CLIQUE DORÉE (continued 10)
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Les nuits, il les passait au jeu... et quand il perdait, le tiroir de la gargote paternelle était là.
Ses parents lui avaient loué et confortablement meublé un petit appartement dans leur maison, et ils s'efforçaient de l'y retenir par des prodiges de servilité, délaissant leurs affaires pour être toujours à ses ordres...
Ce qui ne l'empêchait pas de parler continuellement d'aller habiter ailleurs, ne pouvant, disait-il, donner rendez-vous à ses amis dans une maison où son nom se lisait sur l'enseigne d'un établissement de dernier ordre.
Être le fils d'un gargotier et s'appeler Chevassat!... cela le désespérait...
Des chagrins plus sérieux devaient lui venir, après deux ans de cette fastueuse existence.
Un beau matin qu'il avait besoin, prétendit-il, de vingt-cinq louis, ses parents lui apprirent les larmes aux yeux qu'ils n'avaient pas vingt-cinq francs chez eux, qu'ils étaient à bout de ressources, que la veille il leur avait été impossible de payer un billet, qu'ils allaient être poursuivis et que la faillite était imminente.
Ils ne reprochaient pas à Justin d'avoir dévoré leurs économies, oh! non, certes, ils lui demandaient au contraire pardon de n'en avoir plus à lui prodiguer... Et ce n'est qu'en tremblant qu'ils se hasardèrent à lui dire, que peut-être il ferait bien de songer à travailler...
Lui, froidement répondit qu'il réfléchirait, qu'il verrait... mais qu'il lui fallait ses cinq cents francs... Et il les eut. Son père et sa mère avaient encore leur montre et quelques bijoux, et le Mont-de-Piété n'était pas loin.
Cependant il comprit que la caisse qu'il croyait inépuisable était épuisée, et que dorénavant son gousset resterait vide s'il ne trouvait quelque moyen de le remplir lui-même.
Il se mit donc en quête d'un emploi, et son parrain, le valet de chambre, lui en découvrit un, chez un banquier qui cherchait un employé sûr, un jeune homme qu'il dresserait, pour lui confier plus tard le maniement de ses fonds...
La voix du père Ravinet, sur ces derniers mots, s'altéra si sensiblement que d'un commun mouvement Daniel et Mlle Henriette lui demandèrent:
—Qu'avez-vous, monsieur?
Ce ne fut pas lui qui répondit, mais sa sœur, madame Bertolle.
—Mon frère n'a rien, prononça-t-elle, en lui adressant un regard d'encouragement.
—Je n'ai rien, en effet, répéta le bonhomme, comme un écho.
Puis, faisant un effort:
—Tel vous connaissez Maxime de Brévan, continua-t-il, tel était à vingt ans Justin Chevassat: profondément dissimulé, d'un égoïsme féroce, rongé de vanité, enfin, dévoré de convoitises et capable de tout pour les assouvir.
L'idée de s'enrichir très-vite par quelque grand coup était déjà si profondément enracinée dans son esprit, qu'elle lui donna la force, inouïe à son âge, de changer, du jour au lendemain, ses habitudes et son existence.
Ce paresseux, ce prodigue, ce joueur, se leva matin, travailla dix heures par jour et devint le modèle des employés.
Il s'était promis de s'insinuer dans les bonnes grâces de son patron et de le gagner, il y réussit en jouant en hypocrite consommé une merveilleuse comédie.
Il y réussit à ce point que deux ans après son entrée dans la maison, il était élevé à un poste où il se trouvait avoir en maniement de l'argent et des titres...
Ceci se passait avant tous ces... sinistres qui, depuis une douzaine d'années, ont valu aux gardiens de l'argent d'autrui une si déplorable renommée.
Qu'un caissier maintenant décampe en emportant les fonds confiés à son honneur, c'est un fait si commun, que nul ne songe à s'en étonner. Pour que le public blasé s'émeuve, il faut que la somme enlevée atteigne un chiffre fabuleux, qu'il s'agisse de deux ou trois millions, par exemple. Et, en ce cas, ce n'est pas toujours au volé que l'intérêt s'attache.
Au temps dont je vous parle, la fuite d'un caissier était un scandale fort rare.
Les compagnies financières et les banquiers ne comptaient pas encore au nombre de leurs risques celui d'être dévalisés par leurs employés.
Quand on avait remis la clef de son coffre-fort à un garçon dont on connaissait la famille et la vie, on dormait sur les deux oreilles.
Le patron de Justin Chevassat dormait ainsi depuis dix mois, quand un dimanche il eut besoin de certaines pièces de comptabilité qu'il savait enfermées dans un des tiroirs du bureau de Justin.
Faire courir après son employé pour qu'il remît la clef, lui parut chanceux; il envoya simplement chercher un serrurier qui ouvrit le tiroir.
Et la première chose qui sauta aux yeux du banquier fut une traite signée de son nom, et qu'on eût juré signée par lui...
Oui, positivement, c'était sa signature, il la reconnaissait... et si on la lui eût présentée, c'est à peine s'il eût osé n'y pas faire honneur.
Et cependant il était sûr, moralement et physiquement sûr, que ce n'était pas, que ce ne pouvait pas être lui qui avait tracé sur cette traite son nom et son paraphe hardi et compliqué.
A sa stupeur première, un sentiment de poignante inquiétude succéda. Il fit forcer les autres tiroirs, chercha, fouilla, et ne tarda pas à découvrir tous les éléments d'une audacieuse escroquerie, admirablement conçue et combinée, pour lui enlever d'un seul coup de filet un million ou douze cent mille francs....
Un mois de confiance de plus et il allait être à demi ruiné.
Son employé de prédilection était un misérable, un faussaire d'une effrayante habileté.
Sur l'heure, il envoya chercher le commissaire de police, et le lendemain, le lundi, lorsque Justin Chevassat arriva comme d'habitude, il fut arrêté.
A cette tentative avortée, se bornait, pensait-on, le crime de Justin. On se trompait. Une minutieuse vérification des écritures révéla promptement bien d'autres méfaits.
On acquit la preuve que, le surlendemain même du jour où il avait reçu de son patron un poste de confiance, ce malheureux avait volé cinq mille francs et masqué son vol par un faux.
Et depuis, il ne s'était pas écoulé de semaine sans qu'il s'emparât de quelque somme plus ou moins importante, variant de deux mille à dix mille francs... Et toutes ces soustractions étaient dissimulées par des fabrications d'écritures si habiles qu'il avait été une fois malade et suppléé pendant quinze jours et qu'on ne s'était aperçu de rien.
Bref, le total de ses détournements s'élevait au chiffre de cent soixante-quatorze mille francs.
Qu'en avait-il fait?... C'est ce que tout d'abord lui demanda le juge d'instruction. Il répondit qu'il ne lui en restait plus un centime.
Ses explications et ses excuses furent celles de tous ceux qu'on prend la main dans le sac, excuses et explications banales.
Nul, à l'entendre, n'était plus innocent que lui, encore qu'il dût paraître bien coupable. Il en était de lui, jurait-il, comme de l'imprudent qui s'est laissé saisir le bout du doigt par l'engrenage d'une machine. Sa seule faute était d'avoir voulu spéculer à la Bourse. Son patron spéculait bien! Ayant perdu, tremblant pour sa place s'il ne payait pas ses différences, la fatale inspiration lui était venue de puiser à sa caisse... De ce moment, il n'avait plus eu qu'une idée fixe: rendre ce qu'il avait pris... S'il avait joué de nouveau, c'était par excès d'honnêteté, et parce qu'il espérait toujours gagner de quoi restituer... mais une déveine extraordinaire l'avait poursuivi. Si bien que, voyant le déficit se creuser de plus en plus, assailli de terreurs et de remords, il était devenu comme fou, et n'avait plus gardé de mesure...
Il appuyait beaucoup sur cette circonstance atténuante que ces cent soixante-quatorze mille francs avaient été intégralement perdus à la Bourse, et qu'il se fût considéré comme le dernier des coquins s'il en eût détourné la moindre portion pour ses besoins personnels.
Le malheur est que les fausses traites trouvées dans ses tiroirs rendaient peu admissible ce système de défense.
Persuadé que les sommes volées n'avaient point été dissipées, le juge d'instruction soupçonna les parents de l'accusé de les recéler. Il les interrogea, et recueillit contre eux assez de charges pour signer leur arrestation. Mais il fut obligé de les relâcher plus tard, faute de preuves suffisantes, et Justin Chevassat fut seul traduit devant la cour d'assises.
Son cas était grave, mais il eut la chance de choisir un jeune avocat qui inaugura en cette affaire un genre de défense souvent imité depuis.
Il ne perdit point ses peines à essayer de justifier son client; il accusa carrément le banquier... Etait-ce bien un homme sensé, disait-il, celui qui confiait des sommes si considérables à un employé si jeune!... N'était-ce pas l'exposer à des tentations trop fortes, le provoquer en quelque sorte au vol! Comment ce banquier ne vérifiait-il pas plus attentivement ses livres!... Qu'était-ce que cette maison où un caissier pouvait en dix mois détourner cent soixante-quatorze mille francs sans qu'on s'en aperçût!... Enfin, que penser d'un patron qui donnait à ses commis le scandaleux exemple des immorales opérations de Bourse!...
Justin Chevassat en fut quitte pour vingt ans de travaux forcés.
Ce qu'il fut au bagne, vous pouvez l'imaginer maintenant que vous le connaissez. Il y réalisa le type ignoble du «bon forçat» grimé de repentirs hypocrites, se ménageant des protections à force d'abjections et de bassesses.
Cette conduite ne manquait pas d'adresse, puisque, au bout de trois ans et dix mois, il fut gracié.
Mais ce temps n'avait pas été perdu pour lui. Au contact des plus vils coquins, ses exécrables instincts s'étaient épanouis, sa scélératesse s'était trempée d'une trempe plus solide, il s'était complété, en un mot.
Et pendant qu'il traînait la jambe sous le gourdin du garde-chiourme, il arrêtait et mûrissait pour l'avenir un plan dont il ne s'écarta pas.
Il rêvait au moyen de s'incarner dans un personnage nouveau, sous lequel jamais on n'irait chercher l'ancien.
Comment il s'y prit, je puis vous le dire:
Par son parrain le valet de chambre, mort avant sa condamnation, Justin Chevassat connaissait jusqu'en ses moindres détails l'histoire de la famille de Brévan.
C'était une histoire bien triste. Le vieux marquis était mort insolvable, après avoir perdu ses cinq fils, qui étaient allés chercher la fortune à l'étranger...
Cette noble famille étant éteinte, Justin se dit qu'il la continuerait.
Il savait que les Brévan étaient originaires du Maine, qu'ils avaient eu autrefois des propriétés immenses aux environs du Mans, et qu'ils n'y avaient pas paru depuis plus de vingt ans.
Se souviendrait-on encore d'eux dans un pays où ils avaient été tout-puissants? Assurément oui. Se serait-on assez inquiété d'eux pour savoir au juste ce qu'étaient devenus le marquis et ses fils? Evidemment non.
Tout le plan de Chevassat reposait sur ces calculs...
Libéré, il ne s'inquiéta que de faire perdre ses traces, et quand il se crut sûr d'y être parvenu, il se rendit au Mans, sous le nom de celui des fils du marquis dont l'âge se rapprochait le plus du sien.
Qu'il fût bien véritablement Maxime de Brévan, c'est ce dont personne ne douta une minute. Qui donc eût douté, en le voyant racheter, moyennant quatre-vingt mille francs, l'ancienne maison de Brévan, une sorte de ruine à peine habitable, et une petite métairie qui en dépendait?
Car il poussa jusqu'à ce point le soin de son rôle. Et il paya comptant, prouvant ainsi, pour moi, que le juge d'instruction ne s'était point trompé, et que les Chevassat étaient réellement les complices de leur fils.
Et il eut la constance d'habiter quatre ans sa petite propriété, s'exerçant à la vie de gentilhomme campagnard, reçu à bras ouverts par la noblesse des environs, se créant des amis, des relations, des appuis, s'incarnant de plus en plus en Maxime de Brévan...
Quel but poursuivait-il à cette époque? J'ai toujours supposé qu'il espérait se marier richement et consolider ainsi définitivement sa situation... Et cet espoir fut bien près de se réaliser...
Il était sur le point d'épouser une jeune fille du Mans, qui lui eût apporté cinq cent mille francs de dot, les bans allaient être publiés, quand tout à coup le mariage fut rompu... on n'a jamais bien su pourquoi.
Ce qui est certain, c'est qu'il en conçut un si vif dépit qu'il vendit sa propriété et quitta le pays...
Et il habitait Paris depuis trois ans... plus Maxime de Brévan que jamais, quand il rencontra Sarah Brandon.
Il y avait plus de trois heures que le père Ravinet parlait, sa lassitude devenait manifeste et les cordes de sa voix se détendaient.
Cependant, c'est en vain que Daniel, Mlle Henriette et Mme Bertolle elle-même, joignirent leurs instances pour le déterminer à se reposer un moment.
—Non, répondit-il, j'irai jusqu'au bout... Ne faut-il pas que, dès demain, c'est-à-dire aujourd'hui même, M. Champcey soit en mesure d'agir!...
Il se contenta donc d'avaler quelques gorgées de thé, que sa sœur venait de lui servir, et d'un accent plus ferme:
—C'est à un bal travesti, reprit-il, chez un ami de M. de Planix, que Sarah Brandon—elle n'était encore que Ernestine Bergot—et Justin Chevassat, devenu M. de Brévan, se virent pour la première fois.
Lui demeura béant, ébloui de la prestigieuse beauté de cette jeune femme, et elle fut, elle, singulièrement frappée de l'expression de la physionomie de Maxime.
Peut-être se devinèrent-ils en un regard, peut-être eurent-ils l'intuition soudaine de ce qu'ils étaient... Toujours est-il qu'ils se rapprochèrent vite, entraînés l'un vers l'autre par une instinctive et irrésistible attraction.
Ils dansèrent plusieurs fois ensemble; assis l'un près de l'autre pendant le souper, ils causèrent longuement; et quand le bal fut fini, ils s'étaient déjà promis de se revoir.
Ils se revirent, en effet, et, si ce n'était pas profaner ce mot sublime, je dirais qu'ils s'aimèrent.
N'étaient-ils pas faits pour se comprendre et créés en quelque sorte l'un pour l'autre, également corrompus qu'ils étaient jusqu'aux moëlles, dévorés de convoitises semblables, et pareillement dépouillés de tous ces préjugés—comme ils disaient—de justice, de morale et d'honneur qui enchaînent le vulgaire?
Comment l'idée d'associer leurs ambitions, leurs vices et leurs hontes ne leur serait-elle pas venue, quand ils eurent reconnu qu'ils se complétaient si merveilleusement!...
C'est qu'en ces premiers jours, sincères en leurs épanchements, ils n'eurent pas de secrets l'un pour l'autre; la passion leur avait arraché leur masque d'hypocrisie et chacun mettait une sorte de vanité à remuer devant l'autre toutes les boues de son passé.
Oui, c'est ainsi qu'ils agirent, et je n'en veux pour preuve que la constance de leur liaison, alors que depuis longtemps ils ont cessé de s'aimer...
Car maintenant ils se haïssent... mais ils se craignent. Dix fois ils ont essayé de rompre, dix fois ils ont été forcés de renouer, rivés l'un à l'autre par une chaîne bien autrement lourde et infrangible que celle de Maxime de Brévan au bagne, chaîne dont chaque anneau est un crime...
Cependant, ils durent d'abord dissimuler... l'argent leur manquait.
En ajoutant à ce qu'elle avait volé lors de la mort de son bienfaiteur tout ce qu'elle avait tiré de M. de Planix, Sarah ne réunissait pas plus d'une quarantaine de mille francs. Ce n'était pas seulement, disait-elle, de quoi couvrir les frais d'une installation passable.
Quant à M. de Brévan, si ménager qu'il eût été des sommes volées à son patron, il en avait vu la fin...
Depuis huit ou dix mois, il en était réduit, pour se soutenir, à toutes sortes d'expédients périlleux. Il roulait voiture... et plus d'une fois, cependant, il s'était estimé très-heureux d'extorquer une pièce de vingt francs à ses parents, qu'il visitait en secret depuis qu'ils avaient quitté leur gargote pour la loge du nº 23 de la rue de la Grange-Batelière.
Loin donc de pouvoir être utile à Sarah, c'est avec de véritables transports de joie qu'il accepta dix mille francs qu'elle lui apporta, dès qu'elle sut sa détresse.
«—Ah! lui disait-elle souvent, que n'avons-nous la fortune de cet imbécile de Planix!...»
De là à tenter de s'en emparer, de cette fortune tant convoitée, il n'y avait qu'un pas... ils le franchirent...
Pour commencer, Sarah décida M. de Planix à faire un testament par lequel il l'instituait sa légataire universelle.
Comment elle obtint cela de ce garçon, jeune, heureux, plein de santé, sans éveiller en lui le plus léger soupçon, on s'en étonnerait, si on ne savait que la passion explique ce qui semble le plus inexplicable.
Ce point obtenu, M. de Brévan se chargea de présenter dans le cercle que fréquentaient Sarah et M. de Planix, un de ses amis qu'on disait et qui était réellement la meilleure lame de Paris, brave garçon d'ailleurs, l'honneur même, plutôt endurant que querelleur, M. de Pont-Avar.
Sans se compromettre, et avec l'infernale adresse dont elle seule est capable, Sarah fut avec ce brave garçon tout juste assez coquette pour qu'il se crût autorisé à lui faire quelque peu la cour... Le soir même elle s'en plaignit amèrement à M. de Planix et sut si bien intéresser sa vanité et échauffer à blanc sa jalousie, qu'à trois jours de là il s'emportait jusqu'à souffleter M. de Pont-Avar, en présence de dix personnes.
Une rencontre devenait inévitable, et M. de Brévan, en paraissant vouloir l'empêcher, ne fit qu'animer les deux adversaires d'une colère furieuse.
Le combat eut donc lieu à l'épée, au bois de Vincennes, un samedi matin...
Et après moins d'une minute d'engagement, M. de Planix, atteint d'un coup droit en pleine poitrine, s'affaissa comme une masse.
On s'approcha... il était mort. Il n'avait pas encore vingt-sept ans...
Si délirante fut la joie de Sarah, que c'est à peine si elle, l'incomparable comédienne, elle parvint à verser, pour le monde, quelques larmes hypocrites sur le cadavre encore chaud de cet homme qui l'avait tant aimée, et qu'elle avait assassiné.
Pendant qu'agenouillée près du lit, elle cachait son visage dans ses mains, elle ne songeait qu'au testament, qu'elle savait enfermé dans le secrétaire, sous une grande enveloppe scellée d'un large cachet de cire rouge...
Le jour même, il fut ouvert et lu par le juge de paix qu'on était allé quérir pour apposer les scellés.
Et alors, véritablement désespérée, Sarah pleura des larmes de rage.
Pris d'une sorte de remords de sa faiblesse, et à un moment où une absence de Sarah le mettait hors de lui, M. de Planix avait ajouté deux lignes à ses dispositions.
Il disait bien toujours: «J'institue pour ma légataire universelle Mlle Ernestine Bergot,» mais il avait écrit plus bas: «A la condition de donner à chacune des deux demoiselles de Planix, mes sœurs, la somme de cent cinquante mille francs.» C'était cent mille écus à donner, et la fortune de M. de Planix s'élevait à peine à quatre cent mille francs...
Aussi, les premiers mots de Sarah, le soir, en arrivant chez M. de Brévan, furent:
«—Nous sommes volés!... Planix n'est qu'un misérable... Il ne nous restera pas cent mille francs!...»
Ce fut Maxime qui, le premier, prit son parti de cette déception; la somme lui paraissait encore énorme pour un crime sans péril, et il n'en voulait pas moins, ainsi que c'était convenu avant, épouser Sarah.
Mais elle rejeta bien loin ses instances, disant que cent mille francs c'était à peine le revenu qu'elle rêvait, et qu'il fallait attendre.
C'est alors que chez M. de Brévan le joueur se révéla... Il croyait au jeu, ce misérable; il croyait aux fortunes gagnées par le jeu... Il avait des systèmes pour ne jamais perdre, qu'il disait infaillibles.
Il offrit à Sarah de risquer, pour les décupler, les cent mille francs, et elle accepta, séduite par la hardiesse de la proposition.
Ils décidèrent donc qu'ils ne cesseraient de jouer qu'après avoir gagné un million ou perdu tout ce que possédait Sarah, environ cent vingt-cinq mille francs... Et ils partirent pour Hombourg.
Là, pendant un mois, ils menèrent une existence enragée, passant dix heures au jeu, fiévreux, haletants, luttant contre la banque avec un acharnement, et il faut ajouter avec une habileté et un sang-froid incroyables.
J'ai retrouvé un vieux croupier qui se souvient encore d'eux. Par deux fois, ils en furent à jeter leur dernier billet de mille francs, et leur gain, un jour de veine, dépassa quatre cent mille francs...
Ce jour-là, Maxime voulut quitter Hombourg... Sarah, qui tenait la caisse, s'y opposa, répétant sa devise favorite: Tout ou rien.
Ce fut: Rien. La victoire, comme toujours, resta aux gros bataillons, et un soir les deux complices se retrouvèrent dans leur chambre d'hôtel, ruinés, décavés, sans un florin, ayant tout vendu, jusqu'à leurs montres et devant une certaine somme à leur hôtelier...
Ce soir-là, Maxime parlait de se brûler la cervelle... Jamais, au contraire, Sarah n'avait été plus gaie...
Et le lendemain, dès le matin, elle s'habilla et sortit, disant que c'était pour une idée qui lui avait passé par la tête, et qu'elle allait revenir...
Mais elle ne revint pas, et tout le jour, M. de Brévan, dévoré d'angoisses, attendit... A cinq heures, seulement, un commissionnaire lui apporta une lettre... Il l'ouvrit, trois billets de mille francs tombèrent à ses pieds...
La lettre disait:
«Quand tu recevras ce mot, je serai loin de Hombourg... Ne m'attends plus... Voici de quoi regagner Paris... Quand j'aurai fait notre fortune tu me reverras.
«SARAH.»
Maxime, tout d'abord, demeura stupide d'étonnement... Etre ainsi abandonné, être «lâché» sans plus de façons, lui, par Sarah!... Il n'en pouvait revenir.
Mais la colère ne tarda pas à lui monter au cerveau, et en même temps un immense désir de vengeance... Seulement, pour se venger, il s'agissait de retrouver l'infidèle. Qu'était-elle devenue? Où s'était-elle réfugiée?...
A force de réfléchir et de chercher, M. de Brévan se rappela que deux ou trois fois, depuis que la déveine les poursuivait, il avait aperçu Sarah en grande conversation avec un long et maigre gentleman, d'une quarantaine d'années, qui promenait dans les salles de jeu ses favoris blonds en nageoires, sa distinction raide et son visage ennuyé.
Pas de doutes!... Sarah, ruinée, devait s'être laissée facilement séduire par ce gentleman aux apparences de millionnaire.
Où demeurait-il?... A l'hôtel des Trois-Rois. Maxime y courut...
Malheureusement il arrivait trop tard... Le gentleman était parti le matin même pour Francfort, par le train de dix heures quarante-cinq, avec une dame d'un certain âge et une jeune personne remarquablement jolie.
Sûr de ne s'être pas trompé, M. de Brévan partit sur l'heure pour Francfort, persuadé que la radieuse beauté de Sarah le guiderait comme une étoile. Mais il eut beau battre la ville, courir les hôtels, lasser tout le monde de ses questions, il ne retrouva pas la trace des fugitifs.
Et quand le soir, brisé de fatigue, il eut regagné sa chambre... il pleura.
Jamais, à aucun moment de sa vie, il ne s'était estimé si malheureux... Perdant Sarah, il lui semblait qu'il perdait tout... En cinq mois qu'avaient duré leurs relations, elle avait pris sur lui un empire si absolu que, livré à ses seules forces, il se trouvait comme un enfant égaré, sans idées, sans résolution...
Qu'allait-il devenir, maintenant qu'il n'aurait plus pour l'inspirer et le soutenir cette femme au génie fécond en intrigues, dont l'audace jamais ne se déconcertait, d'une énergie toute-puissante pour le mal?
Sarah, d'ailleurs, l'avait grisé de si magnifiques espoirs, elle avait ouvert à ses convoitises de si prestigieux horizons, qu'il souriait de pitié en songeant à ce qui jadis eût comblé ses vœux.
Avoir rêvé quelqu'une de ces scélératesses énormes qui enrichissent d'un coup, et retomber aux mesquines escroqueries d'autrefois... quelle misère!... Son cœur s'en soulevait de dégoût, comme l'estomac de l'homme qui, après avoir flairé le fumet des cuisines transcendantes, en est réduit à revenir dîner à son infime gargote...
C'est qu'il savait quels embarras l'attendaient à sa rentrée à Paris. Ses créanciers, inquiétés par son absence, allaient l'assaillir... Comment les ferait-il patienter?... Où prendrait-il de quoi leur verser quelques à-comptes?... Comment trouverait-il sa vie de chaque jour?... Toutes ses impostures allaient-elles donc être perdues?... Sombrerait-il avant d'avoir saisi cette occasion rebelle de fortune qu'il guettait!...
N'importe, il revint à Paris, tint tête à l'orage, traversa la crise, et reprit son existence compliquée d'expédients, associé avec un chevalier d'industrie comme lui, un certain Fernand de Coralth, réussissant, à force d'adresse, à sauver les apparences et à préserver de tout soupçon le nom qu'il avait volé...
Ah! si les honnêtes gens savaient tout ce que cache de misères, d'humiliations et d'angoisses, certaines existences dont le faste menteur les offusque, ils s'estimeraient bien vengés.
Il est certain qu'à cette époque Maxime de Brévan passa par de tristes quarts d'heure, qu'il regretta plus d'une fois de n'être pas resté tout bêtement honnête homme; c'est si simple... et si habile!
C'est qu'aussi, après deux ans, il n'était pas encore consolé du départ de Sarah... Souvent, en ses jours de détresse, il se rappelait sa phrase d'adieu: «Quand j'aurai fait notre fortune, je reviendrai...» Certes, il la croyait bien de force à conquérir des millions, mais quand elle les tiendrait, se souviendrait-elle de ses promesses?... Où était-elle, que devenait-elle?...
Sarah habitait alors l'Amérique.
Ce long gentleman blond, cette dame à l'air si respectable qui l'avaient enlevée, n'étaient autres que sir Thomas Elgin et mistress Brian.
Qui étaient ces gens?... Le temps m'a manqué pour recueillir sur leur passé des renseignements complets. Ce que je sais, c'est qu'ils étaient de ces aventuriers qu'on rencontre dans les villes d'eaux et de jeux l'été, à Nice, à Monaco ou en Italie l'hiver. Escrocs de bon ton, qui joignant à une habileté consommée la plus excessive prudence, qu'on soupçonne parfois, qu'on ne surprend jamais, et qui doivent à leur entente de la vie, à l'art qu'ils ont d'être agréables ou utiles, au laisser-aller du voyage, enfin, des relations qui étonnent, et souvent même d'honorables amitiés.
Anglais l'un et l'autre, sir Thom et mistress Brian avaient jusqu'alors trouvé le secret de vivre largement. Mais la vieillesse venait, et ils commençaient à s'inquiéter de l'avenir, quand ils aperçurent Sarah.
Ils la devinèrent comme elle avait deviné Maxime de Brévan, et ils virent en elle un admirable instrument de fortune.
Si admirable, qu'ils n'hésitèrent pas à lui proposer de devenir leur associée, résolus à risquer sur elle tout ce qu'ils possédaient, soixante-dix ou quatre-vingt mille francs.
Tant qu'il lui était resté un florin à jouer, Sarah n'avait répondu ni oui ni non. Ayant tout perdu, elle s'était mise à la discrétion de mistress Brian et de sir Elgin moyennant les trois mille francs qu'elle avait envoyés à Maxime.
Ce que ce couple honorable comptait faire d'elle, vous l'avez vu... un piège à billets de mille francs. Ils savaient bien qu'à cette éblouissante beauté, les dupes se viendraient prendre comme les alouettes au miroir...
Et ne croyez pas cette idée neuve, monsieur Champcey, ni rare...
Dans toutes les capitales de l'Europe, vous trouverez à cette heure de ces créatures idéales que produisent, dans le plus grand monde, des aventuriers cosmopolites. Elles ont six ou sept ans, de dix-huit à vingt-cinq, pour enlever à la pointe de leurs œillades, leur fortune et celles de leurs cornacs... Et selon l'occasion, leur adresse et le caprice de la bêtise humaine, elles épousent un millionnaire ou finissent patronnes d'un tripot clandestin, ayant autant de chances pour tomber sur les coussins du carrosse d'un prince, que pour rouler, de chute en chute, au plus profond des cloaques sociaux.
Sir Elgin et mistress Brian s'étaient dit qu'ils exhiberaient Sarah à Paris, qu'elle épouserait un duc cinq ou six fois millionnaire, et qu'ils auraient pour leurs peines et soins une cinquantaine de mille francs de rente à se partager.
Mais pour tenter l'aventure avec de sérieuses chances de succès, il était indispensable de dépayser cette Parisienne, de lui constituer un état civil nouveau, de la styler, de la dresser, de l'exercer au métier qu'elle allait faire.
De là, ce voyage et ce long séjour en Amérique.
Le hasard servit bien ces misérables. A peine débarqués, ils réussirent à substituer leur protégée à la fille du général Brandon, exactement comme Justin Chevassat s'était substitué à Maxime de Brévan.
Si bien que pour la haute société de Philadelphie, Ernestine Bergot fut bien et dûment miss Sarah Brandon.
Non moins prévoyant que Brévan, sir Elgin, malgré l'exiguïté de ses ressources, acheta, au nom de sa protégée, moyennant un millier de dollars, d'assez vastes terrains où il n'y avait pas le moindre puits à pétrole, mais où il eût pu y en avoir...
Toutes choses dont j'ai des preuves, que je fournirai le moment venu...
Depuis un instant, Daniel et Mlle Henriette échangeaient des regards ébahis.
Ils étaient confondus de la somme prodigieuse de pénétration, de ruse, de patience, d'investigations laborieuses que représentait le récit du vieux brocanteur.
Lui, poursuivait:
—Il avait fallu peu de jours à sir Tom et à mistress Brian, pour reconnaître à quel point leur flair les avait bien servis... Six mois ne s'étaient pas écoulés que cette belle fille, dont ils avaient entrepris l'éducation, parlait l'anglais aussi purement qu'eux-mêmes, et était devenue leur maîtresse, les dominant de toute la hauteur de sa perversité. Du jour où mistress Brian lui eût montré son rôle, Sarah y entra si naturellement et si complétement que l'actrice disparut.
Elle avait compris les avantages immenses que lui présentait ce personnage de jeune vierge américaine, et quels effets irrésistibles elle tirerait d'une excentricité savante, de sa liberté d'allures, et d'une franchise effrontément naïve. Enfin, au bout de vingt-huit mois, sir Elgin décida que le moment d'entrer en scène était venu...
C'est donc vingt-huit mois après la séparation de Hombourg, que M. de Brévan reçut un jour un billet ainsi conçu:
«Présentez-vous ce soir, à 9 heures, rue du Cirque, chez sir Thomas Elgin, et... attendez-vous à une surprise.»
Il s'y présenta. Un long gentleman lui ouvrit la porte du salon, et à la vue d'une jeune femme assise près de la cheminée, ébloui, il ne put s'empêcher de s'écrier: «Ernestine... est-ce possible!...»
Mais elle, l'interrompant: «Vous vous trompez, dit-elle... Ernestine Bergot est morte et enterrée près de Justin Chevassat... cher monsieur de Brévan. Allons... quittez cet air ahuri, et embrassez la main de miss Sarah Brandon...»
C'était le ciel qui s'ouvrait, pour Maxime de Brévan.
Elle lui était donc enfin rendue, cette femme qui avait traversé sa vie comme un orage, et dont le souvenir lui était resté au cœur comme un poignard dans la blessure.
Elle lui revenait donc, plus que jamais parée de séductions irrésistibles, et c'était, pensait-il, la passion seule qui la lui ramenait.
Sa vanité le fourvoyait.
Il y avait longtemps déjà que Sarah Brandon avait cessé de l'admirer. Lancée dans le monde des aventuriers de la haute vie, elle n'avait pas tardé à apprécier Maxime à sa juste valeur. Elle le voyait tel qu'il était, lâche, cauteleux, mesquin, incapable de combinaisons hardies, à peine bon pour des gredineries de deux sous, ridicule enfin, comme l'est un coquin besoigneux.
Seulement, tout en le méprisant, Sarah le voulait près d'elle... Sur le point d'engager une partie décisive, elle sentait la nécessité d'un de ces complices à qui on peut se livrer sans restrictions. Elle avait bien mistress Brian et sir Tom, mais elle se défiait d'eux. Ils la tenaient et elle ne les tenait point. Tandis que M. de Brévan, il était bien à elle, celui-là, dépendant de son caprice, comme le bloc de glaise de la fantaisie du sculpteur.
Il est vrai que Maxime parut consterné quand elle lui eût appris que cette immense fortune dont elle avait enflammé ses convoitises était encore à faire, et qu'elle n'était pas plus avancée que le jour où elle l'avait quitté.
Elle eût pu dire qu'elle l'était moins.
Les vingt-huit mois qui venaient de s'écouler avaient fait de rudes brèches aux économies de sir Elgin et de mistress Brian. Et quand ils eurent soldé leur installation de la rue du Cirque, payé d'avance la location d'un coupé, d'une calèche et de deux chevaux de selle, c'est à peine s'il leur resta vingt mille francs.
Ils se trouvaient donc condamnés à réussir dans l'année ou à sombrer... Et ainsi acculés ils devenaient singulièrement redoutables.
Ils étaient résolus à se jeter furieusement sur la première proie qui passerait à leur portée, quand le hasard leur amena le malheureux caissier de la Société d'escompte mutuel... Malgat...
XXXI
Depuis un instant, la fatigue du vieux brocanteur avait disparu. Il s'était redressé, la lèvre frémissante, son œil jaune s'emplissait d'éclairs, sa voix vibrait...
—Seuls, poursuivit-il, les imbéciles n'attachent d'importance qu'aux grands événements... Ce sont les petits, au contraire, ceux qui semblent indifférents, qu'il faut craindre, car seuls ils décident de la vie, de même que ce n'est jamais que par un grain de sable que sont désorganisées les plus puissantes machines...
C'est par une belle après-midi du mois d'octobre que, pour la première fois, Sarah Brandon apparut à Malgat...
C'était alors un homme d'une quarantaine d'années, appartenant à une vieille et honorable famille bourgeoise, de mœurs simples, content de son sort et un peu naïf comme tous ceux qui ont vécu loin des intrigues.
Il n'avait qu'une passion: entasser dans les cinq pièces de son appartement des curiosités de toutes sortes, heureux pour huit jours quand il avait déniché quelque faïence de prix ou un meuble rare qu'il payait bon marché.
Il n'était point riche, tout son patrimoine ayant passé à enrichir sa collection, mais sa place lui valait une quinzaine de mille francs et il était assuré d'une retraite de deux mille écus.
Honnête, il l'était dans la plus magnifique acception du mot, de cette honnêteté instinctive qui ne se raisonne pas, mais qui est dans le sang même.
Depuis quinze ans qu'il était caissier, des centaines de millions avaient passé par ses mains, sans éveiller en lui l'ombre d'une convoitise. Et c'est avec une aussi parfaite indifférence que s'il eût remué des cailloux et des feuilles sèches qu'il maniait les pièces d'or et les billets de banque.
C'était plus que de l'estime, que ses directeurs avaient pour lui, c'était une amitié sincère et dévouée. Si absolue était leur confiance en lui, qu'ils eussent ri au nez de quiconque fût allé leur dire: Malgat est un voleur!...
Tel était l'homme qui était à sa caisse comme tous les jours, de dix à quatre heures, quand, à son guichet, se présenta un gentleman qui venait toucher le montant d'une traite tirée sur la Société d'escompte, par la Banque centrale de Philadelphie.
Ce gentleman, qui n'était autre que sir Elgin, s'exprimait si péniblement en français, que pour plus de facilités, Malgat le pria d'entrer dans son bureau... Il y entra suivi de Sarah Brandon...
Comment vous dire l'éblouissement du pauvre caissier à cette fulgurante apparition!... C'est à peine s'il put balbutier les explications indispensables, et le gentleman et la jeune fille étaient partis depuis longtemps qu'il demeurait encore abîmé dans une extase idiote...
Une de ces foudroyantes passions, qui guettent les hommes de mœurs pures au passage de la quarantaine venait de fondre sur lui...
Hélas! Sarah n'avait que trop discerné le triomphe de sa beauté. Certes, Malgat était bien loin d'être la dupe conjugale rêvée par ces aventuriers, mais il avait les clefs d'une caisse où affluaient les millions... On pouvait toujours en tirer quelque chose, de quoi attendre... Leur plan fut vite arrêté.
Dès le lendemain, sir Elgin se représentait seul à la caisse pour demander quelques renseignements... Il revint trois jours plus tard avec une nouvelle traite... A la fin de la semaine, il fournit à Malgat l'occasion de lui rendre un léger service...
Si bien que des relations s'établirent, qui au bout d'une quinzaine autorisèrent sir Tom à inviter le caissier à dîner chez lui, rue du Cirque.
Une voix au-dedans de lui, un de ces pressentiments qu'on devrait toujours écouter, criaient à Malgat de refuser cette invitation... Déjà il ne s'appartenait plus.
Il alla dîner rue du Cirque, et en sortit fou à lier...
Il lui avait semblé sentir tout le temps les yeux de Sarah Brandon arrêtés sur lui, ces yeux étranges et sublimes, qui bouleversent l'être jusqu'en ses plus intimes profondeurs, qui dissolvent les plus robustes énergies, qui troublent les sens et égarent la raison, qui éblouissent, qui enchantent, qui fascinent...
La plus vulgaire politesse commandait à Malgat de rendre une visite à sir Tom et à mistress Brian... Cette visite fut suivie de beaucoup d'autres.
Assurément, un homme moins aveuglé eût soupçonné un piége, tant les misérables, harcelés par la nécessité, menèrent vivement leur intrigue...
Six semaines après avoir aperçu Sarah Brandon, Malgat se croyait éperdûment aimé d'elle...
C'était absurde, c'est vrai, stupide, grotesque... N'importe, il le croyait... Il croyait à la vérité des regards de flamme dont elle l'enveloppait, à la vérité des enivrantes caresses de sa voix et de ses rougeurs divines dès qu'il entrait...
C'est alors que commença le second acte de cette ignoble comédie.
Mistress Brian, un jour, tout à coup, parut s'apercevoir de quelque chose, et fort nettement elle pria Malgat de ne plus remettre les pieds rue du Cirque, l'accusant de chercher à suborner sa nièce... Vous voyez d'ici, n'est-ce pas, cet imbécile, protestant de la pureté de ses intentions, jurant qu'il s'estimerait le plus heureux des hommes si on daignait lui accorder la main de Sarah... Mais sir Tom, d'un ton hautain, lui demanda d'où lui venait tant d'outrecuidance, et s'il se croyait fait pour devenir le mari d'une héritière qui portait dans son tablier une dot de deux cent mille dollars.
Malgat sortit en se tenant aux murs, désespéré, résolu à se tuer... Si résolu, qu'en rentrant chez lui, il chercha parmi ses curiosités un vieux pistolet à pierre et se mit à le charger...
Ah! que ne se tua-t-il alors, il eût emporté au tombeau ses décevantes illusions et son honneur intact!...
Il en était à écrire ses dernières volontés, quand on lui apporta une lettre de Sarah.
«Quand une fille comme moi aime, lui écrivait-elle, c'est pour la vie, et elle est à celui qu'elle aime ou elle n'est à personne. Si votre amour, à vous, est vrai, si les obstacles et le danger ne vous épouvantent pas plus que moi, demain soir, à dix heures, vous frapperez à la porte de la cour... j'ouvrirai!...»
Ivre de joie et d'espérances, Malgat se rendit à ce fatal rendez-vous... Savez-vous ce qui advint? Sarah se jeta à son cou, et avec une véhémence extraordinaire:
«—Je t'aime, lui dit-elle, enlève-moi, fuyons!...»
Ah! s'il l'eût prise au mot, si, lui offrant le bras, il lui eût répondu: «Oui, partons!...» l'intrigue était peut-être déjouée, et il eût peut-être été sauvé, car certainement elle ne l'eût pas suivi...
Mais avec cette pénétration qui tient du prodige, et qui semble un don de seconde vue, elle avait jugé le caissier, et elle se risqua, bien sûre qu'il reculerait.
Et en effet, il recula, l'idiot, il eut peur... Il se dit qu'abuser de l'amour de cette jeune fille si pure et si naïvement confiante, pour l'arracher à sa famille, pour la perdre, serait une indigne action...
Et il eut sur lui-même cette étonnante puissance, de la dissuader de fuir, et d'obtenir d'elle qu'elle prendrait patience, qu'elle s'en remettrait un peu au temps, pendant que lui, réfléchirait aux moyens de tourner les obstacles...
Bien des heures après avoir quitté Sarah Brandon, Malgat n'était pas revenu de son étourdissement et il se fût cru le jouet d'un songe sans le parfum pénétrant qui s'était attaché à ses habits à la place où elle avait appuyé sa tête charmante.
Mais quand enfin il essaya d'étudier la situation, il dut reconnaître qu'il s'était bercé d'illusions enfantines, que jamais il ne triompherait des résistances de sir Tom et de mistress Brian...
Il n'était pour lui qu'un moyen, un seul, de la posséder, cette femme éperdûment adorée, et c'était celui qu'elle-même avait osé proposer: un enlèvement.
S'y résoudre, c'était, pour Malgat, briser sa vie, perdre sa position, rompre violemment avec le passé pour se précipiter dans l'inconnu... Mais il songeait bien à cela, en vérité, à un moment où il escomptait par la pensée les plus étonnantes félicités qui puissent combler l'âme humaine.
C'est alors que, résolu à fuir, un obstacle se dressa devant lui auquel il n'avait pas pensé d'abord. L'argent lui manquait. Condamnerait-il donc aux humiliations de la gêne cette riche héritière qui s'abandonnait à lui, cette belle jeune fille accoutumée à toutes les superfluités du luxe? Non, ce n'était pas possible.
Et cependant, c'est à peine si tout son avoir disponible s'élevait à quelques centaines de louis... Sa fortune était représentée par toutes ces curiosités entassées en son logis, qui le charmaient autrefois, qui maintenant lui faisaient hausser les épaules.
Assurément, il en avait là pour deux cent mille francs au bas mot... Mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on trouve à se défaire d'une telle collection... Et le temps pressait.
Plusieurs fois, secrètement, il avait revu Sarah, et à chaque entrevue elle lui avait paru plus triste et plus inquiète... Elle n'avait à lui apporter que des nouvelles désolantes: Mistress Brian prétendait la marier, sir Tom voulait la dépayser.
Et c'est avec de tels soucis que le pauvre caissier accomplissait sa tâche quotidienne, et que machinalement, du matin au soir, il recevait ou payait des millions... Et pourtant jamais, je le jure, la pensée ne lui vint de détourner quelque chose de ces flots d'or qui coulaient entre ses mains...
Il était résolu de vendre en bloc sa collection, à n'importe quel prix, quand un jour, quelques instants avant la fermeture des bureaux, une femme se présenta au guichet, dont un ample vêtement déguisait la taille, et qui cachait son visage sous un épais voile de guipure.
Cette femme souleva son voile... C'était elle!... C'était Sarah Brandon!...
Eperdu, Malgat la fit entrer... Quel malheur était survenu, capable de la décider à une telle démarche?... Elle le lui dit en deux mots:
Informé de leurs rendez-vous, sir Tom venait de lui signifier de se tenir prête à partir le lendemain pour Philadelphie.
Ainsi, l'heure décisive était venue, où il fallait opter entre l'un de ces deux partis: Fuir le jour même ou être séparés à jamais.
Ah! jamais Sarah n'avait été si belle qu'en ce moment où elle semblait affolée de douleur, jamais de sa personne exquise ne s'était dégagé un charme si puissant ni si irrésistible. Sa respiration haletait, soulevant sa poitrine d'un mouvement précipité, et de grosses larmes, comme un chapelet de perles qui se fût égrené, roulaient le long de ses joues pâles.
Plus étourdi que par un coup de massue, Malgat demeurait pantelant devant elle, et l'imminence du péril lui arracha le secret de ses longues hésitations... Il se résigna à cet aveu qui lui semblait ignoble, qu'il n'avait pas d'argent...
Mais elle, à ce mot, se redressa comme sous une injure, et d'un ton d'écrasante ironie elle répéta:
«—Pas d'argent! Pas d'argent!»
Et comme Malgat, plus honteux de sa pauvreté que d'un crime, rougissait jusqu'à la racine des cheveux, elle lui montra du doigt l'immense coffre-fort qui regorgeait d'or et de billets de banque, en disant:
«—Qu'est-ce donc que cela?»
D'un bond, Malgat se jeta devant la caisse confiée à sa probité, les bras étendus comme pour la défendre, et de l'accent d'une indicible terreur:
«—Y pensez-vous!... s'écria-t-il, et mon honneur!»
Ce devait être la dernière convulsion de sa vertu expirante. Sarah le regarda bien en face, et lentement:
«—Et le mien!... prononça-t-elle, et mon honneur de jeune fille, le comptez-vous pour rien!... Est-ce que je ne vous le livre pas?... est-ce que je vous le marchande?...»
Mon Dieu!... Elle disait cela d'un accent et avec des regards qui eussent triomphé d'un ange!... Malgat retomba sans forces sur son fauteuil.
Alors elle se rapprocha, et dardant sur lui ses yeux étranges d'où s'irradiait une audace infernale:
«—Si tu m'aimais, cependant, soupira-t-elle, si tu m'aimais!...»
Et elle se penchait vers lui, vibrante de passion, épiant un consentement sur son visage, si près que leurs lèvres se touchaient presque...
«—Si tu m'aimais comme je t'aime!...» murmura-telle encore.
Ç'en était fait, le délire avait envahi le cerveau de Malgat. Il attira Sarah vers lui et, dans un baiser:
«—Eh bien! oui, fit-il, oui!»
Elle se dégagea aussitôt et, d'une main avide saisissant des liasses de billets de banque, elle se mit à les entasser dans un petit sac de cuir qu'elle portait.
Et quand le sac fut plein:
«—Maintenant, dit-elle à Malgat, nous sommes sauvés... Ce soir à dix heures sois à la porte de la cour avec une voiture... Demain, au jour, nous serons hors de France et libres... Nous voici liés indissolublement, et... je t'aime!»
Et elle sortit!... Et il la laissa sortir!...
Le vieux brocanteur était devenu plus blanc que le plâtre du mur, ses rares cheveux se dressaient sur son front et de grosses gouttes de sueur inondaient son visage.
Il avala d'un trait une tasse de thé, puis avec un ricanement sinistre, il continua:
—Sans doute vous supposez qu'après le départ de Sarah, Malgat revint à lui?... Point. C'était à croire que dans ce baiser dont elle avait payé son crime, l'infâme créature lui avait insufflé le génie du mal qui était en elle.
Loin de se repentir, il s'applaudissait de ce qui venait d'arriver, et comme, le lendemain, précisément, le conseil de surveillance se réunissait pour vérifier les écritures, il riait en songeant à la mine de ses directeurs... Je vous l'ai dit, il était fou!...
C'est avec le sang-froid d'un scélérat endurci que ce malheureux calcula le montant du vol... quatre cent dix mille francs!
Aussitôt, pour qu'on ne pût soupçonner la vérité, il prit ses livres, et lestement et avec une diabolique habileté, il altéra ses écritures, simulant une douzaine de faux, de façon à ce qu'on crût que le déficit provenait d'une série de détournements datant de plusieurs mois.
Cette œuvre de faussaire achevée, il écrivit à ses directeurs une lettre hypocrite où il disait qu'il avait volé sa caisse pour payer des différences de Bourse et que ne pouvant dissimuler davantage ses soustractions, il allait se suicider. Cela fait, il quitta son bureau, comme d'ordinaire.
La preuve qu'il agissait sous l'empire d'une épouvantable hallucination, c'est qu'il n'avait ni remords ni appréhensions. Résolu à ne pas rentrer chez lui et à ne point se charger de bagages, il dîna dans un grand restaurant, passa ensuite quelques instants dans un théâtre, et jeta à la poste sa lettre à ses directeurs, de façon à ce qu'elle arrivât par la première distribution.
A dix heures, enfin, il frappa rue du Cirque. Ce fut un domestique qui lui ouvrit, et qui, mystérieusement, lui dit:
«—Montez... Mademoiselle vous attend!»
Glacé jusqu'à la moelle des os d'un pressentiment sinistre, il monta...
Dans le salon, Sarah était assise sur un divan, ayant à ses côtés Maxime de Brévan. Ils riaient si fort, qu'on les entendait de l'antichambre. Lorsque parut Malgat, elle leva la tête d'un air mécontent, et d'un ton brusque:
«—Ah!... c'est vous!... fit-elle. Qu'est-ce que vous voulez encore!...»
Certes, un tel accueil eût dû désabuser le misérable fou... Mais non!... Et comme il s'embrouillait dans des explications:
«—Parlons franc, interrompit Sarah. Vous venez pour m'enlever, n'est-ce pas? Eh bien! c'est tout simplement de la démence... Regardez-vous, mon cher, et dites-moi si une fille telle que moi peut être amoureuse d'un homme comme vous? Mon amant est ce charmant garçon que vous voyez là... Quant au petit emprunt de tantôt, il ne paie pas, je vous jure, au quart de sa valeur, la comédie sublime que je vous ai jouée... Croyez, d'ailleurs, que j'ai pris mes précautions pour n'être en rien inquiétée, quoi que vous disiez ou fassiez... Sur quoi, cher monsieur, salut, je vous cède la place!»
Ah! elle eût pu parler longtemps sans que Malgat songeât à l'interrompre... L'horrible vérité éclatant dans son cerveau, il lui semblait que le monde s'écroulait. Il comprit l'énormité du crime, il en discerna les épouvantables conséquences, il se sentit perdu... Mille voix du fond de sa conscience s'élevèrent qui lui criaient: Tu es un voleur... tu es un faussaire... tu es déshonoré!...
Mais quand il vit Sarah Brandon se lever pour quitter le salon, saisi d'un accès de rage furieuse, il se jeta sur elle en criant:
«—Oui, je suis perdu, mais tu vas mourir, toi, Sarah!...»
Pauvre sot, qui put croire que les misérables n'avaient pas prévu sa colère et ne se tenaient pas sur leurs gardes!...
Souple comme un de ces rôdeurs de barrières, parmi lesquels jadis elle avait vécu, Sarah Brandon esquiva l'étreinte de Malgat, et, d'un habile croc-en-jambe, le renversa sur un fauteuil.
Et avant qu'il pût se redresser, il était maintenu par Maxime de Brévan et par Thomas Elgin, qui, au bruit, s'était élancé de la pièce voisine...
Le malheureux n'essaya pas de lutter... à quoi bon!... Au dedans de lui, d'ailleurs, une lueur d'espoir s'allumait... Il lui semblait qu'il était impossible qu'une si monstrueuse iniquité s'accomplit, et qu'il n'aurait qu'à clamer la scélératesse des misérables pour les confondre...
«—Lâchez-moi, dit-il, je sors!...»
Mais ils ne le laissèrent pas se retirer ainsi... Ce qui se passait en lui, ils le devinaient.
«—Où voulez-vous aller? lui demanda froidement sir Tom. Nous dénoncer? Prenez garde! ce sera vous livrer sans nous compromettre... Si vous comptez vous faire une arme de la lettre où Sarah vous fixe un rendez-vous, ou de sa visite de tantôt, soyez désabusé; ce n'est pas elle qui a écrit la lettre, et nous lui avons ménagé tantôt un irrécusable alibi... Croyez que depuis trois mois que nous préparons cette affaire, nous n'avons rien laissé au hasard... N'oubliez pas que vingt fois je vous ai chargé d'opérations de Bourse en vous priant de les faire en votre nom... Direz-vous que vous ne jouiez pas à la Bourse?...»
Le pauvre caissier se sentait défaillir.
Lui-même, dans la crainte qu'un soupçon n'effleurât Sarah Brandon, n'avait-il pas écrit à ses directeurs qu'il avait été conduit au vol par des spéculations malheureuses!...
N'avait-il pas falsifié ses livres pour le prouver!...
Le croirait-on, quand il dirait la vérité?... A qui persuaderait-il que le vraisemblable était le faux et que c'était l'absurde qui était le vrai!...
Sir Tom, effrayant de cynisme poursuivait:
«—Avez-vous oublié les lettres que vous m'écriviez pour m'emprunter de l'argent, et où vous confessiez vos détournements! Je les ai là, lisez!...»
Ces lettres, monsieur Champcey, c'étaient celles que Sarah vous a montrées, et Malgat fut terrifié... Ce n'était pas lui qui les avait écrites, et cependant c'était son écriture, imitée avec une si désolante perfection que, pris de vertige, doutant de sa raison et de ses sens, il comprit bien que personne ne pourrait croire à un faux.
Ah! Maxime de Brévan est un artiste... Sa lettre au ministre de la marine a dû vous le démontrer!
Voyant Malgat assommé, Sarah prit la parole:
«—Tenez, mon cher, lui dit-elle, un conseil, acceptez dix mille francs que je vais vous donner et... filez... Il est encore temps de prendre le train de Bruxelles...»
Mais lui, se redressant:
«—Non, s'écria-t-il, je n'ai plus qu'à mourir... Que mon sang retombe sur vous!...»
Et il s'élança dehors, poursuivi par les rires insultants des misérables!. . . . . . . . . . . . . .
Epouvantés de l'inconcevable audace de cette atroce machination, Daniel et Mlle Henriette frissonnaient... Quant à Mme Bertolle, elle tremblait la fièvre, affaissée sur son fauteuil.
Le vieux brocanteur, cependant, continuait avec une visible précipitation:
—Que Malgat se soit ou non suicidé, on n'en entendit plus parler, et c'est par défaut qu'il fut condamné à... dix ans de travaux forcés... Sarah fut, il est vrai, interrogée par le juge d'instruction, mais ce lui fut l'occasion d'un succès.
Et tout fut dit... Et ce crime, un des plus odieux que puisse concevoir l'imagination, alla grossir la liste des forfaits impunis.
Les brigands triomphaient impudemment, en plein soleil... Ils possédaient quatre cent mille francs... ils pouvaient se retirer des affaires.
Bast!... Vingt mille livres de rentes, c'étaient trop peu pour leurs convoitises... Ils prirent cette fortune comme un à-compte de la destinée, suffisant à peine pour leur permettre d'attendre honnêtement la proie qu'ils guettaient.
Le malheur est que cette proie semblait les fuir. Vainement Sarah, lancée dans le monde de la haute vie, se faisait une réputation européenne de beauté, d'esprit et d'excentricité, aucun prince millionnaire ne demandait sa main...
Pourtant, l'argent de Malgat s'écoulait. La maison était montée sur le pied de cent mille livres de rentes, il avait fallu faire une part à M. de Brévan, sir Tom jouait, Sarah achetait des diamants, l'austère mistress Brian avait ses vices.
Bref, l'heure des expédients sonnait, quand Sarah, cherchant autour d'elle, découvrit le malheureux qu'il lui fallait.
Celui-là était un tout jeune homme, presque un enfant, bon, généreux, chevaleresque... Il était orphelin et arrivait de sa Bretagne avec toutes ses illusions au cœur et toute sa fortune, cinq cent mille francs en poche... Il s'appelait Charles de Kergrist...
Ce fut Maxime qui lui ouvrit les portes de la caverne de la rue du Cirque...
Il vit Sarah et fut ébloui... Il l'aima, il était perdu!...
Ah! il ne dura pas longtemps celui-là... Au bout de cinq mois ses cinq cent mille francs étaient aux mains de Sarah. Et quand il n'eut plus le sou, elle arracha de sa faiblesse trois fausses lettres de change, lui jurant que le jour de l'échéance elle ferait les fonds...
Mais quand le jour de l'échéance il se présenta rue du Cirque, il fut reçu comme l'avait été Malgat... On lui apprit que le faux était découvert, qu'une plainte était déposée, qu'il était perdu, enfin... De même qu'à Malgat on lui offrit de l'argent pour fuir...
Pauvre Kergrist!... on ne l'a pas manqué, lui! Fils d'une famille où l'honneur, de génération en génération, se transmettait comme un dépôt sacré, il n'hésita pas...
Etant sorti, il se pendit à la fenêtre même de Sarah, croyant ainsi dénoncer l'infâme créature par qui il était devenu un faussaire.
Malheureux enfant!... On l'avait trompé! Il n'était pas perdu, les faux n'étaient pas découverts; jamais ils n'avaient été mis en circulation.
Une minutieuse enquête ne révéla rien contre Sarah Brandon, mais n'importe, le scandale de ce suicide diminua son prestige. Elle le comprit et, renonçant à ses rêves de grandeur, elle songeait à se laisser épouser par un idiot effroyablement riche, M. Wilkie de Gordon-Chalusse, quand sir Tom lui parla du comte de la Ville-Handry.
Par sa fortune, son âge, son nom, le comte réalisait l'idéal... Sarah se jeta sur lui.
Comment ce vieillard fut attiré rue du Cirque, entouré, enlacé, enivré, et finalement épousé, vous ne le savez que trop, monsieur Champcey.
Ce que vous ignorez, c'est que ce mariage mit la discorde au camp des misérables. M. de Brévan n'en voulait pas entendre parler, et c'est à l'espoir qu'il avait de le rompre, que vous avez dû ses confidences.
Lorsque vous êtes allé le consulter, il était, depuis un mois, brouillé avec Sarah; elle l'avait chassé et cassé aux gages... Et il lui en voulait si mortellement qu'il l'eût démasquée, s'il eût su comment le faire sans se trahir lui-même...
C'est vous qui avez opéré leur rapprochement, en fournissant à M. Maxime l'occasion de servir son ancienne complice.
Il ne prévoyait pas alors que Sarah vous aimerait, qu'à son tour elle serait foudroyée par une de ces passions terribles qui étaient ses armes...
Cette découverte le transporta de rage; et l'amour de Sarah et la jalousie de Maxime expliquent la double intrigue dont vous avez été victimes...
Sarah, qui vous aimait, voulait se défaire de Mlle Henriette, votre fiancée... Ivre de jalousie, Maxime avait juré votre mort!...
Visiblement écrasé de fatigue, le père Ravinet se laissa tomber sur un fauteuil et pendant plus de cinq minutes garda le silence.
Après quoi, faisant un effort:
—Maintenant, reprit-il, résumons-nous... Comment Sarah, sir Tom et mistress Brian s'y sont pris pour dépouiller et ruiner le comte de la Ville-Handry, ce qu'ils ont fait des millions soi-disant engloutis à la Bourse, je le sais... et j'ai des preuves; donc, sans parler de leurs autres crimes, ils sont perdus... Les seules révélations de Crochard suffiraient pour perdre M. de Brévan... Les époux Chevassat, en détournant les quatre mille francs adressés à Mlle Henriette, se sont livrés... Donc nous les tenons tous, les misérables... Donc elle est enfin venue, l'heure de la justice...
Mlle de la Ville-Handry ne le laissa pas poursuivre:
—Et mon père, monsieur, interrompit-elle, mon père!...
—M. Champcey le sauvera, mademoiselle.
Très-ému, Daniel s'était levé.
—Que dois-je faire? interrogea-t-il.
—Rendre visite à la comtesse Sarah, et paraître avoir oublié... pour elle, Mlle de la Ville-Handry.
Un flot de sang empourpra le visage du jeune officier.
—Ah! c'est un rôle indigne! balbutia-t-il, et je ne sais...
Mais Mlle Henriette, lui posant la main sur l'épaule, l'arrêta... Et plongeant son regard dans les yeux de son fiancé, comme pour fouiller jusqu'au fond, de sa conscience:
—Auriez-vous donc des raisons d'hésiter? fit-elle.
Il baissa la tête, et dit:
—J'irai.
XXXII
Deux heures venaient de sonner lorsque Daniel descendit de voiture rue Le Peletier, devant le nº 79, siége de la Société des Pétroles de Pensylvanie, et domicile particulier de M. de la Ville-Handry.
De sa vie, il ne s'était senti si troublé ni si mécontent de lui. Vainement le père Ravinet et Mme Bertolle s'étaient dépensés en arguments, pour lui prouver qu'avec une femme telle que Sarah toutes les représailles étaient légitimes, ils ne l'avaient pas convaincu.
Malheureusement, s'abstenir, c'eût été risquer le repos de Mlle Henriette, sa confiance, leur bonheur à venir... et il marchait bien à contre-cœur.
Un garçon de bureau qu'il questionna lui répondit que M. le directeur devait être chez lui, au troisième, la porte à gauche. Il monta.
La bonne qui vint lui ouvrir, il la reconnut... C'était cette Clarisse qui, jadis, l'avait trahi.
Dès qu'il eut demandé le comte, elle le pria de la suivre... Elle lui fit traverser une antichambre obscure, empestée par l'odeur de la cuisine, et lui ouvrant une porte:
—Entrez! dit-elle.
Devant une table immense surchargée de papiers, M. de la Ville-Handry travaillait.
Il avait considérablement vieilli. Sa lèvre inférieure pendait avec une affreuse expression d'hébétude et de gros bourrelets rouges saillaient autour de ses yeux larmoyants.
Cependant, ses prétentions à une éternelle jeunesse survivaient. Plus que jamais, il s'était teint et peint.
Reconnaissant Daniel, il repoussa ses paperasses, et lui tendant la main comme s'ils se fussent quittés la veille les meilleurs amis du monde:
—Eh bien!... lui dit-il, vous voici donc de retour parmi nous!... J'en suis pardieu bien aise!... Nous savons comment vous vous êtes comporté là-bas, car ma femme, très-souvent, m'envoyait chercher de vos nouvelles au ministère... Mais aussi, vous voilà officier de la Légion d'honneur... Vous devez être satisfait.
—Les événements m'ont servi, monsieur...
—Hélas!... que n'en puis-je dire autant, soupira M. de la Ville-Handry...
Et épiant les impressions de Daniel:
—Vous devez être surpris, poursuivit-il, de me trouver habitant un pareil chenil, moi qui, autrefois... Mais, que voulez-vous!... Le mouvement de la spéculation... comme dit sir Elgin... Tenez, mon cher Daniel, si j'ai un conseil à vous donner, ne vous lancez jamais dans l'industrie... Ce n'est plus qu'un jeu, à notre époque, jeu effréné où tout le monde triche... Dès qu'on y risque cent sous, tout ce qu'on possède y passe... C'est mon histoire à moi, qui pensais doter mon pays d'une nouvelle branche de revenus... Du jour où j'ai eu émis des actions, la spéculation s'est jetée dessus pour les écraser par des baisses factices, et ma fortune s'est écoulée à essayer de les soutenir... Et cependant, ainsi que le disait si bien sir Tom, j'ai lutté sur ce terrain glissant aussi vaillamment que mes ancêtres en champ-clos...
A deux ou trois reprises, il passa la main sur son front comme pour écarter de son esprit de lugubres pensées, et d'un tout autre ton:
—Et cependant, continua-t-il, je suis loin de me plaindre... Mes malheurs ont été la source des plus pures, des plus ineffables félicités... Je leur ai dû de connaître jusqu'où peut aller le dévouement d'une épouse adorée... Je leur ai dû de savoir combien je suis aimé de Sarah... Seul au monde je puis dire quels trésors renferme le cœur de cet ange, qu'on a osé calomnier!... Ah! il me semble l'entendre encore, le soir où je fus contraint de lui révéler les embarras de ma situation!...
«M'avoir caché cela, s'écriait-elle, à moi; votre épouse... c'est mal!...» Et dès le lendemain, sublime de courage, elle vendait ses diamants pour m'en remettre le prix, et elle m'abandonnait toute sa fortune... Et depuis que nous sommes là, elle sort à pied comme une bourgeoise, et plus d'une fois je l'ai vue préparer de ses mains notre modeste repas...
Des larmes débordaient le bourrelet écarlate de ses yeux et roulaient le long de ses joues, traçant leur sillon à travers son «maquillage.»
—Et moi, reprit-il, de l'accent du plus sombre désespoir, comment ai-je reconnu tant d'amour et tant de sacrifices!... De quel prix ai-je récompensé celle qui a été ma consolation, ma joie, le bonheur de ma vie... Je l'ai ruinée, dépouillée... Que je meure demain, elle est sans pain!
Daniel frémit:
—Eh! monsieur le comte, s'écria-t-il, que parlez-vous de mourir... les hommes comme vous vivent cent ans!...
Mais lui, baissant la voix:
—C'est que je ne vous ai pas tout dit, poursuivit-il... Mais vous êtes mon ami, vous, et je puis vous ouvrir mon âme... Je n'avais pas la... subtilité qu'il faut pour glisser à travers les restrictions qui embarrassent les affaires... J'ai été imprudent, quoi que m'ait pu dire sir Tom... Demain, j'ai une réunion d'actionnaires, et s'ils ne m'accordent pas ce que j'ai à leur demander, je puis être compromis. Et quand on est le comte de la Ville-Handry, avant de se laisser traîner en police correctionnelle... vous m'entendez!...
Il fut interrompu par un garçon de bureau qui entra et lui remit une lettre. Il la lut, et dit:
—Répondez que je descends.
Puis, s'adressant à Daniel:
—Il faut que je vous quitte, mais la comtesse est là et elle ne me pardonnerait pas de ne vous point conduire lui présenter vos hommages... venez, et surtout pas un mot de mes craintes... vous la tueriez.
Et avant que Daniel fût revenu de son étourdissement, le comte ouvrit une porte, et le poussa dans un petit salon en criant:
—Sarah!... M. Champcey.
D'un bond, comme au choc d'une pile électrique, Sarah fut debout. Son mari déjà s'était éloigné, mais il fût resté qu'elle n'eût sans doute pas été plus maîtresse de son émotion.
—Vous!... s'écria-t-elle, Daniel!... mon Daniel!
Et se retournant vers mistress Brian, assise près de la fenêtre:
—Laisse-nous!... dit-elle.
—Votre conduite est choquante tout à fait, Sarah, commença l'austère dame.
Mais l'autre, plus durement que si elle eût parlé à un laquais:
—Tu me gênes, interrompit-elle, et je te prie de sortir...
Sans un mot, mistress Brian se retira, et la comtesse s'affaissa sur un fauteuil, comme si elle eût été écrasée par un bonheur trop intense pour ses forces, contemplant Daniel, qui demeurait comme pétrifié au milieu du salon...
Elle était vêtue d'une simple robe de mérinos noir; elle n'avait pas un bijou, mais sa beauté merveilleuse et fatale en semblait plus éblouissante... Les années avaient passé sur son front, sans y plus laisser de traces que la brise de mai sur une fleur à demi éclose... Ses cheveux avaient toujours leurs reflets d'or, ses lèvres rouges leur sourire, et ses yeux de velours ces caresses qui faisaient circuler des flammes dans les veines...
Une fois déjà, rue du Cirque, Daniel s'était ainsi trouvé seul avec elle, et ses sensations d'alors lui revenant, il frissonnait de toute sa chair... Puis songeant à ce qu'il venait faire, à la trahison qu'il méditait, l'envie le prenait de fuir...
Ce fut elle qui rompit le charme:
—Vous savez, commença-t-elle, le malheur qui nous a frappés?... Votre fiancée, Henriette... Est-ce que le comte ne vous a rien dit?
Daniel s'était assis.
—Le comte ne m'a pas parlé de sa fille, répondit-il.
—Eh bien!... mes plus tristes prévisions ont été dépassées... Malheureuse jeune fille, quoi que j'aie fait pour la retenir... et de chute en chute elle est tombée si bas, qu'un jour où une lueur de raison lui était revenue... elle s'est suicidée.
C'était fini... Sarah venait d'étouffer les derniers scrupules de Daniel. Maintenant il était bien dans les dispositions d'esprit qu'il fallait pour lutter de ruses avec la misérable. C'est donc d'un ton d'indifférence admirablement joué qu'il fit simplement:
—Ah!...
Puis, encouragé par la surprise joyeuse qu'il lut sur le visage de la jeune femme:
—Ce voyage m'aura coûté cher, reprit-il, M. de la Ville-Handry vient de m'apprendre qu'il a perdu sa fortune... je suis logé à la même enseigne.
—Comment, vous êtes...
—Ruiné!... c'est-à-dire volé, complétement... La veille de mon départ, j'avais confié à mon excellent ami Maxime de Brévan, cent mille écus—tout ce que je possédais—pour qu'il les tînt à la disposition de Henriette... Il a trouvé plus simple de se les appliquer... De sorte que me voici réduit, pour tout potage, à ma solde de lieutenant de vaisseau... C'est maigre!
C'est avec une admiration ébahie, que Sarah considérait Daniel.
De tout autre, cette prodigieuse confiance lui eût paru le comble de l'ineptie humaine; de Daniel, elle lui semblait un acte sublime.
—Serait-ce donc pour cela que M. de Brévan est arrêté?... demanda-t-elle.
Cette arrestation, Daniel l'ignorait.
—Quoi! s'écria-t-il, Maxime...
—Est en prison et au secret depuis hier soir.
Si bien stylé qu'eût été Daniel par le père Ravinet, jamais il n'eût conduit la conversation si habilement que le hasard.
—Ce n'est pas pour m'avoir volé, fit-il; que Brévan est arrêté, ce doit être pour avoir tenté de m'assassiner.
La lionne, à qui on essaie de ravir ses petits, ne s'élance pas d'un mouvement plus furieux que celui dont Sarah se dressa, l'œil en feu, la narine frémissante.
—Quoi!... s'écria-t-elle, il a osé s'attaquer à vous!...
—Personnellement, non... Mais il avait payé pour faire le coup un abject scélérat qui, étant pris, a tout avoué... Je vois que l'ordre de s'assurer de mon ami Maxime est arrivé avant moi de Saïgon.
M. de Brévan, se sentant perdu, ne serait-il pas aussi lâche que Crochard?... Cette pensée eût dû faire frémir Sarah... Mais elle y songeait bien, vraiment!...
—Ah! le misérable! répétait-elle, le lâche, l'infâme!...
Et s'asseyant près de Daniel, elle voulut qu'il lui dit toutes les circonstances de ces tentatives d'assassinat auxquelles il n'avait échappé que par miracle.
Que Daniel fût éperdûment épris d'elle, comme Planix, comme Malgat, comme Kergrist, comme tous les autres, c'est ce dont ne pouvait douter la comtesse Sarah... Elle avait eu tant de preuves de l'irrésistible et fatale puissance de sa beauté!... Comment lui fût-il venu à l'esprit que cet homme, le premier qu'elle aimât d'amour, serait le premier et le seul à lui échapper!... Elle était dupe, d'ailleurs, du double mirage de la passion et de l'absence.
Tant de fois, depuis deux ans, elle avait évoqué Daniel, elle avait tant vécu avec lui par la pensée que, prenant l'illusion de ses désirs pour la réalité, elle ne distinguait plus le fantôme de ses rêves du personnage véritable.
Lui, cependant, en était vite venu à l'entretenir de sa situation actuelle, déplorant la spoliation dont il était victime, disant qu'il trouvait bien dur de faire à trente ans l'apprentissage de la gêne.
Et elle, si pénétrante, elle ne s'étonnait pas que cet homme, le désintéressement même, autrefois, fût devenu si sensible à l'argent.
—Que n'épousez-vous une femme riche!... interrompit-elle tout à coup.
Alors, lui, avec une perfection de perfidie dont il se fût cru incapable la veille:
—Quoi!... fit-il, c'est vous qui me donnez ce conseil, vous, Sarah!...
Il dit cela si bien, d'un air si douloureusement surpris, qu'elle en fut transportée, comme de l'aveu le plus passionné...
—Tu m'aimes donc!... s'écria-t-elle, tu m'aimes...
Le grincement d'une clef dans une serrure l'interrompit.
—C'est le comte qui rentre, fit-elle.
Et vivement et à demi-voix:
—Partez!... Vous saurez demain quelle femme je vous ai choisie... Venez déjeuner avec nous, à onze heures... Allons, à demain!...
Et lui mettant aux lèvres un baiser de flamme, elle le poussa dehors...
Le malheureux, en descendant l'escalier, trébuchait comme un ivrogne.
—Je joue un jeu abominable!... pensait-il. Elle m'aime!... Quelle femme!
Il ne fallut rien moins pour le tirer de sa stupeur, que la vue du père Ravinet, qui l'attendait, blotti dans sa voiture.
—Vous!... fit-il.
—Moi-même!... Et bien m'en a pris de venir... C'est moi qui vous ai débarrassé du comte, en lui faisant monter une lettre... Maintenant, dites-moi tout.
Rapidement, pendant que la voiture roulait, Daniel rapporta sa conversation avec le comte et avec Sarah... Et quand il eut achevé:
—L'affaire est dans le sac! s'écria le vieux brocanteur, mais il n'y a plus une minute à perdre... Rentrez m'attendre à l'hôtel, je cours au parquet...
A l'hôtel, Daniel trouva Mlle Henriette se mourant d'inquiétude... Pourtant, elle ne s'informa que de son père... Orgueil ou discrétion, elle ne prononça pas le nom de la comtesse Sarah...
Ils n'eurent d'ailleurs pas longtemps à s'entretenir. Le père Ravinet ne tarda pas à reparaître, effaré et affairé. Il entraîna Daniel pour lui donner ses dernières instructions, et ne le quitta qu'à minuit en lui disant:
—Le terrain brûle sous nos pieds, soyez exact demain...
A l'heure dite, en effet, Daniel se présentait rue Le Peletier, et c'est avec une exclamation de plaisir que le comte l'accueillit.
—Ah!... vous arrivez à propos, s'écria-t-il... Brian est absente, Tom est pris par mes affaires, et il faut que je sorte après déjeuner... Vous tiendrez compagnie à la comtesse... Allons, Sarah, à table!...
Il fut sinistre, ce déjeuner.
Sous l'épaisse couche de fard du comte, on discernait sa pâleur livide, et, à chaque moment, des tressaillements nerveux le secouaient.
La comtesse affectait une gaieté d'enfant, mais ses gestes saccadés trahissaient les épouvantables agitations de son âme.
Daniel observa qu'elle versait incessamment du vin au comte—du vin de Sauterne—et que, pour le pousser à boire, elle buvait elle-même extraordinairement.
Midi sonna, M. de la Ville-Handry se leva.
—Allons, fit-il de l'air et du ton d'un homme qui se fût encouragé à marcher à l'échafaud, il n'y a plus à reculer, on attend.
Et, après avoir embrassé sa femme avec une tendresse passionnée, il serra la main de Daniel et sortit précipitamment.
Rouge, haletante, Sarah s'était dressée, prêtant l'oreille... Et quand elle fut sûre que le comte avait quitté l'appartement:
—Maintenant, Daniel, prononça-t-elle, regardez-moi... Faut-il vous dire que la femme que je vous destine, c'est... la comtesse de la Ville-Handry?...
Lui frémit... Mais d'un prodigieux effort il se maîtrisa, et calme, souriant, d'un ton moitié tendre et moitié ironique:
—Pourquoi, dit-il, parler d'un bonheur impossible?... N'êtes-vous pas mariée?
—Je puis devenir veuve!
Ce mot, dans sa bouche, avait une effroyable signification... Mais Daniel l'attendait.
—C'est vrai, fit-il. Malheureusement, vous êtes aussi ruinée que moi... et nous avons trop d'esprit pour unir nos deux misères.
Elle le regarda, souriant d'un sourire étrange... Evidemment, elle hésitait... Une dernière lueur de raison lui éclairait l'abîme.
Mais l'ivresse de l'orgueil et de la passion se mêlant à l'exaltation du vin, emplissaient de délire cette tête ordinairement si froide.
—Et si je n'étais pas ruinée!... fit-elle d'une voix sourde... Que diriez-vous?
—Je dirais que vous êtes bien la femme que doit rêver un ambitieux de trente ans!...
Elle le crut, oui, elle put croire qu'il disait vrai, et s'abandonnant:
—Eh bien!... sache-le donc, s'écria-t-elle, je suis riche, immensément riche... Toute cette fortune que possédait le comte de la Ville-Handry, et qu'il croit perdue à la Bourse, c'est moi qui la possède... Ah! j'ai eu d'horribles dégoûts à surmonter pour jouer deux années durant à ce vieillard imbécile la comédie du sublime de l'amour... Mais ton souvenir me soutenait, ô mon Daniel bien aimé... Je savais que tu me reviendrais, et je voulais pour toi une opulence royale... Et je triomphe!... Ces millions que je convoitais, je les tiens, et tu es là, et je puis te dire: ils sont à toi, comme moi-même... prends, dispose!...
Effrayante et superbe d'impudeur et d'énergie, elle se redressait, secouant la tête d'un geste de défi, qui épandait sur ses épaules les flots dorés de ses cheveux...
L'indomptable vagabonde des barrières surgissait tout à coup, haletante et frémissante, la voix rauque, tout en désir... Plus resplendissante que si sa beauté étrange eût été éclairée par les reflets même de l'enfer...
Daniel éperdu, sentait chanceler sa raison... Pourtant, il eut la force de dire:
—Malheureusement, vous n'êtes pas veuve!...
Elle se rapprocha, et d'une voix stridente:
—Pas veuve!... fit-elle. Sais-tu ce que fait M. de la Ville-Handry, à cette heure?... Il implore de ses actionnaires un vote qui l'absolve des irrégularités de sa gestion... Qu'on le lui refuse... c'est la cour d'assises. Eh bien! on le lui refusera, car parmi les plus forts porteurs de titres, il est trois hommes à moi, payés pour refuser... Que penses-tu que fera le comte quand il se verra déshonoré, flétri?... Je vais te le dire, moi qui l'ai vu écrire son testament et charger son revolver...
Mais la porte d'entrée de l'appartement s'ouvrait... Elle devint pâle comme pour mourir, et serrant à le briser le bras de Daniel:
—Ecoute!... fit-elle.
On entendit un pas lourd dans l'antichambre, puis... plus rien!
—C'est lui, murmura-t-elle... notre avenir se décide...
Un coup de feu qui retentit, faisant vibrer les vitres, lui coupa la parole...
Un spasme la secoua, des talons à la nuque, mais se roidissant:
—Libres! s'écria-t-elle, nous sommes libres, Daniel!...
Et, s'élançant vers la porte, elle l'ouvrit...
Elle l'ouvrit... mais aussitôt violemment elle se rejeta en arrière avec un cri terrible.
Sur le seuil, les traits affreusement décomposés, M. de la Ville-Handry était debout, tenant à la main son revolver encore fumant.
—Non, prononça-t-il, non, Sarah, vous n'êtes pas libre!...
Livide, la pupille dilatée par l'épouvante, la misérable créature avait reculé jusqu'à une porte qui, de la salle à manger, conduisait dans sa chambre.
Cependant, elle ne désespérait pas...
Elle cherchait, on le voyait, quelqu'une de ces explications inadmissibles qu'admet quand même la crédule passion d'un vieillard...
Elle ne chercha plus, lorsque, le comte s'étant avancé, elle vit apparaître derrière lui le père Ravinet.
—Malgat, s'écria-t-elle, Malgat!...
Et elle étendait les mains en avant, comme pour écarter un spectre qui, sortant de la tombe, eût ouvert les bras pour la saisir et l'y entraîner...
Cependant, après Malgat, s'avançait Mlle Henriette, appuyée au bras de Mme Bertolle.
—Elle! murmura Sarah, elle aussi!...
La terrifiante vérité éclatant dans son cerveau, elle discernait le piége qui lui avait été tendu, et qu'elle était perdue.
Alors, se retournant vers Daniel:
—Malheureux! fit-elle, quels conseils as-tu écoutés!... Ce n'est pas dans ton âme loyale qu'a germé la pensée de cette lâche trahison... Fou, qui ne voit pas que pour être aimé, ne fût-ce qu'un jour, comme je t'aime, Malgat volerait encore sa caisse, et le comte donnerait encore ses millions et son honneur...
Ainsi elle disait; mais en même temps elle avait glissé une de ses mains derrière son dos, et cherchait le bouton de la porte... Elle le trouva, et aussitôt, avant que personne eût pu prévenir son mouvement, elle disparut...
—Va!... les autres issues sont gardées, cria Malgat.
Mais elle ne cherchait pas à fuir, et déjà elle reparaissait, blanche et froide autant que le marbre.
Elle promena autour d'elle un regard hardi et, d'une voix railleuse:
—J'ai aimé, prononça-t-elle, et je péris. C'est justice. Aimer!... Planix, Kergrist et Malgat eussent pourtant dû m'apprendre où cela mène...
Et étendant le bras vers Daniel:
—Quant à toi, poursuivit-elle, tu sauras ce que tu perds quand je ne serai plus... Je puis mourir, mon souvenir demeurera en toi comme une blessure chaque jour avivée et toujours plus cuisante... Tu l'emportes, Henriette, mais souviens-toi qu'entre les lèvres de Daniel et les tiennes, toujours se dressera l'ombre de Sarah Brandon!...
Elle dit, et d'un geste plus prompt que la pensée, elle porta à sa bouche un flacon qu'elle tenait caché dans sa main...
Elle but, et se laissant tomber sur une chaise:
—Maintenant, balbutia-t-elle, je vous défie tous.
—Ah! elle nous échappe!... s'écria Malgat, elle échappe à la justice!...
Il s'élançait pour la secourir, Daniel lui barra le passage, disant:
—Laissez-la mourir...
Déjà d'affreuses convulsions la secouaient, et à la pénétrante odeur d'amandes amères qui se répandait dans le salon, on reconnut quel poison elle avait pris, et qu'il était de ceux qui ne pardonnent pas.
On la porta sur son lit, et moins de dix minutes après elle expirait, sans avoir prononcé une parole...
Mlle Henriette et Mme Bertolle s'étaient agenouillées près du lit, et le comte sanglotait dans un coin, lorsqu'un commissaire de police parut.
—La femme Brian est introuvable, dit-il, mais le sieur Elgin est arrêté... Où est la comtesse de la Ville-Handry?...
Daniel montra le cadavre.
—Morte! fit le commissaire... je n'ai plus rien à faire ici...
Déjà il se retirait, quand Malgat l'arrêtant:
—Pardon!... monsieur, fit-il... Je ne suis pas Ravinet le brocanteur, mais bien Malgat, l'ancien caissier de la Société d'Escompte Mutuel, condamné par contumace à dix ans de travaux forcés... Je veux être jugé, je me constitue prisonnier!
XXXIII
. . . . . Ainsi qu'il l'avait espéré, le juge de Saïgon obtint de poursuivre l'instruction qu'il avait si habilement commencée, et ce fut lui qui fit condamner aux travaux forcés à perpétuité Justin Chevassat, dit Maxime de Brévan.
Crochard, dit Bagnolet, en fut quitte pour vingt ans, et les époux Chevassat s'en tirèrent moyennant huit ans de réclusion chacun...
L'affaire de Thomas Elgin, qui vint au rôle dans la même session, révéla une escroquerie presque invraisemblable, à force de hardiesse... C'était de fausses actions qu'il faisait racheter à M. de la Ville-Handry, ruinant ainsi, du même coup, le comte et l'entreprise dont il avilissait les titres... Il fut envoyé au bagne pour vingt ans...
Ces scandaleux débats dégagèrent l'honneur de M. de la Ville-Handry, mais trahirent une si prodigieuse incapacité, qu'on soupçonna dès lors le rôle qu'avait joué sa première femme, la mère de Mlle Henriette.
Il resta d'ailleurs pauvre, relativement. On avait bien fait rendre gorge à sir Tom, et retrouvé la fortune de Sarah, mais le comte avait à payer son ineptie... Et quand il eut désintéressé ses créanciers, et remis à sa fille une portion de l'héritage de sa mère, il ne lui resta pas trente mille livres de rentes...
Seule de toute «la Clique» mistress Brian échappa...
Malgat s'étant présenté dans les délais de rigueur pour purger sa contumace, le jugement qui le frappait se trouvait anéanti, et il fut renvoyé en cour d'assises... Mais son affaire fut ce qu'elle devait être.
Son avocat eut peu à dire... le ministère public s'était chargé de la tâche de la défense.
Après avoir expliqué en quelles circonstances le pauvre caissier avait failli, M. E. de S..., substitut du procureur impérial, poursuivait:
«Maintenant, messieurs, que vous connaissez le crime, il est juste de vous dire ce que fut l'expiation volontaire.
«Sorti de chez la misérable qui l'avait perdu, fou de douleur et décidé à se donner la mort, Malgat rentra chez lui... Il y trouva sa sœur...
«C'était, messieurs, c'est une de ces femmes qui ont gardé pieusement le culte des vertus domestiques, et qui ne savent ce que c'est que de transiger, quand parlent l'honneur ou le devoir...
«Elle eut bientôt arraché à son frère le fatal secret, et surmontant l'horreur qu'elle dut ressentir, elle trouva dans son cœur des accents pour l'émouvoir et le faire revenir sur ses résolutions... Elle lui dit que le suicide ne serait qu'un crime de plus, que l'honneur lui commandait de vivre pour réparer, pour restituer l'argent qu'il avait volé.
«Lui renaissait à l'espérance et se retrempait à cette énergie... Et pourtant que d'obstacles!... Comment rendre quatre cent dix mille francs!... Comment les gagner, et où, maintenant qu'il allait être réduit à se cacher?...
«Alors, messieurs, savez-vous ce que fit cette sœur sublime en son dévouement?... Elle possédait douze mille livres de rentes, elle les vendit et en porta le capital au directeur de la Société d'Escompte, le priant d'attendre pour le reste, affirmant que tout serait remboursé, la somme dérobée et aussi les intérêts jusqu'à parfait payement. Elle lui demandait en échange et il lui promit le secret.
«Et de ce jour, messieurs, le frère et la sœur vécurent comme les plus pauvres artisans, travaillant sans relâche, se refusant tout ce qui n'était pas le strict nécessaire...
«Et aujourd'hui, messieurs, Malgat ne doit plus rien à la Société d'Escompte... Ayant failli, il s'est relevé... Et ce banc d'infamie de la cour d'assises, sera pour lui le piédestal de la réhabilitation!...»
Malgat fut acquitté...
C'est à l'église de Sainte-Clotilde qu'a été célébré le mariage de Mlle de la Ville-Handry et du lieutenant Champcey.
Daniel avait pour témoins Malgat et le vieux chirurgien-major de la Conquête.
Plusieurs personnes remarquèrent que la mariée portait, contre l'usage, une robe de mousseline brodée.
C'était celle que Mlle Henriette avait si souvent mouillée de ses larmes au temps où, incertaine du pain du lendemain, elle essayait de vivre de son travail.
Malgat l'avait cherchée et rachetée, cette robe précieuse, et c'était son présent de noces...
M. de la Ville-Handry voit peu son gendre... Il s'en prend à lui de la mort de Sarah, qu'il adore par-delà le tombeau.
—Elle a été calomniée!... dit-il parfois en pleurant.
Il est le seul à pouvoir le penser. Et pourtant il se trouve des gens qui seraient ravis de réveiller les infamies jadis répandues par Sarah pour perdre Mlle Henriette.
—Certes, disent-ils, Mme Champcey est charmante, mais il paraît qu'autrefois...
Ceux-là feront bien de toujours se tenir hors de la portée du bras de Daniel et de son fidèle Lefloch.
FIN
St-Amand.—Imprimerie de Destenay.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18 jésus
L'Affaire Lerouge, 10e édit. 1 vol.350
Le Crime d'Orcival, 6e édit. 1 vol.350
Le Dossier nº 113, 9e édit. 1 vol.350
Les Esclaves de Paris, 3e édit. 2 vol.7»
Monsieur Lecoq, 4e édit. 2 vol.7»
La Vie infernale, 3e édit. 2 vol.7»
Les Mariages d'aventure, 2e édit. 1 vol.3»
Les Cotillons célèbres, 5e édit. 2 vol.7»
Les Comédiennes adorées, 2e édit. 1 vol. 350
Le Treizième hussards, 16e édit. 1 vol.3»
Les Gens de bureau, 2e édit. 1 vol.350
PARIS.—IMP. SIMON RAÇON ET COMP, RUE D'ERFURTH 1.