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La clique dorée

CLIQUE DORÉE (continued 4)

Reading edition

Ce qui le tuait, c'était l'inaction. Il lui paraissait atroce, humiliant, intolérable, d'en être réduit à tout attendre, bonheur ou malheur, de la destinée, passivement, sans tenter un effort, tel qu'un homme qui désirant passionnément la fortune, se contenterait de prendre un numéro à la loterie, et les bras croisés, attendrait le tirage.

Il y avait six jours déjà que durait le supplice dont il n'entrevoyait pas la fin, quand un matin, au moment où il se disposait à sortir, on sonna chez lui.

Il alla ouvrir.

C'était une femme qui, sans mot dire, entra vivement, et non moins vivement referma la porte sur elle...

Encore qu'elle fût affublée d'un grand manteau qui dissimulait sa taille, et qu'elle eût sur le visage un voile fort épais, Daniel la reconnut...

—Miss Brandon!... s'écria-t-il.

Déjà elle avait relevé son voile.

—Oui, moi, répondit-elle, au risque d'une calomnie nouvelle à ajouter à toutes celles dont on a tenté de me flétrir, monsieur Daniel.

Stupéfié d'une démarche qui lui semblait le comble de l'impudence, il restait là, debout dans l'antichambre, ne songeant point à offrir à miss Sarah de passer dans la pièce voisine, son cabinet de travail...

Elle y passa bravement, toute seule, et quand il l'y eût suivie:

—Je suis venue, monsieur, commença-t-elle, vous demander ce que vous avez fait de cette parole que vous m'aviez donnée chez moi, l'autre soir...

Elle attendit un moment, et comme il ne répondait pas:

—Allons, fit-elle, je vois que vous êtes comme tous les hommes... Engagent-ils leur parole à un autre homme, leur égal en force, ils mettent leur honneur à la tenir... Est-ce à une femme, au contraire, ils la trahissent et s'en font gloire!...

Le mouvement de colère de Daniel, elle ne voulut pas le voir, et plus froidement:

—Moi, j'ai plus de mémoire que vous, monsieur, et je vais vous le prouver... Ce qui s'est passé chez M. de la Ville-Handry, je le sais, il me l'a dit... Vous vous êtes laissé emporter jusqu'à le menacer, jusqu'à lever la main sur lui...

—Il allait frapper sa fille, j'ai arrêté son bras...

—Non, monsieur, non, mon cher comte est incapable de telles violences, et cependant sa fille venait de lui reprocher de s'être laissé entraîner par moi à fonder une compagnie industrielle.

Daniel garda le silence.

—Et vous, poursuivit miss Sarah, vous avez laissé Mlle Henriette dire cette chose offensante et absurde... Moi, pousser le comte à une entreprise où il pourrait perdre de l'argent!... Pourquoi?... Quel intérêt y aurais-je?...

Sa voix se troublait, ses beaux yeux se voilaient.

—L'intérêt, poursuivit-elle, l'argent!... Le monde ne croit plus qu'à ce mobile... De l'argent!... eh! j'en ai... Si j'épouse le comte, vous savez mes raisons, vous... Et vous savez aussi qu'il n'a tenu, qu'il ne tient peut-être encore qu'à un homme de me faire rompre ce mariage, aujourd'hui même, à l'instant...

Elle l'enveloppait, en disant cela, de regards qui eussent fait tressaillir une statue sur son socle de marbre... Mais lui, le cœur gros de haine, demeura de glace, heureux de cette revanche qui s'offrait.

—Je croirai à tout ce que vous voudrez, miss, fit-il d'un ton railleur, si vous daignez répondre à une seule question.

—Interrogez, monsieur...

—L'autre nuit, quand je vous ai quittée, où êtes-vous allée, en voiture?...

Il s'attendait à la voir se troubler, pâlir, balbutier... point.

—Quoi! vous savez cela, s'écria-t-elle d'un accent de candeur admirable... Ah! je commettais une imprudence aussi grave, presque, que celle d'aujourd'hui... Qu'un sot me voie sortir de chez vous...

—Pardon!... ce n'est pas répondre cela, miss... Où alliez-vous?...

Et comme elle se taisait, surprise par la fermeté de Daniel:

—Vous l'avouez donc, fit-il avec un rire moqueur, vous croire serait folie... Brisons là, et priez Dieu que j'oublie tout le mal que vous me faites...

Des larmes de douleur ou de rage jaillirent des yeux si beaux de miss Sarah, elle joignit les mains, et d'une voix suppliante:

—Je vous en conjure, insista-t-elle, monsieur Daniel, accordez-moi seulement cinq minutes, il faut que je vous parle; si vous saviez...

Il ne pouvait la pousser dehors; il la salua profondément, et se retira dans sa chambre, dont il poussa la porte sur lui.

Mais il appliqua tout aussitôt son œil à la serrure, et il put voir miss Sarah, les traits convulsés par la rage, le menacer du poing et se retirer précipitamment.

—Elle voulait me tendre un piége! pensa Daniel.

Et l'idée qu'il l'avait évité lui fit oublier son chagrin, une partie de la journée...

Mais, le lendemain, comme il rentrait chez lui, on lui remit un énorme pli qu'un planton du ministère de la marine avait apporté pour lui. Deux lettres s'y trouvaient.

La première lui annonçait qu'il était promu au grade de lieutenant de vaisseau...

L'autre lui enjoignait de se trouver sous quatre jours à Rochefort, pour y prendre le service de son grade, à bord de la frégate la Conquête, qui attendait sur rade l'ordre de transporter en Cochinchine deux bataillons d'infanterie de marine.

Le grade auquel il était enfin promu, il y avait des années que Daniel le désirait de toutes les forces de sa jeune ambition.

Il était, ce grade, comme le but suprême de tous ses rêves, aux jours de son adolescence, quand il apprenait au Borda les fatigues et les périls de son rude métier. Que de fois, appuyé aux bastingages du vieux navire, voyant passer les embarcations qui conduisaient leurs officiers à terre, il s'était dit:

—Quand je serai lieutenant de vaisseau!

Eh bien!... il l'était... Ces épaulettes tant souhaitées, il ne tenait qu'à lui de les passer aux «attentes» de son uniforme...

Mais, hélas! ses désirs réalisés ne lui donnaient que dégoûts et amertumes, pareils à ces fruits d'or que le lointain balance à des arbres magiques, et qui se décomposent sous la main qui les atteint.

C'est qu'en même temps que son avis de promotion, lui arrivait, menaçant et fatal, cet ordre d'embarquement.

Comment lui arrivait-il, à lui, qui avait au ministère un poste où il rendait des services réels, pendant que tant d'autres de ses camarades écœurés de l'oisiveté des ports, guettaient avec une impatience fébrile l'occasion de reprendre la mer!...

—Ah! s'écria-t-il, le cœur gonflé de rage, je reconnais, comment ne reconnaîtrais-je pas à cette infernale traîtrise la main de miss Brandon!...

Déjà, en lui faisant fermer les portes de l'hôtel de la Ville-Handry, elle l'avait séparé de Mlle Henriette, et il leur était interdit de se parler, de se voir...

Et cela ne lui suffisait pas, à cette aventurière maudite, elle voulait entre eux plus qu'un obstacle moral et de pure convention, plus que des défenses qu'on peut enfreindre et éluder, elle voulait des barrières infranchissables, l'Océan et des milliers de lieues.

—Oh! non, s'écria-t-il, mille fois non... Je briserai ma carrière plutôt... je donnerai plutôt ma démission...

Et toutes ses réflexions de la soirée ne firent que l'affermir dans cette résolution.

C'est pourquoi, dès le lendemain, en se levant, il endossa son uniforme, décidé à s'adresser d'abord à celui de ses chefs que l'affaire regardait, déterminé à aller jusqu'au ministre s'il le fallait.

Cet uniforme, il ne l'avait pas mis, depuis une grande fête à l'hôtel de Champdoce, où il avait dansé une partie de la nuit avec Mlle Henriette... Il y avait plus d'un an de cela, c'était quelques semaines avant la mort de la comtesse de la Ville-Handry.

Comparant à son désespoir actuel ses radieuses illusions de ce temps déjà loin, l'attendrissement le gagnait, et il avait les yeux brillants de larmes mal essuyées lorsqu'il arriva au ministère de la marine, vers dix heures du matin.

Le chef de service qu'il venait voir était un vieux capitaine de vaisseau, homme excellent, qui à force de s'exercer à paraître bourru, dur et raide, l'était devenu...

Voyant entrer Daniel dans son cabinet, il pensa qu'il venait à l'occasion de sa nomination, et arborant pour lui un large sourire:

—Eh bien!... lieutenant Champcey, cria-t-il de sa meilleure voix, nous sommes contents!...

Et s'apercevant que Daniel ne portait pas les insignes de son nouveau grade:

—Ah ça! vous êtes lieutenant, fit-il, ne le savez-vous pas encore?

—Pardonnez-moi, mon commandant.

—Pourquoi diable vos épaulettes retardent-elles, alors?

Et il fronçait le sourcil terriblement, estimant que ce peu d'empressement n'annonçait rien de bon.

De son mieux, c'est-à-dire assez mal, Daniel s'excusa, puis abordant nettement l'objet de sa visite:

—J'ai reçu, commença-t-il, un ordre d'embarquement.

—Je sais... sur la Conquête, en rade de Rochefort, pour la Cochinchine.

—Je dois être à mon poste sous quatre jours...

—Et vous trouvez le délai un peu bref?... C'est vrai... Mais impossible de vous accorder dix minutes de plus.

—Ce n'est point un délai que je sollicite, mon commandant, mais bien la... faveur de garder la position que j'occupe ici...

Le vieil officier tressauta sur son fauteuil.

—Vous voudriez ne pas embarquer, s'écria-t-il, au lendemain d'un avancement au choix!... Ah! ça, devenez-vous fou?

Tristement, Daniel hochait la tête.

—Croyez, mon commandant, répondit-il, que j'obéis aux motifs les plus impérieux...

Renversé sur son fauteuil, les yeux au plafond, le commandant parut les chercher ces motifs; puis tout à coup et coup sur coup:

—C'est votre famille qui vous retient? interrogea-t-il.

—Je n'ai plus de famille.

—Mais vous êtes sur le point de vous marier?

—Hélas!... non.

—Votre fortune est compromise, peut-être?

—Non, mon commandant.

—Alors que diable me chantez-vous, s'écria le vieil officier, avec vos graves raisons?

Et de son ton le plus bourru, qui ne l'était pas médiocrement:

—C'est-à-dire, poursuivit-il, que vous trouvez l'existence plus douce ici qu'à bord! Je conçois cela!... On arrive au ministère à onze heures, dans un bureau bien chauffé s'il fait froid, s'il y a de la besogne, on en prend à son aise, et à cinq heures on est libre... Le soir, on a la flânerie sur le boulevard, le café, les amis et le théâtre... Ce qui est beaucoup plus gai que le pont d'un bateau par un gros temps... Enfin, pour comble, nous cachons quelque part une charmante amie, qui nous aime bien, et qui, dame! à la seule idée de notre départ, pleure comme une Madeleine...

—Mon commandant...

—Taisez-vous!... C'est votre histoire à vous tous, messieurs les jeunes officiers, dès que vous êtes restés à Paris six mois, on ne peut plus vous en tirer... Sacrebleu! quand on aime tant à vivre en bourgeois on change de métier... En attendant, vous êtes marin, vous avez ordre d'embarquement, embarquez... Il ne vous reste plus que trois jours pour les préparatifs et les adieux...

C'était un congé, mais le parti de Daniel était pris.

—Pardonnez mon insistance, mon commandant, reprit-il, si véritablement je ne puis être remplacé par un de mes camarades, je vais être forcé de donner ma démission...

Le vieux marin bondit sur ce mot, et roulant des yeux terribles:

—Je disais bien que vous étiez fou!... s'écria-t-il.

Très-résolu, Daniel était néanmoins trop troublé pour n'être pas maladroit.

—Il s'agit de ma vie même, mon commandant... insista-t-il. Et si vous connaissiez mes raisons... si je pouvais vous les dire...

—Des raisons qu'on ne peut pas dire sont certainement mauvaises, monsieur... Je maintiens ce que je vous ai dit...

—Alors, moi, mon commandant, je me vois forcé, à mon mortel regret, de maintenir l'offre de ma démission...

De plus en plus, le front du vieil officier se plissait.

—Votre démission, gronda-t-il, votre démission... vous en parlez bien lestement... Reste à savoir, cependant, si on l'acceptera. La Conquête ne sort pas pour tirer quelques bordées au large... Elle part pour une campagne sérieuse et qui durera longtemps... Nous avons eu des démêlés fâcheux, là-bas; nous y portons du renfort... il faudra peut-être en découdre... Vous êtes encore en France, mais vous êtes commandé pour marcher à l'ennemi... Il n'y a pas de démissions en face de l'ennemi, lieutenant Champcey.

Daniel était devenu fort pâle.

—Vous êtes... dur, mon commandant, fit-il.

—Je n'ai, sacrebleu! pas l'intention d'être doux, et si cela peut vous faire changer d'avis...

—Je n'en puis changer, malheureusement!...

Brusquement, le vieux marin se leva et après trois ou quatre tours dans son cabinet pendant lesquels sa colère s'exhala en jurons de toutes sortes, revenant à Daniel:

—S'il en est ainsi, lieutenant, prononça-t-il du ton le plus sec, le cas est trop grave pour que je ne le soumette pas à M. le ministre... Quelle heure est-il?... Onze heures. Revenez à midi et demi, j'aurai vu Son Excellence...

Bien sûr que son chef ne parlerait point en sa faveur, Daniel se retirait, hâtant le pas, à travers le dédale des corridors, quand une voix joyeuse l'appela:

—Champcey!...

Il se retourna et se trouva en face de deux camarades de promotion, de ceux avec qui il avait été le plus lié au Borda.

—Te voici donc notre supérieur! lui dirent-ils gaiement.

Et de l'accent le plus sincère, ils se mirent à le féliciter, ravis, affirmaient-ils, de voir le choix tomber sur un garçon tel que lui, ainsi que tout le monde le reconnaissait, d'un mérite indiscutable, et qui faisait honneur au métier.

Un ennemi de Daniel ne l'eût pas mis si cruellement au supplice que ces deux excellents camarades. Il n'était pas une de leurs félicitations qui n'eût la portée d'une sanglante ironie; tous les mots portaient.

—Avoue d'ailleurs, poursuivaient-ils, que tu as de la chance comme pas un... Tu es lieutenant d'hier, tu embarques demain. Tu seras capitaine de frégate quand nous nous reverrons...

—Je ne partirai pas, interrompit Daniel d'un ton farouche, je donne, j'ai donné ma démission!...

Et plantant là ses deux amis stupéfaits, il s'éloigna presque courant.

En vérité, il n'avait pas prévu toutes ces difficultés, et, la colère l'aveuglant, il accusait le commandant d'injustice et de tyrannie...

—Il faut que je reste à Paris, disait-il, et je resterai!

Et, loin de le calmer, la réflexion l'exaltait... Sorti de chez lui avec l'intention de n'offrir sa démission qu'à la dernière extrémité, il était résolu désormais à la maintenir obstinément, alors même qu'on lui donnerait pleine satisfaction... N'avait-il pas de quoi vivre, et ne trouverait-il pas toujours une occupation honorable?... Cela vaudrait un peu mieux que persister dans une carrière où jamais on ne s'appartient, où éternellement on vit sous le coup d'un ordre soudain vous enjoignant de partir sur l'heure pour n'importe quel point du globe.

Voilà ce qu'il se disait, tout en déjeunant dans une taverne de la rue de la Madeleine, et lorsqu'il revint au ministère, un peu après-midi, il se considérait comme n'appartenant plus à la marine, et se souciant infiniment peu, croyait-il, de la décision du ministre.

C'était alors l'heure des audiences, l'heure où chacun vient suivre aux différentes divisions les affaires qui l'intéressent, et la salle d'attente était pleine d'officiers de tous les grades, quelques-uns en uniforme, beaucoup en bourgeois.

La conversation devait être assez animée, car du corridor Daniel en entendit les éclats.

Il entra... Le silence se fit, subit, profond, glacial.

Evidemment, on parlait de lui.

En eût-il douté, que les physionomies réservées, les sourires contraints, les regards dont on l'examinait à la dérobée eussent levé ses doutes.

—Qu'est-ce que cela veut dire, pensa-t-il inquiet.

Cependant un jeune homme en bourgeois, qu'il ne connaissait pas, venait d'interpeller, d'un côté de la salle à l'autre, un vieil officier à l'uniforme délabré, aux épaulettes noircies, un vrai loup de mer, maigre, tanné, ridé, au teint jaune, et dont les yeux gardaient encore les traces d'une violente ophthalmie.

—Pourquoi vous arrêtez-vous, lieutenant? dit-il, vous nous intéressiez, je vous l'assure, prodigieusement.

Le lieutenant parut hésiter, puis, comme s'il eût pris son parti d'une chose désagréable, mais indépendante de sa volonté:

—Donc, reprit-il, nous arrivons là-bas, persuadés que nous avions pris toutes les précautions imaginables, et que nous n'avions, autant dire, rien à craindre... Belles précautions, ma foi!... Au bout de huit jours, la moitié de l'équipage était sur le flanc, et de tout l'état-major il n'y avait plus que le petit Bertaud et moi, en état de monter sur le pont... Encore moi, j'avais les yeux dans un état!... Vous voyez ce qu'il m'en reste... C'est le commandant qui est mort le premier... le soir même, cinq matelots le suivaient, et sept le lendemain... le surlendemain, c'étaient le premier lieutenant et deux officiers d'administration... Jamais on n'a rien vu de pareil...

Daniel s'était penché vers son voisin.

—Qui donc est cet officier? demanda-t-il.

—Le lieutenant Dutac, de la Valeureuse, qui revient de Cochinchine.

Le jour, un jour sinistre, se fit dans l'esprit de Daniel.

—Quand est rentrée la Valeureuse? interrogea-t-il.

—Il y a six jours, à Brest.

L'autre cependant poursuivait.

—Et voilà comment nous avons laissé là-bas un bon tiers de notre effectif... Quelle campagne! Pour ce qui est de mon opinion, la voilà: Fichu pays, climat déplorable, habitants bons à pendre.

—Décidément, insista le jeune homme en bourgeois, il ne fait pas bon en Cochinchine!

—Ah! mais non...

—De sorte que, si on vous y renvoyait?...

—J'y retournerais, naturellement. Il faut bien que quelqu'un aille y conduire des renforts, mais j'aime autant que ce soit un autre que moi...

Il haussa les épaules, et philosophiquement:

—Et encore, ajouta-t-il, puisque le métier veut qu'on soit mangé par les poissons, que ce soit ici ou là, je n'y vois pas grande différence...

N'était-ce pas là, pour Daniel, sous une forme triviale, mais terrible, la paraphrase de ce que lui avait dit son chef: Il n'y a pas de démission en face de l'ennemi.

Il était clair que tous les officiers rassemblés là doutaient de son courage et le disaient lorsqu'il était entré... Il était manifeste qu'on attribuait sa démission à la peur...

A cette pensée qu'on pouvait le prendre pour un lâche, Daniel frémit. Que faire pour prouver qu'il n'était pas un lâche?... Provoquer tous les officiers rassemblés là, se battre en duel une fois, deux fois, dix fois?... Cela prouverait-il qu'il n'avait pas reculé devant les périls inconnus d'une contrée toute nouvelle, d'un débarquement armé et d'un climat dévorant?... Non, sous peine de garder toute sa vie une flétrissure, il fallait partir, oui, partir, puisque là-bas était le danger dont il avait peur, croyait-on.

Il s'avança donc vers le vieux lieutenant, et d'une voix forte, pour que tout le monde l'entendit bien:

—Mon cher camarade, prononça-t-il, désigné pour aller d'où vous venez, j'offrais ma démission... Mais après ce que vous venez de dire et que j'ignorais... je pars.

Il y eut comme un murmure approbateur, une voix dit: «—Ah! j'en étais bien sûr,» et ce fut tout. C'en était assez pour prouver à Daniel qu'il avait pris le seul parti possible, que son honneur avait failli être compromis et qu'il le sauvait.

Mais n'importe! si simple que fût cette scène, elle était encore bien extraordinaire de la part de gens aussi réservés que le sont d'habitude les marins. Et, d'ailleurs, n'arrive-t-il pas tous les jours qu'un officier désigné pour un service demande et obtient d'être remplacé sans qu'on y trouve à redire?

Au fond de tout cela, Daniel discernait quelque diabolique perfidie. Si l'ordre d'embarquement avait été obtenu par miss Brandon, n'avait-elle pas dû prendre ses mesures pour qu'il fût impossible de s'y soustraire... Tous les gens qui se trouvaient là en bourgeois étaient-ils bien des marins?... Le jeune homme qui avait prié le lieutenant Dutac de poursuivre avait disparu...

Daniel allait de l'un à l'autre, demandant en vain qui était ce garçon à langue si bien pendue, lorsqu'on vint le prévenir que son chef l'attendait dans son cabinet.

Il y courut, et dès le seuil:

—Je me rends à vos conseils, mon commandant, déclara-t-il, sous trois jours je serai à bord de la Conquête.

Le visage sévère du vieux capitaine de vaisseau se dérida.

—A la bonne heure! approuva-t-il, et c'est sagesse de votre part, car votre affaire me paraissait prendre une mauvaise tournure... M. le ministre est fort irrité contre vous...

—M. le ministre!... pourquoi?

—Primo, il vous avait confié un travail urgent...

—C'est vrai, balbutia Daniel, en baissant le nez, mais j'ai été si souffrant...

Le fait est que ce malheureux travail, il l'avait absolument oublié.

—Secondo, poursuivit le vieil officier, il se demande si vous êtes bien sain d'esprit, et je le comprends depuis qu'il m'a dit que cet embarquement, c'est vous-même qui l'avez sollicité dans les termes les plus pressants...

Daniel était comme hébété...

—Son Excellence se trompe, balbutia-t-il.

—Ah!... permettez, M. Champcey, j'ai vu votre lettre...

Mais déjà, telle qu'un éclair, une inspiration soudaine illuminait l'esprit de Daniel.

—Oh! si je pouvais la voir!... s'écria-t-il. Mon commandant, je vous en prie, montrez-moi cette lettre...

Pour le coup, le vieil officier eût juré que Daniel n'avait pas son bon sens.

—Je ne l'ai pas, répondit-il, mais elle est à votre dossier, au bureau du personnel.

La minute d'après, Daniel était au bureau indiqué, et non sans peines, sous certaines conditions, il obtenait la communication de son dossier.

Il l'ouvrit d'une main fiévreuse, et la première pièce qui frappa ses yeux, ce fut une lettre datée de l'avant-veille, où lui, Daniel Champcey, il suppliait le ministre de lui accorder la «faveur» de faire partie de l'expédition de la frégate la Conquête.

Cette lettre, Daniel ne l'avait pas écrite, il n'en était que trop sûr...

Mais c'était si bien son écriture trait pour trait, c'était si exactement sa signature, qu'il eut comme un éblouissement, doutant presque, l'espace d'une seconde, de lui, de ses yeux, de sa raison...

Si merveilleuse était la contrefaçon et si parfaite, que s'il se fût agi d'un fait d'une importance médiocre, remontant seulement à une quinzaine de jours, il eût douté de sa mémoire plutôt que de cette preuve matérielle...

Aussi, épouvanté de ce hardi chef-d'œuvre de faussaire:

—C'est à n'y pas croire!... murmura-t-il.

Ce qu'il voyait de certain, de positif, c'est que cette lettre ne pouvait avoir été inspirée que par miss Brandon... Un de ses complices habituels, l'honorable sir Thomas Elgin, sans doute, l'avait écrite...

Ah! maintenant Daniel s'expliquait l'impudente assurance de miss Sarah, son insistance à lui offrir les lettres du pauvre caissier Malgat et à lui répéter: «Allez les montrer à ceux qui ont vécu des années près de ce malheureux, et ils vous diront si elles sont bien de lui...»

Certes, il n'eût trouvé personne pour dire le contraire, si l'écriture de Malgat avait été imitée avec une aussi désolante perfection que la sienne.

Cependant il y avait peut-être un parti à tirer de cet étrange événement, mais lequel?

Devait-il parler de sa découverte?

A quoi bon!...

Le croirait-on, lorsqu'il dénoncerait ce faux, véritablement inouï de hardiesse et de perfidie?... Consentirait-on à commencer une enquête, et si on la commençait, à quoi aboutirait-elle?... Où trouver un expert pour croire, pour affirmer que cette lettre n'avait pas été écrite par lui, alors que lui-même, si on lui eût présenté chaque ligne séparément, il eût cru reconnaître son écriture...

N'était-il pas infiniment probable, au contraire, qu'après ses démarches de la journée on ne verrait dans toutes ses allégations qu'une fable grossière et ridicule, imaginée après coup pour essayer de se soustraire à une expédition qui, après l'avoir séduit d'abord, l'avait effrayé quand il en avait connu les dangers...

Donc, mieux valait mille fois se taire, se résigner et remettre à plus tard sa vengeance, quelque vengeance terrible comme la perfidie et qu'il aurait eu le temps de mûrir.

Mais il ne voulait pas que cette fausse lettre, qui pouvait peut-être devenir un témoignage accablant, restât dans son dossier, d'où miss Sarah, pensait-il, trouverait sans doute moyen de la faire enlever.

Il demanda donc la permission d'en prendre une copie, l'obtint, se mit à la besogne, et réussit, assez adroitement pour n'être vu de personne, à substituer sa copie à l'original.

Cela fait, n'ayant plus une minute à perdre, il quitta le ministère, et, sautant dans une voiture, se fit conduire chez M. de Brévan...

XII

Comme toutes les natures énergiques, Daniel, maintenant qu'il avait pris une résolution irrévocable, se sentait soulagé d'un poids énorme... Il eût même joui de la plénitude de son sang-froid sans la haine effroyable qui s'amassait en son cœur, et qui troublait son intelligence, dès qu'il pensait seulement à miss Sarah.

Par un hasard providentiel, M. de Brévan n'était pas sorti, ou plutôt, étant sorti pour déjeuner avec quelques amis au café Anglais, il venait de rentrer.

En dix phrases, Daniel l'eut mis au courant de la situation, lui montrant le chef-d'œuvre de faussaire dont il attribuait l'idée à miss Brandon et l'exécution à sir Tom.

Puis, sans s'arrêter aux exclamations de M. de Brévan, qui paraissait anéanti de stupeur, et plus indigné que lui-même:

—Maintenant, mon cher Maxime, reprit-il, écoutez-moi... C'est peut-être mes dernières volontés que vous allez entendre...

Et l'autre se récriant:

—Je sais ce que je dis, insista-t-il... J'espère bien ne pas laisser mes os là-bas; mais le climat est meurtrier, et on peut rencontrer une balle... Mieux vaut toujours prendre ses précautions...

Il se recueillit une minute, et plus lentement:

—Vous seul au monde, Maxime, savez mes affaires, je n'ai plus de secret pour vous... J'ai des amis de date bien plus ancienne que vous, aucun en qui j'aie plus confiance qu'en vous... Mes vieux amis, d'ailleurs, sont des marins comme moi, comme moi exposés à être du jour au lendemain envoyés Dieu sait où... Or, il me faut un homme sûr, dévoué, expérimenté, ayant la prudence et la bravoure, et certain de ne pas quitter Paris... Voulez-vous être cet homme, Maxime?

M. de Brévan, qui était resté allongé sur un fauteuil, se dressa, et une main sur le cœur:

—Entre nous, Daniel, prononça-t-il, les serments sont inutiles, n'est-ce pas? Je vous dirai donc simplement: vous pouvez compter sur moi!

—Et j'y compte, s'écria Daniel, oui, aveuglément et absolument, et je vais vous en donner une preuve éclatante.

Pour ce qu'il avait à dire, il parut chercher une forme ou plus brève ou plus saisissante, puis brusquement:

—Si je pars désespéré, reprit-il, c'est que je laisse Henriette aux mains de nos ennemis... Quelles persécutions n'aura-t-elle pas à endurer!... Mon sang se glace lorsque j'y songe... Pour avoir tenu si fort à m'éloigner à tout prix, il faut que miss Brandon médite quelque projet sinistre...

Un étouffement qui ressemblait fort à un sanglot lui coupa la parole, mais aussitôt, maîtrisant son émotion:

—Eh bien! Maxime, poursuivit-il, c'est vous que je viens prier de veiller sur Henriette... Je vous la confie, comme je la confierais à mon frère si j'en avais un...

M. de Brévan ouvrait la bouche pour quelque objection, mais déjà Daniel continuait:

—En quoi et comment vous pouvez veiller sur Mlle de la Ville-Handry, je vais vous le dire: Demain soir, je la verrai pour lui apprendre quel nouveau malheur nous frappe, et lui faire mes adieux... Je sais qu'elle sera terrifiée. Mais alors, pour la rassurer, je lui expliquerai que je lui laisse un ami, un autre moi-même, prêt comme moi à accourir au premier appel, et de même que moi prêt à tout braver en cas de danger pour la secourir... Je lui dirai de s'en remettre à vous, Maxime, comme à moi, de vous écrire comme elle m'écrivait, de vous informer de tout ce qu'on pourrait tenter contre elle, de vous consulter et de vous obéir sans hésitation...

Quant à ce que vous aurez à faire, vous Maxime, je ne puis vous l'indiquer même sommairement, ne sachant rien des projets de miss Brandon... Je m'en fie à votre expérience pour tirer le plus sage parti des événements... Cependant il est deux alternatives que j'ai prévues... Il se peut que l'hôtel de la Ville-Handry devienne inhabitable pour Henriette et qu'elle veuille le quitter... Il se peut aussi que certaines circonstances se présentant, vous jugiez le séjour de l'hôtel dangereux pour elle et que vous l'engagiez, en mon nom, à fuir... Dans l'un ou l'autre cas, vous conduiriez Henriette chez une de mes parentes, qui habite les Rosiers, un village de Maine-et-Loire, dont je vous laisserai l'adresse, et que je préviendrai par une lettre avant de m'embarquer...

Il s'arrêta, cherchant dans sa mémoire s'il n'oubliait pas quelque chose, et ne trouvant rien:

—Voilà, mon cher Maxime, fit-il, ce que j'attends de vous.

Le front haut, l'œil fier, la physionomie grave, M. de. Brévan écoutait, de l'air d'un homme qui se sent digne de la confiance qu'il inspire.

—Ami Daniel, prononça-t-il d'un accent solennel, vous pouvez partir sans crainte...

Mais Daniel n'avait pas fini encore.

D'une énergique poignée de main, il remercia son ami, puis d'un air dégagé qui dissimulait assez mal un réel embarras, il reprit:

—Reste maintenant à nous entendre sur les moyens d'exécution et à pourvoir à toutes les éventualités... Vous n'êtes pas riche, mon cher Maxime, j'entends riche eu égard à votre genre de vie, vous-même me l'avez dit cent fois...

C'était une plaie vive et toujours saignante qu'il touchait là.

—Il est certain, fit M. de Brévan, que si on me compare à nombre de mes amis, à Gordon-Chalusse, par exemple, je ne suis qu'un fort piètre sire...

L'amertume de cette réponse, Daniel ne la remarqua pas.

—Or, poursuivit-il, supposons qu'à un moment donné, le salut de Mlle de la Ville-Handry nécessite une certaine somme, une très-forte somme même... Êtes-vous sûr de l'avoir toujours prête dans votre tiroir et d'en pouvoir disposer sans vous gêner?...

—Ah! vous m'en demandez trop... mais j'ai des amis.

—Et vous vous adresseriez à eux, vous vous exposeriez pour moi à l'humiliation de ces excuses banales dont on voile les refus... c'est ce que je ne saurais tolérer...

—Je vous assure...

—Laissez-moi dire, et vous verrez que je n'ai rien oublié... Encore que ma fortune soit modeste, je puis, en la réalisant, vous mettre à même de parer à tout événement... Je possède en Anjou des propriétés évaluées 250 à 300,000 francs, je vais les vendre...

L'autre ouvrait des yeux énormes.

—Vous allez, balbutia-t-il...

—Les vendre, oui, vous avez bien entendu... A l'exception, toutefois, de la maison paternelle, du petit jardin qui est devant, et du verger et de l'enclos qui la joignent... Dans la maison, mon père et ma mère ont vécu et sont morts... je les y retrouve, pour ainsi dire, lorsque j'y entre... leur pensée, après des années, y palpite encore et y tressaille... Le verger et l'enclos sont les premiers lopins que mon père ait achetés de ses économies de valet de charrue, il les cultivait à ses heures de liberté, et il n'y est pas, à la lettre, une motte de terre qui n'ait été mouillée de sa sueur... Ça, c'est sacré, mais le reste! Les enchères sont ouvertes...

—Et vous espérez avoir tout vendu en trois jours qui vous restent avant votre embarquement!...

—Certes non, mais vous êtes là, vous...

—Que puis-je?

—Me remplacer, donc!... Je vous laisserai avant de partir un acte qui vous donnera tout pouvoir... Même en vous hâtant, vous tirerez bien de mes propriétés 200,000 francs... Vous les placerez de façon à pouvoir en disposer du soir au lendemain... Et si jamais Mlle de la Ville-Handry était forcée de fuir l'hôtel de son père, vous les mettriez à sa disposition...

M. de Brévan était devenu fort pâle.

—Permettez!... interrompit-il, permettez!...

—Quoi!...

—Eh bien!... il me semble qu'il serait plus... convenable, plus... sage, de charger de cette négociation un autre que moi.

—Qui?

—Je ne sais... un homme plus entendu. Il se peut que vos propriétés se vendent moins cher que vous ne les estimez. On risque de faire quelque mauvais placement... Les questions d'argent sont si délicates...

Mais Daniel, haussant les épaules:

—Je ne comprends pas, fit-il, que vous hésitiez pour une chose si simple, quand vous consentez à me rendre un service bien autrement grand et difficile...

Si simple!... ainsi ne jugeait pas M. de Brévan.

Un frisson nerveux mal dissimulé glissait le long de son échine, des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, et de plus en plus il pâlissait.

—Deux cent mille francs, bégayait-il, c'est une somme énorme!

—Assurément! répondit Daniel du ton le plus insouciant.

Et consultant la pendule:

—Trois heures et demie!... s'écria-t-il. Vite, mon cher Maxime, venez vite, j'ai une voiture en bas... Mon notaire m'attend entre trois et quatre heures...

Ce notaire était un homme rare, qui daignait s'intéresser aux affaires de ses clients et même les écouter.

Lorsque Daniel lui eût expliqué ce qu'il souhaitait:

—Vous n'avez, déclara-t-il, mon cher M. Champcey, qu'à donner à M. de Brévan une procuration en bonne et due forme...

—Serait-il possible, interrogea Daniel, de la rédiger sur-le-champ?

—Certes, on la porterait ce soir à l'enregistrement, et dès demain...

—Alors, ne perdons pas une minute...

Le notaire appela son maître clerc, lui donna brièvement ses instructions, puis faisant un signe à Daniel, il l'attira vers une étroite cellule, une vaste armoire, plutôt, attenante à son cabinet, où, selon son expression, il confessait ses clients.

Une fois là:

—Ah ça! cher M. Champcey, commença-t-il, vous devez donc beaucoup d'argent à ce M. de Brévan qui est là avec vous?...

—Pas un centime...

—Et vous mettez, comme cela, toute votre fortune à sa discrétion! Il faut que vous ayez en lui une robuste confiance.

—Autant qu'en moi-même.

—C'est beaucoup... Et s'il allait, néanmoins, pendant votre absence, croquer vos deux cent mille francs?...

Daniel eut un haut le corps, mais sa foi resta inébranlable.

—Oh! s'écria-t-il, monsieur... il est encore d'honnêtes gens.

—Eh! eh! ricana le notaire...

Et à la façon dont il branla la tête, il fut manifeste que l'expérience l'avait rendu fort sceptique à ce sujet.

—Si vous vouliez seulement m'écouter, reprit-il, je vous prouverais...

Mais Daniel l'interrompant:

—Je n'ai nulle envie, monsieur, déclara-t-il, de revenir sur ce qui est fait... Mais, en eussé-je le dessein que je suis trop engagé pour reculer... Cela tient à des circonstances particulières qu'il serait trop long de vous expliquer...

Le notaire leva les mains vers le plafond, et d'un ton de commisération:

—A tout le moins, fit-il, laissez-moi lui demander une contre-lettre...

—Faites, monsieur...

Il le fit en effet, et en termes assez mesurés, pour n'éveiller point les chatouilleuses susceptibilités de M. de Brévan...

Cinq heures sonnaient, quand, la procuration signée, les deux amis quittèrent l'étude de ce digne notaire.

Il était trop tard pour que Daniel écrivit à Mlle Henriette de lui faire parvenir la clef de la petite porte du jardin pour le soir même, mais il lui écrivit de la lui faire passer pour le lendemain soir.

Après quoi, ayant dîné avec M. de Brévan, il courut Paris toute la soirée, en quête des mille objets qu'une longue et périlleuse expédition rendait indispensables...

Rentré tard, il eut le bonheur de s'endormir aussitôt couché, et le lendemain matin, il se fit servir à déjeuner chez lui, ne voulant pas risquer d'être absent quand on lui apporterait la clef.

Elle lui fut apportée vers une heure, par une grosse fille d'une trentaine d'années, à l'air sournois plutôt que doux, aux yeux obstinément encore plus que modestement baissés, dont les lèvres semblaient toujours près de s'ouvrir pour quelque patenôtre.

C'était cette Clarisse, que Mlle Henriette jugeait la plus sûre des femmes qui la servaient, et qu'elle avait pris pour confidente.

—Mademoiselle, monsieur, dit-elle à Daniel, m'a remis avec la clef la lettre que voici, et elle attend une réponse...

Daniel brisa le cachet et lut:

«Prenez garde, ô mon unique ami, d'user d'un expédient dangereux que nous devons ménager pour les circonstances graves. Ce que vous avez à me communiquer est-il aussi important que vous le dites!... Je ne le crois pas et cependant voici la clef... Dites à Clarisse l'heure précise à laquelle vous arriverez.»

Hélas! la pauvre jeune fille n'avait nul soupçon du coup terrible qui allait la frapper.

—Priez Mlle Henriette, dit Daniel à la femme de chambre, de vouloir bien m'attendre à sept heures.

Certain désormais de voir Mlle de la Ville-Handry, Daniel glissa la clef dans sa poche, et s'élança dehors...

C'était peu, que cette après-midi qu'il avait devant lui, pour tous les soins qui le réclamaient et pour les dispositions qui lui restaient encore à prendre.

Chez son notaire, où il courut d'abord, il trouva les actes prêts; toutes les formalités avaient été remplies...

Mais au moment de lui remettre la procuration:

—Prenez garde, M. Champcey, dit encore le digne tabellion, d'un accent prophétique, réfléchissez... C'est exposer un homme à une tentation bien forte que de lui confier deux à trois cent mille francs à la veille de s'embarquer pour une longue et périlleuse expédition...

—Eh! que m'importe ma fortune, pourvu que je retrouve Henriette!...

Le notaire eut un geste de découragement.

—Du moment où il y a une femme là-dessous, murmura-t-il, je n'insiste plus...

Il faisait aussi bien.

L'instant d'après, Daniel l'avait oublié, lui et ses pressentiments.

Assis dans le petit salon de M. de Brévan, il remettait ses titres de propriété à ce confident fidèle, lui expliquant le parti le plus avantageux qu'il y avait à tirer des diverses terres qu'il possédait, comment tels bois devaient être vendus en bloc, comment au contraire telle ferme d'un seul tenant gagnerait à être divisée en petits lots avant les enchères...

M. de Brévan ne pâlissait plus maintenant...

Il avait retrouvé toute son assurance et à son flegme accoutumé succédait un empressement du meilleur augure.

Il ne voulait point, déclarait-il, que son ami Daniel fût volé... Aussi se proposait-il de se rendre de sa personne dans le pays pour visiter les acquéreurs et surveiller les enchères... A son avis, il y aurait sagesse à vendre peu à peu, sans précipitation... S'il fallait de l'argent, eh bien! on en trouverait toujours au Crédit Foncier.

Et l'autre était tout ému de ce dévouement d'un garçon qui passait pour être égoïste...

Si encore ç'eût été tout, mais non.

Capable, pour servir Daniel, des plus grands sacrifices, M. de Brévan s'était armé d'une grande résolution. Prenant sur lui, disait-il, d'oublier son aversion pour miss Brandon, il comptait, dès qu'elle serait mariée, se faire présenter à l'hôtel de la Ville-Handry et en devenir un des hôtes assidus. Il aurait peut-être à jouer, ajoutait-il, une comédie pénible, mais ainsi il verrait souvent Mlle Henriette, il serait au courant de sa vie et plus à portée de diriger sa conduite et de lui venir en aide le cas échéant...

—Cher Maxime, répétait Daniel, cher et excellent ami, comment jamais reconnaître tout ce que vous faites pour moi!...

De même que la veille, ils dînèrent ensemble dans un des restaurants du boulevard, et après le dîner M. de Brévan voulut absolument accompagner son ami jusqu'à la rue de Varennes.

Et une fois là, comme ils étaient arrivés bien avant l'heure fixée, ils se promenèrent en causant sur le trottoir qui longe le mur des immenses jardins de l'hôtel de la Ville-Handry...

La nuit était froide, mais très claire... Il n'y avait pas un nuage au ciel, pas un brouillard, et la lune brillait d'un éclat si vif qu'on y eût vu à lire...

Cependant sept heures sonnèrent à l'horloge du couvent du Sacré-Cœur.

—Allons, du courage!... dit M. de Brévan à son ami.

Et lui serrant la main encore une fois, il s'éloigna rapidement dans la direction de l'esplanade des Invalides.

Daniel ne lui avait pas répondu une syllabe... Horriblement troublé, il s'était approché de la petite porte, explorant d'un œil inquiet les environs. La rue était déserte... Mais il tremblait si fort qu'il crut un moment qu'il ne viendrait jamais à bout de tourner la clef dans la serrure rouillée. Enfin le pêne céda, et d'un mouvement preste il se glissa dans le jardin.

Personne!... Il arrivait le premier au rendez-vous...

Cherchant sous les grands arbres une place sombre, il s'y blottit et attendit... Il attendit un siècle, à ce qu'il lui parut.

Il avait bien compté dix fois soixante secondes au battement de ses tempes, et l'inquiétude le prenait, quand il entendit des branches mortes craquer sous des pas rapides... Une ombre glissa entre les arbres... Il s'avança. Mlle Henriette était devant lui.

—Qu'est-ce encore, grand Dieu! fit-elle vivement, Clarisse vous a trouvé si pâle et si défait, que je ne vis plus depuis son retour.

Daniel s'était dit que la vérité brutale serait moins cruelle que les plus savants ménagements.

—J'ai reçu un ordre d'embarquement, répondit-il, et après-demain je dois être à bord...

Et sans rien dissimuler, il dit ses angoisses depuis l'avant-veille.

Plus assommée que d'un coup de massue, Mlle de la Ville-Handry s'était appuyée contre un arbre... Entendait-elle seulement Daniel?... Oui, car se redressant tout à coup:

—Vous n'obéirez pas!... s'écria-t-elle, il est impossible que vous obéissiez!

—Henriette, il y va de mon honneur...

—Eh! qu'importe!

Il voulait répliquer; mais elle, d'une voix haletante:

—Vous ne partirez pas, reprit-elle, quand je vous aurai dit la vérité. Vous me croyez forte, vaillante, capable de tenir tête à l'orage?... Vous vous trompez... C'est à votre énergie que je puisais la mienne. Je suis comme l'enfant, plein d'audace tant qu'il s'appuie sur sa mère, lâche, dès qu'il se sent abandonné et livré à lui-même... Je suis femme, Daniel, je suis faible...

Le malheureux sentait ses forces l'abandonner, tant était pénible la contrainte qu'il s'imposait.

—Vous voulez donc que je parte désespéré, balbutia-t-il. Ah! je n'ai cependant pas trop de tout mon courage...

Elle l'interrompit d'un éclat de rire nerveux, et d'un ton amer sarcasme:

—Le courage serait de rester, dit-elle, de mépriser l'opinion du monde...

Et tout lui paraissant préférable à cette séparation:

—Ecoutez, reprit-elle; restez et je me rends... Venez avec moi trouver mon père et je lui dirai que vous m'avez montré l'injustice de l'aversion que m'inspire miss Brandon... je demanderai à lui être présentée, je m'humilierai devant elle...

—C'est impossible, Henriette...

Elle se pencha vers lui, joignant les mains, et d'une voix suppliante:

—Restez, insista-t-elle, je vous en conjure, au nom de notre bonheur, si vous m'avez aimée, si vous m'aimez... restez!...

Cette scène déchirante, Daniel l'avait prévue.

Mais il s'était juré que, dût son cœur se briser, il aurait le courage de résister aux prières et aux larmes de Mlle Henriette.

—Si j'étais assez faible pour céder ce soir, Henriette, prononça-t-il, avant un mois vous me mépriseriez, et moi, désespéré de traîner misérablement une existence flétrie, je me brûlerais la cervelle en vous maudissant...

Debout, les bras pendants, les mains croisées devant elle, Mlle de la Ville-Handry demeurait plus immobile qu'une statue... Elle sentait bien que la résolution de Daniel était irrévocable...

Lui alors, d'une voix douce:

—Je pars, Henriette, reprit-il, mais je vous laisse un ami... un homme loyal et fier gui veillera sur vous... Déjà, vous m'avez entendu prononcer son nom: Maxime de Brévan... Il a mes instructions... Quoi qu'il arrive, adressez-vous à lui... Ah! je partirais plus tranquille si vous me promettiez d'avoir confiance en cet ami fidèle, d'écouter ses conseils et de lui obéir.

—Je vous le promets, Daniel, j'obéirai...

Mais un bruissement de feuilles sèches les interrompit... Ils se retournèrent... Un homme s'avançait à pas de loup.

—Mon père! s'écria Mlle Henriette.

Et poussant Daniel vers la petite porte:

—Fuyez, supplia-t-elle, fuyez!...

Rester, c'était s'exposer à une explication pénible, à des insultes, à une collision peut-être... Daniel ne le comprit que trop.

—Adieu!... dit-il à Mlle Henriette, adieu!... Demain vous aurez une lettre de moi...

Et il s'enfuit, mais non si vite qu'il n'entendît la voix gouailleuse du comte de la Ville-Handry, qui disait:

—Eh! eh!... voilà cependant l'honnête jeune fille qui osait calomnier miss Sarah!...

La porte du jardin refermée, Daniel s'y accola un moment, prêtant l'oreille, espérant que la voix de M. de la Ville-Handry arriverait encore jusqu'à lui...

Mais il n'entendit que des exclamations confuses, puis rien... plus rien.

C'en était fait désormais, il partirait sans revoir Mlle Henriette, sans ce bonheur amer de la serrer entre ses bras... Et il ne lui avait rien dit de ce qu'il avait à lui dire, de toutes les recommandations qui devaient être ses suprêmes adieux...

Comment avaient-ils été surpris?... Comment le comte, qui s'envolait d'ordinaire aussitôt son dîner, était-il resté?... Comment s'était-il inquiété de sa fille, lui qui ne s'en préoccupait jamais plus que si elle n'eût pas existé?...

—Ah! nous avons été trahis! pensa le malheureux.

Par qui?... Par cette doucereuse femme de chambre, évidemment, qu'il avait vue le matin, par cette Clarisse en qui Mlle Henriette avait toute confiance.

S'il en était ainsi, comme il n'était que trop probable, où adresserait-il ses lettres désormais?... Pour cela encore, pour donner de ses nouvelles à Mlle de la Ville-Handry, il lui faudrait avoir recours à M. de Brévan... Ah! il reconnaissait bien là l'exécrable et savante politique de miss Brandon.

—La misérable!... grondait-il, l'infâme!

La colère, une colère furieuse, emplissait son cerveau de vapeurs de sang. Ne pouvoir rien contre cette créature!

—Mais elle n'est pas seule, s'écria-t-il soudain... il y a un homme qui la protège de sa responsabilité... Sir Tom!...

On pouvait le provoquer celui-là, le frapper au visage, le contraindre de se battre...

Et, sans discuter cette idée absurde, il s'élança vers la rue du Cirque.

Encore qu'il ne fût guère plus de huit heures, le petit hôtel de miss Brandon paraissait endormi.

Daniel sonna cependant, et un valet étant venu lui ouvrir:

—Sir Thomas Elgin? demanda-t-il.

—Sir Tom est absent, répondit le domestique.

—A quelle heure rentrera-t-il?

—Il ne rentrera pas ce soir.

Et, soit qu'il eût reçu des instructions particulières, soit qu'il se conformât à l'usage de la maison:

—Mistress Brian est au théâtre, ajouta-t-il, mais miss Sarah reçoit.

La colère de Daniel se changeait en une sorte de rage froide.

—On m'attendait, pensa-t-il.

Et il hésitait... Voir miss Sarah, à quoi bon!... Il allait se retirer quand une inspiration lui vint... Pourquoi ne pas lui parler, essayer de s'entendre avec elle, lui proposer un marché?

—Conduisez-moi près de miss Brandon, dit-il au domestique.

Elle se tenait, comme toujours lorsqu'elle était seule, dans ce petit salon où une fois elle avait conduit Daniel...

Drapée dans un long peignoir de cachemire d'un bleu pâle, les cheveux à peine relevés au hasard, elle lisait, étendue sur un divan...

Au bruit de la porte, elle se souleva nonchalamment, et sans détourner la tête:

—Qui vient-là? fit-elle.

Mais au nom de Daniel Champcey que lui jetait le domestique, elle se dressa d'un bond, tout effarée, lâchant le livre qu'elle tenait.

—Vous! murmura-t-elle dès que le valet se fut retiré, ici... et de votre propre mouvement!...

Fermement résolu à rester maître de ses émotions, Daniel s'était arrêté au milieu du salon, plus roide qu'une statue.

—Ce qui m'amène, miss, prononça-t-il, ne le savez-vous pas?... Toutes vos combinaisons ont réussi, vous l'emportez, nous nous rendons...

Elle le regardait d'un air de stupeur profonde, balbutiant:

—Je ne vous comprends pas... Je ne sais ce que vous voulez dire...

Il haussa les épaules, et d'un ton glacé:

—Faites-moi l'honneur, reprit-il, de ne me pas croire absolument stupide... J'ai vu la lettre que vous avez adressée, signée de mon nom, au ministre de la marine... J'ai tenu entre mes mains ce chef-d'œuvre de faussaire qui vous débarrasse de moi...

D'un geste brusque, miss Sarah l'interrompit:

—C'est donc vrai!... s'écria-t-elle. Il a fait cela, il a osé faire cela!...

—Qui, il? M. Thomas Elgin, sans doute?

—Non, pas lui, un autre...

—Nommez-le...

Elle se tut, baissant la tête, puis avec un effort:

—Je savais qu'on voulait vous éloigner, et sans connaître au juste le moyen, je le soupçonnais... Et si je suis allée chez vous, l'autre matin, c'était pour vous crier: «Prenez garde!...» et vous, monsieur Daniel, vous m'avez chassée...

Il la fixait d'un regard si railleur qu'elle s'interrompit, s'écriant:

—Ah! il ne me croit pas!... Dites que vous ne me croyez pas!...

Il s'inclina gravement et, de l'accent le plus froid:

—Je crois, miss, prononça-t-il, que vous voulez devenir comtesse de la Ville-Handry, et que tout ce qui vous paraît obstacle, vous l'écartez...

Elle voulait répliquer, mais il ne la laissa pas l'interrompre, et plus vivement:

—Notez, miss, prononça-t-il, que je ne récrimine pas... Tenez, jouons cartes sur table. Vous êtes trop sensée et trop positive, pour nous haïr, Henriette et moi, d'une haine gratuite et purement platonique... Si vous nous haïssez, c'est que nous vous gênons... En quoi?... Dites-le moi. Et à la condition que vous nous servirez, Henriette et moi, nous n'entraverons en rien vos desseins...

Miss Brandon semblait n'en pouvoir croire ses oreilles.

—Mais c'est... un marché que vous me proposez, monsieur...

—En effet... et pour qu'il n'y ait pas de malentendu, j'en préciserai les termes... Jurez-moi qu'en mon absence vous serez bonne pour Henriette, que vous la protégerez au besoin contre les colères de son père... que jamais il ne sera fait violence à ses sentiments pour moi, et en retour je vous donnerai notre parole de vous abandonner sans lutte, sans une réclamation, l'immense fortune de M. de la Ville-Handry...

Ecrasée de douleur, miss Sarah semblait près de défaillir, et de grosses larmes roulaient le long de ses joues...

—Est-ce assez d'humiliation, murmura-t-elle, assez de honte!... Daniel!... Vous me croyez donc l'âme bien vile!...

Et maîtrisant les sanglots qui soulevaient sa poitrine:

—Cependant, je ne saurais vous en vouloir, poursuivit-elle, non, je ne saurais... Vous avez raison... Tout m'accable, tout témoigne contre moi!... Oui, je dois vous paraître une indigne créature... Si vous saviez la vérité, pourtant, si je pouvais, si j'osais vous la dire!...

Elle se rapprochait de lui, toute frissonnante, et plus bas, comme si elle eût craint d'être entendue:

—Ne comprenez-vous donc pas, continua-t-elle, que je ne m'appartiens plus! Misérable que je suis, on m'a prise, liée, enchaînée... Je n'ai plus le droit d'avoir une volonté... Quand on me dit: fais ceci, il faut bien que je le fasse... Quelle existence, grand Dieu!... Ah! si vous aviez voulu, Daniel, si vous vouliez encore...

Elle s'animait, elle s'exaltait, ses yeux mouillés de pleurs brillaient d'un éclat sans pareil; des rougeurs fugitives couraient sous sa peau, sa voix avait des vibrations étranges.

S'oubliait-elle donc?... Allait-elle livrer son secret ou inventer quelque prodigieux mensonge... Pourquoi ne pas la laisser poursuivre?...

—Ce n'est pas répondre, miss, interrompit Daniel... Me jurez-vous de protéger Henriette?...

—Vous l'aimez donc bien, cette Henriette!

—Plus que ma vie...

Miss Brandon devint plus blanche que les dentelles de son peignoir, un éclair de colère brilla dans ses yeux, séchant ses larmes, et elle fit seulement:

—Ah!...

Alors, Daniel:

—Vous ne voulez pas répondre, miss...

Et comme elle s'obstinait dans son silence:

—C'est bien, reprit-il, je comprends... C'est la guerre que vous me déclarez, soit! Seulement, écoutez-moi bien... Je pars pour une expédition périlleuse, et vous espérez que j'y resterai. Détrompez-vous, miss, je reviendrai... Avec une passion telle que la mienne, avec tant d'amour au cœur et tant de haine, on peut tout braver... Le climat meurtrier ne m'atteindra pas, et quand j'aurais dix balles dans la poitrine, je trouverais encore la force de venir vous demander compte d'Henriette... Et si vous avez touché un cheveu de sa tête, si vous lui avez fait verser une larme, par le saint nom de Dieu, malheur à vous et malheur aux autres!

Il allait sortir, une réflexion le ramena.

—Je dois vous dire encore, ajouta-t-il, que je laisse ici un ami fidèle... Et si le comte ou sa fille venaient à mourir, on provoquerait une autopsie... Et maintenant, adieu, miss, ou plutôt... au revoir!...

Et le lendemain soir, à huit heures, après avoir laissé à M. de Brévan une longue lettre pour Mlle Henriette, après lui avoir donné ses dernières instructions, Daniel prenait place dans le train qui devait le conduire à son poste.

XIII

C'était huit jours après le départ de Daniel, un mercredi matin, sur les onze heures et demie.

Une trentaine d'équipages, les plus brillants, à coup sûr, qu'il y eût à Paris, stationnaient le long de l'église de Sainte-Clotilde.

Dans le joli square qui précède l'église, cent cinquante ou deux cents badauds attendaient, le nez en l'air.

Si bien que les passants qui suivaient la rue de Grenelle, apercevant cette foule, s'approchaient, demandant:

—Qu'y a-t-il?...

—C'est un mariage, leur répondait-on.

—Et un mariage cossu, à ce qu'il paraît.

—Tout ce qu'il y a de plus cossu... C'est un noble immensément riche, qui se marie, le comte de la Ville-Handry... Il épouse une demoiselle Américaine... Voici déjà longtemps qu'ils sont dans l'église, ils ne tarderont sans doute pas à sortir...

Sous le porche, une douzaine d'hommes, correctement vêtus de noir, gantés de jaune et dont on voyait la cravate blanche sous le pardessus, des «gens de la noce» évidemment, causaient en attendant la fin de la cérémonie.

S'ils s'amusaient, il n'y paraissait guère, quelques-uns dissimulaient mal des bâillements, et la conversation languissait, quand un petit coupé bas s'arrêta devant la grille du square.

—Messieurs, fit un jeune homme, je vous annonce M. de Brévan.

C'était lui, en effet.

Il descendit lentement de voiture, et sans se hâter s'avança de cet air flegmatique et froid qui lui était habituel.

De tous les invités groupés sous le porche, il connaissait une bonne partie; aussi, commença-t-il par distribuer à la ronde des poignées de main, puis d'un ton léger:

—Qui a vu la mariée? interrogea-t-il.

—Moi, répondit un vieux beau dont un perpétuel sourire découvrait les trente-deux fausses dents...

—Eh bien! qu'en dites-vous?...

—Qu'elle est tout bonnement sublime de beauté, mon cher... Quand elle a traversé la nef pour aller s'agenouiller devant le chœur, un murmure d'admiration s'est élevé... Parole d'honneur! je croyais qu'on applaudirait...

C'était trop d'enthousiasme, M. de Brévan y coupa court.

—Et M. de la Ville-Handry?... demanda-t-il.

—Ma foi! répondit le vieux beau d'un accent ironique, ce cher comte peut se vanter de posséder un valet de chambre aussi fort que Rachel, l'émailleuse anglaise... A quinze pas, on eût juré qu'il n'avait pas seize ans, et qu'il allait non point se marier, mais faire sa première communion.

—Et quel air a-t-il?

—L'air inquiet.

—On le serait à moins! observa un gros monsieur qui passait pour n'être pas très heureux en ménage.

Il y eut un éclat de rire, et un tout jeune homme, presque un enfant, qui n'avait pas compris, demanda:

—Pourquoi?...

Ce fut un homme d'une trentaine d'années, type achevé de la distinction, et que les autres, selon leur degré de familiarité, appelaient «mon cher duc» ou «M. le duc,» qui répondit:

—Parce que, mon cher vicomte, miss Sarah est une de ces femmes qu'on n'épouse pas... Qu'on les adore, qu'on les idolâtre, qu'on fasse pour elles mille folies, qu'on se ruine, et que même à la fin on se brûle la cervelle... parfait! Mais qu'on leur donne son nom, jamais!

—Il est vrai, objecta M. de Brévan, qu'on a raconté bien des choses sur son compte, mais rien de positif, toutefois...

—Voudriez-vous donc, fit le duc, qu'il fût prouvé qu'elle a été traduite en police correctionnelle pour escroquerie et qu'elle sort de Saint-Lazare!

Et sans se laisser interrompre:

—La haute société française, poursuivit-il, passe pour exclusive... C'est pardieu! une réputation bien usurpée!... A part une vingtaine de salons qui ont gardé les saines traditions, je vois tous les autres s'ouvrir à deux battants pour les premiers venus, hommes ou femmes, qui arrivent en voiture. Et il en arrive beaucoup, des premiers venus! D'où? On ne sait. De Russie, de Turquie, d'Amérique, de Hongrie, de partout, de très-loin, du diable... Sans compter les impudents du cru, encore mal essuyés du ruisseau d'où ils sortent... Comment vit tout ce monde-là, et de quoi?... Mystère!... Mais ça vit et ça vit bien, ça a ou ça paraît avoir de l'argent, et ça brille, grouille, intrigue, tripote, ça pose et ça s'impose... Si bien que toute cette clique dorée s'aidant, se poussant, se faufilant, finira par tenir le haut du pavé... Laissez la nouvelle comtesse de la Ville-Handry ouvrir son salon, et vous verrez quels gens y seront reçus. Vous me direz que je ne suis pas dans le mouvement... c'est vrai. Je tends volontiers la main aux ouvriers que j'emploie et qui gagnent rudement leur vie, je ne la donne pas aux louches personnages en gants paille sans autres titres que leur impudence et qui n'ont d'autres moyens d'existence que leurs ténébreuses intrigues.

Il ne s'adressait à personne en apparence, semblant suivre d'un œil distrait les mouvements de la foule dans le jardin... Et cependant, à son accent on eût juré qu'il parlait pour quelqu'un de ceux qui l'écoutaient.

Du reste, il était visible qu'il n'avait point de succès, et que sa morale paraissait absolument hors de saison et ridicule.

Et même, un jeune homme à fine moustache noire, excessivement bien mis, se penchant vers son voisin, lui demanda:

—Qui donc est ce «bénisseur?»

—Quoi!... vous ne le connaissez pas? répondit l'autre, c'est le duc de Champdoce, vous savez bien, qui a épousé une demoiselle de Mussidan... Un fier original allez!

Cependant, M. de Brévan conservait son calme imperturbable.

—En tout cas, reprit-il, on ne dira pas, j'imagine, que l'intérêt seul a déterminé miss Brandon à épouser M. de la Ville-Handry...

—Pourquoi non?...

—Parce qu'elle est immensément riche...

—Oh!...

Un vieux monsieur s'avança:

—Elle est, pour sûr, fort désintéressée, prononça-t-il... Je tiens du comte, qui est mon ami, que miss Brandon et lui se marient séparés de biens...

—C'est admirable de désintéressement! s'écrièrent deux ou trois personnes.

Ayant dit ce qu'il avait à dire, le duc était rentré dans l'église, et c'était le vieux beau qui avait pris la parole.

—Le plus clair de tout cela, fit-il, c'est qu'il me semble voir d'ici une personne que ce mariage ne fait pas rire.

—Qui donc?

—La fille de M. de la Ville-Handry, parbleu!... une jeune personne de dix-huit ans, adorablement jolie... Et même, chose singulière, je l'ai cherchée dans l'église et je ne l'ai pas aperçue...

—Elle n'assiste pas au mariage, déclara le vieux monsieur ami du comte; elle a été prise d'une indisposition soudaine...

—On dit cela, en effet, interrompit un jeune homme; la vérité est que Mme de Bois-d'Ardon vient de la rencontrer en voiture découverte et en grande toilette...

—C'est impossible...

—Mme de Bois-d'Ardon me l'a affirmé. Ce joli scandale est le cadeau de noces qu'elle réservait à sa belle-mère.

M. de Brévan haussa les épaules, et à demi-voix:

—Par ma foi! fit-il, je ne voudrais pas être à la place de M. de la Ville-Handry.

Reflet fidèle des commérages des salons, cette conversation à bâtons rompus, sous le porche de Sainte-Clotilde, disait assez que l'opinion, définitivement, se déclarait pour miss Sarah Brandon.

Le contraire eût été surprenant. Elle triomphait, et le monde, jamais, n'a su tenir rigueur au succès... Il n'y avait que cet original du duc de Champdoce, capable de rappeler les histoires du passé; les autres les avaient oubliées.

Même, l'éclat de sa victoire rejaillissait en considération sur les siens, et un jeune homme qui copiait, en l'outrant, le genre anglais, venait d'entreprendre le panégyrique de sir Thomas Elgin et de mistress Brian, lorsqu'un grand mouvement se fit sous le porche.

Des gens sortaient, qui disaient:

—C'est fini, toute la noce est à la sacristie pour signer.

La conversation s'arrêta court.

—Messieurs, prononça le vieux beau, si nous voulons présenter nos hommages aux mariés, nous n'avons qu'à nous presser.

Et ce disant, il se précipita dans l'église, suivi de tous les autres, et gagna la sacristie trop étroite pour la foule choisie des invités du comte de la Ville-Handry.

Le registre de la paroisse avait été disposé sur une petite table, au fond, et chacun à son tour s'approchait, se dégantant avant de prendre la plume.

En face de la porte, appuyée contre un de ces bahuts où l'on serre les ornements d'église, miss Sarah, maintenant comtesse de la Ville-Handry, se tenait debout, ayant à ses côtés l'austère mistress Brian et le long et roide sir Thomas Elgin.

Ses admirateurs n'avaient rien exagéré... Elle était belle à étonner l'imagination sous sa blanche toilette de mariée, et de toute sa personne se dégageait comme un parfum d'exquise candeur.

Huit ou dix jeunes femmes l'entouraient, l'accablant de félicitations et de cajoleries, et elle répondait d'une voix un peu tremblante, toute rougissante, et baissant ses grands yeux dont les longs cils se recourbaient...

M. de la Ville-Handry, lui, debout au milieu de la sacristie, tout gonflé d'une fatuité comique, ne savait à qui entendre, et à chaque moment, dans ses réponses, revenait ce mot bourgeois: «Ma femme,» où il mordait comme dans un fruit mûr...

Et cependant, à le bien observer, on découvrait une certaine contrainte pénible, sous ses airs victorieux. Parfois, même, un spasme nerveux crispait sa bouche, lorsqu'un de ces empressés funestes, comme il s'en rencontre partout, s'approchait et lui disait:

—Mlle de la Ville-Handry est donc très-souffrante?... Mon Dieu que ce regrettable contre-temps doit la contrarier!...

Il est vrai que parmi ces empressés beaucoup étaient encore plus méchants que maladroits... Personne n'ignorait qu'il était survenu quelque chose de grave dans la famille de M. de la Ville-Handry. On l'avait soupçonné dès le commencement de la cérémonie.

Le comte venait à peine de s'agenouiller près de miss Sarah, sur son prie-dieu de velours, quand un domestique à sa livrée s'était avancé jusqu'à lui et avait murmuré quelques mots à son oreille... Les invités les plus rapprochés l'avaient vu pâlir et un geste furibond lui était échappé.

Que lui avait donc dit ce domestique?...

On ne tarda pas à le savoir grâce à la vicomtesse de Bois-d'Ardon qui, d'une langue infatigable, s'en allait de l'un à l'autre, racontant qu'elle venait de rencontrer Mlle Henriette.

La dernière signature donnée, on ne fut donc pas surpris de voir M. de la Ville-Handry prendre le bras de sa femme et l'entraîner vivement jusqu'à sa voiture, un magnifique carrosse de gala...

Il avait convié à un grand déjeuner une vingtaine de personnes, autrefois de son intimité, mais il paraissait l'avoir oublié... Et une fois en voiture, entre la jeune comtesse, mistress Brian et sir Tom, n'étant plus obligé de se contraindre, il se répandit en imprécations incohérentes et en menaces folles...

Et en arrivant à l'hôtel, sans attendre que le cocher eût décrit devant le perron le cercle traditionnel, il sauta à terre et se précipita dans le vestibule, en criant:

—Ernest, qu'on m'amène Ernest...

Ernest, c'était son valet de chambre, l'artiste habile à qui il devait les roses de son teint. Dès qu'il parut:

—Où est mademoiselle? demanda-t-il.

—Sortie.

—Quand?

—Aussitôt après M. le comte.

La jeune comtesse, mistress Brian et sir Tom avaient rejoint M. de la Ville-Handry dans un salon du rez-de-chaussée.

—Vous entendez? leur dit-il.

Puis, revenant à son valet de chambre:

—Comment cela s'est-il passé? interrogea-t-il.

—Bien simplement... La grande porte n'était pas refermée sur la voiture de monsieur le comte, que mademoiselle a sonné... On est allé voir ce qu'elle désirait, et elle a commandé qu'on attelât le landau... Respectueusement, on lui a répondu que les trois cochers étant de service, il n'y avait personne pour la conduire... «—S'il en est ainsi, a-t-elle déclaré, qu'on coure à l'instant me chercher une voiture de grande remise!...» Et comme le valet de pied, à qui elle donnait cet ordre, hésitait, elle a ajouté: «Si vous ne voulez pas y aller, j'irai moi-même...»

Le comte trépignait de colère.

—Et après?... fit-il, voyant que le valet de chambre s'arrêtait.

—Alors, le valet de pied, intimidé, a obéi.

—Je chasse ce drôle!... clama M. de la Ville-Handry.

—Je ferai remarquer à monsieur... commença Ernest.

—Rien... Qu'on lui règle son compte... Et toi, continue.

Sans trop se gêner, le valet de chambre haussa les épaules, et d'un ton traînard:

—Pour lors, reprit-il, la voiture de louage est arrivée dans la cour, et nous n'avons pas tardé à voir descendre mademoiselle dans une toilette comme jamais nous ne lui en avions vu, pas belle si on veut, mais voyante à faire retourner les passants... Tranquillement, elle s'est installée sur les coussins pendant que nous étions là, nous autres, bouche béante, la regardant, et quand elle a été prête: «—Ernest, m'a-t-elle dit, vous préviendrez mon père que je ne rentrerai pas déjeuner... J'ai beaucoup de courses à faire, et comme le temps est très-beau, j'irai ensuite au bois de Boulogne.» Là-dessus, on a ouvert la grande porte, et fouette cocher! C'est alors que j'ai pris sur moi d'envoyer prévenir le monsieur comte.

De sa vie, M. de la Ville-Handry n'avait eu un tel accès de fureur... Les veines de son cou se gonflaient et ses yeux s'injectaient de sang, comme s'il eût été au moment d'une attaque d'apoplexie.

—Il fallait l'empêcher de sortir!... râla-t-il; pourquoi ne l'en avez-vous pas empêchée!... Vous deviez la faire remonter dans sa chambre, employer la force au besoin, l'enfermer, l'attacher...

—Monsieur le comte n'avait pas donné d'ordres...

—Il n'est pas besoin d'ordres, pour remplir son devoir... Laisser sortir cette folle! Une impudente que j'ai surprise l'autre nuit dans le jardin avec son amant!...

Il criait si fort, que sa voix s'entendait de la pièce voisine, le grand salon, où déjà arrivaient les invités. Le malheureux! il déshonorait sa fille...

Aussi, la jeune comtesse s'avança:

—Je vous en prie, mon ami, fit-elle, calmez-vous...

—Non, il faut en finir, et je veux punir cette impudente...

—Je vous en conjure, mon cher comte, n'attristez pas le premier jour de notre union... Pardonnez, Henriette n'est qu'une enfant, qui ne sait ce qu'elle fait...

Tel n'était pas l'avis de mistress Brian.

—Le comte a raison, déclara-t-elle, la conduite de cette jeune demoiselle est tout à fait choquante...

Alors, sir Tom:

—Eh bien! Brian, interrompit-il, et nos conventions!... Il était entendu que vous ne vous mêleriez en rien du ménage de M. de la Ville-Handry et de Sarah...

Ainsi, du premier coup chacun entrait dans son rôle... La comtesse Sarah adoptait l'indulgence, mistress Brian la sévérité et sir Thomas Elgin l'impartialité muette...

D'ailleurs, ils réussirent promptement à calmer le comte...

Mais après une telle scène, le déjeuner ne pouvait être que fort triste... Les convives qui avaient presque tout entendu, échangeaient entre eux des regards singuliers...

—Mlle de la Ville-Handry, pensaient-ils, un amant... C'est inimaginable.

Vainement, le comte faisait bonne contenance, en vain, la jeune comtesse prodiguait les ressources de son esprit, la gêne persistait, les sourires expiraient sur les lèvres, toutes les cinq minutes la conversation tombait...

A quatre heures et demie, le dernier invité s'était enfui, et le comte restait seul au salon avec sa nouvelle famille...

Le jour baissait, et on venait d'apporter les lampes, quand on entendit sur le sable de la cour, le roulement sourd d'une voiture...

M. de la Ville-Handry se dressa, pâlissant:

—La voici!... fit-il, voici ma fille!...

En effet, Mlle Henriette rentrait.

Comment une jeune fille si réservée et naturellement craintive, s'était-elle résolue à un tel éclat!... C'est que les gens timides, précisément, sont les plus capables des pires audaces... Contraints de sortir de leur caractère, ils ne raisonnent plus ni ne calculent, et perdant tout sang-froid, ils se précipitent au danger, poussés par une rage aveugle, pareille à celle des moutons qui se brisent la tête contre les murs de leur bergerie...

Or, depuis une quinzaine, Mlle de la Ville-Handry avait été bouleversée par tant et de si rudes émotions, qu'elle n'avait plus l'intégrité de son libre arbitre.

Les injures dont son père l'avait accablée quand il la surprit avec Daniel devaient achever de troubler sa raison...

Car M. de la Ville-Handry, en proie à une sorte de vertige, avait ce soir-là perdu toute mesure, s'oubliant jusqu'à traiter Mlle Henriette comme un galant homme eût rougi de traiter une créature perdue... et devant ses domestiques encore!

Et que de tortures pendant la semaine qui suivit!

Elle avait déclaré qu'elle ne paraîtrait ni à la lecture du contrat, ni aux cérémonies de la mairie et de l'église, et M. de la Ville-Handry prétendait la faire revenir sur cette détermination.

De là, chaque jour, quelque scène plus lamentable à mesure qu'approchait l'instant décisif...

Si encore le comte y eût mis quelque adresse, s'il eût eu recours à la persuasion, s'il eût essayé d'attendrir sa fille sur lui-même, en lui parlant de son avenir, de son bonheur, de son repos...

Mais point!... Jamais il ne paraissait chez elle que l'injure à la bouche, ne songeant, disait-il, qu'à ménager l'exquise sensibilité de miss Brandon et à lui épargner un coup terrible...

Si bien que ses menaces, loin de ramener Mlle Henriette, ne faisaient que l'enfoncer davantage dans son obstination.

Le contrat de M. de la Ville-Handry et de miss Brandon avait été lu et signé à six heures, avant un grand dîner...

A cinq heures et demie, le comte était encore dans la chambre de sa fille...

Sans en rien dire, il avait commandé à la couturière de Mlle Henriette plusieurs robes de cérémonie, et elles étaient là, étalées sur des chaises...

—Habillez-vous, commandait-il, et descendez.

Et elle, en proie à cette exaltation nerveuse qui fait préférer le martyre à une concession, répondait obstinément:

—Non, je ne descendrai pas...

Car elle ne cherchait ni subterfuges, ni excuses, elle ne se prétendait pas malade... Elle disait résolument:

—Je ne veux pas!

Et lui, enragé de se sentir impuissant à vaincre cette résistance, fou, éperdu, il se répandait en blasphèmes et en menaces insensées...

Une femme de chambre, attirée par le bruit de cette scène, était allée coller son oreille à la porte de la chambre, et le soir elle racontait que le comte avait frappé sa fille, et que même elle avait entendu les coups...

Mlle Henriette l'a toujours nié.

Il n'en est pas moins vrai que c'est à la suite de ces dernières insultes qu'elle forma le dessein de donner plus d'éclat à sa protestation, et qu'elle se promit de se montrer par tout Paris pendant qu'on bénirait à Sainte-Clotilde l'union de son père et de miss Sarah...

Pauvre jeune fille qui n'avait personne à qui se confier, personne pour lui dire que tout le scandale retomberait sur elle!...

Bravement donc, elle avait exécuté son projet. Vêtue d'un costume extravagant pour mieux attirer les regards, elle avait passé la journée à courir tous les endroits où elle supposait devoir rencontrer le plus de personnes de connaissance.

La nuit seule l'avait déterminée à rentrer, et elle arrivait brisée, défaillante, bouleversée d'indicibles angoisses, mais soutenue par cette idée absurde qu'elle avait fait son devoir et qu'elle s'était montrée digne de Daniel...

Elle venait de sauter légèrement sur le sable de la cour et elle payait le cocher de remise, quand le valet de chambre de M. de la Ville-Handry, M. Ernest, vint à elle, et d'un ton à peine respectueux:

—M. le comte, fit-il, m'a chargé de dire à mademoiselle d'aller lui parler dès qu'elle rentrerait.

—Où est mon père?

—Dans le grand salon.

—Seul?...

—Non, mademoiselle... Mme la comtesse, Mme Brian et M. Elgin sont avec lui.

—C'est bien... j'y vais.

Et rassemblant tout son courage, plus froide et plus blanche que les marbres du vestibule, elle se dirigea vers le salon, ouvrit la porte et d'un pas raide entra...

—Vous voilà!... s'écria M. de la Ville-Handry, ramené à une apparence de calme par l'excès même de sa colère, vous voilà donc!...

—Oui, mon père...

—D'où venez-vous?...

Elle avait d'un coup d'œil parcouru le salon, et à la vue de la nouvelle comtesse et de ceux qu'elle appelait ses complices, tous ses ressentiments s'exaspérant, elle eut la force de sourire, et d'un ton léger:

—J'arrive du Bois, répondit-elle... Ce matin, je suis sortie pour quelques emplettes... Vers midi, sachant que la duchesse de Champdoce est un peu indisposée et ne sort pas, je suis allée lui demander à déjeuner... Ensuite, comme il faisait très-beau...

M. de la Ville-Handry n'en put supporter davantage.

Saisissant sa fille par les poignets, il l'enleva, et la portant ainsi tout près de la comtesse Sarah:

—A genoux!... malheureuse!... vociféra-t-il, à genoux, et demandez pardon de tels outrages à la meilleure et à la plus noble des femmes...

—Vous me faites horriblement mal, mon père! dit froidement la jeune fille.

Mais déjà la jeune comtesse s'était jetée entre eux.

—Au nom du ciel, mademoiselle, disait-elle, ménagez votre père!...

Et comme Mlle Henriette la toisait d'un regard insultant:

—Cher comte, poursuivit-elle, ne voyez-vous pas que vos violences me tuent...

Vivement, M. de la Ville-Handry lâcha sa fille, et se reculant:

—Rendez grâce, lui dit-il, rendez grâce à cet ange qui intercède pour vous... Mais prenez garde... ma patience est à bout... Il est, pour les enfants rebelles et les filles perverties, des maisons de correction...

Du geste elle l'interrompit, et avec une vivacité singulière:

—Soit, mon père! s'écria-t-elle... Entre toutes ces maisons, choisissez la plus sévère et faites m'y enfermer... Quoi qu'il arrive, j'y souffrirai moins qu'ici, en voyant à la place de ma pauvre mère cette... femme!

—Misérable!... râla le comte.

Il étouffait... d'un geste violent il arracha sa cravate, et sentant bien qu'il ne se possédait plus:

—Sors!... cria-t-il à sa fille, sors! ou je ne réponds plus de rien!...

Elle hésita une seconde...

Puis, adressant à la comtesse Sarah un dernier regard de défi, lentement elle se retira.

XIV

—Ah! n'importe, M. le comte peut se vanter d'avoir un singulier jour de noces!...

Ainsi ricanait un valet de pied au moment où mademoiselle Henriette quittait le salon... Elle l'entendit, et sans savoir si c'était approbation ou raillerie de sa conduite, elle tressaillit d'aise, tant la passion est avide d'encouragements d'où qu'ils viennent.

Cependant elle n'était pas à moitié de l'escalier conduisant à son appartement, lorsqu'elle fut clouée sur place par le bruit de toutes les sonnettes du salon mises en branle à les briser par une main furieuse.

Elle se pencha sur la rampe, écoutant.

Tous les domestiques accouraient, le vestibule retentissait de pas effarés; on distinguait la voix impérieuse de M. Ernest, le valet de chambre du comte, qui disait:

—Des sels, vite, de l'eau froide... Mme la comtesse a une attaque de nerfs?...

Un sourire amer crispa les lèvres de Mlle Henriette.

—Du moins, murmura-t-elle, j'aurai empoisonné la joie de cette femme!...

Et craignant d'être surprise ainsi, aux écoutes, elle monta.

Mais une fois seule, dans sa chambre, la malheureuse jeune fille ne devait pas tarder à reconnaître l'inanité puérile de son triomphe...

Qui avait-elle frappé, en somme?... Son père...

Indisposée ce soir,—et encore, l'était-elle réellement?—la comtesse Sarah serait assurément remise le lendemain, et alors, quels avantages ne tirerait-elle pas du scandale essayé pour la perdre?...

Voilà ce que discernait Mlle Henriette... trop tard.

Seulement, pour cela que vis-à-vis d'elle-même elle convenait de sa faute, elle n'en était que moins disposée à l'avouer hautement, encore moins à tenter de la réparer, en admettant qu'elle ne fût pas irréparable.

Par ce qu'elle avait fait, elle s'estimait engagée pour l'avenir... La voie où elle entrait était visiblement sans issue, n'importe, reculer lui semblait une indigne lâcheté.

Eveillée avec le jour, elle cherchait dans sa tête par quel côté faible recommencer la guerre, quand on frappa à sa porte, et sa femme de chambre, Clarisse, entra.

—Voici une lettre pour mademoiselle, dit cette fille; je viens de la recevoir à l'instant dans une enveloppe à mon adresse.

Cette lettre, Mlle Henriette l'examina longtemps avant de l'ouvrir, étudiant l'écriture inconnue de l'adresse...

Qui pouvait lui écrire, et de cette façon, sinon ce Maxime de Brévan, à qui Daniel lui avait recommandé de se confier, et qui, jusqu'alors, n'avait pas donné signe de vie?

C'était en effet M. de Brévan qui écrivait:

«Mademoiselle,

«Avec tout Paris, j'ai appris votre fière et noble protestation le jour du malheureux mariage de votre père... Les égoïstes et les sots vous blâmeront peut-être... méprisez-les, vous avez pour vous tous les gens de cœur... Et mon cher Daniel, s'il était ici, vous approuverait et admirerait votre courage comme je l'admire moi-même...»

Elle respira longuement, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un poids énorme.

L'ami de Daniel l'approuvait... Quel prétexte, désormais, pour étouffer la voix de la raison et écarter toute velléité de prudence!...

Toute la lettre de M. de Brévan, d'ailleurs, n'était qu'une longue et respectueuse exhortation à une résistance désespérée, à outrance.

Plus loin, il disait:

«Au moment de monter en wagon, Daniel, mademoiselle, m'a remis pour vous une lettre qui est l'expression de ses plus intimes pensées... Avec une pénétration digne d'un cœur tel que le sien, il prévoit et résoud toutes les difficultés dont votre belle-mère ne manquera pas de vous embarrasser... Cette lettre est trop précieuse pour être confiée à la poste. C'est pourquoi, avant la fin de la semaine, je me serai fait présenter chez M. de la Ville-Handry, et j'aurai l'honneur de vous la remettre en mains propres...»

Et plus loin encore:

«J'aurai demain, continuait M. de Brévan, par un officier anglais de mes amis, l'occasion de faire parvenir de promptes nouvelles à Daniel... Si vous désirez lui écrire, faites-moi parvenir votre lettre aujourd'hui même, rue Laffitte, 62, je la joindrai à la mienne.»

Enfin, en post-scriptum, il ajoutait:

«Défiez-vous surtout de sir Thomas Elgin...»

Cette dernière recommandation ne pouvait manquer de troubler singulièrement Mlle Henriette et d'agiter en elle toutes sortes d'appréhensions vagues et terribles.

—Pourquoi, pensait-elle, me défierais-je de celui-là plutôt que des autres!

Mais un souci meilleur ne tarda pas à la distraire...

Quoi! une occasion se présentait de faire tenir promptement et sûrement des nouvelles à Daniel, et elle risquait, en perdant son temps, de la laisser échapper!...

Elle se hâta de s'habiller, et s'asseyant à son petit bureau, elle se mit à retracer à l'unique ami qu'elle eût en ce monde, toutes ses angoisses depuis qu'il l'avait si brusquement quittée, ses douleurs, ses ressentiments et ses espérances...

Onze heures sonnaient, lorsqu'elle eût terminé, ayant rempli huit grandes pages où elle avait mis tout son cœur...

Voulant se lever alors, elle se sentit prise d'un malaise soudain... Ses jambes fléchissaient et il lui semblait que tout autour d'elle tremblait.

Qu'était-ce donc... Elle cherchait, quand l'idée lui vint que depuis l'avant-veille elle était presque à jeun.

—Il ne faut pourtant pas se laisser mourir de faim, murmura-t-elle presque gaiement, tant sa longue causerie avec Daniel lui avait remis d'espoir au cœur.

Elle sonna donc, et dès que sa femme de chambre parut:

—Montez-moi à déjeuner, lui dit-elle.

L'appartement de Mlle de la Ville-Handry se composait de trois pièces.

La première, le salon, ouvrait directement sur le palier; à droite était la chambre à coucher et à gauche un cabinet d'études, où se trouvaient le piano, la musique, les livres.

Quand Mlle Henriette mangeait chez elle, ce qui lui arrivait souvent depuis quelque temps, c'était toujours dans le salon...

Elle s'y était rendue, et pour hâter le service, elle débarrassait la table des albums et des menus objets qui l'encombraient, quand la femme de chambre reparut les mains vides...

—Ah! mademoiselle!...

—Quoi!...

—Monsieur le comte a défendu qu'on servît mademoiselle chez elle.

—Ce n'est pas possible...

Mais une voix railleuse l'interrompit du dehors, disant:

—C'est vrai...

Et tout aussitôt M. de la Ville-Handry parut, déjà paré, frisé et fardé, ayant l'air sardonique d'un homme qui enfin tient une revanche.

—Laissez-nous, dit-il à la femme de chambre.

Et dès que Clarisse fut sortie:

—Mon Dieu, oui, ma chère Henriette, reprit-il, j'ai défendu sous peine d'expulsion qu'on vous montât à manger. Qu'est-ce, s'il vous plaît, que cette fantaisie?... Êtes-vous malade?... Si oui, je vais envoyer chercher le docteur. Si non, vous me ferez le plaisir de descendre prendre vos repas dans la salle à manger, avec la famille, avec la comtesse et moi, avec sir Tom et mistress Brian...

—Mon père...

—Il n'y a pas de père qui tienne... Le temps des faiblesses extrêmes est passé, comme aussi des emportements... Donc, vous descendrez... Oh! quand vous voudrez... Vous bouderez peut-être un jour, deux jours; mais la faim chasse le loup du bois, et le troisième nous vous verrons apparaître dès qu'on aura sonné la cloche... Ce n'est plus à votre cœur que je m'adresse, vous le voyez, c'est à votre estomac.

Tels efforts que fît Mlle Henriette pour demeurer impassible, des larmes brûlantes jaillissaient de ses yeux, larmes de douleur et d'humiliation.

Cette idée de la prendre par la famine était-elle de son père? Non, jamais elle ne lui fût venue. C'était là une conception de femme, évidemment, et d'une femme haineuse obéissant aux plus vils instincts.

N'importe, la pauvre jeune fille se sentait prise, et l'ignominie du moyen employé, la certitude qu'elle allait être obligée de céder, la révoltaient.

Son imagination cruelle lui représentait la joie insultante de la comtesse Sarah quand elle, la fille du comte de la Ville-Handry, elle paraîtrait dans la salle à manger amenée par le besoin, par la faim...

—Mon père, supplia-t-elle, ne me laissez servir ici que du pain et de l'eau, mais épargnez-moi ce supplice...

Mais si c'était une leçon que répétait le comte, il s'en était bien pénétré. Ses traits gardèrent leur expression sardonique, et d'un ton glacé:

—Je vous ai dit mes volontés, interrompit-il, vous m'avez entendu, il suffit.

Déjà il se dirigeait vers la porte, sa fille le retint.

—Mon père, murmurait-elle, écoutez-moi...

—Voyons, qu'est-ce encore?...

—Hier, vous me menaciez de me faire enfermer...

—Eh bien?...

—Aujourd'hui, c'est moi qui vous adjure de prendre cette détermination... Conduisez-moi dans un couvent, si étroite et si dure qu'en soit la règle, si triste qu'y puisse être la vie, j'y trouverai un allégement à ma douleur, et de toute mon âme je vous bénirai...

Lui, coup sur coup, haussait les épaules.

—Bien trouvé!... dit-il. Et du fond de votre couvent, vous vous hâterez d'écrire partout et à tous que ma femme vous a chassée, que vous avez été obligée de fuir les outrages et les mauvais traitements... vous rééditerez toutes les élégies larmoyantes de l'innocente jeune fille persécutée par une indigne marâtre... Pas de ça, ma chère!...

La cloche qui sonnait le déjeuner l'interrompit.

—Vous entendez, Henriette, reprit-il... Consultez votre estomac, et selon ce qu'il vous conseillera, descendez ou restez.

Et il sortit tout fier, c'était manifeste, de ce qu'il appelait un acte nécessaire d'autorité paternelle, sans accorder seulement un regard à sa fille, qui venait de s'affaisser sur un fauteuil.

C'est qu'elle était brisée, la pauvre enfant, en proie à tous les déchirements de l'orgueil... C'en était fait, il n'y avait plus à lutter... Ceux qui pour la réduire ne reculaient pas devant un expédient si lâche, auraient recours aux pires extrémités. Quoi qu'elle fît, tôt ou tard il lui faudrait se soumettre.

Dès lors, pourquoi ne pas céder tout de suite?... Elle sentait bien que plus elle tarderait, plus la victoire serait douce à la comtesse Sarah et le sacrifice pénible pour elle.

S'armant donc de toute son énergie, elle gagna la salle à manger, où depuis un moment déjà les autres étaient à table...

Son entrée, imaginait-elle, serait saluée par quelque exclamation railleuse. Point. A peine parut-on y faire attention. La comtesse Sarah qui parlait s'interrompit pour dire: «Je vous salue, mademoiselle,» et tout aussitôt poursuivit, sans que sa voix trahit la plus légère émotion.

Même, Mlle Henriette put constater qu'on l'avait ménagée. Son couvert n'était pas mis près de sa belle-mère. On lui avait réservé sa place entre sir Thomas Elgin et mistress Brian.

Elle s'assit, et tout en mangeant elle observait à la dérobée, et de toute l'intensité de sa pénétration, ces étrangers, désormais les maîtres de sa destinée, et qu'elle voyait pour la première fois, car c'est à peine si, la veille, elle les avait aperçus.

La beauté de la comtesse Sarah,—dont pourtant la photographie que lui avait montrée son père, avait dû lui donner une idée,—cette beauté éblouissante, merveilleuse, la frappa de stupeur et d'épouvante...

Il était visible que la jeune comtesse n'avait fait que jeter à la hâte un peignoir sur ses épaules pour descendre déjeuner... Son teint était plus animé que de coutume. Elle avait les adorables confusions de la vierge au lendemain de ses noces, et toutes sortes d'embarras souriants...

L'empire d'une telle femme sur un vieillard follement épris, Mlle Henriette le comprit si bien qu'elle frissonna.

Non moins redoutable lui paraissait l'austère mistress Brian.

On ne lisait rien, dans son œil morne, qu'une froide méchanceté, rien qu'un implacable vouloir sur sa figure maigre et jaune, dont on eût dit les rides immobiles creusées dans la cire.

Le moins à craindre, dans l'opinion de Mlle Henriette, eût encore été le long et roide sir Thomas Elgin.

Placé près d'elle, il sut avoir quelques attentions discrètes, et à un moment, elle surprit dans ses yeux, pendant qu'il la regardait, quelque chose comme un sentiment de commisération...

—Et cependant, songea-t-elle, c'est de lui que M. de Brévan me recommande surtout de me défier.

Mais le déjeuner finissait... Mlle Henriette se leva et, après s'être inclinée sans mot dire, elle regagnait son appartement, quand elle fut arrêtée dans l'escalier par des gens qui montaient une lourde armoire à glace...

S'étant informée, elle apprit que sir Tom et mistress Brian devant désormais habiter l'hôtel, on achevait leur emménagement...

Elle hocha tristement la tête; mais chez elle une bien autre surprise l'attendait.

Trois domestiques étaient en train d'enlever les meubles de son salon, sous la direction de M. Ernest, le valet de chambre du comte.

—Que faites-vous là? interrogea-t-elle, et qui vous a permis...

—Nous exécutons les ordres de monsieur le comte, répondit M. Ernest... Nous débarrassons l'appartement de mademoiselle pour madame Brian.

Et se retournant vers ses collègues:

—Allons, vous autres, fit-il; sortez-moi ce canapé!...

Perdue de stupeur, Mlle de la Ville-Handry demeurait pétrifiée sur place, regardant les domestiques poursuivre leur besogne...

Quoi! des aventuriers avides s'étaient emparés de l'hôtel, ils l'envahissaient, ils régnaient despotiquement, et cela ne leur suffisait pas... Ils prétendaient lui disputer, lui arracher l'espace qu'elle y occupait, elle, la fille de leur dupe, l'unique héritière du comte de la Ville-Handry!...

L'impudence, lui parut si monstrueuse, que, n'y pouvant croire, cédant à un mouvement spontané, elle redescendit dans la salle à manger, et s'adressant à son père:

—Est-ce vraiment vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez commandé à vos gens de me déménager?...

—Moi-même, oui, ma fille... De vos trois pièces, mon architecte va faire un grand salon pour mistress Brian, dont l'appartement est vraiment trop étroit...

La jeune comtesse eut un mouvement de dépit.

—Je ne comprends pas, dit-elle, que tante Brian accepte cela.

—Pardon, interrompit la respectable dame, c'est absolument contre mon gré que cela se fait!...

Mais le comte, intervenant:

—Sarah, chère adorée, prononça-t-il, permettez-moi d'être seul juge de l'opportunité des décisions qui concernent notre fille.

Si ferme était l'accent de M. de la Ville-Handry qu'on eût juré que cette idée de déménagement venait de lui seul...

—Je n'agis jamais à la légère, moi, continua-t-il, et je prends le temps de mûrir mes déterminations... Ici, ma conduite est toute tracée par les règles de la plus vulgaire bienséance... Mistress Brian n'est plus jeune, ma fille n'est qu'une enfant... Si l'une des deux doit se résigner à quelque petite gêne, c'est ma fille, évidemment...

Tout d'une pièce, M. Thomas Elgin se dressa.

—Je voudrais... commença-t-il.

Malheureusement, le reste de sa phrase se perdit en un bredouillement confus...

Il venait, sans doute, de se rappeler certain serment qu'il avait fait... Et, résolu à ne se point mêler du ménage du comte, révolté, d'un autre côté, de ce qu'il estimait un odieux abus de pouvoir, il quitta brusquement le salon.

Ses regards, sa physionomie, son geste, avaient si clairement trahi ces sentiments, que Mlle Henriette en fut toute saisie.

Mais déjà, M. de la Ville-Handry, après une minute de surprise poursuivait:

—Ainsi donc, ma fille habitera le logement qu'occupait autrefois la dame de compagnie de ma... c'est-à-dire de sa mère. Il est petit, mais en somme plus que suffisant pour elle... Il a en outre cet avantage d'être commandé par une des pièces de notre appartement à nous, ma chère Sarah, et c'est à considérer, lorsqu'il s'agit d'une étourdie qui a si étrangement abusé de la liberté que lui laissait mon aveugle confiance...

Que dire!... Que répondre!...

Seule avec son père, Mlle Henriette se fût certainement défendue; elle eût essayé de le faire revenir sur sa détermination; elle l'eût supplié; elle se fût peut-être traînée à ses genoux...

Mais ici, en présence de ces deux femmes, sous l'œil railleur de la comtesse Sarah!... était-ce possible?... Ah! elle fût morte mille fois, plutôt que de leur donner, à ces misérables aventuriers, la joie de sa douleur et d'une humiliation nouvelle.

—Qu'elles m'écrasent, pensait-elle, jamais elles ne m'entendront me plaindre ni demander grâce!...

Et comme son père, tout en l'épiant à la dérobée, lui demandait:

—Eh bien?...

—Ce soir même vous serez obéi, monsieur le comte, répondit-elle.

Et par une sorte de prodige d'énergie, elle sortit du salon calme, le front haut, sans avoir versé une larme...

Dieu sait ce qu'elle endurait, cependant.

Abandonner ce cher petit appartement où tant d'heures heureuses s'étaient écoulées, où tout lui rappelait quelque doux souvenir, certes, c'était un horrible crève-cœur.

Ce n'était rien, comparé à cette épouvantable perspective de vivre dans l'appartement même de la comtesse Sarah, sous la même clef...

C'était jusqu'à la liberté de pleurer qui lui était ravie... L'excès de son malheur ne lui arracherait pas un sanglot, sans que de l'autre côté de la cloison la comtesse Sarah l'entendît et s'en délectât.

Ainsi elle se désespérait, quand la lettre qu'elle avait écrite à Daniel se représenta à sa mémoire.

Pour que M. de Brévan l'eût le jour même, ainsi qu'il le demandait, il n'y avait plus un instant à perdre, et encore fallait-il renoncer à la poste, car il était près de quatre heures, et employer un commissionnaire.

Elle sonna donc Clarisse, sa confidente, résolue à l'expédier rue Laffitte. Mais au lieu de Clarisse, ce fut une fille de service, qui se présenta et qui dit:

—La femme de chambre de Mademoiselle n'est pas à l'hôtel... Mme Brian vient de l'envoyer rue du Cirque... Si je pouvais la remplacer...

—Non, je vous remercie, répondit Mlle Henriette.

Ainsi, on la comptait pour rien, il lui était défendu de manger chez elle, on la chassait de son appartement, on disposait d'une femme attachée à son service...

Et en être réduite à subir sans révoltes de telles humiliations!

Mais l'heure fuyait, et avec chaque minute s'envolait une des chances qui restaient que M. de Brévan eût la lettre en temps utile.

—Eh bien! je la porterai moi-même au commissionnaire, se dit Mlle Henriette.

Et quoiqu'il ne lui fût pas arrivé deux fois en sa vie de traverser la rue seule, elle mit son chapeau, jeta un manteau sur ses épaules et descendit rapidement.

Le suisse, un gros homme très-fier de sa livrée chargée d'or, était assis devant le pavillon qu'il habitait, fumant et lisant son journal.

—Ouvrez-moi, lui dit Mlle Henriette.

Mais lui, sans daigner ôter sa pipe de sa bouche, sans seulement se lever, répondit d'un ton rogue:

—Monsieur le comte m'a donné la consigne formelle de ne jamais laisser sortir mademoiselle sans son autorisation verbale ou écrite, de sorte que...

—Insolent! interrompit Mlle Henriette.

Et, résolument, elle s'avança vers le pavillon, étendant la main pour tirer le cordon...

Déjà, devinant son intention, et plus prompt qu'elle, le suisse s'était jeté en travers de la porte, criant de toutes ses forces comme s'il eût appelé au secours:

—Mademoiselle!... mademoiselle!... Arrêtez... j'ai ma consigne et il y va de ma place!...

Aux cris du suisse, une douzaine de valets qui flânaient dans les écuries, sous le vestibule et dans les cours arrivèrent... Puis accoururent sir Tom, qui allait monter à cheval, et bientôt le comte de la Ville-Handry.

—Que voulez-vous?... Que faites-vous là? demanda-t-il à sa fille.

—Vous le voyez, mon père, je désire sortir...

—Seule? ricana le comte.

Et durement:

—Cet homme, reprit-il, en montrant le suisse, serait impitoyablement chassé, s'il vous laissait passer, seule, le seuil de la porte!... Oh! vous avez beau me regarder, c'est ainsi... Vous sortirez désormais, quand et avec qui bon me semblera... Et n'espérez pas vous soustraire à mon infatigable surveillance... j'ai tout prévu... La petite porte dont vous aviez la clef a été condamnée... Et si jamais un homme osait s'introduire dans le jardin, les jardiniers ont ordre de tirer dessus comme sur un chien enragé, que ce soit celui avec qui je vous ai surprise il y a dix jours ou un autre...

Sous cet ignoble et lâche outrage, Mlle de la Ville-Handry chancela, mais se redressant presque aussitôt:

—Grand Dieu! s'écria-t-elle, c'est du délire, un délire épouvantable... Mon père, avez-vous bien conscience de ce que vous dites!...

Et le ricanement d'un valet arrivant jusqu'à son oreille:

—Du moins, reprit-elle avec une violence convulsive, nommez-le, cet homme qui était avec moi dans le jardin, nommez-le tout haut, devant tous... Dites que c'était M. Daniel Champcey, celui que ma pauvre mère avait choisi pour moi, entre tous, celui que durant des années vous avez admis ici, à qui vous aviez promis ma main, qui était mon fiancé et qui serait mon mari si nous eussions accepté la honte de votre mariage. Dites que, c'était M. Daniel Champcey, que vous aviez congédié, vous, la veille, et que le lendemain, grâce à un crime, grâce à un faux, votre Sarah forçait à s'embarquer... Car il fallait l'éloigner à tout prix... Lui à Paris, jamais on n'eût osé me traiter comme on me traite.

Stupéfait de cette véhémence inouïe, le comte ne trouvait que des paroles sans suite.

Et Mlle Henriette allait poursuivre quand elle sentit qu'on lui prenait le bras, et que doucement, mais d'une force irrésistible, on l'entraînait vers l'hôtel... C'était sir Tom qui la sauvait de son propre égarement... Elle le regarda... une grosse larme roulait le long de la joue de l'impassible gentleman.

Puis, lorsqu'il l'eut conduite jusqu'à l'escalier, et qu'elle tint la rampe:

—Pauvre fille!... murmura-t-il.

Et il s'éloigna à grands pas...

Oui, pauvre Henriette, en effet!

Sa raison, sous tant de chocs furieux, vacillait, et saisie de vertige, haletante, éperdue, elle s'était élancée à travers l'escalier, précipitant sa course comme si elle eût été poursuivie par les flammes d'un effroyable incendie, croyant encore entendre les abominables accusations de son père et les ricanements des valets...

—Mon Dieu! sanglotait-elle, prenez pitié de moi!...

C'est qu'elle n'avait plus rien à espérer que de Dieu, pensait-elle, livrée sans défense au caprice d'ennemis impitoyables, sacrifiée à l'implacable haine d'une marâtre, abandonnée de tous, trahie et reniée par son père lui-même!...

D'heure en heure, par un incompréhensible enchaînement de circonstances fatales, elle avait vu se resserrer, jusqu'à l'écraser, le cercle infernal où elle se débattait misérablement.

Que voulait-on donc d'elle?... Pourquoi prenait-on à tâche d'exaspérer sa douleur?... Attendait-on quelque chose de l'excès de son désespoir?

Malheureusement elle ne s'arrêta pas à cette idée, trop inexpérimentée pour soupçonner des raffinements de scélératesse inouïs à ce point d'étonner l'imagination.

Ah! qu'un mot de Daniel lui eût été utile en ce moment décisif!...

Mais, tremblant d'aviver les angoisses de sa fiancée, le malheureux n'avait pas osé lui répéter cette phrase terrible échappée à la première expansion de M. de Brévan:

«Miss Sarah Brandon laisse aux imbéciles le fer et le poison, moyens grossiers et dangereux de se débarrasser des gens... Elle a, pour supprimer ceux qui la gênent, des expédients plus sûrs et où la justice n'a rien à voir...»

Perdue dans ses sombres réflexions, la pauvre fille oubliait l'heure et ne remarquait pas que depuis longtemps déjà la nuit était venue, quand la cloche sonna le dîner.

Elle était libre de ne pas descendre, mais la pensée que la comtesse Sarah croirait l'avoir brisée, la révolta...

—Non! elle ne saura jamais ce que je souffre, se dit-elle.

Sonnant donc Clarisse qui était revenue de la rue du Cirque:

—Vite, lui commanda-t-elle, habillez-moi.

Et en moins de cinq minutes, elle eut relevé ses beaux cheveux et revêtu une de ses plus jolies toilettes...

C'est alors que changeant de robe, elle sentit sous sa main le froissement d'un papier.

—Ma lettre pour Daniel!... murmura-t-elle... Je l'avais oubliée!...

Le moment n'était-il pas passé de l'envoyer à M. de Brévan?... C'était probable. Pourquoi ne pas essayer, cependant!...

Elle la remit donc à Clarisse, en lui disant:

—Vous allez prendre un fiacre et porter immédiatement cette lettre rue Laffitte, 62, à M. de Brévan... S'il est sorti, vous la laisserez, en recommandant bien de la lui remettre dès qu'il rentrera... Préparez un prétexte, dans le cas où on vous demanderait pourquoi vous sortez, et soyez discrète...

Et elle-même descendit, si pénétrée de sa résolution de dissimuler ses souffrances, qu'elle avait le sourire sur les lèvres en entrant dans la salle à manger.

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