CLIQUE DORÉE (continued 5)
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La fièvre qui la dévorait donnait à son teint une animation extraordinaire et à ses yeux un étrange éclat... Sa beauté, un peu effacée d'habitude, resplendissait jusqu'à étonner, même près de la beauté merveilleuse de la comtesse Sarah...
A ce point que M. de la Ville-Handry en fut frappé...
—Oh! oh! fit-il en jetant à sa jeune femme un regard d'intelligence.
Ce fut, d'ailleurs, la seule marque d'attention qui accueillit Mlle Henriette.
Personne ensuite ne sembla prendre garde à sa présence, sauf l'honorable sir Elgin; dont l'œil dur s'adoucissait dès qu'il s'arrêtait sur elle...
Mais que lui importait? Affectant une assurance bien loin de son âme, elle se forçait de manger, quand un domestique entra et respectueusement vint murmurer quelques paroles à l'oreille de la jeune comtesse.
—C'est bien, répondit-elle à haute voix, j'y vais...
Et sans explication, elle se leva, sortit, et resta bien dix minutes dehors.
—Qu'était-ce?... demanda M. de la Ville-Handry, de l'accent du plus tendre intérêt, dès que Mme Sarah reparut...
—Rien, mon ami, répondit-elle en se rasseyant... une niaiserie... un ordre à donner.
Cependant, sous l'air insoucieux de sa belle-mère, Mlle Henriette avait cru discerner une satisfaction cruelle.
Bien plus, il lui avait semblé surprendre entre la comtesse Sarah et l'austère mistress Brian deux regards rapidement échangés, l'un demandant: «Eh bien!...» l'autre répondant: «Oui!»
Prévention ou non, l'infortunée en reçut comme un coup dans la poitrine.
—Ces misérables, pensa-t-elle, viennent de me préparer quelque nouvelle perfidie...
Et ce soupçon s'enfonça si avant dans son esprit, que le dîner fini, au lieu de regagner son appartement, elle suivit au salon son père et les nouveaux hôtes de l'hôtel,—«la famille,» comme disait M. de la Ville-Handry, quand il parlait de sir Tom et de mistress Brian.
Ils n'y restèrent pas longtemps seuls... Le comte et la jeune comtesse avaient dû faire savoir qu'ils resteraient chez eux, car bientôt arrivèrent beaucoup de visiteurs qui avaient été, quelques-uns dans l'intimité de M. de la Ville-Handry, le plus grand nombre, des familiers de la rue du Cirque...
Mais Mlle Henriette appliquait trop fortement son attention à observer sa belle-mère pour remarquer de quel air on l'examinait, quels regards on lui adressait à la dérobée, et l'affectation des femmes et des jeunes filles à la laisser seule...
Pour ouvrir son entendement à la vérité, pour ramener sa pensée à l'horrible réalité de la situation, un fait brutal était nécessaire.
Il ne tarda pas à se présenter.
Les visiteurs affluant, la conversation avait cessé d'être générale, des groupes s'étaient formés et deux dames étaient venues s'asseoir près de Mlle Henriette, deux amies de la comtesse Sarah, sans doute, car elle ne les connaissait pas, et l'une d'elles avait un accent étranger assez prononcé.
Elles causaient... Machinalement Mlle Henriette prêta l'oreille.
—Vous n'avez pas amené votre fille? demandait l'une.
—Certes non, répondait l'autre, et je ne l'amènerais pas ici pour un empire... Ignorez-vous donc les mœurs de Mlle de la Ville-Handry?... C'est inimaginable et déplorablement scandaleux... Le jour du mariage de son père, elle s'était enfuie avec on ne sait qui, par la faute d'un domestique qui a été chassé, et pour la retrouver et la ramener, il a fallu l'intervention de la police... Sans notre chère Sarah, qui est divinement indulgente, le comte l'eût mise en correction...
Un cri étouffé les interrompit... Elles se détournèrent...
Mlle Henriette venait de se trouver mal et de glisser sur le tapis...
A l'instant, et d'un même mouvement, tout le monde fut debout...
Mais déjà, devançant tous les autres, l'honorable sir Thomas Elgin s'était élancé, si promptement même, et si à propos, qu'on eût dit qu'il avait eu comme l'intuition de l'accident, qu'il l'attendait et qu'il l'épiait.
Soulevant d'un bras robuste Mlle Henriette, il l'avait posée sur un canapé, non sans prendre le soin de glisser un coussin sous sa tête...
Aussitôt la comtesse Sarah, et toutes les femmes présentes, s'étaient empressées autour de la malheureuse jeune fille, tapant à petits coups secs dans la paume de ses mains, frottant ses tempes de vinaigre et d'eau de Cologne, promenant obstinément sous ses narines des flacons de sels...
Cependant, tous les efforts pour la ranimer demeuraient inutiles, et cela devenait si étrange que M. de la Ville-Handry commençait à s'émouvoir, lui qui tout d'abord s'était écrié:
—Bast!... laissez donc, ce ne sera rien.
Les transports furieux d'une passion sénile n'avaient pas encore étouffé en lui tous les instincts de la paternité, et l'inquiétude réveillait son affection autrefois si tendre.
Il se précipita donc vers le vestibule, criant aux valets de pied qui y étaient assemblés:
—Vite!... qu'on coure chercher un médecin... n'importe lequel... le plus proche!...
Ce fut comme le signal d'une déroute générale des invités...
Trouvant que cet évanouissement durait par trop longtemps, redoutant peut-être une terminaison fatale, une scène de douleur, des larmes, un à un ils gagnaient sournoisement la porte et s'esquivaient.
Si bien que M. de la Ville-Handry, la jeune comtesse, mistress Brian et sir Tom ne tardèrent pas à se trouver seuls près de la pauvre Henriette, toujours inanimée.
—Nous ne devrions pas la laisser là, dit alors Mme Sarah, elle serait mieux dans son lit...
—Oui, c'est vrai, vous avez raison, approuva le comte, je vais la faire porter dans son appartement.
Et il allongeait le bras pour sonner les domestiques, lorsque sir Thomas Elgin, l'arrêtant, dit d'une voix émue:
—Laissez, monsieur le comte, je la monterai seul.
Et sans attendre une réponse, il l'enleva comme une plume, et la porta jusque chez elle, suivi de M. de la Ville-Handry et de la jeune comtesse.
Il ne pouvait rester dans la chambre de Mlle Henriette, mais il parut ne pouvoir prendre sur lui de s'en éloigner. Longtemps les domestiques ébahis le virent se promener d'un pas fiévreux dans le corridor, donnant, lui toujours si impassible, les signes les plus manifestes d'une agitation extraordinaire.
Et toutes les dix minutes, il interrompait sa promenade, pour demander à travers la porte, d'une voix troublée:
—Eh bien?...
—Elle est toujours dans le même état, lui répondait-on.
C'est que les médecins—il en était venu deux—n'obtenaient pas de meilleurs résultats que la comtesse Sarah et ses amies. Ils avaient épuisé les ressources ordinaires indiquées en pareil cas, et visiblement ils commençaient à s'étonner de la persistance de cette syncope.
Et ce n'est pas sans anxiété que M. de la Ville-Handry les voyait, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, se consultant à voix basse, d'accord sur ce point qu'il fallait recourir à quelque moyen énergique.
Enfin, un peu après minuit, sir Tom vit la jeune comtesse sortir de l'appartement de Mlle Henriette.
—Comment va-t-elle?... s'écria-t-il.
Alors la comtesse, tout haut, et de façon à être entendue des domestiques:
—Elle revient à elle, et c'est même pour cela que je m'éloigne... Elle me hait si terriblement, cette chère et malheureuse enfant, que ma vue lui ferait peut-être mal...
Mlle Henriette, en effet, reprenait connaissance.
Un frisson l'avait secouée d'abord, elle avait ouvert les yeux ensuite, puis elle s'était haussée péniblement sur ses oreillers, regardant...
Evidemment elle ne se souvenait de rien encore, et d'un mouvement machinal elle passait et repassait sa main sur son front, comme pour écarter le crêpe funèbre qui voilait sa pensée, considérant d'un œil hagard les médecins, son père et sa confidente Clarisse, qui, agenouillée près de son lit, pleurait...
Enfin, tout à coup l'horrible réalité éclata dans son cerveau, et elle se renversa en arrière en jetant un grand cri:
—Mon Dieu!...
Mais elle était sauvée, et les médecins ne tardèrent pas à se retirer, déclarant qu'il n'y avait plus rien à craindre pourvu qu'on suivit leurs prescriptions.
M. de la Ville-Handry alors s'approcha de sa fille, et lui prenant les mains:
—Voyons, chère enfant, interrogea-t-il, que s'est-il passé, qu'as-tu eu?...
Elle arrêta sur lui un regard désolé, puis d'une voix sourde:
—Il y a que vous m'avez perdue, mon père, répondit-elle.
—Comment, comment!... fit le comte. Qu'est-ce que tu dis?
Et très-embarrassé, furieux peut-être contre lui-même, et se cherchant sans doute des excuses:
—C'est un peu ta faute, aussi, ajouta-t-il niaisement... Pourquoi te conduire si mal avec Sarah et prendre à tâche de m'exaspérer...
—Oui, c'est juste, c'est ma faute!... murmura Mlle Henriette.
Elle disait cela d'un ton d'ironie amère; mais plus tard, lorsqu'elle fut seule et plus calme, réfléchissant dans le silence de la nuit, elle dut reconnaître et s'avouer que c'était vrai.
Le scandale dont elle avait prétendu écraser la comtesse Sarah retombait sur elle-même et l'écrasait...
Cependant, le lendemain, elle se trouvait un peu mieux, et quoi que pût lui dire Clarisse, elle voulut absolument se lever et descendre.
C'est que toutes ses espérances désormais reposaient sur la lettre de Daniel. C'est que de jour en jour elle attendait celui qui devait la lui remettre, M. de Brévan, et que, pour rien au monde, elle n'eût voulu être absente quand il se présenterait.
Mais c'est en vain qu'elle l'attendit ce soir-là et quatre soirs encore.
Attribuant son retard à quelque nouveau malheur, elle pensait à lui écrire, quand, enfin, le mardi,—c'était le jour de réception choisi par la comtesse Sarah—lorsque déjà le salon était plein de monde, le domestique annonça:
—M. Palmer!... M. de Brévan!...
Emue de la plus violente émotion, Mlle Henriette se retourna vivement, attachant sur la porte un de ces regards où l'âme se concentre tout entière. Elle allait donc connaître enfin cet ami que Daniel lui avait représenté comme un autre lui-même.
Deux hommes entrèrent.
L'un, âgé déjà, avait les cheveux blancs et la physionomie grave et solennelle d'un membre du parlement.
L'autre, qui paraissait de trente à trente-cinq ans, avait la mine froide et dédaigneuse, la lèvre un peu pincée et l'œil sardonique.
—C'est ce dernier, pensa la jeune fille, qui est l'ami de Daniel.
A première vue, il lui déplut extrêmement. L'examinant, elle trouvait de l'affectation à son assurance et quelque chose de louche dans toute sa personne.
Mais l'idée ne lui vint pas de se défier de M. de Brévan... Daniel lui avait recommandé une confiance aveugle, cela suffisait. Elle était trop punie d'avoir suivi ses inspirations pour songer à renouveler l'expérience...
Elle ne le perdait pas de vue, cependant...
Après avoir été présenté par M. Palmer à la comtesse Sarah et à M. de la Ville-Handry, il s'était jeté dans la foule et manœuvrait pour se rapprocher d'elle.
Il allait d'un groupe à l'autre, lançant un mot de ci et de là, gagnant insensiblement et sans trop d'affectation une petite chaise restée libre près de Mlle de la Ville-Handry.
Et à l'air de parfait sang-froid dont il en prit enfin possession, on devait croire qu'il avait mesuré tout ce que pouvait avoir de périlleux et de compromettant une conversation confidentielle avec une jeune fille, sous le feu des regards de cinquante ou soixante personnes.
Aussi débuta-t-il par quelques-unes de ces banalités qui sont la monnaie courante des salons, parlant assez haut pour être entendu des voisins et dérouter leur curiosité s'ils eussent eu la fantaisie d'écouter.
Même, remarquant que Mlle de la Ville-Handry était fort rouge et tout oppressée, et qu'elle arrêtait sur lui des regards brûlants d'anxiété:
—De grâce, mademoiselle, fit-il vivement, affectez plus d'indifférence... Souriez... on nous épie peut-être... Souvenez-vous que nous ne devons pas nous connaître, que nous sommes étrangers l'un à l'autre...
Et il se mit à entamer très-haut l'éloge de la dernière pièce du Gymnase, jusqu'à ce qu'enfin, pensant avoir suffisamment donné le change, il se rapprocha un peu, et baissant la voix:
—Il est inutile, mademoiselle, poursuivit-il, de vous dire que je suis M. de Brévan...
—Je vous avais entendu annoncer, monsieur... répondit sur le même ton Mlle de la Ville-Handry.
—Je me suis permis de vous écrire, mademoiselle, sous le couvert de votre femme de chambre, Clarisse, selon les indications de Daniel... mais j'espère que vous m'excuserez...
—Je n'ai pas à vous excuser, monsieur, mais bien à vous remercier du plus profond de mon âme de votre généreux dévouement...
Il n'est pas d'homme complet.
Une fugitive rougeur colora les pommettes de M. de Brévan, il eut une petite toux sèche et par deux ou trois fois passa la main entre son faux-col et son cou, comme s'il eût éprouvé quelque gêne à la gorge.
—Vous avez dû trouver, monsieur, continuait Mlle Henriette, que je mettais peu d'empressement à profiter de votre obligeant avis... mais il m'est survenu des... empêchements...
—Oui, je sais... interrompit M. de Brévan en hochant tristement la tête, votre femme de chambre m'a tout appris... car elle m'a trouvé chez moi, elle a dû vous le dire, de même qu'elle a dû vous rassurer et vous apprendre que votre lettre arrivait encore assez à temps pour être jointe aux miennes. Elles gagneront plus de quinze jours, car les dépêches de la Cochinchine ne partent qu'une fois par mois, le 29...
Mais il s'arrêta court, ou plutôt haussa le ton subitement pour reprendre l'analyse de la pièce du Gymnase... Deux jeunes femmes venaient de s'arrêter tout à côté de lui. Dès qu'elles s'éloignèrent:
—Je vous apporte, mademoiselle, poursuivit-il à voix basse, la lettre de Daniel...
—Ah!...
—Je l'ai là, dans la main, pliée fort menu; si vous voulez bien laisser tomber votre mouchoir, je l'y glisserai en le ramassant...
La manœuvre n'était point neuve ni surtout fort difficile. Cependant Mlle Henriette s'en tira assez mal. Le mouvement dont elle laissa échapper son mouchoir ne semblait rien moins qu'involontaire, et elle mit à le reprendre un empressement beaucoup trop marqué. Enfin, quand elle sentit le froissement du papier sous la batiste, elle devint pourpre jusqu'à la racine des cheveux.
Heureusement, M. de Brévan eut la présence d'esprit de se lever vivement et de déranger un peu sa chaise, l'aidant ainsi à dissimuler son trouble. Puis, lorsqu'il la vit assez remise, il se rassit et, de l'accent du plus sincère intérêt:
—Maintenant, mademoiselle, reprit-il, permettez-moi de m'informer de votre situation...
—Elle est affreuse, monsieur.
—On vous tourmente?
—Indignement.
—Votre belle-mère sans doute?
—Hélas! qui donc serait-ce... Mais elle dissimule, voilant sa noire méchanceté de la plus doucereuse hypocrisie... En apparence, elle est tout indulgence pour moi... Et c'est mon père qu'elle fait l'instrument de ses rancunes; mon pauvre père, autrefois si bon et qui m'aimait tant...
Elle s'attendrissait, et M. de Brévan voyait si bien les larmes la gagner, que tout effrayé:
—Mademoiselle, fit-il, mademoiselle, au nom du ciel, maîtrisez-vous...
Et empressé de détourner de son père la pensée de Mlle Henriette:
—Comment est pour vous mistress Brian? interrogea-t-il.
—Elle prend toujours parti contre moi.
—Naturellement... Et sir Tom?
—Vous m'avez écrit, monsieur, de me défier de lui plus que de tous les autres, et je me défie... Et pourtant, vous l'avouerai-je, lui seul ici semble touché de ma détresse...
—Ah! c'est pour cela précisément qu'il est à craindre...
—Pourquoi?
M. de Brévan hésita, et très-vite, non sans avoir jeté autour de lui un regard inquiet:
—Parce que, répondit-il, sir Thomas Elgin pourrait bien caresser cette espérance de remplacer Daniel dans votre cœur et de devenir votre mari...
—Grand Dieu!... fit Mlle Henriette, en se rejetant en arrière avec un geste d'horreur, est-ce possible!...
—J'en mettrais la main au feu, déclara M. de Brévan.
Et comme, s'il eût été épouvanté de ce qu'il venait de dire:
—Oui, ajouta-t-il, je jurerais que j'ai pénétré les intentions de cet homme, et avant longtemps vous en aurez quelque terrible preuve... Mais que ceci, mademoiselle, demeure entre nous un secret plus religieusement gardé que tous les autres... Que rien jamais ne vous arrache seulement une allusion...
—Que faire? murmurait la pauvre fille, que résoudre?... Il n'y a que vous, monsieur, qui puissiez me donner un conseil...
Pendant un bon moment M. de Brévan garda le silence, puis enfin, d'une voix triste:
—Mon expérience, mademoiselle, prononça-t-il, ne me fournit qu'un conseil: prendre patience. Parlez peu, agissez le moins possible et efforcez-vous de paraître insensible aux outrages. Je vous dirai, si vous voulez bien excuser la trivialité de la comparaison, imitez ces faibles insectes qui dès qu'on les touche font les morts. Ils sont sans défense, c'est leur unique chance de salut... c'est la seule que je vous voie...
Il s'était levé, et tout en s'inclinant devant Mlle Henriette:
—Je dois encore vous prévenir, mademoiselle, ajouta-t-il, de ne vous point étonner si vous me voyez tout faire pour m'avancer dans les bonnes grâces de votre belle-mère... Croyez que cette duplicité répugne à la loyauté de mon caractère... Mais je n'ai pas d'autre moyen de conquérir le droit de venir souvent ici, de vous voir souvent, par conséquent, et de vous servir et de vous défendre, ainsi que je l'ai juré à mon meilleur ami, à Daniel.
XV
Lors de ses dernières visites à Mlle de la Ville-Handry, Daniel n'avait pas été sans lui laisser entrevoir que M. de Brévan s'était autrefois trouvé en relations avec miss Brandon et les siens.
N'importe, en expliquant à Mlle Henriette ses projets et leurs secrets motifs, M. de Brévan faisait preuve d'habileté.
Qui sait si sans cela elle n'eût pas conçu quelques vagues soupçons, en le voyant, après qu'il l'eût quittée, s'entretenir avec la comtesse Sarah, avec le roide et long sir Tom, et enfin plus intimement avec l'austère mistress Brian.
Elle ne s'en étonna pas, si toutefois elle s'en aperçut... Son esprit était à mille lieues de la situation présente, elle ne pensait, elle ne pouvait penser qu'à cette lettre, qu'elle avait dans sa poche et qui, pour ainsi dire, la brûlait.
Que n'eût-elle pas donné pour être libre de s'échapper et de courir la lire...
Mais l'adversité, peu à peu, lui enseignait la circonspection, et elle sentait qu'il serait maladroit de ne pas demeurer au salon jusqu'au départ des derniers invités.
Si bien que deux heures du matin étaient sonnées quand, après avoir congédié sa confidente Clarisse, elle osa déplier sa précieuse lettre...
Hélas!... Elle n'y trouva pas ce qu'elle espérait, des conseils, mieux que cela, des ordres réglant sa conduite.
Dans le trouble affreux de son départ forcé, Daniel ne s'appartenait pas assez pour envisager froidement l'avenir et en évaluer les probabilités.
Désespéré, il avait employé trois grandes pages à affirmer son amour à Mlle Henriette, à lui jurer que sa chère pensée ne le quitterait pas, à la supplier de ne pas l'oublier... et c'est à peine s'il consacrait vingt lignes à des recommandations qui eussent exigé les détails les plus précis et les plus minutieux.
Toutes ses exhortations, d'ailleurs, se résumaient en ceci: S'armer de patience et de résignation jusqu'à son retour; ne quitter la maison paternelle qu'à la dernière extrémité, en cas d'un danger pressant, et jamais, quoi qu'il advînt, sans avoir consulté M. de Brévan...
Et pour comble, par un fatal excès de délicatesse, redoutant de blesser une susceptibilité qu'il savait excessive, Daniel n'informait pas Mlle Henriette de circonstances essentielles.
Il se bornait, par exemple, à lui dire que si la fuite devenait son unique ressource, elle ne devait pas s'arrêter à des considérations d'intérêt, qu'il avait tout prévu et paré à tout.
Comment conclure de là que ce malheureux, égaré et aveuglé par la passion, avait confié deux ou trois cent mille francs, toute sa fortune, à son ami Maxime...
Cependant, l'opinion de Daniel était trop celle de M. de Brévan pour que Mlle de la Ville-Handry hésitât...
Et lorsqu'elle s'endormit, sa résolution était bien arrêtée.
Elle s'était fait le serment d'opposer à tous les tourments qu'on lui infligerait, le stoïcisme du sauvage attaché au poteau, et d'être entre les mains de ses ennemis comme un cadavre que nul outrage ne galvaniserait.
Se tenir parole, durant les semaines qui suivirent, ne lui fut pas difficile.
Lassitude ou calcul, on parut l'oublier... En dehors des repas où son couvert était mis, on ne s'occupa pas plus d'elle que si jamais elle n'eût existé...
Il était loin, l'accès de sensibilité qui avait ému M. de la Ville-Handry, la nuit où il avait cru sa fille en danger. Il n'arrêtait plus sur elle que des regards ironiques ou glacés et jamais ne lui adressait la parole.
La comtesse Sarah se tenait sur une sorte de réserve affectueuse, comme une personne bien intentionnée qui a vu ses avances repoussées, qui est blessée, mais toute disposée à revenir au premier signe.
Mistress Brian, elle, ne desserrait ses lèvres minces que pour grommeler quelque remarque désobligeante dont on ne distinguait qu'un mot, toujours le même: «choquant!»
Restait l'honorable sir Thomas Elgin, dont la sympathique pitié s'accusait et se trahissait chaque jour davantage. Mais depuis l'avertissement de M. de Brévan, Mlle Henriette l'évitait et le fuyait...
C'était donc une existence étrangement misérable, que celle qu'elle traînait dans cet immense hôtel où la séquestrait le despotisme paternel.
Car elle était prisonnière, elle ne pouvait le méconnaître, sentant autour d'elle, même quand on semblait le plus l'oublier, une active et incessante surveillance.
La grande porte, qu'autrefois on laissait souvent ouverte, était toujours maintenant exactement fermée, et si on l'ouvrait pour donner passage à une voiture, le concierge montait la garde devant, avec des allures de geôlier.
La petite porte du jardin avait été renforcée de deux énormes serrures, et toutes les fois qu'en se promenant Mlle Henriette se rapprochait du mur de la rue, elle voyait un jardinier l'épier d'un œil inquiet.
Craignait-on donc, non-seulement qu'elle ne s'échappât, mais encore qu'elle n'entretînt des communications avec le dehors!...
Elle voulut en avoir le cœur net, et un matin elle demanda à son père la permission de faire prier la jeune duchesse de Champdoce de passer la voir.
A quoi M. de la Ville-Handry répondit brutalement qu'elle n'avait que faire de Mme de Champdoce; que d'ailleurs elle n'était pas à Paris, son mari l'ayant conduite dans le Midi pour hâter sa convalescence.
Une autre fois, vers la fin de février, pendant une série de journées printanières, la pauvre enfant ne put s'empêcher de laisser paraître son envie de sortir, de respirer un peu le grand air.
—Tous les jours, lui dit son père, nous allons, votre mère et moi, faire un tour de deux heures au bois de Boulogne, pourquoi ne venez-vous pas avec nous?
Elle se tut... Elle se serait laissée hacher plutôt que de consentir à se montrer en public assise auprès de la comtesse Sarah dans la même voiture.
Des mois s'écoulèrent sans qu'elle mît les pieds hors de l'hôtel, autrement que pour se rendre à la messe de huit heures, le dimanche.
M. de la Ville-Handry n'avait pas osé lui refuser cela, mais il y avait mis les plus pénibles et les plus humiliantes conditions.
En ces occasions, M. Ernest, le valet de chambre, l'accompagnait, avec l'ordre formel de l'empêcher de parler à âme qui vive, et de «l'appréhender au corps,» c'était l'expression même du comte, et de la ramener de force, au besoin, quelque scandale que cela dût faire, si elle tentait de s'enfuir.
Mais vainement on multiplia les offenses, on ne lui arracha pas une plainte. Son inaltérable patience eût lassé des bourreaux ordinaires.
Et cependant, elle n'avait pour l'encourager et la soutenir que M. de Brévan.
Fidèle au plan qu'il avait exposé, il avait si bien manœuvré qu'il avait conquis le droit de multiplier ses visites, qu'il était au mieux avec l'austère mistress Brian et que M. de la Ville-Handry l'invitait à dîner.
Alors, Mlle Henriette était bien revenue de son impression fâcheuse du premier jour. Elle avait trouvé en M. de Brévan un si respectueux intérêt, tant de délicatesses toutes féminines, tant de sagesse et tant de prudence, qu'elle bénissait Daniel de lui avoir légué cet ami et qu'elle comptait sur son dévouement comme sur celui d'un frère aîné...
N'était-ce pas lui qui, à certains soirs, quand le désespoir la gagnait, murmurait à son oreille:
—Courage!... Voici encore un jour de gagné... Daniel reviendra...
Mais précisément parce qu'on l'abandonnait aux inspirations de l'isolement et qu'on la réduisait à vivre continuellement repliée sur elle-même, Mlle Henriette observait d'un œil perspicace ce qui se passait autour d'elle.
Et il lui semblait découvrir d'étranges choses.
Jamais la première femme de M. de la Ville-Handry n'eût reconnu son salon. Qu'était devenue cette société d'élite rassemblée et retenue par elle, et dont elle avait fait comme une cour à son mari?
L'hôtel de la rue de Varennes était devenu, pour ainsi dire, le quartier général de cette société bigarrée qui constitue la légion étrangère du plaisir et du scandale.
Autour de Sarah Brandon, maintenant comtesse de la Ville-Handry, se groupait comme autour de sa reine cette étrange aristocratie qu'on a vu surgir tout à coup des décombres du vieux Paris, aristocratie de contrebande, dangereuse clique dorée, dont le faste insolent et inexplicable éblouit le bourgeois et fait rêver la police.
Non que la jeune comtesse reçût des gens notoirement tarés, elle était bien trop fine pour commettre cette faute; mais elle accueillait de ses meilleurs sourires tous ces brillants nomades à nationalité douteuse, dont les revenus semblent hypothéqués bien moins sur de bonnes terres au soleil, que sur la bêtise et la crédulité humaines...
Tout d'abord, M. de la Ville-Handry avait été effarouché par ce monde si nouveau dont les mœurs et les usages lui étaient inconnus, dont il comprenait à peine l'argot...
Il n'avait pas tardé à s'acclimater...
Il était la raison sociale, le détenteur de la fortune, le pavillon qui couvre la marchandise, le maître enfin, encore qu'il n'exerçât point son autorité.
Tant de titres lui valaient toutes les apparences du respect, et c'était à qui le caresserait des flatteries les plus hyperboliques, à qui le plus bassement lui ferait la cour.
Si bien que s'imaginant avoir reconquis le prestige dont la première femme avait fardé sa nullité, il se drapait d'une importance grotesque, retrouvant avec les enivrements de la vanité ses dédains d'autrefois.
Il s'était d'ailleurs remis au travail avec un acharnement extraordinaire.
Tous les hommes d'affaires qui déjà s'étaient montrés avant son mariage, reparaissaient, escortés de cette légion de faméliques spéculateurs que le seul bruit d'une grande entreprise attire, comme un morceau de sucre les mouches.
Le comte s'enfermait avec ces messieurs dans son cabinet et y restait des après-midi entières en conférence.
—Très-vraisemblablement, il se trame quelque chose, pensait Mlle Henriette.
Elle en fut sûre, quand elle vit son père sacrifier sans l'ombre d'une hésitation les magnifiques appartements de réception du rez-de-chaussée, et les faire diviser en infinité de petites pièces.
Et sur les portes, les peintres traçaient des indications bien singulières en pareil lieu: Bureaux... Direction... Secrétariat... Caisse...
Puis arrivèrent les meubles de ces bureaux, des tables, des pupitres, puis des montagnes d'imprimés et des registres énormes, enfin deux coffres-forts immenses, aussi vastes qu'un logement de trois cents francs.
Très-sérieusement alarmée, et sachant bien qu'on ne répondrait pas à ses questions, Mlle Henriette s'adressa à M. de Brévan.
De l'air le plus ingénu, il affirma qu'il ne savait rien, mais il promit de s'informer et de rendre une prompte réponse.
Il s'en fut pas besoin.
Un matin, étant allée rôder autour de ces bureaux, qui commençaient à se peupler d'employés, Mlle Henriette aperçut, collée contre une porte, une gigantesque affiche jaune.
Elle s'approcha et lut:
SOCIÉTÉ FRANCO-AMÉRICAINE POUR L'EXPLOITATION DES PÉTROLES DE PENSYLVANIE AU CAPITAL DE DIX MILLIONS DE FRANCS DIVISÉS EN 20,000 Actions de 500 francs STATUTS DÉPOSÉS EN L'ÉTUDE DE Me LILOIS, NOTAIRE A PARIS Comte de LA VILLE-HANDRY, Direct.-Gérant LA SOUSCRIPTION EST OUVERTE à partir du 25 mars Au siége social: Hôtel de la Ville-Handry, rue de Varennes Et à la Succursale: rue Lepeletier, 79
Plus bas, en caractères plus petits, était imprimé un boniment éblouissant de promesses, expliquant l'impérieux besoin qui se faisait sentir de la Société des Pétroles de Pensylvanie, la nature de ses opérations, les immenses services qu'elle était appelée à rendre, et surtout les bénéfices merveilleux qu'elle ne pouvait manquer de procurer à ses actionnaires.
Venait ensuite une monographie du Pétrole, où il était démontré clair comme le jour que cet admirable produit présente sur l'huile ordinaire une économie de plus de soixante pour cent, qu'il donne une lumière d'une pureté et d'un éclat sans pareils, qu'il brûle sans odeur, et enfin, qu'il est surtout—quoi qu'en disent les intéressés, parfaitement inoffensif et particulièrement inexplosible.
«Avant vingt ans, concluait le rédacteur, dans un accès de lyrisme prophétique, avant vingt ans le pétrole aura remplacé tous les luminaires primitifs et détrôné tous les combustibles grossiers et encombrants...
«Avant vingt ans, le monde entier s'éclairera et se chauffera au pétrole, et les puits de Pensylvanie sont inépuisables!»
Un éloge du directeur-gérant, M. le comte de la Ville-Handry, couronnait l'œuvre, éloge adroit qui, après l'avoir qualifié d'homme providentiel, rappelait sa grande fortune et insinuait qu'avec un gérant si riche les actionnaires ne risquaient rien...
Mlle Henriette était atterrée.
—Voilà donc, murmura-t-elle, le but où tendaient Sarah Brandon et ses complices... Mon père est ruiné!...
Que M. de la Ville-Handry hasardât au jeu terrible de la spéculation tout ce qu'il possédait, Mlle Henriette se le fût encore expliqué.
Ce qu'elle ne pouvait comprendre, c'était qu'il eût assumé toute la responsabilité d'une entreprise si aléatoire, et les risques terribles d'un revers.
Comment lui, si entiché de ses préjugés nobiliaires, consentait-il à attacher son nom à une opération industrielle!...
Il avait fallu, pensait Mlle Henriette, des prodiges de patience et de ruse, pour lui arracher ce sacrifice, négation des idées de sa vie entière... On avait dû le harceler longtemps et exercer sur sa volonté une pression terrible...
Elle fut donc véritablement confondue, lorsque, deux jours plus tard, elle se trouva témoin d'une discussion presque vive entre son père et la comtesse Sarah, précisément au sujet de ces fameuses affiches qui inondaient alors Paris et la France...
La comtesse Sarah semblait désolée de cette entreprise, et toutes les objections qu'eût souhaité présenter Mlle Henriette, elle les présentait avec l'autorité que lui donnait l'amour du comte.
Elle ne concevait pas, disait-elle, que son mari, un gentilhomme, se mêlât de tripotages d'argent... N'en avait-il donc pas assez! Serait-il plus heureux ou plus considéré quand il aurait doublé ou même triplé ses deux cent cinquante mille livres de rentes...
Lui, à toutes ces observations, souriait doucement, tel qu'un grand artiste aux puériles critiques d'un ignorant... Et quand la comtesse s'arrêta, de ce ton emphatique qui trahissait sa prodigieuse infatuation, il daigna lui expliquer qu'en se lançant dans le mouvement, lui, un représentant de la plus vieille noblesse, il prétendait donner un grand exemple... Il n'avait nul souci du lucre, affirmait-il, et ne songeait qu'à rendre un grand service à son pays.
—Trop périlleux, le service! ripostait la comtesse Sarah. Si vous réussissez, comme vous l'espérez, qui vous en saura gré? Personne. Et même, si vous parliez de votre désintéressement, on vous rirait au nez. Si l'affaire échoue, au contraire, qui sera ruiné?... Vous. Et on vous appellera maladroit, par dessus le marché.
Imperceptiblement M. de la Ville-Handry haussa les épaules, et prenant la main de sa femme:
—M'aimeriez-vous donc moins, demanda-t-il tendrement, si j'étais ruiné?...
Elle attacha sur lui ses beaux yeux chargés de passion, et d'une voix émue:
—Dieu m'est témoin, mon ami, répondit-elle, que je serais heureuse de prouver que l'intérêt n'était pour rien dans notre mariage...
—Sarah! s'écria le comte transporté, Sarah, chère adorée, voilà une parole qui vaut toute cette fortune que vous m'accusez de risquer!
Encore qu'elle eût appris à se défier des apparences, Mlle Henriette ne pouvait supposer que cette scène n'était qu'une habileté suprême, destinée à enfoncer plus profondément dans la cervelle du comte l'idée qu'on y avait plantée.
Elle devait croire plutôt, et elle crut, que cette société des pétroles, conception de sir Tom, déplaisait souverainement à la comtesse Sarah, et que par suite la discorde était au camp de ses ennemis...
Le résultat de ses réflexions fut une longue lettre à un homme pour lequel sa mère professait une estime particulière: le duc de Champdoce. Après lui avoir exposé sa situation, elle lui expliquait toute l'affaire, le conjurant d'intervenir pendant qu'il en était temps encore.
Sa lettre achevée, elle la remit à sa camériste Clarisse, en lui recommandant de la porter immédiatement à son adresse...
Hélas! l'infortunée touchait à un événement qui devait être décisif.
Etant par hasard descendue sur les talons de sa confidente, elle la vit entrer dans le salon où la comtesse Sarah se trouvait seule, et lui donner sa lettre...
Ainsi, Mlle Henriette était trahie par cette fille qu'elle croyait toute dévouée à ses intérêts, et depuis quand trahie? Depuis le premier jour peut-être... Ah! que de choses cela lui expliquait qui lui avaient paru incompréhensibles!
Cette dernière infamie devait la faire sortir violemment de sa réserve.
Elle se précipita dans le salon, pourpre de honte et de colère, et d'un ton farouche:
—Rendez-moi cette lettre, madame, dit-elle.
Voyant son ignominie découverte, Clarisse s'était enfuie.
—Cette lettre, répondit froidement la comtesse Sarah, je la remettrai à votre père, mademoiselle, comme c'est mon devoir...
—Ah!... prenez garde, madame, interrompit la pauvre fille avec un geste menaçant, prenez garde!... la résignation a des bornes...
Son attitude et son accent étaient si terribles, que prudemment la jeune comtesse crut devoir mettre une table entre elle et sa victime.
Mais une révolution, tout à coup, s'était faite dans l'esprit de Mlle Henriette.
—Tenez, madame, reprit-elle brusquement, expliquons-nous pendant que nous sommes seules... Que voulez-vous de moi?...
—Rien, mademoiselle, je vous assure...
—Rien!... Qui donc, alors, m'a lâchement calomniée, m'a ravi l'affection de mon père, m'entoure d'espions et m'abreuve d'outrages?... Qui donc me fait cette épouvantable existence que je mène?...
La contraction des traits de la comtesse Sarah disait l'effort de sa réflexion... Visiblement elle calculait la portée du parti qu'elle allait prendre.
—Vous le voulez, prononça-t-elle enfin résolument... Eh bien! soit, je serai franche... Oui, c'est moi qui m'applique à perdre votre vie... Pourquoi? Vous le savez aussi bien que moi-même... A mon tour, je vous dirai: Qui donc a tout fait pour empêcher mon mariage? Qui donc a essayé de m'écraser sous le scandale?... Qui donc, si c'était en son pouvoir, me ferait chasser de cet hôtel comme une malheureuse?... N'est-ce pas vous? toujours vous!... Oui, c'est vrai, je vous hais mortellement, et je me venge!...
—Madame...
—Oh! attendez... Que vous avais-je fait avant mon mariage?... Rien, vous ne me connaissiez même pas de nom... Ou est venu vous rapporter les atroces inventions de mes ennemis, et sans hésiter vous les avez crues... Votre père vous a dit: «Ce sont d'indignes calomnies!» Qu'avez-vous répondu?... Que «celles-là seules sont calomniées qui ont mérité de l'être...» J'ai voulu vous prouver le contraire... Vous êtes la plus chaste et la plus pure jeune fille que je sache, n'est-ce pas?... Eh bien! je vous défie de trouver autour de vous une seule personne qui ne soit pas persuadée que vous avez eu des amants...
Les situations extrêmes ont ceci de bizarre que ceux qui s'y meuvent, bien que secoués par les passions les plus furieuses, gardent souvent les apparences du sang-froid.
Ainsi, ces deux femmes qu'enflammaient les plus mortels ressentiments, s'exprimaient d'une voix presque calme...
—Et vous croyez, madame, reprit Mlle Henriette, qu'un supplice tel que le mien peut se prolonger longtemps?...
—Il se prolongera jusqu'à ce qu'il me plaise d'y mettre fin...
—Ou que j'atteigne ma majorité...
A grand'peine, la comtesse Sarah dissimula un mouvement de surprise.
—Oh!... murmura-t-elle, oh! oh!...
—...Ou que revienne celui dont vous m'avez séparée, poursuivit la jeune fille, mon fiancé, M. Daniel Champcey.
—Arrêtez, mademoiselle, vous vous trompez, ce n'est pas moi qui ai fait partir Daniel.
Daniel!... La comtesse Sarah disait ainsi, familièrement: Daniel. De quel droit?... Pourquoi?... D'où lui venait cette impudence extraordinaire?...
Cependant, Mlle Henriette ne voyait là qu'une insulte nouvelle, nul soupçon n'effleura son esprit, et de l'accent le plus ironique:
—Ainsi, prononça-t-elle, cette demande adressée au ministre de la marine, ce n'est pas vous qui l'avez dictée?... Ce faux qui a déterminé l'embarquement de M. Champcey, ce n'est pas vous qui l'avez commandé et payé!...
—Non... et je le lui ai dit à lui-même, l'avant-veille de son départ, chez lui...
Mlle Henriette eut un mouvement de stupeur... Quoi! cette femme était allée chez Daniel!... Etait-ce vrai!... Ce n'était même pas vraisemblable.
—Chez lui, répéta-t-elle, chez lui!...
—Mon Dieu, oui, rue de l'Université... Je prévoyais cette perfidie que je ne pouvais empêcher et je voulais le prévenir. J'avais mille raisons pour souhaiter ardemment qu'il restât à Paris...
—Mille raisons, vous!... dites-en donc une seule!...
La comtesse s'inclina comme pour s'excuser d'être forcée, bien malgré elle, de dire la vérité, et simplement:
—Je l'aime... prononça-t-elle.
Comme si elle eût vu tout à coup un abîme s'ouvrir sous ses pas, Mlle de la Ville-Handry, se rejeta brusquement en arrière, pâle, toute frissonnante, la pupille dilatée par l'effroi.
—Vous... aimez... Daniel, bégayait-elle. Vous l'aimez...
Et secouée par un ricanement nerveux:
—Mais lui, ajouta-t-elle, lui... Espérez-vous donc qu'il vous aimera jamais?
—Oui, le jour où je le voudrai... et je le voudrai le jour de son retour.
Parlait-elle sérieusement, ou tout cela n'était-il qu'un jeu cruel? Voilà ce que se demandait Mlle Henriette, si toutefois elle était en état de se demander quelque chose... car elle sentait le vertige s'emparer d'elle, et toutes ses idées tourbillonnaient, confondues dans son cerveau...
—Vous aimez Daniel, reprit-elle, et cependant la semaine même qui a suivi son départ vous vous êtes mariée...
—Hélas! oui...
—Qu'était donc alors mon père pour vous?... Une proie trop magnifique pour la laisser échapper, une dupe facile... Enfin, vous le reconnaissez, c'est sa fortune que vous vouliez... C'est pour de l'argent que vous, jeune et merveilleusement belle, vous l'avez épousé, lui, vieillard...
Un sourire montait aux lèvres de la comtesse Sarah, un sourire où elle se dévoilait tout entière, qui éclairait les ténébreuses profondeurs de ses calculs... Et d'un ton d'hypocrisie railleuse:
—Moi, fit-elle, convoiter la fortune de mon mari, de mon cher comte... Y songez-vous, mademoiselle!... Avez-vous donc oublié mon ardeur, l'autre jour, à le détourner d'une entreprise où il risquait de se ruiner?...
Veillait-elle?... N'était-elle pas dupe d'une de ces hallucinations incohérentes qu'enfante la fièvre?... Mlle Henriette doutait presque.
—Et c'est à moi, prononça-t-elle, à moi, la fille du comte de la Ville-Handry, votre mari, que vous osez dire de telles choses!...
—Pourquoi non?... fit la comtesse.
Et, haussant les épaules, d'un geste insouciant:
—Pensez-vous donc que je redoute une délation?... Libre à vous d'essayer... Tenez, j'entends dans le vestibule la voix de votre père... Appelez-le et répétez-lui notre conversation...
Et comme Mlle Henriette se taisait:
—Vous hésitez, railla-t-elle, vous n'osez pas... Eh bien! vous avez tort... car moi qui tiens à lui remettre votre lettre, je vais l'appeler...
Il n'en fut pas besoin.
Sur le moment même, le comte de la Ville-Handry entra, suivi de l'austère mistress Brian.
Dès le seuil, apercevant sa femme et sa fille, sa physionomie s'éclaira.
—Quoi, ensemble... s'écria-t-il, et causant amicalement comme deux charmantes sœurs!... mon Henriette est donc enfin revenue à la raison?...
Elles se turent, et alors, lui, voyant de quels regards elles se mesuraient:
—Mais non, reprit-il d'un ton amer; ce n'est pas cela... je n'ai pas tant de bonheur!... Qu'avez-vous?... Qu'arrive-t-il?...
La comtesse Sarah hochait tristement la tête:
—Il y a, mon ami, qu'en votre absence votre fille a écrit à un de mes plus cruels ennemis, à cet homme, vous savez bien, qui le jour de notre mariage me calomniait indignement, au duc de Champdoce, enfin...
—Et un de mes gens a osé porter cette lettre!...
—Non, mon ami... Conformément à vos ordres, on me l'a remise, et... mademoiselle me sommait impérieusement de la lui rendre...
—Cette lettre!... s'écria le comte, où est cette lettre!...
La comtesse la lui tendit en disant:
—Peut-être feriez-vous bien de la jeter au feu sans la lire...
Déjà, d'une main brutale, il avait fait sauter le cachet et, dès les premières lignes, on vit ses tempes s'empourprer et ses yeux s'injecter de sang.
C'est que Mlle Henriette, sûre du duc de Champdoce, lui ouvrait son cœur sans hésitations ni réserves, lui disant la situation vraie, lui dépeignant sa belle-mère telle qu'elle l'avait devinée, et à chaque phrase, des expressions revenaient, qui étaient, pour le comte, autant de coups de poignard.
—C'est inouï, grondait-il en blasphémant, c'est inimaginable!... Jamais exemple ne s'est vu d'une si exécrable perversité...
Il vint se planter devant sa fille, debout, les bras croisés, et d'une voix de tonnerre:
—Malheureuse, cria-t-il, tu veux donc nous déshonorer tous!...
Elle ne répondit pas...
Immobile autant qu'une statue, elle laissait passer l'orage.
Que faire, d'ailleurs?... Se défendre? Elle ne daignait... Rapporter les impudents aveux de la comtesse Sarah?... A quoi bon!... N'était-elle pas convaincue que son père ne la croirait pas!...
Cependant, l'austère mistress Brian était allée s'asseoir près de sa nièce.
—Moi, déclara-t-elle, si j'étais, pour mes péchés, affligée d'une fille de ce caractère, je la marierais promptement.
—J'y ai déjà songé, approuva le comte, et même j'ai trouvé, je crois, une combinaison qui concilierait tout...
Mais il venait de voir l'œil attentif de sa fille arrêté sur lui...
Il s'interrompit, et lui montrant la porte, d'un geste brutal:
—Vous nous gênez... dit-il.
Sans mot dire elle sortit, bien moins préoccupée de la colère de M. de la Ville-Handry que des étranges aveux de la comtesse Sarah.
Elle commençait à juger sainement son implacable marâtre et l'estimait une femme trop positive pour user le temps en propos oiseux...
Donc, si elle avait déclaré qu'elle aimait Daniel—ce que Mlle de la Ville-Handry croyait un mensonge—si elle avait audacieusement avoué qu'elle convoitait la fortune de son mari, c'est qu'elle avait un but. Lequel? Comment poursuivre et atteindre la vérité dans les replis de cette âme pleine de ténèbres...
N'importe, cette scène n'en était pas moins extraordinaire jusqu'à confondre la raison.
Et quand le soir même Mlle Henriette trouva l'occasion de la raconter à M. de Brévan, il tressauta sur son fauteuil, stupéfait au point de s'oublier et de dire très-haut:
—C'est impossible.
Il est sûr que lui, le flegmatique par excellence, il était affreusement troublé. En moins de cinq minutes, il avait changé dix fois de couleur. On eût dit l'homme qui tout à coup voit s'effondrer l'édifice de ses espérances.
Enfin, après un moment de réflexion:
—Peut-être serait-il sage, mademoiselle, proposa-t-il, de quitter l'hôtel.
Mais elle, tristement:
—Eh! le puis-je? répondit-elle... Après tant d'odieuses calomnies, mon honneur, l'honneur de Daniel ne m'enchaînent-ils pas ici!... Il me recommande de ne fuir qu'à la dernière extrémité, et quand la situation ne sera plus tenable... Or, je vous le demande, serai-je plus menacée et plus malheureuse demain que je l'étais hier?... Evidemment non!...
XVI
Mais cette assurance de Mlle de la Ville-Handry n'était qu'apparente... Au-dedans d'elle-même, les plus sinistres pressentiments s'agitaient...
Une voix secrète lui disait que cette scène, concertée sans doute et cherchée, n'était qu'un acheminement vers une catastrophe finale.
Les jours passaient cependant, les événements poursuivaient leur enchaînement monotone, et rien d'extraordinaire ne survenait...
C'était à croire qu'après cette crise on s'était entendu pour lui laisser un peu de répit et le temps de se remettre.
La surveillance, autour d'elle, paraissait se relâcher... La comtesse Sarah l'évitait... Mistress Brian avait renoncé à la scarifier de ses incessantes observations.
A peine voyait-elle son père, entièrement absorbé par le «lancement» de la Société des Pétroles de la Pensylvanie.
Si bien qu'après une semaine, tout le monde semblait avoir oublié le grand éclat provoqué par la lettre au duc de Champdoce.
Tout le monde... non.
Il était un des hôtes de l'hôtel de la Ville-Handry qui se souvenait, lui: l'honorable sir Thomas Elgin.
Le soir même de l'affaire, une généreuse indignation lui faisant violer son serment de neutralité, il avait pris à part la comtesse Sarah et lui avait adressé les plus sanglants reproches.
—C'est ravaler sa haine, lui avait-il dit, entre autres choses, que d'employer pour l'assouvir des moyens aussi bas.
Il est vrai que tout en attirant sa parente à l'écart, il avait pris ses mesures pour être entendu de Mlle Henriette.
Bien plus, craignant peut-être qu'elle ne démêlât pas parfaitement ses intentions, il lui avait serré mystérieusement la main, en murmurant à son oreille:
—Pauvre jeune fille!... Mais je suis là, moi, je veillerai...
C'était la promesse d'une protection qui certes eût été efficace si elle eût été sincère... Seulement était-elle sincère?
—Non assurément, déclara M. de Brévan, lorsqu'il fut consulté, ce ne peut être qu'une ignoble hypocrisie et le commencement d'une comédie infâme... Vous verrez, mademoiselle!...
Ce que vit Mlle de la Ville-Handry, c'est que le très-honorable gentleman se métamorphosait à vue d'œil. Un nouveau sir Tom apparaissait, que jamais on n'eût soupçonné sous le manteau de réserve glaciale dont s'enveloppait l'ancien. A sa pitié sympathique des premiers jours succédait manifestement un sentiment plus tendre... Ce n'était plus l'attendrissement qui animait ses gros yeux d'un bleu de faïence, mais bien la flamme discrète d'une passion encore contenue.
Ouvertement, il ne se livrait pas trop, mais il n'était pas de prévenance qu'il n'eût à la dérobée pour Mlle Henriette. Jamais il ne quittait le salon avant elle, et les soirs de réception il s'établissait près d'elle, et n'en bougeait plus.
Le plus clair résultat de cette assiduité obstinée, était de tenir M. de Brévan à distance. Aussi, M. de Brévan s'en indignait-il extraordinairement et se prenait-il à haïr sir Tom d'une haine que de moins en moins il réussissait à dissimuler.
—Eh bien! mademoiselle, disait-il à Mlle Henriette, dans les occasions, rares désormais, où il pouvait lui parler librement, que vous avais-je prédit?... Le misérable se trahit-il assez?...
Tant qu'elle le pouvait, Mlle Henriette décourageait cet étrange amoureux, mais l'éviter lui était impossible, vivant sous le même toit et s'asseyant deux fois par jour à la même table.
—Le plus simple, conseillait M. de Brévan, serait peut-être de demander à ce scélérat une explication...
Ce fut lui qui vint au-devant.
Un matin, à l'issue du déjeuner, il attendit Mlle de la Ville-Handry dans le vestibule, et dès qu'elle parut:
—Il faut que je vous parle, mademoiselle, lui dit-il d'une voix troublée, il le faut absolument.
Elle ne manifesta aucune surprise, et simplement répondit:
—Venez avec moi, monsieur.
Elle entra dans le salon, il la suivit.
Et pendant plus d'une minute ils demeurèrent là, seuls, debout, en face l'un de l'autre, elle faisant bonne contenance, quoique très-rouge, lui si bouleversé, en apparence, qu'il semblait avoir perdu l'usage de la parole.
Enfin, tout à coup, et comme s'il lui eût fallu un puissant effort pour maîtriser son émotion, sir Tom, d'une voix haletante, se mit à exposer à Mlle Henriette que, selon ce qu'elle allait répondre, il serait le plus heureux ou le plus infortuné des hommes... Touché de son innocence et des injustices dont il la voyait victime, il avait commencé par la plaindre, puis bientôt découvrant en elle les plus exquises qualités, une énergie virile unie aux grâces pudiques de la vierge, il n'avait pas su résister à des séductions irrésistibles...
Maîtresse de soi, grâce à la persuasion où elle était que sir Thomas Elgin jouait une comédie odieuse, Mlle Henriette l'observait de toute la puissance de sa pénétration.
—Croyez, monsieur, commença-t-elle...
Mais lui, l'interrompant, et avec une véhémence extraordinaire:
—Oh! laissez-moi finir, mademoiselle, dit-il, je vous en conjure... Beaucoup à ma place se seraient adressés à votre père; j'ai jugé que dans votre situation exceptionnelle, ce serait une trahison... J'ai de fortes raisons de croire que M. de la Ville-Handry eût accueilli favorablement ma demande... Mais ensuite... n'eût-il pas cherché à violenter vos sentiments!... Or, c'est à vous seule, mademoiselle, délibérant dans la plénitude de votre liberté, que je voudrais vous devoir...
L'expression de la plus vive anxiété contractait ses traits d'ordinaire immobiles, et d'un accent solennel:
—Mademoiselle Henriette, prononça-t-il, je suis un honnête homme, je vous aime, voulez-vous être ma femme?
Par un trait du génie de la duplicité, il venait de trouver le seul argument peut-être qui pût faire croire à sa sincérité.
Mais qu'importait à Mlle Henriette...
—Croyez, monsieur, commença-t-elle, que je suis honorée comme il convient, de votre recherche, mais je ne m'appartiens plus.
—Je vous en conjure...
—Librement et entre tous, j'ai choisi M. Daniel Champcey... Ma vie entière lui appartient.
Il chancela, comme s'il eût été près de s'évanouir, et d'une voix étouffée:
—Ne me laisserez-vous donc pas une lueur d'espoir, balbutia-t-il.
—Ce serait vous abuser, monsieur, et je n'ai jamais trompé personne...
Mais l'honorable Thomas Elgin n'était pas de ces hommes qui facilement désespèrent et se résignent. Il n'était pas de ceux qu'un premier échec rebute et décourage... Il le fit bien voir.
Du jour au lendemain il changea comme si le refus de Mlle Henriette l'eût atteint aux sources même de la vie.
Maintien, geste, timbre de voix, tout en lui trahit le plus extrême abattement. Il semblait qu'il se fût encore allongé et aminci... Un amer sourire crispa ses lèvres, et ses favoris en nageoires, si bien soignés jadis, pendirent misérablement sur sa poitrine...
Et cette grande mélancolie ne devait faire que croître jusqu'à devenir assez évidente, pour que tout le monde demandât à la comtesse Sarah:
—Qu'a donc ce pauvre sir Elgin? il devient funèbre...
—Il est malheureux, répondait-elle avec un soupir qu'on eût cru calculé pour piquer la curiosité et exciter les gens à observer.
Plusieurs observèrent, et ceux-là ne tardèrent pas à constater que sir Tom ne s'établissait plus près de Mlle Henriette, comme autrefois, et qu'il fuyait les occasions de lui adresser la parole.
Il ne renonçait pas à elle pour cela, il s'en faut, seulement il poursuivait son siége à distance, passant des soirées entières à la contempler de loin, absorbé dans une muette extase.
Et toujours, et sans cesse, et partout, elle le retrouvait sous ses pas, comme s'il eût marché dans son ombre, comme s'il eût eu besoin pour respirer de l'air déplacé par le mouvement de ses jupes.
C'était à croire qu'il avait le don de se multiplier, tant inévitablement elle l'apercevait de tous côtés, appuyé au chambranle des portes ou adossé à la cheminée, ses gros yeux braqués sur elle. Et quand elle ne le voyait pas, elle le devinait, pour ainsi dire, sentant ses regards peser sur elle, plus lourds qu'une chappe de plomb.
Confident de ces importunités, M. de Brévan paraissait ne contenir qu'à grand'peine son indignation.
Deux ou trois fois il parla de provoquer cet abject gredin,—c'était son expression,—et pour l'apaiser, Mlle Henriette dut s'épuiser à lui démontrer qu'après un tel éclat il ne pourrait plus reparaître à l'hôtel, et qu'elle se trouverait privée du seul ami dont elle eût à espérer quelque secours.
Il se rendit, mais après de mûres réflexions:
—Cette abominable persécution ne peut cependant pas durer, mademoiselle, déclara-t-il, cet homme vous compromet affreusement... Il faut vous plaindre à M. de la Ville-Handry.
Elle s'y décida, non sans de grandes répugnances, mais le comte, dès les premiers mots l'arrêta.
—Je pense, ma fille, dit-il, que votre vanité vous abuse... Avant de s'occuper d'une petite personne insignifiante, telle que vous, sir Elgin, qui est une des capacités financières de l'Europe, a bien d'autres chiens à fouetter...
—Permettez-moi, mon père...
—Taisez-vous... Si vous ne vous abusiez pas, ce serait pour vous un rare bonheur et un honneur dont vous devriez être fière... Pensez-vous qu'il soit aisé de vous trouver un établissement convenable, après tous les propos provoqués par votre étrange conduite...
—Je ne veux pas me marier, mon père...
—Naturellement... Cependant, comme ce mariage comblerait mes vœux, comme il resserrerait encore les liens qui nous unissent à cette famille honorable, si M. Thomas Elgin avait les intentions que vous dites, je saurais bien vous contraindre à l'épouser... Du reste, je le verrai, je lui parlerai...
Il dut lui parler, en effet; car, dès le lendemain, la comtesse Sarah et mistress Brian sortirent tout à propos pour laisser seuls ensemble Mlle Henriette et sir Tom...
L'honorable gentleman était plus triste encore que d'ordinaire.
—C'est donc vrai, mademoiselle, commença-t-il, vous êtes allée vous plaindre de moi à votre père...
—Vos obsessions m'y ont forcée, monsieur, répondit Mlle Henriette.
—L'idée de devenir ma femme vous révolte donc bien...
—Je vous l'ai déjà dit, monsieur, je ne m'appartiens plus.
—Oui... c'est vrai!... Vous aimez M. Daniel Champcey... Vous l'aimez, il le savait, vous le lui avez dit, sans doute, et cependant il vous a abandonnée.
Parfois, au dedans d'elle-même, Mlle Henriette avait accusé Daniel... Mais ce qu'elle pensait, elle ne permettait pas qu'un autre le dit.
—Il y allait de l'honneur de M. Champcey, qui est aussi le mien, prononça-t-elle fièrement... Et s'il eût hésité, j'aurais été la première à le lui dire: «Le devoir parle, il faut partir...»
D'un air railleur, sir Elgin hochait la tête.
—Mais il n'a pas hésité... fit-il. Voici dix mois qu'il est embarqué, et nul ne sait pour combien de mois, pour combien d'années, il est encore absent... Pour lui, vous acceptez le martyre, et quand il reviendra, il vous aura peut-être oubliée...
L'œil étincelant des flammes de la foi, Mlle de la Ville-Handry se redressa:
—Je crois en Daniel comme en moi-même, monsieur, prononça-t-elle...
—Et si on vous prouvait que vous avez tort!...
—On me rendrait un triste service dont on ne serait pas payé...
Les lèvres de sir Tom remuèrent comme s'il eût voulu riposter... Une réflexion parut l'arrêter...
Puis, d'une voix étranglée, avec un geste désespéré:
—Gardez vos illusions, mademoiselle, fit-il, et adieu!...
Il allait pour sortir, mais elle se jeta devant la porte, les bras en croix, et d'un ton impérieux:
—Vous vous êtes trop avancé pour reculer, monsieur... Il s'agit maintenant de justifier vos odieuses insinuations ou d'en confesser la fausseté...
Alors, il parut prendre un grand parti, et violemment:
—Vous le voulez, s'écria-t-il, soit... Sachez donc, puisque vous l'exigez, que M. Daniel Champcey vous trompait indignement, qu'il ne vous aime pas, qu'il ne vous a peut-être jamais aimée.
—Du moins, vous le dites, prononça Mlle Henriette.
Son attitude hautaine, le dédain, plus encore le dégoût qui tombait de ses lèvres, devaient exaspérer sir Tom.
Il se maîtrisa, pourtant, et d'une voix brève et tranchante:
—Je dis ce qui est, prononça-t-il, et une autre que vous, moins saintement ignorante du mal, eût depuis longtemps déjà pénétré la vérité... A quelles causes attribuez-vous donc l'implacable persécution de Sarah?... Au souvenir de vos offenses lors de son mariage?... Pauvre enfant!... s'il ne s'était agi que de cela, il y a des mois que son insouciance vous eût rendu le repos... La jalousie seule est capable d'inspirer cette haine farouche et insatiable que ne désarment ni vos larmes ni votre résignation, cette haine que le temps attise au lieu de l'éteindre... Entre Sarah et vous, Mlle Henriette, il y a un homme...
—Un homme!...
—Oui, il y a M. Daniel Champcey.
Ce fut comme un coup de couteau que Mlle Henriette reçut en pleine poitrine.
—Je ne vous comprends pas, monsieur, balbutia-t-elle.
Lui, haussa les épaules, et d'un air de commisération:
—Quoi! poursuivit-il, vous ne comprenez pas que Sarah est votre rivale... qu'elle a aimé M. Champcey... qu'elle l'aime encore éperdûment!... Ah! ils se sont joués cruellement de mistress Brian et de moi...
—Au fait, monsieur, au fait!...
—Nous avions en Sarah pleine et entière confiance... Nous la savions si expansive, si franche, si incapable de dissimulation... Comment soupçonner que M. Champcey...
—Eh bien?
Il détourna la tête, et comme malgré lui murmura:
—...Etait son amant.
D'un mouvement admirable de certitude, Mlle de la Ville-Handry se redressa, et d'une voix vibrante:
—C'est faux! s'écria-t-elle.
Sir Tom tressaillit,—mais ce fut tout.
—Vous avez exigé la vérité, prononça-t-il froidement, je vous la dis... Rassemblez vos souvenirs... Avez-vous donc oublié cette scène à la suite de laquelle M. Champcey s'enfuit de notre maison, au milieu de la nuit, la tête nue, sans reprendre son pardessus...
—Monsieur...
—Est-ce que cela ne vous a pas paru extraordinaire?... C'est que cette nuit-là tout se découvrit... Après avoir été des premiers à conseiller à Sarah d'épouser votre père, M. Champcey venait lui signifier de renoncer à ce mariage... Déjà il avait essayé de le faire rompre par vous, mademoiselle, employant ainsi son influence sur vous, sa fiancée, au profit de sa passion...
—Ah!... vous mentez impudemment, monsieur, s'écria Mlle Henriette.
A ce démenti, tombant comme un soufflet sur sa joue, il ne répondit que trois mots:
—J'ai des preuves.
—Quelles preuves?
—Des lettres de M. de Champcey à Sarah... Je m'en suis procuré deux, et je les ai là, dans mon portefeuille.
Il portait en même temps la main à sa poche; elle l'arrêta.
—Ces lettres ne me prouveraient rien, monsieur.
—Cependant...
Elle l'écrasa du regard, et d'un ton de mépris insupportable:
—Ceux qui ont adressé au ministre de la marine une fausse lettre de Daniel ne doivent pas être embarrassés de contrefaire son écriture... Brisons là, monsieur... Je vous défends de jamais m'adresser la parole.
Sir Elgin eut un éclat de rire effrayant.
—C'est votre dernier mot?... insista-t-il.
Pour toute réponse, elle se rangea de côté, démasquant ainsi la porte qu'elle montra du doigt.
—Eh bien!... reprit sir Tom, d'un accent de menace terrible, retenez bien ceci: J'ai juré que vous seriez ma femme, de gré ou de force, vous serez à moi!...
—Retirez-vous, monsieur, ou je vous cède la place...
Il sortit en blasphémant, et plus morte que vive, Mlle de la Ville-Handry s'affaissa sur un fauteuil.
Tant qu'elle avait été en présence de l'ennemi, elle avait puisé dans son orgueil la force de paraître inébranlable dans sa foi en Daniel...
Seule, elle osa s'avouer ses doutes déchirants... N'y avait-il rien de vrai, au fond des exagérations évidentes de l'honorable sir Elgin?... Elle n'eût osé le jurer... Sarah ne s'était-elle pas vantée d'aimer Daniel et d'être allée chez lui!... Enfin, chose horrible, Mlle Henriette se rappelait que Daniel, en lui racontant son aventure de la rue du Cirque, avait paru gêné, vers la fin, et n'avait pas expliqué bien clairement les raisons de sa fuite.
Et pour comble, n'ayant pas su résister au désir de s'éclairer près de M. de Brévan, elle fut frappée de son embarras et de la façon vague et confuse dont il défendit son ami.
—Ah! c'est bien maintenant que tout est fini, songeait-elle, l'excès du malheur ne saurait aller plus loin!...
Elle se trompait, l'infortunée!
Une persécution nouvelle lui était réservée, infâme, celle-là, ignoble, monstrueuse, près de laquelle toutes les autres n'étaient rien...
«De gré ou de force, vous serez à moi,» lui avait dit sir Tom... De ce moment, il prit à tâche de lui persuader qu'il était homme à ne reculer devant aucune violence...
Ce n'était plus le sympathique défenseur des premiers jours, ni le soupirant timide, ni le mélancolique amoureux repoussé, qui tournait autour de Mlle Henriette... C'était désormais une sorte de bête enragée qui l'obsédait, qui la harcelait, qui la poursuivait de ses regards enflammés des plus cyniques convoitises de la luxure.
Il ne l'épiait plus furtivement comme autrefois, il la guettait dans les corridors, prêt en apparence à se précipiter sur elle, avançant les lèvres comme pour effleurer ses joues, allongeant les bras comme pour lui saisir la taille. Un laquais ivre poursuivant une maritorne n'eût pas eu de pires ni de plus basses impudences.
Epouvantée, la pauvre jeune fille se traîna aux genoux de son père, le conjurant de la protéger... Mais il la repoussa, lui reprochant de calomnier le plus honnête et le plus inoffensif des hommes... L'aberration ne pouvait aller plus loin.
Et sir Tom dut avoir connaissance de l'échec de Mlle Henriette, car le lendemain il la regardait en ricanant, sentant qu'il pouvait tout oser.
Et il osa ce qui devait paraître impossible... Un soir, une nuit plutôt, que le comte et sa femme étaient au bal, il vint frapper à la porte de la chambre de Mlle Henriette...
Eperdue, elle sonna, et les domestiques qui survinrent la délivrèrent du misérable...
Mais de ce moment, ses terreurs n'eurent plus de bornes, et quand M. de la Ville-Handry conduisait la comtesse au bal, elle se barricadait dans sa chambre et passait la nuit tout habillée dans un fauteuil...
Pouvait-elle demeurer davantage sur le bord d'un abîme sans nom?... Elle ne le pensa pas, et après de longues et douloureuses incertitudes:
—Mon parti est pris, dit-elle un soir à M. de Brévan, je dois fuir.
Plus étourdi que d'un coup de bâton sur le crâne, la bouche béante, la pupille dilatée, M. de Brévan était devenu livide, la sueur perlait à ses tempes et ses mains tremblaient comme les mains avides de l'homme qui atteint, qui va saisir une proie ardemment convoitée.
—Ainsi, balbutia-t-il, c'est décidé, vous allez abandonner la maison paternelle...
—Il le faut, répondit-elle, les yeux brillants de larmes près de jaillir, et le plus tôt sera le mieux, car chaque minute que j'y passerai encore sera peut-être un danger... Et cependant, avant de rien hasarder de décisif, peut-être serait-il sage d'écrire à la tante de Daniel, pour lui rappeler les instructions qu'elle a dû recevoir, pour lui dire qu'avant peu j'irai demander à sa pitié asile et protection...
—Quoi! c'est près de cette digne femme que vous comptez vous réfugier?
—Assurément.
Tout à fait maître de lui, à cette heure, et plus froidement calculateur que jamais, M. de Brévan hochait gravement la tête.
—Prenez garde, mademoiselle, objecta-t-il, vous retirer près de la vieille parente de notre ami serait de votre part une imprudence insigne.
—Pourtant, monsieur, Daniel dans sa lettre me recommande...
—C'est qu'il n'avait pas pesé toutes les conséquences du conseil qu'il vous donnait. Ne vous abusez pas, la colère de vos ennemis sera terrible, quand ils apprendront que vous leur échappez... Ils vous poursuivront, ils mettront sur pied la police, ils feront fouiller la France pour découvrir votre retraite. Or, il est clair que c'est près des parents de Daniel qu'on vous cherchera tout d'abord... La maison de la vieille tante sera la première et la plus étroitement surveillée... Y échapperez-vous aux investigations, à la délation, aux indiscrétions involontaires? L'espérer serait folie.
Pensive, Mlle Henriette baissait la tête.
—Peut-être avez-vous raison, monsieur, murmurait-elle.
—Maintenant, continuait M. de Brévan, examinons ce qui arriverait si on vous retrouvait... Vous n'êtes pas majeure, donc vous dépendez absolument du caprice de votre père... Inspiré par votre belle-mère, il attaquerait la tante de Daniel en détournement de mineure et vous ramènerait ici...
Elle parut réfléchir, puis brusquement:
—Je puis, proposa-t-elle, demander assistance à la duchesse de Champdoce...
—Malheureusement, mademoiselle, on vous a dit vrai; depuis près d'un an, le duc de Champdoce et sa femme voyagent en Italie...
Un geste désespéré trahit l'affreux découragement de Mlle Henriette.
—Que faire, mon Dieu!... soupira-t-elle.
Un fugitif sourire glissa sur les lèvres de M. de Brévan, et de sa voix la plus persuasive:
—Voulez-vous me permettre un avis, mademoiselle, dit-il.
—Hélas! monsieur, je vous le demande à mains jointes...
—Alors, voici le seul plan qui me paraisse raisonnable... Dès demain, je loue dans une maison paisible un logement modeste, moins encore, une pauvre chambre, vous vous y installez et vous attendez votre majorité ou le retour de Daniel... Jamais un policier ne s'avisera de chercher Mlle de la Ville-Handry dans un logis d'ouvrière...
—Et je serai là, seule, isolée, perdue...
—C'est un sacrifice qui me paraît indispensable à votre sécurité, mademoiselle...
Elle se tut, évaluant ces deux alternatives terribles: rester ou accepter la proposition de M. de Brévan.
Enfin, après une minute:
—Je suivrai votre conseil, monsieur, déclara-t elle, seulement...
Son embarras était manifeste, elle était devenue plus rouge que le feu...
—C'est que, poursuivit-elle, tout cela va nécessiter certaines dépenses... Autrefois, j'avais toujours quelques centaines de louis dans mon petit trésor de jeune fille, tandis que maintenant...
—Mademoiselle!... interrompit M. de Brévan, mademoiselle!... ma fortune entière n'est-elle pas à votre disposition!...
—Il est vrai que j'ai mes bijoux, et ils ne sont pas sans valeur...
—Pour cette raison, précisément, gardez-vous de les emporter... Il faut tout prévoir... Nous pouvons échouer, il se peut qu'on découvre la part que je prends à votre évasion... Qui sait de quelles accusations on me flétrirait!...
Cette seule crainte trahissait le caractère de l'homme... Elle n'éclaira pourtant pas Mlle de la Ville-Handry.
—Préparez donc tout, monsieur, prononça-t-elle tristement, je m'abandonne à votre amitié, à votre dévouement, à votre honneur...
Une petite toux sèche empêcha d'abord M. de Brévan de répondre, puis vivement, l'évasion étant résolue, il s'inquiéta d'en trouver les moyens...
Mlle Henriette proposait d'attendre une nuit où son père conduirait la comtesse au bal. Elle se glisserait dans le jardin et franchirait le mur...
Mais l'expédient parut dangereux à M. de Brévan.
—Je crois que j'ai mieux, fit-il. M. de la Ville-Handry donne une fête, ces jours-ci?
—Après-demain, jeudi.
—Parfait... Jeudi donc, mademoiselle, dès le matin, vous vous plaindrez d'un violent mal de tête et vous enverrez chercher le médecin... Il vous ordonnera n'importe quoi, que vous ne ferez pas, mais on vous croira souffrante, on vous surveillera moins. Le soir venu, cependant, quelques minutes avant dix heures, vous descendrez et vous irez vous cacher à l'entrée de l'escalier de service qui est au fond de la cour... C'est possible, n'est-ce pas?...
—C'est facile, même, monsieur...
—En ce cas je réponds du succès... Moi, à dix heures précises, j'arriverai en voiture. Mon cocher à qui j'aurai fait le mot, au lieu de m'arrêter devant le perron, aura l'air de faire une fausse manœuvre, et m'arrêtera juste à l'entrée de l'escalier... Je sauterai à terre, et vous, lestement, vous vous élancerez dans la voiture.
—Oui, comme cela, en effet...
—Les mantelets étant relevés, personne ne vous verra... La voiture sortira et ira m'attendre devant l'esplanade, et dix minutes plus tard je serai près de vous...
Le plan adopté, et le succès dépendant de la précision des mouvements, M. de Brévan régla sa montre sur celle de Mlle Henriette.
Puis se levant:
—Déjà, mademoiselle, fit-il, nous avons causé plus longtemps que ne l'eût voulu la prudence; je ne vous reparlerai pas de la soirée... A jeudi!
Et d'une voix défaillante elle répéta:
—A jeudi!...
XVII
D'un mot, Mlle de la Ville-Handry venait de fixer irrévocablement sa destinée.
Et elle le savait... Elle avait conscience de l'effroyable témérité de sa détermination. Une voix s'était élevée, du plus profond d'elle-même, pour lui crier que son honneur, sa vie, toutes ses espérances ici-bas étaient l'enjeu de cette suprême partie...
Ce que dirait le monde au lendemain de sa fuite, elle le prévoyait.
Elle serait perdue, et elle n'aurait à attendre, à espérer de réhabilitation que de Daniel...
Si encore elle eût été, comme autrefois, sûre du cœur de cet élu de sa pensée!... Mais les insinuations perfides de la comtesse Sarah, mais les impudentes affirmations de sir Tom avaient fait leur œuvre et altéré sa foi...
Depuis bientôt un an que Daniel était parti, elle lui avait écrit tous les mois, et elle n'avait reçu de lui que deux lettres, par l'intermédiaire de M. de Brévan... et quelles lettres!... bien polies, bien froides et sans presque un mot d'espoir...
Si Daniel, à son retour, allait se détourner d'elle!...
Et cependant, plus elle réfléchissait, et avec cette lucidité étrange que donne l'approche d'un événement décisif, plus elle se pénétrait de l'inéluctable nécessité du parti qu'elle prenait.
Oui, elle allait affronter les périls de l'inconnu... mais c'était pour se dérober à des dangers qu'elle ne connaissait que trop.
Elle se confiait à un homme qui était presque un étranger pour elle... Mais n'était-ce pas l'unique moyen d'échapper aux outrages du misérable qui était devenu le commensal, l'ami et le conseiller de son père!...
Enfin, si elle sacrifiait sa réputation, c'est-à-dire l'apparence de l'honneur, elle sauvait la réalité... l'honneur même.
Ah! n'importe!... Tant que dura la journée du mercredi, on put la voir errer, plus blanche qu'un spectre, à travers l'immense hôtel de la Ville-Handry.
Elle disait adieu à cette chère maison, toute peuplée des souvenirs de ses dix-huit ans, où elle avait joué enfant, où la voix de Daniel avait fait battre son cœur, où sa sainte mère était morte.
Et le soir, à table, de grosses larmes roulaient silencieuses le long de ses joues, pendant qu'elle contemplait la sérénité stupidement triomphante de M. de la Ville-Handry.
Le lendemain, cependant, le jeudi, dès le matin, ainsi qu'il avait été convenu, Mlle Henriette se plaignit de se sentir très-souffrante et le médecin fut appelé.
Il lui trouva une fièvre violente et lui ordonna de garder le lit.
C'était la liberté qu'il donnait à la pauvre jeune fille.
Aussi, dès qu'il fut parti, elle se leva, et telle qu'un mourant qui prend ses dispositions dernières, elle se hâta de tout mettre en ordre dans ses tiroirs, triant ce qu'elle désirait garder, brûlant tout ce qu'elle voulait dérober à la curiosité de la comtesse Sarah et de ses complices.
M. de Brévan lui ayant recommandé de ne pas emporter ses bijoux, elle les laissa—à l'exception de ceux qu'elle portait habituellement—très en vue sur son chiffonnier.
Le système d'évasion adopté lui défendait de s'embarrasser de bagages, et cependant un peu de linge lui devait être indispensable... Ayant réfléchi, elle ne vit pas d'inconvénient à se charger d'un léger sac de voyage, qui lui venait de sa mère, et qui renfermait un petit nécessaire de toilette en or, véritable chef-d'œuvre d'orfèvrerie...
Ses préparatifs terminés, elle écrivit à son père une longue lettre où elle lui expliquait les motifs de sa résolution désespérée.
Puis elle attendit...
La nuit depuis longtemps était venue, et les derniers apprêts d'une fête princière emplissaient l'hôtel de mouvement et de tapage... On entendait les pas affairés des valets, la voix des maîtres d'hôtel donnant des ordres, les coups de marteau des tapissiers clouant encore de ci et de là quelques tentures...
Bientôt retentit sur le sable de la cour le roulement sourd des voitures amenant les premiers invités...
Désormais, ce n'était plus pour Mlle Henriette qu'une question de minutes, et elle les comptait à sa montre avec d'effroyables battements de cœur...
Enfin les aiguilles marquèrent dix heures moins le quart.
D'un mouvement automatique, Mlle Henriette se dressa, elle jeta sur ses épaules un immense cachemire, et, prenant son petit sac de voyage, elle s'échappa de son appartement et se glissa le long des corridors jusqu'à l'escalier de service.
Elle allait sur la pointe du pied, retenant son haleine, l'œil et l'oreille au guet, prête à battre en retraite au moindre bruit suspect ou à se jeter dans la première chambre venue...
Ainsi, sans encombre, elle descendit, arriva à l'entrée obscure de l'escalier, et là, dans l'ombre, assise sur son petit sac, elle attendit, haletante, les cheveux trempés d'une sueur froide, les dents lui claquant dans la bouche de frayeur...
Enfin, dix heures sonnèrent, et les vibrations de l'horloge n'étaient pas encore éteintes, que le coupé de M. de Brévan parut...
Assurément son cocher était un habile homme... Feignant de n'être plus maître de son cheval, il le fit tourner sur place et le força de reculer avec une si adroite maladresse que la voiture alla donner contre le mur du fond, la portière de droite se trouvant juste en face de l'étroite entrée de l'escalier...
Plus prompt que l'éclair, M. de Brévan sauta à terre... Mlle Henriette s'élança d'un bond... personne ne vit rien...
Et l'instant d'après, la voiture sortait au petit pas de l'hôtel de la Ville-Handry, remontait la rue de Varennes et allait s'arrêter devant l'esplanade des Invalides...
C'en était fait... En quittant la maison paternelle, Mlle de la Ville-Handry venait de briser le cadre des conventions sociales... Elle était à la merci des événements, désormais, et selon qu'ils lui seraient favorables ou contraires, elle devait être sauvée ou perdue...
Mais elle ne songeait pas à cela... Avec le danger d'être surprise, l'exaltation fébrile qui l'avait soutenue était tombée, et elle gisait anéantie sur les coussins, quand la portière s'ouvrit brusquement, et un homme se montra: M. de Brévan...
—Eh bien!... mademoiselle, s'écria-t-il d'une voix étrangement troublée, nous l'emportons!... Je viens de présenter mes hommages à la comtesse Sarah et à ses dignes acolytes, j'ai serré la main de M. le comte de la Ville-Handry, personne n'a l'ombre d'un soupçon...
Et comme Mlle Henriette se taisait:
—Maintenant, ajouta-t-il, je suis d'avis de ne point perdre de temps, car il faut que je reparaisse le plus tôt possible au bal... Votre logis vous attend, mademoiselle, tout y est prêt, je vais, si vous le voulez bien, vous y conduire.
Elle se redressa, et avec un grand effort:
—Conduisez-moi, monsieur, dit-elle.
Déjà M. de Brévan s'était élancé dans la voiture qui partit au galop, et tant que dura le trajet, il expliquait à Mlle Henriette la façon dont elle aurait à se conduire dans la maison où il lui avait loué un logement.
Il l'avait annoncée, disait-il, comme une de ses parentes de province, qui avait éprouvé des revers de fortune et qui venait à Paris pour tâcher de trouver quelque petit emploi qui la fît vivre...
—Souvenez-vous de ce roman, mademoiselle, recommandait-il, pour y conformer vos actions et vos paroles. Et surtout, gardez-vous de jamais prononcer le nom de votre père et le mien... Souvenez-vous que vous êtes mineure, qu'on vous cherchera activement, et que la moindre indiscrétion peut mettre sur vos traces...
Puis, comme elle gardait le silence, pleurant, il voulut lui prendre la main, et c'est alors qu'il remarqua le petit sac dont elle s'était chargée.
—Qu'est-ce que cela?... interrogea-t-il d'un ton qui, sous une douceur affectée, trahissait un vif mécontentement.
—Quelques objets de première nécessité.
—Emporteriez-vous donc vos bijoux, malgré mes conseils!...
—Non certainement, monsieur...
Cependant, cette persistante préoccupation de M. de Brévan finissait par la frapper et elle lui eût laissé voir sa surprise, si la voiture ne se fût brusquement arrêtée devant le numéro 23 de la rue de la Grange-Batelière.
—Nous voici arrivés, mademoiselle, dit M. de Brévan.
Et sautant lestement à terre, il alla sonner à la porte de la maison qui s'ouvrit aussitôt.
La loge des concierges était encore éclairée; M. de Brévan y marcha tout droit et l'ouvrit en homme qui connaît les êtres.
—C'est moi! prononça-t-il.
Un homme et une femme—le portier et son épouse—qui sommeillaient à demi, le nez sur un journal, se dressèrent en sursaut.
—Monsieur Maxime!... firent-ils ensemble.
—J'amène, poursuivit M. de Brévan, la jeune parente que je vous avais annoncée: Mlle Henriette.
Si Mlle de la Ville-Handry eût eu la plus légère notion des mœurs parisiennes, rien qu'au salut du portier et à la révérence de son épouse, elle eût compris que sa bienvenue avait été largement payée.
—La chambre de mademoiselle est prête, dit l'homme...
—C'est mon mari qui l'a appropriée, interrompit la femme; ce qui n'était pas une petite affaire, après que les tapissiers ont été partis... Et moi, à cinq heures, j'ai allumé un grand feu, pour chasser l'humidité.
—Montons alors, fit M. de Brévan.
Mais les portiers du numéro 23 étaient gens économes, et depuis longtemps le gaz de l'escalier était éteint.
—Donne-moi un flambeau, Chevassat, dit la concierge à son mari.
Et sa chandelle allumée, elle passa en avant, éclairant M. de Brévan et Mlle Henriette, s'arrêtant à chaque étage pour vanter la tenue de la maison.
Enfin, au cinquième étage, à l'entrée d'un étroit corridor, elle ouvrit une porte en disant:
—Nous y sommes! Mademoiselle va voir comme c'est gentil...
Peut-être, en effet, était-ce gentil à ses yeux, mais Mlle Henriette, accoutumée aux splendeurs de l'hôtel de la Ville-Handry, ne put dissimuler un mouvement de stupeur... Cette chambre, plus que modeste, lui semblait un horrible taudis dont n'eût pas voulu la dernière de ses femmes de chambre.
N'importe!... Elle entra bravement, déposant son sac de voyage sur une commode et se débarrassant de son châle comme pour prendre possession du logis.
Mais son impression première n'avait pas échappé à M. de Brévan. Il l'attira jusque dans le corridor, pendant que la concierge attisait le feu, et à voix basse:
—Cette chambre est affreuse, fit-il avec un singulier sourire, mais la prudence m'obligeait à la choisir ainsi...
—Telle qu'elle est, elle me plaît, monsieur...
—Beaucoup de choses vont vous manquer sans doute, mais demain nous aviserons... Pour ce soir, je suis obligé de vous quitter; vous le savez, il est important qu'on me voie cette nuit à l'hôtel de la Ville-Handry...
—Vous avez raison, monsieur, partez, partez vite!...
Cependant, il ne voulut pas s'éloigner sans avoir encore une fois recommandé chaudement «sa jeune parente» à la Chevassat.
Et c'est seulement quand elle lui eût affirmé à plusieurs reprises qu'elle n'avait besoin de rien, qu'il sortit, suivi de la digne portière...
Aux terribles convulsions qui depuis quarante-huit heures secouaient Mlle Henriette, un étonnement immense succédait,—stupeur du fait accompli et irrévocable.
Un événement était survenu dans sa vie, plus considérable, plus inouï qu'un déplacement de montagnes.
Et, debout devant la cheminée, elle considérait dans la petite glace son visage pâli, répétant à demi-voix:
—C'est moi, c'est bien moi!...
Oui, c'était bien elle, la fille unique du comte de la Ville-Handry, qui était là dans cette maison inconnue, dans cette chambre du cinquième étage devenue la sienne.
C'était bien elle, hier encore entourée des recherches d'un luxe princier, servie par une armée de valets, qui se trouvait là, dénuée des choses les plus indispensables, n'ayant de service à attendre que de cette vieille portière à qui M. de Brévan l'avait recommandée...
Etait-ce possible.... Etait-ce seulement croyable!... Elle-même avait peine à se convaincre de l'invraisemblable vérité.
Elle n'éprouvait d'ailleurs nul repentir de ce qu'elle avait fait.
Pouvait-elle demeurer plus longtemps près de son père, en butte aux outrageantes brutalités du plus vil des hommes?... Evidemment, non.
—Mais à quoi bon revenir sur le passé, murmura-telle, secouant la torpeur qui l'engourdissait, je dois me défendre d'y penser...
Et pour occuper son esprit, elle se leva et se mit à reconnaître et à inventorier sa nouvelle demeure.
C'était un de ces logements dont jamais les propriétaires ne s'occupent, où la plus légère réparation leur semblerait ridicule, tant ils sont sûrs de les louer quand même et tels quels.
Le carreau, jadis mis en couleur, s'émiettait, et nombre de briques branlaient dans leur alvéole de ciment... Le plafond crevassé s'écaillait, tout maculé le long des murs de traces de chandelle... Le papier, d'un gris sale et gras, misérablement éraillé, gardait l'empreinte de tous les locataires qui s'étaient succédé depuis qu'il avait été posé.
Le mobilier était d'ailleurs digne du logis: un lit de noyer, drapé de rideaux de perse fanée, une commode, une table, deux chaises et un méchant fauteuil le constituaient....
Devant la fenêtre, un rideau, trop court pendait... Il y avait devant le lit un mauvais tapis, et sur la cheminée une pendule à sujet en zinc doré, entre deux vases de verre bleu...
Rien de plus...
Comment M. de Brévan avait-il pu choisir pour la recevoir, un pareil réduit, voilà ce que ne s'expliquait pas nettement Mlle Henriette.
Il lui avait dit, et elle le croyait, que les plus excessives précautions étaient nécessaires. Mais eût-elle été beaucoup plus compromise et bien plus en danger d'être retrouvée par la comtesse Sarah, si on eût arrangé le papier, caché le carreau sous un modeste tapis de feutre et emménagé des meubles un peu plus confortables!...
Cependant, elle ne concevait pour cela nul soupçon, pas plus qu'elle n'en avait conçu pendant la soirée qui venait de s'écouler, en remarquant les façons étranges de M. de Brévan.
Mais que lui importait ce logement? Elle ne devait faire qu'y passer, espérait-elle, et l'étroite cellule d'un couvent eût été, pensait-elle, plus triste encore. Et tout était préférable à la maison paternelle.
—Ici, du moins, se disait-elle, j'aurai le calme et le repos.
Repos moral, peut-être, car pour l'autre il ne devait pas tarder à être étrangement troublé.
Accoutumée au silence profond des vastes appartements de l'hôtel de la Ville-Handry, Mlle Henriette n'avait même pas idée du mouvement continuel de ces derniers étages des maisons de Paris, où s'entasse et s'agite la population d'un hameau, où les locataires, séparés par de minces cloisons, vivent, pour ainsi dire, les uns chez les autres...
Dormir dans de telles conditions exige une longue habitude, et l'apprentissage ne devait pas peu coûter à la pauvre jeune fille.
Il était plus de quatre heures, quand, brisée de lassitude, elle s'endormit d'un si pesant sommeil, qu'il ne fut pas troublé par le vacarme matineux de cette ruche humaine.
Il faisait grand jour quand elle s'éveilla, et un pâle rayon du soleil d'hiver glissait à travers ses rideaux... La pendule de zinc dédoré marquait midi...
Elle se leva et se hâta de s'habiller.
La veille encore, lorsqu'elle s'éveillait, elle sonnait, et sa femme de chambre accourait, qui s'empressait d'allumer le feu, de lui présenter ses pantoufles, de jeter sur ses épaules un peignoir bien chaud... Tandis que désormais...
Ce souvenir devait reporter sa pensée vers l'hôtel de la Ville-Handry...
Qu'y faisait-on à cette heure?... Son évasion, certainement, était découverte... On avait dû dépêcher des domestiques dans toutes les directions... Son père, très-probablement était allé demander l'assistance de la police...
Elle eut un mouvement de joie, de se sentir si bien cachée, et promenant un regard autour de sa chambre, plus misérable encore au jour qu'à la lumière:
—Non, jamais on ne viendra me chercher ici, murmura-t-elle...
Cependant, elle avait trouvé un tas de bois près de la cheminée, et comme il faisait froid, elle s'occupait à allumer du feu, quand on frappa à sa porte. Elle ouvrit, et Mme Chevassat la portière apparut.
—C'est moi, ma jolie demoiselle, dit-elle dès le seuil; ne vous voyant pas descendre, je me suis dit: il faut que je monte voir... Et vous avez bien dormi?
—Très-bien, madame, je vous remercie.
—Allons, voilà qui est bon... Et cet appétit?... car c'est pour cela aussi que je suis montée... Est-ce que vous ne songez pas à manger un morceau?...
Non seulement Mlle Henriette y songeait, mais elle avait faim... Car il n'est pas d'événements qui tiennent, d'aventures, d'émotions ni de chagrins, la tyrannie des besoins matériels est plus forte que tout.
—Je vous serais obligée, madame, dit-elle, si vous vouliez bien me monter à déjeuner...
—Si je le veux!... plutôt deux fois qu'une, ma jolie demoiselle... Le temps de cuire un œuf et de griller une côtelette, et je suis à vous...
Revêche d'ordinaire et plus aigre que verjus, la Chevassat avait mis dehors tout ce qu'elle avait d'amabilités, se grimant d'une bonhomie douceâtre, voilant de sensibilité l'éclat inquiétant de ses petits yeux gris.
Hypocrisie bien inutile!... L'effort qu'elle s'imposait était trop manifeste pour ne pas éveiller les pires défiances.
—Assurément, pensait Mlle Henriette, c'est là une méchante femme...
Ses soupçons ne firent que redoubler, quand la digne portière reparut, lui apportant son déjeuner qu'elle dressa sur la petite table, devant le feu, avec toutes sortes d'obséquiosités serviles.
—Vous allez voir comme tout ce que je vous ai préparé est bon, mademoiselle, disait-elle.
Puis, tandis que Mlle Henriette mangeait, elle s'établit sur une chaise, près de la porte, discourant avec une intarissable volubilité.
A l'entendre, la nouvelle locataire devait bénir son bon ange, qui l'avait conduite dans cette maison de la rue de la Grange-Batelière, servie par des concierges tels que son mari et elle: lui, la crème des hommes; elle, un véritable trésor pour l'obligeance, la douceur et la discrétion.
Maison exceptionnelle, ajoutait-t-elle, quant au choix des locataires, tous gens d'une honorabilité notoire, depuis les vieilles rentières du premier étage jusqu'au brocanteur du quatrième, le père Ravinet, sans en excepter les jeunes dames qui occupaient les petits appartements du fond de la cour.
Puis, ayant passé tout son monde en revue, elle entamait l'éloge de M. de Brévan, qu'elle appelait M. Maxime.
Il lui avait plu tout d'abord extraordinairement, déclarait-elle, quand il s'était présenté, l'avant-veille, pour arrêter un logement. Jamais elle n'avait encore rencontré un homme si comme il faut, si aimable, si poli et si généreux. Et expérimentée comme elle l'était, elle avait discerné tout de suite un de ces êtres charmants qui semblent créés et mis au monde pour inspirer les plus violentes passions.
Du reste, ajoutait-elle avec un équivoque sourire, sa sympathie pour sa jolie locataire n'était pas moins vive, à ce point qu'elle s'estimerait heureuse de se dévouer pour elle, sans espoir de récompense.
Ce qui n'empêche que Mlle Henriette ayant fini de déjeuner:
—C'est deux francs que vous me devez, mademoiselle, déclara-t-elle, et si cela peut vous être agréable, je me charge, moyennant cinq francs par jour, de vous nourrir très-bien.
Et vivement elle entreprit de prouver que ce serait de sa part pure obligeance, car, à ce prix, et vu la cherté de toutes choses, elle perdrait assurément...
Mais Mlle Henriette ne la laissa pas continuer... Ayant tiré de sa bourse une pièce de 20 francs:
—Payez-vous, madame, prononça-t-elle.
Evidemment, ce n'était pas là ce qu'attendait l'estimable portière, car elle recula d'un air offensé.
—Pour qui donc me prenez-vous, mademoiselle, protesta-t-elle, me croyez-vous capable de vous réclamer quelque chose!...
Et haussant les épaules:
—Est-ce que vos dépenses, d'ailleurs, ne regardent pas M. Maxime!...
Sur quoi, elle ramassa vivement le couvert et se retira.
Mlle Henriette ne savait que penser.
Qu'à travers toutes ces paroles oiseuses, cette louche mégère poursuivît un but, c'est ce dont elle ne pouvait douter, encore qu'elle ne discernât nullement lequel...
Et cependant, ce n'était pas là ce qui arrêtait sa pensée.
Ce qui l'épouvantait, c'était de se sentir si absolument à la merci de M. de Brévan. En tout et pour tout, elle possédait environ deux cents francs, et elle était dénuée de tout, et les objets les plus indispensables lui manquaient, et elle n'avait ni une robe, ni un jupon de rechange.
Comment M. de Brévan n'avait-il pas prévu cela? Attendait-il donc qu'elle lui exposât sa détresse, et qu'elle lui demandât de l'argent!...
Véritablement elle ne pouvait l'imaginer, et elle attribuait cet oubli à son trouble, se disant qu'il n'allait pas tarder à arriver sans doute, pour s'informer d'elle et se mettre à sa disposition...
Cependant, la journée s'écoula lentement, et la nuit vint sans qu'il parût.
Qu'est-ce que cela voulait dire!... Quel événement extraordinaire était survenu, quel malheur l'avait frappé!...
Dévorée d'indicibles angoisses, Mlle Henriette fut dix fois sur le point de courir jusque chez lui.
Le lendemain seulement, sur les deux heures, il se présenta, affectant un ton dégagé, mais visiblement embarrassé...
S'il n'était pas venu la veille, déclara-t-il, c'est qu'il savait, à n'en pas douter, que la comtesse Sarah le faisait surveiller... La fuite de Mlle de la Ville-Handry était l'événement de Paris, et on le soupçonnait d'y être pour quelque chose, on ne le lui avait pas caché, disait-il, à son club.
Même, il ajouta que prolonger sa visite serait imprudent, et il se retira sans avoir rien dit à Mlle Henriette, sans paraître s'apercevoir de son dénûment...
Et ainsi, durant trois jours, il ne fit pour ainsi dire qu'apparaître.
Il arrivait profondément troublé, comme s'il eût quelque chose de très-important à dire, puis son front se rembrunissait, et il se retirait brusquement sans avoir rien dit.
Incapable de supporter davantage une si atroce incertitude, torturée de doutes épouvantables, Mlle Henriette était résolue à provoquer une explication, quand, le quatrième jour, M. de Brévan arriva, enflammé, ce n'était que trop aisé à voir, de quelque détermination terrible.
Sitôt entré, il donna un tour de clef à la porte, et d'une voix rauque:
—Il faut que je vous parle, mademoiselle, déclara-t-il, oui, il le faut absolument...
Il était livide, ses lèvres blanches tremblaient et ses yeux brillaient d'un éclat effrayant, comme ceux d'un homme qui eût demandé aux liqueurs fortes le courage qui lui manquait....
—Je vous écoute, monsieur, fit la jeune fille toute frissonnante.
Il eut un mouvement encore d'hésitation, puis surmontant d'un puissant effort toutes ses répugnances:
—Eh bien! donc, reprit-il, je vous demanderai si jamais vous n'avez soupçonné quelles raisons j'avais d'aider votre évasion.
—Je pense, monsieur, que vous n'avez consulté que votre pitié, et aussi le souvenir de votre amitié pour M. Daniel Champcey...
—Non, ce n'est pas cela...
Instinctivement, elle recula, en prononçant seulement:
—Ah!...
De blême qu'il était, M. de Brévan était devenu plus rouge que le feu.
—Vous n'avez donc rien vu, prononça-t-il, vous n'avez donc pas compris que je vous aime...
Elle pouvait tout concevoir, l'infortunée, excepté cela, excepté cette infamie inouïe, cette insulte suprême... M. de Brévan était-il donc ivre ou fou!...
—Retirez-vous, monsieur, commanda-t-elle, d'une voix vibrante d'indignation...
Mais il s'avançait les bras ouverts.
—Oui, je vous aime éperdûment, poursuivait-il, et depuis longtemps, depuis le premier jour que je vous ai vue...
Déjà, d'un mouvement rapide, Mlle Henriette avait ouvert la fenêtre.
—Un pas de plus, fit-elle, et je crie au secours...
Il s'arrêta et changeant de ton:
—Ainsi vous me repoussez, ajouta-t-il... Qu'espérez-vous donc?... Le retour du Daniel?... Ignorez-vous donc qu'il adore la comtesse Sarah...
—Ah! vous abusez impudemment de ma détresse! interrompit la jeune fille.
Et comme il insistait encore.
—Mais sortez donc, lâche, cria-t-elle, sortez donc, misérable, ou j'appelle...
Effrayé, il recula jusqu'à la porte qu'il ouvrit, mais avant de sortir:
—Vous me repoussez aujourd'hui, prononça-t-il en ricanant, mais avant un mois vous me rappellerez... Vous êtes perdue, et seul je puis vous sauver!
XVIII
Enfin éclatait la terrifiante vérité!...
Eperdue d'horreur, les cheveux droits sur la tête, secouée d'un tremblement convulsif, Mlle de la Ville-Handry essayait de mesurer les profondeurs de l'abîme où elle venait d'être précipitée.
D'elle-même, et avec la simplicité d'un enfant, elle avait donné dans le piége immonde qu'on lui tendait.
Mais qui donc, à sa place, se fût défié?... qui donc eût soupçonné ou seulement conçu l'idée d'une si monstrueuse scélératesse?...
Ah! elle ne comprenait que trop à cette heure, croyait-elle, toutes les manœuvres si peu explicables de M. de Brévan. Elle ne pénétrait que trop le sens profond de ses perfides calculs, quand il lui recommandait avec de si vives instances de n'emporter de la maison paternelle ni ses bijoux, ni aucun objet représentant une certaine valeur...
C'est que si elle eût eu ses bijoux, elle se fût trouvée une petite fortune entre les mains; elle eût été indépendante et à l'abri du besoin pour une couple d'années...
Et M. de Brévan voulait qu'elle ne possédât rien...
Il savait, le lâche, de quels écrasants mépris elle repousserait ses premiers mots, et il se flattait de cet abominable espoir que l'isolement, la peur, la misère, la mettraient à sa discrétion et la lui livreraient...
—C'est horrible! répétait la jeune fille, c'est horrible!
Et cet homme avait été l'ami de Daniel... Et c'est à cet homme que Daniel, au moment de s'embarquer, avait confié sa fiancée!...
Quelle atroce dérision!...
Sir Thomas Elgin était certes un redoutable bandit, sans foi ni scrupule, mais on le connaissait, lui, on le savait capable de tout, et on se tenait sur ses gardes... Tandis que l'autre!... Ah! mille fois plus abject il était et plus vil, lui qui depuis une année épiait d'un visage riant l'heure de la trahison, lui qui avait préparé son crime sous le voile de la plus noble amitié!...
Quant au but final que poursuivait le traître, Mlle Henriette croyait le discerner très-nettement... En faisant d'elle sa maîtresse—car c'était par là qu'il prétendait commencer—il espérait s'assurer une portion de l'immense fortune du comte de la Ville-Handry.
Et de là, pensait Mlle Henriette, venait la haine dont sir Tom et M. de Brévan lui avaient paru animés l'un contre l'autre... Il y avait eu entre eux, jugeait-elle, rivalité de convoitises honteuses, chacun d'eux tremblant que l'autre ne s'emparât de l'argent qu'il convoitait.
Car le soupçon d'une connivence de la comtesse Sarah et de M. de Brévan ne pouvait venir à Mlle Henriette. Elle les estimait ennemis, au contraire, et séparés par des intérêts absolument différents.
—Ah! n'importe, murmura-t-elle, un sentiment au moins leur est commun: la haine qu'ils me portent.
Quelques mois plus tôt, une si effroyable catastrophe, et si soudaine, eût certainement écrasé Mlle de la Ville-Handry. Mais sous tant de chocs réitérés, depuis un an, elle s'était émoussée; car c'est un fait, que l'âme humaine s'endurcit à la douleur comme le corps à la fatigue.
C'est qu'aussi, pour soutenir son courage, se balançait comme une lueur au-dessus des ténèbres de l'avenir, le souvenir de Daniel.
Si elle avait douté de lui à un moment, sa foi était revenue, intacte. Sa raison lui disait que si véritablement il eût adoré la comtesse Sarah, ses ennemis, sir Thomas Elgin et M. de Brévan n'eussent pas pris tant de peine pour le lui persuader.
Elle pensait donc, elle était donc sûre qu'il lui reviendrait le cœur plein d'elle comme à son départ.
Et grand Dieu! quels ne seraient pas les transports de douleur et de rage de cet homme si loyal, en apprenant combien lâchement et misérablement il avait été trahi par l'infâme qu'il appelait son ami.
Il saurait, lui, réhabiliter Mlle de la Ville-Handry et la venger...
—Et je l'attendrai, se disait-elle, les dents convulsivement serrées, je l'attendrai.
Comment? Elle ne se le demandait pas.
Car elle n'en était encore qu'à cet enthousiasme du premier moment, qui inspire les résolutions héroïques, mais qui dissimule les obstacles à surmonter...
Les premières difficultés de la situation lui furent exposées par la Chevassat, laquelle à six heures précises lui monta à dîner, selon leurs conventions des jours précédents.
L'estimable portière s'était composé une physionomie si dolente qu'on eût juré qu'elle avait les larmes aux yeux.
—Eh bien! ma belle demoiselle, interrogea-t-elle de sa voix la plus mielleuse, vous avez donc eu une querelle, ce tantôt, avec ce cher M. Maxime?...
Persuadée du danger, ou à tout le moins de l'inutilité d'une explication, Mlle Henriette répondit simplement:
—Oui, madame.
—Je m'en suis doutée, reprit la portière, rien qu'en le voyant descendre de chez vous avec une mine longue comme mon bras... C'est qu'il vous aime, oui, ce bon jeune homme, et vous pouvez me croire quand je vous le dis, car je m'y connais...
Et elle attendit une réponse, son éloquence produisant toujours un grand effet sur ses locataires. Mais cette réponse ne venant pas:
—Il faut espérer, ajouta-t-elle, que cette petite brouille se raccommodera...
—Non!
A voir la Chevassat, on devait la croire absolument interloquée.
—Comme vous êtes sévère! exclama-t-elle. Enfin, cela vous regarde... Seulement, je me demande comment vous allez vous arranger.
—Pourquoi faire?
—Dame!... pour vivre.
—J'en trouverai toujours le moyen, madame, rassurez-vous.
En personne d'expérience et qui n'ignore pas ce que représente souvent en mot cruel: vivre, pour les pauvres filles abandonnées, la portière hocha gravement la tête.
—Tant mieux, répondit-elle, tant mieux! seulement, je ne vous vois que des dettes sur le dos...
—Des dettes!...
—Mais oui! Les meubles qui sont ici sont encore dus au tapissier.
—Comment, les meubles...
—Naturellement... M. Maxime devait les payer, il me l'avait dit, mais du moment où vous êtes brouillés... cela se comprend, n'est-ce pas?
C'était à douter d'une si basse infamie... N'importe, Mlle Henriette fit bonne contenance.
—Pour combien donc y a-t-il de meubles ici? interrogea-t-elle.
—Je ne sais... pour cinq ou six cents francs, peut-être... tout est si cher.
En tout, il y en avait bien pour cent cinquante ou deux cents francs.
—Eh bien! je les payerai, déclara Mlle Henriette. Le tapissier m'accordera bien quarante-huit heures du délai...
—Oh! certainement.
Persuadée que cette doucereuse mégère était chargée par M. de Brévan de l'espionner, la pauvre jeune fille affectait l'air le plus calme. Et même, ayant fini de dîner, elle voulut absolument payer sur-le-champ une cinquantaine de francs qu'elle devait pour ses repas depuis quatre jours et pour quelques emplettes...
Mais dès que la portière se fut retirée, la pauvre fille s'affaissa sur une chaise, murmurant:
—Je suis perdue.
Quelle ressource en effet lui restait; quel parti prendre?
Retourner chez son père, implorer la pitié de la comtesse Sarah?... Ah! la mort lui eût paru douce, comparée à une telle humiliation. Et d'ailleurs n'eût-ce pas été, pour éviter Maxime, courir se livrer à sir Tom!...
Demanderait-elle du secours à quelqu'un des anciens amis de sa famille?... Mais à qui?...
Plus en détresse que le naufragé dont l'œil interroge l'horizon vide, elle cherchait à qui s'adresser... En proie à la plus douloureuse angoisse, elle égrenait dans sa mémoire le nom de tous les gens qu'elle avait connus...
Elle ne connaissait autant dire personne, hélas!... Depuis que sa mère était morte et qu'elle vivait seule, qui donc se souvenait d'elle, sinon pour la calomnier!...
Ses seuls amis, les seuls qui eussent pris sa cause en main, le duc et la duchesse de Champdoce étaient en Italie, elle s'en était assurée.