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La clique dorée

CLIQUE DORÉE (continued 2)

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Et tout en remontant d'un pas rapide la rue de Varennes:

—Je me serai alarmé trop tôt, pensait-il, essayant de résister à l'obsession des plus noirs pressentiments, elle a peut-être simplement quelque commission à me donner...

Non, ce n'était pas cela, il le comprit bien quand, introduit au salon, il aperçut Mlle Henriette assise près de la cheminée, plus blanche que sa collerette, les yeux rougis et gonflés par les larmes.

—Qu'avez-vous, s'écria-t-il, sans attendre seulement que la porte fût refermée, que vous est-il arrivé?...

—Une chose terrible, M. Daniel.

—Parlez... vous me faites peur.

—Mon père veut se remarier.

D'abord Daniel fut abasourdi. Puis, se rappelant soudain toutes les circonstances de la métamorphose du comte:

—Oh! fit-il sur trois tons différents, oh! oh! cela explique tout...

Mais Mlle Henriette lui coupa la parole, et, dominant son émotion, d'une voix brève, elle lui rapporta textuellement la conversation du comte de la Ville-Handry.

Dès qu'elle eut terminé:

—Vous avez deviné juste, mademoiselle, prononça Daniel; c'est bien un marché que M. votre père vous propose.

—Ah! c'est affreux!...

—Il a voulu bien vous faire entendre que de votre consentement à son mariage dépend son consentement...

Stupéfait de ce qu'il allait dire, il s'arrêta court, et ce fut la jeune fille qui ajouta:

—Au nôtre, n'est-ce pas? dit-elle hardiment, M. Daniel, au nôtre. Oui, voilà ce que j'avais compris, voilà pourquoi je vous demande un conseil.

Malheureux!... c'était lui demander de dicter sa destinée.

—Je crois que vous devez consentir, balbutia-t-il.

Vibrante d'indignation, elle se dressa:

—Jamais! s'écria-t-elle, jamais!

Sous ce coup terrible, Daniel chancela... Jamais!... Il vit toutes les espérances de sa vie anéanties, son bonheur détruit, Henriette perdue pour lui...

Mais l'imminence même du péril lui eut bientôt rendu son énergie: il se roidit contre la douleur, et d'une voix presque calme:

—Je vous en conjure, reprit-il, laissez-moi vous expliquer le conseil que je vous donne... Croyez-moi: ce n'est pas un consentement que désire votre père; vous ne sauriez vous passer du sien, pour vous marier, lui n'a pas besoin du vôtre. Il n'y a pas d'article de loi qui autorise les enfants à s'opposer aux... folies de leurs parents. Ce que veut M. de la Ville-Handry, c'est votre approbation tacite, la certitude d'un accueil honorable pour sa seconde femme... Si vous refusez, il passera outre, sans souci de vos répugnances...

—Oh!...

—Ce n'est que trop sûr, hélas! S'il vous a parlé de ses projets, c'est qu'ils sont irrévocables. Le seul résultat de vos résistances sera notre séparation. Lui vous pardonnerait peut-être encore, mais elle!... Espérez-vous qu'elle n'abusera pas contre vous de son ascendant sur votre père?... Qui peut prévoir à quelles extrémités se porteront ses rancunes!... Et ce doit être une femme dangereuse, Henriette, capable de tout...

—Pourquoi?

Il eut une seconde d'indécision, n'osant dire toute sa pensée, puis enfin, lentement, et comme s'il eût été obligé de chercher ses mots:

—Parce que, répondit-il, ce mariage ne peut être qu'une spéculation effrontée... Votre père est immensément riche, c'est à sa fortune qu'on en veut...

Si plausibles étaient toutes les raisons de Daniel, il plaidait sa cause avec tant d'ardeur, que les résolutions de Mlle Henriette chancelaient évidemment.

—Ainsi, murmura-t-elle, vous voulez que je cède?

—Je vous en conjure.

Elle hocha tristement la tête, et d'une voix défaillante:

—Qu'il soit donc fait selon votre volonté, M. Daniel, dit-elle... Je ne m'opposerai pas à cette profanation... Mais rappelez-vous que ma faiblesse ne nous portera pas bonheur...

Dix heures sonnaient; elle se leva, et tendant la main au jeune homme:

—A demain soir, dit-elle; je saurai et je vous dirai le nom de la femme que mon père épouse, car je le lui demanderai.

Elle n'en eut pas besoin.

Le premier mot du comte, quand il aperçut sa fille le lendemain, fut:

—Eh bien!... as-tu réfléchi?

Elle arrêta sur lui un regard qui le força de détourner la tête, et d'un air résigné:

—Vous êtes le maître, mon père, répondit-elle... Vous dire que je ne souffrirai pas cruellement de voir entrer dans cette maison une étrangère serait mentir... Mais je serai pour elle respectueuse comme il convient...

Ah! le comte ne s'attendait pas à un si heureux dénouement.

—Ne dis pas respectueuse, s'écria-t-il, dis tendre, prévenante et dévouée... Ah! si tu la connaissais, un ange, mon Henriette, un ange!

—Et quel âge a-t-elle?

—Vingt-cinq ans.

Au mouvement de sa fille, le comte vit bien qu'elle trouvait la future épouse trop jeune, aussi s'empressa-t-il d'ajouter:

—Ta mère avait deux ans de moins quand je l'épousai.

C'était vrai, seulement il oubliait qu'il y avait vingt ans de cela.

—Du reste, poursuivit-il, tu la verras, je lui demanderai la permission de te la présenter... Elle est étrangère, d'une excellente famille, riche, adorablement spirituelle et jolie, et s'appelle Sarah Brandon...

Le soir, quand Mlle Henriette répéta ce nom à Daniel, il se frappa le front d'un geste désespéré, en s'écriant:

—Grand Dieu! si M. de Brévan n'a pas été trompé, c'est pis que tout ce que nous pouvions craindre ou imaginer!...

IV

A voir le foudroyant effet de ce nom seul: Sarah Brandon, Mlle de la Ville-Handry avait senti tout son sang se glacer dans ses veines.

Pour qu'un homme tel que Daniel fût ainsi bouleversé, il fallait, elle le comprenait bien, quelque événement énorme, inouï, impossible...

—Vous connaissez cette femme, Daniel? s'écria-t-elle.

Mais lui, déjà, se reprochait son peu de sang-froid, songeant aux moyens d'atténuer son imprudence.

—Je vous jure, commença-t-il...

—Oh! ne jurez pas. Vous la connaissez...

—En aucune façon.

—Cependant...

—Il est vrai que j'en ai ouï parler, autrefois, il y a fort longtemps...

—Par qui?...

—Par un de mes amis, Maxime de Brévan, un brave et digne garçon.

—Quelle sorte de femme est-ce?

—Mon Dieu! je ne saurais trop vous le dire... Maxime m'en avait parlé fort en l'air, et je ne me doutais pas qu'un jour... Si je me suis exclamé si sottement tout à l'heure, c'est que je me suis souvenu de certaine histoire assez... fâcheuse, dont Maxime la disait l'héroïne, de sorte que...

Il avait ce ridicule de ne savoir mentir, cet honnête homme, de sorte qu'il s'empêtrait dans ses phrases, détournant la tête pour éviter le regard de Mlle Henriette.

Elle l'interrompit, et d'un ton de reproche:

—Me jugez-vous donc si faible, prononça-t-elle, qu'il faille me dissimuler la vérité...

Il ne répondit pas tout d'abord. Etourdi de l'étrangeté de la situation, il cherchait une issue et n'en découvrait pas.

Enfin, prenant son parti:

—Souffrez que je me taise encore, mademoiselle, prononça-t-il. Je ne sais rien de précis, et c'est peut-être à tort que je vous ai si terriblement alarmée. Je parlerai dès que je serai fixé...

—Quand le serez-vous?

—Ce soir-même, si, comme je l'espère, je trouve Maxime de Brévan chez lui, demain matin si je le manque ce soir...

—Et si vos soupçons n'étaient que trop réels? si ce que vous redoutez tant et que j'ignore se trouvait vrai, que faudrait-il faire?...

Sans une seconde d'indécision, il se leva, et d'une voix profonde:

—Je ne vous dirai pas que je vous aime, Henriette, prononça-t-il... Je ne vous dirai pas que vous perdre, ce serait mourir, et qu'on ne tient pas à la vie dans ma famille... vous le savez, n'est-ce pas?... Eh bien! malgré cela, si mes craintes sont fondées, et je tremble qu'elles ne le soient, je n'hésiterais pas à vous dire: Quoi qu'il doive en résulter, Henriette, au risque même d'être séparés, à tout prix, par tous les moyens en notre pouvoir, nous devons lutter pour empêcher le mariage du comte de la Ville-Handry et de Sarah Brandon!...

Au milieu de tant de tortures, une joie immense inonda l'âme de la pauvre jeune fille.

Ah! il était digne d'être aimé, celui-là que son cœur, librement, avait choisi entre tous, cet homme qui lui donnait cette étonnante preuve d'amour.

Elle lui tendit la main, et les yeux brillants d'enthousiasme et d'attendrissement:

—Et moi, s'écria-t-elle, par la mémoire de ma sainte mère, je jure que quoi qu'il advienne, et dût-on employer les dernières violences morales, jamais je ne serai à un autre qu'à vous.

Daniel avait saisi cette main qui lui était tendue, et longtemps il la tint pressée contre ses lèvres... jusqu'à ce qu'enfin la voix de la raison l'arrachant à son extase:

—Il faut que je vous quitte, Henriette, dit-il, si je veux rencontrer Maxime.

Et il s'éloigna d'un pas fiévreux, la tête perdue, désespéré, fou... Son bonheur et sa vie étaient en jeu et, sans qu'il y pût rien, un mot allait faire sa destinée.

Un fiacre passait, vide; il l'arrêta et s'y jeta, en criant au cocher:

—Surtout, marchons... Je paye la course cent sous... 62, rue Laffitte.

Là demeurait M. Maxime de Brévan.

C'était un garçon de trente à trente-cinq ans, remarquablement bien de sa personne, blond, portant toute sa barbe, à l'œil intelligent et à la physionomie sympathique.

Lancé autant qu'on peut l'être dans le monde de la «haute vie,» parmi les gens dont le plaisir est l'unique affaire, M. de Brévan était aimé.

On le disait de relations très-sûres, prompt à rendre un service dès qu'il le pouvait, bon convive et toujours prêt, si un de ses amis se battait en duel, à lui servir de témoin.

Enfin, jamais médisance ni calomnie n'avaient effleuré sa réputation.

Et cependant, bien loin de suivre le précepte du sage, qui conseille de cacher sa vie, M. de Brévan semblait prendre à tâche d'afficher la sienne.

On eût dit parfois qu'il s'occupait de bien établir un alibi, tant il entretenait les gens de ses affaires jusqu'en leurs menus détails.

Chacun savait, d'après lui, que les Brévan étaient originaires du Maine, et qu'il était le dernier, l'unique représentant de cette grande famille.

Ce n'est point qu'il tirât vanité de son origine, il avouait très-franchement que des splendeurs de ses aïeux, il ne lui restait pas grand chose... à peine l'aisance.

Mais quel était le chiffre de cette aisance, voilà ce qu'il ne disait pas. Avait-il quinze, vingt ou trente mille livres de rentes? ses plus intimes l'ignoraient.

Ce qui est sûr, c'est qu'il avait résolu à son honneur et gloire ce difficile problème de garder son indépendance et sa dignité tout en vivant, lui relativement pauvre, avec les jeunes gens les plus riches de Paris.

Il occupait, rue Laffitte, un modeste appartement de cent louis et n'avait pour le servir qu'un seul domestique. Sa voiture, il la louait au mois.

Comment Daniel était-il devenu l'ami de M. de Brévan?... De la façon la plus simple du monde.

Ils avaient été présentés l'un à l'autre, à un bal du ministère de la marine, par un lieutenant de vaisseau, leur ami commun.

Ils s'étaient retirés ensemble, vers une heure du matin, par un beau clair de lune, et comme le temps était fort doux et le pavé sec, ils avaient fumé un cigare en arpentant le bitume de la place de la Concorde.

Maxime avait-il réellement ressenti pour Daniel la sympathie qu'il disait? Peut-être. En tout cas, Daniel avait été séduit par les côtés excentriques de Maxime, s'émerveillant de l'entendre parler avec un stoïcisme tout à fait plaisant de sa misère dorée.

Ils s'étaient revus, puis peu à peu ils avaient pris l'habitude l'un de l'autre...

M. de Brévan était en train de s'habiller pour rejoindre des amis à l'Opéra, lorsque Daniel se présenta chez lui.

Comme toujours, il eut, en l'apercevant, une exclamation de plaisir.

—Quoi! vous, s'écria-t-il, l'austère travailleur de la rive gauche, dans ce quartier mondain, à cette heure... Quel bon vent vous amène?

Puis, soudain, remarquant la physionomie bouleversée de Daniel:

—Mais, qu'est-ce que je dis donc là, reprit-il, vous avez une mine de déterré!... Que vous arrive-t-il?...

—Un grand malheur, peut-être, répondit Daniel.

—A vous!... Est-ce possible!...

—Et je viens vous demander un service.

—Ah! vous savez bien que je suis tout à vous.

Cela, en effet, Daniel le croyait.

—Je vous remercie d'avance, mon cher Maxime, mais je ne voudrais pas vous trop déranger... Ce que j'ai à vous dire sera long et vous alliez sortir...

Mais, d'un geste cordial, M. de Brévan l'interrompit.

—Je ne sortais que par désœuvrement, fit-il, parole d'honneur!... Ainsi, asseyez-vous, et causons...

Frappé d'une sorte de vertige, incapable de rien discerner, sinon que Henriette pouvait être perdue pour lui, Daniel était accouru chez son ami, sans songer à ce qu'il lui dirait.

Au moment de s'expliquer, il demeura interdit.

Il venait de réfléchir que le secret de M. de la Ville-Handry n'était pas le sien et que la loyauté lui commandait de le taire, s'il était possible, encore qu'il se crût sûr de l'absolue discrétion de Maxime de Brévan.

Au lieu donc de répondre, il se mit à arpenter la chambre, cherchant en vain quelque fable plausible, en proie à la plus extraordinaire agitation.

A ce point que, par le temps qui court de désordres cérébraux, Maxime, inquiet, se demandait si son ami ne devenait pas fou...

Non, car Daniel, tout à coup se planta devant lui, et d'une voix brève:

—Avant tout, Maxime, commença-t-il, jurez-moi que jamais, en aucun cas, un seul mot de ce que je vais vous confier ne sortira de votre bouche.

Prodigieusement intrigué, M. de Brévan leva la main en disant:

—Je vous le jure sur l'honneur.

Ce serment parut rassurer Daniel... Et se croyant suffisamment maître de soi:

—Il y a quelques mois de cela, mon cher ami, reprit-il, un soir, je vous ai entendu raconter une histoire horriblement scandaleuse, dont l'héroïne était une certaine Mme Sarah Brandon.

—Miss, s'il vous plaît, et non pas madame...

—Soit... cela importe peu. Vous la connaissez?

—Ma foi! oui, comme tout le monde...

Ce qu'il y eut de fatuité discrète dans cette réponse, Daniel ne le remarqua pas.

—Cela doit suffire, continua-t-il. Et maintenant, Maxime, au nom de votre amitié, je vous adjure de me dire franchement ce que vous savez: Quelle femme est-ce que cette miss Brandon?...

Sa contenance, son accent trahissaient si manifestement une anxiété poignante, que M. de Brévan en fut stupéfait.

—Eh! cher ami, fit-il, de quel air vous me dites cela!

—C'est que j'ai à connaître la vérité, un intérêt puissant, immense...

Illuminé d'une idée soudaine, M. de Brévan se frappa le front.

—J'y suis, s'écria-t-il, vous êtes amoureux de Sarah!

Ce détour, pour éviter de prononcer le nom de M. de la Ville-Handry, Daniel ne l'eût pas trouvé; mais du moment où on le lui offrait, il résolut d'en profiter.

—Admettez que cela soit, fit-il avec un soupir.

Maxime levait les bras au ciel.

—En ce cas, vous aviez raison, prononça-t-il d'un ton de conviction profonde, oui, mille fois raison, c'est peut-être un irréparable malheur qui vous arrive...

—C'est donc une femme bien redoutable?

L'autre haussa les épaules, comme si on eût exigé de lui la démonstration d'une chose évidente par elle-même, et simplement il répondit:

—Parbleu!...

Etait-il besoin que Daniel insistât, après cela!... Cette seule exclamation ne levait-elle pas tous ses doutes?

Il insista, cependant.

—De grâce, expliquez-vous, Maxime, fit-il d'une voix sourde... Ne savez-vous pas que, vivant loin de votre monde, j'en ignore tout!...

Sérieux comme il ne l'avait jamais été encore, Maxime de Brévan se leva, et s'adossant à la cheminée:

—Que voulez-vous que je vous dise? prononça-t-il. Crier: Casse-cou! à un amoureux est un métier de dupe. Crier: gare! à qui ne veut pas se garer... à quoi bon! Aimez-vous, oui ou non, miss Sarah? Si oui... tout ce que je vous apprendrais sur son compte ne changerait rien. Supposez que je vous dise que cette Sarah est une créature indigne, une scélérate, une infâme faussaire, une misérable qui a déjà sur la conscience la mort de trois pauvres diables, follement épris comme vous. Supposez que je vous dise pis encore, et que je vous le prouve!... Savez-vous ce qui arriverait?... Vous me serreriez les mains avec effusion, vous me remercieriez, des larmes de reconnaissance aux yeux, vous me jureriez, dans la candeur de votre âme, que vous êtes à jamais guéri... et en sortant d'ici...

—Eh bien?...

—Vous iriez tout courant conter mes confidences à votre adorée et la conjurer de se disculper...

—Ah! permettez, je ne suis pas un de ces hommes...

Mais M. de Brévan peu à peu s'exaltait.

—Allez au diable!... interrompit-il, vous êtes un homme comme tous les autres... La passion ne raisonne, ni ne calcule, et c'est ce qui la fait grande et terrible... Tant qu'on a seulement une lueur de raison au fond de la cervelle, on n'est pas véritablement amoureux... C'est comme cela... Et la volonté n'y peut rien, ni l'énergie, ni quoi que ce soit au monde. Ça est ou ça n'est pas. Il y a des gens qui gravement vous reprochent de n'être pas ce qu'ils étaient eux-mêmes amoureux et de sang-froid... turlututu! Ces gens-là me font l'effet d'une carafe frappée reprochant au champagne de faire sauter son bouchon... Sur quoi, tenez, mon cher, faites-moi le plaisir d'accepter ce cigare et sortons prendre l'air...

Etait-ce vrai, ce que disait là M. de Brévan?... Est-il vrai qu'un grand amour anéantit jusqu'à la faculté de délibérer, de discerner le vrai du faux et le bien du mal? Il n'eût donc pas, lui, Daniel, aimé Henriette, puisqu'il risquait de la perdre pour obéir au devoir?

Oh! non, non, mille fois non... Ce n'est pas des pures et chastes amours que parlait M. de Brévan... Il parlait de ces passions malsaines qui tombent dans la vie comme la foudre, troublent les sens et égarent la raison, qui dévorent tout comme l'incendie et ne laissent après elles que désastres, hontes et remords...

Mais, pour cela même, Daniel frémissait en pensant à M. de la Ville-Handry engagé dans ce terrible engrenage d'une passion folle pour une créature indigne.

Il n'accepta donc pas le cigare que lui tendait Maxime.

—Un mot encore, de grâce, fit-il. Supposons mon libre arbitre perdu, je m'abandonne, que va-t-il donc m'arriver?...

M. de Brévan le regarda d'un air de commisération et dit:

—Peu de chose, seulement...

Et avec un geste d'un effrayant réalisme:

—C'est votre horoscope que vous demandez, fit-il d'un ton d'amer sarcasme... Soit. Qu'avez-vous de fortune?

—Deux cent cinquante mille francs environ.

—Parfait. En six mois ils seront fondus... Dans un an, vous serez criblé de dettes et réduit aux derniers expédients... Avant dix-huit mois, vous en serez aux faux...

—Maxime!...

—Ah! vous avez exigé la vérité, mon cher... Je passe à votre position. Elle est admirable. Votre avancement a été aussi rapide que mérité, vous êtes, tout le monde le dit, un des amiraux de l'avenir... D'aujourd'hui en six mois vous ne serez plus rien... Vous aurez donné votre démission si on ne vous a pas destitué...

—Permettez...

—Rien. Vous êtes un honnête homme et le plus digne d'estime que je sache... Après six mois de Sarah Brandon, vous serez tombé si bas dans votre estime que vous vous mettrez à l'absinthe... Voilà le tableau. Pas flatté, n'est-ce pas? Mais vous l'avez voulu. Et, cette fois, en route...

Cette fois, sa détermination était irrévocable, et Daniel vit bien que s'il ne changeait pas de tactique, il n'en obtiendrait plus un mot.

Le retenant donc au moment où il ouvrait la porte:

—Pardonnez-moi, Maxime, dit-il, une ruse fort innocente que vous-même m'avez suggérée... Sur mon honneur, ce n'est pas moi qui aime miss Sarah Brandon.

Sa surprise cloua net sur place M. de Brévan.

—Qui donc est-ce? interrogea-t-il.

—Un de mes amis.

—Son nom?

—En me permettant de ne pas vous le dire—aujourd'hui, du moins—vous doublerez le prix du service que je réclame de vous!...

L'accent de Daniel était si bien celui de la vérité, qu'il n'y avait pas à conserver l'ombre d'un doute.

Ce n'était pas lui qui s'était épris de miss Sarah Brandon.

Aussi, M. de Brévan ne douta-t-il pas... Mais il y avait du dépit et une nuance d'inquiétude, dans la façon dont il s'écria:

—Bravo, Daniel!... Parlez-moi des gens naïfs pour jouer leur monde.

Ce fut d'ailleurs son seul reproche, et tandis que Daniel s'embarrassait dans des excuses, il revint tranquillement s'asseoir près du feu.

—Nous disons donc, reprit-il après un moment de silence, que c'est un de vos amis qui est ensorcelé?

—Oui.

—Et c'est... sérieux?

—Hélas! il ne parle de rien moins que d'épouser cette femme.

L'autre, dédaigneusement, haussa les épaules.

—Quant à cela, fit-il, rassurez-vous; Sarah ne consentira jamais...

—Erreur! L'idée de ce mariage ne peut venir que d'elle.

Cette fois, M. de Brévan dressa la tête, la stupeur sur le visage.

—Votre ami est donc bien riche!... s'écria-t-il.

—Immensément.

—Il a donc un grand nom ou une grande situation?...

—Son nom est un des plus beaux, des plus anciens et des plus purs de l'Anjou.

—Et il est très-âgé, n'est-ce pas?

—Il a soixante-cinq ans.

D'un formidable coup de poing, M. de Brévan ébranla la tablette de la cheminée, en s'écriant:

—Ah!... elle avait bien dit qu'elle réussirait!...

Et plus bas, tout bas, comme se parlant à lui-même, avec un indéfinissable accent, où il y avait de la haine et de l'admiration:

—Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme!...

Très-ému lui-même, et l'esprit occupé de bien autre chose que d'observer, Daniel ne remarquait pas l'agitation de son ami.

—Maintenant, poursuivit-il, mon obsédante curiosité vous est expliquée. Pour empêcher le scandale et la honte d'un tel mariage, la... famille de mon vieil ami ferait tout au monde... Mais comment lutter contre une femme dont on ne sait ni les antécédents ni la vie...

—Oui, j'entends bien, marmottait M. de Brévan, j'entends...

La contraction de son visage trahissait un puissant effort de réflexion... Il demeura ainsi absorbé un bon moment, puis enfin se décidant:

—Non, je ne vois aucun moyen d'empêcher ce mariage, prononça-t-il, aucun...

—Cependant, d'après ce que vous m'avez dit...

—Quoi?

—De l'avidité de cette femme...

—Eh bien?

—Si on lui offrait, pour refuser, une somme considérable, quatre ou cinq cent mille francs?...

M. de Brévan éclata de rire, d'un rire qui sonnait faux.

—Vous lui offririez un million, qu'elle vous enverrait promener, dit-il... La croyez-vous donc si sotte de se contenter d'une fraction de la fortune, quand elle peut l'avoir tout entière, avec un beau nom par-dessus le marché, et une position!...

Daniel ouvrait la bouche pour présenter une objection, mais M. de Brévan, sortant de cette réserve railleuse qui lui était habituelle, s'animait comme s'il se fût agi d'une question à lui personnelle, et déjà poursuivait:

—C'est que vous m'avez mal compris, mon cher... Vous croyez miss Brandon une de ces vulgaires détrousseuses qui, effrontément et en plein soleil, prennent un pigeon, le plument vif et le jettent après, tout saignant, aux ricanements de la galerie...

—C'est d'après vous, Maxime...

—Eh bien! mon cher, détrompez-vous... miss Brandon...

Il s'arrêta court, et fixant sur Daniel un de ces regards comme les juges d'instruction en jettent aux prévenus:

—En vous apprenant le peu que je sais, Daniel, fit-il d'un ton presque menaçant, je vous donne la plus grande preuve de confiance qu'un homme peut donner à un autre. Je vous aime trop pour vous demander un serment de discrétion... Si jamais vous mêliez mon nom à cette affaire, si jamais vous laissiez soupçonner de qui vous tenez vos renseignements, vous auriez forfait à l'honneur...

Touché jusqu'au fond du cœur, Daniel saisit les mains de son ami, et les pressant d'une étreinte affectueuse:

—Ah! vous savez bien qu'on peut compter sur Daniel Champcey!... s'écria-t-il.

M. de Brévan y comptait en effet, car il poursuivit:

—Miss Sarah Brandon est bien une de ces aventurières cosmopolites comme les cinq parties du monde nous en envoient depuis les progrès de la vapeur... Ni plus ni moins que les autres, elle est venue tendre à Paris son piége à imbéciles et à pièces de cent sous... Mais elle est d'une pâte plus fine et plus souple que les autres... Ses ambitions sont bien autrement élevées, et chez elle le génie de l'intrigue est à la hauteur de l'ambition... Elle veut la fortune à tout prix. Mais elle veut aussi les apparences de la considération...

On me prouverait que miss Sarah est née à Ménilmontant que je ne m'en étonnerais que médiocrement... Elle se dit Américaine...

Le fait est qu'elle parle l'anglais comme une Anglaise et qu'elle connaît une bonne partie de l'Amérique comme vous connaissez Paris.

Je lui ai entendu conter, au milieu d'un auditoire attendri, l'histoire de sa famille... Je ne dis pas que j'y ai cru.

D'après elle, M. Brandon, son père, véritable type du Yankee, entreprenant et entêté, aurait été dix fois tour à tour riche et misérable, avant de mourir archi-millionnaire.

Ce Brandon, selon sa fille, était banquier à New-York lorsque éclata la guerre entre le Nord et le Sud. Ruiné du coup, il se fit soldat, et en moins de six mois, grâce à son énergie exceptionnelle, parvint au grade de général. La paix l'ayant mis sur le pavé, il commençait à être fort embarrassé de sa personne, quand sa bonne étoile lui fit acheter, moyennant quelques mille dollars, d'immenses terrains où il ne tarda pas à découvrir les puits de pétrole les plus abondants de l'Amérique...

Il était en train de marcher sur les traces de Peabody, quand il périt, victime d'un accident épouvantable. Il fut brûlé dans l'incendie d'un de ses établissements...

Quant à sa mère, miss Sarah prétend l'avoir perdue très-jeune, dans des circonstances effroyablement dramatiques...

—Quoi!... s'écria Daniel, personne n'a songé à contrôler ces assertions?...

—Je l'ignore... Ce qui est sûr, c'est qu'il est parfois des coïncidences bizarres...

Je sais des Américains, dont on ne peut suspecter la bonne foi, qui ont connu Brandon banquier, Brandon général et Brandon possesseur de puits de pétrole...

—On peut s'approprier un nom...

—Evidemment, surtout quand celui qui l'a porté est mort en Amérique... Le positif, c'est que depuis cinq ans Miss Sarah habite Paris. Elle y est arrivée doublée d'une certaine mistress Brian, sa parente, qui est bien la plus sèche et la plus osseuse personne qu'on puisse rêver, mais qui est en même temps une fine mouche, s'il en fut. Elle amenait aussi un protecteur, un sien cousin, M. Thomas Elgin, sorte de grotesque dangereux, roide, compassé, empesé, qui n'ouvre guère la bouche que pour manger, ce qui ne l'empêche pas d'être une des meilleurs lames de Paris et de faire mouche neuf fois sur dix, au pistolet, à trente pas.

M. Thomas Elgin, qu'on appelle familièrement sir Tom, et mistress Brian, vivent toujours près de miss Sarah.

Lors son arrivée, miss Sarah s'établit rue du Cirque, et tout d'abord monta sa maison sur le plus grand pied. Sir Tom, qui est un maquignon de premier ordre, lui avait déniché une paire de chevaux gris qui firent sensation au Bois et fixèrent l'attention sur elle.

Où, comment et de qui s'était-elle procuré des lettres de recommandation?... Toujours est-il qu'elle en avait qui lui ouvrirent les salons de deux ou trois membres des plus influents de la colonie américaine. Le reste n'était plus qu'un jeu. Peu à peu, elle a étendu ses relations, elle s'est faufilée, imposée, si bien qu'à cette heure elle est reçue dans le meilleur monde, dans le plus haut, et même dans certaines maisons qui passent pour fort exclusives...

Bref, si elle a ses détracteurs, elle a ses partisans enragés... Si les uns soutiennent qu'elle est une misérable, d'autres, et ce ne sont pourtant pas des niais, vous en parleront comme d'un ange immaculé, à qui il ne manque que des ailes... Comme d'une pauvre orpheline qu'on calomnie atrocement, parce qu'on envie sa jeunesse, sa beauté, son luxe...

—Elle est donc riche?...

—Miss Brandon doit dépenser cent mille francs par an.

—Et on ne se demande pas d'où elle les tire?...

—Des puits de pétrole de feu son père, mon cher.... Le pétrole répond à tout...

C'était à croire que M. de Brévan prenait un détestable plaisir au désespoir de Daniel, tant il mettait de complaisance à lui montrer combien solidement et habilement était étayée la situation de miss Sarah Brandon.

Espérait-il donc, en lui prouvant l'inutilité d'une lutte avec elle, l'en détourner?...

Ou plutôt, connaissant bien Daniel,—bien mieux qu'il n'en était connu, hélas!—ne cherchait-il pas à le piquer au jeu en irritant son amour-propre...

Toujours est-il que de ce ton glacé qui donne au sarcasme une plus mordante et plus cruelle amertume, il poursuivit:

—Du reste, mon cher Daniel, si jamais vous êtes reçu chez miss Sarah Brandon, et on n'y est pas reçu sans patronage, je vous prie de le croire, vous serez confondu positivement du ton de son salon... On y respire un parfum d'hypocrisie à réjouir les narines d'un quaker... Le cant y règne dans toute sa gloire, bridant toutes les bouches et éteignant tous les regards...

Visiblement Daniel commençait à être fort désorienté.

—Voyons, voyons, interrompit-il, comment conciliez-vous tout cela avec l'existence mondaine de miss Sarah?

—Oh! parfaitement, cher ami, et là éclate le sublime de la politique de nos trois fourbes... Au dehors, miss Brandon est évaporée, légère, imprudente, coquette, tout ce que vous voudrez... Elle conduit elle-même, se coiffe de côté, retrousse ses jupes et abaisse son corsage... c'est son droit, paraît-il, d'après le code qui régit les jeunes filles américaines... Mais à la maison, elle s'incline devant les goûts et les volontés de sa parente, mistress Brian, laquelle affiche les pudeurs effarouchées des plus austères puritaines... Puis, il y a là le roide et long sir Tom qui ne badine pas... Oh! ils s'entendent, comme larrons en foire, et les rôles sont bien distribués...

Daniel eut un geste de découragement.

—Cette femme n'offre donc aucune prise! murmura-t-il.

—Certaine... non!

—Cependant, cette aventure, que vous m'avez contée, autrefois...

—Laquelle?... Celle de ce pauvre Kergrist?...

—Eh! le sais-je?... Elle était affreuse, voilà tout ce dont je me souviens... Que m'importait alors miss Brandon!... tandis que maintenant...

M. de Brévan hocha la tête:

—Maintenant, fit-il, vous croyez que cette histoire serait une arme? Non, Daniel. Cependant, elle n'est pas longue, et je puis vous la redire avec plus de détails qu'autrefois...

Il y a quinze mois environ, débarquait à Paris un charmant garçon nommé Charles de Kergrist... Il avait toutes ses illusions, vingt-quatre ans et cinq cent mille francs...

Il vit miss Brandon et aussitôt «s'emballa,» c'est-à-dire en devint passionnément amoureux. Quelles furent leurs relations, c'est ce que nul ne sait positivement,—je dis avec preuves à l'appui,—ce malheureux Kergrist ayant été d'une impénétrable discrétion...

Ce qui n'est que trop réel, c'est que huit mois plus tard, un matin, en ouvrant leurs volets, les boutiquiers de la rue du Cirque aperçurent un corps qui se balançait à un mètre du sol, accroché aux ferrures des persiennes de miss Brandon.

On s'approcha... le pendu, c'était ce malheureux Kergrist.

Dans la poche de son pardessus était une lettre où il déclarait qu'une passion malheureuse lui ayant rendu la vie insupportable, il se suicidait...

Or cette lettre, notez bien ce détail, était ouverte, c'est-à-dire qu'elle avait été cachetée, et que le cachet avait été brisé.

—Par qui?...

—Laissez-moi finir. L'aventure, comme bien vous pensez, fit un bruit épouvantable... La famille intervint, il y eut une espèce d'enquête, et on constata que des 500,000 francs que Kergrist avait apportés à Paris, il ne restait pas un rouge liard...

—Et miss Brandon n'a pas été perdue!...

Un sourire ironique plissa les lèvres de M. de Brévan.

—Vous savez bien que non, répondit-il. Même, cette pendaison fut pour ses partisans une occasion de célébrer sa vertu. Si elle eût failli, criaient-ils, Kergrist ne se fût point pendu. D'ailleurs, ajoutaient-ils, est-ce qu'une jeune fille, si pure et si innocente qu'elle soit, peut empêcher ses amoureux de venir s'accrocher à ses fenêtres!... Quant à la disparition de l'argent, ils l'expliquaient par le jeu... Kergrist jouait, assuraient-ils, on l'avait vu à Bade et à Hombourg...

—Et le monde se contenta de cette explication?

—Mon Dieu, oui... et cependant quelques sceptiques racontaient tout autrement les choses. Ils prétendaient, ceux-là, que miss Sarah avait été la maîtresse de Kergrist, et que, le voyant absolument ruiné, elle l'avait congédié un beau matin... Ils affirmaient que lui, le soir, à l'heure où il était reçu d'ordinaire, il s'était présenté, et que, trouvant tout clos, après avoir prié et pleuré en vain, il avait menacé de se tuer... et qu'il s'était tué en effet, comme un pauvre fou qu'il était... Ils assuraient que, cachée derrière ses persiennes, miss Brandon avait suivi les préparatifs de suicide de ce malheureux... qu'elle l'avait vu se hisser sur le rebord de la fenêtre du rez-de-chaussée, attacher la corde, passer la tête dans le nœud coulant et se lancer dans l'espace... qu'elle avait surveillé son agonie et épié ses dernières convulsions...

—Horrible! murmura Daniel, c'est horrible!...

Mais M. de Brévan lui saisit le bras, et le serrant à lui faire mal:

—Ce n'est encore rien, fit-il d'une voix rauque... Dès que Sarah vit que Kergrist ne bougeait plus, elle descendit l'escalier à pas de loup, elle ouvrit sans bruit la porte de sa maison, et, se glissant furtivement dehors, elle osa fouiller ce cadavre encore chaud pour s'assurer qu'il n'avait rien sur lui qui pût la perdre... Trouvant la lettre préparée par Kergrist, elle l'emporta, brisa le cachet et la lut... Et quand elle se fut assurée que son nom n'y était pas, elle eut cette audace inouïe de revenir placer cette lettre où elle l'avait prise... Et alors elle respira... Elle était débarrassée d'un homme qui la gênait. Elle se coucha et dormit...

Daniel était devenu plus blanc que sa chemise.

—Ah!... cette femme est un monstre! s'écria-t-il.

M. de Brévan ne répondit pas.

La haine la plus atroce flambait dans ses yeux, ses lèvres tremblaient... Il ne se souvenait plus de ses savantes précautions, de ses réticences... Il s'oubliait, il s'abandonnait, il se livrait...

—Mais je n'ai pas fini encore, Daniel, reprit-il... Il est un autre crime encore, déjà ancien, celui-là... le début de miss Brandon à Paris... qu'il faut que vous sachiez...

Un soir, il y a de cela quatre ans, le directeur de la Société d'Escompte mutuel entra dans le bureau de son caissier et lui annonça que, le lendemain matin, le conseil de surveillance vérifierait ses écritures.

Le caissier, cet infortuné se nommait Malgat, répondit que tout serait prêt.

Mais, dès que son directeur se fut retiré, il prit une feuille de papier et écrivit à peu près ceci:

«Pardonnez-moi. J'ai été quarante ans un honnête homme, une passion fatale m'a rendu fou. J'ai puisé dans la caisse qui m'était confiée, et pour masquer mes détournements, j'ai eu recours à des faux. Dissimuler mon crime plus longtemps n'est pas possible. Mon premier vol remonte à six mois. Le déficit est de trois cent mille francs environ.

«Je ne saurais supporter le déshonneur que j'ai mérité, dans une heure j'aurai cessé de vivre.»

Cette déclaration, Malgat la plaça bien en vue sur son bureau, et sortant aussitôt, sans prendre un centime sur lui, il courut jusqu'au canal pour s'y jeter.

Mais une fois là, devant cette eau noire, il eut peur...

Durant de longues heures, il erra sur la berge, demandant à Dieu une seconde de courage... Le courage ne lui vint pas.

Que faire cependant? Où fuir sans argent, où se cacher?... Retourner à son bureau n'était pas possible: le crime devait y être connu...

Désespéré, il courut jusqu'à la rue du Cirque et au milieu de la nuit il frappa chez miss Brandon.

On ne savait pas qu'il fût découvert, on lui ouvrit.

Alors, lui, au désespoir, raconta tout, demandant mille francs sur les trois cent mille qu'il avait volés et donnés, mille francs pour fuir en Belgique...

On les lui refusa.

Et comme il insistait, comme il se traînait aux genoux de miss Sarah, sir Tom le prit par les épaules et le jeta dehors.

Brisé par l'excès de sa violence, M. de Brévan s'était jeté sur un fauteuil, et il y demeura longtemps, la tête basse, l'œil fixe, le front contracté, regrettant sans doute l'abandon et la franchise de sa colère, et d'être resté si peu maître de soi.

Mais, lorsqu'il se releva, grâce à une puissante projection de volonté, il avait ressaisi ce flegme un peu railleur qui lui était habituel.

—Je le vois à votre contenance, mon cher Daniel, reprit-il, l'aventure que je vous conte vous paraît monstrueuse, invraisemblable, impossible... Et cependant, il y a quatre ans, elle courut tout Paris, grossie de cyniques détails que j'ai passés sous silence... En fouillant les collections de journaux, vous la retrouveriez... Mais quatre ans... c'est quatre siècles. Sans compter que nous en avons tant vu d'autres, depuis...

Agité d'émotions étranges et comme il n'en avait ressenti de sa vie, Daniel hochait tristement la tête.

—Aussi, n'est-ce pas le fait en lui-même qui m'étonne, prononça-t-il... Ce que je ne puis comprendre, c'est que cette femme ait osé repousser le malheureux dont elle était la complice, lorsqu'il implorait d'elle les moyens de fuir, de se dérober aux recherches de la justice, de passer à l'étranger.

—Ce fut ainsi, pourtant, affirma M. de Brévan.

Et vivement:

—Du moins, à ce que l'on assure, prononça-t-il.

Ce retour à la circonspection fut perdu pour Daniel.

—Etait-il vraisemblable, poursuivit-il, que miss Brandon n'ait pas craint d'exaspérer cet infortuné et de le pousser aux résolutions les plus désespérées... Ivre de colère, de rage, il pouvait, en sortant de chez elle, courir chez le commissaire de police le plus voisin et lui tout déclarer, et donner des preuves...

M. de Brévan, d'un petit rire sec l'interrompit.

—Vous dites là, Daniel, fit-il, juste ce que répliquèrent sur le moment les défenseurs de miss Sarah... A cela, je répondrai qu'il est dans son caractère de procéder par coups d'audace... Elle ne dénoue pas les situations, elle les brise le plus brutalement possible... Sa prudence consiste à pousser l'imprudence au delà de ce qu'on peut admettre...

—Cependant...

—Faites-lui de plus l'honneur de la croire assez fine, assez expérimentée et assez perspicace pour s'entourer de précautions inouïes, ne jamais laisser traîner de preuves et savoir trier ses dupes... Elle avait étudié Malgat de même que plus tard elle devina Kergrist. Elle était sûre que ni l'un ni l'autre, la tête sur le billot ne l'accuseraient... Et néanmoins, dans cette affaire de la Société d'Escompte mutuel, ses calculs furent un peu déconcertés...

—Elle fut compromise?...

—On découvrit qu'elle avait reçu deux ou trois fois Malgat secrètement, car il n'était pas admis officiellement chez elle, et les petits journaux imprimèrent ce mauvais calembour «qu'une blonde étrangère ne l'était pas aux détournements...» L'opinion hésitait, lorsqu'on apprit qu'elle venait d'être mandée au cabinet du juge d'instruction... Ce fut son salut, car elle en sortit plus blanche et plus immaculée que la neige des Alpes...

—Oh!...

—Et si parfaitement innocentée que, l'affaire étant venue aux assises, elle ne fut même pas citée comme témoin.

Daniel eut un soubresaut:

—Quoi! s'écria-t-il, Malgat eut ce dévouement héroïque de subir les angoisses de l'instruction et l'infamie d'une condamnation sans laisser échapper un mot...

—Non... et pour cette raison que c'est par contumace que Malgat a été jugé et condamné à dix ans du réclusion.

—Qu'est-il donc devenu, ce malheureux?

—Qui sait!... Il s'est suicidé, dit-on... Deux mois plus tard on découvrit dans la forêt de Saint-Germain un cadavre à demi décomposé, qu'on supposa être le sien... Et cependant...

Il était devenu livide, et plus bas, comme s'il eût répondu moins à Daniel qu'aux objections de son esprit, il ajouta:

—Et cependant quelqu'un qui avait vécu presque dans l'intimité de Malgat, m'a juré l'avoir rencontré un jour, rue Drouot, devant l'Hôtel des Ventes... Ce quelqu'un assurait l'avoir positivement reconnu malgré les artifices d'un déguisement des plus habiles... Et même songeant à cela, je me suis dit souvent que si on ne se trompait pas, un jour viendrait peut-être où miss Sarah aurait un terrible compte à régler avec un créancier implacable...

Il passa la main sur son front, comme s'il eût espéré ainsi chasser des idées importunes, et avec une gaieté forcée:

—Voilà, cher, reprit-il, le fond de mon sac... Tous ces détails, je les tiens des amis et des ennemis de miss Sarah, des cancans du monde et des «racontars» des journaux. Ils me viennent surtout d'une longue et patiente observation... Et si vous me demandez quel intérêt j'avais à si bien connaître cette femme, je vous répondrai que vous voyez devant vous une de ses victimes... Car je l'ai aimée, aussi moi, ami Daniel, aimée éperdûment... Mais j'étais un trop petit seigneur et une trop maigre proie pour qu'elle me fit les honneurs du grand jeu... Le jour où elle fut sûre que ses infernales coquetteries avaient incendié mon cerveau, que j'étais devenu fou, stupide, idiot... ce jour-là, elle m'éclata de rire au nez... Ah! tenez, elle m'a joué comme un enfant et chassé comme un laquais... Et je la hais, mortellement, comme je l'aimais, jusqu'au crime, s'il le fallait... Et si secrètement, dans l'ombre, sans me nommer, je puis vous aider, comptez sur moi!...

Quelles raisons Daniel avait-il de douter de la véracité de son ami?

Aucune, puisqu'il venait de lui-même, et avec une ronde franchise, au devant de toutes les questions...

Donc, pas un doute n'effleura la confiance du Daniel. Bien plus, il bénit le ciel de lui envoyer cet allié, cet ami qui, vivant en pleine intrigue parisienne, devait en connaître les ressorts et le guiderait.

Il lui prit les mains, et les serrant entre ses mains loyales:

—Maintenant, ami Maxime, c'est entre nous à la vie et à la mort...

L'autre parut touché sincèrement; il eut même un joli geste comme pour essuyer une larme... Mais il n'était pas homme à s'abandonner à l'attendrissement:

—Revenons à votre ami, Daniel, reprit-il, et aux moyens d'empêcher son mariage avec miss Sarah... Avez-vous un projet, une idée?... Non... Ah! ne vous y trompez pas, ce sera dur.

Il parut s'abîmer dans ses réflexions, puis lentement et en détachant ses phrases comme pour leur donner plus de relief et les mieux graver dans l'esprit de Daniel:

—C'est par miss Brandon, reprit-il, qu'il faudrait attaquer la situation... Savoir au juste qui elle est, là serait le succès... A Paris, avec de l'argent, on trouve des espions terriblement habiles...

Le timbre de la pendule sonnant la demie de dix heures, l'interrompit.

Il se dressa, comme illuminé d'une inspiration soudaine, et très vite:

—Mais j'y pense, s'écria-t-il, vous ne connaissez pas miss Brandon, Daniel, vous ne l'avez jamais vue!...

—En effet...

—Eh bien! c'est un désavantage... Il faut connaître ses ennemis, quand ce ne serait que pour leur sourire... Je veux que vous voyez miss Sarah...

—Mais qui me la montrera... où... quand?

—Moi, ce soir, à l'Opéra où elle est, je le parierais...

Pour courir chez Mlle Henriette, Daniel s'était habillé, cela tombait bien.

—Certes, oui, je le veux, répondit-il.

Sans perdre un instant, ils s'élancèrent dehors, et ils arrivèrent au théâtre comme la toile se levait sur le quatrième acte de Don Juan... Deux fauteuils d'orchestre se trouvaient libres, ils les prirent.

Faure était en scène... Mais que leur importait la musique divine de Mozart!...

M. de Brévan sortit sa jumelle de son étui, et parcourant la salle d'un regard exercé, il eut bientôt découvert ce qu'il cherchait.

Du coude il avertit Daniel, en lui passant sa jumelle:

—Tenez, là, lui souffla-t-il à l'oreille, dans la troisième loge à partir du pilier... regardez... c'est elle!...

V

Daniel regarda.

Sur l'appui de velours de la loge que lui désignait Maxime, se penchait, pour mieux entendre, une jeune fille d'une beauté si rare et si resplendissante qu'il eut peine à retenir un cri d'admiration.

Ses cheveux, d'une surprenante abondance, étaient relevés assez négligemment pour qu'on vît qu'ils étaient bien à elle; cheveux admirables, fauves, si lumineux qu'à chacun de ses mouvements il paraissait en jaillir des gerbes d'étincelles...

Ses grands yeux de velours étaient ombragés de longs cils, et selon qu'elle les ouvrait ou les fermait à demi, ils passaient du bleu le plus sombre au bleu clair de la pervenche.

Un rire jeune et frais, le rire naïf de l'innocence s'épanouissait sur ses lèvres, découvrant des dents invraisemblables de régularité, de blancheur et d'éclat.

—Est-il possible, pensait Daniel, que ce soit là l'indigne créature dont Maxime me traçait le portrait!...

Un peu en arrière d'elle, émergeait de l'ombre de la loge, une grosse tête osseuse, empanachée d'un ridicule diadème de plumes, la tête de mistress Brian, avec de gros yeux sévères et une bouche dont les lèvres semblaient toujours près de s'entr'ouvrir pour crier: Shoking!...

Enfin, dans le fond, vaguement, on distinguait, surmontant un long corps roide, un crâne luisant, des yeux mornes, un nez recourbé et d'énormes favoris en nageoires... C'était l'honorable Thomas Elgin, familièrement sir Tom.

Et à mesure qu'il lorgnait obstinément cette loge, observant cette jeune fille si rieuse, et ces vieilles gens si placides, Daniel se sentait envahir de toutes sortes de doutes confus.

Maxime ne se trompait-il pas?... Ne se faisait-il pas l'écho de calomnies atroces?...

Ainsi réfléchissait Daniel, et il eût dit ses soupçons s'il n'eût eu pour voisins des mélomanes jaloux qui, dès qu'ils le virent se pencher à l'oreille de Maxime, murmurèrent, et qui, dès qu'il prononça un mot, le contraignirent à se taire.

Heureusement la toile ne tarda pas à tomber. Beaucoup de gens se levèrent, quelques-uns sortirent; mais Daniel et Maxime demeurèrent immobiles.

Toute leur attention se concentrait sur la loge de miss Sarah, quand la porte du fond s'ouvrit, et un homme entra, qu'à cette distance on pouvait prendre pour un tout jeune homme, tant son teint avait d'éclat, tant sa barbe était noire, tant ses cheveux travaillés un à un par le coiffeur foisonnaient et bouclaient sur sa tête.

Il avait le claque sous le bras, un camélia à la boutonnière, et ses gants paille s'appliquaient si juste sur sa main que sous peine de les faire éclater, il ne pouvait remuer les doigts.

—Le comte de la Ville-Handry!... murmura Daniel.

Mais on lui frappait doucement sur l'épaule; il se retourna.

C'était M. de Brévan qui, d'un ton d'amicale ironie, lui dit:

—Votre vieil ami, n'est-ce pas? L'heureux prétendant de miss Brandon.

—Oui, c'est vrai, je l'avoue...

Sans doute, il allait expliquer les raisons de sa discrétion, quand M. de Brévan l'interrompit:

—Voyez donc, Daniel, voyez donc!...

M. de la Ville-Handry avait pris place sur le devant de la loge, près de miss Sarah, et avec une affectation étudiée, il lui parlait, se penchant vers elle, gesticulant et riant de toutes les longues dents jaunes qui lui restaient. Visiblement, il tenait à être vu à cette place et à s'afficher.

Mais tout à coup, miss Sarah lui ayant dit un mot, il se leva brusquement et disparut.

La cloche de l'entr'acte sonnait, annonçant que le rideau allait se lever...

—Sortons, proposa Daniel à M. de Brévan, je souffre ici.

Il souffrait, en effet, à voir le rôle ridicule que jouait le père de Mlle Henriette. Mais il n'avait plus de doutes: pour lui, l'aventurière s'était dénoncée par la façon dont elle agaçait ce vieillard amoureux.

—Ah! nous aurons du mal à tirer le comte des griffes de cette sorcière... murmura Maxime.

Sortis du théâtre, ils venaient de prendre le passage pour gagner le boulevard, lorsqu'ils virent venir à eux un homme de haute taille, emmitouflé dans un grand pardessus, que suivait un garçon portant une grosse brassée de roses magnifiques.

C'était le comte de la Ville-Handry.

Se trouvant nez à nez avec Daniel, il parut d'abord interdit, puis reprenant son aplomb:

—Comment, c'est vous, mon cher, dit-il, d'où diable sortez-vous?

—Du théâtre.

—Et vous fuyez avant le cinquième acte! C'est un crime de lèse-Mozart, cela... Allons, revenez et je vous promets une surprise...

Vivement, M. de Brévan se rapprocha.

—Allez, souffla-t-il à Daniel, voilà l'occasion que je cherchais pour vous...

Et saluant, il se retira.

Un peu surpris, Daniel s'était mis à trotter aux côtés du comte, lorsqu'il le vit s'arrêter devant un grand landau, découvert malgré le froid, et gardé par trois valets en grande livrée.

A la vue du comte, tous trois se découvrirent respectueusement, mais lui, sans s'inquiéter d'eux, appelant le commissionnaire qui portait les fleurs:

—Effeuille-moi, lui dit-il, toutes ces roses dans le fond de cette voiture.

L'homme hésita... C'était un garçon fleuriste qui venait de voir payer tous ces bouquets huit ou dix louis, et dame! il jugeait la fantaisie un peu roide. Cependant, le comte insistant, il obéit. Et lorsqu'il eut fini:

—Voilà cent sous pour ta peine! dit M. de la Ville-Handry.

Et il reprit sa course, toujours escorté de Daniel de plus en plus étonné.

Véritablement la passion le rajeunissait et lui donnait des ailes. Il franchit d'un saut les marches du péristyle, et en moins de rien arriva à la loge de miss Brandon.

En l'apercevant, l'ouvreuse s'était empressée d'ouvrir.

Il prit alors la main de Daniel, et l'attirant dans la loge tout près de miss Sarah:

—Permettez-moi, miss, dit-il à la jeune fille, de vous présenter M. Daniel Champcey, un de nos officiers de marine les plus distingués.

Daniel s'inclina, saluant tour à tour mistress Brian et le roide et long sir Tom.

—Vous n'êtes pas à savoir, cher comte, répondit miss Sarah, que vos amis seront toujours les bienvenus.

Puis se retournant vers Daniel:

—Il y a d'ailleurs longtemps, monsieur, ajouta-t-elle, que je vous connais.

—Moi, mademoiselle.

—Vous, monsieur... Et je sais même que vous êtes un des hôtes les plus assidus de l'hôtel de la Ville-Handry...

Elle considéra Daniel d'un air de malice naïve, et toute riante, elle reprit:

—Par exemple, le cher comte aurait peut-être tort d'attribuer votre assiduité à ses seuls mérites... J'ai ouï parler d'une jeune fille...

—Sarah!... interrompit mistress Brian, ce que vous dites là est inconvenant, tout à fait!...

Loin de calmer l'hilarité de miss Sarah, cette remontrance la redoubla. Et s'adressant à sa parente, sans cesser de fixer Daniel:

—Puisque M. le comte, dit-elle, autorise les espérances de monsieur, il est bien permis d'en parler... Il faudrait, pour les empêcher de se réaliser, des choses si extraordinaires!...

De rouge qu'il était, Daniel devint blême.

Prévenu comme il l'était, cette dernière phrase si gaiement prononcée lui parut un avertissement et une menace.

Cependant il n'eut pas le loisir de réfléchir. Le spectacle finissait; miss Brandon jeta une pelisse sur ses épaules et sortit au bras du comte, et il dut les suivre, traînant mistress Brian, ayant sur les talons le roide et long sir Tom.

Le landau attendait. Les valets avaient déplié le marche-pied, miss Sarah s'élança.

Mais son pied avait à peine touché le fond de la voiture, que violemment elle se rejeta en arrière, en criant:

—Qu'est-ce!... qu'est-ce qu'il y a là...

Le comte s'avança, la bouche en cœur:

—Vous adorez les roses, fit-il, j'ai ordonné d'en effeuiller...

Et en prenant une poignée, il la montra.

Mais aussitôt la peur de miss Brandon se changea en colère:

—Vous voulez donc me fâcher décidément, fit-elle... Vous voulez donc faire dire que j'inspire toutes sortes de folies... Gâcher pour dix louis de fleurs, le beau mérite, quand on est quatre fois millionnaire...

Puis, voyant à la lueur du réverbère, la mine du comte s'allonger, d'une voix à achever de lui faire perdre la raison, elle ajouta:

—Mieux eût valu m'apporter vous-même un bouquet de violettes d'un sou...

Cependant mistress Brian s'était installée près de sa nièce; sir Tom monta, et ce fut ensuite le tour du M. de la Ville-Handry. Enfin le valet de pied ferma la portière...

Alors miss Sarah se penchant vers Daniel:

—J'espère, monsieur, lui dit-elle, que j'aurai le plaisir de vous recevoir... Le cher comte vous dira mon adresse et mes jours... Moi, d'abord, en ma qualité d'Américaine, j'adore les marins et je veux...

Le reste se perdit dans le bruit des roues.

La voiture qui emportait miss Sarah Brandon et le comte de la Ville-Handry était loin déjà, que Daniel demeurait encore à la même place, sur le bord du trottoir, immobile, étourdi, assommé...

Tous ces événements étranges, tombant en quelques heures, coup sur coup, dans sa vie si calme, le bouleversaient à ce point qu'il en était à se demander s'il n'était pas le jouet d'un odieux cauchemar...

Hélas, non!... Cette Sarah Brandon, qui venait de passer telle qu'une vision éblouissante, elle existait réellement, et là, sur les dalles humides du trottoir, une poignée de roses effeuillées attestait encore la puissance de ses séductions et la folie du comte de la Ville-Handry.

—Ah!... nous sommes perdus! s'écria Daniel, si haut que plusieurs passants s'arrêtèrent, espérant peut-être un de ces drames de la rue qui alimentent les faits divers.

Leur attente fut déçue.

S'apercevant de l'attention dont il était l'objet, Daniel haussa les épaules, et brusquement s'éloigna dans la direction du boulevard.

Il avait bien promis à Mlle Henriette de lui apprendre, le soir même, s'il était possible, ce qu'il aurait découvert, mais il était trop tard pour se présenter à l'hôtel de la Ville-Handry: minuit sonnait.

—J'irai demain, pensa-t-il.

Et tout en longeant les boulevards, éclairés encore et peuplés de promeneurs, il appliquait tout ce qu'il avait de volonté et d'intelligence à examiner bien en face et froidement la situation.

Tout d'abord, il s'était persuadé qu'il aurait affaire à quelqu'une de ces vulgaires exploiteuses, en quête d'une retraite pour leurs vieux jours, qui tendent leurs piéges grossiers aux vieillards et aux adolescents, qui font «chanter» les familles, la menace d'un mariage honteux sur la gorge, et dont on se débarrasse moyennant une grosse somme, quand la préfecture de police n'y peut rien.

Alors, il avait quelque espoir.

Mais voici que tout à coup se dressait devant lui une de ces redoutables aventurières de la «haute vie,» qui ont su ménager, sinon sauver les apparences, et dont la position est assez équivoque pour leur donner l'attrait de tout ce qui est mystérieux et étrange.

Comment lutter contre une telle femme, et avec quelles armes!... Comment l'atteindre et où la frapper?

N'était-ce pas folie que de songer seulement à lui faire lâcher la proie magnifique prise dans ses filets, Dieu sait par quels moyens! qu'elle devait considérer comme sienne désormais, et dont par avance elle se délectait?

—Mon Dieu!... murmurait Daniel, envoyez-moi une idée...

Mais l'idée ne venait pas, et c'est en vain qu'il mettait à la torture son esprit frappé de stérilité.

Arrivé chez lui, cependant, il se coucha comme d'ordinaire, mais la conscience de son malheur devait le tenir éveillé.

A neuf heures du matin, n'ayant pas fermé l'œil et brisé de cette fatigue atroce de l'insomnie, il allait se lever quand on sonna à la porte.

Il se jeta vivement à bas de son lit, s'habilla en deux temps et courut ouvrir.

C'était M. de Brévan qui venait chercher des nouvelles de la présentation de la veille, et dont le premier mot fut:

—Eh bien?

—Hélas! répondit Daniel, le plus sage serait de se résigner...

—Diable! vous êtes prompt à jeter le manche après la cognée...

—Que feriez-vous donc, vous, à ma place? Cette femme est belle à troubler la raison... le comte est fasciné.

Et avant que Maxime pût répliquer, simplement et brièvement, Daniel lui dit son amour pour Mlle de la Ville-Handry, quelles espérances on lui avait permis de concevoir, et comment avec ces espérances s'évanouissait le bonheur de sa vie...

—Car il n'est plus d'illusions possibles, Maxime, ajoutait-il avec l'accent du plus sombre découragement. Ce qui m'attend, je le prévois, je le sens, je le sais. Henriette, obstinément et quand même, fera tout pour empêcher le mariage de son père, et jusqu'au dernier moment elle luttera. Est-il de mon devoir de la soutenir? Oui. Réussirons-nous? Non. Mais nous nous serons fait une ennemie mortelle de miss Sarah. Et le lendemain du jour où, malgré nous, elle sera devenue la comtesse de la Ville-Handry, sa première pensée sera de se venger et de nous séparer à jamais, Henriette et moi.

Si peu accessible à l'émotion que dût être M. de Brévan, le désespoir de celui qu'il appelait son ami le troubla visiblement.

—Bref, mon pauvre Daniel, fit-il, vous en êtes à ce point où on ne sait plus ce qu'on fait. Raison de plus pour écouter les conseils d'un homme de sang-froid. Il faut vous faire présenter chez miss Sarah.

—Elle m'a invité...

—Bon, cela. N'hésitez pas, allez-y.

—Qu'y faire?

—Peu de chose... Vous ferez un doigt de cour à Sarah, vous serez aux petits soins pour mistress Brian, vous tenterez la conquête de l'honorable Thomas Elgin. Enfin, et surtout, vous écouterez de toutes vos oreilles, vous regarderez de tous vos yeux...

—J'avoue que je ne comprends pas bien.

—Quoi!... Vous ne comprenez pas que la situation de ces audacieux aventuriers, si assurée qu'elle paraisse, ne tient peut-être qu'à un fil?... Que faut-il pour le trancher, ce fil?... Une occasion... Et quand on a tout à attendre et à espérer de l'occasion, on la guette...

Daniel ne semblait pas convaincu.

—Miss Sarah, ajouta-t-il, me parlera de son mariage.

—Assurément.

—Que répondrai-je?

—Rien... ni oui, ni non... vous sourirez, vous vous déroberez, vous gagnerez du temps...

Il fut interrompu par le portier de Daniel—c'était son domestique aussi—qui entrait, tenant une carte à la main.

—Monsieur, dit-il, c'est un monsieur qui est en bas dans une voiture, et qui m'envoie savoir s'il ne vous dérange pas...

—Le nom de ce monsieur?...

—Le comte de la Ville-Handry, voici sa carte.

—Vite, s'écria Daniel, vite, courez le prier de monter...

M. de Brévan s'était levé vivement, il avait déjà son chapeau sur la tête, et dès que le concierge fut sorti:

—Je file, dit-il à Daniel.

—Pourquoi?

—Parce qu'il ne faut pas que le comte me trouve ici... Vous seriez forcé de me présenter, il retiendrait peut-être mon nom et s'il apprenait à Sarah que je suis votre ami, tout serait fini...

Il sortait en effet, lorsqu'on entendit remuer la clef de la porte d'entrée.

—Le comte, fit-il, je suis pris.

Mais Daniel, ouvrant rapidement sa chambre, l'y poussa et referma la porte.

Il était temps, le comte entrait.

VI

M. de la Ville-Handry avait dû se lever matin. Bien qu'il ne fût pas encore dix heures, il resplendissait, fardé de frais qu'il était, teint et frisé à miracle. Or, toute cette toilette réparatrice ne pouvait pas être l'œuvre d'un moment.

—Ouf! fit-il en entrant, c'est haut chez vous, mon cher Daniel...

Etourdi! Il oubliait son rôle de jouvenceau. Mais il s'en aperçut, car vivement il ajouta:

—Ce n'est pas que je m'en plaigne, au moins!... Quelques étages à grimper ne me font pas peur!...

Et en même temps, d'un air de complaisance, il tendait le jarret, comme pour en attester le ressort, la souplesse et la vigueur.

Déjà, cependant, plein de déférence pour le père de Mlle Henriette, Daniel lui avait avancé le meilleur fauteuil de son modeste logis.

Le comte s'assit, et d'un ton léger qui contrastait avec le très visible embarras de ses mouvements:

—Gageons, mon cher Daniel, commença-t-il, que vous êtes fort surpris et non moins intrigué de me voir chez vous!...

—Je l'avoue, monsieur, si vous aviez à me parler, vous n'aviez qu'à m'écrire, je me serais aussitôt empressé...

—De venir chez moi, n'est-ce pas?... Inutile. La vérité est que je n'ai rien à vous dire. C'est un rendez-vous manqué qui vous vaut ma visite. Je devais rencontrer un de mes amis au Corps législatif, et il ne s'y est pas trouvé... Assez mécontent, je rentrais, lorsque, passant devant chez vous, je me suis dit: Si je montais surprendre mon marin! Je lui demanderais ce qu'il pense de certaine jeune dame à qui, hier soir, il a eu l'honneur d'être présenté...

C'était ou jamais l'occasion de suivre les prudents conseils de M. de Brévan, aussi Daniel, au lieu de répondre, se contenta-t-il de sourire le plus agréablement qu'il put...

Ce n'était pas assez pour le comte, aussi reprenant sa question:

—Voyons, insista-t-il, là, franchement, que pensez-vous de miss Sarah Brandon?...

—C'est une des plus belles personnes que j'aie vues de ma vie, monsieur...

Un éclair de joie et d'orgueil brilla dans les yeux de M. de la Ville-Handry.

—Dites la plus belle, s'écria-t-il, la plus merveilleusement et la plus idéalement belle!... Et c'est là le moindre, le plus infime de ses mérites, M. Daniel Champcey... Parle-t-elle, aussitôt les charmes de son esprit effacent les séductions de sa beauté... Et dès qu'on la connaît, on oublie sa beauté et son esprit pour n'admirer plus que sa simplicité enjouée, sa candeur naïve et les trésors de son âme chaste et pure...

La foi, l'ardente foi, exclusive, absolue, idiote, donnait à sa face grimée l'expression de l'extase.

—Et penser, murmura-t-il, que c'est le hasard qui m'a placé sur le chemin de cet ange!...

Un soubresaut de Daniel, si marqué qu'il le surprit, l'inquiéta sans doute, car il reprit, appuyant sur le mot:

—Oui, le hasard seul... et je puis vous en faire juge.

Il se tassa sur son fauteuil, en homme qui va parler longtemps, et de ce ton d'emphase qu'il devait à la surprenante opinion qu'il avait de lui-même, il continua:

—Vous savez, mon cher, combien je fus affecté de la mort de la comtesse de la Ville-Handry...

Assurément, ce n'était pas la compagne que devait souhaiter un homme politique de ma valeur... Elle était de celles dont la capacité, à grand peine, se hausse à connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse... Mais c'était une bonne femme, attentive, discrète et soumise, ménagère de mes deniers, en sachant néanmoins me faire honneur par la tenue parfaite de notre maison...

Ainsi, en toute sincérité, le comte parlait de celle dont il avait été la création, et qui, seize années durant, avait galvanisé sa nullité.

—Bref, poursuivit-il, la perte de ma femme bouleversa mes habitudes au point de me dégoûter des travaux qui avaient été ma passion, et je me mis à chercher des distractions en dehors...

Devenu un des membres assidus de mon cercle, j'y rencontrai sir Elgin, et sans nous lier, nous en arrivâmes à échanger quelques paroles et à l'occasion un cigare.

Ecuyer consommé, sir Thomas Elgin montait à cheval tous les jours de très-bonne heure, et comme les médecins, m'avaient recommandé cet exercice, que j'aime, comme tous ceux où l'on excelle, nous nous rencontrions assez souvent au Bois... Nous nous souhaitions le bonjour, et parfois nous faisions côte à côte un temps de galop.

Si je suis peu liant, sir Thomas l'est moins encore, et notre connaissance ne semblait pas devoir aller jamais plus loin, quand un accident nous rapprocha.

Un matin, après une assez longue course, nous rentrions au pas, lorsque la jument de sir Thomas, une bête fort difficile, fit un si brusque et si prodigieux écart qu'il fut désarçonné.

Lestement, je mis pied à terre pour l'aider à se relever... pas moyen. Et cependant, vous savez si ces diables d'Américains sont durs au mal. Mais il avait, nous le sûmes plus tard, un genou déboîté et une cheville fracturée.

L'endroit était désert, et je commençais à me sentir fort embarrassé, quand par bonheur deux soldats passèrent.

Je les appelai, et confiant à l'un nos chevaux, j'envoyai l'autre chercher un fiacre à la station la plus voisine.

Le fiacre venu, nous y installâmes le blessé de notre mieux, et je grimpai sur le siége pour le conduire à l'adresse qu'il m'avait indiquée, chez lui, rue du Cirque.

Une fois là, je sonne, et je commande aux domestiques de descendre.

Non sans peine ils tirent leur maître de la voiture, et les voilà le montant à travers les escaliers, lui geignant faiblement, tant il souffrait.

Je montais devant, et j'arrivais au premier étage, quand une porte brusquement s'ouvrit devant moi, et une jeune fille parut.

Elle était à sa toilette, lorsque le tapage que nous faisions l'avait épouvantée, et elle accourait voir... Elle n'avait pris que le temps bien juste de jeter un peignoir sur ses épaules, et ses cheveux en désordre s'échappaient à demi d'une sorte de coiffe de nuit...

Apercevant son parent aux mains des valets, elle le crut dangereusement blessé, mort peut-être... Elle devint plus pâle qu'une morte, et poussant un grand cri, elle chancela...

Elle serait tombée de son haut dans l'escalier, la tête la première, si je ne l'avais pas reçue entre mes bras.

Elle était évanouie. Et je la tins ainsi, renversée contre mon épaule, si près que j'étais pénétré de la moiteur de son corps souple et charmant, si près que je sentais les battements de son cœur contre le mien. Sa coiffe s'était dénouée, et ses cheveux s'éparpillant m'enveloppaient de leurs flots dorés et traînaient jusqu'à terre...

Mais tout cela ne dura pas dix secondes...

Revenant à elle et se voyant dans les bras d'un inconnu, toutes ses pudeurs se révoltèrent, elle se redressa, et m'échappant, elle disparut dans l'appartement...

Au seul souvenir de cette scène, M. de la Ville-Handry haletait et on le voyait blêmir sous son fard.

Du reste, il ne chercha pas à dissimuler son trouble.

—Je suis un vieux diable, reprit-il, et de vous à moi, mon cher Daniel, j'avouerai que les femmes... eh! eh!... ne m'ont pas été... comment dirai-je? cruelles... Même, je me flattais d'avoir épuisé toutes les émotions qu'elles peuvent donner.

Eh bien! non. De ma vie, entendez-vous, je n'ai été remué par une sensation aussi poignante que celle qui m'étreignait pendant que je soutenais miss Sarah...

Tout en parlant, il avait tiré son mouchoir, plus odorant qu'un sachet, et il s'en tamponnait le front, doucement, par exemple, et avec des précautions infinies, pour ne point gâter l'œuvre savante de son valet de chambre.

—Vous connaîtrez miss Sarah, Daniel, poursuivit-il, bientôt. Quand on l'a vue, on veut la revoir... Heureusement, j'avais un prétexte pour me présenter chez elle, et dès le lendemain je sonnais à sa porte, demandant des nouvelles de sir Thomas Elgin. On me conduisit à l'appartement de ce digne gentleman, et je le trouvai étendu sur une chaise longue, les jambes emmaillotées... Près de lui lisait une respectable dame à laquelle il me présenta, et qui n'était autre que mistress Brian.

Ils m'accueillirent fort bien, non sans une certaine réserve, cependant, que je discernais sous leur politesse, mais j'eus beau prolonger ma visite au-delà des convenances, miss Sarah ne parut pas...

Je ne l'aperçus pas davantage, lorsque je revins, à diverses reprises, m'informer de blessé, et véritablement, à la fin, je n'étais pas éloigné de croire à un parti pris...

Ma foi, oui!... j'y croyais presque, lorsqu'un jour, sir Tom allant mieux, manifesta le désir d'essayer quelques pas à pied aux Champs Elysées.

Je lui offris mon bras, il voulut bien le prendre, et au retour il me pria d'accepter sans façon le dîner de la famille...

Si poignant que fût pour Daniel l'intérêt de ces confidences étranges, depuis un moment il ne prêtait plus à M. de la Ville-Handry qu'une oreille distraite.

Un bruit singulier dont il ne pouvait comprendre la cause, à peine saisissable mais persistant, le préoccupait et l'agaçait.

A force de regarder autour de lui, il en eut l'explication.

La porte de sa chambre, qu'il était bien certain d'avoir fermée, était maintenant entre-bâillée.

S'ennuyant tout seul et aidé par la curiosité, M. de Brévan avait trouvé ce moyen de voir et d'entendre.

De tout cela, M. de la Ville-Handry ne vit ni ne soupçonna rien.

—Ainsi donc, reprit-il, j'allais revoir miss Sarah... Parole d'honneur, j'étais moins ému, je crois, le jour où la première fois j'abordai la tribune... Mais j'ai quelque puissance sur moi, et j'étais déjà remis, lorsque sir Thomas Elgin m'avoua qu'il m'eût invité plus tôt s'il n'eût craint de désobliger fortement sa jeune parente, laquelle s'était déclarée résolue à ne jamais se retrouver avec moi... Peiné, je demande en quoi j'avais pu lui être désagréable... Et alors, sir Tom, avec ce flegme admirable qui ne le quitte jamais: «Ce n'est pas à vous qu'elle en veut, répondit-il, mais bien à elle-même, à cause de la scène ridicule de l'autre jour!»

Vous entendez, Daniel, il appelait ridicule cette scène adorable que je viens de vous dire... Il n'y a que les Américains pour de telles énormités!...

J'ai su, depuis, que pour contraindre Sarah à me recevoir, il avait fallu lui faire une sorte de violence; mais elle eut le bon goût de n'en rien laisser paraître, lorsque, un peu avant de se mettre à table, je lui fus présenté.

Elle rougit, il est vrai, extrêmement, mais c'est avec une franchise toute virile qu'elle me tendit la main, coupant le compliment que je lui débitais pour me dire:

«—Vous êtes l'ami de Tom, vous serez le mien.»

Ah! Daniel, vous avez admiré miss Brandon au théâtre!... C'est chez elle qu'il faut l'étudier... Au dehors, quoi qu'il lui en coûte, elle sacrifie aux exigences du monde, dans son intérieur, elle ose être elle-même.

Du reste, ainsi qu'elle l'avait dit, nous fûmes promptement amis, si promptement que je ne laissais pas que d'être surpris, quand elle me parlait comme à une vieille connaissance...

Je ne tardai pas à découvrir le mot de cette énigme.

Nos jeunes filles françaises, mon cher Daniel, sont charmantes, sans doute, mais ignorantes, en général, légères et insoucieuses de tout ce qui n'est pas cancans, romans ou chiffons...

Autres sont les Américaines... Ce qui intéresse leur esprit sérieux, c'est ce qui préoccupe leur père et leurs frères: la politique, l'industrie, les débats des Chambres, les découvertes des savants...

Le comte de la Ville-Handry, dont la carrière politique a jeté un certain éclat, ne pouvait être un étranger pour miss Sarah Brandon. Ma passion à défendre les causes que je croyais justes, l'avait souvent passionnée. Emue par mes discours qu'elle lisait, sa pensée plus d'une fois était remontée à l'orateur...

Il me semble encore l'entendre me dire, de sa belle voix qui a les pures sonorités du cristal:

«—Oh! oui, je vous connaissais, monsieur le comte, oui!... et il y a eu des jours où j'aurais voulu être de vos amies pour vous crier: C'est bien, ce que vous faites là, c'est grand, c'est courageux!...»

Et elle ne mentait pas, car elle avait retenu nombre de passages de mes discours, de ceux même que j'avais oubliés, et elle les citait presque textuellement... Ebahi parfois de certaines idées très-fortes qu'elle émettait, je l'en complimentais, et alors elle éclatait de rire, me disant: «Mais c'est de vous, cher comte, c'est votre bien... c'est vous qui avez dit cela en telle et telle occasion.»

Et si le soir, rentré chez moi, je feuilletais mes collections pour vérifier le fait, je trouvais presque toujours que miss Sarah avait raison...

Dois-je ajouter après cela que je devins l'hôte quotidien de la rue du Cirque? Non, n'est-ce pas.

Ce que je veux que vous sachiez, c'est que là j'ai trouvé l'image de la félicité la plus parfaite et la plus pure qu'on puisse rêver ici-bas... Là, j'ai été saisi de respect et d'admiration, par l'honnêteté la plus sévère, unie au plus chaste enjouement. Là, j'ai savouré les heures les plus délicieuses, entre mistress Brian, cette puritaine si rigide pour elle-même, si indulgente pour les autres, et Thomas Elgin, le plus loyal et le meilleur des hommes, qui sous des apparences glaciales cache une âme de feu pour ses amis...

Quel était le but de M. de la Ville-Handry, si toutefois il en avait un?

Etait-il venu expressément pour confier à Daniel le surprenant roman de sa passion?

Ou cédait-il simplement à ce besoin d'expansion trop fort qui étouffe les amoureux et les force, et les contraint de parler de leur amour, de se trahir, encore qu'ils sachent bien qu'une indiscrétion peut leur être fatale?...

Ainsi s'interrogeait Daniel.

Mais le comte ne lui laissa pas le temps de réfléchir et de se répondre... Après une courte pause, il se redressa, et changeant brusquement de ton:

—Je devine, mon cher Daniel, ce que vous pensez... Vous vous dites: «M. de la Ville-Handry était amoureux...» Eh bien! je vous le déclare, vous vous trompez...

Daniel bondit sur sa chaise, et s'oubliant, tant fut grande sa stupeur:

—Est-ce possible!... s'écria-t-il.

—C'est exact, je vous en donne ma parole d'honneur... Le sentiment qui m'attirait vers miss Sarah était celui qui m'attache à ma fille.

Cependant, comme je suis un observateur et que j'ai l'expérience du cœur humain, la contenance de miss Sarah ne laissait pas que de me surprendre. Après avoir été avec moi d'une liberté extrême, expansive et familière, elle était devenue peu à peu réservée jusqu'à la froideur.

Il était clair qu'elle était gênée près de moi... Notre intimité, loin de la rassurer, semblait l'effrayer chaque jour davantage.

Ce que je compris, vous le devinez, mon cher Daniel...

Seulement, comme je n'ai jamais été un fat, je craignis de me tromper... Je m'appliquai à une observation plus attentive et je ne tardai pas à acquérir la certitude que si j'aimais miss Sarah d'une affection paternelle, j'avais su éveiller dans son âme un sentiment plus tendre...

De tout autre, cette fatuité sénile eût paru à Daniel d'un comique achevé.

Du père de Mlle Henriette, elle le navrait...

Si bien, que le comte remarquant sa tristesse et se méprenant lui demanda:

—Douteriez vous de ce que je dis?...

—Non, monsieur, non!...

—A la bonne heure... Je vous prie de croire, du reste, que cette découverte ne m'émut pas médiocrement... J'en demeurai pendant trois jours ébloui à ce point de ne pouvoir réfléchir et délibérer sainement.

Il fallait prendre un parti, cependant. Si l'idée d'abuser de mon expérience pour séduire cette innocente enfant, traversa mon cerveau, je la repoussai avec horreur... Et pourtant il ne tenait qu'à moi, je le voyais, je le sentais... Mais quoi!... Payer du déshonneur de leur parente, l'hospitalité de la vertueuse mistress Brian et du loyal Thomas Elgin, c'eût été une des abominables infamies dont je suis incapable. Devais-je donc renoncer à retourner rue du Cirque, rompre avec des amis qui m'étaient chers? J'y songeai, mais je ne m'en sentis pas le courage...

Il s'interrompit, cherchant du regard les yeux de Daniel, comme pour y lire l'expression réelle de son opinion.

Et, lorsqu'il les eut trouvés, d'un ton grave, il dit:

—C'est alors que la pensée d'un mariage me vint.

Ce mot: mariage, Daniel l'attendait... Aussi, bien que le choc fut rude, demeura-t-il impénétrable...

Et ce sang-froid dut étonner le comte, car il laissa échapper un mouvement de contrariété et brusquement reprit:

—Oui, j'ai songé à un mariage... Vous me direz: «C'est grave!...» Je le sais, parbleu bien! Et ce n'est pas en une heure que je me décidai, ni sans avoir pesé le fort et le faible de cette détermination.

C'est que je ne suis pas de ces grotesques aisés à berner, qui s'abusent eux-mêmes encore plus que les autres ne les trompent, et qui se croient le privilége exclusif d'une éternelle jeunesse... Non, non, je me connais, et mieux que personne je sais que je touche à la maturité de la vie...

C'est l'objection qui tout d'abord s'offrit à mon esprit.

Mais à ceci, je réponds victorieusement que l'âge n'est pas une affaire d'extrait de naissance: On a l'âge qu'on paraît avoir.

Or, je dois à une existence exceptionnellement sobre et paisible, à quarante années passées à la campagne, à une constitution de fer et aux soins minutieux que j'ai toujours pris de ma personne, une... comment dirai-je?... une... verdeur, que m'envieraient tous ces jeunes éreintés que je vois traîner la jambe sur le boulevard...

Il se redressait et se roidissait en parlant ainsi, bombant la poitrine, cambrant la taille et tendant le jarret.

Puis, lorsqu'il jugea que Daniel l'avait assez admiré:

—Maintenant, poursuivit-il, passons à miss Sarah. Vous la croyez peut-être de la première jeunesse?... Erreur. Elle a vingt-cinq ans bien sonnés, mon cher ami, et pour une femme, vingt-cinq ans, eh! eh!...

Il ricanait, il était clair qu'une femme de vingt-cinq ans, lui paraissait vieille, très vieille...

—De plus, continua-t-il, je connais la haute raison de Sarah et le sérieux de son esprit. Fiez-vous à moi, quand je vous affirme que je l'ai étudiée. Par mille et mille mots insignifiants en apparence, et échappés aux naïvetés de ses expansions, je sais qu'elle a les jeunes gens en horreur... Elle a vu ce que valent les maris de trente ans, tout feu et flamme les premiers jours et qui, après six mois, rassasiés d'un bonheur pur et tranquille, désertent la chambre conjugale. Ce n'est pas d'hier que j'ai constaté son penchant à s'éprendre de ce qu'il y a en somme de plus séduisant au monde, d'un grand nom noblement porté et d'une illustration dont les rayons rejailliraient sur elle...

Que de fois je l'ai entendue dire à mistress Brian:—«Avant tout, tante, je veux être fière de mon mari... Je veux, dès que je prononcerai son nom, devenu le mien, lire dans les yeux l'admiration et l'envie, et qu'autour de moi on murmure: Etre aimé d'un tel homme c'est le bonheur!...»

Il hocha la tête, et d'un ton grave:

—Je m'interrogeai, Daniel, et je compris que je réalisais le programme de miss Sarah Brandon. Et le résultat de mes réflexions fut que je serais un insensé de laisser échapper le bonheur qui passait à ma portée, et qu'il fallait me risquer...

Je m'armai donc de résolution, et c'est à sir Thomas Elgin que je m'ouvris de mes projets.

Je renonce à vous décrire la stupeur de cet honorable gentleman.

«—Vous plaisantez, me dit-il tout d'abord, et votre plaisanterie m'afflige!»

Mais quand il vit que jamais je n'avais parlé plus sérieusement, lui, d'un flegme si imperturbable, il se fâcha tout rouge... Et morbleu! si par impossible j'étais malheureux en ménage, ce n'est pas à lui que je devrais m'aller plaindre.

Mais je faillis tomber de mon haut, quand froidement il me déclara qu'il ferait son possible pour empêcher ce mariage... C'est qu'il n'en voulait pas démordre, et ce ne fut pas trop de toute mon adresse pour ébranler sa résolution. Et même, après plus de deux heures de discussion, tout ce que je pus obtenir fut qu'il resterait neutre, et qu'il laisserait à mistress Brian la responsabilité d'un consentement ou d'un refus.

Il riait, M. de la Ville-Handry, il riait de tout son cœur, sans doute en se rappelant sa discussion avec sir Elgin et sa triomphante habileté.

—Donc, reprit-il, je m'adressai à mistress Brian... Ah! elle n'y alla pas par quatre chemins... Dès les premiers mots, elle m'appela, Dieu me pardonne! vieux fou, et carrément elle me pria de ne me plus représenter rue du Cirque.

Je voulus insister... Inutile. Elle ne voulut seulement pas m'entendre, la vieille puritaine, et comme je devenais pressant, elle me salua d'une belle révérence et sortit, me laissant seul et fort penaud au milieu du salon.

Pour ce jour-là, je n'avais qu'un parti à prendre... me retirer. C'est ce que je fis, comptant qu'un entretien avec sa nièce changerait ses dispositions. Point. Le lendemain, quand j'arrivai rue du Cirque, les domestiques me dirent que sir Thomas Elgin était sorti, et que mistress Brian et miss Sarah venaient de partir pour Fontainebleau.

Le lendemain, nouvelle défaite, et ainsi, pendant une semaine, je trouvai la porte close.

L'inquiétude me prenait, quand un commissionnaire, un matin, m'apporta une lettre... C'était miss Sarah qui m'écrivait...

Elle me priait de me trouver le jour même, à quatre heures, au bois de Boulogne, près de la Cascade, ajoutant qu'elle devait sortir dans l'après-midi, à cheval, avec sir Tom, qu'elle lui échapperait et qu'elle me rejoindrait...

Vous jugez si je fus exact, et bien m'en prit, car un peu avant la demie de quatre heures, je l'aperçus, je la devinai plutôt, arrivant vers moi, son cheval lancé à fond de train...

Devant moi, elle s'arrêta court, et sautant à terre:

«—Je suis si exactement surveillée, me dit-elle, qu'aujourd'hui seulement, j'ai pu vous écrire... Cette surveillance qui m'outrage et blesse mes sentiments les plus chers, je ne la supporterai pas davantage... Me voici, emmenez-moi, partons...»

Jamais, Daniel! jamais je ne l'avais vue si adorablement belle qu'en ce moment, le teint animé par la rapidité de la course, l'œil étincelant d'audace et de passion, la lèvre frémissante... Et elle disait encore:

«—Je sais bien que je serai perdue, que vous-même, peut-être, vous me mépriserez... N'importe, partons, partons!...»

Il s'arrêta, suffoqué par l'émotion, mais bientôt se remettant:

—S'entendre dire cela, s'écria-t-il, par une telle femme... Ah! Daniel, c'est une de ces sensations qui suffisent à emplir la vie d'un homme...

Et cependant, j'eus le courage, alors que je me sentais devenir fou moi-même, de lui parler le langage de la froide raison... Oui, j'eus sur moi-même cet empire prodigieux de la conjurer de rentrer chez elle...

Et pourtant elle pleurait, elle m'accusait de ne pas l'aimer!...

Mais j'avais trouvé une issue à cette situation:

«—Sarah, lui dis-je, rentrez chez vous, écrivez-moi ce que vous venez de me dire, et je suis certain de forcer la main de vos parents...»

Ainsi elle fit.

Et ce que j'avais prévu arriva... Devant cette preuve de ce qu'ils appelaient notre folie, sir Thomas Elgin et mistress Brian comprirent qu'une plus longue résistance serait une imprudence inutile.

Et après quelques réserves, sous certaines conditions honorables:

«—Vous le voulez, nous dirent-ils à Sarah et à moi, soyez donc unis!...»

Et voilà quel enchaînement de circonstances le comte de la Ville-Handry attribuait au hasard,—à un hasard béni, ajoutait-il.

Depuis l'accident de l'honorable Thomas Elgin et l'évanouissement de miss Sarah, jusqu'à ce rendez-vous au bois de Boulogne et à ce projet d'enlèvement, tout lui paraissait simple et naturel, oui, tout, même ce fait d'une jeune mondaine s'éprenant de ses opinions politiques jusqu'à apprendre par cœur ses discours.

Daniel était abasourdi.

Qu'un homme, tel que le comte ne vit rien de l'intrigue ourdie autour de lui, cela le surpassait.

Le comte, cependant, n'était pas aveugle, à ce point de ne pas discerner quelque chose des impressions de Daniel.

Son amour-propre en fut froissé, car il fronça le sourcil, et brusquement:

—Que ruminez-vous ainsi? demanda-t-il... Voyons, ayez le courage de vos opinions: vous soupçonnez miss Brandon de calculs honteux ou de vues intéressées, à tout le moins...

—Je ne dis pas cela, monsieur, balbutia Daniel.

—Non, mais vous le pensez, ce qui est bien pis... Eh bien! moi, je puis dissiper vos injurieuses préventions... Que viserait, selon vous, miss Brandon, en m'épousant? Ma fortune, n'est-ce pas? A cela, je n'ai qu'un mot à répondre, mais il est décisif: Sarah est plus riche que moi...

Comment et à quel prix miss Brandon avait-elle su se procurer une fortune, Daniel le savait ou croyait le savoir par M. de Brévan... Aussi, ne fut-il pas maître d'un tressaillement que le comte surprit et qui l'irrita.

—Oui, plus riche que moi... insista-t-il. Les puits de pétrole dont elle a hérité de son père rapportent, bon an, mal an, de trente à quarante mille dollars. Et encore sont-ils très-négligés... Mieux exploités, ils rendraient le double, le triple, le sextuple, que sais-je? C'est une mine en quelque sorte inépuisable, ainsi que me le démontrait sir Thomas Elgin... Si le pétrole ne donnait pas des bénéfices inouïs, comment expliqueriez-vous cette fureur soudaine dont la positive Amérique a été saisie, qu'on a appelée «la fièvre de l'huile» et qui a enrichi plus de gens que la Californie et «la fièvre de l'or!...» Ah! il y a quelque chose à tenter de ce côté, quelque chose de grand, et pour peu qu'on dispose de capitaux considérables...

Il s'animait, il s'échauffait, il s'oubliait, lorsque brusquement il s'arrêta court.

Evidemment il avait failli se trahir, laisser voir sa pensée tout entière... Aussi reprit-il vivement:

—Mais en voilà assez, je suppose, pour écarter tout soupçon de cupidité... Maintenant, vous me direz peut-être que je suis pour miss Brandon un pis-aller... Eh bien! non! En ce moment même, elle a à choisir entre moi et un prétendant bien plus jeune que moi et dont la fortune est de beaucoup supérieure à la mienne, M. Wilkie de Gordon-Chalusse...

D'où venait que M. de la Ville-Handry semblait le prendre pour juge de sa conduite, et paraissait plaider sa cause devant lui?...

Voilà ce que Daniel ne songeait même pas à se demander, tant était grand le désordre de son esprit.

Cependant, comme le comte insistait pour avoir son avis, comme il le pressait, comme il s'obstinait à lui répéter:

—Eh bien? voyez-vous encore une objection?...

Il oublia les prudentes recommandations de M. de Brévan, et d'une voix troublée:

—Sans doute, M. le comte, fit-il, vous connaissez la famille de miss Brandon?...

—Certes!... Me croyez-vous donc homme à prendre chat en poche... Son digne père était l'honneur même...

—Et... son passé?...

Le comte bondit sur son fauteuil, et enveloppant Daniel d'un regard méchant:

—Oh! oh!... fit-il; est-ce que déjà quelque vil gredin se serait fait l'écho des calomnies infâmes dont on a essayé de ternir l'honneur de la plus noble et de la plus chaste des créatures!... Ah! nommez-moi le misérable...

Involontairement Daniel se tourna vers la porte derrière laquelle écoutait M. de Brévan... Peut-être s'attendait-il à le voir apparaître... Mais M. de Brévan ne bougea pas.

—Le passé de Sarah! continuait le comte, je le connais heure par heure, et j'en réponds comme du mien... Chère adorée! Avant que de consentir à devenir ma femme, elle a voulu tout me dire, oui, tout, sans forfanterie ni fausse pudeur, et je sais ce qu'elle a souffert. N'a-t-on pas prétendu qu'elle avait été la complice d'un lâche coquin, d'un caissier qui avait volé sa caisse! N'a-t-on pas dit qu'elle avait poussé au suicide un jeune sot, un joueur, et qu'elle avait assisté impassible aux tortures de son agonie... Ah! il ne faut que voir Sarah pour être sûr que ce sont là d'indignes et stupides inventions de la haine... Et tenez, Daniel, croyez-moi: dès que vous verrez la calomnie s'acharner après un homme ou après une femme, dites-vous que cet homme ou cette femme ont blessé, humilié le vulgaire, la tourbe des lâches, des envieux et des sots, par une supériorité quelconque, de situation ou de fortune, de talent ou de beauté...

Pour défendre miss Brandon, il avait véritablement retrouvé l'énergie de la jeunesse. Son œil s'emplissait d'éclairs, sa voix vibrait, son geste menaçait...

—Mais laissons ce sujet pénible, fit-il, et causons sérieusement.

Il se leva et alla s'adosser à la cheminée, bien en face de Daniel.

—Je vous ai dit, mon cher, commença-t-il, que sir Tom et mistress Brian ont mis à mon mariage certaines conditions... La première est que miss Brandon sera accueillie par ma famille comme elle mérite de l'être, non seulement honorablement, mais affectueusement, tendrement même...

De ma famille, je m'en moque... Il ne me reste que des arrière-cousins qui, n'ayant rien à prétendre à ma succession, se soucient de moi aussi peu que je me soucie d'eux...

Mais j'ai une fille, et là est le danger.

La certitude que je vais me remarier la désole, je l'ai vu... Elle se révolte à la seule idée qu'une autre femme va prendre la place de sa mère, porter mon nom et régner dans ma maison...

Daniel, maintenant, commençait à comprendre ce qu'il devait penser du rendez-vous manqué qui lui avait valu la visite de M. de la Ville-Handry.

—Or, disait le comte, je connais mon Henriette, c'est sa mère elle-même, faible, mais entêtée jusqu'à la démence... Si elle s'est mise en tête de mal recevoir miss Sarah, elle la recevra mal, quoi qu'elle m'ait promis, et trouvera le moyen de lui faire quelque abominable avanie... Et si néanmoins Sarah consent à passer outre, ma maison deviendra un enfer, et ma femme sera malheureuse... Ai-je sur Henriette assez d'empire pour la ramener à la raison? Je ne le crois pas... Mais cette influence que je n'ai pas, je sais un charmant garçon qui l'a, et c'est vous...

Daniel était devenu pourpre.

C'était la première fois que le comte s'exprimait si clairement.

—Je n'ai jamais désapprouvé, continuait-il, les projets de ma pauvre femme, et la preuve c'est que j'autorisais vos assiduités... Aujourd'hui, voici mes conditions: Que ma fille soit pour Sarah ce que je veux qu'elle soit, une sœur tendre et dévouée, et six mois après mon mariage, il y aura une autre noce à l'hôtel de la Ville-Handry...

Daniel voulait parler, il l'arrêta.

—Non, rien, fit-il. Je vous ai démontré la sagesse du parti que je prends, agissez en conséquence...

Il avait remis son chapeau, et déjà il avait ouvert la porte:

—Ah! encore un mot, ajouta-t-il. Je suis chargé par miss Brandon de vous conduire chez elle ce soir; elle veut vous parler... Venez me demander à dîner, nous irons après rue du Cirque... Sur quoi, songez à ce que je vous ai dit et... au revoir.

VII

M. de la Ville-Handry n'avait pas refermé la porte que déjà M. de Brévan s'élançait hors de la chambre où il s'était caché.

—Avais-je raison? s'écria-t-il.

Mais Daniel ne l'entendit pas... Daniel avait oublié jusqu'à sa présence.

Brisé par les efforts extraordinaires qu'il avait faits pour garder le secret de ses impressions, il s'était laissé tomber sur un fauteuil, le visage caché entre ses mains, et d'une voix morne, comme pour se convaincre lui-même de la désolante réalité:

—Le comte est devenu fou, répétait-il, absolument fou, et nous sommes perdus...

La douleur de cet homme de cœur avait quelque chose de si poignant que M. de Brévan parut ému...

Il le considéra un moment d'un air de commisération, puis tout à coup et comme s'il eût cédé à un bon mouvement, il lui toucha l'épaule en disant:

—Daniel!...

Le malheureux se dressa en sursaut, pareil au dormeur brusquement éveillé, et le sentiment de la situation revenant:

—Vous avez entendu, Maxime!... prononça-t-il.

—Tout!... Je n'ai perdu ni un mot ni un geste... Mais ne me reprochez pas mon indiscrétion; elle me permet de vous donner un conseil... d'un ami sincère qui a payé cher l'expérience qui vous manque.

Il s'arrêta, cherchant l'expression de sa pensée; puis, d'un ton âpre et bref:

—Vous aimez Mlle de la Ville-Handry? demanda-t-il.

—Plus que la vie, ne le savez-vous pas!...

—Eh bien! s'il en est ainsi, renoncez à une résistance inutile... Décidez Mlle Henriette à ce que désire son père et obtenez de miss Sarah que votre mariage ait lieu un mois après le sien... et exigez des garanties surtout!... Mlle de la Ville-Handry souffrira peut-être un peu pendant ce mois, mais le lendemain du jour où elle sera votre femme, vous l'emmènerez où bon vous semblera, abandonnant le bonhomme à sa folie amoureuse...

La contraction des traits de Daniel disait l'effort de son esprit:

—Cette idée m'était venue, murmura-t-il.

—C'est le seul parti raisonnable.

—Oui, peut-être est-ce celui que conseille la prudence... mais est-ce bien celui que commande le devoir?...

—Oh! le devoir, le devoir...

—Ne serait-ce pas une lâcheté que d'abandonner ce vieillard à miss Brandon et à ses complices...

—Vous ne le tirerez pas de leurs griffes, mon cher...

—Du moins dois-je l'essayer... C'était votre avis hier soir, et ce matin encore, il n'y a pas deux heures...

M. de Brévan dissimula mal un geste d'impatience.

—Je ne savais pas ce que je sais, fit-il.

Daniel s'était levé, et il arpentait son petit salon, répondant aux objections de son esprit bien plus qu'à celles de M. de Brévan.

—Si j'étais le seul maître, disait-il, je me résignerais peut-être à une capitulation. Mais Henriette l'accepterait-elle?... Non, jamais!... Son père la connaît bien... Sa faiblesse est celle d'un enfant, mais à un moment donné elle est capable d'une énergie virile et d'une volonté de fer...

—Qui vous force à lui dire ce qu'est miss Brandon?

—Je lui ai promis l'entière vérité... sur mon honneur.

Il n'y avait pas à se méprendre au haussement d'épaules de M. de Brévan: c'était aussi clair que s'il se fût écrié: «On n'est pas naïf à ce point!»

—Renoncez donc à votre Henriette, mon pauvre ami, dit-il.

Mais l'accès de découragement de Daniel était passé.

—Oh! pas encore, fit-il, les dents serrées par la colère, pas encore... Un honnête homme qui défend son bonheur et sa vie est bien fort... L'expérience me manque, il est vrai, mais vous êtes là, Maxime, et je sais que je puis toujours compter sur vous...

Ce que ne remarquait pas assez Daniel, c'est que M. de Brévan, si ardent à la lutte d'abord, se refroidissait peu à peu, tel qu'un homme qui, s'étant beaucoup avancé, juge qu'il a eu tort et, prudemment, se retire.

—Certes, je suis tout à vous, répondit-il; mais que faire?...

—Eh! ce que vous disiez... Je verrai miss Brandon et j'observerai... je dissimulerai, je gagnerai du temps... j'emploierai des espions s'il le faut, pour fouiller son passé... Je tâcherai d'intéresser à ma cause quelque personnage influent, mon ministre, par exemple, qui me veut du bien... Enfin, j'ai une idée...

—Ah!

—Ce malheureux caissier, dont vous m'avez conté l'histoire, et qui n'est pas mort, croyez-vous... si on le retrouvait!... Comment l'appelez-vous? Malgat. Un avis inséré dans tous les journaux de l'Europe lui parviendrait sans doute, et l'espoir de se venger le déciderait...

Une rougeur furtive montait aux joues de M. de Brévan...

—Quelle folie!... interrompit-il avec une étrange vivacité.

Puis, plus posément:

—Vous oubliez, ajouta-t-il, que Malgat a été condamné à je ne sais combien d'années de réclusion, qu'il prendrait votre avis pour un piége de la police, et que loin de se découvrir il se cacherait plus soigneusement que jamais...

Mais Daniel ne semblait pas ébranlé.

—Je réfléchirai, dit-il, je verrai, je chercherai... Peut-être y aurait-il quelque parti à tirer de ce jeune homme dont le comte nous parlait, M. Wilkie de Gordon-Chalusse. Si je pouvais croire que véritablement il a demandé la main de miss Sarah...

—Je l'ai entendu dire, et je l'affirmerais. Ce garçon est un de ces idiots que la vanité rend fou, et qui ne savent qu'imaginer pour faire parler d'eux... Miss Brandon étant très en vue, il l'épouserait comme il achèterait un cheval de courses cent mille francs...

—Et comment expliquez-vous le refus de miss Sarah?...

—Par la connaissance qu'elle a du caractère du particulier... Elle n'ignore pas que trois mois après la noce il la camperait là, et qu'au bout d'un an il lui faudrait plaider en séparation... Puis il y a autre chose: Wilkie n'a que vingt-cinq ans, et dame, un gaillard de cet âge a la vie plus dure qu'un galant qui a passé la soixantaine...

Son accent donnait à ses paroles une si terrible signification que Daniel pâlit:

—Grand Dieu! balbutia-t-il, croyez-vous donc miss Brandon capable...

—De tout, oui, très-positivement... sauf pourtant de s'exposer à des démêlés avec la justice... Je lui ai entendu dire que le fer et le poison sont les armes des imbéciles...

Un étrange sourire glissa sur ses lèvres, et d'un ton d'effrayante ironie:

—Il est vrai, ajouta-t-il, qu'elle a d'autres moyens, moins expéditifs, peut-être, mais plus sûrs, pour supprimer les gens qui la gênent...

Quels moyens?... Les mêmes sans doute qu'elle avait employés pour se débarrasser du malheureux Kergrist et de ce pauvre Malgat, le caissier de la Société d'escompte mutuel... Moyens purement moraux, basés sur une connaissance exacte du caractère de ses victimes et sur son infernale influence...

Mais c'est vainement que Daniel essaya d'obtenir des éclaircissements. M. de Brévan n'eut plus que des réponses évasives, soit qu'il n'osât découvrir toute sa pensée et dire ses soupçons, soit qu'il suffît pour ses projets ultérieurs de l'affreuse appréhension qu'il venait d'ajouter aux angoisses de son ami.

Son embarras, si visible un instant, avait totalement disparu, comme si, après avoir hésité sur une détermination à prendre, il eût enfin arrêté une résolution...

Après avoir conseillé des concessions, peu à peu il en était revenu au parti d'une résistance à outrance, et ne semblait plus désespérer du succès.

Et lorsqu'enfin il quitta Daniel, ce ne fut pas sans lui avoir fait promettre de le tenir heure par heure au courant des événements; ce ne fut pas surtout sans lui jurer de tenter l'impossible pour arriver à démasquer miss Sarah.

—Comme il la haït!... se dit Daniel, lorsqu'il se trouva seul, comme il la haït!...

Mais cette haine, précisément, qui la veille déjà avait inquiété Daniel, le troublait de plus en plus et suspendait ses résolutions.

Réfléchissant, il lui paraissait que M. de Brévan se laissait emporter au-delà du vraisemblable et même du possible.

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