CLIQUE DORÉE (continued 6)
Reading edition
—Je n'ai donc à compter que sur moi seule, répétait-elle, sur moi seule...
Puis se redressant:
—N'importe, répétait-elle, le cœur gonflé de révoltes, je me sauverai!...
En somme, de quoi dépendait son salut?...
De la possibilité de vivre jusqu'à sa majorité ou jusqu'au retour de Daniel.
—Est-ce donc si difficile de vivre, pensait-elle... Les filles des pauvres gens, tout aussi abandonnées que je le suis vivent bien, elles!... Pourquoi ne vivrais-je pas, moi!...
Pourquoi!...
Parce que les filles des pauvres ont fait dès le berceau, pour ainsi dire, le rude apprentissage de la misère... Parce qu'elles ne s'effraient pas d'un jour sans travail ou d'un jour sans pain... Parce que l'expérience cruelle les a armées pour la lutte... Parce qu'elles connaissent la vie enfin et leur Paris, que leur industrie s'est affûtée aux meules de la nécessité, qu'elles ont l'art inné de tirer parti de tout, qu'elles sont fines, adroites, entreprenantes, hardies...
Taudis que Mlle de la Ville-Handry, élevée comme en serre chaude, selon les stupides préjugés de sa condition, ne savait rien de la vie, de ses poignantes réalités, de ses combats, de ses misères... Elle n'avait pour elle que son courage.
—Cela suffit, se disait-elle: ce qu'on veut, on le peut.
Ainsi résolue à ne plus même songer à un secours étranger, elle se mit à étudier sa situation et à inventorier ses richesses.
En fait de choses ayant une valeur certaine, elle possédait le cachemire dont elle s'était enveloppée pour fuir, le nécessaire de toilette en or contenu dans le sac du voyage de sa mère, une broche, sa montre, une paire d'assez jolies boucles d'oreilles, et enfin deux bagues, que par un hasard heureux elle n'avait pas retirées de son doigt le soir de son évasion, et dont une était d'un assez grand prix.
Tout cela, d'après son estimation, devait avoir coûté huit ou neuf mille francs au moins.
Combien le vendrait-elle, puisqu'elle était résolue à le vendre?... Pour elle, tout l'avenir était là.
Mais comment se défaire de ces objets?... Il lui tardait d'en finir, elle avait hâte d'être délivrée du tourment de l'incertitude, elle était pressée de payer les quelques méchants meubles qui garnissaient sa chambre.
A qui s'adresser... Pour rien au monde elle ne se fût confiée à la Chevassat, son instinct lui disant que laisser voir sa détresse à cette douceâtre mégère, ce serait se livrer à elle pieds et poings liés.
Elle cherchait quand l'idée du Mont-de-Piété traversa son esprit. Elle n'en avait ouï parler que très-vaguement; assez cependant pour savoir que c'est une institution d'ordre public qui prête de l'argent aux gens gênés contre le dépôt d'un nantissement.
—C'est là que je dois aller, se dit Mlle Henriette.
Seulement, où prendre un bureau de Mont-de-Piété?...
—Bast!... je trouverai toujours, se dit-elle.
Et elle descendit, au grand étonnement de la portière, qui lui demanda où elle allait, si pressée.
Ayant pris la première rue, elle s'en allait au hasard, marchant très-vite, sans souci des passants qui la coudoyaient, uniquement préoccupée d'examiner les maisons et les enseignes.
Mais c'est en vain que, durant plus d'une heure, elle erra à travers ce lacis de petites rues qui s'enchevêtrent entre le faubourg Montmartre et la rue Laffitte; elle ne trouva pas... et la nuit tombait.
—Et cependant, je ne rentrerai pas les mains vides, se disait-elle avec colère.
C'est pourquoi, rassemblant toute son audace, elle s'approcha d'un sergent de ville, et, plus rouge qu'une pivoine, et toute confuse:
—Seriez-vous assez bon, monsieur, dit-elle, pour m'indiquer un bureau de Mont-de-Piété?
D'un air de commisération, l'agent regarda cette jeune fille dont toute la personne exhalait un parfum de distinction et de candeur, se demandant peut-être quelle misère la réduisait à cette ruineuse ressource... Enfin, avec un soupir:
—Là, madame, répondit-il en étendant la main, au coin de la rue du Faubourg-Montmartre, vous trouverez un bureau de prêt direct.
«Prêt direct!...» Ces deux mots ne représentaient rien à l'esprit de Mlle Henriette. N'importe; elle reprit sa course d'un pied fiévreux, reconnut la maison indiquée, entra, monta, et, poussant une porte, se trouva dans une grande pièce sombre où une vingtaine de personnes attendaient debout...
A droite de la salle, trois ou quatre employés, séparés du public par une balustrade à hauteur d'appui, écrivaient, demandant le nom des dépositaires et comptant de l'argent.
Tout au fond, dans l'ombre, un large guichet s'ouvrait où un autre employé apparaissait par moments, pour prendre les objets qu'on remettait en dépôt...
Après cinq minutes d'observation, sans avoir interrogé personne, Mlle Henriette avait compris le mécanisme de l'institution. Plus tremblante que si elle eût été pour commettre un crime, elle s'avança vers le guichet du fond, et déposa une de ses bagues, la plus belle, sur le rebord...
Puis elle attendit, baissant la tête, car il lui semblait que tout le monde avait les yeux sur elle...
—Une bague en diamant!... cria l'employé... neuf cents francs... A qui?...
L'énormité de la somme fit dresser toutes les têtes, et une grosse femme, trop bien mise, à l'œil impudent, dit:
—Mâtin! Elle se met bien, la petite!...
Cramoisie de honte, Mlle Henriette s'était avancée:
—La bague est à moi, monsieur, murmura-t-elle.
L'employé la considéra, puis doucement:
—Vous avez des papiers? interrogea-t-il.
—Des papiers?... Lesquels?...
—Ceux qu'il faut pour justifier votre identité, un passeport, une quittance de loyer, un billet...
Dans la salle, on riait de l'ignorance de cette naïve.
—Je n'ai rien de tout cela, monsieur, balbutia-t-elle.
—Alors on ne peut vous prêter...
Encore un espoir, le dernier, qui lui échappait... Elle tendit la main en disant:
—Rendez-moi donc ma bague, monsieur.
Mais l'employé se mit à rire.
—Ah! mais non, ma petite mère, fit-il, cela ne se peut pas... On vous la rendra quand vous viendrez avec des papiers ou accompagnée de deux commerçants patentés.
—Cependant, monsieur...
—C'est comme cela.
Et trouvant que l'incident avait assez duré, il poursuivit:
—Un manteau de velours, trente francs, a qui?...
Déjà Mlle de la Ville-Handry fuyait à travers les escaliers, poursuivie, lui semblait-il, par les huées de la foule... Comme cet employé l'avait toisée... La prenait-on donc pour une voleuse! Et qu'allait-il advenir de cette bague?... La police chercherait, arriverait jusqu'à elle, et elle serait reconduite à l'hôtel de la Ville-Handry, chez son père, et livrée à sir Tom...
C'est à peine si elle se soutenait quand elle arriva rue de la Grange-Batelière, et là l'étourdissement, l'émotion, l'épouvante lui faisant oublier ses résolutions, elle avoua à la Chevassat son inutile tentative.
Plus grave qu'un homme d'affaires consulté par un client qui s'est imprudemment fourré dans un guêpier, l'honnête concierge écoutait sa locataire.
—Pauvre chatte, murmurait-elle d'une voix où on eût dit que roulaient des larmes, pauvre chatte innocente!...
Mais si elle réussissait à donner à sa figure ingrate l'expression d'une pitié sincère, l'éclat de son œil dur trahissait l'immense satisfaction qu'elle ressentait de voir Mlle Henriette à ses pieds.
—Enfin, vous avez encore eu de la chance dans votre malheur, lui déclara-t-elle, car vous avez été terriblement imprudente.
Et comme la pauvre jeune fille s'étonnait un peu:
—Oui, poursuivit-elle, vous risquiez gros, et ce n'est pas malin à prouver... Qui êtes-vous?... Bon! ce n'est pas la peine de pâlir, je ne vous le demande pas... Mais enfin, en portant vous-même un bijou au «clou»—elle appelait ainsi le Mont-de-Piété—vous alliez, comme on dit, vous jeter dans la gueule du loup... Si on vous avait arrêtée quand on a vu que vous n'aviez pas de papiers, si on vous avait conduite chez M. le commissaire?... Ah! il n'y a pas à chanter mon bel ami, vous étiez prise...
Et tout aussitôt, changeant de ton, elle se mit à reprocher à sa jolie demoiselle de lui avoir dissimulé sa détresse. Ça, c'était mal, et ça lui faisait bien de la peine... Pourquoi lui avoir donné de l'argent la veille? Est-ce qu'elle en demandait?... Avait-elle donc l'air d'une créancière si terrible!... Elle savait, Dieu merci! ce que c'est que la vie de ce monde et qu'il faut s'entr'aider... Il y avait bien, il est vrai, ce gredin de marchand de meubles à payer, mais elle se serait volontiers chargée de le faire patienter. Tiens, pourquoi donc pas!... Elle en avait, sans se vanter, fait attendre d'autres... Et même, pas plus tard que la semaine passée, elle vous avait bel et bien envoyé promener un tapissier et une marchande à la toilette qui voulaient saisir, les malhonnêtes, une de ses locataires du fond de la cour, la plus gentille, précisément, et la plus distinguée et la meilleure de toutes...
Elle discourait, elle discourait avec une vertigineuse loquacité, jusqu'à ce qu'enfin, pensant avoir donné assez à réfléchir à sa «petite chatte,» et suffisamment préparé le terrain:
—Mais on voit bien que vous n'êtes qu'une enfant, ma chère demoiselle... poursuivit-elle. Vendre vos pauvres petits bijoux! n'est-ce pas un meurtre, quand il est quelqu'un qui serait si aise de vous rendre service?
A cette attaque directe, mais non absolument imprévue, Mlle Henriette tressaillit.
—Car bien sûr, continuait l'autre, rien que pour vous être agréable, il donnerait un de ses bras, ce pauvre monsieur Maxime...
Si impérieux fut le geste de Mlle Henriette, que la digne concierge en parut tout interloquée.
—Je vous défends, s'écria la jeune fille d'une voix tremblante de colère, je vous défends absolument de prononcer devant moi ce nom!...
L'autre haussa les épaules.
—Comme vous voudrez, fit-elle.
Et prompte à changer de conversation:
—Pour lors, reprit-elle, revenons à votre bague restée «en plan...» Qu'est-ce que vous allez en faire?...
—C'est parce que je ne sais que faire, madame, répondit Mlle Henriette, que je me suis adressée à vous.
La Chevassat sourit agréablement.
—Et bien vous avez fait, approuva-t-elle; car, Dieu merci! on ne me prend pas souvent à court... Chevassat va se rendre au clou avec le charbonnier et le marchand de vin d'à côté, et avant de vous coucher vous aurez votre argent, c'est moi qui vous le garantis... C'est qu'il s'entend un peu à faire marcher les employés, Chevassat!
Le soir même, en effet, le concierge lui-même daigna monter à Mlle Henriette 895 francs.
S'il n'apportait pas intacts les 900 francs prêtés par le Mont-de-Piété, c'est qu'ayant dérangé deux voisins patentés, il avait dû, selon l'usage, les inviter à prendre quelque chose... Car pour lui, il n'avait rien gardé, oh! rien de rien, il en pouvait faire le serment, préférant bien s'en remettre à la générosité de Mademoiselle...
—Voici 10 francs, lui dit brusquement Mlle Henriette, pour couper court à son insupportable bavardage...
Enfin, avec les quelques louis qui restaient au fond de sa bourse, c'était un capital de mille francs que la pauvre fille avait devant elle. Combien de jours, combien de mois d'existence et de sécurité ne lui eût pas représenté cette somme, sans ce tapissier dont il fallait indispensablement régler la facture...
Il ne manqua pas de venir la présenter le lendemain, conduit par la portière.
Il réclamait 549 francs.
549 francs pour les quelques meubles de rebut qui garnissaient ce misérable logis... Le vol était flagrant et d'une impudence si inouïe, que Mlle Henriette en demeura interdite... Et cependant elle paya.
Restée seule, elle faisait tristement sauter dans le creux de sa main les vingt-trois louis qui lui restaient, quand une inspiration traversa son esprit, qui l'eût sauvée, si elle l'eût suivie.
La pensée lui vint de quitter furtivement cette maison, de se faire conduire au chemin de fer d'Orléans, et de prendre le premier train pour les Rosiers, où demeurait la tante de Daniel.
Hélas!... elle se contenta d'écrire aux Rosiers et resta...
XIX
Ce devait d'ailleurs être pour Mlle de la Ville-Handry la dernière faveur de la destinée, cette avance suprême qui, si on ne sait pas la saisir, ne se représente plus.
De ce moment et irrévocablement elle se trouvait engagée sur cette pente vertigineuse qui mène aux abîmes, et de plus en plus elle devait voir son horizon se rétrécir et s'assombrir...
Elle s'était juré, l'infortunée, d'épargner le peu d'argent qui lui restait comme le sang même de ses veines... Mais comment épargner?...
Tout lui manquait, surtout l'indispensable.
Lorsqu'il était venu louer ce taudis, M. de Brévan n'avait rien prévu... Ou plutôt, si—et ce calcul était bien digne de sa froide scélératesse—il avait pris ses mesures pour que sa victime fût dénuée de tout à la fois. Sans autres vêtements que ceux qu'elle portait lors de sa fuite, elle se trouvait sans linge, sans chaussures, n'ayant pour essuyer ses mains que les serviettes que lui louait la portière.
Pour elle, accoutumée à toutes les recherches du luxe et aux raffinements d'une exquise propreté, ces privations devaient constituer un intolérable supplice...
C'est ainsi qu'elle dépensa en achats de tout genre cent cinquante francs!... Cent cinquante francs, quand déjà elle pouvait, pour ainsi dire, calculer l'heure où le pain lui manquerait...
D'un autre côté elle avait chaque jour cinq francs à donner à la Chevassat pour sa nourriture... Cinq francs, une somme énorme et qui la révoltait, car elle eût consenti avec joie à ne vivre que de pain et d'eau.
Mais là-dessus, toute économie lui paraissait impossible.
Un soir, s'étant avisée d'insinuer qu'il lui faudrait peut-être réformer cette dépense, la Chevassat l'avait enveloppée d'un regard si venimeux, qu'elle s'en était senti froid jusqu'à la moelle des os.
—Il faut en passer par là, s'était-elle dit.
Dans son esprit, ces cinq francs étaient comme une rançon quotidienne dont elle payait les bonnes grâces de l'estimable concierge.
Il est vrai qu'à ce prix la Chevassat était aux petits soins pour sa «pauvre chatte,» car c'est ainsi qu'elle appelait définitivement Mlle de la Ville-Handry, devenant de jour en jour plus envahissante, ajoutant aux tortures de la pauvre fille le supplice de son odieuse et irritante familiarité.
Maintes fois, Mlle Henriette, indignée et froissée, avait été sur le point de se révolter; jamais elle n'avait osé, se résignant à ces outrageantes privautés pour la même raison qu'elle se soumettait à l'impôt de cinq francs par jour.
Et l'autre, prenant ce silence pour un assentiment, ne se gênait plus guère... Elle ne pouvait comprendre, déclarait-elle, que «sa pauvre chatte,» jeune et jolie comme elle l'était, consentit à vivre comme elle faisait... Etait-ce une existence, cela!
Puis, toujours elle finissait par en revenir à M. Maxime, lequel continuait à venir aux informations deux fois par jour, le pauvre jeune homme!...
—Et même, ma pauvre chatte, ajoutait-elle, vous verrez qu'il prendra son courage à deux mains et qu'il viendra vous présenter ses excuses...
Mais cela, Mlle Henriette ne pouvait le croire.
—Jamais il n'aura cette impudence extraordinaire, pensait-elle.
Il l'eut, cependant.
Un matin, elle achevait de mettre en ordre son petit ménage, quand on frappa discrètement à la porte.
Persuadée que c'était la portière qui lui montait son déjeuner, elle se hâta d'ouvrir sans demander qui était là...
Et elle recula, stupide d'étonnement et de terreur, en reconnaissant M. de Brévan!...
Véritablement il semblait se faire une violence extraordinaire... Il était livide, ses lèvres blêmes tremblaient, son œil trouble vacillait, et il remuait la mâchoire comme s'il eût eu du gravier en guise de salive dans la bouche.
—Je suis venu, mademoiselle, commença-t-il, vous demander si vous avez réfléchi depuis l'autre jour...
Elle ne lui répondit pas, l'écrasant d'un regard qui eût fait rentrer sous terre un homme conservant quelque sentiment d'honneur...
Mais il avait dû, en venant, s'armer contre le mépris.
—Je sens, poursuivit-il, que ma conduite doit vous paraître abominable... Je vous ai attirée dans un piége odieux, je trahis indignement la confiance d'un ami, mais j'ai une excuse: une passion plus forte que ma volonté, que ma raison...
—La passion vile de l'argent!...
—Libre à vous de le croire, mademoiselle... Je ne chercherai pas à me disculper, je ne suis pas ici pour cela... j'y suis pour vous faire toucher du doigt votre situation, que vous ne me paraissez pas comprendre...
Si elle n'eût écouté que son inspiration, Mlle de la Ville-Handry eût chassé le misérable.
Mais il lui importait, croyait-elle, de connaître sa pensée et ses intentions... Elle surmonta donc son dégoût et se tut...
—Tout d'abord, poursuivit M. de Brévan, qui semblait se remettre, retenez bien ceci, mademoiselle: Vous êtes perdue de réputation et perdue... par moi... Tout Paris, à cette heure, est persuadé que je vous ai enlevée, et que nous cachons nos amours au fond de quelque délicieuse retraite... que vous êtes ma maîtresse, en un mot.
Il s'attendait à une terrible explosion d'indignation; point! Mlle Henriette demeura de marbre.
—Que voulez-vous! reprit-il d'un ton de persiflage, mon cocher a parlé... Deux de mes amis qui arrivaient à pied à la fête de votre père vous ont vue, sautant dans ma voiture... Et comme si le scandale n'eût pas été suffisant, cet imbécile de sir Elgin m'a provoqué publiquement, nous nous sommes battus, et je l'ai blessé...
A la façon dont la jeune fille haussa les épaules, M. de Brévan vit bien qu'elle ne le croyait pas.
C'est pourquoi, tirant un journal de sa poche:
—Si vous doutez, mademoiselle, ajouta-t-il, daignez lire ceci, tenez, là, en haut de la seconde colonne.
Elle prit le journal qu'il lui tendait, et en effet, lut:
«Hier, au bois de Vincennes, une rencontre à l'épée a eu lieu entre M. M. de B... et l'un des plus honorables membres de la colonie Américaine, sir T. E... Après cinq minutes d'un combat fort vif, sir E... a été blessé au bras. La soudaine et très-surprenante disparition d'une des plus riches héritières du faubourg Saint-Germain ne serait pas, assure-t-on, étrangère à ce duel. L'heureux M. de B... saurait, dit-on, trop bien au gré de la famille, où se cache la belle fugitive... Mais, c'en est assez, n'est-ce pas, sur une aventure que va dénouer avant peu un bel et bon mariage...»
—Vous voyez, mademoiselle, fit M. de Brévan, quand il pensa que Mlle Henriette avait eu le temps de lire... Ce n'est pas moi qui conseille un mariage... Devenez ma femme, et votre honneur est intact...
—Ah! monsieur!...
Et dans cette seule exclamation, il y avait tant de mépris et un si profond dégoût, que M. de Brévan en pâlit encore, s'il était possible.
—C'est donc que vous préférez épouser sir Elgin, fit-il.
Elle haussa les épaules; mais lui:
—Oh! ne raillez pas, poursuivit-il. Lui ou moi... il n'est pas pour vous d'autre alternative. Tôt ou tard, il vous faudra choisir...
—Je ne choisirai pas, monsieur...
—Oh! attendez que la misère soit venue. Alors, vous pensez peut-être qu'il vous suffira d'implorer votre père pour qu'il vienne à votre secours... Détrompez-vous... Votre père n'a d'autre volonté que celle de la comtesse Sarah... et la comtesse Sarah veut que vous épousiez sir Tom...
—Je n'implorerai pas mon père, monsieur.
—C'est donc que vous comptez pour votre salut sur le retour de Daniel!... Ah! croyez-moi, ne vous bercez pas de chimères... Daniel, je vous l'ai dit, aime la comtesse Sarah, et ne l'aimât-il pas, vous êtes trop compromise pour que jamais il vous donne son nom... Mais ce n'est encore rien. Allez au ministère de la marine, on vous dira que la campagne de la Conquête doit durer deux ans encore... Lors donc que Daniel reviendra, s'il revient jamais, ce qui n'est pas prouvé, vous serez Mme de Brévan ou mistress Elgin... à moins que...
Mlle Henriette arrêta sur lui un regard dont il ne put supporter l'étrange fixité, et d'une voix profonde:
—A moins que je ne sois morte, n'est-ce pas? dit-elle... Soit.
Froidement, M. de Brévan inclina la tête comme pour répondre:
«—Oui, à moins que vous ne soyez morte, c'est bien cela.»
Puis ouvrant la porte:
—Laissez-moi espérer, mademoiselle, prononça-t-il, que ce n'est pas là votre dernier mot... J'aurai du reste l'honneur de me présenter à vous chaque semaine pour connaître votre volonté...
Et saluant, il se retira...
—Qui l'amenait, le misérable!... Que veut-il encore de moi!...
Ainsi, dès qu'elle fût seule, la porte refermée, Mlle de la Ville-Handry s'interrogeait avec un redoublement d'angoisses.
Car elle ne croyait pas un mot des prétextes invoqués par M. de Brévan pour expliquer sa visite.
Non, elle ne pouvait admettre qu'il fût venu pour savoir si elle avait réfléchi, ni qu'il caressât, comme il le prétendait, cette espérance abominable que la misère, la peur, la faim, la jetteraient entre ses bras.
—Il doit me connaître assez, pensait-elle avec un frémissement de colère, pour être certain que je préférerais mille morts!...
Donc, il fallait que cette démarche, qui très visiblement lui avait été atrocement pénible, lui fût commandée par quelque impérieuse considération.
Mais laquelle?
Avec une contension d'esprit extraordinaire, Mlle Henriette reprenait une à une et analysait toutes les phrases de M. de Brévan, espérant qu'un mot l'éclairerait... Mais elle ne découvrait rien...
Tout ce qu'il lui avait dit des conséquences de sa fuite, elle l'avait prévu avant de s'y déterminer... Il ne lui avait appris de nouveau que son duel avec sir Thomas Elgin, et en y réfléchissant, elle le trouvait tout naturel.
Ne convoitaient-ils pas avec une âpreté pareille la fortune qu'elle devait recueillir du chef de sa mère à sa majorité!... l'antagonisme de leurs intérêts expliquait, pensait-elle, leur haine...
Car elle était bien persuadée qu'ils se haïssaient mortellement... L'idée que sir Tom et M. de Brévan s'entendaient et poursuivaient un but commun ne pouvait lui venir. Et, lui fût-elle venue, elle l'eût repoussée comme absurde.
Devait-elle donc s'arrêter à cette conclusion que M. de Brévan n'avait eu, en se présentant devant elle, d'autre dessein que de porter au comble son épouvante?...
Mais à quel propos, pourquoi, quel bénéfice lui en reviendrait?
L'homme qui convoite une jeune fille ne prend pas à tâche de la glacer d'horreur et de lui inspirer le plus insurmontable dégoût, par des procédés immondes capables de faire reculer les scélérats les plus dégradés.
Ainsi avait pourtant agi M. de Brévan... Donc, il visait tout autre chose que ce mariage dont il parlait.
Quoi, cependant?
On ne commet pas de si abominables actions pour l'unique plaisir de les commettre, surtout quand elles exposent à un danger positif.
Or, il était clair qu'au retour de Daniel,—qu'il aimât encore ou non Mlle de la Ville-Handry,—M. de Brévan aurait un terrible compte à rendre à ce loyal marin qui lui avait confié l'honneur de sa fiancée.
M. de Brévan ne songeait-il donc jamais à ce retour!...
Oh! si, il y pensait, et avec de secrètes terreurs, il n'en fallait d'autre preuve qu'une phrase qu'il avait laissé échapper.
Après avoir dit: «Quand Daniel reviendra,» il avait ajouté: «S'il revient toutefois, ce qui n'est pas prouvé...»
Pourquoi cette restriction?... Avait-il donc des raisons particulières de croire que Daniel périrait pendant cette dangereuse campagne!...
Maintenant elle se rappelait, oui, elle se rappelait positivement avoir vu un sourire monter aux lèvres blêmes de M. de Brévan pendant qu'il disait cela.
Et à ce souvenir effrayant, elle se sentait défaillir.
N'était-il pas capable de tout, le misérable qui l'avait si épouvantablement trahie, de tout, même d'armer le bras d'un assassin!...
—Oh! il faut prévenir Daniel, s'écria-telle, il le faut; sans perdre une minute...
Et, bien qu'elle lui eût écrit longuement le jour d'avant, elle lui écrivit encore pour le supplier de se défier, de veiller sur lui, parce que sûrement sa vie était menacée...
Et cette lettre elle la porta elle-même à la poste, persuadée que la confier à la Chevassat ce serait la livrer à M. de Brévan.
Dieu sait cependant si, de plus en plus, l'estimable portière semblait s'attacher à elle et devenait expansive et démonstrative en son dévouement.
A tout instant du jour, sous le premier prétexte venu, elle arrivait chez Mlle Henriette, s'asseyait, et durant des heures entières l'étourdissait de son insupportable flux labial...
Elle ne se gênait plus aucunement, parlant, disait-elle, à cœur ouvert à sa «petite chatte,» comme elle eût parlé à sa propre fille.
Les étranges théories qu'elle laissait seulement entrevoir autrefois, elle les exposait désormais sans embarras, se carrant dans une sorte de cynisme naïf qui trahissait de surprenantes perversions de sens moral.
C'était à croire que cette détestable mégère avait reçu des ennemis de la pauvre jeune fille la mission de la démoraliser, de la dépraver, s'il était possible, et de la pousser à ce cloaque du vice brillant et facile où roulent tant de malheureuses...
Seulement, s'il en était ainsi, le choix de l'embaucheuse n'était pas heureux...
L'éloquence de la Chevassat, qui très-probablement eût mis le feu à l'imagination d'une grisette ambitieuse, ne pouvait que soulever de dégoût le cœur de Mlle de la Ville-Handry.
Elle s'était accoutumée à penser à autre chose pendant que pérorait la concierge, et son âme fière planait à des hauteurs où ne pouvaient l'atteindre ces souillures.
Son existence n'en était pas moins d'une mortelle tristesse.
Elle ne sortait jamais, passant ses journées dans sa chambre à lire ou à travailler à un grand travail de broderie, chef-d'œuvre de patience et de goût, qu'elle avait entrepris avec l'arrière-pensée qu'il lui serait peut-être une ressource en sa détresse...
Mais un souci nouveau ne devait pas tarder à la tirer de cet engourdissement.
Son argent diminuait, et un matin vint où elle changea le dernier louis de ses neuf cents francs.
Recourir encore au Mont-de-Piété était urgent, car on était aux premiers jours d'avril, et la doucereuse portière lui avait donné à entendre qu'elle ferait sagement de se mettre en mesure pour pouvoir, le 8, payer son terme qui était de cent francs.
Elle confia donc au sieur Chevassat la bague qui lui restait pour qu'il allât l'engager.
Calculant d'après la somme qu'elle avait eue de la première, elle estimait que sur celle-ci on lui avancerait bien vingt-cinq à trente louis pour le moins.
Le portier lui rapporta cent quatre-vingt-dix francs!...
Tout d'abord, elle fut persuadée que cet homme l'avait volée, et elle le laissa voir.
Mais lui, d'un air furieux, exhiba la reconnaissance.
—Regardez, dit-il, et sachez mieux à qui vous parlez...
Sur la reconnaissance, en effet, on lisait en toutes lettres: Somme avancée: deux cents francs...
Convaincue de l'injustice de ses soupçons, Mlle Henriette dut faire des excuses, et c'est à peine si une pièce de dix francs calma la colère du susceptible Chevassat...
Hélas! la pauvre fille ignorait qu'on est toujours libre de n'engager un objet que pour une portion de sa valeur, et elle était trop inexpérimentée pour reconnaître sur la reconnaissance les traces de cette opération.
N'importe!... Pour Mlle de la Ville-Handry c'était là, et elle ne le savait que trop, un de ces désastres dont on ne se relève pas.
C'était deux mois d'existence de moins... Le temps peut-être dont il s'en faudrait qu'elle pût attendre le retour de Daniel.
Cependant, le jour du terme arriva, et elle donna cent francs en échange de sa quittance de loyer...
Et le surlendemain, elle se trouvait de nouveau sans argent, et, selon l'expression de la Chevassat, réduite à «s'en prendre à ses pauvres affaires.»
Mais le Mont-de-Piété avait trop cruellement trompé ses calculs pour qu'elle consentit à y recourir encore et à s'exposer à une seconde déception.
Elle résolut, non plus d'engager, mais de vendre le nécessaire de toilette en or que contenait son sac de voyage, et elle pria son obligeante portière de lui chercher un acheteur.
Tout d'abord, la Chevassat éleva beaucoup d'objections.
—Vendre ce nécessaire si joli, disait-elle, quel meurtre! Songez que vous ne le reverrez plus jamais... Si vous le portiez «au clou,» au contraire, dès qu'il vous viendrait un peu d'argent, vous le dégageriez...
Elle perdait ses peines, elle le reconnut, et, se résignant, elle finit par amener une espèce de marchand à la toilette de ses amis, un brave homme fini, affirmait-elle, en qui on pouvait avoir la confiance la plus absolue.
Et véritablement il se montra digne de cette chaude recommandation en proposant du premier coup cinq cents francs de ce nécessaire, qui ne valait pas beaucoup plus du triple... Encore n'était-ce pas son dernier mot... Après une heure de débats irritants, après dix fausses sorties, il tira en soupirant son porte-monnaie, et compta sur la table les trente-cinq louis qu'avait impérieusement exigés Mlle Henriette.
C'était de quoi payer quatre mois de pension à la Chevassat.
—Mais non, se dit la pauvre jeune fille, non, ce serait trop de pusillanimité, à la fin!...
Et le soir même, rassemblant en un grand effort tout son courage, elle déclara d'un ton ferme à la redoutable mégère qu'elle ne lui prendrait plus qu'un repas, le soir.
Elle avait trouvé ce moyen terme pour éviter non une scène, elle en attendait une, mais une brouille complète.
Contre toute attente, cependant, l'honorable portière ne parut ni surprise ni choquée. Elle haussa seulement les épaules en disant:
—Comme vous voudrez, ma petite chatte... Seulement, croyez-moi, les économies qu'on fait sur son estomac ne profitent pas...
C'est à dater de ce coup d'état que Mlle Henriette prit l'habitude de descendre chaque matin pour acheter le petit pain et les deux sous de lait qui constituèrent désormais son déjeuner.
Le reste du temps, elle ne bougeait de sa chambre, s'acharnant au travail de broderie qu'elle avait entrepris, et rien ne troublait la désolante monotonie de ses journées, que la visite hebdomadaire de M. de Brévan...
Car il n'oubliait pas sa menace, et chaque semaine, Mlle Henriette était sûre de le voir apparaître.
Il arrivait d'un air grave et froidement lui demandait si elle avait réfléchi depuis qu'il avait eu l'honneur de lui présenter ses hommages...
Elle ne lui répondait d'ordinaire que par un regard de mépris, mais il n'en semblait aucunement déconcerté. Il saluait respectueusement et invariablement disait avant de se retirer:
—Ce sera donc pour une autre fois... j'attendrai. Oh! j'ai le temps d'attendre.
S'il espérait ainsi réussir à réduire plus vite Mlle Henriette, il se trompait grossièrement... Cette insulte périodique était un stimulant qui entretenait sa colère et fouettait son énergie... Son orgueil s'exaspérait à l'idée constante de la lutte engagée, et elle se jurait qu'elle en sortirait victorieuse...
C'est de ce sentiment que lui vint la pensée d'une démarche dont les résultats devaient avoir sur l'avenir une influence décisive.
On était alors à la fin de juin, et elle ne voyait pas sans effroi diminuer son petit trésor, quand un matin, jugeant la Chevassat de belle humeur, elle se hasarda à lui demander si elle ne pourrait pas lui procurer de l'ouvrage, se disant très-adroite à tous les travaux de femme...
Mais l'autre, dès les premiers mots, s'était mise à rire.
—Laissez-moi donc tranquille, interrompit-elle, est-ce que des mains comme les vôtres sont faites pour travailler...
Et comme Mlle Henriette insistait, montrant comme preuve de son habileté la broderie qu'elle avait entreprise:
—C'est très-joli cela, fit la concierge, mais à broder du matin au soir une fée ne gagnerait pas la nourriture d'un chardonneret.
Il devait y avoir du vrai, dans cette exagération, la pauvre fille le soupçonnait, aussi se hâta-t-elle d'ajouter qu'elle était capable de beaucoup d'autres choses.
Elle était très-bonne musicienne, par exemple, et donnerait très-bien des leçons de piano ou de chant, si on lui procurait des élèves.
A ces mots, l'éclair d'une joie diabolique traversa les petits yeux de l'honorable portière.
—Quoi! vous sauriez faire danser, ma petite chatte? s'écria-t-elle, comme ces artistes qui vont jouer du piano dans les bals du monde...
—Certainement.
—Tiens, tiens, c'est un talent... Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé plus tôt? Je m'occuperai de ça, vous verrez, fiez-vous à moi...
Le samedi suivant, en effet, dès le matin, elle parut chez Mlle Henriette avec l'air joyeux d'une messagère de bonne nouvelle.
—J'ai pensé à vous! dit-elle dès le seuil.
—Ah!...
—Il y a une locataire de la maison qui donne une grande soirée aujourd'hui... Je lui ai parlé de vous, et elle m'a dit qu'elle vous payerait trente francs pour faire sauter sa société... Trente francs!... c'est une somme cela, sans compter que si on est satisfait de vous, ça attirera des pratiques...
—A quel étage demeure cette locataire?...
—Au second, l'appartement du fond, sur la cour... Mme Hilaire... une personne très-distinguée et qui n'a pas sa pareille pour la bonté du cœur... Il faudrait y être à neuf heures précises...
—J'y serai.
Toute heureuse et pleine d'espoir, Mlle Henriette passa une partie de l'après-midi à restaurer son unique robe, une robe de soie noire, bien usée, hélas! et déjà toute reprisée...
Pourtant, à force d'industrie et de patience, elle s'était composé une toilette presque présentable quand, sur le coup de dix heures, elle sonna chez Mme Hilaire.
On l'introduisit dans un salon étrangement meublé de meubles hétéroclites, mais fort brillamment éclairé, où sept ou huit jeunes femmes en toilettes extravagantes et autant de messieurs à gilets à cœur fumaient en prenant du café.
Dames et messieurs sortaient de table; on le reconnaissait à leurs yeux et aux éclats de leurs voix.
—Tiens!... c'est la pianiste du cinquième! s'écria une grande femme brune, jolie et encore plus commune, qui devait être Mme Hilaire...
Et s'adressant à Mlle Henriette:
—Voulez-vous prendre un verre de quelque chose, ma petite biche? demanda-t-elle.
Plus rouge que le feu et perdant contenance, la jeune fille refusait et s'excusait de refuser, quand l'autre l'interrompant brusquement:
—Vous n'avez pas soif, dit-elle... très-bien; vous boirez plus tard... En attendant, vous allez nous jouer un quadrille, n'est-ce pas... et mouvementé, n'est-ce pas!...
Puis, imitant avec une désolante perfection la voix enrouée des aboyeurs de bals publics:
—En place, en place! râla-t-elle, en place pour le quadrille...
Mlle de la Ville-Handry s'était assise au piano...
Elle tournait le dos aux danseurs, mais devant elle était une glace où elle ne perdait pas un des gestes de Mme Hilaire et de ses invités...
Et alors elle fut sûre de ce qu'elle avait soupçonné en entrant... Elle comprit dans quel monde l'avait jetée la Chevassat...
Elle eut cependant sur elle-même assez de puissance pour achever le quadrille... Mais la dernière figure terminée, elle se leva, et s'avançant vers la maîtresse de la maison:
—Veuillez m'excuser, madame, balbutia-t-elle d'une voix affreusement troublée, il faut que je me retire... Je me sens très-malade... je ne saurais jouer...
—Comme c'est drôle! s'écria un des messieurs, voilà notre nuit ratée!...
Mais la jeune femme:
—Taisez-vous, Jules!... Ne voyez-vous pas qu'elle est pâle comme la mort, cette enfant!... Qu'avez-vous, ma belle biche?... C'est la chaleur qui vous a fait mal, n'est-ce pas?... On étouffe dans cette baraque...
Et Mlle Henriette se retirant:
—Oh! attendez, reprit-elle, je ne dérange pas les gens pour rien, moi!... Allons, Jules, fouille-toi, et donne-lui un louis à cette petite...
Déjà la pauvre fille avait ouvert la porte:
—Je vous remercie, madame, dit-elle, vous ne me devez rien!...
Il était temps que Mlle Henriette sortit!
A sa stupeur première, une colère folle succédait, qui chassait à son cerveau des flots de sang et lui arrachait des larmes brûlantes...
C'était la Chevassat, cependant, qui lui avait tendu ce guet-apens ignoble... Qu'avait-elle donc espéré, l'infâme vieille!...
Et emportée par un mouvement irrésistible, hors d'elle-même, elle se précipita à travers les escaliers, et entrant comme l'ouragan dans la loge de la dangereuse portière:
—Chez quels gens m'avez-vous envoyée, lui cria-t-elle... Vous le saviez!... Vous êtes une misérable!...
Ce fut le sieur Chevassat qui se dressa.
—Qu'est-ce que c'est!... commença-t-il, à qui croyez-vous parler...
Mais du geste et de la voix, sa femme l'interrompit, et s'adressant à Mlle Henriette:
—Eh bien!... après! fit-elle, avec un ricanement cynique, est-ce qu'ils ne vous valent pas, ces gens-là!... D'abord, moi, j'en ai plein le dos de vos manières, ma chatte... Quand on est bégueule tant que cela, on reste chez ses parents, comme toutes les filles sages, et on ne se fait pas enlever pour courir la pretentaine avec des amoureux...
Sur quoi, profitant de ce que Mlle Henriette était restée presque sur le seuil de la loge, elle la poussa dehors brutalement, au risque de la jeter à terre, et violemment referma sa porte.
Une heure plus tard, l'infortunée se reprochait amèrement son emportement.
—Hélas!... se disait-elle en pleurant, les faibles, les malheureux, n'ont pas le droit de se révolter... Qui sait ce que cette méchante créature va faire pour se venger!...
Elle le sut le surlendemain matin...
Descendant un peu avant sept heures pour chercher le pain et le lait de son déjeuner, elle se trouva, sous la porte cochère, face à face avec Mme Hilaire qui rentrait.
A la vue de la jeune fille, cette irrascible dame devint plus rouge qu'une pivoine, et bondissant jusqu'à elle, lui saisit le bras qu'elle secoua furieusement en criant de toute la force de ses poumons:
—C'est donc vous, gueuse, qui allez me vilipender chez mes concierges!... Quel malheur!... Une mendiante que j'avais fait venir chez moi pour lui faire gagner trente francs!... Et moi qui la croyais malade et qui la plaignais, et qui voulais que Jules lui donnât un louis...
Ce n'était pas à cette femme, en effet, que Mlle Henriette devait en vouloir... Elle lui avait témoigné de la pitié, après tout!
Fort effrayée, cependant, elle essayait de se dégager, mais l'autre tenait bon, redoublant ses cris, jusqu'à ce point que plusieurs locataires se mirent aux fenêtres.
—On te revaudra ça, ma biche, clamait-elle au milieu des injures malpropres que sa colère, pareille à un torrent d'eau de vaisselle, charriait... On saura bien te faire déguerpir d'ici!
Et ce n'était pas une menace en l'air.
L'après-midi même, cette scène lamentable se renouvelait et elle recommençait, tout aussi odieuse, le lendemain et encore les jours suivants.
Mme Hilaire avait des amies dans la maison, et Mlle de la Ville-Handry était devenue leur bête noire à toutes. Elles s'entendaient pour la guetter, et dès qu'elle se risquait dans les escaliers, il s'en trouvait toujours quelqu'une pour la huer...
Si bien que l'infortunée n'osait plus sortir de chez elle... Dès le matin, sitôt la porte de la rue ouverte, elle courait acheter ses petites provisions de la journée; puis, remontant bien vite, elle se barricadait dans sa chambre et n'en bougeait plus...
Assurément, ce n'était pas le désir de quitter cette maison maudite qui lui manquait... Mais où aller?... Puis, l'inconnu l'épouvantait... ne lui réserverait-il pas des tribulations plus intolérables encore...
Enfin, elle n'avait pas d'argent.
Le terme de juillet lui avait enlevé cent francs, elle avait dû remplacer par une robe de mérinos noir sa robe de soie qui tombait en loques; dès les premiers jours d'août, ses chétives ressources étaient épuisées.
Encore ne fût-elle pas parvenue à les faire durer tout ce temps, si depuis la soirée de Mme Hilaire elle n'eût cessé complétement de recourir à la dispendieuse cuisine de la Chevassat.
Même cette rupture, dont Mlle Henriette s'était d'abord réjouie, devenait maintenant pour elle le sujet d'un prodigieux embarras... Il lui restait plusieurs choses encore à vendre, sa broche, son cachemire, sa montre, ses boucles d'oreilles, et elle ne savait ni comment, ni à qui les vendre...
Tous les récits dont la Chevassat l'avait effrayée lors de sa tentative au Mont-de-Piété roulaient dans son esprit, et elle se voyait, à la moindre démarche, arrêtée par un commissaire de police, interrogée et reconduite chez son père, et livrée à la comtesse Sarah et à sir Tom...
Cependant la nécessité devenait si impérieuse, qu'après de longues hésitations, un soir, à la brune, elle se glissa dehors pour chercher un acheteur.
Ce qu'elle cherchait, c'était une de ces boutiques borgnes où on aperçoit, attendant leur proie, de ces brocanteurs suspects dont les trafics inquiètent l'observateur.
Elle en trouva une telle qu'elle la souhaitait.
Une vieille femme à lunettes plantées sur un nez crochu, sans seulement lui demander son nom, tant évidemment elle la prenait pour une voleuse, lui donna de sa broche et de ses boucles d'oreilles... cent quarante francs.
Qu'était-ce que cette somme!... Rien... Mlle Henriette le comprit. C'est pourquoi, surmontant toutes ses répugnances et toutes ses pudeurs, et s'armant d'une résolution désespérée, elle se jura de tout tenter pour se procurer de l'ouvrage...
Et elle se tint parole.
Soutenue par le secret espoir de triompher, à force d'énergie, de l'acharnement de la destinée, elle s'en alla de magasin en magasin, de porte en porte, pour ainsi dire, sollicitant de l'ouvrage comme elle eût demandé la charité, promettant de s'employer à ce qu'on voudrait, tant qu'on voudrait, pourvu qu'on la nourrit et qu'on la logeât.
Mais il était écrit que tout tournerait contre elle... Et sa beauté, le charme et la distinction de sa personne, sa façon même de s'exprimer lui étaient autant d'obstacles... Qui donc eût voulu employer cette jeune fille qui avait l'air d'une duchesse...
Si bien que ses prières ne rencontraient que visages froids, haussements d'épaules et sourires ironiques... Et partout des refus.
A moins cependant que quelque galant commis ne répondit à sa requête par une déclaration.
Le hasard lui avait fait découvrir ces petits avis à la main que les entrepreneurs collent sur tous les tuyaux d'eaux ménagères de leur quartier pour demander des ouvrières...
Dès lors, elle passa ses journées à chercher ces avis et à courir aux adresses indiquées... Mais là les mêmes difficultés se présentaient; puis c'étaient des questions à n'en plus finir:
—Qui êtes-vous?... d'où venez-vous?... chez qui avez vous travaillé?
Et toujours la même conclusion désolante:
—Nous n'avons pas d'ouvrage pour une personne comme vous.
Alors, elle eut recours aux bureaux de placement.
Elle en avait avisé un ayant à sa porte un grand tableau où il était offert des emplois pour toutes capacités, depuis 35 jusqu'à 1,000 francs par mois... Elle y monta.
Un monsieur, très-verbeux, après lui avoir fait déposer une certaine somme, lui jura qu'il avait son affaire et la fit revenir dix fois inutilement.
A la onzième, après une nouvelle consignation, il lui remit l'adresse de deux maisons, affirmant que dans l'une ou dans l'autre elle se caserait avantageusement.
Ces deux maisons étaient deux débits de prunes, où on demandait des demoiselles de comptoir pour verser les petits verres et attirer la pratique...
Ce devait être la dernière tentative de Mlle de la Ville-Handry.
Depuis dix mois qu'elle se débattait avec une sorte de furie au milieu d'inextricables difficultés, les ressorts de son énergie, peu à peu, s'étaient détrempés. Et maintenant, courbaturée de corps et d'esprit, accablée, vaincue, anéantie, elle s'abandonnait.
Dix-huit mois séparaient encore Mlle Henriette de sa majorité.
Depuis qu'elle s'était enfuie de la maison de son père, elle n'avait pas reçu de lettre de Daniel, bien qu'elle lui eût écrit souvent, et elle ne pouvait même assigner de date à son retour.
C'est qu'elle avait suivi le conseil de M. de Brévan, et que résolument elle s'était présentée au ministère de la marine, pour demander des nouvelles de la Conquête. Et un commis lui avait répondu d'un ton insouciant que la campagne de cette frégate durerait peut-être encore un an ou deux...
Etait-il possible que l'infortunée attendit jusque-là? Non!
Dès lors, pourquoi s'obstiner à une lutte impossible, à quoi bon disputer avec tant d'acharnement quelques jours d'une tristesse affreuse!...
Sa santé, d'ailleurs, n'avait pu résister à tant d'assauts... Elle ressentait dans la poitrine des douleurs aiguës, elle toussait et, dès qu'elle avait fait dix pas, ses jambes flageolaient et elle était inondée d'une sueur froide.
Presque toutes ses journées, elle les passait au lit, grelottant la fièvre ou plongée dans une invincible somnolence, le cerveau peuplé de visions funèbres...
En elle, il lui semblait sentir se tarir les sources mêmes de la vie, comme si tout son sang, goutte à goutte, se fût écoulé par une blessure ouverte.
—Si je pouvais m'éteindre ainsi! pensait-elle.
C'était la suprême grâce qu'elle implorait de Dieu. Un miracle seul pouvait la sauver désormais, et elle ne le souhaitait même pas. Une universelle indifférence et un immense dégoût de tout emplissaient son âme. Il lui semblait qu'ayant épuisé ce qu'on peut endurer, il ne lui restait plus rien à redouter.
Et, en effet, un dernier malheur qui s'abattit sur elle ne lui arracha pas un soupir.
Une après-midi, pendant qu'elle était descendue, laissant sa fenêtre entr'ouverte, le vent brusquement poussa les battants, lesquels heurtant une chaise la renversèrent... Sur le dos de cette chaise était plié le cachemire de Mlle Henriette, il tomba dans la cheminée où il y avait du feu, et quand elle remonta elle le trouva à demi consumé.
C'était l'unique objet de prix qui lui restât, et elle en eût toujours bien retiré vingt-cinq louis.
—Bast! se dit-elle, qu'importe! C'est trois mois de moins à vivre, voilà tout.
Et elle ne s'en préoccupa plus, et elle ne s'inquiéta pas davantage du terme d'octobre, qui approchait.
—Je ne pourrai le payer, se disait-elle, la Chevassat me fera donner congé, et alors l'heure sera venue...
Cependant, à sa grande surprise, l'estimable portière ne lui fit aucune avanie de ce qu'elle n'était pas en mesure... Et même, elle lui dit qu'elle se chargeait de faire patienter le propriétaire.
Cette inexplicable mansuétude donnait à Mlle Henriette une semaine de répit...
Mais enfin, un matin elle s'éveilla n'ayant plus un centime, n'ayant plus rien, croyait-elle, dont elle pût faire de l'argent... et ayant faim.
—Allons, murmura-t-elle, comme pour s'annoncer à elle-même la catastrophe suprême, c'est maintenant qu'il faut quelques minutes de courage!...
Elle disait cela, mais avec la certitude affreuse que l'inexorable échéance était arrivée, elle se sentait glacée d'horreur jusque dans les moelles, comme si elle eût vu le bourreau entrer dans sa chambre pour lui signifier son arrêt de mort.
Et cependant, depuis plus d'un mois, elle ne songeait qu'au suicide, et la veille encore elle trouvait comme une âpre jouissante à cette pensée...
—Serais-je donc lâche? se disait-elle avec un mouvement de rage.
Oui, elle avait peur... oui, elle avait beau se représenter qu'il ne lui restait plus qu'à choisir entre la mort et sir Tom ou M. de Brévan, elle était terrifiée...
Hélas! elle n'avait pas vingt ans, jamais elle n'avait senti en elle une telle exhubérance de vie, elle voulait vivre, vivre encore un mois, une semaine, un jour!...
Si son châle n'eût pas été brûlé cependant!
Alors, d'un œil égaré, explorant son misérable logis, elle aperçut ce chef-d'œuvre de patience qu'elle avait entrepris... C'était une robe de mousseline, tout ouvragée de broderies d'une merveilleuse finesse et d'un dessin exquis... Malheureusement, elle était loin d'être achevée...
—N'importe! se dit-elle, j'en trouverai peut-être quelque chose...
Et, roulant la robe à la hâte, elle courut l'offrir à la louche brocanteuse qui lui avait déjà acheté ses boucles d'oreilles, et plus tard sa montre.
L'affreuse vieille parut stupéfaite de cette merveille.
—C'est très beau, déclara-t-elle, c'est magnifique, et, si c'était fini, ça vaudrait beaucoup d'argent... mais, en cet état, personne n'en voudra.
Cependant elle consentit à en donner vingt francs, uniquement par amour de l'art, jurait-elle, car c'était autant de perdu.
Ce louis, c'était pour Mlle de la Ville-Handry un sursis inespéré...
—En voici pour un mois, pensait-elle, déterminée à ne vivre que de pain sec, et qui peut prévoir ce qu'un mois réserve d'événements?...
Et il devait revenir à cette infortunée, du chef de sa mère, plus de quinze cent mille francs!... si elle eût su, cependant, si elle eût eu un ami pour conseiller son inexpérience!...
Mais elle était restée fidèle à son serment de ne se confier à âme qui vive, et les plus épouvantables angoisses ne lui arrachaient pas une plainte.
M. de Brévan ne l'ignorait pas, lui, qui, avec une implacable régularité, avait continué ses visites hebdomadaires... Et même, cette lâche obsession qui jadis enflammait le courage de Mlle Henriette, lui devenait un intolérable supplice...
—Ah! je serai vengée, lui dit-elle un jour, prenez garde, Daniel reviendra...
Alors lui, haussant les épaules:
—Si vous ne comptez que là-dessus, vous ferez bien de vous rendre et de devenir ma femme tout de suite...
Elle détourna la tête avec un mouvement d'insurmontable horreur... Plutôt les bras glacés de la mort.
Et cependant les pulsations de son cœur étaient pour ainsi dire comptées...
Dès la fin de novembre, ses vingt francs s'étaient trouvés épuisés, et elle avait recours pour prolonger son existence aux expédients désespérés de la plus humble détresse.
Tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle pouvait sortir de son triste logis sans être arrêtée par les concierges, elle le vendit pièce à pièce, brin à brin, pour vingt sous, pour dix sous, pour le prix d'une livre de pain...
Son linge fut d'abord sacrifié, puis le tour vint des couvertures de son lit, de ses rideaux, de ses draps...
Les matelas comme le reste y passèrent, la laine d'abord, emportée poignée par poignée, puis la toile...
Et enfin, le 25 décembre, elle se trouva dans une chambre plus dévastée que si le feu y eût passé, n'ayant sur elle qu'un seul jupon sous sa mince robe d'alpaga, sans un haillon pour s'envelopper pendant les nuits glaciales.
L'avant-veille, la terreur triomphant de ses résolutions, elle avait adressé à son père une longue lettre... Il n'y avait pas répondu. La veille, elle lui avait écrit ces lignes:
«J'ai faim et je n'ai pas de pain... Si demain, à midi, vous n'êtes pas venu à mon secours, à une heure vous n'aurez plus de fille...»
Et torturée par le froid et par le besoin, exténuée, déjà mourante, elle avait attendu... A midi, son père n'ayant pas paru, elle se donna jusqu'à quatre heures... A quatre heures, rien...
—Il faut en finir! se dit-elle...
Ses précautions étaient prises. Elle avait prévenu la Chevassat qu'elle serait absente toute la soirée, et elle s'était procuré une assez grande quantité de charbon....
Elle écrivit deux lettres, l'une à son père et l'autre à M. de Brévan...
Après quoi, ayant hermétiquement bouché toutes les ouvertures de sa chambre, elle alluma deux réchauds, et s'étant étendue sur son lit, elle recommanda son âme à Dieu... Cinq heures sonnaient.
Déjà une vapeur épaisse et âcre s'était répandue dans la chambre, et la bougie ne donnait plus qu'une lueur blafarde... Bientôt il lui sembla que ses tempes étaient comme serrées dans un étau... Elle étouffait et elle avait envie de dormir, et elle sentait à l'estomac une intolérable douleur.
Puis, des idées étranges et incohérentes comme le délire bouillonnèrent dans son cerveau, les oreilles lui tintaient, son pouls battait avec une violence inouïe, des nausées lui soulevaient le cœur et, par moments, elle croyait que d'épouvantables détonations faisaient voler son crâne en éclats...
La bougie s'éteignit... Affolée par la sensation de la mort elle essaya de se lever et ne put... Elle voulut appeler, sa voix, ainsi qu'un râle, expira dans sa gorge...
Puis encore, ses idées se troublèrent tout à fait... la respiration lui manqua... C'était fini... Elle ne souffrait plus!...
XX
Ainsi, quelques minutes encore, et tout était fini, Mlle de la Ville-Handry mourait, Mlle de la Ville-Handry était morte...
Mais à cette heure-là même, le locataire du quatrième étage, le père Ravinet, le brocanteur, sortit de chez lui pour aller dîner.
S'il fût descendu, comme d'ordinaire, par le grand escalier, nul bruit n'arrivait jusqu'à lui... Mais la Providence veillait... Il passa ce soir-là par l'escalier de service et entendit le râle suprême de l'agonisante...
En notre beau temps d'égoïsme, beaucoup à la place de ce vieil homme ne se fussent pas dérangés.
Lui descendit précipitamment prévenir le concierge.
Beaucoup encore eussent été rassurés par l'apparente tranquillité des époux Chevassat et se fussent tenus pour satisfaits en les entendant affirmer que Mlle Henriette était sortie...
Lui, au contraire, insista et, en dépit de l'évidente mauvaise volonté des portiers, il sut les contraindre à monter, entraînant à son avis d'abord, et à sa suite après, tous les locataires avouables de la maison.
Ce fut lui pareillement qui, pendant que portiers et locataires se consultaient, indiqua les secours à donner à la mourante et qui courut chercher chez lui des matelas, des draps, des couvertures, du bois pour faire du feu; enfin, tout ce qui manquait dans cette chambre désolée...
Et quelques instants après, Mlle de la Ville-Handry ouvrait les yeux...
Etrange fut la première sensation de l'infortunée...
Ce fut d'abord un étonnement immense de se sentir bien chaudement dans un bon lit, elle qui depuis tant de jours endurait les horribles tortures du froid... Puis, regardant, elle fut comme éblouie des bougies allumées sur sa table et du beau feu clair qui brûlait dans la cheminée... Et c'est avec une stupeur immense qu'elle considérait ces femmes qu'elle ne connaissait pas, penchées vers elle, épiant ses mouvements...
Son père était-il donc enfin accouru à son appel désespéré?
Mais non, car il eût été là, et elle le cherchait vainement parmi les personnes présentes.
Puis, comprenant à quelques mots prononcés près d'elle, qu'elle devait au hasard seul d'avoir été sauvée, elle fut saisie d'une immense douleur.
—Avoir souffert tout ce qu'on souffre pour mourir, se dit-elle, et n'être pas morte!
Elle eut même comme un mouvement de haine contre ces gens qui s'agitaient autour d'elle. Quand ils l'auraient rappelée à la vie, la feraient-ils vivre?...
Cependant elle distinguait assez nettement ce qui se passait dans la chambre, elle reconnaissait les rentières du premier étage qui étaient restées à la soigner, et entre elles la Chevassat, qui se donnait un mouvement extraordinaire, tout en leur expliquant comment Mlle Henriette avait trompé son affection pour exécuter son fatal dessein...
—C'est que je ne me doutais de rien, protestait-elle, d'un ton larmoyant... Une pauvre chatte, qui était toujours de si belle humeur et qui ce matin chantait encore comme un pinson!... Je la supposais un peu gênée, mais non dans une misère pareille... C'est que voilà, mesdames, elle était fière comme une reine et haute comme le temps... Elle a mieux aimé se faire périr que demander secours... car elle savait qu'elle n'avait qu'un mot à me dire... Est-ce que déjà, en octobre, voyant qu'elle ne pouvait payer son terme, je n'ai pas répondu pour elle!...
Et là-dessus, l'infâme hypocrite se pencha vers la pauvre jeune fille et la baisa au front, en disant d'un accent attendri:
—N'est-ce pas, chatte chérie, qu'ils vous aimaient bien, vos pauvres vieux concierges?
Impuissante à articuler une syllabe, encore qu'elle eût la connaissance, Mlle Henriette frissonna d'horreur et de dégoût sous le contact de ces lèvres odieuses. Et la commotion qu'elle en ressentit fit plus que tous les soins qu'on lui avait prodigués...
Néanmoins, ce fut seulement après que le médecin qu'on était allé chercher fût venu et l'eût soignée, qu'elle recouvra le libre exercice de ses facultés.
Alors, d'une voix faible, elle remercia les gens qui l'entouraient, affirmant qu'elle se sentait beaucoup mieux maintenant, et qu'on pouvait la laisser seule...
Les deux rentières, que la curiosité avait emportées au moment où elles allaient se mettre à table, ne se firent pas répéter le congé et tout aises s'esquivèrent...
Mais la portière resta près de Mlle Henriette, et une fois seule avec sa victime, tout en elle changea, visage, voix et regard...
—Eh bien!... commença-t-elle, vous voilà contente, mademoiselle; vous avez affiché la maison, et on parlera de vous dans les journaux... Tout le monde va vous plaindre, croyant que votre amant est sang-cœur qui vous laissait crever de misère...
La pauvre jeune fille eut un geste si doux et si triste, qu'un sauvage en eût été ému... Mais la Chevassat était une civilisée, elle.
—Vous savez pourtant bien, continua-t-elle d'un ton âpre, que ce bon M. Maxime a tout fait pour vous tirer de là... Avant-hier encore, il vous offrait sa fortune...
—Madame!... balbutia l'infortunée, n'aurez-vous donc pas pitié!...
Pitié, elle, la Chevassat... quelle raillerie.
—De M. Maxime, poursuivit-elle, vous avez tout refusé... Pourquoi, s'il vous plaît? pour faire la vertueuse, n'est-ce pas?... Ce n'était guère la peine, pour ensuite tout accepter d'un vieux finaud qui vous mènera loin... Ah! vous êtes en bonnes mains!...
Ramassant tout ce qui lui était revenu de force, Mlle Henriette se haussa sur ses oreillers...
—Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle.
—Rien, je m'entends... Enfin, c'est vous qui l'aurez voulu!... Du reste, il y avait assez longtemps qu'il vous guignait, le gros malin!...
Au moment où Mlle Henriette ouvrait les yeux, le père Ravinet, discrètement, s'était retiré pour laisser aux femmes qui l'entouraient la liberté de la déshabiller... Elle n'avait donc pas vu son sauveur et ne comprenait rien aux propos de la Chevassat.
—Expliquez-vous, madame... murmura-t-elle.
—Ah! pardine, c'est bien facile! Celui qui vous a tirée d'affaire, qui vous a apporté de quoi garnir votre lit et de quoi faire du feu, et le reste... c'est le brocanteur du quatrième. Et il ne restera pas en si beau chemin! Patience... Vous savez ce que je vous ai dit.
Et en effet, soit crainte que Mlle Henriette ne vendît au père Ravinet ce qu'elle avait à vendre, soit autre raison, la portière avait fait à la pauvre fille un portrait assez peu rassurant du bonhomme.
—Qu'ai-je donc tant à craindre? fit cependant Mlle Henriette.
La portière hésita.
—Si je vous le disais, répondit-elle, vous le lui rediriez quand il reviendra...
—Non, je vous le promets.
—Jurez-le moi sur la mémoire de votre mère.
—Je vous le jure.
Confiante, l'odieuse vieille se rapprocha du lit, et vivement et à voix basse:
—Eh bien! donc, fit-elle, si vous acceptez ce que va vous offrir le père Ravinet, je vous vois dans six mois pire que Mme Hilaire... Ah! ne dites pas: fontaine je ne boirai pas de ton eau... le fin matois en a perdu plus d'une qui vous valait bien... C'est son état, à cet homme, et dame! il le connaît... Vous voilà prévenue... Moi, je descends donner la soupe à Chevassat, je remonterai dans la soirée. Et surtout, vous savez, motus!...
D'un mot la Chevassat venait de replonger Mlle de la Ville-Handry au plus profond de l'abîme du désespoir.
—Mon Dieu! pensait-elle, pourquoi faut-il que la généreuse assistance de ce vieil homme ne soit qu'un piége indigne!...
Le coude sur son oreiller, le front appuyé sur sa main, les yeux noyés de larmes, elle s'appliquait à rassembler ses pensées, plus éparses que les feuilles sèches après la tempête, lorsqu'une petite toux sèche et persistante l'arracha à ses méditations...
Elle tressaillit et dressa la tête...
Dans le cadre de sa porte ouverte, un homme d'un certain âge, de taille moyenne, était debout, regardant...
C'était le père Ravinet, qui après une longue conversation avec le sieur Chevassat et après quelques mots échangés avec l'estimable portière, venait chercher des nouvelles de sa protégée...
Elle le devina bien plutôt qu'elle ne le reconnut... Elle habitait la même maison que lui, mais non le même corps de logis, et c'est à peine si elle se souvenait de l'avoir entrevu quelquefois en traversant la cour.
—Voici donc, pensa-t-elle, l'homme qui complote ma perte, le misérable dont je dois me défier!
Or, il est certain que ce bonhomme avec son visage glabre, ses gros sourcils en broussailles et ses petits yeux jaunes d'une étrange mobilité, avait, pour qui l'observait, quelque chose d'énigmatique et par conséquent d'inquiétant.
Mlle Henriette ne l'en remercia pas moins, d'une voix profondément troublée, de son empressement à la secourir, de ses soins intelligents et de sa générosité à la pourvoir de tout ce dont elle manquait.
—Oh! vous ne me devez nulle reconnaissance, interrompit-il, je n'ai que rempli mon devoir, et petitement...
Et aussitôt, d'un ton bourru, il se mit à expliquer que ce qu'il avait fait n'était rien, en comparaison de ce qu'il se proposait de faire... Les causes du suicide de Mlle Henriette, il ne les avait que trop comprises à l'aspect désolé de sa chambre... Mais elle n'avait plus rien à craindre de la misère, jurait-il, maintenant qu'il était là, lui...
Mais plus étaient vives et pressantes les marques d'intérêt que lui donnait le vieux brocanteur, plus Mlle Henriette se tenait sur la réserve, l'esprit encore plein des préventions que la Chevassat lui avait soufflées.
Par bonheur il était fin, le bonhomme, et avec une rare habileté, grâce à des réticences aussi prudemment calculées que certains emportements, il sut ramener un peu Mlle de la Ville-Handry. Il la conquit presque, en lui remettant cachetées et intactes en apparence, les lettres qu'avant d'allumer le réchaud fatal, elle avait écrites à M. de Brévan et à son père.
Aussi, quand il se retira, après une demi-heure de diplomatie, il avait arraché à la malheureuse jeune fille le serment de ne pas attenter de nouveau à ses jours, et la promesse de lui expliquer par quel concours de circonstances fatales elle en avait été réduite à cet excès de misère.
—«Vous n'hésiteriez pas, lui avait-il dit, si vous saviez combien il est aisé souvent, avec un peu d'expérience, de dénouer les situations qui paraissent le plus inextricables...»
Mlle Henriette n'hésitait pas.
Une réflexion, qui lui était venue dès qu'elle s'était trouvée seule, lui avait tout à coup donné une singulière confiance.
—Si le père Ravinet était ce que prétend la Chevassat, pensait-elle, cette méchante femme ne m'eût pas avertie... Si elle me détourne d'accepter les offres de service de ce vieil homme, c'est que sans doute j'y trouverai un avantage considérable...
Sur quoi, envisageant, aussi froidement que possible, la partie politique de sa détermination, elle y découvrait des chances énormes en sa faveur.
Si le père Ravinet était de bonne foi, elle allait pouvoir attendre Daniel.
S'il ne l'était pas, que risquait-elle?... Qui ne craint pas la mort n'a rien à redouter, et elle ne la craignait pas, elle... Le poignard de Lucrèce garantira toujours la liberté d'une femme de cœur...
Et cependant, malgré l'impérieux besoin qu'elle avait de repos, sa promesse la tint éveillée une partie de la nuit.
C'est qu'elle repassait dans son esprit cette lamentable histoire qui était la sienne, se demandant ce qu'elle pouvait avouer et ce qu'elle devait taire au vieux brocanteur.
N'avait-il pas découvert déjà par l'adresse d'une de ces deux lettres qu'elle était la fille du comte de la Ville-Handry... C'était là surtout ce qu'elle eût voulu pouvoir cacher.
Et d'ailleurs, demander conseil à quelqu'un en lui dissimulant une partie de la vérité, n'est-ce pas folie?
—Il faut tout dire, s'écria-t-elle, ou rien.
Et après un moment de réflexion:
—Je dirai tout, ajouta-t-elle, sans réticences.
Telles étaient encore ses dispositions, quand au matin, sur les neuf heures, le père Ravinet se présenta chez elle.
Il était fort pâle, le bonhomme, et l'expression de son visage et le timbre de sa voix trahissaient une émotion difficilement maîtrisée et une poignante anxiété.
—Eh bien! demanda-t-il, oubliant dans sa préoccupation de demander à la jeune fille comment elle avait passé la nuit.
Elle hocha tristement la tête, et lui montrant une chaise:
—Mon parti est pris, monsieur, répondit-elle; asseyez-vous et écoutez-moi...
Le vieux brocanteur était bien persuadé que Mlle Henriette en arriverait là; mais si vite, non, il ne l'espérait pas.
—Une exclamation lui échappa: «Enfin!» et une joie immense, délirante, éclata dans ses yeux...
Même cette joie semblait si peu explicable, que la jeune fille en conçut comme une vague inquiétude.
—Je ne m'abuse pas, fit-elle, en fixant le vieil homme de toute la force de sa pénétration, ce que je fais est d'une témérité inouïe. Je me mets en quelque sorte à votre merci, monsieur, à la discrétion d'un inconnu dont on m'a dit que j'avais tout à craindre...
—Oh! mademoiselle, protesta-t-il, croyez...
Mais elle l'interrompit, et d'un accent solennel:
—Je crois, prononça-t-elle, que si vous me trompiez, vous seriez le plus lâche et le dernier des hommes... Je m'en remets à votre honneur...
Et aussitôt, d'une voix ferme, elle commença le récit de sa vie, depuis ce soir fatal où son père lui avait dit:
«—J'ai résolu, ma fille, de te donner une seconde mère...»
Plus enfiévré que le joueur pendant que tourne la bille fatale dont l'arrêt va décider de sa fortune ou de sa ruine, les traits contractés par une attention poignante, le vieux brocanteur s'était assis en face de Mlle Henriette, les yeux obstinément attachés sur elle, comme pour pénétrer sa pensée et en devancer l'expression.
Ces confidences terribles, on eût dit qu'il les avait pressenties, et qu'il éprouvait, à voir ses pressentiments justifiés, une âpre satisfaction.
Et à mesure que parlait Mlle de la Ville-Handry:
—C'est bien cela, murmurait-il; oui, cela devait être...
Tous ces gens, dont la jeune fille lui exposait les manœuvres abominables, il semblait les connaître mieux qu'elle, comme s'il les eût fréquentés longtemps, comme si même il eût vécu dans leur intimité.
Et sur chacun, il s'exprimait avec une assurance étrange, disant selon que l'occasion s'en présentait:
—Ah!... je reconnais bien là Sarah et mistress Brian!...
Ou:
—Sir Tom n'agit jamais autrement.
Ou encore:
—Oui, c'est bien là tout Maxime de Brévan.
Et, selon les phases du récit, un rire amer et qui avait quelque chose de convulsif tordait ses lèvres, ou il se répandait en imprécations.
—Quelle intrigue! murmurait-il de l'accent de la plus profonde horreur, quelle intrigue infernale!...
A un autre moment, il devint livide et chancela sur sa chaise, comme si, se trouvant mal, il eût été près de tomber.
Mlle Henriette lui disait alors, d'après le récit de Daniel, les circonstances de la mort de M. de Kergrist et de la disparition de Malgat, ce pauvre caissier qui avait laissé dans sa caisse un déficit énorme, qui avait été condamné par contumace aux travaux forcés et dont la police pensait avoir retrouvé le corps dans un bois des environs de Paris.
Mais dès que la jeune fille eut terminé, il se dressa tout d'une pièce, et d'une voix formidable:
—Je les tiens donc, les misérables! s'écria-t-il, cette fois, je les tiens.
Et, succombant à l'excès de son émotion, il se laissa tomber sur une chaise, cachant son visage entre ses mains.
Muette de stupeur, Mlle de la Ville-Handry examinait cet étrange bonhomme sur qui reposait désormais tout son espoir.
Déjà, la veille, elle avait eu comme un soupçon qu'il n'était pas ce qu'il paraissait être, maintenant, elle en était sûre.
Mais qui était-il?... Elle ne pouvait, à cet égard, que s'égarer en conjectures vaines.
Ce qui lui paraissait prouvé, par exemple, c'est que Sarah Brandon, mistress Brian, sir Tom et M. de Brévan s'étaient trouvés de façon ou d'autre mêlés à la vie du père Ravinet, et qu'il les haïssait mortellement.
—A moins donc qu'il ne cherche à me tromper... pensait-elle, gardant encore l'ombre d'un doute.
Lui, cependant, n'avait pas tardé à triompher de sa passagère faiblesse et s'était relevé...
—Qu'on nie donc encore la Providence! prononça-t-il. Ah! les imbéciles seuls ou les fous en sont capables... Ayant mille raisons de croire que cette maison garderait le secret de son crime aussi fidèlement que la tombe, M. de Brévan vous y amène... Et il se trouve que j'y demeure, moi, précisément, sans qu'il s'en doute... Par une sorte de prodige, nous vivons, vous, Mlle de la Ville-Handry et moi, l'un auprès du l'autre, sans se soupçonner... Mais voilà qu'à l'heure même où Maxime de Brévan va triompher, la Providence nous rapproche, et ce rapprochement le perd...
Sa voix trahissait la joie farouche de la vengeance, ses yeux jaunes s'emplissaient d'éclairs.
—Car M. de Brévan triomphait, hier soir, poursuivit-il... La Chevassat, son âme damnée, vous avait épiée, et surprenant le secret de vos préparatifs de suicide, elle lui avait dit: «Réjouis-toi, nous allons être enfin débarrassés d'elle...»
Mlle Henriette frissonna.
—Est-ce possible!... balbutia-t-elle.
Alors, le bonhomme la regardant d'un air un peu surpris:
—Quoi! fit-il; est-ce que d'après la conduite de Maxime de Brévan vous ne l'avez jamais soupçonné de méditer votre mort?...
—Si!... cette idée m'est venue une fois.
—Eh bien! cette fois là, vous étiez dans le vrai, mademoiselle!... Ah! vous ne connaissez pas encore vos ennemis... Mais je les connais, moi, car il m'a été donné de mesurer la profondeur de leur scélératesse. Et là sera votre salut, si vous voulez suivre mes conseils...
—Je les suivrai, monsieur.
Visiblement, le père Ravinet était un peu embarrassé.
—C'est que, mademoiselle, fit-il, je vais être obligé de vous demander de vous confier absolument à moi!...
—Je m'y confierai.
—L'important est de vous soustraire aux embûches de M. de Brévan, de lui échapper et de lui faire perdre vos traces. Il vous faudra donc quitter cette maison.
—Je la quitterai.
—Et de la façon que je vous dirai.
—Je vous obéirai de point en point.
La dernière ombre d'inquiétude qui assombrissait encore le front du vieux brocanteur se dissipa comme par enchantement.
—Tout ira donc bien, déclara-t-il, en se frottant les mains à s'enlever l'épiderme, et je réponds de tout... Hâtons-nous donc de convenir de nos faits, car voici longtemps que je suis près de vous, la Chevassat doit être sur des charbons ardents, et il importe qu'elle ne soupçonne pas que nous nous entendons.
Comme s'il eût craint qu'une oreille indiscrète ne fût collée contre la porte, il rapprocha sa chaise du lit de Mlle Henriette, et d'une voix si basse que tout juste elle l'entendait:
—Dès que j'aurai tourné les talons, reprit-il très-vite, la Chevassat va vous arriver toute brûlante de curiosité pour s'informer de ce qui s'est passé entre nous... Montrez-vous très-irritée contre moi... Laissez entendre que je suis un vieux misérable, assez lâche pour vouloir vous faire payer d'un prix infâme le service que je vous ai rendu...
Mlle Henriette était devenue fort rouge.
—Cependant, monsieur... balbutia-t-elle.
—Il vous répugne de mentir, peut-être?...
—C'est que... Je ne saurai pas, je le crains... Mentir de façon à tromper Mme Chevassat ne doit pas être facile...
—Eh! mademoiselle, il le faut, il le faut absolument... Si vous vous pénétrez bien de cette nécessité, vous trouverez l'aplomb nécessaire... Songez qu'on ne combat bien ses ennemis qu'avec leurs propres armes...
—Je ferai de mon mieux, monsieur...
—Alors, je suis tranquille de ce côté... Et le reste, vous l'allez voir, est la moindre des choses... Un peu avant la nuit, vous vous habillerez et vous guetterez le moment où le portier, comme chaque soir, allumera le gaz... Dès que vous le verrez dans le grand escalier, vous vous hâterez de descendre... J'aurai pris mes mesures pour que la Chevassat soit en courses ou occupée, la loge sera seule, par conséquent, et il vous sera aisé de vous glisser dehors sans être aperçue... Une fois dans la rue vous tournerez à gauche... Au coin de la rue Drouot, devant le mur de l'hôtel des Ventes, un fiacre stationnera d'où pendra par la portière un mouchoir à carreaux comme celui-ci... Montez-y hardiment, j'y serai... Je ne sais si je me suis bien expliqué?
—Oh! parfaitement, monsieur.
—Alors, c'est entendu... Vous vous sentez assez rétablie?
—Oui, monsieur, vous pouvez compter sur moi.
Tout se passa si exactement comme l'avait prévu le vieux brocanteur, et Mlle Henriette joua si bien son rôle, que le soir, quand elle constata la disparition de sa locataire, la Chevassat ne fut ni très-surprise ni très-inquiète.
—Elle était dégoûtée de la vie, cette petite! dit-elle à son mari; je l'ai bien vu, ce tantôt... Nous la retrouverons à la Morgue. Le charbon ne lui ayant pas réussi, elle aura voulu essayer de l'eau!...
XXI
Honnête portière! elle ne se fût point couchée si tranquille ni si promptement endormie du sommeil du juste, si elle eût flairé la vérité...
Ce qui lui donnait cette belle quiétude, c'était la certitude qu'elle avait que Mlle Henriette était sortie la tête nue, chaussée de méchantes bottines à vingt-neuf sous, n'ayant sur le corps qu'une jupe et sa pauvre robe d'orléans noir, toute rapiécée et à peine plus épaisse qu'une toile d'araignée.
Or, elle était persuadée qu'en cet état de dénûment extrême, et par cette froide nuit de décembre, la pauvre jeune fille se lasserait vite d'errer par les rues de Paris, et fatalement serait attirée vers la Seine...
Et pas du tout...
Restée seule après le départ du père Ravinet, Mlle de la Ville-Handry n'avait fait que s'affermir dans la résolution de s'abandonner à lui aveuglément, se défendant même de réfléchir, puisqu'elle n'avait pas, humainement, d'autre parti à prendre.
Après donc avoir reçu la visite de la Chevassat et lui avoir joué la scène convenue avec le vieux brocanteur, elle se leva, et bien que très-souffrante encore, elle se posta devant la fenêtre, guettant le moment propice.
Quatre heures sonnaient et la nuit tombait, quand elle vit le portier sortir de sa loge une lumière à la main et s'engager dans le grand escalier pour y allumer les lanternes.
—Allons! il est temps! se dit-elle.
Et jetant un dernier regard à cette misérable chambre où elle avait tant souffert et tant pleuré, où elle avait cru mourir, elle s'élança dehors.
L'escalier de service était fort obscur, aussi ne dut-elle pas être reconnue par deux personnes qu'elle y croisa. La cour était déserte, la loge des concierges fermée. Elle traversa rapidement le vestibule et d'un bond fut dans la rue.
A quarante pas, sur la gauche, elle pouvait voir la voiture de place où l'attendait le père Ravinet. Elle y courut, monta, et le cocher, qui avait le mot, fouetta ses chevaux dès qu'il entendit claquer la portière...
—Et maintenant, monsieur, commença-t-elle, où me conduisez-vous?...
Aux lueurs du gaz des magasins éclairant par intervalle l'intérieur de la voiture, elle pouvait voir les traits du bonhomme... Il la contemplait avec une expression manifeste de contentement, et un bon sourire d'amicale malice errait sur ses lèvres.
—Ah! c'est un grand secret, répondit-il, mais vous ne tarderez pas à le connaître, car nous allons vite.
Les maigres rosses du fiacre marchaient, en effet, comme si les cent sous de pourboire donnés au cocher eussent infusé dans leurs veines le sang du plus pur coursier anglais.
Elles descendirent de ce train furieux la rue Drouot, remontèrent la rue Lafayette, et tournant à gauche dans la rue du Faubourg-Poissonnière, ne tardèrent pas à s'arrêter devant une maison d'apparence modeste.
Leste comme un clerc d'huissier, le père Ravinet avait sauté à terre, et ayant aidé Mlle Henriette à descendre, il lui prit le bras et l'entraîna dans la maison, en disant:
—Vous allez voir quelle surprise je vous réserve.
Au troisième étage, le bonhomme s'arrêta et, tirant une clef de sa poche, il ouvrit la porte qui faisait face à l'escalier.
Et, avant d'avoir eu le temps de se reconnaître, Mlle Henriette se trouva poussée dans un petit salon, où une dame d'un certain âge brodait au métier à la lueur d'une grosse lampe de cuivre.
—Chère sœur, s'écria dès le seuil le père Ravinet, voici la jeune fille que je t'avais annoncée, et qui nous fait l'honneur d'accepter notre hospitalité.
Méthodiquement, la vieille dame planta son aiguille dans le canevas, repoussa son métier et se leva.
Elle paraissait avoir une cinquantaine d'années, et elle avait dû être jolie autrefois. Mais l'âge et les chagrins avaient blanchi ses cheveux et creusé son visage de rides profondes, et l'habitude du silence et de la méditation avait comme soudé ses lèvres l'une à l'autre.
Sa physionomie austère respirait cependant la bienveillance... Elle était vêtue de noir et sa mise était celle des bonnes bourgeoises de province.
—Soyez la bienvenue, mademoiselle, prononça-t-elle d'une voix grave, vous trouverez dans notre humble intérieur le calme et les sympathies dont vous avez besoin...
Cependant le père Ravinet s'était avancé, et s'inclinant devant Mlle Henriette:
—Je vous présente, lui dit-il, Mme veuve Bertolle, ma bien-aimée sœur Marie, la sainte qui s'est dévouée pour son frère, et qui lui a tout sacrifié, son existence, son repos, sa fortune.
Ah! il n'y avait pas à se méprendre aux regards dont le bonhomme enveloppait la vieille dame, il l'adorait... Mais, elle, comme embarrassée de ces louanges:
—Tu m'as prévenue si tard, Antoine, interrompit-elle, que je n'ai pu me conformer absolument à tes intentions... Cependant la chambre de mademoiselle est prête, et si tu veux...
—Oui, il faut nous y conduire...
Ayant pris la lampe, après en avoir enlevé l'abat-jour, la vieille dame ouvrit une porte qui donnait directement du salon dans une petite chambre modestement meublée, mais resplendissante d'une propreté flamande et où on respirait cette fraîche odeur d'iris dont les ménagères de province parfument leur lessive.
Glaces et meubles étincelaient à la flamme du feu clair qui flambait dans la cheminée, et les rideaux étaient plus blancs que neige.
D'un coup d'œil, le vieux brocanteur avait embrassé ces détails, et après un sourire de remercîment à sa sœur:
—Vous êtes ici chez vous, mademoiselle, dit-il à Mlle Henriette.
Toute saisie, la pauvre fille cherchait en quels termes témoigner l'excès de sa reconnaissance; la vieille dame ne lui en laissa pas le temps.
Elle lui montrait, étalés sur le lit, des jupons, du linge blanc, des bas, un chaud peignoir de flanelle grise à petites fleurs bleues, et, à terre, des pantoufles.
—Voici toujours de quoi changer ce soir, mademoiselle, disait-elle, j'ai pourvu au plus pressé, demain, nous verrons pour le reste...
De grosses larmes, des larmes de bonheur et d'attendrissement, cette fois, roulaient le long des joues pâlies de Mlle Henriette. Oh! oui, c'était une surprise, et délicieuse, que lui avait ménagée l'ingénieuse protection du vieux brocanteur.
—Ah! vous êtes bons, murmura-t-elle en tendant ses mains au frère et à la sœur, vous êtes bons... Comment reconnaître jamais tout ce que vous faites pour moi!...
Puis, surmontant son émotion et s'adressant au père Ravinet:
—Mais qui donc êtes-vous, monsieur, vous qui venez ainsi au secours d'une pauvre fille qui est une étrangère pour vous, et par la délicatesse de votre générosité en doublez le prix?
Ce fut la vieille dame qui répondit:
—Mon frère est un malheureux homme, mademoiselle, qui a payé de son bonheur, de son avenir, de son existence même, un moment d'égarement... Ne l'interrogez pas. Qu'il soit pour vous ce qu'il est pour tous: Antoine Ravinet, marchand de curiosités.
L'accent de la vieille dame trahissait tant de douleurs secrètement endurées, que Mlle Henriette baissait la tête, regrettant son indiscrétion.
Mais alors le bonhomme:
—Ce que je puis vous dire, mademoiselle, reprit-il, c'est que vous ne me devez aucune reconnaissance... non, aucune!... Ce que je fais, mon intérêt me commande impérieusement de le faire, et je n'y ai nul mérite... Que parlez-vous de gratitude!... c'est moi qui resterai votre éternel obligé pour le service immense que vous me rendez.
Il s'animait au bruit de ses paroles, sa taille se redressait, ses yeux flamboyaient, et peut-être il allait laisser échapper son secret quand sa sœur, l'interrompant:
—Antoine! fit-elle d'un ton de reproche, Antoine!...
Il s'arrêta court:
—C'est juste, reprit-il, très-juste! Je suis là que je m'oublie, et je devrais être déjà de retour rue Grange-Batelière... Il est d'une importance capitale que la Chevassat ne me perde pour ainsi dire pas de vue ce soir...
Il allait se retirer; la vieille dame le retint du geste.
—Tu dois rentrer, lui dit-elle, je le sais, seulement, prends garde... C'est un miracle que M. de Brévan ne t'ait pas rencontré et reconnu depuis un an qu'il vient dans la maison que tu habites... Si ce malheur arrivait maintenant, peut-être nos ennemis nous échapperaient-ils encore... Après l'acte de désespoir de mademoiselle, ne voudra-t-il pas connaître celui qui l'a sauvée?... Comment feras-tu pour l'éviter?...
—J'ai prévu ce danger, répondit-il... Je vais en rentrant conter aux époux Chevassat une petite histoire qui leur mettra si bien la puce à l'oreille qu'ils engageront Maxime à ne plus venir que de nuit... comme autrefois.
Sur quoi, saluant Mlle Henriette, il se retira en disant:
—Demain nous nous concerterons!...
Sauvé au moment où, à bout de forces et d'espoir, il lâchait l'épave où il se tenait cramponné, le naufragé n'éprouve pas, en touchant le pont du navire qui l'a recueilli, un sentiment de béatitude comparable à celui de Mlle Henriette.
Et cette sensation délicieuse de la première minute devint plus profonde et plus intense, après une soirée passée près de la sœur du père Ravinet.
Sans embarras comme sans affectation, cette veuve, d'une dignité si noble et si simple, se dévoila assez en quelques phrases pour que, sans connaître au juste les événements de sa vie, Mlle de la Ville-Handry put la connaître elle-même.
Ruinée tout à coup, du jour au lendemain,—elle ne disait pas comment,—quelques mois après la mort de son mari, elle s'était vue réduite, elle, accoutumée aux douceurs de l'aisance, à l'étroitesse et aux privations d'une existence pauvre et dénuée... Il y avait environ cinq ans de cela...
Sans cesser de garder des dehors honorables, elle s'était fait une loi de la plus sévère, il faudrait même dire, de la plus sourdide économie.
Elle n'avait qu'une femme de ménage qui venait une heure, le matin, pour le gros ouvrage... Elle se chargeait du reste, savonnant et repassant elle-même tout son menu linge; ne faisant la cuisine que deux fois par semaine, et les autres jours mangeant froid, autant pour épargner quelque argent que pour ménager son temps.
Car son temps n'était pas sans valeur... Elle échantillonnait au métier des modèles de tapisserie qu'un magasin de la rue de la Chaussée-d'Antin lui payait assez cher... Il y avait des jours, l'été, où elle gagnait jusqu'à trois francs...
Le coup avait été rude, elle ne le cachait pas; puis tout doucement elle s'était résignée et elle avait pris l'habitude de cette sévérité de conduite, de cette parcimonie jalouse appliquée aux moindres détails...
Et maintenant, elle trouvait aux privations qu'elle s'imposait cette satisfaction intime qui résulte de la conscience d'un devoir accompli, satisfaction d'autant plus précieuse que le devoir est plus pénible.
Quel devoir? Elle ne le disait pas.
—Celle-là est entre toutes une sainte et noble créature... se disait Mlle Henriette lorsque le soir, sur les huit heures, après un modeste repas, elle fut retirée dans sa petite chambre.
Cependant elle ne pouvait détacher sa pensée de la situation évidemment énigmatique de ces deux protecteurs que la destinée, enfin clémente, avait placés sur son chemin.
Quel mystère existait dans le passé du frère et de la sœur?... car il en existait un... et, loin de s'en cacher, ils avaient prié Mlle Henriette de ne pas chercher à le pénétrer...
Comment leur passé était-il lié à son passé, à elle-même?... Comment leur avenir se trouvait-il dépendre du sien?...
Mais la fatigue ne tarda pas à l'emporter sur ses préoccupations et à confondre ses idées.
Et pour la première fois depuis bientôt deux ans, elle s'endormit en toute sécurité, d'un bon sommeil paisible, sans sursauter au moindre bruit, sans se défier du silence, sans se demander si ses ennemis ne l'épiaient pas, sans soupçonner jusqu'à la complicité des murailles...
Quand elle s'éveilla, le lendemain, calme et reposée, il faisait grand jour, dix heures venaient de sonner et un rayon de pâle soleil de décembre miroitait sur le vernis des meubles.
Et quand elle ouvrit les yeux, elle aperçut debout au pied de son lit, comme un bon génie qui eût veillé sur son sommeil, la sœur du vieux brocanteur.
—Dieu! quelle paresseuse je fais!... s'écria-t-elle avec le rire insoucieux de l'enfant.
C'est que dans cette chambrette, où elle n'avait passé qu'une nuit, elle se sentait chez elle, autant qu'à l'hôtel de la Ville-Handry du vivant de sa pauvre mère, et il lui semblait qu'elle y avait vécu des années.
—Mon frère est venu il y a une demi-heure pour vous parler, mon enfant, prononça la vieille dame, mais il n'a pas voulu vous éveiller. Vous aviez tant besoin de repos... Mais il reviendra ce soir et dînera avec nous...
Le gai sourire qui éclairait le visage de Mlle Henriette s'éteignit à l'instant même.
Absorbée dans l'extase du bonheur présent, elle avait tout oublié, et ces quelques mots la ramenaient à la réalité de la situation et lui rappelaient les misères passées et les incertitudes de l'avenir.
La digne veuve, cependant, l'aida à se lever, et elles passèrent leur journée ensemble, dans le petit salon, occupées à tailler et à coudre une robe de soie noire, dont le père Ravinet avait apporté l'étoffe le matin et qui était destinée à remplacer la misérable robe d'orléans de Mlle de la Ville-Handry.
Même, en apercevant cette pièce de soie, et songeant à ce que la sœur du vieux brocanteur lui avait dit de leur extrême indigence, la jeune fille avait eu peine à retenir une larme.
—Pourquoi cette dépense!... avait-elle dit d'un air triste. Est-ce qu'une robe de laine ne suffisait pas bien! Déjà l'hospitalité que vous m'accordez doit vous être une charge... Je ne me pardonnerais pas de vous être un sujet de nouvelles privations!...
Mais la vieille dame branlait la tête.
—Rassurez mon enfant, répondit-elle, l'argent ne nous manque pas...
Elles venaient d'allumer la lampe, quand une clef grinça dans la serrure de la porte d'entrée, et l'instant d'après le père Ravinet parut.
Il était fort rouge, et bien qu'il gelât, dehors, il tamponnait son front de son mouchoir à carreaux, comme s'il eût été en sueur.
—Je suis exténué!... fit-il, en se laissant tomber dans un fauteuil. Ce que j'ai fait de courses aujourd'hui est incroyable. Je voulais prendre l'omnibus pour revenir de la rue de Varennes, mais je n'y ai pas trouvé de place...
Mlle Henriette se dressa d'un bond:
—Vous êtes allé chez mon père, monsieur! s'écria-t-elle...
—Depuis huit jours, mademoiselle, M. de la Ville-Handry n'habite plus rue de Varennes...
Une idée folle, l'idée que le comte s'était séparé de sa femme, traversa l'esprit de la jeune fille.
—Et la comtesse, interrompit-elle, la comtesse Sarah?...
—Elle a suivi son mari... Ils occupent, rue Le Peletier, 79, un appartement au dessus des bureaux de la succursale des Pétroles de Pensylvanie. Sir Tom et mistress Brian demeurent avec eux... Et ils n'ont, à eux tous, que deux domestiques: Ernest, le valet de chambre du comte, et une certaine Clarisse...
Le nom de l'abjecte créature dont la trahison avait été une des causes décisives de ses malheurs, ne frappa pas Mlle de la Ville-Handry.
—Comment mon père a-t-il pu se décider à abandonner son hôtel, murmura-t-elle.
—Il l'a vendu, mademoiselle, il y a dix jours.
—Grand Dieu! mon père est donc ruiné!
Le bonhomme inclina la tête:
—Oui!...
C'était la réalisation des pressentiments sinistres dont s'était sentie glacée Mlle Henriette quand elle avait entendu le comte de la Ville-Handry parler de la Société des Pétroles de Pensylvanie.
Mais jamais, non, jamais elle n'avait imaginé un désastre si rapide.
—Mon père ruiné! répéta-t-elle, comme si elle eût été effrayée de la signification de ces paroles... Ruiné!... Et il n'y a pas un an il possédait cent mille écus de rentes... Six millions ont été engloutis en douze mois! Six millions!
Et l'énormité de la somme et la brièveté du temps, dépassant pour elle toute vraisemblance:
—Ce n'est pas possible, prononça-t-elle, vous devez vous tromper, monsieur, on vous aura trompé!
Un sourire d'amère ironie plissait les lèvres du vieux brocanteur.
—Quoi!... fit-il, comme s'il eût été confondu des doutes de Mlle Henriette, vous en êtes encore là, mademoiselle!... Allez, ce que je vous dis n'est que trop positif, et s'il vous fallait des preuves...
Et sortant un journal de sa poche, il le tendit à Mlle Henriette, lui indiquant du doigt, à la première page, un article entouré au crayon rouge:
—Là! dit-il...
C'était une de ces feuilles de finance, comme il en pousse tous les matins, et qui professent à leur bénéfice l'art difficile de s'enrichir très-vite, sans risques. Celle-ci arborait cependant un titre fait pour rassurer; elle s'appelait: La Prudence.
Mlle Henriette, à haute voix, lut:
«Jamais nous ne nous lasserons de répéter à nos abonnés ces mots qui sont notre devise et notre titre: Prudence! prudence! Se défier des affaires nouvelles!
«Sur cent affaires qui se présentent sur la place, soixante au moins, on peut le dire hardiment, ne sont que des piéges à pièces de cent sous, où doit fatalement s'engloutir intégralement le capital des souscripteurs téméraires... Des quarante qui restent, vingt-cinq doivent être tenues pour suspectes, comme présentant trop de chances aléatoires. Il est encore utile de se consulter avant de choisir, parmi les quinze qui restent, celles qui offrent le plus de consistance et de garanties...»
La jeune fille cessa de lire, étonnée de ce verbiage.
—J'avoue que je ne comprends pas, fit-elle, et je ne vois pas quel rapport...
Mais le père Ravinet l'interrompant:
—Ce n'est là, dit-il, que le patelinage de la préface, le sirop destiné à masquer le dégoût d'une potion empoisonnée... Poursuivez, et vous comprendrez...
Mlle Henriette reprit donc:
«Voici qu'un événement encore—il faudrait dire un désastre—vient à l'appui de nos théories, et ne justifie que trop nos exhortations à la circonspection.
«Une société qu'on a vue surgir comme d'une boîte à surprises l'an dernier, qui s'annonçait à grand fracas de réclames, inondant les journaux de ses prospectus et tapissant Paris de ses affiches, une société qui devait enrichir tous ses souscripteurs, en est déjà à ne pouvoir payer l'intérêt du capital versé...
«Quant au capital lui-même... Mais n'anticipons pas sur les événements!...
«Tous nos lecteurs ont déjà compris que nous voulons parler de la Compagnie Franco-Américaine des Pétroles de Pensylvanie, dont la... situation est depuis huit jours le sujet de toutes les conversations.
«A la Bourse, les actions du 500 francs se négociaient hier couramment entre 18 et 20 francs...»
Les larmes qui l'aveuglaient, empêchèrent Mlle Henriette de poursuivre.
—Mon Dieu! murmura-t-elle, mon Dieu!
Puis, domptant sa défaillance, elle se remit à lire:
«Et cependant, si jamais société parut offrir toutes les sûretés matérielles et morales qu'on recherche avant d'aventurer le fruit de ses économies, c'est certes celle-là.
«A sa tête était un homme qui passa, dans le temps, pour une capacité politique, pour un administrateur de premier ordre, et dont la réputation d'intègre probité semblait fort au-dessus de toute discussion.
«N'est-ce pas désigner le «haut et puissant» comte de la Ville-Handry!...
«Aussi, fallait-il voir comme les réclames le faisaient sonner haut, ce grand et noble nom... Comte de la Ville-Handry par ci! comte de la Ville-Handry par là!... Il allait doter le pays d'une industrie nouvelle, il allait en or pur changer le vil pétrole.
«Surtout, on ne manquait pas d'ajouter que la fortune personnelle du comte égalait presque le capital demandé: dix millions. Pour lui, les affaires, ce n'était pas l'argent des autres, c'était le sien propre...
«Il y a douze mois, de ces éblouissantes promesses... Qu'en reste-t-il?... Des actions, à vingt francs hier, qu'on ne trouvera plus à négocier demain à aucun prix, et un capital plus que problématique...
«Qui se serait attendu à une seconde édition de Mines de Tiffila, du marquis de Croisenois!...»
Le journal tomba des mans de la pauvre fille... Elle était devenue plus pâle que la mort et elle chancelait à ce point que la sœur du père Ravinet étendit les bras pour la soutenir.
—Horrible! murmura-t-elle, c'est horrible!
Elle n'avait pourtant pas tout vu encore.
Le bonhomme ramassa la feuille financière, et au-dessous de cet article dont chaque mot suait le venin, il lut haut, et lentement comme pour en faire ressortir l'abominable perfidie, d'abord cet entrefilet:
«Deux délégués des actionnaires de la Société des Pétroles de Pensylvanie ont dû s'embarquer ce matin même à Brest pour New-York.
«Ces messieurs sont chargés par leurs co-intéressés d'une enquête dont le but est de connaître la valeur exacte des terrains où sont situés les puits à pétrole qui constituent l'unique gage des souscripteurs.
«Certaines personnes ont été jusqu'à émettre des doutes sur l'existence même de ces terrains...»
Et plus loin, ce fait divers:
«On a vendu, la semaine passée, l'hôtel que M. le comte de la Ville-Handry possédait—et habitait, rue de Varennes.
«Ce magnifique immeuble a été adjugé au plus offrant et dernier enchérisseur, moyennant 740,000 francs.
«Le malheur est qu'il était grevé de diverses hypothèques, s'élevant ensemble à la somme de 500,000 francs.»
Atterrée, Mlle de la Ville-Handry s'était affaissée sur un fauteuil.
—Mais c'est une infamie sans nom, balbutiait-elle d'une voix à peine intelligible, personne ne croira ces monstrueuses calomnies.
Pâles et profondément troublés, le père Ravinet et sa sœur échangeaient des regards de détresse... Evidemment, la malheureuse enfant ne soupçonnait pas l'effroyable gravité de la situation. Et cependant, la voyant ainsi écrasée, ils hésitaient à l'éclairer.
A la fin, le vieux brocanteur prit son parti en homme qui sait que l'incertitude est encore la plus intolérable souffrance.
—Oui, mademoiselle, reprit-il, oui, votre père est épouvantablement calomnié... Mais je me suis informé... Deux faits ne sont que trop réels: M. de la Ville-Handry est ruiné et les actions de la société dont il est le directeur sont tombées à 20 francs, parce que...
Sa voix s'altéra, et plus bas, tout bas, il ajouta:
—Parce que l'on croit que le capital social a été détourné de sa destination et... englouti dans des spéculations à la Bourse.
Il avait eu raison, le vieux brocanteur, de compter sur la virile énergie de Mlle de la Ville-Handry!...
Son corps entier vibra d'une commotion électrique, un éclair de colère sécha les larmes dans ses yeux, et se dressant, la lèvre frémissante:
—Voilà l'immonde calomnie! s'écria-t-elle.
Si inexpérimentée qu'elle fût, elle discernait l'énormité de l'inculpation, et aussi peut-être ses effroyables conséquences.
Et s'animant, elle poursuivait:
—Accuser mon père d'un ignoble abus de confiance, d'un vol!... Voyons, il faudrait raisonner un peu cependant!... Pourquoi, dans quel but serait-il allé risquer à la Bourse les sommes remises à son honneur? Pour se procurer de l'argent, n'est-ce pas?... Comme si sa fortune ne lui eût pas suffi!... Ah! qu'un chevalier d'industrie qui n'a rien à perdre, qu'un aventurier dévoré de convoitises risquent tout, espérant tout gagner... on se l'explique... Mais le comte de la Ville-Handry, un homme considérable et considéré, un grand seigneur cinq ou six fois millionnaire?
Elle haussait les épaules, elle riait d'un air d'ironique pitié.
Mais le bonhomme de plus en plus devenait sombre.
—Vous oubliez, mademoiselle, reprit-il, que votre père ne s'appartient plus, qu'il est sans forces ni volontés non plus qu'un enfant, qu'il est à la disposition d'une de ces créatures redoutables qui semblent posséder le secret de quelque philtre pour égarer les sens et troubler la raison! Vous oubliez...
—Rien, monsieur!... Mon père est vieux... il est faible. Il aime... il est crédule. On lui aura démontré que ce qui n'était pas était... Mais il n'est pas de pouvoir au monde capable de lui prouver qu'un acte malhonnête ne l'est pas, capable surtout de l'y déterminer...
Véritablement le digne brocanteur souffrait, et cela se voyait.
—Eh! mademoiselle, interrompit-il, autant que vous j'ai foi en la probité de M. le comte de la Ville-Handry. Mais que savait-il des affaires, ce malheureux homme, quand on l'y a lancé?... Rien. Le maniement des capitaux industriels est difficile, périlleux souvent... On l'aura trompé, abusé, joué, poussé vers l'abîme de la banqueroute...
—Qui?
Le père Ravinet tressauta sur son fauteuil, et levant les bras au plafond:
—Comment! qui?... s'écria-t-il. Ceux qui y avaient intérêt, donc! c'est-à-dire les misérables qui l'entourent, Sarah, sir Tom.
Mlle Henriette secouait la tête:
—Je ne crois pas, fit-elle, que la comtesse Sarah ait vu d'un bon œil la fondation de cette Société...
Et une objection lui venant, qu'elle jugea décisive:
—D'ailleurs, poursuivit-elle, Sarah avait-elle intérêt à ruiner mon père?... Evidemment non. Le ruiner, c'était se ruiner elle-même, puisqu'elle était maîtresse absolue de la fortune et libre d'en disposer au gré de sa fantaisie...
Et pénétrée de la justesse de ce raisonnement, elle adressait au vieux brocanteur un regard triomphant.
Lui vit bien alors qu'il fallait frapper un coup décisif, et sa sœur l'y encourageait du geste.
—Veuillez m'écouter, mademoiselle, prononça-t-il. Je n'ai été jusqu'ici que l'écho des bruits de la Bourse. Je vous ai dit: «On prétend que la fortune de votre père et le capital de la Société des Pétroles de Pensylvanie ont été engloutis dans des spéculations... malheureuses.» Mais je ne crois pas à ces bruits-là, moi. Je suis persuadé, au contraire, je suis sûr même que ces millions n'ont pas été perdus à la Bourse... par la raison que jamais ils n'y ont été risqués.
—Cependant...
—Cependant, ils n'en ont pas moins disparu, et moins que personne, peut-être, votre malheureux père serait capable de dire où et comment... Mais je le sais, moi, et quand il s'agira de retrouver ces sommes énormes, je crierai: fouillez Sarah Brandon, comtesse de la Ville-Handry, fouillez sir Thomas Elgin et mistress Brian, et aussi Maxime de Brévan, le misérable instrument de leurs scélératesses.
Cette fois, une lueur terrible pénétrait dans l'esprit de Mlle Henriette.
—Alors, balbutia-t-elle, ces calomnies infâmes seraient uniquement destinées à masquer une incroyable spoliation...