à se tenir tranquille, et finalement, il m'a demandé à boire... Je lui ai donné une tasse de tisane, il l'a bue, et ensuite il m'a prié de l'aider à se tourner du côté du mur... Je l'ai aidé, et j'ai vu qu'il restait comme cela, le bras replié et le front dans sa main, comme un homme qui pense à des choses très-tristes... Mais voilà qu'au bout d'un quart d'heure, tout à coup, il m'a semblé qu'il râlait... Vite, je me suis avancé sur la pointe du pied et j'ai regardé... Je m'étais trompé, le lieutenant ne râlait pas, il pleurait à chaudes larmes, à pleins yeux, et ce que j'avais entendu, c'était des sanglots... Ah! mon commandant, ça m'a donné comme un coup de barre là, dans l'estomac!... C'est que je le connais, voyez-vous, et pour qu'un homme comme lui pleure ni plus ni moins qu'un enfant, il faut qu'il souffre plus que pour mourir... Saint bon Dieu!... si je savais où les prendre, les canailles qui lui font des misères!...
Ses poings se crispaient en disant cela, et très-positivement il jaillit de ses yeux quelque chose comme une larme qui se perdit dans les rides de son visage hâlé.
—Pour lors, continua-t-il d'une voix étranglée, je compris pourquoi mon lieutenant avait voulu être tourné du côté du mur et je me reculai sans bruit... L'instant d'après, il s'est mis à parler tout haut... Mais il n'avait plus le délire, allez!
—Et que disait-il?
—Ah! dame, il disait comme cela: «Pauvre Henriette!... Pauvre Henriette!» Toujours cette bonne amie qu'il appelait quand il avait la fièvre... Et il disait encore: «C'est moi qui la tue!... C'est moi qui suis cause de tout!... Niais, imprudent, fou! Il a juré ma mort et celle d'Henriette, le misérable, le jour où, moi, imbécile d'honnête homme, je lui ai confié toute ma fortune!...»
—Il a dit cela!...
—En propres paroles, mon commandant, mais mieux, beaucoup mieux!...
Le vieux chirurgien semblait abasourdi.
—Ce diable de juge avait deviné, grommela-t-il... Cette autre chose qu'il soupçonnait, la voilà!...
—Vous dites, mon commandant?... interrogea le digne matelot.
—Rien qui t'intéresse... Poursuis.
—Pour lors, donc... Mais je n'ai plus rien à vous dire, sinon que je n'ai plus rien entendu... Mon lieutenant est resté dans la même position jusqu'au moment où j'ai allumé la lampe... Alors il m'a commandé de le virer de bord et de baisser l'abat-jour, ce que j'ai fait... Il a encore poussé deux ou trois gros soupirs, puis bonsoir, plus personne... Il était endormi tel que vous le voyez là...
—Et comment étaient ses yeux, quand le sommeil l'a pris?...
—Très-calmes et très-clairs.
Le docteur eut ce mouvement d'épaules de l'homme qui se trouve en face d'un événement qui dépasse son entendement, et à demi-voix:
—Il s'en tirera, murmura-t-il, c'est évident; le second miracle, que j'avais déclaré impossible, se fera, ou plutôt il est fait!...
Puis s'adressant à Lefloch:
—Tu sais où je loge?
—Oui, mon commandant.
—Si ton officier s'éveille cette nuit, tu m'enverras chercher.
—Bien, mon commandant.
Mais Daniel ne s'éveilla pas, et c'est à peine s'il venait d'ouvrir les yeux quand, le lendemain matin, sur les huit heures, le chirurgien-major entra dans sa chambre.
Dès le premier coup d'œil donné à son malade:
—Décidément, s'écria joyeusement le docteur, l'imprudence d'hier n'aura pas de suites!
Daniel ne répondit pas, mais après que le vieux chirurgien l'eût examiné attentivement:
—Maintenant, docteur, commença-t-il, une question, une seule... Dans combien de jours serai-je à même de me lever et de m'embarquer?
—Eh! mon cher lieutenant, nous avons le temps de penser à cela.
—Non, docteur, non, il me faut une réponse... Fixez-moi une époque et j'aurai le courage de patienter jusque-là... L'incertitude me tuerait... Oui, je saurai attendre, bien que je souffre comme un damné...
L'émotion du digne chirurgien était visible.
—Je sais ce que vous souffrez, mon pauvre Champcey... fit-il. J'ai lu la lettre qui a failli vous tuer bien plus sûrement que la balle de Crochard... Je crois que d'aujourd'hui en un mois vous serez en état de partir.
—Un mois!... dit Daniel, du ton dont il eût dit: un siècle!...
Et après un moment:
—Ce n'est pas tout, docteur, j'ai à vous demander de me faire donner les lettres que je n'ai pu lire hier...
—Quoi!... vous voulez!... Ah! c'est une imprudence, cela!...
—Non, docteur, rassurez-vous, le coup est porté... Si je ne suis pas devenu fou hier, c'est que ma raison peut subir sans chanceler les plus effroyables épreuves... J'ai, Dieu merci! toute mon énergie: je sais qu'il faut que je vive pour sauver Henriette, pour la venger, si j'arrive trop tard pour la sauver... Avec cette pensée, soyez tranquille, je vivrai!...
Le chirurgien-major n'hésita plus, et l'instant d'après Daniel brisait d'une main ferme les enveloppes des deux lettres de Mlle de la Ville-Handry.
L'une, fort longue, n'était guère que la répétition de celle de la veille.
L'autre n'avait que dix lignes:
«M. de Brévan sort de chez moi... Au regard atroce du misérable, quand il m'a dit en ricanant de ne pas compter sur votre retour, j'ai compris... Daniel, cet homme en veut à votre vie et il a payé des assassins... Pour moi, sinon pour vous, je vous en conjure, soyez prudent... Prenez garde, veillez sur vous, songez que vous êtes le seul ami et l'unique espoir ici-bas de votre Henriette...»
Alors, véritablement, on put voir que Daniel n'avait pas trop présumé de ses forces et de son courage.
Pas un muscle de son visage ne bougea, son regard resta droit et limpide, et c'est de l'accent de la plus froide ironie qu'il dit:
—Voyez ceci, docteur, vous y trouverez l'explication de l'étrange guignon qui me poursuit depuis que nous avons quitté la France...
D'un coup d'œil, le chirurgien avait lu l'avertissement si tardif, hélas! de Mlle de la Ville-Handry.
—Ajoutez autre chose encore, fit-il. M. de Brévan ne pouvait prévoir que l'assassin payé par lui serait assez maladroit pour se laisser prendre.
La révélation était si inattendue, que Daniel se dressa sur ses oreillers.
—Quoi! s'écria-t-il, l'homme qui a tiré sur moi est arrêté!...
Ce fut Lefloch, incapable de se contenir plus longtemps, qui répondit:
—Un peu, oui, mon lieutenant, et arrêté par moi, le gredin, avant que son fusil fût seulement refroidi.
Le docteur n'attendit pas les questions qu'il lisait dans les yeux de son malade.
—Lefloch dit vrai, mon cher lieutenant, déclara-t-il... Et si on ne vous a parlé de rien, c'est que la moindre émotion pouvait vous être fatale... L'événement d'hier ne l'a que trop prouvé. Oui, l'assassin est en prison...
—Et son compte est bon!... gronda le brave matelot.
Mais Daniel haussant les épaules:
—Ce n'est pas à lui que j'en veux, prononça-t-il... Pourquoi lui en voudrais-je plus qu'à la balle qui m'a frappé! Cet abject coquin n'est qu'un instrument... Les vrais coupables, vous les connaissez, docteur...
—Et il en sera fait prompte justice, je vous le jure! interrompit le vieux chirurgien, qui apportait à la cause de son blessé autant de passion que si elle eût été sienne. Notre bonne étoile nous a envoyé un juge d'instruction qui n'est pas manchot, et qui, si je ne m'abuse, ne serait pas fâché de sortir de Saïgon par un coup d'éclat.
Il demeura pensif un moment, observant son malade du coin de l'œil, puis tout à coup:
—J'y songe, reprit-il, pourquoi ne le verriez-vous pas, ce juge... il brûle de vous interroger... Consultez vos forces, lieutenant; vous sentez-vous en état de le recevoir?...
—Qu'il vienne, s'écria Daniel, qu'il vienne! De grâce, docteur, envoyez le chercher.
—Je ferai mieux, mon cher Champcey, j'irai le chercher moi-même, pendant que vous achèverez de dépouiller votre correspondance.
Il sortit sur ces mots, et Daniel revint aux lettres demeurées intactes sur son lit. Il y en avait sept: quatre de la comtesse Sarah et trois de M. de Brévan.
Mais que pouvaient-elles lui apprendre désormais? Que lui importaient les mensonges et les calomnies qu'elles renfermaient!
Il les parcourut cependant.
Fidèle à son système, la comtesse Sarah écrivait des volumes...
Et de ligne en ligne, en quelque sorte, son amour pour Daniel, réel ou feint, s'accentuait davantage et se dégageait des périphrases et des réticences timides dont elle l'avait voilé d'abord... Elle s'abandonnait, elle se livrait, soit qu'elle eût perdu toute prudence, soit qu'elle fût bien sûre que ses lettres n'arriveraient jamais jusqu'au comte de la Ville-Handry... On eût dit une passion immense, irrésistible, échappant à la volonté qui la contenait, et éclatant plus terrible, comme un incendie qui a longtemps couvé dans l'ombre.
De Mlle de la Ville-Handry, elle ne disait que peu de chose,—assez cependant pour terrifier Daniel s'il n'eût connu la vérité.
«Cette malheureuse égarée, écrivait-elle, vient de causer à son vieux père un si cruel chagrin et si inattendu qu'il a failli en mourir... Irritée d'une surveillance que sa conduite ne justifiait que trop, hélas!... elle s'est enfuie, nous ne savons avec qui, et toutes nos recherches pour la retrouver sont demeurées infructueuses...»
D'un autre côté, M. de Brévan écrivait:
«Sourde à mes conseils et à mes supplications, Mlle de la Ville-Handry a mis à exécution le projet qu'elle avait formé de quitter la maison paternelle. Soupçonné d'avoir favorisé son évasion, j'ai été provoqué par sir Thomas Elgin et j'ai dû me battre avec lui.
«Un journal que je joins à ma lettre vous donnera les détails de notre rencontre et vous apprendra que j'ai été assez heureux pour blesser ce gentleman peu honorable, mais tireur de premier ordre.
«Hélas! cher et excellent Daniel, pourquoi faut-il que le devoir de l'amitié me contraigne à vous avouer que ce n'est pas pour vous garder la foi qu'elle vous avait jurée, que Mlle Henriette souhaitait si ardemment son indépendance!... Ne désirez pas votre retour, mon pauvre ami!... Vous souffririez trop en retrouvant indigne de vous, indigne d'un honnête homme, celle que vous avez tant aimée... Croyez que j'ai tout fait pour m'opposer à des désordres devenus un scandale public. Je n'ai réussi qu'à m'attirer sa haine, et je ne serais pas surpris qu'elle fît tout au monde pour nous amener à nous couper la gorge...»
C'était à confondre l'esprit et à faire douter de son bon sens, tant cette impudence dépassait tout ce que l'imagination peut concevoir de plus monstrueux.
Cependant le journal annoncé lui avait été adressé, et il y trouva les détails du duel de M. de Brévan et de sir Thomas Elgin.
Qu'est-ce que cela signifiait!... Il se mit à relire plus attentivement les lettres de Maxime et de la comtesse Sarah, et les comparant, il lui sembla y découvrir les traces d'un sourd dissentiment.
—La discorde est-elle donc parmi mes ennemis, se dit-il, et cessent-ils de s'entendre à mesure qu'approche, à ce qu'ils croient, le moment de partager le fruit de leurs crimes?... ou ne se sont-ils jamais concertés et suis-je en face d'une double intrigue?... ou tout cela n'est-il qu'une comédie destinée à m'abuser et à me retenir ici jusqu'à ce que le meurtrier ait fait son œuvre!...
Il n'eut pas le temps de se torturer l'esprit à chercher la solution de cet insoluble problème. Le vieux chirurgien rentrait avec le juge d'instruction, et pendant plus d'une demi-heure, il eut à répondre à une avalanche de questions.
Mais l'enquête avait été conduite avec une si rare sagacité, que Daniel n'eut à fournir à l'accusation qu'un seul fait absolument nouveau: l'abandon de sa fortune entière à la probité de M. de Brévan.
Et encore, cette circonstance, par suite de son invraisemblance, devait fatalement échapper à un travail d'inductions basé sur la seule logique... Aussi Daniel, honteux de son inconcevable imprudence, mit-il un certain amour-propre à en exposer les raisons... Et quand enfin il eut achevé:
—Maintenant, reprit le juge, encore une question: reconnaîtriez-vous l'homme qui, vous ayant offert un canot pour regagner la Conquête, a tenté de vous noyer en faisant chavirer ce canot au milieu du Don-Naï?...
—Non, monsieur...
—Ah! voilà qui est bien fâcheux... Cet homme n'est autre que Crochard, bien évidemment, mais il niera.... et la prévention n'aura que des probabilités à opposer à ses dénégations, si je ne découvre pas l'endroit où il a changé de vêtements...
—Permettez, monsieur, il est un témoignage que je puis vous offrir...
—Lequel?
—La voix du misérable est si bien restée dans ma mémoire que, tenez, ici, pendant que je vous parle, il me semble encore l'entendre à mon oreille, et je la reconnaîtrais assurément entre mille...
Le juge ne répondit pas, évaluant sans doute les chances d'une confrontation; puis, prenant son parti:
—C'est une épreuve à tenter, déclara-t-il.
Et remettant à son greffier, témoin muet de cette scène, l'ordre d'amener le prévenu Crochard à l'hôpital:
—Portez cela à la prison, dit-il, et qu'on se hâte...
Il y avait alors plus d'un mois que Crochard était arrêté, et la détention, loin d'abattre son audace, l'avait exaltée. Son arrestation et son premier interrogatoire l'avaient consterné, mais il avait repris courage en comptant les jours qui s'écoulaient.
—Evidemment on cherche des preuves, pensait-il, mais comme on n'en trouvera pas, il faudra bien qu'on me lâche.
C'est donc de l'air le plus assuré qu'il entra dans la chambre de Daniel, et dès le seuil, d'une voix arrogante:
—Je demande justice, monsieur le juge, dit-il; je suis las d'être en prison. Si je suis coupable, qu'on me coupe le cou; si je suis innocent...
Mais Daniel ne le laissa pas finir.
—C'est lui! s'écria-t-il, je suis prêt à en faire le serment, c'est lui!...
Si rare que fût l'impudence de Crochard, dit Bagnolet, il demeura interdit, et d'un regard inquiet et rapide il interrogea la physionomie du juge, et celle du chirurgien-major, et celle aussi de Lefloch, qui se tenait debout, immobile, au pied du lit de son lieutenant.
Il avait trop l'expérience des formes de la justice, pour ne pas comprendre qu'il s'était bercé d'illusions absurdes, et que sa situation était bien plus périlleuse qu'il ne l'avait soupçonné. Mais où voulait-on en venir, qu'avait-on découvert, que savait-on au juste? L'effort qu'il faisait pour l'imaginer donnait à son visage une expression atroce...
—Vous avez entendu, Crochard!... insista le juge.
Déjà, grâce à une puissante secousse de sa volonté, le prévenu était redevenu maître de lui.
—On n'est pas sourd!... répondit-il, de cet accent indélébile qui trahit l'ancien rôdeur des barrières de Paris... J'entends très-bien... seulement, je ne comprends pas du tout.
Mal placé pour épier les impressions de Crochard, le juge s'était levé sans affectation et était allé s'adosser à la cheminée.
—Vous comprenez au contraire fort bien, prononça-t-il durement... Le lieutenant Champcey dit que vous êtes bien l'homme qui a tenté de le noyer dans le Don-Naï... Il vous reconnaît.
—C'est impossible!... s'écria le prévenu, ça c'est impossible, car...
Mais le reste de la phrase expira dans son gosier.
Une soudaine réflexion lui avait montré le piége qui lui était tendu, piége familier aux juges d'instruction, et terrible par sa simplicité même...
Encore un peu et il s'écriait:
«—C'est impossible, car la nuit était bien trop noire pour qu'on pût distinguer les traits d'un homme...»
Et c'eût été comme un aveu, et il n'eût plus su que répondre au juge, qui n'aurait pas manqué de lui demander:
«—Comment savez-vous que l'obscurité était si profonde sur les bords du fleuve?... Vous y étiez donc?...»
Tout blême du danger qu'il venait d'éviter, il dit simplement:
—L'officier se trompe.
—Je ne le pense pas, fit le juge.
Et se retournant vers Daniel:
—Persistez-vous dans votre déclaration, lieutenant? interrogea-t-il.
—Plus que jamais, monsieur... J'affirme sur l'honneur que je reconnais la voix de cet homme... Lorsqu'il m'a proposé un bateau, il parlait une sorte de jargon à peine compréhensible, cousu de mots anglais et espagnols, mais il avait oublié de changer ses intonations et son accent.
Affectant une assurance déjà bien loin de son esprit, Crochard, dit Bagnolet, haussait les épaules d'un air dédaigneux.
—Est-ce que je sais l'anglais? fit-il; est-ce que je sais l'espagnol?
—Non, très-probablement... Mais comme tous les Français qui ont habité les colonies, comme tous les soldats de l'infanterie de marine, vous devez connaître un certain nombre de mots de ces deux langues...
A la grande surprise de Daniel et du docteur, le prévenu ne protesta pas. On eût dit qu'il se sentait attiré vers un terrain dangereux.
—N'importe!... fit-il du ton le plus arrogant, il est tout de même un peu fort d'accuser un honnête homme d'un crime, parce que sa voix ressemble à celle d'un coquin!
Le magistrat hochait doucement la tête.
—Prétendez-vous être un honnête homme, vous, Crochard? dit-il.
—Comment, si je le prétends!... Qu'on fasse venir mes patrons.
—C'est inutile... Je connais votre passé, depuis la première escroquerie, qui vous a valu quatre mois de prison, jusqu'au vol qualifié pour lequel vous avez été condamné aux travaux forcés, lorsque vous étiez au régiment...
Une profonde stupeur se lisait sur les traits de Crochard, mais il n'était pas homme à abandonner, sans la disputer, une partie dont sa tête était l'enjeu.
—Eh bien! vous êtes dans l'erreur, monsieur le juge, prononça-t-il froidement... J'ai été condamné à dix ans, c'est vrai, lorsque j'étais troupier, mais c'était pour avoir frappé un supérieur qui m'avait puni injustement.
—Vous mentez... un ancien soldat de votre régiment, en garnison à Saïgon, vous le prouvera...
Pour la première fois, le prévenu se troubla visiblement.
Il voyait tout à coup surgir son passé, ce passé qu'il croyait ignoré ou oublié, et il savait de quel poids des antécédents tels que les siens pèseraient dans la balance de la justice...
Alors il changea de tactique, et se grimant d'une doucereuse humilité:
—On peut avoir commis une faute, soupira-t-il, sans être pour cela capable d'assassiner un homme.
—Tel n'est pas votre cas!...
—Oh! monsieur le juge, est-il possible de dire une chose pareille!... Moi qui ne ferais pas du mal seulement à une mouche... Malheureux coup de fusil!... Faut-il que j'aie peu de chance!...
C'est de l'air du plus profond dégoût que le juge depuis un moment observait le prévenu.
—Tenez, interrompit-il brusquement, épargnez-vous d'inutiles dénégations. Tout ce que la justice a intérêt à savoir, elle le sait... Ce coup de fusil tiré à la chasse était votre troisième tentative d'assassinat...
Crochard recula d'un pas. Il était devenu livide. Cependant il eut encore la force de prononcer d'une voix étranglée:
—C'est faux!
Mais le juge avait en mains trop de preuves pour laisser se prolonger cet interrogatoire.
—Qui donc, reprit-il, a, pendant la traversée, lancé une énorme poulie sur la tête de M. Champcey? Allons, ne niez pas... L'émigrant qui était près de vous sur la vergue, qui vous a vu et que vous aviez conjuré de vous garder le secret, a parlé... Voulez-vous que je le fasse venir?...
Une dernière fois, Crochard ouvrit la bouche pour protester de son innocence, mais il ne put articuler une syllabe... Il était écrasé, anéanti; il tremblait de tous ses membres et ses dents claquaient... En moins de rien, ses traits s'étaient décomposés autant que ceux du condamné à mort à la vue de l'échafaud... Peut-être, se sentant perdu irrémissiblement, avait-il eu comme une vision de la sinistre machine...
—Croyez-moi, insista le juge, ne vous obstinez pas en un système impossible, dites la vérité.
Durant une minute encore, le misérable hésita... Puis, n'apercevant plus d'autre chance de salut que l'indulgence des juges, il s'affaissa si lourdement que ses genoux sonnèrent sur le carreau, en balbutiant:
—Je suis un malheureux!...
Une même exclamation d'étonnement échappa au docteur, à Daniel et au digne Lefloch.
Mais le juge n'était pas surpris, lui. Il savait d'avance que cette première victoire lui coûterait peu, et que le difficile serait d'arracher à l'assassin le nom de ses complices.
C'est pourquoi, sans lui laisser le temps de se remettre:
—Maintenant, reprit-il, quelles raisons aviez-vous de vous acharner ainsi après M. Champcey?...
Le prévenu se redressa à demi, et faisant un effort:
—Je le haïssais, bégaya-t-il... Une fois, pendant la traversée, il m'avait menacé de me faire mettre aux fers...
—Cet homme ment, interrompit Daniel.
—Entendez-vous!... insista le juge. Voyons, décidément, vous ne voulez pas dire la vérité!... Eh bien! je la dirai pour vous. On vous avait acheté la mort du lieutenant Champcey, et vous vouliez gagner votre argent... Vous avez reçu une certaine somme d'avance, et on devait, après le meurtre, vous en compter une plus forte...
—Je vous jure, monsieur le juge...
—Ne jurez pas. La somme que vous possédez, et dont vous ne sauriez expliquer l'origine, est une preuve irrécusable.
—Hélas! je ne possède rien... Informez-vous; faites chercher...
Sous le masque impassible du magistrat, il était aisé de discerner une certaine émotion. Le moment était venu de frapper le coup décisif et de juger de la valeur de son système d'induction.
Au lieu donc de répondre au prévenu, il s'adressa aux gendarmes qui l'avaient amené.
—Vous allez, leur dit-il, conduire le prévenu dans la pièce voisine... Vous lui ferez quitter ses vêtements, et vous les explorerez minutieusement pour vous assurer qu'il n'y a rien de caché entre les doublures...
Déjà les gendarmes s'avançaient pour exécuter l'ordre, mais d'un bond l'assassin se dressa sur ses pieds, et d'un ton de rage contenue:
—C'est inutile, fit-il, j'ai trois billets de mille francs cousus dans la ceinture de mon pantalon.
Cette fois, l'orgueil du succès eut complétement raison de l'imperturbable sang-froid du juge d'instruction... Une exclamation de plaisir lui échappa, et il ne put se tenir de jeter à Daniel et au chirurgien-major ce regard triomphant qui, si clairement, signifie:
—Eh bien!... que vous avais-je dit?...
Ce fut, il est vrai, l'affaire d'une seconde; ses traits reprirent leur glaciale immobilité, et s'adressant au prévenu:
—Remettez-moi ces billets, commanda-t-il.
Crochard ne bougea pas, mais son visage livide trahit l'angoisse de la plus atroce souffrance. Et certes, en ce moment, il ne jouait pas la comédie. Lui prendre ces trois mille francs, prix du plus lâche et du plus exécrable attentat, ces trois mille francs pour lesquels il avait affronté l'échafaud, c'était lui arracher les entrailles mêmes.
Pareil à la bête enragée qui se sent acculée, il s'était ramassé sur lui-même, et d'un regard furibond parcourait la chambre, cherchant peut-être une issue pour fuir, se demandant peut-être sur lequel de ces hommes qui l'entouraient il devait se précipiter.
—Ces billets!... insista l'inexorable juge. Faudra-t-il donc employer la force pour les avoir!...
Convaincu de l'inutilité, de la folie de toute tentative, le misérable baissa la tête.
—Je ne peux pourtant pas découdre la ceinture de mon pantalon avec mes ongles, dit-il d'une voix rauque. Qu'on me donne un couteau ou des ciseaux.
C'est ce qu'on se serait bien gardé de faire... Mais sur un signe du juge, un des gendarmes s'avança, et tirant un canif de sa poche, il décousut la doublure à l'endroit que lui indiqua le prévenu.
Et une véritable convulsion de rage secoua l'assassin, lorsqu'apparut un petit paquet de papiers fortement comprimés et réduits à leur plus mince volume.
Par suite d'un phénomène bizarre, fréquemment observé chez les criminels, il se préoccupait infiniment plus de son trésor que de sa tête si terriblement compromise.
—Cet argent est à moi! râla-t-il, on n'a pas le droit de me le prendre... C'est une infamie que d'abuser de ce qu'un homme est tombé dans le malheur pour le dépouiller...
Accoutumé sans doute à de telles scènes, le magistrat, au lieu d'écouter Crochard, dépliait avec précaution le petit paquet.
Il se composait de trois billets de mille francs enveloppés dans une feuille de papier à lettre toute crasseuse et usée et coupée aux plis.
Les billets de banque n'offraient rien de particulier.
Mais sur la feuille de papier, on distinguait encore les traces d'une ligne d'écriture dont deux mots seulement restaient parfaitement lisibles: Rue... Université...
—Qu'est-ce que ce papier, Crochard? interrogea le juge.
—Je ne sais pas... je l'aurai ramassé n'importe où.
—Quoi! vous allez mentir encore!... A quoi bon?... Il y a eu là, évidemment, l'adresse de quelqu'un demeurant rue de l'Université...
Daniel tressauta sur son lit.
—Eh! monsieur, interrompit-il, c'est rue de l'Université que je demeure, à Paris.
Une fugitive rougeur colora les pommettes du magistrat, et c'était chez lui le signe non équivoque d'une vive satisfaction.
—Tout s'explique! murmura-t-il à demi-voix, comme, s'il eût répondu à certaines objections de son esprit.
Et cependant, à la grande surprise de ses auditeurs, il abandonna cet incident, et revenant au prévenu:
—Ainsi, dit-il, vous reconnaissez que vous avez reçu de l'argent pour assassiner le lieutenant Champcey?...
—Je n'ai pas dit cela.
—Non, mais les trois mille francs cachés sur vous le disent surabondamment... De qui avez-vous reçu cette somme?...
—De personne... je l'ai économisée.
Le magistrat leva les épaules, et enveloppant Crochard, dit Bagnolet d'un regard obstiné:
—Je vous ai forcé d'entrer dans la voie des aveux, prononça-t-il durement, persistez-y. Vous ne gagnerez rien, croyez-moi, à ruser avec la justice et vous ne sauverez pas les misérables qui ont tenté votre cupidité... Un seul moyen vous reste de mériter quelqu'indulgence: la franchise, une franchise absolue... ne le négligez pas.
Mieux que personne l'assassin était à même de comprendre toute la portée des paroles du juge, et d'en bien pénétrer le sens.
Néanmoins, durant plus d'une minute, il demeura indécis, secoué d'une sorte de tremblement nerveux, comme s'il se fût livré en lui un terrible combat.
Même on l'entendit murmurer:
—Je ne dénonce personne!... Un marché est un marché!... Je ne suis pas un mouchard!...
Puis, tout à coup, se décidant et se dévoilant tel que l'avait deviné l'expérience du magistrat:
—Ma foi! tant pis, s'écria-t-il, avec un ricanement cynique, puisque je suis dans le pétrin, les autres y seront aussi!... Qui donc aurait eu le gros lot, si j'avais réussi? Pas moi, bien sur... et cependant c'était moi qui risquais le plus... Pour lors donc, celui qui m'a payé pour... «faire l'affaire» du lieutenant, c'est un nommé Justin Chevassat!...
Un immense désappointement assombrit la physionomie de Daniel et du vieux chirurgien...
Ce n'était pas ce nom qu'ils attendaient avec la plus poignante anxiété.
—Ne me trompez-vous pas, Crochard? interrogea le magistrat qui seul avait gardé le secret de ses impressions.
—Qu'on me coupe le cou si je mens!
Disait-il vrai? Le magistrat le crut, car interpellant Daniel:
—Connaissez-vous quelqu'un du nom de Chevassat, M. Champcey?... fit-il.
—Personne, monsieur, et c'est la première fois que j'entends prononcer ce nom.
—Ce Chevassat peut fort bien n'être qu'un intermédiaire, objecta le vieux chirurgien.
—Oui, peut-être, murmura le juge, bien que pour de telles missions on ne s'en fie guère qu'à soi...
Et poursuivant son interrogatoire:
—Qu'est-ce que ce Justin Chevassat? demanda-t-il au prévenu.
—Un de mes amis.
—Un ami plus riche que vous, en ce cas.
—Pour ça, oui, vu qu'il a toujours de l'or plein ses poches, qu'il est mis dans le dernier genre et qu'il roule voiture...
—Que fait-il? Quelle est sa profession?
—Ah! pour cela, monsieur le juge, ni moi non plus... Je ne le lui ai pas demandé, et il ne me l'a pas raconté. Je lui ai dit seulement: «Sais-tu que tu m'as l'air d'avoir eu une fière chance!...» Et il m'a répondu: «Oh! pas tant que tu crois...»
—Où demeure-t-il?
—A Paris, rue Louis-le-Grand, 59.
—Est-ce là que vous lui écrivez?... Car vous avez dû lui écrire depuis que vous êtes à Saïgon.
—J'adresse mes lettres, poste-restante, à M. X. O. X, 88...
Désormais, il était manifeste que loin d'essayer de sauver son complice, Crochard, dit Bagnolet, ferait tout pour aider la justice à le retrouver.
Déjà apparaissait le système qu'allait adopter ce misérable, consistant à rejeter la responsabilité et tout l'odieux du crime sur l'homme qui l'avait payé, et à se donner, lui, pour un pauvre diable que la misère écrasait quand on était venu le tenter et l'éblouir de promesses tellement magnifiques qu'il n'avait pas eu la force de résister.
Le juge, cependant, continuait:
—Où et comment avez-vous connu ce Justin Chevassat?
—J'ai fait sa connaissance au bagne...
—Ah! c'est un renseignement, cela!... Et pour quel crime avait-il été condamné, le savez-vous?...
—Pour faux, je crois, et aussi pour vol...
—Et que faisait-il avant sa condamnation?
—Il était employé chez un banquier, ou caissier dans un grand magasin. Pour sûr, il avait de l'argent à manier, puisqu'il lui en était resté aux doigts...
—Je suis surpris qu'étant si bien informé du passé de cet homme, vous ne puissiez rien me dire de ses moyens d'existence actuels...
—Il a de l'argent, beaucoup, voilà tout ce que je sais.
—Vous l'avez donc perdu de vue?
—Certainement oui, monsieur le juge... Chevassat a été libéré bien avant moi, je crois même qu'il a été gracié, et j'ai été plus de quinze ans sans le rencontrer.
—Comment l'avez-vous retrouvé?
—Oh! tout à fait par hasard, et par un hasard bien malheureux pour moi, car sans lui je ne serais pas où je suis!...
XXVI
Jamais un étranger, pénétrant dans la chambre de Daniel et voyant l'attitude de Crochard, ne se fût imaginé que le misérable se trouvait sous le coup d'une accusation capitale, qu'il était là, devant le juge d'instruction, en présence de l'homme que par trois fois il avait tenté d'assassiner.
Ferré sur la jurisprudence qu'on professe au bagne, Crochard avait reconnu d'un coup d'œil que sa situation n'était pas si désespérée qu'il l'avait supposé tout d'abord; que si le jury rendait un verdict de mort, ce serait contre l'instigateur du crime, et qu'il en serait quitte, lui, pour quelques années de travaux forcés.
Voilà comment, avec cette insouciance quasi-bestiale des gens qui, prêts à tout, sont préparés à tout, il avait bravement pris son parti de sa situation.
Il était revenu de l'anéantissement où l'avait plongé la découverte de son crime, et l'accès de fureur dont il avait été saisi quand on s'était emparé de ses billets de banque s'était dissipé.
Et maintenant, sous le personnage odieux du meurtrier, reparaissait le personnage prétentieux et ridicule de l'orateur des barrières et des maisons centrales, accoutumé à se faire écouter, et tirant vanité de son éloquence.
Il avait une pose étudiée, et il était évident qu'il soignait son débit, encore que bien des mots lui échappassent de cet argot des bouges parisiens qui trahit des habitudes crapuleuses.
—C'était, commença-t-il, un vendredi, jour de malheur, la semaine avant le départ de la Conquête... Il pouvait être deux heures, je n'avais pas déjeuné, je n'avais pas un centime, et je m'en allais le long des boulevards, flânant et cherchant dans ma tête comment me procurer de l'argent.
Je venais de dépasser la rue Vivienne, quand, près de moi, le long du trottoir, une voiture s'arrête, et j'en vois descendre un particulier cossu, cigare aux dents, chaîne d'or au gilet, fleur à la boutonnière, qui entre dans un magasin de gants...
Du coup, je me dis: «C'est drôle, voilà une tête que j'ai vue quelque part.»
Et là-dessus, sans faire ni une ni deux, je vais me coller à la devanture du magasin, de côté, bien entendu, à une place d'où, sans être vu, je voyais très-bien mon individu qui se carrait et qui riait en montrant ses dents, pendant qu'une belle fille lui essayait une paire de gants.
Et plus je le regardais, plus je pensais: «Positivement, Bagnolet, quoique ce joli cœur n'ait pas l'air d'être de ta société, tu le connais.»
Cependant, comme je ne pouvais pas mettre de nom sur sa diable de figure, j'allais passer mon chemin, quand voilà que subitement la mémoire me revient, et je me dis: «Cré tonnerre! c'est un ancien camarade, je dînerai.»
Malgré tout, je n'étais pas positivement sûr, parce que, dame! quinze ans, ça vous change rudement un homme, surtout quand il ne tient pas énormément à être reconnu... Mais j'avais ma petite manière à moi de vérifier la chose.
J'attends donc mon gaillard, et, au moment où il traverse le trottoir pour regagner sa voiture, je lui emboîte le pas et je lui crie, pas trop fort pourtant: «Hé! Chevassat!...»
Coquin de sort!... on lui eût tiré un coup de canon à l'oreille qu'il n'eût pas fait un saut pareil, qu'il ne se fût pas retourné si vivement... Et blanc, qu'il était!... autant que son faux-col.
Mais c'est égal, il ne perd pas la boussole, le mâtin! Il se met à me regarder du haut de son lorgnon en me disant d'un air pincé: «—Plaît-il, mon brave?... Est-ce à moi que vous en avez?»
A quoi, moi, sûr de mon affaire, je réponds: «Oui, c'est à toi, Justin Chevassat... est-ce que tu ne me remets pas?... Evariste Crochard, dit Bagnolet... hein!... y es-tu maintenant?...
N'importe, monsieur persistait à faire sa tête et à me toiser... «Si vous ne filez pas, me dit-il, j'appelle un sergent de ville...»
Dame! la moutarde commence à me monter au nez, et je me mets à crier, en le narguant, pour ameuter les passants:
«—De quoi! de quoi!... des sergents... appelle-les donc!... On nous mènera chez le commissaire de police... Si je me trompe, je ne serai pas pendu, mais si je ne me trompe pas, on rira... Qu'est-ce que j'ai à risquer, moi?... Rien du tout, puisque je n'ai rien...»
Il faut vous dire que je le fixais en disant cela de l'air d'un homme qui n'a rien dans le ventre et qui tient à y mettre quelque chose.
Lui aussi me fixait, et si ses yeux avaient été pistolets... mais ils ne l'étaient pas, et me sentant bien résolu, monsieur se radoucit.
«—Pas de bruit,» murmura-t-il en examinant d'un œil effaré les badauds qui commençaient à s'amasser.
Et, faisant celui qui a très-envie de rire, rapport aux badauds bien entendu, il me dit très-bas et très-vite:
«—Dans le costume que vous portez, je ne puis vous faire monter avec moi dans ma voiture, ce serait nous compromettre l'un et l'autre inutilement... je vais renvoyer mon cocher et marcher, vous me suivrez sans faire semblant de rien, et quand nous serons dans une rue un peu détournée, nous prendrons un fiacre et nous causerons.»
Comme j'étais sûr de le repincer s'il essayait de se la briser, j'approuve l'idée: «Allons-y gaiement, c'est entendu!...»
D'un geste brusque, le juge d'instruction interrompit le prévenu.
Il tenait essentiellement à ce que la déposition de Crochard fût textuellement écrite, et il venait de s'apercevoir que depuis un moment son greffier ne pouvait plus suivre.
—Reposez-vous un instant, Crochard... fit-il.
Et quand le procès-verbal fut mis au courant, et que le magistrat y eut rétabli quelques phrases laissées en blanc:
—Maintenant, dit-il au prévenu, continuez, mais parlez plus lentement.
Le misérable sourit agréablement: cette recommandation allait lui permettre de mieux prendre du temps et de soigner ses effets, et sa vanité s'en épanouissait, car il y a du cabotin au fond de toutes ces natures d'abjects scélérats.
—Aussitôt pris, aussitôt pendu, reprit-il... Chevassat dit quelques mots à son cocher qui fouette le cheval, et le voilà, lui, marchant sur le boulevard en se dandinant, faisant, comme ça, des moulinets avec sa canne, tirant de grosses bouffées de son cigare, comme s'il n'eût pas eu la colique de sentir son ami Bagnolet sur ses talons...
Je dois dire qu'il avait d'autres amis, des gens très-bien, qui le saluaient en passant: «Bonjour, cher!...» Et même il y en avait qui l'arrêtaient pour lui donner des poignées de main et tailler une bavette, mais il les quittait tout de suite en disant: «Excusez, cher, je suis très-pressé!...»
Ah! mais oui! il était pressé, et moi, par derrière, qui voyais et qui entendais, je me faisais une once de bon sang...
Quelqu'avantage qu'il y ait à ne pas interrompre un prévenu bavard qui s'échauffe en parlant, et, par suite, s'oublie, le juge s'impatienta.
—Faites-nous grâce de vos impressions, prononça-t-il rudement.
Ce n'est pas là ce qu'attendait Crochard, aussi parut-il blessé, et d'un ton rogue:
—Bref, continua-t-il, mon particulier suit le boulevard jusqu'à l'Opéra-Comique, tourne rue Favart, traverse la place et enfile la rue d'Amboise.
Là un fiacre vide passait, il l'arrête, commande au cocher de nous conduire à Vincennes, nous montons et son premier soin est de baisser les stores.
Alors il me regarde d'un air riant, et me tend la main en me disant: «Eh bien! mon vieux, comment ça va-t-il?...»
Sur le premier moment, de me voir si bien reçu, je restai comme hébété. Puis, réfléchissant, je pensai en moi-même: «Qu'il soit si gentil que cela, ce n'est pas naturel, il doit me préparer quelque traîtrise, ouvrons l'œil.» Et là-dessus je lui demande: «Comme ça, tu n'es pas trop fâché que je t'aie accosté?...» Il se met à rire, et me répond: «Non.»
Alors, moi: «Cependant tu n'avais pas l'air à la noce, quand je t'ai parlé, et j'avais l'idée que tu cherchais le moyen de me lâcher sans compliment...»
Mais lui, d'un grand sérieux: «Tiens, dit-il, je vais te parler le cœur sur la main... Sur le moment, j'ai été surpris, mais je n'étais pas inquiet... Ce qui vient d'arriver, il y a longtemps que je l'ai prévu, je sais que chaque fois que je sors, je risque de rencontrer un ancien camarade; tu n'es pas le premier qui me retrouve, et mes précautions sont prises pour ne pas être ennuyé... Si je voulais me débarrasser de toi, ce soir même, grâce à un petit moyen que j'ai inventé, tu aurais perdu ma piste... Puis, comme tu es à Paris en rupture de ban, avant quarante-huit heures, tu serais logé au Dépôt.»
Il me contait tout cela si tranquillement, que je sentais que c'était vrai, et que le malin devait avoir quelque truc.
«—Ainsi, lui dis-je, tu as du plaisir à retrouver un ami?» Il me regarda bien dans les yeux et répondit: «Oui, et la preuve, c'est que si tu n'étais pas là, à mes côtés, et que je susse où te trouver, j'irais te chercher... J'ai une affaire à te proposer.»
Désormais, Bagnolet avait lieu d'être satisfait.
Si le juge gardait son flegme impénétrable, Daniel et le chirurgien-major écoutaient avec une attention haletante, comprenant que le prévenu arrivait à la partie importante de ses aveux, à celle dont on tirerait sans doute des éclaircissements.
Lefloch lui-même demeurait bouche béante, et on pouvait suivre sur sa bonne figure toutes ses émotions pendant le récit de ce vil gredin, qui sans lui, très-probablement, eût échappé à la justice.
—Naturellement, poursuivait Crochard, à ce mot d'affaire, je dressai l'oreille. «Bah! lui dis-je, je te croyais retiré et vivant de tes rentes...» Et, effectivement, je le croyais. «Tu es dans l'erreur, me répondit-il, depuis que je suis sorti de là-bas, j'ai bien vécu, mais je n'ai rien mis de côté, et s'il arrivait un accident, que j'ai certaines raisons de craindre, je tomberais dans la misère...»
J'aurais bien désiré en savoir davantage, mais il ne voulut plus rien me dire de lui, et il me fallut lui conter mon histoire depuis ma libération. Oh! ce fut vite fait. Je lui expliquai que rien ne m'avait réussi de ce que j'avais entrepris; qu'en dernier lieu j'avais été garçon dans une gargote; qu'on m'avait mis à la porte et que depuis un mois j'étais sur le pavé, sans le sou, sans vêtements, sans logement et réduit à coucher dans les carrières d'Amérique...
«—Puisque c'est ainsi, me dit-il, tu vas voir ce que c'est qu'un camarade!...»
Il faut vous dire que le fiacre avait marché, pendant que nous causions, et qu'il remontait alors le faubourg Antoine.
Mon Chevassat soulève le store pour regarder dans la rue, et au moment où il aperçoit un magasin d'habillements confectionnés il commande au cocher d'aller s'arrêter devant.
Le cocher obéit, et alors Chevassat me dit: «Arrive, vieux, nous allons toujours commencer par te vêtir convenablement.»
Nous descendons, et, en effet, il m'achète chemise, pantalon, paletot et tout ce qui s'en suit... A côté étaient un cordonnier et un chapelier, il me paie un chapeau de soie et une paire de bottes vernies... Plus loin se trouvait un horloger, v'lan! il me fait cadeau d'une montre en or, que j'ai encore, et qu'on m'a prise au greffe de la prison quand j'ai été écroué. Enfin, il y va de son billet de cinq cents, et de plus, il me donne quatre-vingts francs pour faire le garçon...
Dame! il ne faut pas demander si je le remercie, une fois remontés dans le fiacre... Après une misère comme celle d'où je sortais, se sentir renippé, ça remonte fièrement le moral... Je me serais jeté dans le feu pour Chevassat... Hélas! je n'aurais pas été si joyeux si j'avais pu me douter de ce que tout ça me coûterait, car moi, d'abord...
—Oh! passez... interrompit le juge, passez!...
Non sans étonnement, Crochard dut s'avouer que tout ce qui lui était absolument personnel n'avait qu'un très-médiocre succès.
Une grimace trahit son dépit, et plus vite il reprit:
—Tous ces achats avaient exigé beaucoup de temps, si bien qu'il était six heures et qu'il faisait tout à fait nuit quand nous arrivâmes à Vincennes.
Un peu avant le fort, Chevassat fait arrêter le fiacre, paye le cocher et le renvoie, et ensuite me prenant le bras: «—Tu dois avoir faim, me dit-il; nous allons dîner.»
Donc, nous commençons par absorber un verre d'absinthe, puis il me mène tout droit au meilleur restaurant, demande un cabinet particulier et nous fait servir un dîner, oh! mais un dîner... Rien qu'à l'entendre faire la carte, l'eau me découlait de la bouche...
Nous nous mettons à table, et moi, ne me défiant de rien, je n'aurais pas changé ma place contre celle du pape. Et je mangeais, et je parlais, et je buvais... je buvais surtout, ayant été privé longtemps, si bien qu'à la fin je commençais à être un peu ému.
Chevassat, lui, paraissait tout à fait lancé, et il me contait des tas de blagues qui me faisaient crever de rire.
Mais voilà qu'une fois le café servi, avec des liqueurs à discrétion et des cigares de dix sous, mon particulier se lève et va pousser le verrou de la porte—car il y avait un verrou.
Puis, revenant s'asseoir bien en face de moi, les coudes sur la table: «Maintenant, mon petit, qu'il me dit, assez ri, causons. Je suis bon zig, c'est vrai, mais tu dois comprendre que ce n'est pas uniquement pour tes beaux yeux que je suis si gentil que cela... J'ai besoin d'un gars solide, et j'ai compté sur toi!»
Parole d'honneur, il vous disait cela d'un si drôle d'air, que j'en ressentis comme un coup au creux de l'estomac et que je commençai à me méfier. Cependant, je cache mon jeu, et je réponds: «Eh bien! voyons, vas-y, conte-moi la chose.»
Aussitôt, il reprend: «Comme je te l'ai dit, je n'ai pas un sou de côté... Seulement, s'il arrivait un malheur à une personne que je sais bien, je me trouverais riche... et toi, tu le serais du même coup, si tu veux te charger de lui pousser le coude, à ce malheur, pour qu'il arrive plus vite...»
Pénétré de plus en plus du rôle que lui imposait le système de défense qu'il comptait adopter, le prévenu se grimait d'une douleur hypocrite qui donnait à son louche visage une expression décidément ignoble.
Pourtant, quelque dégoût qu'inspirât au juge d'instruction cette grossière comédie, il ne laissa échapper ni un mot ni un geste, sentant le danger de rompre le fil de la déposition si importante du misérable.
—Ah! monsieur le juge, s'écriait Crochard une main sur son cœur, quand j'entendis Chevassat parler ainsi, tout mon sang ne fit qu'un tour, et je lui dis: «Malheureux! que me proposes-tu là? Moi, commettre un assassinat... jamais! j'aimerais mieux mourir!» Lui, ricanait. «Que tu es bête! me répondit-il, qui est-ce qui te parle d'assassiner?... il s'agit d'un simple accident... d'ailleurs, tu ne risqueras rien, la chose ne se passera pas en France...» Cependant, je refusais toujours, et même je voulais m'en aller, quand Chevassat, saisissant un couteau, me déclara que maintenant que j'avais son secret, je marcherais... sinon!... Il me regardait si terriblement, que, ma foi! j'eus peur, et je me rassis...
Tout de suite, alors, il redevint gai comme auparavant, et tout en me versant de l'eau-de-vie, il se met à m'expliquer que je serais un fou d'hésiter, que jamais je ne retrouverais pareille occasion de faire ma fortune d'un coup, que je réussirais très-certainement, et qu'alors j'aurais des rentes, une voiture comme lui, de beaux habits, et tous les soirs des dîners semblables à celui que nous venions de faire.
Si bien que moi, je devenais comme fou; tout cet or qu'il faisait briller devant mes yeux me montait à la tête autant que les petits verres et même davantage, ensuite il maniait toujours son couteau, si bien que ne sachant plus ce que je faisais ni ce que je disais, je me levai, et frappant un grand coup de poing sur la table, je m'écriai: «Je suis ton homme!...»
Encore qu'il fût probable que cette scène n'avait jamais existé que dans l'imagination de Crochard, dit Bagnolet, Daniel frissonna sous ses couvertures à la pensée de ces deux misérables à demi-ivres marchandant sa mort, le verre à la main, dans quelque cabaret, les coudes sur la nappe tachée de vin.
Lefloch, lui, étreignait si convulsivement de sa main de fer le montant du lit, que le bois en craquait... Peut-être rêvait-il que c'était le cou de l'assassin de son officier qu'il serrait ainsi.
Le magistrat et le chirurgien, eux, ne songeaient qu'à observer les contorsions du prévenu.
Il avait tiré son mouchoir de sa poche et il s'en frottait rudement les yeux avec l'espoir, sans doute, d'en arracher quelque larme.
—Allons, allons, fit le juge, pas d'attendrissement, continuons!...
Crochard eut un gémissement, et d'un ton larmoyant:
—On me hacherait en morceaux, poursuivit-il, qu'on ne me ferait pas dire ce qu'il s'est passé après cela... J'étais saoul perdu, tellement que je ne me souviens de rien... D'après ce que m'a conté Chevassat, on a été obligé de me porter jusqu'à un fiacre, et il m'a conduit dans un hôtel du faubourg Saint-Antoine, où il m'a fait donner une chambre... C'est là que je me réveillai, le lendemain, un peu avant midi, la tête lourde comme du plomb, et me demandant si ce que je me rappelais de l'histoire du restaurant était bien arrivé, et si ce n'était pas plutôt la boisson qui m'avait donné le cauchemar...
Malheureusement, ce n'était pas un mauvais rêve, et je n'en fus que trop sûr quand le garçon de l'hôtel me monta une lettre.
C'était Chevassat qui m'écrivait de me rendre chez lui, rue Louis-le-Grand, où il m'attendait pour déjeuner et causer de l'affaire.
Naturellement, j'y cours. Je demande au concierge M. Justin Chevassat, il me répond que c'est au second à droite, je monte, je sonne, un domestique m'ouvre, j'entre dans un appartement superbe et je trouve le brigand en robe de chambre, étendu sur un canapé...
En route, je m'étais bien promis de lui déclarer carrément qu'il n'eut pas à compter sur moi, que la chose me faisait horreur et que je me retirais... Mais, dès les premiers mots, il entre dans une colère épouvantable, me disant que je ne suis qu'un lâche et un traître, me donnant à choisir entre un coup de couteau qu'il saurait bien me planter entre les deux épaules, et ma fortune...
Et, en même temps, il étalait devant moi des tas de louis d'or...
Alors, oui, je fus lâche... Je me sentais pris, Chevassat me faisait peur, l'or me grisait; je donnai ma parole et le marché fut conclu...
Ayant dit, Crochard, dit Bagnolet, respira longuement et bruyamment, en homme dont la poitrine est débarrassée d'un poids énorme.
C'est qu'il se sentait, en effet, grandement soulagé.
Tout avouer, séance tenante, sans une minute de répit pour combiner un système de défense, c'était rude... Or, le misérable estimait s'être bien tiré de cette épreuve délicate et périlleuse, et se flattait de s'être habilement ménagé pour le jour du jugement une respectable série de circonstances atténuantes.
Mais le juge d'instruction ne le laissa pas respirer longtemps.
—Pas si vite, prononça-t-il, tout n'est pas fini... Comment les conditions du crime ont-elles été réglées entre Chevassat et vous?
—Oh! tout naturellement, monsieur... Moi, d'abord, je disais oui à tout ce qu'il me proposait... Il me magnétisait, cet homme-là!... Donc, il fut convenu qu'il me compterait 4,000 francs d'arrhes et qu'après... le coup, il me donnerait 6,000 francs fixe, plus une part dans la somme qui lui reviendrait...
—Ainsi, moyennant 10,000 francs, vous vous chargiez d'assassiner un homme.
—Je croyais...
—Il y a loin de cette somme aux fabuleuses promesses de fortune dont, à vous entendre, vous auriez été ébloui...
—Pardon!... il y avait ma part dans la somme.
—Eh!... vous devez bien savoir que jamais Chevassat ne vous l'eût payée...
Les poings de Crochard se crispèrent...
—Chevassat, me flouer!... s'écria-t-il. Nom d'un tonnerre!... je l'aurais... Mais non, il me connaît, jamais il n'aurait osé...
Le magistrat avait cherché du regard et rencontré les yeux du prévenu:
—Que me disiez-vous donc, objecta-t-il bonnement, que cet homme vous faisait une peur terrible et vous magnétisait!...
Le misérable venait de donner dans un piége, et, au lieu de répondre, il baissa la tête, essayant un sanglot.
—Le repentir est fort bien, insista le juge, qui ne semblait nullement attendri; mais, pour le moment, mieux vaudrait éclairer la justice et expliquer comment votre départ pour la Cochinchine fut réglé... Allons, redressez-vous et donnez-moi des détails.
Le prévenu releva la tête, et d'une voix dolente:
—Pour lors, monsieur, reprit-il, c'est à la suite de ce déjeuner chez lui que Chevassat m'expliqua toute l'affaire, et même c'est ce jour-là qu'il me remit l'adresse qui est là, sur le papier qui enveloppait mes billets de banque...
—Dans quel but vous donnait-il l'adresse de M. Champcey?
—Pour que je m'arrange de façon à le connaître personnellement.
—C'est bien, poursuivez...
—Tout d'abord, lorsque je sus qu'il s'agissait d'un lieutenant de vaisseau, je voulus me retirer, sachant bien qu'avec ces hommes-là, il n'y a pas à plaisanter... Mais Chevassat me blagua tellement; il m'appela tant et tant fainéant et propre à rien, qu'il finit par me monter la tête.
«—D'ailleurs, reprit-il, écoute le plan: Le ministère de la marine demande des ouvriers pour Saïgon. Comme il n'en trouve pas tant qu'il en veut, tu te présentes et tu es admis... bon! On te paie ton voyage jusqu'à Rochefort; un canot te conduit en rade à bord de la frégate la Conquête... Sais-tu qui tu y trouves?... Notre homme, le lieutenant Champcey... Eh bien! je te dis, moi, que s'il lui arrive un accident, soit pendant la traversée, soit à Saïgon, cet accident passera comme une lettre à la poste...»
Oui, voilà ce qu'il me dit, mot pour mot, et il me semble l'entendre encore... Et moi, j'étais tellement interloqué que je ne trouvais rien à lui répondre.
Pourtant, il y avait une chose qui me rassurait un peu, et je me disais: «Va, compte là-dessus, qu'on va m'accepter au ministère de la marine, avec mes antécédents!»
Mais lorsque je fis cette objection à Chevassat, il se mit à rire, oh! mais à rire, au point que j'en étais agacé.
«—Tu es décidément plus simple que je ne croyais, me dit-il... Est-ce que tes condamnations sont écrites sur ta figure? Non, n'est-ce pas? Eh bien! comme tu te présentes au ministère avec un bon livret bien en règle tu seras admis.»
Moi, ouvrant de grands yeux, je réponds: «C'est très-joli, ce que tu me chantes là; le malheur est que n'ayant pas travaillé de mon état depuis plus de quinze ans, je n'ai pas plus de livret que sur la main.» Lui, hausse les épaules, et dit: «On t'en aura un.» Me voilà ennuyé, et je reprends: «S'il faut voler un livret et changer de nom, bernique! je n'en suis plus!» Mais le brigand avait son plan: «Tu garderas ton nom, me dit-il en me tapant sur l'épaule, tu seras toujours Evariste Crochard, dit Bagnolet, et tu auras un livret de graveur sur métaux, tout ce qu'il y a de mieux.»
Et, en effet, le surlendemain, il m'en remit un, avec signatures, légalisations, cachets... toutes les herbes de la Saint-Jean, quoi!...
—Celui qu'on a saisi dans votre chambre? demanda le juge.
—Tout juste.
—Où Chevassat l'avait-il pris?
—Pris?... monsieur le juge! Il l'avait fichtre bien fabriqué lui-même... Il fait tout ce qu'il veut de sa plume, ce mâtin-là! Il lui plairait d'imiter votre écriture, que vous n'y verriez que du feu...
Daniel et le vieux chirurgien échangèrent un rapide regard.
C'était un indice, cela, et bien grave, si on le rapprochait de cette fausse lettre adressée au ministre de la marine, qui avait provoqué l'ordre d'embarquement du lieutenant Champcey.
Aussi bien qu'eux, le magistrat dut être frappé de cette circonstance; mais son visage demeura impénétrable, et, poursuivant son but, après les détours de l'interrogatoire:
—Ce livret, demanda-t-il au prévenu, n'a éveillé aucun soupçon?
—Aucun... Je n'ai eu qu'à le montrer pour être inscrit... Après ça, Chevassat m'avait dit qu'il ferait parler pour moi... Peut-être étais-je recommandé.
—Et c'est ainsi que vous êtes parti?
—Oui. On m'a remis ma feuille de route, une indemnité de voyage, et, cinq jours après avoir rencontré Chevassat, je m'installais à bord de la Conquête... Le lieutenant Champcey n'y était pas... Ah! j'espérais bien qu'il ne ferait pas la campagne!... Malheureusement, il arriva quarante-huit heures plus tard, et on mit à la voile.
Ce qui confondait Daniel et le chirurgien-major, ce qui transportait d'indignation le brave Lefloch, c'était le sang-froid parfait du misérable, qu'on discernait fort bien sous son trouble affecté.
Il parlait de cette abominable machination, de cet assassinat froidement combiné longtemps à l'avance, dont le prix avait été débattu, sur lequel il avait reçu un à-compte, comme il eût parlé d'une opération commerciale.
—Maintenant, Crochard, reprit le juge, je ne saurais trop vous engager, dans votre propre intérêt, à bien me dire la vérité... Vos réponses seront contrôlées, songez-y... Est-il à votre connaissance que Justin Chevassat vive à Paris sous un autre nom que le sien?
—Non, monsieur le juge, j'ai entendu tout le monde l'appeler M. Chevassat.
—Qui, tout le monde?
—Dame! son portier, ses domestiques...
Le magistrat parut chercher une forme pour la question qu'il avait à poser, puis tout à coup:
—Supposez, dit-il au prévenu, que... le coup, selon votre expression, ait réussi... Vous vous embarquez, vous arrivez en France, vous êtes à Paris... Comment vous y prenez-vous pour retrouver Chevassat et lui réclamer vos six mille francs?...
—Je me présente chez lui, rue Louis-le-Grand, et, s'il a déménagé, le concierge me donne sa nouvelle adresse...
—Ainsi, vous êtes persuadé qu'il vous a reçu dans son véritable appartement?... Réfléchissez... si entre le moment où vous l'avez accosté et celui où il vous a reçu, vous l'avez quitté seulement deux heures, il peut s'être improvisé un domicile.
—Eh! je n'ai pas menti, monsieur... A la fin du dîner, j'étais perdu de boisson, et je ne me suis éveillé que le lendemain vers midi... Chevassat a eu la nuit et la matinée à lui.
Puis, un soupçon soudain traversant l'esprit de Crochard:
—Ah! le brigand? s'écria-t-il, pourquoi m'a-t-il tant recommandé de ne lui écrire que poste restante...
Le magistrat s'était retourné vers son greffier:
—Descendez, lui dit-il, et voyez si quelque négociant des environs n'aurait pas un almanach Bottin, de Paris...
Le greffier partit comme une flèche, et l'instant d'après reparut avec le volume demandé.
Le juge s'empressa d'y chercher la rue Louis-le-Grand, et, en face de la soi-disant adresse de Justin Chevassat, il lut: Langlois, riches appartements pour familles et étrangers. (Service exceptionnel.)
—J'en étais bien sûr, murmura-t-il.
Et alors, tendant à Daniel la feuille de papier où se lisaient encore ces deux mots: Rue... Université:
—Reconnaissez-vous cette écriture, M. Champcey? demanda-t-il.
Trop pénétré, depuis un moment, de l'idée du juge pour éprouver la moindre surprise, Daniel regarda et froidement dit:
—C'est l'écriture de Maxime de Brévan...
Un flot de sang empourprait le visage, l'instant d'avant si blême, de Crochard, dit Bagnolet.
Il frémissait de rage, à cette idée qu'il avait été pris pour dupe par son complice, par l'instigateur de son crime, et que le sang versé il n'en eût pas touché le prix.
—Ah! le brigand! s'écria-t-il. Et moi qui pour un peu plus ne l'aurais pas dénoncé!...
Un fugitif sourire éclaira la physionomie du magistrat.
Son but était atteint. Cette fureur du prévenu, il l'avait prévue, il l'avait patiemment préparée et fait éclater, et elle lui garantissait désormais les renseignements les plus exacts.
—Me tromper, moi!... poursuivait Crochard avec une violence extraordinaire... Filouter un ami, un ancien camarade!... Canaille, va!... Mais il ne la portera pas en paradis, celle-là... Qu'on me coupe le cou, je m'en moque, et même j'en serai content, pourvu que je voie couper le sien avant...
—Il n'est pas encore arrêté...
—Mais rien n'est si facile que de le pincer, monsieur le juge... Il doit être inquiet de ne pas recevoir de mes nouvelles, et je suis sûr qu'il va tous les jours à la poste restante demander s'il n'y a pas de lettres à l'adresse M. X. O. X. 88. Je puis lui écrire. Monsieur le juge veut-il que je lui écrive?... Je lui dirai que j'ai encore une fois manqué mon coup, et que même j'ai été arrêté, mais que la justice n'ayant rien découvert, j'ai été relâché... Avec ça, le gredin se tiendra tranquille comme Baptiste, et les agents n'auront qu'à prendre l'omnibus pour aller l'arrêter à domicile...
Si le magistrat laissait ainsi s'épancher la colère du prévenu, c'est qu'il savait par expérience de quels raffinements de vengeance est capable la haine d'un scélérat contre le complice qui l'a trahi.
Et il espérait que la rancune enragée de celui-ci lui fournirait peut-être quelque fait nouveau ou une idée ingénieuse.
Trompé dans son attente:
—La justice ne saurait descendre à de tels expédients! prononça-t-il.
Puis, comme Crochard paraissait désolé:
—Occupez-vous plutôt, ajouta-t-il, de bien rassembler vos souvenirs... N'auriez-vous pas oublié ou volontairement omis quelque circonstance propre à faciliter la tâche de l'instruction?
—Non... j'ai bien tout dit.
—Vous n'avez à fournir aucune preuve de la complicité de Justin Chevassat, de ses efforts pour vous pousser au meurtre, du faux qu'il a commis pour vous procurer un livret?...
—Aucune!... Ah! c'est un malin, celui-là, et qui ne laisse pas traîner les pièces à conviction. Mais il a beau être fort, si on nous confrontait, je me chargerais, rien qu'avec mes yeux, de lui faire sortir la vérité du ventre!
—On vous confrontera, n'en doutez pas.
Le prévenu parut stupéfait.
—On fera donc venir Chevassat ici? interrogea-t-il.
—Non... c'est vous qu'on enverra en France pour y être jugé.
Un éclair de joie brilla dans les yeux du misérable...
Sa traversée serait rude, il n'en doutait pas, mais être jugé en France, c'était pour lui la certitude presque absolue d'échapper à une condamnation capitale...
De plus, il se délectait à cette perspective de voir Chevassat à ses côtés, sur le même banc de la cour d'assises.
—Comme cela, insista-t-il, on m'embarquera?
—Sur le premier navire de l'Etat qui quittera Saïgon.
Le juge était allé s'asseoir devant la petite table où écrivait son greffier, et rapidement il parcourait le procès-verbal de ce long interrogatoire, cherchant s'il ne s'y trouvait point de lacunes.
Cela fait:
—A cette heure, dit-il au prévenu, donnez-moi le signalement aussi exact que possible de Justin Chevassat.
Crochard, à deux ou trois reprises, passa la main sur son front, et l'œil fixe, le cou tendu, comme s'il eût décrit un fantôme soudainement évoqué:
—Chevassat, dit-il, est un homme de mon âge, mais il ne paraît pas plus de vingt-sept à vingt-huit ans... c'est même ça ce qui m'avait tant fait hésiter sur le boulevard, quand je l'ai retrouvé... C'est un beau gars, très-bien de sa personne, blond, et qui porte toute sa barbe... Il a l'air spirituel, les yeux doux, et sa figure inspire tout de suite la confiance...
—Ah! c'est bien là Maxime!... interrompit Daniel.
Et illuminé d'un souvenir:
—Lefloch! cria-t-il.
Le digne marin tressauta, et prenant mécaniquement la respectueuse attitude d'un matelot devant un officier:
—Mon lieutenant?... fit-il.
—Depuis que je suis malade on a apporté ici une partie de mes effets?...