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L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

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Louis Viardot translation

— Voilà qui est bien, madame Rodriguez, dit don Quichotte; et vous, madame Trifaldi et compagnie, j'espère que le ciel jettera sur votre affliction un regard favorable, et que Sancho fera ce que je lui ordonnerai, soit que Clavilègne arrive, soit que je me voie aux prises avec Malambruno. Ce que je sais, c'est qu'aucun rasoir ne raserait plus aisément le poil de Vos Grâces, que mon épée ne raserait sur ses épaules la tête de Malambruno. Dieu souffre les méchants, mais ce n'est pas pour toujours.

— Ah! s'écria la Doloride, que toutes les étoiles des régions célestes regardent Votre Grandeur avec des yeux bénins, ô valeureux chevalier! qu'elles versent sur votre coeur magnanime toute vaillance et toute prospérité, pour que vous deveniez le bouclier et le soutien de la triste et injurieuse engeance des duègnes, détestée des apothicaires, mordue des écuyers et escroquée des pages! Maudite soit la coquine, qui, à la fleur de son âge, ne s'est pas faite plutôt religieuse que duègne! Malheur à nous autres duègnes, à qui nos maîtresses jetteraient un _toi _par la figure, si elles croyaient pour cela devenir reines, vinssions-nous en ligne droite et de mâle en mâle d'Hector le Troyen! Ô géant Malambruno! qui, bien qu'enchanteur, es fidèle en tes promesses, envoie-nous vite le sans pareil Clavilègne, pour que notre malheur finisse; car, si la chaleur vient et que nos barbes restent, hélas! c'en est fait de nous.»

La Trifaldi prononça ces paroles avec un accent si déchirant, qu'elle tira les larmes des yeux de tous les spectateurs, Sancho lui-même sentit les siens se mouiller, et il résolut au fond de son coeur d'accompagner son maître jusqu'au bout du monde, si c'était en cela que consistait le moyen d'ôter la laine de ces vénérables visages.

Chapitre XLI

De l'arrivée de Clavilègne, avec la fin de cette longue et prolixe aventure

La nuit vint sur ces entrefaites, et avec elle l'heure indiquée pour la venue du fameux cheval Clavilègne. Son retard commençait à tourmenter don Quichotte, lequel concluait, de ce que Malambruno tardait à l'envoyer, ou qu'il n'était pas le chevalier pour qui était réservée cette aventure, ou que Malambruno n'osait point en venir aux mains avec lui en combat singulier. Mais voilà que tout à coup apparaissent dans le jardin quatre sauvages, habillés de feuilles de lierre, et portant sur leurs épaules un grand cheval de bois. Ils le posèrent à terre, sur ses pieds, et l'un des sauvages dit:

«Que le chevalier qui en aura le courage monte sur cette machine…

— Alors, interrompit Sancho, je n'y monte pas, car je n'ai point de courage, et ne suis pas chevalier.»

Le sauvage continua:

«Et que son écuyer, s'il en a un, monte en croupe. Il peut avoir confiance au valeureux Malambruno, certain de n'avoir à craindre que son épée, mais nulle autre, ni nulle autre embûche. Il n'y a qu'à tourner cette cheville que le cheval a sur le cou, et il emportera le chevalier et l'écuyer par les airs aux lieux où les attend Malambruno. Mais, pour que la hauteur et la sublimité du chemin ne leur cause pas d'étourdissements, il faut qu'ils se couvrent les yeux jusqu'à ce que le cheval hennisse. Ce sera le signe qu'ils ont achevé leur voyage.»

Cela dit, et laissant là Clavilègne, les quatre sauvages s'en retournèrent à pas comptés par où ils étaient venus.

Dès que la Doloride vit le cheval, elle dit à don Quichotte, les larmes aux yeux:

«Valeureux chevalier, les promesses de Malambruno sont accomplies, le cheval est chez nous, et nos barbes poussent; chacune de nous, et par chaque poil de nos mentons, nous te supplions de nous raser et de nous tondre, puisque cela ne tient plus qu'à ce que tu montes sur cette bête avec ton écuyer, et à ce que vous donniez tous deux un heureux début à votre voyage de nouvelle espèce.

— C'est ce que je ferai, madame la comtesse Trifaldi, répondit don Quichotte, de bien bon coeur et de bien bonne volonté, sans prendre un coussin et sans chausser d'éperons, pour ne pas perdre un moment, tant j'ai grande envie de vous voir, madame, ainsi que toutes ces duègnes, tondues et rasées.

— Et moi, c'est ce que je ne ferai pas, dit Sancho, ni de bonne ni de mauvaise volonté. Si cette tonsure ne peut se faire sans que je monte en croupe, mon seigneur peut bien chercher un autre écuyer qui l'accompagne, et ces dames un autre moyen de se polir le menton, car je ne suis pas un sorcier pour prendre plaisir à courir les airs. Et que diraient mes insulaires en apprenant que leur gouverneur est à se promener parmi les vents? D'ailleurs, puisqu'il y a trois mille et tant de lieues d'ici à Candaya, si le cheval se fatigue ou si le géant se fâche, nous mettrons à revenir une demi-douzaine d'années, et alors il n'y aura plus d'îles ni d'îlots dans le monde qui me reconnaissent; et, puisqu'on dit d'habitude que c'est dans le retard qu'est le péril, et que, si l'on te donne la génisse, mets-lui la corde au cou, j'en demande pardon aux barbes de ces dames, mais saint Pierre est fort bien à Rome; je veux dire que je suis fort bien dans cette maison, où l'on me traite avec tant de bonté, et du maître de laquelle j'attends la faveur insigne de me voir gouverneur.

— Ami Sancho, répondit le duc, l'île que je vous ai promise n'est ni mobile ni fugitive. Elle a des racines si profondes, enfoncées dans les abîmes de la terre, qu'on ne pourrait ni l'arracher, ni la changer de place en trois tours de reins. Et puisque nous savons tous deux, vous et moi, qu'il n'y a aucune sorte d'emploi, j'entends de ceux de haute volée, qui ne s'obtienne par quelque espèce de pot-de-vin, l'un plus gros, l'autre plus petit[224], celui que je veux recevoir pour ce gouvernement, c'est que vous alliez avec votre seigneur don Quichotte mettre fin à cette mémorable aventure. Soit que vous reveniez sur Clavilègne dans le peu de temps que promet sa célérité, soit que la fortune contraire vous ramène à pied, comme un pauvre pèlerin, de village en village et d'auberge en auberge, dès que vous reviendrez, vous trouverez votre île où vous l'aurez laissée, et vos insulaires avec le même désir qu'ils ont toujours eu de vous avoir pour gouverneur. Ma volonté sera la même; et ne mettez aucun doute à cette vérité, seigneur Sancho, car ce serait faire un notable outrage à l'envie que j'ai de vous servir.

— Assez, assez, seigneur, s'écria Sancho; je ne suis qu'un pauvre écuyer, et ne puis porter tant de courtoisies sur les bras. Que mon maître monte, qu'on me bande les yeux, et qu'on me recommande à Dieu. Il faut aussi m'informer si, quand nous passerons par ces hauteurs, je pourrai recommander mon âme au Seigneur, ou invoquer la protection des anges.

— Vous pouvez très-bien, Sancho, répondit la Doloride, recommander votre âme à Dieu, ou à qui vous plaira; car, bien qu'enchanteur, Malambruno est chrétien; il fait ses enchantements avec beaucoup de tact et de prudence, et sans se mettre mal avec personne.

— Allons donc, dit Sancho; que Dieu m'assiste, et la très-sainte Trinité de Gaëte!

— Depuis la mémorable aventure des foulons, dit don Quichotte, je n'ai jamais vu Sancho avoir aussi peur qu'à présent. Si je croyais aux augures, comme tant d'autres, je sentirais bien un peu de chair de poule à mon courage. Mais venez ici, Sancho; avec la permission du seigneur et de madame, je veux vous dire deux mots en particulier.»

Emmenant alors Sancho sous un groupe d'arbres, il lui prit les deux mains et lui dit:

«Tu vois, mon frère Sancho, le long voyage qui nous attend. Dieu sait quand nous reviendrons, et quel loisir, quelle commodité nous laisseront les affaires. Je voudrais donc que tu te retirasses à présent dans ta chambre, comme si tu allais chercher quelque chose de nécessaire au départ, et qu'en un tour de main tu te donnasses, en à-compte sur les trois mille trois cents coups de fouet auxquels tu t'es obligé, ne serait-ce que cinq ou six cents. Quand ils seront donnés, ce sera autant de fait; car commencer les choses, c'est les avoir à moitié finies.

— Par Dieu! s'écria Sancho. Votre Grâce doit avoir perdu l'esprit. C'est comme ceux qui disent: «Tu me vois pressé et tu me demandes ma fille en mariage.» Comment donc! maintenant qu'il s'agit d'aller à cheval sur une table rase, vous voulez que je me déchire le derrière? En vérité, ce n'est pas raisonnable. Allons d'abord barbifier ces duègnes, et au retour je vous promets, foi de qui je suis, que je me dépêcherai tellement de remplir mon obligation, que Votre Grâce sera pleinement satisfaite; et ne disons rien de plus.

— Cette promesse, bon Sancho, reprit don Quichotte, suffit pour me consoler; et je crois fermement que tu l'accompliras, car, tout sot que tu es, tu es homme véridique.

— Je ne suis pas vert, mais brun, dit Sancho, et, quand même je serais bariolé, je tiendrais ma parole.»

Après cela, ils revinrent pour monter sur Clavilègne. Et, au moment d'y mettre le pied, don Quichotte dit à Sancho:

«Allons, Sancho, bandez-vous les yeux, car celui qui nous envoie chercher de si lointains climats n'est pas capable de nous tromper. Quelle gloire pourrait-il gagner à tromper des gens qui se fient à lui? Mais quand même tout arriverait au rebours de ce que j'imagine, aucune malice ne pourra du moins obscurcir la gloire d'avoir entrepris cette prouesse.

— Allons, seigneur, dit Sancho; les barbes et les larmes de ces dames, je les ai clouées dans le coeur, et je ne mangerai pas morceau qui me profite avant que j'aie vu leur menton dans son premier poli. Que Votre Grâce monte, et se bouche d'abord les yeux; car, si je dois aller en croupe, il est clair que je ne dois monter qu'après celui qui va sur la selle.

— Tu as raison», répliqua don Quichotte.

Et, tirant de sa poche un mouchoir, il pria la Doloride de lui en couvrir les yeux. Quand ce fut fait, il ôta son bandeau et dit:

«Je me souviens, si j'ai bonne mémoire, d'avoir lu dans Virgile l'histoire du Palladium de Troie; ce fut un cheval de bois que les Grecs présentèrent à la déesse Pallas, et qui avait le ventre plein de chevaliers armés, par lesquels la ruine de Troie fut consommée. Il serait donc bon de voir d'abord ce que Clavilègne porte dans ses entrailles.

— C'est inutile, s'écria la Doloride, je m'en rends caution, et je sais que Malambruno n'est capable ni d'une trahison ni d'un méchant tour. Que Votre Grâce, seigneur don Quichotte, monte sans aucune crainte, et le mal qui arrivera, je le prends à mon compte.»

Il parut à don Quichotte que tout ce qu'il pourrait répliquer au sujet de sa sûreté personnelle serait une injure à sa vaillance, et, sans plus d'altercation, il monta sur Clavilègne, et essaya la cheville qui tournait aisément. Comme il n'avait point d'étriers, et que ses jambes pendaient tout de leur long, il ressemblait à ces figures de tapisserie de Flandres, peintes, ou plutôt tissues, dans un triomphe d'empereur romain.

De mauvais gré, et en se faisant tirer l'oreille. Sancho vint monter à son tour. Il s'arrangea du mieux qu'il put sur la croupe, qu'il trouva fort dure et nullement mollette. Alors il demanda au duc de lui prêter, s'il était possible, quelque coussin ou quelque oreiller, fût-ce de l'estrade de madame la duchesse ou du lit d'un page, car la croupe de ce cheval lui semblait plutôt de marbre que de bois. Mais la Trifaldi fit observer que Clavilègne ne souffrait sur son dos aucune espèce de harnais ni d'ornement; que ce qu'il y avait à faire, c'était que Sancho s'assît à la manière des femmes, et qu'ainsi il sentirait moins la dureté de la monture. C'est ce que fit Sancho; et, disant adieu, il se laissa bander les yeux. Mais, quand il les eut bandés, il les découvrit encore, et, jetant des regards tendres et suppliants sur tous ceux qui se trouvaient dans le jardin, il les conjura, les larmes aux yeux, de l'aider en ce moment critique avec force _Pater Noster _et force _Ave Maria, _afin que Dieu leur envoyât aussi des gens pour leur en dire quand ils se trouveraient en semblable passe.

«Larron! s'écria don Quichotte, es-tu par hasard attaché à la potence? es-tu au dernier jour de ta vie pour user de telles supplications? N'es-tu point, lâche et dénaturée créature, assis au même endroit qu'occupa la jolie Magalone, et dont elle descendit, non dans la sépulture, mais sur le trône de France, si les histoires ne mentent pas? Et moi, qui vais à tes côtés, ne puis-je pas me mettre au niveau du valeureux Pierre, qui étreignit l'endroit même que j'étreins à présent? Bande-toi, bande-toi les yeux, animal sans coeur, et que la peur qui te travaille ne te sorte plus par la bouche, au moins en ma présence.

— Eh bien, qu'on me bouche donc, répondit Sancho; mais, puisqu'on ne veut pas que je me recommande à Dieu, ni que je lui sois recommandé, est-il étonnant que j'aie peur qu'il n'y ait par ici quelque légion de diables qui nous emporte à Péralvillo[225]?»

Enfin on leur banda les yeux, et don Quichotte, se trouvant placé comme il devait l'être, tourna la cheville. À peine y eut-il porté la main, que toutes les duègnes et le reste des assistants élevèrent la voix pour lui crier tous ensemble:

«Dieu te conduise, valeureux chevalier; Dieu t'assiste, écuyer intrépide. Voilà que vous vous élevez dans les airs en les traversant avec plus de rapidité qu'une flèche; voilà que vous commencez à surprendre et à émerveiller tous ceux qui vous regardent de la terre. Tiens-toi, valeureux Sancho, ne te dandine pas, prends garde de tomber; ta chute serait plus terrible que celle du jeune étourdi qui voulut conduire le char du Soleil son père.»

Sancho entendit ces avertissements, et, se serrant près de son maître qu'il étreignait dans ses bras, il lui dit:

«Seigneur, comment ces gens-là disent-ils que nous volons si haut, puisque leurs paroles viennent jusqu'ici, et qu'on dirait qu'ils parlent tout à côté de nous?

— Ne fais pas attention à cela, Sancho, répondit don Quichotte; comme ces aventures et ces voyages à la volée sortent du cours des choses ordinaires, tu verras et tu entendras de mille lieues tout ce qu'il te plaira. Mais ne me serre pas tant, car tu m'étouffes; et vraiment je ne sais ce qui peut te troubler, ni te faire peur; pour moi, j'oserais jurer que de ma vie je n'ai monté une monture d'une allure plus douce. On dirait que nous ne bougeons pas de place. Allons, ami, chasse ta frayeur; les choses vont en effet comme elles doivent aller, et nous avons le vent en poupe.

— C'est pardieu bien la vérité! répliqua Sancho; car, de ce côté- là, il me vient un vent si violent qu'on dirait que mille soufflets me soufflent dessus.»

Sancho disait vrai; de grands soufflets servaient à lui donner de l'air. L'aventure avait été si bien disposée par le duc, la duchesse et le majordome, que nulle condition requise ne lui manqua pour être parfaite. Quand don Quichotte se sentit éventer:

«Sans aucun doute, Sancho, dit-il, nous devons être arrivés à la seconde région de l'air, où s'engendrent la grêle et la neige. C'est dans la troisième région que s'engendrent les éclairs et les tonnerres, et, si nous continuons à monter de la même façon, nous arriverons bientôt à la région du feu. En vérité, je ne sais comment retenir cette cheville, pour que nous ne montions pas jusqu'où nous soyons embrasés.»

En ce moment, on leur chauffait la figure avec des étoupes faciles à enflammer et à éteindre, qu'on leur présentait de loin au bout d'un long roseau. Sancho ressentit le premier la chaleur.

«Que je sois pendu, s'écria-t-il, si nous ne sommes arrivés dans le pays du feu, ou du moins bien près, car une partie de ma barbe est déjà roussie; et j'ai bien envie, seigneur, de me découvrir les yeux pour voir où nous sommes.

— N'en fais rien, répondit don Quichotte, et rappelle-toi la véritable histoire du licencié Torralva, que les diables emportèrent à toute volée au milieu des airs, à cheval sur un bâton et les yeux fermés. En douze heures, il arriva à Rome, descendit à la tour de Nona, qui est une rue de la ville, assista à l'assaut, vit tout le désastre et la mort du connétable de Bourbon; puis, le lendemain matin, il était de retour à Madrid, où il rendit compte de tout ce qu'il avait vu. Ce Torralva raconta aussi que, pendant qu'il traversait les airs, le diable lui ordonna d'ouvrir les yeux, qu'il les ouvrit et se trouva si près, à ce qu'il lui sembla, du corps de la lune, qu'il aurait pu la prendre avec la main, mais qu'il n'osa pas regarder la terre, de crainte que la tête ne lui tournât[226]. Ainsi donc, Sancho, il ne faut pas nous débander les yeux; celui qui a pris l'engagement de nous conduire rendra compte de nous, et peut-être faisons-nous ces pointes en l'air pour nous laisser tomber tout d'un coup sur le royaume de Candaya, comme fait le faucon de chasse sur le héron, afin de le prendre de haut, quelque effort que celui-ci fasse pour s'élever. Bien qu'en apparence il n'y ait pas une demi-heure que nous ayons quitté le jardin, crois-moi, nous devons avoir fait un fameux morceau de chemin.

— Je ne sais ce qu'il en est, répondit Sancho; tout ce que je peux dire, c'est que, si madame Madeleine ou Magalone s'est contentée de cette croupe, elle ne devait pas avoir la peau bien douillette.»

Toute cette conversation des deux braves, le duc, la duchesse et les gens du jardin n'en perdaient pas un mot, et s'en divertissaient prodigieusement. Enfin, pour donner une digne issue à cette aventure étrange et bien fabriquée, on mit le feu avec des étoupes à la queue de Clavilègne; et, à l'instant, comme le cheval était plein de fusées et de pétards, il sauta en l'air avec un bruit épouvantable, jetant sur l'herbe don Quichotte et Sancho, tous deux à demi roussis. Un peu auparavant, l'escadron barbu des duègnes avait disparu du jardin avec la Trifaldi et toute sa suite; et les gens demeurés au jardin restèrent comme évanouis, étendus par terre. Don Quichotte et Sancho se relevèrent, un peu maltraités; et, regardant de toutes parts, ils furent stupéfaits de se voir dans le même jardin d'où ils étaient partis, et d'y trouver tant de gens étendus à terre sans mouvement. Mais leur surprise s'accrut encore quand, à un bout du jardin, ils aperçurent une lance fichée dans le sol, d'où pendait, à deux cordons de soie verte, un parchemin uni et blanc sur lequel était écrit en grosses lettres d'or:

«L'insigne chevalier don Quichotte de la Manche a terminé et mis à fin l'aventure de la comtesse Trifaldi, autrement dite la duègne Doloride et compagnie, pour l'avoir seulement entreprise; Malambruno se donne pour pleinement content et satisfait. Les mentons des duègnes sont rasés et ras; le roi don Clavijo et la reine Antonomasie sont revenus à leur ancien état. Aussitôt que sera accomplie l'écuyère flagellation, la blanche colombe se verra hors des griffes pestiférées des vautours qui la persécutent, et dans les bras de son tourtereau chéri. Ainsi l'ordonne le sage Merlin, protoenchanteur des enchanteurs.»

Aussitôt que don Quichotte eut déchiffré les lettres du parchemin, il comprit clairement qu'il s'agissait du désenchantement de Dulcinée. Rendant grâce au ciel de ce qu'il eût, à si peu de risques, accompli un si grand exploit, et rendu leur ancien poli aux visages des vénérables duègnes, qui avaient disparu, il s'approcha de l'endroit où le duc et la duchesse étaient encore frappés d'engourdissement. Secouant alors le duc par la main, il lui dit:

«Allons, bon seigneur, bon courage, tout n'est rien; l'aventure est finie, sans danger de l'âme ni du corps, comme le prouve clairement l'écriteau que voilà.»

Peu à peu, et comme un homme qui sort d'un pesant sommeil, le duc revint à lui. La duchesse fit de même, ainsi que tous ceux qui étaient étendus dans le jardin, donnant de telles marques de surprise et d'admiration, qu'on aurait fort bien pu croire qu'il leur était arrivé réellement et tout de bon ce qu'ils savaient si bien feindre pour rire. Le duc lut l'écriteau, les yeux à demi fermés, puis, les bras ouverts, il alla embrasser don Quichotte, en lui disant qu'il était le meilleur chevalier qu'aucun siècle eût jamais vu. Sancho cherchait des yeux la Doloride, pour voir quelle figure elle avait sans barbe, et si elle était aussi belle, avec le menton dégarni, que le promettait sa bonne mine. Mais on lui dit qu'au moment où Clavilègne descendit en brûlant du haut des airs, et tomba par terre en éclats, tout l'escadron des duègnes avait disparu avec la Trifaldi, et qu'elles étaient rasées et sans une racine de poil.

La duchesse demanda à Sancho comment il s'était trouvé d'un si long voyage, et ce qui lui était arrivé. Sancho répondit:

«Moi, madame, j'ai senti que nous volions, suivant ce que disait mon maître, dans la région du feu, et j'ai voulu me découvrir les yeux un petit brin. Mais mon maître, à qui je demandai permission de me déboucher, ne voulut pas y consentir. Alors moi, qui ai je ne sais quel grain de curiosité et quelle démangeaison de connaître ce qu'on veut m'empêcher de savoir, tout bonnement et sans que personne le vît, j'écartai un tantinet, à côté du nez, le mouchoir qui me couvrait les yeux. Par là je regardai du côté de la terre, et il me sembla qu'elle n'était pas plus grosse tout entière qu'un grain de moutarde, et que les hommes qui marchaient dessus ne l'étaient guère plus que des noisettes; jugez par là combien nous devions être haut dans ce moment.

— Mais, ami Sancho, interrompit la duchesse, prenez garde à ce que vous dites. À ce qu'il paraît, vous n'avez pas vu la terre, mais les hommes qui marchaient dessus; car si la terre vous parut comme un grain de moutarde, et chaque homme comme une noisette, il est clair qu'un seul homme aurait couvert toute la terre.

— C'est vrai, répondit Sancho; mais, avec tout cela, je l'ai aperçue par un petit coin, et je l'ai vue tout entière.

— Prenez garde, Sancho, reprit la duchesse, que par un petit coin, on ne peut voir l'ensemble de la chose qu'on regarde.

— Je n'entends rien à ces finesses-là, répliqua Sancho, Tout ce que je sais, c'est que Votre Grâce doit comprendre que, puisque nous volions par enchantement, par enchantement aussi j'ai pu voir toute la terre et tous les hommes, de quelque façon que je les eusse regardés; si vous ne croyez pas cela, Votre Grâce ne croira pas davantage qu'en me découvrant les yeux du côté des sourcils, je me vis si près du ciel, qu'il n'y avait pas de lui à moi plus d'un palme et demi, et, ce que je puis vous jurer, madame, c'est qu'il est furieusement grand. Il arriva que nous allions du côté où sont les sept chèvres[227], et comme, étant enfant, j'ai été chevrier dans mon pays, je jure Dieu et mon âme que, dès que je les vis, je sentis une si grande envie de causer avec elles un instant, que, si je ne me fusse passé cette fantaisie, je crois que j'en serais crevé. J'arrive donc près d'elles, et qu'est-ce que je fais? sans rien dire à personne, pas même à mon seigneur, je descends tout bonnement de Clavilègne, et me mets à causer avec les chèvres, qui sont, en vérité, gentilles comme des giroflées et douces comme des fleurs, trois quarts d'heure au moins; et Clavilègne, tout ce temps, ne bougea pas de place.

— Mais, pendant que le bon Sancho s'entretenait avec les chèvres, demanda le duc, à quoi s'entretenait le seigneur don Quichotte?»

Don Quichotte répondit:

«Comme tous ces événements se passent hors de l'ordre naturel des choses, il n'est pas étonnant que Sancho dise ce qu'il dit. Quant à moi, je puis dire que je ne me découvris les yeux ni par en haut ni par en bas, et que je ne vis ni le ciel, ni la terre, ni la mer, ni les déserts de sable. J'ai bien senti, il est vrai, que je passais par la région de l'air, et que même je touchais à celle du feu; mais que nous fussions allés plus loin, je ne le crois pas. En effet, la région du feu étant entre le ciel de la lune et la dernière région de l'air, nous ne pouvions arriver au ciel où sont les sept chèvres dont parle Sancho, sans nous consumer, et, puisque nous ne sommes pas rôtis, ou Sancho ment, ou Sancho rêve.

— Je ne rêve ni ne mens, reprit Sancho; sinon, qu'on me demande le signalement de ces chèvres, et l'on verra bien si je dis ou non la vérité.

— Eh bien! comment sont-elles faites, Sancho? demanda la duchesse.

— Le voici, répondit Sancho; deux sont vertes, deux rouges, deux bleues, et la dernière bariolée.

— C'est une nouvelle espèce de chèvres, dit le duc, et, dans cette région de notre sol, on ne voit pas de semblables couleurs, je veux dire des chèvres de semblables couleurs.

— Oh! c'est clair, s'écria Sancho. Pensez donc quelle différence il doit y avoir entre les chèvres du ciel et celles de la terre!

— Dites-moi, Sancho, reprit le duc, parmi ces chèvres avez-vous vu quelque bouc?

— Non, seigneur, répondit Sancho; mais j'ai ouï dire qu'aucun animal à cornes ne passait les cornes de la lune.»

Le duc et la duchesse ne voulurent pas en demander plus long à Sancho sur son voyage, car il leur parut en train de se promener à travers les sept cieux, et de leur donner des nouvelles de tout ce qui s'y passait, sans avoir bougé du jardin. Finalement, voilà comment finit l'aventure de la duègne Doloride, qui leur donna de quoi rire, non-seulement le temps qu'elle dura, mais celui de toute leur vie, et à Sancho de quoi conter, eût-il vécu des siècles. Don Quichotte, s'approchant de son écuyer, lui dit à l'oreille:

«Sancho, puisque vous voulez qu'on croie à ce que vous avez vu dans le ciel, je veux à mon tour que vous croyiez à ce que j'ai vu dans la caverne de Montésinos; je ne vous en dis pas davantage.»

Chapitre XLII

Des conseils que donna don Quichotte à Sancho Panza avant que celui-ci allât gouverner son île, avec d'autres choses fort bien entendues

L'heureuse et divertissante issue de l'aventure de la Doloride donna tant de satisfaction au duc et à la duchesse, qu'ils résolurent de continuer ces plaisanteries, voyant quel impayable sujet ils avaient sous la main pour les prendre au sérieux. Ayant donc préparé leur plan, et donné des ordres à leurs gens et à leurs vassaux sur la manière d'en agir avec Sancho dans le gouvernement de l'île promise, le jour qui suivit le vol de Clavilègne, le duc dit à Sancho de faire ses préparatifs et de se parer pour aller être gouverneur, ajoutant que ses insulaires l'attendaient comme la pluie de mai.

Sancho s'inclina jusqu'à terre et lui dit:

«Depuis que je suis descendu du ciel; depuis que, de ses hauteurs infinies, j'ai regardé la terre et l'ai vue si petite, j'ai senti se calmer à moitié l'envie si grande que j'avais d'être gouverneur. En effet, quelle grandeur est-ce là de commander sur un grain de moutarde? quelle dignité, quel empire de gouverner une demi-douzaine d'hommes gros comme des noisettes? car il me semble qu'il n'y en avait pas plus sur toute la terre. Si Votre Seigneurie voulait bien me donner une toute petite partie du ciel, ne serait-ce qu'une demi-lieue, je la prendrais bien plus volontiers que la plus grande île du monde.

— Faites attention, ami Sancho, répondit le duc, que je ne puis donner à personne une partie du ciel, ne fût-elle pas plus large que l'ongle; car c'est à Dieu seul que sont réservées ces faveurs et ces grâces. Ce que je puis vous donner, je vous le donne, une île faite et parfaite, ronde, bien proportionnée, extrêmement fertile et abondante, où vous pourrez, si vous savez bien vous y prendre, acquérir avec les richesses de la terre les richesses du ciel.

— Eh bien! c'est bon, répondit Sancho; vienne cette île, et je ferai en sorte d'être un tel gouverneur, qu'en dépit des mauvais sujets, je m'en aille droit au ciel. Et ce n'est point par l'ambition que j'ai de sortir de ma cabane, ni de m'élever à perte de vue; mais parce que je désire essayer quel goût a le gouvernement.

— Si vous en goûtez une fois, Sancho, dit le duc, vous vous mangerez les doigts après, car c'est bien une douce chose que de commander et d'être obéi. À coup sûr, quand votre maître sera devenu empereur (et il le sera sans doute, à voir la tournure que prennent ses affaires), on ne l'arrachera pas facilement de là, et vous verrez qu'il regrettera dans le fond de l'âme tout le temps qu'il aura passé sans l'être.

— Seigneur, répliqua Sancho, moi j'imagine qu'il est bon de commander, quand ce ne serait qu'à un troupeau de moutons.

— Qu'on m'enterre avec vous, Sancho, reprit le duc, si vous n'êtes savant en toutes choses, et j'espère que vous ferez un aussi bon gouverneur que le promet votre bon jugement. Mais restons-en là, et faites attention que demain vous irez prendre possession du gouvernement de l'île. Ce soir, on vous pourvoira du costume analogue que vous devez porter et de toutes les choses nécessaires à votre départ.

— Qu'on m'habille comme on voudra, dit Sancho. De quelque façon que je sois habillé, je serai toujours Sancho Panza.

— Cela est vrai, reprit le duc; mais pourtant les costumes doivent être accommodés à l'état qu'on professe ou à la dignité dont on est revêtu. Il ne serait pas convenable qu'un jurisconsulte s'habillât comme un militaire, ni un militaire comme un prêtre. Vous, Sancho, vous serez habillé moitié en lettré, moitié en capitaine; car, dans l'île que je vous donne, les armes sont aussi nécessaires que les lettres, et les lettres que les armes.

— Des lettres, reprit Sancho, je n'en suis guère pourvu, car je ne sais pas même l'A B C; mais il me suffit de savoir par coeur le _Christus _pour être un excellent gouverneur. Quant aux armes, je manierai celles qu'on me donnera jusqu'à ce que je tombe, et à la grâce de Dieu.

— Avec une si bonne mémoire, dit le duc, Sancho ne pourra se tromper en rien.»

Sur ces entrefaites arriva don Quichotte. Quand il apprit ce qui se passait, quand il sut en quelle hâte Sancho devait se rendre à son gouvernement, avec la permission du duc, il le prit par la main, et le conduisit à sa chambre dans l'intention de lui donner des conseils sur la manière dont il devait remplir son emploi. Arrivés dans sa chambre, il ferma la porte, fit, presque de force, asseoir Sancho à son côté, et lui dit d'une voix lente et posée:

«Je rends au ciel des grâces infinies, ami Sancho, de ce qu'avant que j'eusse rencontré aucune bonne chance, la fortune soit allée à ta rencontre te prendre par la main. Moi, qui pensais trouver, dans les faveurs que m'accorderait le sort, de quoi payer tes services, je me vois encore au début de mon chemin; et toi, avant le temps, contre la loi de tout raisonnable calcul, tu vois tes désirs comblés. Les uns répandent les cadeaux et les largesses, sollicitent, importunent, se lèvent matin, prient, supplient, s'opiniâtrent, et n'obtiennent pas ce qu'ils demandent. Un autre arrive, et, sans savoir ni comment ni pourquoi, il se trouve gratifié de l'emploi que sollicitaient une foule de prétendants. C'est bien le cas de dire que, dans la poursuite des places, il n'y a qu'heur et malheur. Toi, qui n'es à mes yeux qu'une grosse bête, sans te lever matin ni passer les nuits, sans faire aucune diligence, et seulement parce que la chevalerie errante t'a touché de son souffle, te voilà, ni plus ni moins, gouverneur d'une île. Je te dis tout cela, ô Sancho, pour que tu n'attribues pas à tes mérites la faveur qui t'est faite, mais pour que tu rendes grâces, d'abord au ciel, qui a disposé les choses avec bienveillance, puis à la grandeur que renferme en soi la profession de chevalier errant. Maintenant que ton coeur est disposé à croire ce que je t'ai dit, sois, ô mon fils, attentif à ce nouveau Caton[228] qui veut te donner des conseils, qui veut être ta boussole et ton guide pour t'acheminer au port du salut sur cette mer orageuse où tu vas te lancer, les hauts emplois n'étant autre chose qu'un profond abîme, couvert d'obscurité et garni d'écueils.

«Premièrement, ô mon fils, garde la crainte de Dieu; car dans cette crainte est la sagesse, et, si tu es sage, tu ne tomberas jamais dans l'erreur.

«Secondement, porte toujours les yeux sur qui tu es, et fais tous les efforts possibles pour te connaître toi-même; c'est là la plus difficile connaissance qui se puisse acquérir. De te connaître, il résultera que tu ne t'enfleras point comme la grenouille qui voulut s'égaler au boeuf. En ce cas, quand ta vanité fera la roue, une considération remplacera pour toi la laideur des pieds[229]; c'est le souvenir que tu as gardé les cochons dans ton pays.

— Je ne puis le nier, interrompit Sancho; mais c'est quand j'étais petit garçon. Plus tard, et devenu un petit homme, ce sont des oies que j'ai gardées, et non pas des cochons. Mais il me semble que cela ne fait rien à l'affaire, car tous ceux qui gouvernent ne viennent pas de souches de rois.

— Cela est vrai, répliqua don Quichotte; aussi ceux qui n'ont pas une noble origine doivent-ils allier à la gravité de l'emploi qu'ils exercent une douceur affable, qui, bien dirigée par la prudence, les préserve des morsures de la médisance, auxquelles nul état ne saurait échapper.

«Fais gloire, Sancho, de l'humilité de ta naissance, et n'aie pas honte de dire que tu descends d'une famille de laboureurs. Voyant que tu n'en rougis pas, personne ne t'en fera rougir; et pique-toi plutôt d'être humble vertueux que pécheur superbe. Ceux-là sont innombrables qui, nés de basse condition, se sont élevés jusqu'à la suprême dignité de la tiare ou de la couronne, et je pourrais t'en citer des exemples jusqu'à te fatiguer.

«Fais bien attention, Sancho, que, si tu prends la vertu pour guide, si tu te piques de faire des actions vertueuses, tu ne dois porter nulle envie à ceux qui ont pour ancêtres des princes et des grands seigneurs; car le sang s'hérite et la vertu s'acquiert, et la vertu vaut par elle seule ce que le sang ne peut valoir.

«Cela étant, si, quand tu seras dans ton île, quelqu'un de tes parents vient te voir, ne le renvoie pas et ne lui fais point d'affront; au contraire, il faut l'accueillir, le caresser, le fêter. De cette manière, tu satisferas à tes devoirs envers le ciel, qui n'aime pas que personne dédaigne ce qu'il a fait, et à tes devoirs envers la nature.

«Si tu conduis ta femme avec toi (et il ne convient pas que ceux qui résident dans les gouvernements soient longtemps sans leurs propres femmes), aie soin de l'endoctriner, de la dégrossir, de la tirer de sa rudesse naturelle; car tout ce que peut gagner un gouverneur discret se perd et se répand par une femme sotte et grossière.

«Si par hasard tu devenais veuf, chose qui peut arriver, et si l'emploi te faisait trouver une seconde femme de plus haute condition, ne la prends pas telle qu'elle te serve d'amorce et de ligne à pêcher, et de capuchon pour dire: Je ne veux pas.[230] Je te le dis en vérité, tout ce que reçoit la femme du juge, c'est le mari qui en rendra compte au jugement universel, et il payera au quadruple, après la mort, les articles de compte dont il ne sera pas chargé pendant sa vie.

«Ne te guide jamais par la loi du bon plaisir[231], si en faveur auprès des ignorants, qui se piquent de finesse et de pénétration.

«Que les larmes du pauvre trouvent chez toi plus de compassion, mais non plus de justice que les requêtes du riche.

«Tâche de découvrir la vérité, à travers les promesses et les cadeaux du riche, comme à travers les sanglots et les importunités du pauvre.

«Quand l'équité peut et doit être écoutée, ne fais pas tomber sur le coupable toute la rigueur de la loi; car la réputation de juge impitoyable ne vaut certes pas mieux que celle de juge compatissant.

«Si tu laisses quelquefois plier la verge de justice, que ce ne soit pas sous le poids des cadeaux, mais sous celui de la miséricorde.

«S'il t'arrive de juger un procès où soit partie quelqu'un de tes ennemis, éloigne ta pensée du souvenir de ton injure, et fixe-la sur la vérité du fait.

«Que la passion personnelle ne t'aveugle jamais dans la cause d'autrui. Les fautes que tu commettrais ainsi seraient irrémédiables la plupart du temps, et, si elles avaient un remède, ce ne serait qu'aux dépens de ton crédit et même de ta bourse.

«Si quelque jolie femme vient te demander justice, détourne les yeux de ses larmes, et ne prête point l'oreille à ses gémissements; mais considère avec calme et lenteur la substance de ce qu'elle demande, si tu ne veux que ta raison se noie dans ses larmes, et que ta vertu soit étouffée par ses soupirs.

«Celui que tu dois châtier en action, ne le maltraite pas en paroles; la peine du supplice suffit aux malheureux, sans qu'on y ajoute les mauvais propos.

«Le coupable qui tombera sous ta juridiction, considère-le comme un homme faible et misérable, sujet aux infirmités de notre nature dépravée. En tout ce qui dépendra de toi, sans faire injustice à la partie contraire, montre-toi à son égard pitoyable et clément; car, bien que les attributs de Dieu soient tous égaux, cependant celui de la miséricorde brille et resplendit à nos yeux avec plus d'éclat encore que celui de la justice.

«Si tu suis, ô Sancho, ces règles et ces maximes, tu auras de longs jours, ta renommée sera éternelle, tes désirs comblés, ta félicité ineffable. Tu marieras tes enfants comme tu voudras; ils auront des titres de noblesse, eux et tes petits-enfants; tu vivras dans la paix et avec les bénédictions des gens; au terme de ta vie, la mort t'atteindra dans une douce et mûre vieillesse, et tes yeux se fermeront sous les tendres et délicates mains de tes arrière-neveux. Ce que je t'ai dit jusqu'à présent, ce sont des avis propres à orner ton âme. Écoute maintenant ceux qui doivent servir à la parure de ton corps.»

Chapitre XLIII

Des seconds conseils que donna don Quichotte à Sancho Panza

Qui aurait entendu les précédents propos de don Quichotte sans le prendre pour un homme très-sage et non moins bien intentionné? Mais, comme on l'a dit mainte et mainte fois dans le cours de cette histoire, il ne perdait la tête que lorsqu'on touchait à la chevalerie, montrant sur tous les autres sujets une intelligence claire et facile, de manière qu'à chaque pas ses oeuvres discréditaient son jugement, et son jugement démentait ses oeuvres. Mais, dans les seconds avis qu'il donna à Sancho, il montra une grâce parfaite, et porta au plus haut degré son esprit et sa folie.

Sancho l'écoutait avec une extrême attention, et faisait tous ses efforts pour conserver de tels conseils dans sa mémoire, comme un homme bien résolu à les suivre, et à mener à bon terme, par leur moyen, l'enfantement de son gouvernement. Don Quichotte poursuivit de la sorte:

«En ce qui touche la manière dont tu dois gouverner ta personne et ta maison, Sancho, la première chose que je te recommande, c'est d'être propre, et de te couper les ongles, au lieu de les laisser pousser ainsi que certaines personnes qui s'imaginent, dans leur ignorance, que de grands ongles embellissent les mains; comme si cette allonge qu'ils se gardent bien de couper pouvait s'appeler ongles, tandis que ce sont des griffes d'éperviers mangeurs de lézards; sale et révoltant abus.

«Ne parais jamais, Sancho, avec les vêtements débraillés et en désordre; c'est le signe d'un esprit lâche et fainéant, à moins toutefois que cette négligence dans le vêtement ne cache une fourberie calculée, comme on le pensa de Jules César.[232]

«Tâte avec discrétion le pouls à ton office, pour savoir ce qu'il peut rendre; et, s'il te permet de pouvoir donner des livrées à tes domestiques, donne-leur-en une propre et commode, plutôt que bizarre et brillante. Surtout partage-la entre tes valets et les pauvres; je veux dire que, si tu dois habiller six pages, tu en habilles trois, et trois pauvres. De cette façon, tu auras des pages pour la terre et pour le ciel; c'est une nouvelle manière de donner des livrées que ne connaissent point les glorieux.

«Ne mange point d'ail ni d'oignon, crainte qu'on ne découvre à l'odeur ta naissance de vilain. Marche posément, parle avec lenteur, mais non cependant de manière que tu paraisses t'écouter toi-même, car toute affectation est vicieuse.

«Dîne peu et soupe moins encore; la santé du corps tout entier se manipule dans le laboratoire de l'estomac.

«Sois tempérant dans le boire, en considérant que trop de vin ne sait ni garder un secret ni tenir une parole.

«Fais attention, Sancho, à ne point mâcher des deux mâchoires et à n'éructer devant personne.

— Éructer, je n'entends point cela, dit Sancho.

— Éructer, Sancho, reprit don Quichotte, veut dire roter, ce qui est un des plus vilains mots de notre langue, quoique très- significatif. Aussi les gens délicats ont eu recours au latin; au lieu de roter, ils disent éructer, et, au lieu de rots, ils disent éructations. Si quelques personnes n'entendent point ces expressions-là, peu importe; l'usage avec le temps les introduira, et l'on finira par les entendre; c'est enrichir la langue, sur laquelle le vulgaire et l'usage ont un égal pouvoir.

— En vérité, seigneur, reprit Sancho, un des conseils que je pense le mieux garder dans ma mémoire, c'est de ne pas roter; car, ma foi, je le fais à tout bout de champ.

— Éructer, Sancho, et non roter, s'écria don Quichotte.

— Éructer je dirai dorénavant, repartit Sancho, et j'espère ne pas l'oublier.

— Tu dois aussi, Sancho, continua don Quichotte, ne pas mêler à tes entretiens cette multitude de proverbes que tu as coutume de semer avec tes paroles. Les proverbes, il est vrai, sont des sentences brèves; mais tu les tires d'habitude tellement par les cheveux, qu'ils ressemblent plutôt à des balourdises qu'à des sentences.

— Oh! pour cela, s'écria Sancho, Dieu seul peut y porter remède, car je sais plus de proverbes qu'un livre, et quand je parle, il m'en arrive à la bouche une telle quantité à la fois, qu'ils se battent les uns les autres pour sortir. Alors ma langue prend les premiers qu'elle rencontre, bien qu'ils ne viennent pas fort à point. Mais j'aurai soin dorénavant de ne dire que ceux qui conviendront à la gravité de mon emploi; car, en bonne maison, le souper est bientôt servi, et qui convient du prix n'a pas de dispute, et celui-là est en sûreté qui sonne le tocsin, et à donner ou prendre, gare de se méprendre.

— Allons, c'est cela, Sancho, s'écria don Quichotte; enfile, enfile tes proverbes, puisque personne ne peut te tenir en bride. Ma mère me châtie et je fouette la toupie. Je suis à te dire que tu te corriges des proverbes, et, en un moment, tu en détaches une litanie, qui cadrent avec ce que nous disons comme s'ils tombaient de la lune. Prends garde, Sancho; je ne te dis pas qu'un proverbe fasse mauvais effet quand il est amené à propos; mais enfiler et amonceler des proverbes à tort et à travers, cela rend la conversation lourde et triviale.

«Quand tu monteras à cheval, ne te jette pas le corps en arrière sur l'arçon, et n'étends pas les jambes droites, roides, éloignées du ventre du cheval; mais ne te tiens pas non plus si nonchalamment que tu aies l'air d'être sur le dos du grison. À monter à cheval, les uns semblent cavaliers, les autres bons pour montures.

«Que ton sommeil soit modéré, car celui qui ne se lève pas avec le soleil ne jouit pas de la journée. Rappelle-toi, Sancho, que la diligence est mère de la fortune, et que la paresse, son ennemie, n'arriva jamais au but d'un juste désir.

«Je veux maintenant te donner un dernier conseil, et, bien qu'il ne puisse te servir pour la parure du corps, je veux néanmoins que tu l'aies toujours présent à la mémoire; car je crois qu'il ne te sera pas moins profitable que ceux que je t'ai donnés jusqu'à présent. Le voici: ne dispute jamais sur la noblesse des familles, du moins en les comparant entre elles; forcément, parmi celles que l'on compare, l'une doit être préférée. Eh bien, tu seras détesté de celle que tu auras abaissée, sans être aucunement récompensé de celle que tu élèveras.

«Ton habillement devra se composer de chausses entières, d'un long pourpoint, et d'un manteau encore un peu plus long. Jamais de grègues; elles ne conviennent ni aux gentilshommes ni aux gouverneurs. Voilà, Sancho, les conseils qui, pour à présent, se sont offerts à mon esprit. Le temps marchera, et, suivant les occasions, j'aurai soin de t'envoyer des avis autant que tu auras soin de m'informer de l'état de tes affaires.

— Seigneur, répondit Sancho, je vois bien que toutes les choses que Votre Grâce vient de me dire sont bonnes, saintes et profitables. Mais de quoi peuvent-elles servir, si je ne m'en rappelle pas une seule? Il est vrai que, pour ce qui est de ne pas me laisser pousser les ongles, et de me remarier, si l'occasion s'en présente, cela ne me sortira pas de la tête. Mais ces autres minuties, et ces entortillements, et tout ce brouillamini, je ne m'en souviens et ne m'en souviendrai pas plus que des nuages de l'an passé. Il faudra donc me les coucher par écrit; car, bien que je ne sache ni lire ni écrire, je les donnerai à mon confesseur, pour qu'il me les récapitule au besoin, et me les fourre bien dans la cervelle.

— Ah! pécheur que je suis, s'écria don Quichotte, qu'il sied mal aux gouverneurs de ne savoir ni lire ni écrire! Il faut que tu apprennes, ô Sancho, que, pour un homme, ne pas savoir lire ou être gaucher, signifie de deux choses l'une; ou qu'il est fils de parents de trop basse condition, ou qu'il est si mauvais sujet qu'on n'a pu le dresser aux bons usages et à la bonne doctrine. C'est un grand défaut que tu portes avec toi, et je voudrais que tu apprisses du moins à signer.

— Je sais signer mon nom, répondit Sancho. Quand j'étais bedeau dans mon village, j'appris à faire de grandes lettres comme des marques de ballots, et on disait que cela faisait mon nom. D'ailleurs, je feindrai d'avoir la main droite percluse, et je ferai signer un autre pour moi. Il y a remède à tout, si ce n'est à la mort; et, comme j'aurai le commandement et le bâton, je ferai ce qui me plaira. D'autant plus que celui dont le père est alcalde… et moi, je serai gouverneur, ce qui est bien plus qu'alcalde; alors, approchez-vous et vous serez bien reçus. Sinon, qu'on me méprise et qu'on me débaptise; ceux-là viendront chercher de la laine et s'en retourneront tondus; car si Dieu te veut du bien, il y paraît à ta maison; et les sottises du riche passent dans le monde pour des sentences, et quand je serai riche, puisque je serai gouverneur, et libéral en même temps, comme je pense bien l'être, qui est-ce qui me trouvera un défaut? Au bout du compte, faites-vous miel, et les mouches vous mangeront; autant tu as, autant tu vaux, disait une de mes grand'mères, et de l'homme qui a pignon sur rue tu ne seras jamais vengé.

— Oh! maudit sois-tu de Dieu, maudit Sancho! s'écria don Quichotte; que soixante mille Satans emportent toi et tes proverbes! Voilà une heure que tu es à les enfiler, et à me donner avec chacun d'eux le tourment de la torture. Je t'assure que ces proverbes te mèneront un jour à la potence; ils te feront enlever le gouvernement par tes vassaux, et exciteront parmi eux des séditions et des révoltes. Dis-moi; où les trouves-tu donc, ignorant? et comment les appliques-tu, imbécile? Pour en dire un, et pour le bien appliquer, je travaille et sue comme si je piochais la terre.

— Pardieu! seigneur notre maître, répliqua Sancho. Votre Grâce se plaint pour bien peu de chose. Qui diable peut trouver mauvais que je me serve de mon bien, puisque je n'en ai pas d'autre, ni fonds, ni terre, que des proverbes et toujours des proverbes? Maintenant, voilà qu'il m'en arrive quatre, qui viennent à point nommé, comme marée en carême. Mais je ne les dirai point; car, pour être bon à se taire, c'est Sancho qu'on appelle.[233]

— Ce Sancho-là, ce n'est pas toi, s'écria don Quichotte; si tu es bon, ce n'est pas pour te taire, mais pour mal parler et pour mal t'obstiner. Cependant, je voudrais savoir les quatre proverbes qui te venaient maintenant à la mémoire si bien à point nommé. J'ai beau chercher dans la mienne, qui n'est pourtant pas mauvaise, il ne s'en présente aucun.

— Quels meilleurs proverbes peut-il y avoir, dit Sancho, que ceux-ci: Entre deux dents mâchelières ne mets jamais le doigt; à _sortez de chez moi _et _que voulez-vous à ma femme? _il n'y a rien à répondre, et si la pierre donne contre la cruche, ou la cruche contre la pierre, tant pis pour la cruche. Tous ceux-là viennent à point nommé. Ils veulent dire: Que personne ne se prenne de querelle avec son gouverneur ou avec son chef, car il lui en cuira, comme à celui qui met le doigt entre deux mâchelières, et quand même ce ne seraient pas des mâchelières, pourvu que ce soient des dents, peu importe. De même, à ce que dit le gouverneur, il n'y a rien à répliquer, pas plus qu'à _sortez de chez moi et que voulez-vous à ma femme? _quant au sens de la pierre et de la cruche, un aveugle le verrait. Ainsi donc il est nécessaire que celui qui voit le fétu dans l'oeil du prochain voie la poutre dans son oeil, afin qu'on ne dise pas de lui: le mort a peur du décapité; et Votre Grâce sait bien que le sot en sait plus long dans sa maison que le sage dans la maison d'autrui.

— Oh! pour cela non, Sancho, répondit don Quichotte; ni dans sa maison, ni dans celle d'autrui, le sot ne sait rien, car sur la base de la sottise on ne saurait élever aucun édifice d'esprit et de raison. Mais, restons-en là, Sancho. Si tu gouvernes mal, à toi sera la faute et à moi la honte. Ce qui me console, c'est que j'ai fait ce que je devais en te donnant des conseils avec tout le zèle et toute la discrétion qui me sont possibles. Ce faisant, je remplis mon devoir et ma promesse. Que Dieu te guide, Sancho, et te gouverne dans ton gouvernement. Puisse-t-il aussi me délivrer du scrupule qui me reste! Je crains vraiment que tu ne mettes toute l'île sens dessus dessous; chose que je pourrais éviter en découvrant au duc qui tu es, en lui disant que toute cette épaisseur, toute cette grosse personne que tu fais, n'est autre qu'un sac rempli de proverbes et de malices.

— Seigneur, répliqua Sancho, s'il semble à Votre Grâce que je ne vaille rien pour ce gouvernement, je le lâche tout de suite; car j'aime mieux le bout de l'ongle de mon âme que mon corps tout entier; et je vivrai aussi bien, Sancho tout court, avec du pain et un oignon, que Sancho gouverneur, avec des chapons et des perdrix. D'ailleurs, quand on dort, tous les hommes sont égaux, grands et petits, riches et pauvres. Si Votre Grâce veut y regarder de près, vous verrez que c'est vous seul qui m'avez mis en tête de gouverner, car je n'entends pas plus au gouvernement des îles qu'un oison; et si vous pensez que, pour avoir été gouverneur, le diable doive m'emporter, j'aime mieux aller Sancho au ciel, que gouverneur en enfer.

— Pardieu! Sancho, s'écria don Quichotte, par ces seules raisons que tu viens de dire en dernier lieu, je juge que tu mérites d'être gouverneur de cent îles. Tu as un bon naturel, sans lequel il n'y a science qui vaille; recommande-toi à Dieu, et tâche seulement de ne point pécher par l'intention première; je veux dire, aie toujours le dessein, et fais un ferme propos de chercher le juste et le vrai dans toutes les affaires qui se présenteront; le ciel favorise toujours les intentions droites. Et maintenant, allons dîner, car je crois que Leurs Seigneuries nous attendent.»

Chapitre XLIV

Comment Sancho Panza fut conduit à son gouvernement, et de l'étrange aventure qui arriva dans le château à don Quichotte

Cid Hamet, dans l'original de cette histoire, mit, dit-on, à ce chapitre, un exorde que son interprète n'a pas traduit comme il l'avait composé. C'est une espèce de plainte que le More s'adresse à lui-même pour avoir entrepris d'écrire une histoire aussi sèche et aussi limitée que celle-ci, forcé qu'il est d'y parler toujours de don Quichotte et de Sancho, sans oser s'étendre à d'autres digressions, ni entremêler les épisodes plus sérieux et plus intéressants. Il ajoute qu'avoir l'intelligence, la main et la plume toujours occupées à écrire sur un seul personnage, et ne parler que par la bouche de peu de gens, c'est un travail intolérable, dont le fruit ne répond point aux peines de l'auteur; que, pour éviter cet inconvénient, il avait usé d'un artifice, dans la première partie, en y intercalant quelques nouvelles, comme celles du _Curieux malavisé _et du _Capitaine captif, _qui sont en dehors de l'histoire, tandis que les autres qu'on y raconte sont des événements où figure don Quichotte lui-même, et qu'on ne pouvait dès lors passer sous silence. D'une autre part, il pensa, comme il le dit formellement, que bien des gens, absorbés par l'attention qu'exigent les prouesses de don Quichotte, n'en donneraient point aux nouvelles, et les parcourraient, ou à la hâte, ou avec dépit, sans prendre garde à l'invention et à l'agrément qu'elles renferment, qualités qui se montreront bien à découvert quand ces nouvelles paraîtront au jour, abandonnées à elles seules, et ne s'appuyant plus sur les folies de don Quichotte et les impertinences de Sancho Panza.[234] C'est pour cela que, dans cette seconde partie, il ne voulut insérer ni coudre aucune nouvelle détachée, mais seulement quelques épisodes, nés des événements mêmes qu'offrait la vérité; encore est-ce d'une manière restreinte, et avec aussi peu de paroles qu'il en fallait pour les exposer. Or donc, puisqu'il se contient et se renferme dans les étroites limites du récit, ayant assez d'entendement, d'habileté et de suffisance pour traiter des choses de l'univers entier, il prie qu'on veuille bien ne pas mépriser son travail, et lui accorder des louanges, non pour ce qu'il écrit, mais du moins pour ce qu'il se prive d'écrire. Après quoi il continue l'histoire en ces termes:

Au sortir de table, le jour où il donna ses conseils à Sancho, don Quichotte les lui remit le soir même par écrit, pour qu'il cherchât quelqu'un qui lui en fît la lecture. Mais ils furent aussitôt perdus que donnés, et tombèrent dans les mains du duc, qui les communiqua à la duchesse, et tous deux admirèrent de nouveau la folie et le grand sens de don Quichotte. Pour donner suite aux plaisanteries qu'ils avaient entamées, ce même soir ils envoyèrent Sancho, accompagné d'un grand cortége, au bourg qui, pour lui, devait être une île. Or, il arriva que le guide auquel on l'avait confié était un majordome du duc, fort spirituel et fort enjoué, car il n'y a pas d'enjouement sans esprit, lequel avait fait le personnage de la comtesse Trifaldi de la façon gracieuse qu'on a vue. Avec son talent et les instructions que lui avaient données ses maîtres sur la manière d'en agir avec Sancho, il se tira merveilleusement d'affaire.

Il arriva de même qu'aussitôt que Sancho vit ce majordome, il reconnut dans son visage celui de la Trifaldi, et, se tournant vers son maître:

«Seigneur, dit-il, il faut, ou que le diable m'emporte d'ici, en juste et en croyant, ou que Votre Grâce avoue que la figure de ce majordome du duc que voilà est la même que celle de la Doloride.»

Don Quichotte regarda attentivement le majordome, et, quand il l'eut bien regardé, il dit à Sancho:

«Je ne vois pas, Sancho, qu'il y ait de quoi te donner au diable, ni en juste ni en croyant, et je ne sais trop ce que tu veux dire par là.[235] De ce que le visage de la Doloride soit celui du majordome, ce n'est pas une raison pour que le majordome soit la Doloride; s'il l'était, cela impliquerait une furieuse contradiction. Mais ce n'est pas le moment de faire à cette heure ces investigations, car ce serait nous enfoncer dans d'inextricables labyrinthes. Crois-moi, ami, nous avons besoin tous deux de prier Notre-Seigneur, du fond de l'âme, qu'il nous délivre des méchants sorciers et des méchants enchanteurs.

— Ce n'est pas pour rire, seigneur, répliqua Sancho, je l'ai tout à l'heure entendu parler, et il me semblait que la voix de la Trifaldi me cornait aux oreilles. C'est bon, je me tairai; mais je ne laisserai pas d'être dorénavant sur mes gardes pour voir si je découvre quelque indice qui confirme ou détruise mes soupçons.

— Voilà ce qu'il faut que tu fasses, Sancho, reprit don Quichotte; tu m'informeras de tout ce que tu pourras découvrir sur ce point, et de tout ce qui t'arrivera dans ton gouvernement.»

Enfin Sancho partit, accompagné d'une foule de gens. Il était vêtu en magistrat, portant par-dessus sa robe un large gaban de camelot fauve, et, sur la tête, une _montera _de même étoffe. Il montait un mulet, à l'écuyère, et derrière lui, par ordre du duc, marchait le grison, paré de harnais en soie et tout flambants neufs. De temps en temps Sancho tournait la tête pour regarder son âne, et se plaisait tellement en sa compagnie, qu'il ne se fût pas troqué contre l'empereur d'Allemagne. Quand il prit congé du duc et de la duchesse, il leur baisa les mains; puis il alla prendre la bénédiction de son seigneur, qui la lui donna les larmes aux yeux, et que Sancho reçut avec des soupirs étouffés, comme un enfant qui sanglote.

Maintenant, lecteur aimable, laisse le bon Sancho aller en paix et en bonne chance, et prends patience pour attendre les deux verres de bon sang que tu feras, en apprenant comment il se conduisit dans sa magistrature. En attendant, contente-toi de savoir ce qui arriva cette nuit à son maître. Si tu n'en ris pas à gorge déployée, au moins tu en feras, comme on dit, grimace de singe, car les aventures de don Quichotte excitent toujours ou l'admiration ou la gaieté.

On raconte donc qu'à peine Sancho s'en était allé, don Quichotte sentit le regret de son départ et sa propre solitude, tellement que, s'il eût pu révoquer la mission de son écuyer et lui ôter le gouvernement, il n'y aurait pas manqué. La duchesse s'aperçut de sa mélancolie, et lui demanda le motif de cette tristesse:

«Si c'est, dit-elle, l'absence de Sancho qui la cause, j'ai dans ma maison des écuyers, des duègnes et de jeunes filles qui vous serviront au gré de vos désirs.

— Il est bien vrai, madame, répondit don Quichotte, que je regrette l'absence de Sancho; mais ce n'est point la cause principale de la tristesse qui se lit sur mon visage. Des politesses et des offres nombreuses que Votre Excellence veut bien me faire, je n'accepte et ne choisis que la bonne volonté qui les dicte. Pour le surplus, je supplie Votre Excellence de vouloir bien permettre que, dans mon appartement, ce soit moi seul qui me serve.

— Oh! pour le coup, seigneur don Quichotte, s'écria la duchesse, il n'en sera pas ainsi; je veux vous faire servir par quatre jeunes filles, choisies parmi mes femmes, toutes quatre belles comme des fleurs.

— Pour moi, répondit don Quichotte, elles ne seraient point comme des fleurs, mais comme des épines qui me piqueraient l'âme. Aussi elles n'entreront pas plus dans mon appartement, ni rien qui leur ressemble, que je n'ai des ailes pour voler. Si Votre Grandeur veut bien continuer à me combler, sans que je les mérite, de ses précieuses faveurs, qu'elle me laisse démêler mes flûtes comme j'y entendrai, et me servir tout seul à huis clos. Il m'importe de mettre une muraille entre mes désirs et ma chasteté, et je ne veux point perdre cette bonne habitude pour répondre à la libéralité dont Votre Altesse veut bien user à mon égard. En un mot, je me coucherai plutôt tout habillé que de me laisser déshabiller par personne.

— Assez, assez, seigneur don Quichotte, repartit la duchesse. Pour mon compte, je donnerai l'ordre qu'on ne laisse entrer dans votre chambre, je ne dis pas une fille, mais une mouche. Oh! je ne suis pas femme à permettre qu'on attente à la pudeur du seigneur don Quichotte; car, à ce que j'ai pu voir, de ses nombreuses vertus celle qui brille avec le plus d'éclat, c'est la chasteté. Eh bien! que Votre Grâce s'habille et se déshabille en cachette et à sa façon, quand et comme il lui plaira; il n'y aura personne pour y trouver à redire, et dans votre appartement vous trouverez tous les vases nécessaires à celui qui dort porte close, afin qu'aucune nécessité naturelle ne vous oblige à l'ouvrir. Vive mille siècles la grande Dulcinée du Toboso, et que son nom, s'étende sur toute la surface de la terre, puisqu'elle a mérité d'être aimée par un si vaillant et si chaste chevalier! Que les cieux compatissants versent dans l'âme de Sancho Panza, notre gouverneur, un vif désir d'achever promptement sa pénitence, pour que le monde recouvre le bonheur de jouir des attraits d'une si grande dame!»

Don Quichotte répondit alors:

«Votre Hautesse a parlé d'une façon digne d'elle, car de la bouche des dames de haut parage, aucune parole basse ou maligne ne peut sortir. Plus heureuse et plus connue sera Dulcinée dans le monde, pour avoir été louée de Votre Grandeur, que par toutes les louanges que pourraient lui décerner les plus éloquents orateurs de la terre.

— Trêve de compliments, seigneur don Quichotte, répliqua la duchesse; voilà l'heure du souper qui approche, et le duc doit nous attendre. Que Votre Grâce m'accompagne à table; puis vous irez vous coucher de bonne heure, car le voyage que vous avez fait hier à Candaya n'était pas si court qu'il ne vous ait causé quelque fatigue.

— Je n'en sens aucune, madame, repartit don Quichotte, car j'oserais jurer à Votre Excellence que, de ma vie, je n'ai monté sur une bête plus douce d'allure que Clavilègne. Je ne sais vraiment ce qui a pu pousser Malambruno à se défaire d'une monture si agréable, si légère, et à la brûler sans plus de façon.

— On peut imaginer, répondit la duchesse, que, repentant du mal qu'il avait fait à Trifaldi et compagnie, ainsi qu'à d'autres personnes, et des méfaits qu'il devait avoir commis en qualité de sorcier et d'enchanteur, il voulut anéantir tous les instruments de son office, et qu'il brûla Clavilègne comme le principal, comme celui qui le tenait le plus dans l'inquiétude et l'agitation, en le promenant de pays en pays. Aussi les cendres de cette machine, et le trophée de l'écriteau, rendront-ils éternel témoignage à la valeur du grand don Quichotte de la Manche.»

Don Quichotte adressa de nouveau de nouvelles grâces à la duchesse, et, dès qu'il eut soupé, il se retira tout seul dans son appartement, sans permettre que personne y entrât pour le servir, tant il redoutait de rencontrer des occasions qui l'engageassent ou le contraignissent à perdre la fidélité qu'il gardait à sa dame Dulcinée, ayant toujours l'imagination fixée sur la vertu d'Amadis, fleur et miroir des chevaliers errants. Il ferma la porte derrière lui, et, à la lueur de deux bougies, commença à se déshabiller. Mais, pendant qu'il se déchaussait (ô disgrâce indigne d'un tel personnage!), il lâcha, non des soupirs, ni aucune autre chose qui pût démentir sa propreté et la vigilance qu'il exerçait sur lui-même, mais jusqu'à deux douzaines de mailles dans un de ses bas, qui demeura taillé à jour comme une jalousie. Cet accident affligea le bon seigneur au fond de l'âme, et il aurait donné une once d'argent pour avoir là un demi-gros de soie verte; je dis de soie verte, parce que les bas étaient verts.

Ici Ben-Engéli fit une exclamation, et, tout en écrivant, s'écria: «Ô pauvreté, pauvreté! Je ne sais quelle raison put pousser ce grand poëte de Cordoue à t'appeler saint présent ingratement reçu.[236] Quant à moi, quoique More, je sais fort bien par les communications que j'ai eues avec les chrétiens, que la sainteté consiste dans la charité, l'humilité, la foi, l'obéissance et la pauvreté. Toutefois, je dis que celui-là doit être comblé de la grâce de Dieu, qui vient à se réjouir d'être pauvre; à moins que ce ne soit de cette manière de pauvreté dont l'un des plus grands saints a dit: Possédez toutes choses comme si vous ne les possédiez pas.[237] C'est là ce qu'on appelle pauvreté d'esprit. Mais toi, seconde pauvreté, qui est celle dont je parle, pourquoi veux-tu te heurter toujours aux hidalgos et aux gens bien nés, plutôt qu'à toute autre espèce de gens[238]? Pourquoi les obliges-tu à mettre des pièces à leurs souliers, à porter à leurs pourpoints des boutons dont les uns sont de soie, les autres de crin, et les autres de verre? Pourquoi leurs collets sont-ils, la plupart du temps, chiffonnés comme des feuilles de chicorée et percés autrement qu'au moule (ce qui fait voir que l'usage de l'amidon et des collets ouverts est fort ancien)?» Puis il ajoute: «Malheureux l'hidalgo de notre sang qui met son honneur au régime, mangeant mal et à porte close, et qui fait un hypocrite de son cure-dent, quand il sort de chez lui, n'ayant rien mangé qui l'oblige à se nettoyer les mâchoires. Malheureux celui-là, dis-je, qui a l'honneur ombrageux, qui s'imagine qu'on découvre d'une lieue le rapiéçage de son soulier, la sueur qui tache son chapeau, la corde du drap de son manteau, et la famine de son estomac.»

Toutes ces réflexions vinrent à l'esprit de don Quichotte à propos de la rupture de ses mailles; mais il se consola en voyant que Sancho lui avait laissé des bottes de voyage, qu'il pensa mettre le lendemain. Finalement, il se coucha, tout pensif et tout chagrin, tant du vide que lui faisait Sancho que de l'irréparable disgrâce de ses bas, dont il aurait volontiers ravaudé les mailles emportées, fût-ce même avec de la soie d'une autre couleur, ce qui est bien l'une des plus grandes preuves de misère que puisse donner un hidalgo dans le cours de sa perpétuelle détresse. Il éteignit les lumières; mais la chaleur était étouffante, et il ne pouvait dormir. Il se releva pour aller entrouvrir une fenêtre grillée qui donnait sur un beau jardin, et il entendit, en l'ouvrant, que des gens marchaient et parlaient sous sa croisée. Il se mit à écouter attentivement. Alors les promeneurs élevèrent la voix assez pour qu'il pût entendre cette conversation:

«N'exige pas, ô Émérancie, n'exige pas que je chante, puisque tu sais bien que, depuis l'heure où cet étranger est entré dans le château, depuis que mes yeux l'ont aperçu, je ne sais plus chanter, mais seulement pleurer. D'ailleurs, madame a le sommeil plus léger que pesant, et je ne voudrais pas qu'elle nous surprît ici pour tous les trésors du monde. Mais quand même elle dormirait et ne s'éveillerait point, à quoi servirait mon chant, s'il dort et ne s'éveille pas pour l'entendre, ce nouvel Énée qui est arrivé dans nos climats pour me laisser le jouet de ses mépris.

— N'aie point ces scrupules, chère Altisidore, répondit-on. Sans doute la duchesse et tous ceux qui habitent cette maison sont ensevelis dans le sommeil, hors celui qui a éveillé ton âme et qui règne sur ton coeur. Je viens d'entendre ouvrir la fenêtre grillée de sa chambre, et sans doute il est éveillé. Chante, ma pauvre blessée, chante tout bas, sur un ton suave et doux, et au son de ta harpe. Si la duchesse nous entend, nous nous excuserons sur la chaleur qu'il fait.

— Ce n'est point cela qui me retient, ô Émérancie, répondit Altisidore; c'est que je ne voudrais pas que mon chant découvrît l'état de mon coeur, et que ceux qui ne connaissent pas la puissance irrésistible de l'amour me prissent pour une fille capricieuse et dévergondée. Mais je me rends, quoi qu'il arrive, car mieux vaut la honte sur le visage que la tache dans le coeur.»

Aussitôt elle prit la harpe et en tira de douces modulations.

Quand don Quichotte entendit ces paroles et cette musique, il resta stupéfait; car, au même instant, sa mémoire lui rappela les aventures infinies, dans le goût de celle-là, de fenêtres grillées, de jardins, de sérénades, de galanteries et d'évanouissements, qu'il avait lues dans ses livres creux de chevalerie errante. Il s'imagina bientôt que quelque femme de la duchesse s'était éprise d'amour pour lui, et que la pudeur la contraignait à tenir sa passion secrète. Il craignait qu'elle ne parvînt à le toucher, et il fit en son coeur un ferme propos de ne pas se laisser vaincre. Se recommandant avec ardeur et dévotion à sa dame Dulcinée du Toboso, il résolut pourtant d'écouter la musique, et, pour faire comprendre qu'il était là, il fit semblant d'éternuer; ce qui réjouit fort les deux donzelles, qui ne désiraient autre chose que d'être entendues de don Quichotte. La harpe d'accord et la ritournelle jouée, Altisidore chanta ce romance:

«Ô toi qui es dans ton lit, entre des draps de toile de Hollande, dormant tout de ton long, du soir jusqu'au matin;

«Chevalier le plus vaillant qu'ait produit la Manche, plus chaste et plus pur que l'or fin d'Arabie;

«Écoute une jeune fille bien éprise et mal payée de retour, qui, à la lumière de tes soleils, se sent embraser l'âme.

«Tu cherches les aventures, et tu causes les mésaventures d'autrui; tu fais les blessures, et tu refuses le remède pour les guérir.

«Dis-moi, valeureux jeune homme (que Dieu te délivre de toute angoisse!), es-tu né dans les déserts de la Libye, ou sur les montagnes de Jaca?

«Des serpents t'ont-ils donné le lait? As-tu par hasard eu pour gouvernantes l'horreur des forêts et l'âpreté des montagnes?

«Dulcinée, fille fraîche et bien portante, peut se vanter d'avoir apprivoisé un tigre, une bête féroce.

«Pour cet exploit, elle sera fameuse depuis le Hénarès jusqu'au Jarama, depuis le Tage jusqu'au Manzanarès, depuis la Pisuerga jusqu'à l'Arlanza.

«Je me troquerais volontiers pour elle, et je donnerais en retour une robe, la plus bariolée des miennes, celle qu'ornent des franges d'or.

«Oh! quel bonheur de se voir dans tes bras, ou du moins près de ton lit, te grattant la tête et t'enlevant la crasse!

«Je demande beaucoup, et ne suis pas digne d'une faveur tellement signalée; je voudrais seulement te chatouiller les pieds; cela suffit à une humble amante.

«Oh! combien de rédésilles je te donnerais! combien d'escarpins garnis d'argent, de chausses en damas, de manteaux en toile de Hollande!

«Combien de fines perles, grosses chacune comme une noix de galle, qui, pour n'avoir point de pareilles, seraient appelées les uniques[239]!

«Ne regarde point, du haut de ta roche Tarpéienne, l'incendie qui me dévore, ô Manchois, Néron du monde, et ne l'excite point par ta rigueur!

«Je suis jeune, je suis vierge tendre; mon âge ne passe pas quinze ans, car je n'en ai que quatorze et trois mois, je le jure en mon âme et conscience.

«Je ne suis ni bossue, ni boiteuse, et j'ai le plein usage de mes mains; de plus, des cheveux comme des lis, qui traînent par terre à mes pieds.

«Quoique j'aie la bouche en bec d'aigle et le nez un tantinet camard, comme mes dents sont des topazes, elles élèvent au ciel ma beauté.

«Pour ma voix, si tu m'écoutes, tu vois qu'elle égale les plus douces, et je suis d'une taille un peu au-dessous de la moyenne.

«Ces grâces et toutes celles que je possède encore sont des dépouilles réservées à ton carquois. Je suis dans cette maison demoiselle de compagnie, et l'on m'appelle Altisidore.»

Là se termina le chant de l'amoureuse Altisidore, et commença l'épouvante du courtisé don Quichotte; lequel, jetant un grand soupir, se dit à lui-même: «Faut-il que je sois si malheureux errant qu'il n'y ait pas une fille, pour peu qu'elle me voie, qui ne s'amourache de moi! Faut-il que la sans pareille Dulcinée soit si peu chanceuse, qu'on ne la laisse pas jouir en paix et à l'aise de mon incroyable fidélité! Que lui voulez-vous, reines? Que lui demandez-vous, impératrices? Qu'avez-vous à la poursuivre, jeunes filles de quatorze à quinze ans? Laissez, laissez-la, misérables; souffrez qu'elle triomphe et s'enorgueillisse du destin que lui fit l'amour en rendant mon coeur son vassal et en lui livrant les clefs de mon âme. Prenez garde, ô troupe amoureuse, que je suis pour la seule Dulcinée de cire et de pâte molle; pour toutes les autres, de pierre et de bronze. Pour elle, je suis doux comme miel; pour vous, amer comme chicotin. Pour moi, Dulcinée est la seule belle, la seule discrète, la seule pudique et la seule bien née; toutes les autres sont laides, sottes, dévergondées et de basse origine. C'est pour être à elle, et non à nulle autre, que la nature m'a jeté dans ce monde. Qu'Altisidore pleure ou chante, que madame se désespère, j'entends celle pour qui l'on me gourma si bien dans le château du More enchanté; c'est à Dulcinée que je dois appartenir, bouilli ou rôti; c'est pour elle que je dois rester pur, honnête et courtois, en dépit de toutes les sorcelleries de la terre.»

À ces mots, il ferma brusquement la fenêtre; puis, plein de dépit et d'affliction, comme s'il lui fût arrivé quelque grand malheur, il retourna se mettre au lit, où nous le laisserons, quant à présent; car ailleurs nous appelle le grand Sancho Panza, qui veut débuter avec éclat dans son gouvernement.

Chapitre XLV

Comment le grand Sancho Panza prit possession de son île, et de quelle manière il commença à gouverner

Ô toi qui découvres perpétuellement les antipodes, flambeau du monde, oeil du ciel, doux auteur du balancement des cruches à rafraîchir[240]; Phoebus par ici, Thymbrius par là, archer d'un côté, médecin de l'autre, père de la poésie, inventeur de la musique; toi qui toujours te lèves, et, bien qu'il le paraisse, ne te couches jamais; c'est à toi que je m'adresse, ô soleil, avec l'aide de qui l'homme engendre l'homme, pour que tu me prêtes secours, et que tu illumines l'obscurité de mon esprit, afin que je puisse narrer de point en point le gouvernement du grand Sancho Panza; sans toi, je me sens faible, abattu, troublé.

Or donc, Sancho arriva bientôt avec tout son cortège dans un bourg d'environ mille habitants, qui était l'un des plus riches que possédât le duc. On lui fit entendre qu'il s'appelait l'île Barataria, soit qu'en effet le bourg s'appelât Baratario, soit pour exprimer à quel bon marché on lui avait donné le gouvernement[241]. Quand il arriva aux portes du bourg, qui était entouré de murailles, le corps municipal sortit à sa rencontre. On sonna les cloches, et, au milieu de l'allégresse générale que faisaient éclater les habitants, on le conduisit en grande pompe à la cathédrale rendre grâces à Dieu. Ensuite, avec de risibles cérémonies, on lui remit les clefs du bourg, et on l'installa pour perpétuel gouverneur de l'île Barataria. Le costume, la barbe, la grosseur et la petitesse du nouveau gouverneur jetaient dans la surprise tous les gens qui ne savaient pas le mot de l'énigme, et même tous ceux qui le savaient, dont le nombre était grand. Finalement, au sortir de l'église, on le mena dans la salle d'audience, et on l'assit sur le siége du juge. Là, le majordome du duc lui dit:

«C'est une ancienne coutume dans cette île, seigneur gouverneur, que celui qui vient en prendre possession soit obligé de répondre à une question qu'on lui adresse, et qui est quelque peu embrouillée et embarrassante. Par la réponse à cette question, le peuple tâte le pouls à l'esprit de son nouveau gouverneur, et y trouve sujet de se réjouir ou de s'attrister de sa venue.»

Pendant que le majordome tenait ce langage à Sancho, celui-ci s'était mis à regarder plusieurs grandes lettres écrites sur le mur en face de son siège, et, comme il ne savait pas lire, il demanda ce que c'était que ces peintures qu'on voyait sur la muraille. On lui répondit:

«Seigneur, c'est là qu'est écrit et enregistré le jour où Votre Seigneurie a pris possession de cette île. L'épitaphe est ainsi conçue: Aujourd'hui, tel quantième de tel mois et de telle année, il a été pris possession de cette île par le seigneur don Sancho Panza. Puisse-t-il en jouir longues années!

— Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda Sancho.

— Votre Seigneurie, répondit le majordome; car il n'est pas entré dans cette île d'autre Panza que celui qui est assis sur ce fauteuil.

— Eh bien! sachez, frère, reprit Sancho, que je ne porte pas le _don, _et que personne ne l'a porté dans toute ma famille, Sancho Panza tout court, voilà comme je m'appelle; Sancho s'appelait mon père, et Sancho mon grand-père, et tous furent des Panzas, sans ajouter de _don _ni d'autres allonges. Je m'imagine qu'il doit y avoir dans cette île plus de _don _que de pierres. Mais suffit, Dieu m'entend, et il pourra bien se faire, si le gouvernement me dure quatre jours, que j'échardonne ces _don _qui doivent, par leur multitude, importuner comme les mosquites et les cousins.[242] Maintenant, que le seigneur majordome expose sa question; j'y répondrai du mieux qu'il me sera possible, soit que le peuple s'afflige, soit qu'il se réjouisse.»

En ce moment, deux hommes entrèrent dans la salle d'audience, l'un vêtu en paysan, l'autre en tailleur, car il portait des ciseaux à la main; et le tailleur dit:

«Seigneur gouverneur, ce paysan et moi nous comparaissons devant Votre Grâce, en raison de ce que ce brave homme vint hier dans ma boutique (sous votre respect et celui de la compagnie, je suis, béni soit Dieu, maître tailleur juré), et, me mettant une pièce de drap dans les mains, il me demanda: «Seigneur, y aurait-il dans ce drap de quoi me faire un chaperon?» Moi, mesurant la pièce, je lui répondis oui. Lui alors dut s'imaginer, à ce que j'imagine, que je voulais sans doute lui voler un morceau du drap, se fondant sur sa propre malice et sur la mauvaise opinion qu'on a des tailleurs, et il me dit de regarder s'il n'y aurait pas de quoi faire deux chaperons. Je devinai sa pensée, et lui répondis encore oui. Alors, toujours à cheval sur sa méchante intention, il se mit à ajouter des chaperons et moi des oui, jusqu'à ce que nous fussions arrivés à cinq chaperons. Tout à l'heure, il est venu les chercher. Je les lui donne, mais il ne veut pas me payer la façon; au contraire, il veut que je lui paye ou que je lui rende le drap.

— Tout cela est-il ainsi, frère? demanda Sancho au paysan.

— Oui, seigneur, répondit le bonhomme; mais que Votre Grâce lui fasse montrer les cinq chaperons qu'il m'a faits.

— Très-volontiers», repartit le tailleur.

Et, tirant aussitôt la main de dessous son manteau, il montra cinq chaperons posés sur le bout des cinq doigts de la main.

«Voici, dit-il, les cinq chaperons que ce brave homme me réclame. Je jure en mon âme et conscience qu'il ne m'est pas resté un pouce du drap, et je donne l'ouvrage à examiner aux examinateurs du métier.»

Tous les assistants se mirent à rire de la multitude des chaperons et de la nouveauté du procès. Pour Sancho, il resta quelques moments à réfléchir, et dit:

«Ce procès, à ce qu'il me semble, n'exige pas de longs délais, et doit se juger à jugement de prud'homme. Voici donc ma sentence: Que le tailleur perde sa façon et le paysan son drap, et qu'on porte les chaperons aux prisonniers; et que tout soit dit.»

Si la sentence qu'il rendit ensuite à propos de la bourse du berger excita l'admiration des assistants, celle-ci les fit éclater de rire.[243] Mais enfin l'on fit ce qu'avait ordonné le gouverneur, devant lequel se présentèrent deux hommes d'âge. L'un portait pour canne une tige de roseau creux; l'autre vieillard, qui était sans canne, dit à Sancho:

«Seigneur, j'ai prêté à ce brave homme, il y a déjà longtemps, dix écus d'or en or, pour lui faire plaisir et lui rendre service, à condition qu'il me les rendrait dès que je lui en ferais la demande. Bien des jours se sont passés sans que je les lui demandasse, car je ne voulais pas, pour les lui faire rendre, le mettre dans un plus grand besoin que celui qu'il avait quand je les lui prêtai. Enfin voyant qu'il oubliait de s'acquitter, je lui ai demandé mes dix écus une et bien des fois; mais non-seulement il ne me les rend pas, il me les refuse, disant que jamais je ne lui ai prêté ces dix écus, et que, si je les lui ai prêtés, il me les a rendus depuis longtemps. Je n'ai aucun témoin, ni du prêté ni du rendu, puisqu'il n'a pas fait de restitution. Je voudrais que Votre Grâce lui demandât le serment. S'il jure qu'il me les a rendus, je l'en tiens quitte pour ici et pour devant Dieu.

— Que dites-vous à cela, bon vieillard au bâton?» demanda Sancho.

Le vieillard répondit:

«Je confesse, seigneur, qu'il me les a prêtés; mais que Votre Grâce abaisse sa verge, et, puisqu'il s'en remet à mon serment, je jurerai que je les lui ai rendus et payés en bonne et due forme.»

Le gouverneur baissa sa verge, et cependant le vieillard au roseau donna sa canne à l'autre vieillard, en le priant, comme si elle l'eût beaucoup embarrassé, de la tenir tandis qu'il prêterait serment. Il étendit ensuite la main sur la croix de la verge et dit:

«Il est vrai que le comparant m'a prêté les dix écus qu'il me réclame, mais je les lui ai rendus de la main à la main, et c'est faute d'y avoir pris garde qu'il me les redemande à chaque instant.»

Alors, l'illustre gouverneur demanda au créancier ce qu'il avait à répondre à ce que disait son adversaire. L'autre repartit que son débiteur avait sans doute dit vrai, car il le tenait pour homme de bien et pour bon chrétien; qu'il devait lui-même avoir oublié quand et comment la restitution lui avait été faite; mais que désormais il ne lui demanderait plus rien. Le débiteur reprit sa canne, baissa la tête, et sortit de l'audience.

Lorsque Sancho le vit partir ainsi sans plus de façon, considérant aussi la résignation du demandeur, il inclina sa tête sur sa poitrine, et, plaçant l'index de la main droite le long de son nez et de ses sourcils, il resta quelques moments à rêver; puis il releva la tête et ordonna d'appeler le vieillard à la canne qui avait déjà disparu. On le ramena, et dès que Sancho le vit:

«Donnez-moi cette canne, brave homme, lui dit-il; j'en ai besoin.

— Très-volontiers, seigneur, répondit le vieillard, la voici», et il la lui mit dans les mains.

Sancho la prit, et la tendant à l'autre vieillard:

«Allez avec Dieu, lui dit-il, vous voilà payé.

— Qui, moi, seigneur? répondit le vieillard; est-ce que ce roseau vaut dix écus d'or?

— Oui, reprit le gouverneur, ou sinon je suis la plus grosse bête du monde, et l'on va voir si j'ai de la cervelle pour gouverner tout un royaume.»

Alors il ordonna qu'on ouvrît et qu'on brisât la canne en présence de tout le public; ce qui fut fait, et, dans l'intérieur du roseau, on trouva dix écus d'or. Tous les assistants restèrent émerveillés, et tinrent leur gouverneur pour un nouveau Salomon. On lui demanda d'où il avait conjecturé que dans ce roseau devaient se trouver les dix écus d'or. Il répondit qu'ayant vu le vieillard donner sa canne à sa partie adverse pendant qu'il prêtait serment, et jurer qu'il lui avait dûment et véritablement donné les dix écus, puis, après avoir juré, lui reprendre sa canne, il lui était venu à l'esprit que dans ce roseau devait se trouver le remboursement qu'on lui demandait.

«De là, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion, qu'à ceux qui gouvernent, ne fussent-ils que des sots, Dieu fait quelquefois la grâce de les diriger dans leurs jugements. D'ailleurs, j'ai entendu jadis conter une histoire semblable au curé de mon village[244], et j'ai la mémoire si bonne, si parfaite, que, si je n'oubliais la plupart du temps justement ce que je veux me rappeler, il n'y aurait pas en toute l'île une meilleure mémoire.»

Finalement, les deux vieillards s'en allèrent, l'un confus, l'autre remboursé, et tous les assistants restèrent dans l'admiration. Et celui qui était chargé d'écrire les paroles, les actions et jusqu'aux mouvements de Sancho, ne parvenait point à se décider s'il le tiendrait et le ferait tenir pour sot ou pour sage.

Aussitôt que ce procès fut terminé, une femme entra dans l'audience, tenant à deux mains un homme vêtu en riche propriétaire de troupeaux. Elle accourait en jetant de grands cris:

«Justice, disait-elle, seigneur gouverneur, justice! Si je ne la trouve pas sur la terre, j'irai la chercher dans le ciel. Seigneur gouverneur de mon âme, ce méchant homme m'a surprise au milieu des champs, et s'est servi de mon corps comme si c'eût été une guenille mal lavée. Ah! malheureuse que je suis! il m'a emporté le trésor, que je gardais depuis plus de vingt-trois ans, le défendant de Mores et de chrétiens, de naturels et d'étrangers. C'était bien la peine que, toujours aussi dure qu'un tronc de liége, je me fusse conservée intacte comme la salamandre dans le feu, ou comme la laine parmi les broussailles, pour que ce malotru vînt maintenant me manier de ses deux mains propres.

— C'est encore à vérifier, dit Sancho, si ce galant a les mains propres ou sales» et, se tournant vers l'homme, il lui demanda ce qu'il avait à répondre à la plainte de cette femme.

L'autre répondit tout troublé:

«Mes bons seigneurs, je suis un pauvre berger de bêtes à soie, et, ce matin, je quittais ce pays, après y avoir vendu, sous votre respect, quatre cochons, si bien qu'on m'a pris en octrois, gabelle et autres tromperies, bien peu moins qu'ils ne valaient. En retournant à mon village, je rencontrai cette bonne duègne en chemin, et le diable, qui se fourre partout pour tout embrouiller, nous fit badiner ensemble. Je lui payai ce qui était raisonnable; mais elle, mécontente de moi, m'a pris à la gorge, et ne m'a plus laissé qu'elle ne m'eût amené jusqu'en cet endroit. Elle dit que je lui ai fait violence; mais elle ment, par le serment que je fais ou suis prêt à faire. Et voilà toute la vérité, sans qu'il y manque un fil.»

Alors le gouverneur lui demanda s'il portait sur lui quelque argent en grosses pièces. L'homme répondit qu'il avait jusqu'à vingt ducats dans le fond d'une bourse en cuir. Sancho lui ordonna de la tirer de sa poche et de la remettre telle qu'elle était à la plaignante. Il obéit en tremblant; la femme prit la bourse, puis, faisant mille révérences à tout le monde, et priant Dieu pour la vie et la santé du seigneur gouverneur, qui prenait ainsi la défense des orphelines jeunes et nécessiteuses, elle sortit de l'audience, emportant la bourse à deux mains, après s'être assurée, toutefois, que c'était bien de la monnaie d'argent qu'elle contenait.

Dès qu'elle fut dehors, Sancho dit au berger, qui déjà fondait en larmes, et dont le coeur et les yeux s'en allaient après sa bourse:

«Bonhomme, courez après cette femme et reprenez-lui la bourse, qu'elle veuille ou ne veuille pas; puis revenez avec elle ici.»

Sancho ne parlait ni à sot ni à sourd, car l'homme partit comme la foudre pour faire ce qu'on lui commandait. Tous les spectateurs restaient en suspens, attendant la fin de ce procès. Au bout de quelques instants, l'homme et la femme revinrent, plus fortement accrochés et cramponnés l'un à l'autre que la première fois. La femme avait son jupon retroussé, et la bourse enfoncée dans son giron, l'homme faisait rage pour la lui reprendre, mais ce n'était pas possible, tant elle la défendait bien.

«Justice de Dieu et du monde! disait-elle à grands cris; voyez, seigneur gouverneur, le peu de honte et le peu de crainte de ce vaurien dénaturé, qui a voulu, au milieu de la ville, au milieu de la rue, me reprendre la bourse que Votre Grâce m'a fait donner.

— Est-ce qu'il vous l'a reprise? demanda le gouverneur.

— Reprise! ah bien oui! répondit la femme, je me laisserais plutôt enlever la vie qu'enlever la bourse. Elle est bonne pour ça, l'enfant. Oh! il faudrait me jeter d'autres chats à la gorge que ce répugnant nigaud. Des tenailles et des marteaux, des ciseaux et des maillets ne suffiraient pas pour me l'arracher d'entre les ongles, pas même des griffes de lion. On m'arracherait plutôt l'âme du milieu des chairs.

— Elle a raison, dit l'homme; je me donne pour vaincu et rendu, et je confesse que mes forces ne sont pas capables de la lui prendre.»

Cela dit, il la laissa; alors le gouverneur dit à la femme:

«Montrez-moi cette bourse, chaste et vaillante héroïne.»

Elle la lui donna sur-le-champ, et le gouverneur, la rendant à l'homme, dit à la violente non violentée:

«Ma soeur, si le même courage et la même vigueur que vous venez de déployer pour défendre cette bourse, vous les aviez employés, et même moitié moins, pour défendre votre corps, les forces d'Hercule n'auraient pu vous forcer. Allez avec Dieu, et à la male heure, et ne vous arrêtez pas en toute l'île, ni à six lieues à la ronde, sous peine de deux cents coups de fouet. Allons, décampez, dis-je, enjôleuse, dévergondée et larronnesse.»

La femme, tout épouvantée, s'en alla, tête basse et maugréant; et le gouverneur dit à l'homme:

«Allez avec Dieu, brave homme, à votre village et avec votre argent, et désormais, si vous ne voulez pas le perdre, faites en sorte qu'il ne vous prenne plus fantaisie de badiner avec personne.»

L'homme lui rendit grâce aussi gauchement qu'il put, et s'en alla.[245] Les assistants demeurèrent encore une fois dans l'admiration des jugements et des arrêts de leur nouveau gouverneur, et tous ces détails, recueillis par son historiographe, furent aussitôt envoyés au duc, qui les attendait avec grande impatience. Mais laissons ici le bon Sancho, car nous avons hâte de retourner à son maître, tout agité par la sérénade d'Altisidore.

Chapitre XLVI

De l'épouvantable charivari de sonnettes et de miaulements que reçut don Quichotte dans le cours de ses amours avec l'amoureuse Altisidore

Nous avons laissé le grand don Quichotte enseveli dans les pensées diverses que lui avait causées la sérénade de l'amoureuse fille de compagnie. Il se coucha avec ces pensées; et, comme si c'eût été des puces, elles ne le laissèrent ni dormir, ni reposer un moment, sans compter qu'à cela se joignait la déconfiture des mailles de ses bas. Mais, comme le temps est léger et que rien ne l'arrête en sa route, il courut à cheval sur les heures, et bientôt arriva celle du matin. À la vue du jour, don Quichotte quitta la plume oisive, et, toujours diligent, revêtit son pourpoint de chamois, et chaussa ses bottes de voyage pour cacher la mésaventure de ses bas troués. Puis il jeta par là-dessus son manteau d'écarlate, et se mit sur la tête une _montera _de velours vert, garnie d'un galon d'argent; il passa le baudrier sur ses épaules, avec sa bonne épée tranchante; il attacha à sa ceinture un grand chapelet qu'il portait toujours sur lui; et, dans ce magnifique appareil, il s'avança majestueusement vers le vestibule, où le duc et la duchesse, déjà levés, semblaient être venus l'attendre.

Dans une galerie qu'il devait traverser, Altisidore et l'autre fille, son amie, s'étaient postées pour le prendre au passage. Dès qu'Altisidore aperçut don Quichotte, elle feignit de s'évanouir; et son amie, qui la reçut dans ses bras, s'empressait de lui délacer le corsage de sa robe. Don Quichotte vit cette scène; il s'approcha d'elles, et dit:

«Je sais déjà d'où procèdent ces accidents.

— Et moi je n'en sais rien, répondit l'amie; car Altisidore est la plus saine et la mieux portante des femmes de cette maison, et je ne lui ai pas entendu pousser un _hélas! _depuis que je la connais. Mais que le ciel confonde autant de chevaliers errants qu'il y en a sur la terre, s'il est vrai qu'ils soient tous ingrats. Retirez-vous, seigneur don Quichotte; la pauvre enfant ne reviendra point à elle tant que Votre Grâce restera là.»

Alors don Quichotte répondit:

«Faites en sorte, madame, qu'on mette un luth cette nuit dans mon appartement; je consolerai du mieux qu'il me sera possible cette jeune fille blessée au coeur. Dans le commencement de l'amour, un prompt désabusement est le souverain remède.»

Cela dit, il s'éloigna, pour n'être point remarqué de ceux qui pouvaient l'apercevoir. Il avait à peine tourné les talons que, reprenant ses sens, l'évanouie Altisidore dit à sa compagne:

«Il faut avoir soin qu'on lui mette le luth qu'il demande. Don Quichotte, sans doute, veut nous donner de la musique; elle ne sera pas mauvaise venant de lui.»

Aussitôt les deux donzelles allèrent rendre compte à la duchesse de ce qui venait de se passer, et de la demande d'un luth que faisait don Quichotte. Celle-ci, ravie de joie, se concerta avec le duc et ses femmes, pour jouer au chevalier un tour qui fût plus amusant que nuisible. Dans l'espoir de ce divertissement, tous attendaient l'arrivée de la nuit, laquelle vint aussi vite qu'était venu le jour, que le duc et la duchesse passèrent en délicieuses conversations avec don Quichotte. Ce même jour, la duchesse dépêcha bien réellement un de ses pages (celui qui avait fait dans la forêt le personnage enchanté de Dulcinée) à Thérèse Panza, avec la lettre de son mari Sancho Panza, et le paquet de hardes qu'il avait laissé pour qu'on l'envoyât à sa femme. Le page était chargé de rapporter une fidèle relation de tout ce qui lui arriverait dans son message.

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