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L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Front matter (continued 7)

Louis Viardot translation

— Comment donc, s'ils ne mentent point! s'écria en ce moment doña Rodriguez la duègne, qui était une des écoutantes; il y a un romance qui dit qu'on mit le roi Rodrigue tout vivant dans une fosse pleine de crapauds, de serpents et de lézards, et qu'au bout de deux jours, le roi dit du fond de la tombe, avec une voix basse et dolente: «Ils me mangent, ils me dévorent, par où j'avais le plus péché.[199]« D'après cela, ce seigneur a bien raison de dire qu'il aime mieux être laboureur que roi, s'il doit être mangé par ces vilaines bêtes.»

La duchesse ne put s'empêcher de rire à la simplicité de sa duègne, et, toute surprise des propos et des proverbes de Sancho, elle lui dit:

«Le bon Sancho doit savoir déjà que ce qu'un chevalier promet une fois, il s'efforce de le tenir, dût-il lui en coûter la vie. Le duc, mon mari et mon seigneur, bien qu'il ne soit pas des errants, ne laisse pas néanmoins d'être chevalier. Ainsi il remplira sa promesse de l'île, en dépit de l'envie et de la malice du monde. Que Sancho prenne donc courage; quand il y pensera le moins, il se verra gravement assis sur le siège de son île et de son gouvernement, sauf à la laisser pour une autre plus riche. Ce que je lui recommande, c'est de faire attention à la manière de gouverner ses vassaux, car je l'avertis qu'ils sont tous loyaux et bien nés.

— Pour ce qui est de bien gouverner, répondit Sancho, il n'y a pas de recommandations à me faire, car je suis charitable de ma nature, et j'ai compassion des pauvres gens. À qui pétrit le pain, ne vole pas le levain. Mais, par le nom de mon saint patron, ils ne me tricheront pas avec de faux dés! je suis vieux chien, et m'entends en _niaf, niaf; _je sais me frotter à temps les yeux, et ne me laisse pas venir des brouillards devant la vue, car je sais bien où le soulier me blesse. C'est pour dire que les bons auront avec moi la main et la porte ouvertes; mais les méchants, ni pied ni accès. Il me semble, à moi, qu'en fait de gouvernements, le tout est de commencer, et il se pourrait bien faire qu'au bout de quinze jours j'en susse plus long sur le métier de gouverneur que sur le travail des champs, dans lequel je suis né et nourri.

— Vous avez raison, Sancho, dit la duchesse; personne ne naît tout appris, et c'est avec des hommes qu'on fait les évêques, et non pas avec des pierres. Mais revenant à la conversation que nous avions tout à l'heure sur l'enchantement de madame Dulcinée, je tiens pour chose certaine et dûment reconnue que cette idée qui vint à Sancho de mystifier son seigneur, en lui faisant accroire que la paysanne était Dulcinée du Toboso, et que, si son seigneur ne la reconnaissait point, c'était parce qu'elle était enchantée; je tiens, dis-je, pour certain que ce fut une invention des enchanteurs qui poursuivent le seigneur don Quichotte. En effet, je sais de très-bonne part que la villageoise qui sauta si lestement sur la bourrique était réellement Dulcinée du Toboso, et que le bon Sancho, pensant être le trompeur, a été le trompé. C'est une vérité qu'on ne doit pas plus mettre en doute que les choses que nous n'avons jamais vues. Il faut que le seigneur Sancho Panza apprenne ceci; c'est que nous avons aussi, par ici autour, des enchanteurs qui nous veulent du bien, et qui nous racontent ce qui se passe dans le monde, purement et simplement, sans détour ni supercheries. Que Sancho m'en croie; la paysanne sauteuse était Dulcinée du Toboso, laquelle est enchantée comme la mère qui l'a mise au monde; quand nous y penserons le moins, nous la verrons tout à coup sous sa propre figure, et alors Sancho sortira de l'erreur où il vit.

— Tout cela peut bien être, s'écria Sancho; et maintenant je veux croire ce que mon maître raconte qu'il a vu dans la caverne de Montésinos, où il a vu, dit-il, madame Dulcinée dans le même équipage et dans le même costume où je lui dis que je l'avais vue quand je l'enchantai seulement pour mon bon plaisir. Tout dut être au rebours, comme le dit Votre Grâce, ma chère bonne dame; car de mon chétif esprit on ne pouvait attendre qu'il fabriquât en un instant une si subtile fourberie, et je ne crois pas non plus mon maître assez fou pour qu'une aussi maigre persuasion que la mienne lui fît accroire une chose si hors de tout sens commun. Cependant, madame, il ne faudrait pas que votre bonté me tînt pour malveillant, car un benêt comme moi n'est pas obligé de pénétrer dans les pensées et les malices des scélérats d'enchanteurs. J'ai inventé ce tour pour échapper aux reproches de mon seigneur don Quichotte, mais non dans l'intention de l'offenser; s'il a tourné tout au rebours, Dieu est dans le ciel, qui juge les coeurs.

— Rien de plus vrai, reprit la duchesse; mais dites-moi, maintenant, Sancho, que parlez-vous de la caverne de Montésinos? qu'est-ce que cela? j'aurais grande envie de le savoir.»

Aussitôt Sancho lui raconta point sur point ce qui a été dit au sujet de cette aventure.

Quand la duchesse eut entendu son récit:

«On peut, dit-elle, conclure de cet événement que, puisque le grand don Quichotte dit qu'il a vu là-bas cette même personne que Sancho vit à la sortie du Toboso, c'est Dulcinée sans aucun doute, et que nos enchanteurs de par ici se montrent fort exacts, bien qu'un peu trop curieux.

— Quant à moi, reprit Sancho, je dis que, si madame Dulcinée du Toboso est enchantée, tant pis pour elle; je n'ai pas envie de me faire des querelles avec les ennemis de mon maître, qui doivent être nombreux et méchants. En bonne vérité, celle que j'ai vue était une paysanne; pour paysanne je la pris, et pour paysanne je la tiens, et si celle-là était Dulcinée, ma foi, ce n'est pas à moi qu'il en faut demander compte, ou nous verrions beau jeu. Autrement, on viendrait à tout bout de champ me chercher noise; Sancho l'a dit, Sancho l'a fait, Sancho tourne, Sancho vire, comme si Sancho était un je ne sais qui, et ne fût plus le même Sancho Panza qui court à travers le monde, imprimé en livres, à ce que m'a dit Samson Carrasco, qui est pour le moins une personne graduée de bachelier par Salamanque; et ces gens-là ne peuvent mentir, si ce n'est quand il leur en prend fantaisie, ou qu'ils y trouvent leur profit. Ainsi donc, il n'y a pas de quoi me chercher chicane; et puisque j'ai ouï dire à mon seigneur: «Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée» qu'on me plante ce gouvernement sur la tête, et l'on verra des merveilles; car qui a été bon écuyer sera bon gouverneur.

— Tout ce qu'a dit jusqu'à présent le bon Sancho, répondit la duchesse, ce sont autant de sentences de Caton, ou tirées pour le moins des entrailles mêmes de Michel Vérino, florentibus occidit annis.[200] Enfin, enfin, pour parler à sa manière, sous un mauvais manteau se trouve souvent un bon buveur.

— En vérité, madame, répliqua Sancho, de ma vie je n'ai bu par malice; avec soif, cela pourrait bien être, car je n'ai rien d'hypocrite. Je bois quand j'en ai l'envie, et, si je ne l'ai pas, quand on me donne à boire, pour ne point faire le délicat, ni paraître mal élevé. À une santé portée par un ami, quel coeur pourrait être assez de marbre pour ne pas rendre raison? Mais, quoique je mette des chausses, je ne les salis pas. D'ailleurs, les écuyers des chevaliers errants ne boivent guère que de l'eau, puisqu'ils sont toujours au milieu des forêts, des prairies, des montagnes et des rochers, sans trouver une pauvre charité de vin, quand même ils donneraient un oeil pour la payer.

— Je le crois bien, répondit la duchesse; mais, quant à présent, Sancho peut aller reposer. Ensuite nous causerons plus au long, et nous mettrons ordre à ce qu'il aille bientôt se planter, comme il dit, ce gouvernement sur la tête.»

Sancho baisa de nouveau les mains à la duchesse, et la supplia de lui faire la grâce de veiller à ce qu'on eût grand soin de son grison, qui était la lumière de ses yeux.

«Qu'est-ce que cela, le grison? demanda la duchesse.

— C'est mon âne, répondit Sancho, que, pour ne pas lui donner ce nom-là, j'ai coutume d'appeler le grison. J'avais prié cette madame la duègne, quand j'entrai dans le château, de prendre soin de lui; mais elle se fâcha tout rouge, comme si je lui eusse dit qu'elle était laide ou vieille; et pourtant ce devrait être plutôt l'affaire des duègnes de panser les ânes que de faire parade au salon. Ô sainte Vierge! quelle dent avait contre ces dames-là un hidalgo de mon pays!

— C'était quelque manant comme vous, s'écria doña Rodriguez la duègne; car, s'il eût été gentilhomme et de bonne souche, il les aurait élevées au-dessus des cornes de la lune.

— C'est bon, c'est bon, dit la duchesse, en voilà bien assez; que doña Rodriguez se taise et que le seigneur Panza se calme. C'est à ma charge que restera le soin du grison, et, puisqu'il est l'enfant chéri de Sancho, je le mettrai dans mon giron.

— Il suffit qu'il soit à l'écurie, répondit Sancho, car dans le giron de Votre Grandeur ni lui ni moi sommes dignes d'être reçus un seul instant; j'y consentirais tout comme à me donner des coups de couteau. Quoi qu'en dise mon seigneur, qu'en fait de politesse il vaut mieux donner trop que pas assez, dans les politesses faites aux ânes, on doit aller avec mesure et le compas à la main.[201]

— Eh bien, dit la duchesse, que Sancho mène le sien au gouvernement; il pourra l'y régaler tout à son aise, et même lui donner les invalides.

— Ne pensez pas railler, madame la duchesse, répondit Sancho; j'ai vu plus de deux ânes aller aux gouvernements, et quand j'y emmènerais le mien, ce ne serait pas chose nouvelle.»

Ces propos de Sancho ramenèrent chez la duchesse le rire et la gaieté. Enfin elle l'envoya prendre du repos, et fut rendre compte au duc de l'entretien qu'elle venait d'avoir avec lui. Puis ils conférèrent ensemble sur la manière de jouer à don Quichotte quelque fameux tour, qui s'accommodât parfaitement au style chevaleresque, et, dans ce genre, ils lui en jouèrent plusieurs, si bien appropriés et si bien conçus, que ce sont assurément les meilleures aventures que renferme cette grande histoire.

Chapitre XXXIV

Qui raconte la découverte que l'on fit de la manière dont il fallait désenchanter la sans pareille Dulcinée, ce qui est une des plus fameuses aventures de ce livre

Extrême était le plaisir que le duc et la duchesse trouvaient à la conversation de don Quichotte et à celle de Sancho. Mais ce qui étonnait le plus la duchesse, c'était que la simplicité de Sancho fût telle qu'il arrivât à croire comme une vérité infaillible que Dulcinée du Toboso était enchantée, tandis qu'il avait été lui- même l'enchanteur et le machinateur de toute l'affaire. Enfin, s'affermissant dans l'intention qu'ils avaient de jouer à leurs hôtes quelques tours qui sentissent les aventures, ils prirent occasion de celle que leur avait contée don Quichotte de la caverne de Montésinos pour en préparer une fameuse.[202] Après avoir donné des ordres et des instructions à leurs gens sur ce qu'ils avaient à faire, au bout de six jours ils conduisirent le chevalier à la chasse de la grosse bête, avec un équipage de piqueurs et de chiens, tel que l'aurait pu mener un roi couronné. On donna à don Quichotte un habit de chasse, et un autre à Sancho, en drap vert de la plus grande finesse. Don Quichotte ne voulut point accepter ni mettre le sien, disant qu'il aurait bientôt à reprendre le dur exercice des armes, et qu'il ne pouvait porter une garde-robe avec lui. Quant à Sancho, il prit celui qu'on lui donna, dans l'intention de le vendre à la première occasion qui s'offrirait.

Le jour venu, don Quichotte s'arma de toutes pièces; Sancho mit son habit de chasse, et, monté sur le grison, qu'il ne voulut point abandonner, quoiqu'on lui offrît un cheval, il se mêla dans la foule des chasseurs. La duchesse se présenta élégamment parée, et don Quichotte, toujours courtois et galant, prit la bride de son palefroi[203], quoique le duc voulût s'y opposer. Finalement, ils arrivèrent à un bois situé entre deux hautes montagnes; puis, les postes étant pris, les sentiers occupés, et toute la troupe répartie dans les différents passages, on commença la chasse à cor et à cri, tellement qu'on ne pouvait s'entendre les uns les autres, tant à cause des aboiements des chiens que du bruit des cors de chasse. La duchesse mit pied à terre, et, prenant à la main un épieu aigu[204], elle se plaça dans un poste où elle savait que les sangliers avaient coutume de venir passer. Le duc et don Quichotte descendirent également de leurs montures, et se placèrent à ses côtés. Pour Sancho, il se mit derrière tout le monde, sans descendre du grison, qu'il n'osait point abandonner, crainte de quelque mésaventure.

À peine occupaient-ils leur poste, après avoir rangé sur les ailes un grand nombre de leurs gens, qu'ils virent accourir sur eux, poursuivi par les chasseurs et harcelé par les chiens, un énorme sanglier qui faisait craquer ses dents et ses défenses, et jetait l'écume par la bouche. Aussitôt que don Quichotte l'aperçut, mettant l'épée à la main et embrassant son écu, il s'avança bravement à sa rencontre. Le duc fit de même avec son épieu, et la duchesse les aurait devancés tous, si le duc ne l'en eût empêchée. Le seul Sancho, à la vue du terrible animal, lâcha le grison et se mit à courir de toutes ses forces; puis il essaya de grimper sur un grand chêne; mais ce fut en vain; car étant parvenu à la moitié du tronc, et saisissant une branche pour gagner la cime, il fut si mal chanceux que la branche rompit, et qu'en tombant par terre il resta suspendu à un tronçon, sans pouvoir arriver jusqu'en bas. Quant il se vit accroché de la sorte, quand il s'aperçut que son pourpoint vert se déchirait, et qu'en passant, le formidable animal pourrait bien l'atteindre, il se mit à jeter de tels cris, et à demander du secours avec tant d'instance, que tous ceux qui l'entendaient et ne le voyaient pas crurent qu'il était sous la dent de quelque bête féroce.

Finalement, le sanglier aux longues défenses tomba sous le fer d'une foule d'épieux qu'on lui opposa, et don Quichotte, tournant alors la tête aux cris de Sancho (car il avait reconnu sa voix), le vit pendu au chêne, la tête en bas, et près de lui le grison, qui ne l'avait point abandonné dans sa détresse. Et Cid Hamet dit à ce propos qu'il a vu bien rarement Sancho Panza sans voir le grison, ni le grison sans voir Sancho; tant grande était l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, et la fidélité qu'ils se gardaient. Don Quichotte arriva et décrocha Sancho, lequel, dès qu'il se vit libre et les pieds sur la terre, examina la déchirure de son habit de chasse, qu'il ressentit au fond de l'âme, car il croyait avoir un majorat dans cet habit.

Enfin, on posa l'énorme sanglier sur le dos d'un mulet de bât; et l'ayant couvert avec des branches de romarin et des bouquets de myrte, les chasseurs triomphants le conduisirent, comme dépouille opime, à de grandes tentes de campagne qu'on avait dressées au milieu du bois. Là on trouva la table mise et le repas servi, si abondant, si somptueux, qu'on y reconnaissait bien la grandeur et la magnificence de ceux qui le donnaient.

Sancho, montrant à la duchesse les plaies de son habit déchiré:

«Si cette chasse, dit-il, eût été aux lièvres ou aux petits oiseaux, mon pourpoint ne serait pas en cet état. Je ne sais vraiment pas quel plaisir on trouve à attendre un animal qui, s'il vous attrape avec ses crochets, peut vous ôter la vie. Je me rappelle avoir entendu chanter un vieux romance qui dit: «Sois-tu mangé des ours comme Favila le Renommé!»

— Ce fut un roi goth[205], dit don Quichotte, qui, étant allé à la chasse aux montagnes, fut mangé par un ours.

— C'est justement ce que je dis, reprit Sancho; je ne voudrais pas que les rois et les princes se missent en semblable danger, pour chercher un plaisir qui ne devrait pas, ce semble, en être un, puisqu'il consiste à tuer un animal qui n'a commis aucun méfait.

— Au contraire, Sancho, répondit le duc, vous vous trompez beaucoup; car l'exercice de la chasse à la grande bête est plus convenable, plus nécessaire aux rois et aux princes qu'aucun autre. Cette chasse est une image de la guerre; on y emploie des stratagèmes, des ruses, des embûches, pour vaincre sans risque l'ennemi; on y souffre des froids excessifs et d'intolérables chaleurs; on y oublie le sommeil et l'oisiveté; on s'y rend le corps plus robuste, les membres plus agiles; enfin, c'est un exercice qu'on peut prendre en faisant plaisir à plusieurs et sans nuire à personne. D'ailleurs, ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il n'est pas fait pour tout le monde, comme les autres espèces de chasse, hormis celle du haut vol, qui n'appartient aussi qu'aux rois et aux grands seigneurs. Ainsi donc, ô Sancho, changez d'opinion, et, quand vous serez gouverneur, adonnez-vous à la chasse; vous verrez comme vous vous en trouverez bien.

— Oh! pour cela non, répondit Sancho; le bon gouverneur, comme la bonne femme, jambe cassée et à la maison. Il serait beau, vraiment que les gens affairés vinssent le chercher de loin, et qu'il fût au bois à se divertir! Le gouvernement irait tout de travers. Par ma foi, seigneur, la chasse et les divertissements sont plus faits pour les fainéants que pour les gouverneurs. Ce à quoi je pense m'amuser, c'est à jouer à la triomphe les quatre jours de Pâques[206], et aux boules les dimanches et fêtes. Toutes ces chasses-là ne vont guère à mon humeur, et ne s'accommodent pas à ma conscience.

— Plaise à Dieu, Sancho, qu'il en soit ainsi, reprit le duc, car du dire au faire la distance est grande.

— Qu'il y ait le chemin qu'on voudra, répliqua Sancho; au bon payeur il ne coûte rien de donner des gages; et mieux vaut celui que Dieu assiste que celui qui se lève grand matin, et ce sont les tripes qui portent les pieds, non les pieds les tripes; je veux dire que si Dieu m'assiste, et si je fais ce que je dois avec bonne intention, sans aucun doute je gouvernerai mieux qu'un aigle royal; sinon, qu'on me mette le doigt dans la bouche, et l'on verra si je serre ou non les dents.

— Maudit sois-tu de Dieu et de tous ses saints, Sancho maudit! s'écria don Quichotte. Quand donc viendra le jour, comme je te l'ai dit maintes fois, où je te verrai parler sans proverbes, et tenir des propos suivis et sensés? Que Vos Grandeurs laissent là cet imbécile, mes seigneurs; il vous moudra l'âme, non pas entre deux, mais entre deux mille proverbes, amenés si à point, si à propos, que Dieu veille à son salut, ou au mien si je voulais les écouter.

— Les proverbes de Sancho Panza, dit la duchesse, bien qu'ils soient plus nombreux que ceux du commentateur grec[207], n'en doivent pas moins être estimés, à cause de la brièveté des sentences. Quant à moi, je puis dire qu'ils me font plus de plaisir que d'autres, ceux-ci fussent-ils mieux amenés et ajustés plus à propos.»

Au milieu de cet entretien, et d'autres non moins divertissants, ils sortirent des tentes pour rentrer dans le bois, où le reste du jour se passa à chercher des postes et préparer des affûts. La nuit vint, non pas aussi claire et sereine que semblait le promettre la saison, puisqu'on était au milieu de l'été; mais un certain clair-obscur, qu'elle amena et répandit avec elle, aida singulièrement aux projets des hôtes de don Quichotte. Dès que la nuit fut tombée, et un peu après le crépuscule, il sembla tout à coup que les quatre coins du bois prenaient feu. Ensuite on entendit par ci, par là, devant, derrière, et de tous côtés, une infinité de trompettes et d'autres instruments de guerre, ainsi que le pas de nombreuses troupes de cavalerie qui traversaient la forêt en tous sens. La lumière du feu et le son des instruments guerriers aveuglaient presque et assourdissaient les assistants, ainsi que tous ceux qui se trouvaient dans le bois. Bientôt on entendit une infinité de _hélélis, _de ces cris à l'usage des Mores quand ils engagent la bataille.[208] Les tambours battaient; les trompettes, les clairons, les fifres résonnaient tous à la fois, si continuellement et si fort, que celui-là n'aurait pas eu de sens qui eût conservé le sien au bruit confus de tant d'instruments. Le duc pâlit, la duchesse frissonna, don Quichotte se sentit troubler, Sancho Panza trembla de tous ses membres, et ceux même qui connaissaient la vérité s'épouvantèrent. Le silence les saisit avec la peur, et, dans ce moment, un postillon passa devant eux, en équipage de démon, sonnant, au lieu de trompette, d'une corne démesurée, dont il tirait un bruit rauque et effroyable.

«Holà! frère courrier, s'écria le duc, qui êtes-vous? où allez- vous? quels gens de guerre sont ceux qui traversent ce bois?»

Le courrier répondit avec une voix brusque et farouche:

«Je suis le diable; je vais chercher don Quichotte de la Manche; les gens qui viennent par ici sont six troupes d'enchanteurs, qui amènent sur un char de triomphe la sans pareille Dulcinée du Toboso; elle vient, enchantée avec le brillant Français Montésinos, apprendre à don Quichotte comment peut être désenchantée la pauvre dame.

— Si vous étiez le diable, comme vous le dites, et comme le montre votre aspect, reprit le duc, vous auriez déjà reconnu le chevalier don Quichotte de la Manche, car le voilà devant vous.

— En mon âme et conscience, répondit le diable, je n'y avais pas fait attention; j'ai l'esprit occupé de tant de choses que j'oubliais la principale, celle pour laquelle je venais justement.

— Sans doute, s'écria Sancho, que ce démon est honnête homme et bon chrétien; car, s'il ne l'était pas, il ne jurerait point en son âme et conscience. Maintenant je croirai que, jusque dans l'enfer, il doit y avoir de braves gens.»

Aussitôt le démon, sans mettre pied à terre, et tournant les yeux sur don Quichotte, lui dit:

«À toi, le chevalier des Lions (que ne puis-je te voir entre leurs griffes!), m'envoie le malheureux, mais vaillant chevalier Montésinos, pour te dire de sa part que tu l'attendes à l'endroit même où je te rencontrerai, parce qu'il amène avec lui celle qu'on nomme Dulcinée du Toboso, dans le désir de te faire connaître le moyen à prendre pour la désenchanter. Ma venue n'étant à autre fin, ce doit être la fin de mon séjour. Que les démons de mon espèce restent avec toi, et les bons anges avec ces seigneurs.»

À ces mots, il se remit à souffler dans son énorme cornet, tourna le dos, et s'en fut, sans attendre une réponse de personne.

La surprise s'accrut pour tout le monde, surtout pour Sancho, quand il vit qu'on voulait à toute force, et en dépit de la vérité, que Dulcinée fût enchantée réellement; pour don Quichotte, parce qu'il ne pouvait toujours pas démêler si ce qui lui était arrivé dans la caverne de Montésinos était vrai ou faux. Tandis qu'il s'abîmait dans ces pensées, le duc lui demanda:

«Est-ce que Votre Grâce pense attendre cette visite, seigneur don Quichotte?

— Pourquoi non? répondit-il; j'attendrai de pied ferme et de coeur intrépide, dût m'assaillir l'enfer tout entier.

— Eh bien! moi, s'écria Sancho, si je vois un autre diable comme le dernier, et si j'entends un autre cornet à bouquin, j'attendrai ici comme je suis en Flandre.»

La nuit, en ce moment, achevait de se fermer, et l'on commença à voir courir çà et là des lumières à travers le bois, comme se répandent par le ciel les exhalaisons sèches de la terre, lesquelles paraissent à notre vue autant d'étoiles qui filent. On entendit en même temps un bruit épouvantable, dans le genre de celui que produisent les roues massives des charrettes à boeufs, bruit aigu, criard, continuel, qui fait, dit-on, fuir les loups et les ours, s'il y en a sur leur passage. À toutes ces tempêtes s'en ajouta une autre, qui les accrut encore; il semblait véritablement qu'aux quatre coins du bois on livrât en même temps quatre batailles. Là, résonnait le bruit sourd et effroyable de l'artillerie; ici, partaient une infinité d'arquebuses; tout près, on entendait les cris des combattants; plus loin, les _hélélis _sarrasins. Finalement, les cornets, les cors de chasse, les clairons, les trompettes, les tambours, l'artillerie, les coups d'arquebuse, et par-dessus tout l'épouvantable cliquetis des charrettes, tout cela formait à la fois un bruit si confus, si horrible, que don Quichotte eut besoin de rassembler tout son courage pour l'entendre sans effroi. Quant à Sancho, le sien fut bientôt abattu; il tomba évanoui aux pieds de la duchesse, qui le reçut dans le pan de sa robe, et s'empressa de lui faire jeter de l'eau sur le visage. L'aspersion faite, il revint à lui dans le moment où un char aux roues criardes arrivait en cet endroit. Quatre boeufs tardifs le traînaient, tout couverts de housses noires, et portant, attachée à chaque corne, une grande torche allumée. Sur le chariot était élevé une espèce de trône, et sur ce trône était assis un vieillard vénérable, avec une barbe plus blanche que la neige, et si longue qu'elle lui tombait au-dessous de la ceinture. Son vêtement était une ample robe de boucassin noir; et, comme le chariot portait une infinité de lumières, on pouvait aisément y distinguer tous les objets. Il était conduit par deux laids démons, habillés de la même étoffe, et de si hideux visage, qu'après les avoir vus une fois, Sancho ferma les yeux, pour ne pas les voir une seconde.

Quand le char fut arrivé en face du poste où se trouvait la compagnie, le vénérable vieillard se leva de son siège élevé, et, dès qu'il fut debout, il dit d'une voix haute: «Je suis le sage Lirgandée;» et le char passa outre, sans qu'il ajoutât un seul mot. Derrière ce chariot en vint un autre tout pareil, avec un autre vieillard intronisé, lequel, faisant arrêter son attelage, dit d'une voix non moins grave que le premier: «Je suis le sage Alquife, grand ami d'Urgande la Déconnue;» et il passa outre. Bientôt, et de la même façon, arriva un troisième chariot. Mais celui qui occupait le trône n'était pas un vieillard comme les deux premiers; c'était un homme large et robuste, et de mine rébarbative. En arrivant, il se leva debout comme les autres, et dit d'une voix encore plus rauque et plus diabolique: «Je suis Arcalaüs l'enchanteur, ennemi mortel d'Amadis de Gaule et de toute sa lignée;» et il passa outre.

À quelque distance de là, les trois chariots firent halte, et alors cessa l'insupportable criaillement des roues. Bientôt on n'entendit d'autre bruit que le son d'une musique douce et concertante. Sancho s'en réjouit fort, et en tira bon présage.

«Madame, dit-il à la duchesse, dont il ne s'écartait ni d'un pas ni d'un instant, où il y a de la musique, il ne peut rien y avoir de mauvais.

— Pas davantage où il y a des lumières et de la clarté, répondit la duchesse.

— Oh! reprit Sancho, le feu donne de la lumière et les fournaises de la clarté, comme nous pouvons le voir à celles qui nous entourent, et qui pourraient bien pourtant nous embraser; au lieu que la musique est toujours un signe de réjouissance et de fêtes.

— C'est ce qu'on va voir», dit don Quichotte, qui écoutait leur entretien; et il avait raison, ainsi que le prouve le chapitre suivant.

Chapitre XXXV

Où se continue la nouvelle que reçut don Quichotte du désenchantement de Dulcinée, avec d'autres événements dignes d'admiration

Ils virent alors s'approcher d'eux, à la mesure de cette agréable musique, un char de ceux qu'on appelle char de triomphe, traîné par six mules brunes caparaçonnées de toile blanche, sur chacune desquelles était monté un pénitent, à la manière de ceux qui font amende honorable, également vêtu de blanc, avec une grosse torche de cire à la main. Ce char était deux fois, et même trois fois plus grand que les autres. Les côtés et les bords en étaient chargés de douze autres pénitents, blancs comme la neige, et tenant chacun une torche allumée; spectacle fait pour surprendre et pour épouvanter tout à la fois. Sur un trône élevé au centre du char, était assise une nymphe couverte de mille voiles de gaze d'argent, sur lesquels brillaient une infinité de paillettes d'or, qui lui faisaient, sinon une riche, au moins une élégante parure. Elle avait la figure cachée sous une gaze de soie transparente et délicate, dont le tissu ne pouvait empêcher de découvrir un charmant visage de jeune fille. Les nombreuses lumières permettaient de distinguer ses traits et son âge, qui semblait ne point avoir atteint vingt ans, ni être resté au-dessous de dix- sept. Près d'elle était un personnage enveloppé jusqu'aux pieds d'une robe de velours à longue queue, et la tête couverte d'un voile noir.

Au moment où le char arriva juste en face du duc et de don Quichotte, la musique des clairons cessa, et, bientôt après, celle des harpes et des luths dont on jouait sur le char même. Alors, se levant tout debout, le personnage à la longue robe l'écarta des deux côtés, et, soulevant le voile qui lui cachait le visage, il découvrit à tous les regards la figure même de la mort, hideuse et décharnée. Don Quichotte en pâlit, Sancho trembla de peur, le duc et la duchesse firent un mouvement d'effroi. Cette Mort vivante, s'étant levée sur les pieds, commença, d'une voix endormie et d'une langue peu éveillée, à parler de la sorte:

«Je suis Merlin, celui que les histoires disent avoir eu le diable pour père (mensonge accrédité par le temps), prince de la magie, monarque et archive de la science zoroastrique, émule des âges et des siècles, qui prétendent engloutir les exploits des braves chevaliers errants, à qui j'ai toujours porté et porte encore une grande affection.

«Et, bien que l'humeur des enchanteurs, des mages et des magiciens soit toujours dure, âpre et farouche, la mienne est douce, tendre, amoureuse, aimant à faire bien à toutes sortes de gens.

«Dans les obscures cavernes du Destin, où mon âme s'occupait à former des caractères et des figures magiques, est venue jusqu'à moi la voix dolente de la belle et sans pareille Dulcinée du Toboso.

«Je sus son enchantement et sa disgrâce, sa transformation de gentille dame en grossière villageoise; je fus ému de pitié, et, enfermant mon esprit dans le creux de cet horrible squelette, après avoir feuilleté cent mille volumes de ma science diabolique et vaine, je viens donner le remède qui convient à un si grand mal, à une douleur si grande.

«Ô toi, honneur et gloire de tous ceux que revêtent les tuniques d'acier et de diamant, lumière, fanal, guide et boussole de ceux qui laissant le lourd sommeil et la plume oisive, consentent à prendre l'intolérable métier des pesantes et sanglantes armes.

«À toi je dis, ô héros jamais dignement loué, vaillant tout à la fois et spirituel don Quichotte, splendeur de la Manche, astre de l'Espagne, que, pour rendre à son premier état la sans pareille Dulcinée du Toboso, il faut que Sancho, ton écuyer, se donne trois mille trois cents coups de fouet sur ses deux larges fesses, découvertes à l'air, de façon qu'il lui en cuise et qu'il lui en reste des marques. C'est à cela que se résolvent tous ceux qui ont été les auteurs de sa disgrâce; et c'est pour cela que je suis venu, mes seigneurs.

— Ah bien, ma foi, s'écria Sancho, je me donnerai, non pas trois mille, mais trois coups de fouet, comme trois coups de couteau. Au diable soit la manière de désenchanter! Et qu'est-ce qu'ont à voir mes fesses avec les enchantements? Pardieu! si le seigneur Merlin n'a pas trouvé d'autre moyen de désenchanter madame Dulcinée du Toboso, elle pourra bien s'en aller tout enchantée à la sépulture.

— Et moi je vais vous prendre, s'écria don Quichotte, don manant repu d'ail, et vous attacher à un arbre, nu comme votre mère vous a mis au monde, et je vous donnerai, non pas trois mille trois cents, mais six mille six cents coups de fouet, et si bien appliqués que vous ne puissiez vous en débarrasser en trois mille trois cents tours de reins. Et ne répliquez pas un mot, ou je vous arrache l'âme.»

Quand Merlin entendit cela:

«Non, reprit-il, ce ne doit pas être ainsi; il faut que les coups de fouet que recevra le bon Sancho lui soient donnés de sa propre volonté, et non par force, et dans les moments qu'il lui plaira de choisir, car on ne fixe aucun terme. Cependant, s'il veut racheter son tourment pour la moitié de cette somme de coups de fouet, il lui est permis de se les laisser donner par une main étrangère, fût-elle même un peu pesante.

— Ni étrangère ni propre, ni pesante ni à peser, répliqua Sancho, aucune main ne me touchera. Est-ce que j'ai, par hasard, mis au monde madame Dulcinée du Toboso, pour que mes fesses payent le péché qu'ont fait ses beaux yeux? C'est bon pour le seigneur mon maître, qui est une partie d'elle-même, puisqu'il l'appelle à chaque pas ma vie, mon âme, mon soutien. Il peut et doit se fouetter pour elle, et faire toutes les démarches nécessaires à son désenchantement; mais me fouetter, moi? abernuncio.»

À peine Sancho achevait-il de dire ces paroles, que la nymphe argentée qui se tenait près de l'esprit de Merlin, se leva tout debout, et, détournant son léger voile, elle découvrit un visage qui parut à tous les yeux plus que démesurément beau; puis, avec un geste mâle et une voix fort peu féminine, elle s'adressa directement à Sancho Panza:

«Ô malencontreux écuyer, dit-elle, coeur de poule, âme de bronze, entrailles de cailloux, si l'on t'ordonnait, effronté larron, de te jeter d'une haute tour en bas; si l'on te demandait, ennemi du genre humain, de manger une douzaine de crapauds, deux douzaines de lézards et trois douzaines de couleuvres; si l'on te persuadait de tuer ta femme et tes enfants avec le tranchant aigu d'un atroce cimeterre, il ne serait pas étonnant que tu te montrasses malgracieux, et que tu fisses la petite bouche. Mais faire cas de trois mille trois cents coups de fouet, quand il n'y a pas d'écolier des frères de la doctrine, si mauvais sujet qu'il soit, qui n'en attrape chaque mois autant, en vérité, cela surprend, étourdit, stupéfie les entrailles pitoyables de tous ceux qui écoutent une semblable réponse, et même de tous ceux qui viendront à l'apprendre avec le cours du temps. Jette, ô animal misérable et endurci, jette, dis-je, tes yeux de mulet ombrageux sur la prunelle des miens, brillants comme de scintillantes étoiles, et tu les verras pleurer goutte à goutte, ruisseau à ruisseau, traçant des sillons, des sentiers et des routes, à travers les belles campagnes de mes joues. Prends pitié, monstre sournois et malintentionné, prends pitié à voir que mon jeune âge, qui ne passe pas encore la seconde dizaine, puisque j'ai dix-neuf ans, et pas tout à fait vingt, se consume et se flétrit sous l'écorce d'une grossière paysanne. Si maintenant je n'en ai pas l'air, c'est une faveur particulière que m'a faite le seigneur Merlin, ici présent, uniquement pour que mes attraits t'attendrissent, car les larmes d'une beauté affligée changent les rochers en coton et les tigres en brebis. Frappe-toi, frappe-toi sur ces viandes épaisses, bête féroce indomptée, et ranime ce courage que tu ne sais employer qu'à te remplir la bouche et le ventre; remets en liberté la délicatesse de ma peau, la douceur de mon caractère et la beauté de ma face. Mais, si pour moi tu ne veux pas t'adoucir ni te rendre à la raison, fais-le pour ce pauvre chevalier, qui est debout à tes côtés; pour ton maître, dis-je, dont je vois l'âme en ce moment, à telles enseignes qu'il la tient au travers de la gorge, à cinq ou six doigts des lèvres, car elle n'attend plus que ta réponse brutale ou tendre, ou pour lui sortir par la bouche, ou pour lui rentrer dans l'estomac.»

À ces mots, don Quichotte se tâta la gorge, et se tournant vers le duc:

«Pardieu! seigneur, s'écria-t-il, Dulcinée a dit vrai; car voici que j'ai l'âme arrêtée au milieu de la gorge, comme une noix d'arbalète.

— Que dites-vous à cela, Sancho? demanda la duchesse.

— Je dis, madame, répondit Sancho, ce que j'ai dit, quant aux coups de fouet: abernuncio.

_— _C'est _abrenuncio__[209]_ qu'il faut dire, Sancho, reprit le duc, et non comme vous dites.

— Oh! que Votre Grandeur me laisse tranquille, répliqua Sancho; je ne suis pas en état maintenant de regarder aux finesses et à une lettre de plus ou de moins, car ces maudits coups de fouet, qu'il faut qu'on me donne ou que je me donne, me tiennent si troublé, que je ne sais ni ce que je dis ni ce que je fais. Mais je voudrais bien savoir de Sa Seigneurie madame doña Dulcinée du Toboso, où elle a appris la manière qu'elle emploie pour prier les gens. Elle vient me demander de m'ouvrir les chairs à coups de fouet, et elle m'appelle coeur de poule, bête féroce indomptée, avec une kyrielle d'autres injures que le diable ne supporterait pas. Est-ce que, par hasard, mes chairs sont de bronze? est-ce qu'il m'importe en rien qu'elle soit ou non désenchantée? quelle corbeille de linge blanc, de chemises, de mouchoirs, d'escarpins (bien que je n'en mette pas) a-t-elle envoyée en avant pour me toucher le coeur? Au lieu de cela, une injure sur l'autre, quoiqu'elle sache le proverbe qui court par ici, qu'un âne chargé d'or monte légèrement la montagne, et que les présents brisent les rochers, et qu'en priant Dieu tu dois donner du maillet, et qu'un bon Tiens vaut mieux que deux Tu l'auras. Et le seigneur mon maître, qui aurait dû me passer la main sur le cou, me flatter et me caresser, pour que je me fisse de laine et de coton cardé, ne dit-il pas que, s'il me prend, il m'attachera tout nu à un arbre, et me doublera la pitance des coups de fouet? Est-ce que ces bonnes âmes compatissantes n'auraient pas dû considérer qu'ils ne demandent pas seulement qu'un écuyer se fouette, mais bien un gouverneur? comme qui dirait: «Mange du miel sur tes cerises.» Qu'ils apprennent, à la male heure, qu'ils apprennent à savoir prier et demander, à savoir être polis; car tous les temps ne sont pas pareils, ni tous les hommes toujours de bonne humeur. Je suis maintenant percé de douleur en voyant les déchirures de mon pourpoint vert, et voilà qu'on vient me demander que je me fouette de bonne volonté, quand je n'en ai pas plus envie que de me faire cacique.

— Eh bien! en vérité, ami Sancho, dit le duc, si vous ne vous adoucissez pas autant qu'une poire molle, vous n'obtiendrez pas le gouvernement. Il ferait beau, vraiment, que j'envoyasse à mes insulaires un gouverneur cruel, aux entrailles de pierre, qui ne se rend point aux larmes des demoiselles affligées, aux prières de discrets enchanteurs, à l'empire d'anciens sages! Enfin, Sancho, ou vous vous fouetterez, ou l'on vous fouettera, ou vous ne serez pas gouverneur.

— Seigneur, répondit Sancho, ne me donnera-t-on pas deux jours de répit pour penser à ce qui me conviendra le mieux?

— Non en aucune manière, interrompit Merlin; c'est ici, dans ce lieu, et dans cet instant même, que l'affaire doit être résolue. Ou Dulcinée retournera à la caverne de Montésinos, rendue à son état de paysanne, ou bien, dans l'état où elle est, elle sera conduite aux Champs-Élysées, pour y attendre l'accomplissement total de la flagellation.

— Allons, bon Sancho, s'écria la duchesse, ayez bon courage, et répondez dignement au pain que vous avez mangé chez le seigneur don Quichotte, que nous devons tous servir et chérir à cause de son excellent caractère et de ses hauts exploits de chevalerie. Dites oui, mon fils; consentez à cette pénitence, et que le diable soit pour le diable, et la crainte pour le poltron, car la mauvaise fortune se brise contre le bon coeur, comme vous savez aussi bien que moi.»

Au lieu de répondre à ces propos, Sancho, perdant la tête, se tourna vers Merlin:

«Dites-moi, seigneur Merlin, lui dit-il, quand le diable courrier est arrivé près de nous, il apportait à mon maître un message du seigneur Montésinos, qui lui recommandait de l'attendre ici, parce qu'il venait lui apprendre la façon de désenchanter madame doña Dulcinée du Toboso; mais jusqu'à présent nous n'avons vu ni Montésinos, ni rien de pareil.

— Le diable, ami Sancho, répondit Merlin, est un ignorant et un grandissime vaurien. C'est moi qui l'ai envoyé à la recherche de votre maître, non pas avec un message de Montésinos, mais de moi, car Montésinos est dans sa caverne, attendant son désenchantement, auquel il reste encore la queue à écorcher. S'il vous doit quelque chose, ou si vous avez quelque affaire à traiter avec lui, je vous l'amènerai, et vous le livrerai où il vous plaira. Mais, quant à présent, consentez à cette discipline; elle vous sera, croyez- m'en, d'un grand profit pour l'âme et pour le corps; pour l'âme, en exerçant votre charité chrétienne; pour le corps, parce que je sais que vous êtes de complexion sanguine, et qu'il n'y aura pas de mal de vous tirer un peu de sang.

— Il y a bien des médecins dans ce monde, répliqua Sancho, jusqu'aux enchanteurs qui se mêlent aussi d'exercer la médecine. Mais, puisque tout le monde me le dit, bien que je n'en voie rien, je réponds donc que je consens à me donner les trois mille trois cents coups de fouet, à la condition que je me les donnerai quand et comme il me plaira, sans qu'on me fixe les jours ni le temps; mais je tâcherai d'acquitter la dette le plus tôt possible, afin que le monde jouisse de la beauté de madame doña Dulcinée du Toboso, puisqu'il paraît, tout au rebours de ce que je pensais, qu'elle est effectivement fort belle. Une autre condition du marché, c'est que je ne serai pas tenu de me tirer du sang avec la discipline, et que si quelques coups ne font que chasser les mouches, ils entreront toujours en ligne de compte. Item, que si je me trompe sur le nombre, le seigneur Merlin, qui sait tout, aura soin de les compter, et de me faire savoir ceux qui manquent ou ceux qui sont de trop.

— Des coups de trop, répondit Merlin, il ne sera pas nécessaire d'en donner avis; car, en atteignant juste le nombre voulu, madame Dulcinée sera désenchantée à l'instant même, et, en femme reconnaissante, elle viendra chercher le bon Sancho pour lui rendre grâce et le récompenser de sa bonne oeuvre. Il ne faut donc avoir aucun scrupule du trop ou du trop peu, et que le ciel me préserve de tromper personne, ne serait-ce que d'un cheveu de la tête!

— Allons donc, à la grâce de Dieu! s'écria Sancho; je consens à mon supplice, c'est-à-dire que j'accepte la pénitence, avec les conditions convenues.»

À peine Sancho eut-il dit ces dernières paroles, que la musique se fit entendre de nouveau, et que recommencèrent les décharges de mousqueterie. Don Quichotte alla se pendre au cou de son écuyer, et lui donna mille baisers sur le front et sur les joues. Le duc, la duchesse et tous les assistants témoignèrent qu'ils ressentaient une joie extrême de cet heureux dénoûment. Enfin, le char se remit en marche, et, en passant, la belle Dulcinée inclina la tête devant le duc et la duchesse, et fit une grande révérence à Sancho.

En ce moment commençait à poindre l'aube riante et vermeille. Les fleurs des champs se relevaient et dressaient leurs tiges; les ruisseaux au liquide cristal, murmurant à travers les cailloux blancs et gris, allaient porter aux rivières le tribut qu'elles attendaient. La terre joyeuse, le ciel clair, l'air serein, la lumière pure, tout annonçait que le jour, qui marchait déjà sur le pan de la robe de l'aurore, allait être tranquille et beau. Satisfaits de la chasse et d'avoir atteint leur but avec tant d'habilité et de bonheur, le duc et la duchesse regagnèrent leur château, dans le dessein de continuer des plaisanteries qui les amusaient plus que tout autre divertissement.

Chapitre XXXV

Où l'on raconte l'aventure étrange et jamais imaginée de la duègne Doloride, autrement dite comtesse Trifaldi, avec une lettre que Sancho Panza écrivit à sa femme Thérèse Panza

Le duc avait un majordome d'esprit jovial et éveillé. C'est lui qui avait représenté la figure de Merlin, qui avait disposé tout l'appareil de la précédente aventure, composé les vers, et fait remplir par un page le personnage de Dulcinée. À la demande de ses maîtres, il prépara sur-le-champ une autre aventure, de la plus gracieuse et étrange invention qui se pût imaginer.

Le lendemain, la duchesse demanda à Sancho s'il avait commencé la pénitence dont la tâche lui était prescrite pour le désenchantement de Dulcinée.

«Vraiment oui, répondit-il; je me suis déjà donné, cette nuit, cinq coups de fouet.

— Avec quoi vous les êtes-vous donnés? reprit la duchesse.

— Avec la main, répondit-il.

— Oh! répliqua-t-elle, c'est plutôt se donner des claquettes que des coups de fouet. J'imagine que le sage Merlin ne sera pas satisfait de tant de mollesse. Il faut que le bon Sancho se fasse quelque bonne discipline avec des cordelettes et des noeuds de fer qui se laissent bien sentir. C'est, comme on dit, avec le sang qu'entre la science, et l'on ne pourrait donner à si bas prix la délivrance d'une aussi grande dame que Dulcinée.

— Eh bien, répondit Sancho, que Votre Seigneurie me fournisse quelque discipline ou quelques bouts de corde convenables; c'est avec cela que je me fustigerai, pourvu toutefois qu'il ne m'en cuise pas trop, car je dois apprendre à Votre Grâce que, quoique rustique, mes chairs tiennent plus de la nature du coton que de celle du jonc à cordage, et il ne serait pas juste que je me misse en lambeaux pour le service d'autrui.

— À la bonne heure, répliqua la duchesse; demain je vous donnerai une discipline qui aille à votre mesure, et qui s'accommode à la tendreté de vos chairs comme si elles étaient ses propres soeurs.

— À propos, dit Sancho, il faut que Votre Altesse apprenne, chère dame de mon âme, que j'ai écrit une lettre à ma femme Thérèse Panza, pour lui rendre compte de tout ce qui m'est arrivé depuis que je me suis séparé d'elle. Je l'ai là, dans le sein, et il ne manque plus que d'y mettre l'adresse. Je voudrais que Votre Discrétion prît la peine de la lire, car il me semble qu'elle est tournée de la façon que doivent écrire les gouverneurs.

— Qui l'a composée? demanda la duchesse.

— Eh! qui pouvait la composer, si ce n'est moi, pécheur que je suis? répondit Sancho.

— Et c'est vous aussi qui l'avez écrite? reprit la duchesse.

— Pour cela non, répliqua Sancho; car je ne sais ni lire ni écrire, bien que je sache signer.

— Voyons-la donc, dit la duchesse; car, à coup sûr, vous devez y montrer la qualité et la suffisance de votre esprit.»

Sancho tira de son sein une lettre ouverte, et la duchesse, l'ayant prise, vit qu'elle était ainsi conçue:

Lettre de Sancho Panza à Thérèse Panza, sa femme

«Si l'on me donnait de bons coups de fouet, j'étais bien d'aplomb sur ma monture[210]; si j'ai un bon gouvernement, il me coûte de bons coups de fouet. À cela, ma chère Thérèse, tu ne comprendras rien du tout, quant à présent; une autre fois, tu le sauras. Sache donc, Thérèse, que j'ai résolu une chose; c'est que tu ailles en carrosse. Voilà l'important aujourd'hui, car toute autre façon d'aller serait marcher à quatre pattes.[211] Tu es femme d'un gouverneur; vois si personne te montera jusqu'à la cheville. Je t'envoie ci-joint un habit vert de chasseur que m'a donné madame la duchesse; arrange-le de façon qu'il serve de jupe et de corsage à notre fille. Don Quichotte, mon maître, à ce que j'ai ouï dire en ce pays, est un fou sage et un imbécile divertissant; on ajoute que je suis de la même force. Nous sommes entrés dans la caverne de Montésinos, et le sage Merlin fait usage de moi pour le désenchantement de Dulcinée du Toboso, qui s'appelle là-bas Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet, moins cinq, que j'ai à me donner, elle deviendra aussi désenchantée que la mère qui l'a mise au monde. Ne dis rien de cela à personne, car tu sais le proverbe; si tu soumets ton affaire à la chambrée, les uns diront que c'est blanc, les autres que c'est noir. D'ici à peu de jours, je partirai pour le gouvernement, où je vais avec un grand désir de ramasser de l'argent, car on m'a dit que tous les nouveaux gouverneurs s'en allaient avec le même désir. Je lui tâterai le pouls, et t'aviserai si tu dois ou non venir me rejoindre. Le grison se porte bien et se recommande beaucoup à toi; je ne pense pas le laisser, quand même on me mènerait pour être Grand Turc. Madame la duchesse te baise mille fois les mains; baise-les-lui en retour deux mille fois, car, à ce que dit mon maître, il n'y a rien qui coûte moins et qui vaille meilleur marché que les politesses. Dieu n'a pas consenti à m'envoyer une autre valise comme celle des cent écus de la fois passée; mais n'en sois pas en peine, ma chère Thérèse; celui qui sonne les cloches est en sûreté; et tout s'en ira dans la lessive du gouvernement. Seulement j'ai une grande peine d'entendre dire que j'y prendrai tant de goût que je m'y mangerai les doigts. Dans ce cas-là, il ne me coûterait pas bon marché, bien que les estropiés et les manchots aient un canonicat dans les aumônes qu'ils mendient. Ainsi, d'une façon ou de l'autre, tu deviendras riche, et tu auras bonne aventure. Que Dieu te la donne comme il peut, et me garde pour te servir. De ce château, le 20 juillet 1614.

«Ton mari, le gouverneur.

«SANCHO PANZA.»

Quand la duchesse eut achevé de lire la lettre, elle dit à Sancho:

«En deux choses le bon gouverneur sort un peu du droit chemin. La première, c'est qu'il dit ou fait entendre qu'on lui a donné ce gouvernement pour les coups de fouet qu'il doit s'appliquer, tandis qu'il sait fort bien et ne peut nullement nier que, lorsque le duc mon seigneur lui en fit la promesse, on ne songeait pas seulement qu'il y eût des coups de fouet au monde. La seconde, c'est qu'il s'y montre un peu trop intéressé, et je ne voudrais pas qu'il eût montré le bout de l'oreille, car la convoitise rompt le sac, et le gouverneur avaricieux vend et ne rend pas la justice.

— Oh! ce n'est pas ce que je voulais dire, madame, répondit Sancho; si Votre Grâce trouve que la lettre n'est pas tournée comme elle devrait l'être, il n'y a rien qu'à la déchirer, et à en écrire une autre; et il pourrait se faire que la nouvelle fût pire encore, si l'on s'en remet à ma judiciaire.

— Non, non, répliqua la duchesse; celle-ci est bonne, et je veux la faire voir au duc.»

Cela dit, ils s'en furent à un jardin où l'on devait dîner ce jour-là. La duchesse montra la lettre de Sancho au duc, qui s'en amusa beaucoup. On dîna, et, quand la table eut été desservie, quand on se fut diverti quelque temps de l'exquise conversation de Sancho, tout à coup le son aigu d'un fifre se fit entendre, mêlé au bruit sourd d'un tambour discordant. Tout le monde parut se troubler à cette martiale et triste harmonie, principalement don Quichotte, qui ne tenait pas sur sa chaise, tant son trouble était grand. De Sancho, il n'y a rien à dire, sinon que la peur le conduisit à son refuge ordinaire, qui était le pan de la robe de la duchesse; car véritablement la musique qu'on entendait était triste et mélancolique au dernier point.

Au milieu de la surprise générale et du silence que gardait tout le monde, on vit entrer et s'avancer dans le jardin deux hommes portant des robes de deuil, si longues qu'elles balayaient la terre. Chacun d'eux frappait sur un grand tambour, également couvert de drap noir. À leur côté marchait le joueur de fifre, noir et lugubre comme les deux autres. Les trois musiciens étaient suivis d'un personnage au corps de géant, non pas vêtu, mais chargé d'une ample soutane noire, dont la queue démesurée traînait au loin derrière lui. Par-dessus la soutane, un large baudrier lui ceignait les reins, noir également, et duquel pendait un énorme cimeterre dont la poignée était noire, ainsi que le fourreau. Il avait le visage couvert d'un voile noir transparent, à travers lequel on entrevoyait une longue barbe, blanche comme la neige. Il marchait à pas mesurés, au son des tambours, avec beaucoup de calme et de gravité. Enfin, sa grandeur, sa noirceur, sa démarche, son cortège étaient bien faits pour étonner tous ceux qui le regardaient sans le connaître.

Il vint donc, avec cette lenteur et cette solennité, se mettre à genoux devant le duc, qui l'attendait debout au milieu des autres assistants. Mais le duc ne voulut permettre en aucune façon qu'il parlât avant de s'être relevé. Le prodigieux épouvantail fut contraint de céder, et, dès qu'il fut debout, il leva le voile qui cachait son visage. Alors il découvrit la plus horrible, la plus longue, la plus blanche et la plus épaisse barbe qu'yeux humains eussent vue jusqu'alors. Bientôt il tira et arracha du fond de sa large poitrine une voix grave et sonore, et, fixant ses regards sur le duc, il lui dit:

«Très-haut et très-puissant seigneur, on m'appelle Trifaldin de la barbe blanche; je suis écuyer de la comtesse Trifaldi, autrement appelée la Duègne Doloride, qui m'envoie en ambassade auprès de Votre Grandeur, pour demander à Votre Magnificence qu'elle daigne lui donner licence et permission de venir vous conter sa peine, qui est bien l'une des plus nouvelles et des plus admirables que la plus pénible imagination de l'univers puisse jamais avoir imaginée. Mais d'abord elle veut savoir si, dans votre château, se trouve le valeureux et jamais vaincu chevalier don Quichotte de la Manche, à la recherche duquel elle vient à pied, et sans rompre le jeûne, depuis le royaume de Candaya jusqu'à Votre Seigneurie, chose qu'il faut tenir à miracle ou à force d'enchantement. Elle est à la porte de cette forteresse ou maison de plaisance, et n'attend pour rentrer que votre bon plaisir. J'ai dit.»

Aussitôt il se mit à tousser, et, maniant sa barbe du haut en bas avec les deux mains, il attendit dans un grand calme que le duc lui fît une réponse.

«Il y a déjà bien des jours, dit le duc, bon écuyer Trifaldin de la blanche barbe, que nous avons connaissance de la disgrâce arrivée à madame la comtesse Trifaldi, que les enchanteurs obligent à s'appeler la duègne Doloride. Vous pouvez, étonnant écuyer, lui dire qu'elle entre, qu'ici se trouve le vaillant chevalier don Quichotte de la Manche, et que, de son coeur généreux, elle peut se promettre avec assurance toute espèce de secours et d'appui. Vous pouvez également lui dire de ma part que, si ma faveur lui est nécessaire, elle ne lui manquera point; car je suis tenu de la lui offrir par ma qualité de chevalier, laquelle oblige à favoriser toute espèce de femmes, surtout les duègnes veuves, déchues et douloureuses, comme le doit être Sa Seigneurie.»

À ces mots, Trifaldin plia le genou jusqu'à terre, et, faisant signe de jouer au fifre et aux tambours, il sortit du jardin au même son et du même pas qu'il y était entré, laissant tout le monde dans la surprise de son aspect et de son accoutrement.

Alors le duc se tournant vers don Quichotte:

«Enfin, lui dit-il, célèbre chevalier, les ténèbres de la malice et de l'ignorance ne peuvent cacher ni obscurcir la lumière de la valeur et de la vertu. Je dis cela, parce qu'il y a six jours à peine que Votre Bonté habite ce château, et déjà viennent vous y chercher de pays lointains et inconnus, non pas en carrosse, ni sur des dromadaires, mais à pied et à jeun, les malheureux, les affligés, dans la confiance qu'ils trouveront en ce bras formidable le remède à leurs peines et à leurs souffrances, grâce à vos brillantes prouesses, dont le bruit court et s'étend sur la face de la terre entière.

— Je voudrais bien, seigneur duc, répondit don Quichotte, tenir ici présent ce bon religieux qui, l'autre jour, à table, montra tant de rancune et de mauvais vouloir contre les chevaliers errants, pour qu'il vît de ses propres yeux si ces chevaliers sont nécessaires au monde. Il pourrait du moins toucher de la main une vérité; c'est que les gens extraordinairement affligés et inconsolables ne vont pas, dans les cas extrêmes et les malheurs énormes, chercher remède à leurs maux chez les hommes de robe, ni chez les sacristains de village, ni chez le gentilhomme qui n'est jamais sorti des limites de sa paroisse, ni chez le citadin paresseux qui cherche plutôt des nouvelles à raconter qu'il ne s'efforce à faire des prouesses que d'autres racontent et mettent par écrit. Le remède aux peines, le secours aux nécessités, la protection aux jeunes filles, la consolation des veuves, ne se trouvent en aucune sorte de personnes mieux qu'en les chevaliers errants. Aussi, de ce que j'ai l'honneur de l'être, je rends au ciel des grâces infinies, et je tiens pour bien employé tout ce qui peut m'arriver d'accidents et de travaux dans l'exercice d'une si honorable profession. Que cette duègne vienne donc, et qu'elle demande ce qu'elle voudra; le remède à son mal sera bientôt expédié par la force de mon bras et l'intrépide résolution du coeur qui le conduit.»

Chapitre XXXVII

Où se continue la fameuse aventure de la duègne Doloride

Le duc et la duchesse furent enchantés de voir que don Quichotte répondît si bien à leur intention. En ce moment Sancho se mit de la partie.

«Je ne voudrais pas, dit-il, que cette madame la duègne vînt jeter quelque bâton dans les roues de mon gouvernement; car j'ai ouï dire à un apothicaire de Tolède, qui parlait comme un chardonneret, que partout où intervenaient des duègnes, il ne pouvait rien arriver de bon. Sainte Vierge! combien il leur en voulait, cet apothicaire! De là je conclus que si toutes les duègnes sont ennuyeuses et impertinentes, de quelque humeur et condition qu'elles soient, que sera-ce des dolentes, ou douloureuses, ou endolories[212], comme on dit qu'est cette comtesse trois basques ou trois queues[213]; car, dans mon pays, basque ou queue, queue ou basque, c'est absolument la même chose.

— Tais-toi, ami Sancho, dit don Quichotte; puisque cette dame duègne vient me chercher de si lointains climats, elle ne doit pas être de celles que l'apothicaire portait sur son calepin. D'ailleurs, celle-là est comtesse, et, quand les comtesses servent en qualité de duègnes, c'est au service de reines ou d'impératrices; elles sont dames et maîtresses dans leurs maisons, et s'y servent d'autres duègnes à leur tour.»

À cela, doña Rodriguez, qui se trouvait présente, ajouta bien vite:

«Des duègnes sont ici au service de madame la duchesse, qui pourraient être comtesses si la fortune l'eût voulu. Mais ainsi vont les lois comme le veulent les rois. Cependant qu'on ne dise pas de mal des duègnes, surtout des vieilles et des filles, car, bien que je ne le sois pas, j'entrevois et comprends fort bien l'avantage d'une duègne fille sur une duègne veuve; et, comme on dit, celui qui nous a tondues a gardé les ciseaux dans la main.

— Avec tout cela, répliqua Sancho, il y a tellement à tondre chez les duègnes, toujours d'après mon apothicaire, qu'il vaut mieux ne pas remuer le riz, dût-il prendre au fond du pot.

— Les écuyers sont toujours nos ennemis, reprit doña Rodriguez; comme ce sont des piliers d'antichambre, et qu'ils nous voient à tout propos; les moments où ils ne prient pas Dieu, qui sont en grand nombre, ils les emploient à médire de nous, à nous déterrer les os, et à nous enterrer la bonne renommée. Eh bien, moi, je leur dis, à ces bûches ambulantes, qu'en dépit d'eux, nous continuerons à vivre dans le monde et dans les maisons des gens de qualité, bien qu'on nous y laisse mourir de faim, et qu'on y couvre avec une maigre jupe noire nos chairs délicates ou non délicates, comme on couvre un fumier avec une tapisserie le jour de la procession. Par ma foi, si cela m'était permis et que j'en eusse le temps, je ferais bien entendre, non-seulement à ceux qui m'écoutent, mais au monde entier, qu'il n'y a point de vertu qui ne se trouve en une duègne.

— Je crois, dit alors la duchesse, que ma bonne doña Rodriguez a grandement raison; mais il convient qu'elle attende un moment plus opportun pour prendre sa défense et celle des autres duègnes, pour confondre la méchante opinion de ce méchant apothicaire, et pour déraciner celle que nourrit en son coeur le grand Sancho Panza.

— Ma foi, reprit Sancho, depuis que les fumées de gouverneur me sont montées à la tête, elles m'ont ôté les vertiges d'écuyer, et je me moque de toutes les duègnes du monde comme d'une figue sauvage.»

L'entretien sur le compte des duègnes aurait encore continué, si l'on n'eût entendu de nouveau sonner le fifre et battre les tambours, d'où l'on comprit que la duègne Doloride faisait son entrée. La duchesse demanda au duc s'il ne serait pas convenable d'aller à sa rencontre, puisqu'elle était comtesse et femme de qualité.

«Pour ce qu'elle a de comtesse, répondit Sancho, avant que le duc ouvrît la bouche, je consens à ce que Vos Grandeurs aillent la recevoir; mais, pour ce qu'elle a de duègne, je suis d'avis que vous ne bougiez pas d'un seul pas.

— Qui te prie de te mêler de cela, Sancho? dit don Quichotte.

— Qui, seigneur? répondit Sancho; moi, je m'en mêle, et je puis bien m'en mêler, comme écuyer ayant appris les devoirs de la courtoisie à l'école de Votre Grâce, qui est le plus courtois chevalier et le mieux élevé qu'il y ait dans toute la courtoiserie. En ces choses-là, à ce que j'ai ouï dire à Votre Grâce, on perd autant par le trop que par le trop peu et au bon entendeur demi-mot.

— C'est précisément comme le dit Sancho, reprit le duc; nous allons voir la mine de cette comtesse, et, sur elle, nous mesurerons la courtoisie qui lui est due.»

En ce moment entrèrent le fifre et les tambours, comme la première fois; et l'auteur termine ici ce court chapitre, pour commencer l'autre, où il continue la même aventure, qui est une des plus notables de toute l'histoire.

Chapitre XXXVIII

Où l'on rend compte du compte que rendit de sa triste fortune la duègne Doloride

Derrière les joueurs de cette triste musique, commencèrent à pénétrer dans le jardin jusqu'à douze duègnes, rangées sur deux files, toutes vêtues de larges robes à la religieuse, en serge foulée, avec des coiffes et des voiles de mousseline blanche, si longs qu'ils ne laissaient apercevoir que le bord des robes.

Derrière elles venait la comtesse Trifaldi, que menait par la main l'écuyer Trifaldin de la barbe blanche. Elle était vêtue de fine bayette noire non apprêtée; car, si le poil en eût été frisé, chaque brin de laine aurait fait un grain de la grosseur d'un pois chiche. La queue, ou basque, ou pan, ou comme on voudra l'appeler, était divisée en trois pointes, que soutenaient à la main trois pages, également vêtus de noir, lesquels présentaient une agréable figure mathématique, avec les trois angles aigus que formaient les trois pointes de la queue; et tous ceux qui virent cette queue à trois pointes comprirent que c'était d'elle que lui venait le nom de comtesse Trifaldi, comme si l'on disait comtesse aux trois queues. Ben-Engéli dit qu'en effet c'était la vérité, et que de son nom propre la duègne s'appelait comtesse Loupine, parce qu'il y avait beaucoup de loups dans son comté, et que, si ces loups eussent été des renards, on l'aurait appelée comtesse Renardine, parce que, dans ces pays, les seigneurs ont coutume de prendre le nom de la chose ou des choses qui abondent le plus dans leurs seigneuries. Mais enfin cette comtesse, à la faveur de la nouveauté de sa queue, laissa le Loupine pour prendre le Trifaldi.

Les douze duègnes et la dame marchaient au pas de procession, les visages couverts de voiles noirs, non pas transparents comme celui de Trifaldin, mais si serrés, au contraire, que rien ne se laissait apercevoir par-dessous.

Aussitôt que parut ainsi formé l'escadron de duègnes, le duc, la duchesse et don Quichotte se levèrent, ainsi que tous ceux qui regardaient la longue procession. Les douze duègnes s'arrêtèrent et firent une haie, au milieu de laquelle passa la Doloride, sans quitter le bras de Trifaldin. À cette vue, le duc, la duchesse et don Quichotte s'avancèrent d'une douzaine de pas à sa rencontre. Elle alors, mettant les deux genoux en terre, dit d'une voix plutôt rauque et forte que flûtée et délicate:

«Que Vos Grandeurs veuillent bien ne pas faire tant de courtoisies à leur humble serviteur, je veux dire à leur humble servante, car je suis tellement endolorie que je ne pourrai jamais réussir à y répondre comme je le dois. En effet, ma disgrâce étrange, inouïe, m'a emporté l'esprit je ne sais où, et ce doit être fort loin, car plus je le cherche, moins je le trouve.

— Celui-là en serait tout à fait dépourvu, madame la comtesse, répondit le duc, qui ne découvrirait pas dans votre personne votre mérite, lequel, sans qu'on en voie davantage, est digne de toute la crème de la courtoisie, de toute la fleur des plus civiles politesses.»

Et, la relevant de la main, il la fit asseoir sur un siège près de la duchesse, qui lui fit aussi l'accueil le plus bienveillant. Don Quichotte gardait le silence, et Sancho mourait d'envie de voir le visage de la Trifaldi ou de quelqu'une de ses nombreuses duègnes; mais ce fut impossible, jusqu'à ce qu'elles-mêmes le découvrissent de bon gré.

Tout le monde immobile et faisant silence, chacun attendait qui le romprait le premier. Ce fut la duègne Doloride, en prononçant les paroles suivantes:

«J'ai la confiance, puissantissime seigneur, bellissime dame et discrétissimes auditeurs, que ma douleurissime trouvera dans vos coeurs vaillantissimes un accueil non moins affable que généreux et douloureux; car elle est telle qu'elle doit suffire pour attendrir le marbre, amollir le diamant, et assouplir l'acier des coeurs les plus endurcis du monde. Mais, avant de la publier à vos ouïes (pour ne pas dire à vos oreilles), je voudrais que vous me fissiez savoir si, dans le sein de cette illustre compagnie, se trouve le purissime chevalier don Quichotte de la Manchissime, et son écuyérissime Panza.

— Le Panza, s'écria Sancho, avant que personne répondît, le voilà; et le don Quichottissime également. Ainsi vous pouvez bien, Doloridissime duégnissime, dire tout ce qui vous plairissime, car nous sommes prêts et préparissimes à être vos serviteurissimes.»

En ce moment don Quichotte se leva, et adressant la parole à la duègne Doloride, il lui dit:

«Si vos angoisses, ô dame affligée, peuvent se promettre quelque espoir de remède par quelque valeur ou quelque force de quelque chevalier errant, voici les miennes, qui, toutes faibles et toutes courtes qu'elles sont, s'emploieront tout entières à votre service. Je suis don Quichotte de la Manche, dont le métier est de secourir toutes sortes de nécessiteux. Cela étant, vous n'avez nul besoin, madame, de capter des bienveillances ni de chercher des préambules; mais vous pouvez, tout bonnement et sans détours, raconter vos peines. Des oreilles vous écoutent, qui sauront, sinon y porter remède, au moins y compatir.»

Quand la duègne Doloride entendit cela, elle fit mine de vouloir se jeter aux pieds de don Quichotte, et même elle s'y jeta, et faisant tous ses efforts pour les embrasser, elle disait:

«Devant ces pieds et devant ces jambes je me jette, ô invincible chevalier, parce qu'ils sont les bases et les colonnes de la chevalerie errante. Je veux baiser ces pieds, du pas desquels pend et dépend le remède à mes malheurs, ô valeureux errant, dont les exploits véritables laissent loin derrière eux et obscurcissent les fabuleuses prouesses des Amadis, des Bélianis et des Esplandian!»

Puis, laissant don Quichotte, et se tournant vers Sancho Panza, elle lui prit la main et lui dit:

«Ô toi, le plus loyal écuyer qui ait servi jamais chevalier errant, dans les siècles présents et passés, plus long en bonté que la barbe de Trifaldin, mon homme de compagnie, ici présent! tu peux bien te vanter qu'en servant le grand don Quichotte, tu sers en raccourci toute la multitude de chevaliers qui ont manié les armes dans le monde. Je te conjure, par ce que tu dois à ta bonté fidélissime, d'être mon intercesseur auprès de ton maître, pour qu'il favorise sans plus tarder cette humilissime et malheureusissime comtesse.»

Sancho répondit:

«Que ma bonté, ma chère dame, soit aussi grande et aussi longue que la barbe de votre écuyer, cela ne fait pas grand'chose à l'affaire. Mais que j'aie mon âme avec barbe et moustaches au sortir de cette vie, voilà ce qui m'importe, car des barbes d'ici- bas je ne me soucie guère. Au surplus, sans toutes ces prières ni ces cajoleries, je prierai mon maître (et je sais qu'il m'aime bien, surtout maintenant qu'il a besoin de moi pour une certaine affaire) d'aider Votre Grâce en tout ce qu'il pourra. Mais déboutonnez-vous, contez-nous votre peine, et laissez faire, nous serons tous d'accord.»

Le duc et la duchesse mouraient de rire à tous ces propos, comme gens qui avaient fabriqué l'aventure, s'applaudissant de la finesse et de la dissimulation que montrait la Trifaldi. Celle-ci, s'étant rassise, prit de nouveau la parole et dit:

«Sur le fameux royaume de Candaya, qui gît entre la grande Trapobane et la mer du Sud, deux lieues par delà le cap Comorin, régna la reine doña Magoncia, veuve du roi Archipiel, son époux et seigneur. De leur mariage fut créée et mise au monde l'infante Antonomasie, héritière du royaume, laquelle infante Antonomasie grandit et s'éleva sous ma tutelle et ma doctrine, parce que j'étais la plus ancienne et la plus noble duègne de sa mère.

«Or, il arriva que, les jours venant et passant, la petite Antonomasie atteignit l'âge de quatorze ans, avec une si grande perfection de beauté, que la nature n'aurait pu lui en donner un degré de plus. Dirons-nous que, pour l'esprit, c'était encore une morveuse? Non, vraiment, elle était discrète autant que belle, et c'était la plus belle personne du monde, ou plutôt elle l'est encore, si les destins jaloux et les Parques impitoyables n'ont pas tranché le fil de sa vie. Et certes, ils ne l'ont pas fait, car les cieux ne sauraient permettre qu'on fasse à la terre un aussi grand mal que serait celui de cueillir en verjus la grappe de raisin du plus beau cep de ce monde.

«De cette beauté, que ma langue pesante et maladroite ne sait point vanter comme elle le mérite, s'éprirent une infinité de princes, tant nationaux qu'étrangers. Parmi eux, un simple chevalier, qui se trouvait à la cour, osa élever ses pensées jusqu'au ciel de cette beauté miraculeuse. Ce qui lui donna tant de présomption, c'étaient sa jeunesse, sa bonne mine, ses grâces, ses nombreux talents, la facilité et la félicité de son esprit. Car il faut que Vos Grandeurs sachent, si cela ne leur cause point d'ennui, qu'il jouait d'une guitare à la faire parler; de plus, qu'il était poëte et grand danseur, et qu'enfin il savait faire une cage d'oiseaux si bien, qu'il aurait pu gagner sa vie rien qu'à cela, s'il se fût trouvé dans quelque extrême besoin. Et toutes ces qualités, tous ces mérites sont plutôt capables de renverser une montagne que non-seulement une faible jeune fille. Cependant toute sa gentillesse, toutes ses grâces, tous ses talents n'auraient pu suffire à faire capituler la forteresse de mon élève, si le voleur effronté n'eût employé l'artifice de me faire d'abord capituler moi-même. Ce vagabond dénaturé voulut d'abord amorcer mon goût et acquérir mes bonnes grâces, pour que moi, châtelain infidèle, je lui livrasse les clefs de la forteresse dont la garde m'était confiée. Finalement, il me flatta l'intelligence et me dompta la volonté par je ne sais quelles amulettes qu'il me donna. Mais ce qui me fit surtout broncher et tomber par terre, ce furent certains couplets que je l'entendis chanter une nuit, d'une fenêtre grillée donnant sur une petite ruelle où il se promenait, lesquels couplets, si j'ai bonne mémoire, s'exprimaient ainsi:

«De ma douce ennemie, naît un mal qui perce l'âme, et, pour plus de tourment, elle exige qu'on le ressente et qu'on ne le dise pas.[214]«

«La strophe me sembla d'or, et sa voix de miel; et depuis lors, en voyant le malheur où m'ont fait tomber ces vers et d'autres semblables, j'ai considéré qu'on devrait, comme le conseillait Platon, exiler les poëtes des républiques bien organisées, du moins les poëtes érotiques; car ils écrivent des couplets, non pas comme ceux de la complainte du marquis de Mantoue, qui amusent les femmes et font pleurer les enfants, mais des pointes d'esprit qui vous traversent l'âme comme de douces épines, et vous la brûlent comme la foudre, sans toucher aux habits. Une autre fois, il chanta:

«Viens. Mort, mais si cachée que je ne te sente pas venir, pour que le plaisir de mourir ne me rende pas à la vie[215]«, ainsi que d'autres strophes et couplets qui, chantés, enchantent, et, écrits, ravissent.

«Mais qu'est-ce, bon Dieu, quand ces poëtes se ravalent à composer une espèce de poésie fort à la mode alors à Candaya, et qu'ils appelaient des _seguidillas__[216]__?_ Alors, c'était la danse des âmes, l'agitation des corps, le transport du rire, et finalement le ravissement de tous les sens. Aussi, dis-je, mes seigneurs, qu'on devrait à juste titre déporter ces poëtes et troubadours aux îles des Lézards[217]. Mais la faute n'est pas à eux; elle est aux simples qui les louent, et aux niaises qui les croient.

«Si j'avais été aussi bonne duègne que je le devais, certes, je ne me serais point émue à leurs bons mots fanés, et n'aurais point pris pour des vérités ces belles tournures, _je vis en mourant, je brûle dans la glace, je tremble dans le feu, j'espère sans espoir, je pars et je reste, _ainsi que d'autres impossibilités de cette espèce, dont leurs écrits sont tout pleins. Et qu'arrive-t-il, lorsqu'ils promettent le phénix d'Arabie, la couronne d'Ariane, les chevaux du Soleil, les perles de la mer du Sud, l'or du Pactole et le baume de Pancaya[218]? C'est alors qu'ils font plus que jamais courir la plume, car rien ne leur coûte moins que de promettre ce qu'ils ne pourront jamais tenir.

«Mais que fais-je? à quoi vais-je m'amuser, ô malheureuse? quelle folie, quelle déraison me fait conter les péchés d'autrui, quand j'ai tant à raconter des miens? Malheur à moi! ce ne sont pas les vers qui m'ont vaincue, mais ma simplicité; ce ne sont pas les sérénades qui m'ont adoucie, mais mon imprudence coupable.

«Ma grande ignorance et ma faible circonspection ouvrirent le chemin et préparèrent les voies aux désirs de don Clavijo (ainsi se nomme le chevalier en question). Sous mon patronage et ma médiation, il entra, non pas une, mais bien des fois, dans la chambre à coucher d'Antonomasie, non par lui, mais par moi trompée, et cela, sous le titre de légitime époux; car, bien que pécheresse, je n'aurais jamais permis que, sans être son mari, il l'eût touchée aux bords de la semelle de ses pantoufles. Non, non, pour cela, non! le mariage doit aller en avant dans toute affaire de ce genre où je mets les mains. Il n'y avait qu'un mal dans celle-ci, l'inégalité des conditions, don Clavijo n'étant qu'un simple chevalier, tandis que l'infante Antonomasie était, comme on l'a dit, héritière du royaume.

«Durant quelques jours, l'intrigue fut cachée et dissimulée par la sagacité de mes précautions; mais bientôt il me parut qu'elle allait être découverte par je ne sais quelle enflure de l'estomac d'Antonomasie. Cette crainte nous fit entrer tous trois en conciliabule, et l'avis unanime fut qu'avant que le méchant tour vînt à éclater, don Clavijo (Georg., lib. II.) demandât devant le grand vicaire Antonomasie pour femme, en vertu d'une promesse écrite qu'elle lui avait donnée d'être son épouse, promesse formulée par mon esprit, et avec tant de force, que celle de Samson n'aurait pu la rompre. On fit les démarches nécessaires; le vicaire fit la cédule, et reçut la confession de la dame, qui avoua tout sans autre formalité; alors il la fit déposer chez un honnête alguazil de cour.

— Comment! s'écria Sancho, il y a donc aussi à Candaya des alguazils, des poëtes et des seguidillas? Par tous les serments que je puis faire, j'imagine que le monde est tout un. Mais que Votre Grâce se dépêche un peu, madame Trifaldi; il se fait tard, et je meurs d'envie de savoir la fin d'une si longue histoire.

— C'est ce que vais faire», répondit la comtesse.

Chapitre XXXIX

Où la Trifaldi continue sa surprenante et mémorable histoire

De chaque parole que disait Sancho, la duchesse raffolait, autant que s'en désespérait don Quichotte, qui lui ordonna de se taire. Alors la Doloride continua de la sorte:

«Enfin, après bien des interrogatoires, des demandes et des réponses, comme l'infante tenait toujours bon, sans rétracter ni changer sa première déclaration, le grand vicaire jugea en faveur de don Clavijo, et la lui remit pour légitime épouse; ce qui causa tant de chagrin à la reine doña Magoncia, mère de l'infante Antonomasie, qu'au bout de trois jours nous l'enterrâmes.

— Elle était morte, sans doute? demanda Sancho.

— C'est clair, répondit Trifaldin; car, à Candaya, on n'enterre pas les personnes vivantes, mais mortes.

— On a déjà vu, seigneur écuyer, répliqua Sancho, enterrer un homme évanoui, le croyant mort, et il me semblait, à moi, que la reine Magoncia aurait bien fait de s'évanouir au lieu de mourir; car, avec la vie, il y a remède à bien des choses. D'ailleurs, la faute de l'infante n'était pas si énorme qu'elle fût obligée d'en avoir tant de regret. Si cette demoiselle se fût mariée avec un page ou quelque autre domestique de sa maison, comme ont fait bien d'autres, à ce que j'ai ouï dire, le mal aurait été sans ressource; mais avoir épousé un chevalier aussi gentilhomme et aussi entendu qu'on nous le dépeint, en vérité, si ce fut une sottise, elle n'est pas si grande qu'on le pense. Car enfin, suivant les règles de mon seigneur, qui est ici présent et ne me laissera pas accuser de mensonge, de même qu'on fait avec des hommes de robe les évêques, de même on peut faire avec des chevaliers, surtout s'ils sont errants, les rois et les empereurs.

— Tu as raison, Sancho, dit don Quichotte; car un chevalier errant, pourvu qu'il ait deux doigts de bonne chance, est en passe et en proche puissance d'être le plus grand seigneur du monde. Mais continuez, dame Doloride, car il me semble qu'il vous reste à compter l'amer de cette jusqu'à présent douce histoire.

— Comment, s'il reste l'amer! reprit la comtesse. Oh! oui; et si amer, qu'en comparaison la coloquinte est douce et le laurier savoureux.

«La reine donc étant morte et non évanouie, nous l'enterrâmes; mais à peine l'avions-nous couverte de terre, à peine lui avions- nous dit le dernier adieu, que tout à coup, _quis talia temperet a lacrymis__[219]__?_ parut au-dessus de la fosse de la reine, monté sur un cheval de bois, le géant Malambruno, cousin germain de Magoncia; lequel, outre qu'il est cruel, est de plus enchanteur. Pour venger la mort de sa cousine germaine, pour châtier l'audace de don Clavijo et la faiblesse d'Antonomasie, il employa son art maudit, et laissa les deux amants enchantés sur la fosse même; elle, convertie en une guenon de bronze, et lui, en un épouvantable crocodile d'un métal inconnu. Au milieu d'eux s'éleva une colonne également de métal, portant un écriteau en langue syriaque, qui, traduit en langue candayesque, et maintenant en langue castillane, renferme la sentence suivante: _Les deux audacieux amants ne recouvreront point leur forme première, jusqu'à ce que le vaillant Manchois en vienne aux mains avec moi en combat singulier, car c'est seulement à sa haute valeur que les destins conservent cette aventure inouïe. _Cela fait, il tira du fourreau un large et démesuré cimeterre, et, me prenant par les cheveux, il fit mine de vouloir m'ouvrir la gorge et de me trancher la tête à rasibus des épaules. Je me troublai, ma voix s'éteignit, je me sentis fort mal à l'aise; mais cependant je fis effort, et, d'une voix tremblante, je lui dis tant et tant de choses qu'elles le firent suspendre l'exécution de son rigoureux châtiment. Finalement, il fit amener devant lui toutes les duègnes du palais, qui sont celles que voilà présentes, et, après nous avoir reproché notre faute, après avoir amèrement blâmé les habitudes des duègnes, leurs mauvaises ruses et leurs pires intrigues, chargeant toutes les autres de la faute que j'avais seule commise, il dit qu'il ne voulait pas nous punir de la peine capitale, mais d'autres peines plus durables, qui nous donnassent une mort civile et perpétuelle. Au moment où il achevait de dire ces mots, nous sentîmes toutes s'ouvrir les pores de notre visage, et qu'on nous y piquait partout comme avec des pointes d'aiguille. Nous portâmes aussitôt nos mains à la figure, et nous nous trouvâmes dans l'état que vous allez voir.»

Aussitôt la Doloride et les autres duègnes levèrent les voiles dont elles étaient couvertes, et montrèrent des visages tout peuplés de barbes, les unes blondes, les autres brunes, celles-ci blanches, celles-là grisonnantes. À cette vue, le duc et la duchesse semblèrent frappés de surprise, don Quichotte et Sancho de stupeur, et tout le reste des assistants d'épouvante. La Trifaldi continua de la sorte:

«Voilà de quelle manière nous châtia ce brutal et malintentionné de Malambruno. Il couvrit la blancheur et la pâleur de nos visages avec l'aspérité de ces soies, et plût au ciel qu'il eût fait rouler nos têtes sous le fil de son énorme cimeterre, plutôt que d'assombrir la lumière de nos figures avec cette bourre épaisse qui nous couvre! car enfin, si nous entrons en compte, mes seigneurs…, et ce que je vais dire, je voudrais le dire avec des yeux coulants comme des fontaines; mais les mers de pleurs que leur a fait verser la perpétuelle considération de notre disgrâce les ont réduits à être secs comme du jonc; ainsi je parlerai sans larmes. Je dis donc: où peut aller une duègne barbue? quel père ou quelle mère aura pitié d'elle? qui la secourra? car enfin si, quand elle a la peau bien lisse et le visage martyrisé par mille sortes d'ingrédients et de cosmétiques, elle a beaucoup de peine à trouver quelqu'un qui veuille d'elle, que sera-ce quand elle montrera un visage comme une forêt? Ô duègnes, mes compagnes, nous sommes nées sous une triste étoile, et c'est sous une fatale influence que nos pères nous ont engendrées!»

En disant ces mots, la Trifaldi fit mine de tomber évanouie.

Chapitre XL

Des choses relatives à cette mémorable histoire

Véritablement tous ceux qui aiment les histoires comme celle-ci doivent se montrer reconnaissants envers Cid Hamet, son auteur primitif, pour le soin curieux qu'il a pris de nous en conter les plus petits détails, et de n'en pas laisser la moindre parcelle sans la mettre distinctement au jour. Il peint les pensées, découvre les imaginations, répond aux questions tacites, éclaircit les doutes, résout les difficultés proposées, et finalement manifeste jusqu'à ses derniers atomes la plus diligente passion de savoir et d'apprendre. Ô célèbre auteur! ô fortuné don Quichotte! ô fameuse Dulcinée! ô gracieux Sancho Panza! tous ensemble, et chacun en particulier, vivez des siècles infinis, pour le plaisir et l'amusement universel des vivants!

L'histoire dit donc qu'en voyant la Doloride évanouie, Sancho s'écria:

«Je jure, foi d'homme de bien, et par le salut de tous mes aïeux les Panzas, que jamais je n'ai ouï ni vu, et que jamais mon maître n'a conté ni pu imaginer dans sa fantaisie une aventure comme celle-ci. Que mille Satans te maudissent, enchanteur et géant Malambruno! ne pouvais-tu trouver d'autre espèce de punition pour ces pécheresses que de leur donner des museaux de barbets? Comment! ne valait-il pas mieux, et n'était-il pas plus à leur convenance de leur fendre les narines du haut en bas, eussent- elles ensuite parlé du nez, que de leur faire pousser des barbes? Je gagerais qu'elles n'ont pas de quoi se faire raser.

— Oh! c'est vrai, seigneur, répondit une des douze; nous ne sommes pas en état de payer un barbier; aussi quelques-unes de nous ont pris, pour remède économique, l'usage de certains emplâtres de poix. Nous nous les appliquons sur le visage, et, en tirant un bon coup, nos mentons demeurent ras et lisses comme le fond d'un mortier de pierre. Il y a bien à Candaya des femmes qui vont de maison en maison épiler les dames, leur polir les sourcils, et préparer toutes sortes d'ingrédients[220]; mais nous autres duègnes de madame, nous n'avons jamais voulu accepter leurs services, parce que la plupart sentent l'entremetteuse; et si le seigneur don Quichotte ne nous porte secours, avec nos barbes on nous portera dans le tombeau.

— Je m'arracherais plutôt la mienne en pays de Mores, s'écria don Quichotte, que de ne pas vous débarrasser des vôtres!»

En ce moment, la Trifaldi revint de sa pâmoison.

«L'agréable tintement de cette promesse, dit-elle, ô valeureux chevalier, a frappé mes oreilles au milieu de mon évanouissement, et il a suffi pour me faire recouvrer tous mes sens. Ainsi, je vous en supplie de nouveau, errant, illustre et indomptable seigneur, convertissez en oeuvre votre gracieuse promesse.

— Il ne tiendra pas à moi qu'elle reste inaccomplie, répondit don Quichotte. Allons, madame, dites ce que je dois faire; mon courage est prêt à se mettre à votre service.

— Le cas est, reprit la Doloride, que, d'ici au royaume de Candaya, si l'on va par terre, il y a cinq mille lieues, à deux lieues de plus ou de moins. Mais, si l'on va par les airs, et en ligne droite, il n'y en a que trois mille deux cent vingt-sept. Il faut savoir également que Malambruno me dit qu'à l'instant où le sort me ferait rencontrer le chevalier notre libérateur, il lui enverrait une monture un peu meilleure et moins rétive que les bêtes de retour, car ce doit être ce même cheval de bois sur lequel le vaillant Pierre de Provence enleva la jolie Magalone.[221] Ce cheval se dirige au moyen d'une cheville qu'il a dans le front et qui lui sert de mors, et il vole à travers les airs avec une telle rapidité, qu'on dirait que les diables l'emportent. Ce dit cheval, suivant l'antique tradition, fut fabriqué par le sage Merlin. Il le prêta au comte Pierre, qui était son ami, et qui fit avec lui de grands voyages; entre autres, il enleva, comme on l'a dit, la jolie Magalone, la menant en croupe par les airs, et laissant ébahis tous ceux qui, de la terre, les regardaient passer. Merlin ne le prêtait qu'à ceux qu'il aimait bien, ou qui le payaient mieux; et, depuis le fameux Pierre jusqu'à nos jours, nous ne sachions pas que personne l'eût monté. Malambruno l'a tiré de là par la puissance de son art magique, et il le tient en son pouvoir. C'est de lui qu'il se sert pour les voyages qu'il fait à chaque instant en diverses parties du monde. Aujourd'hui il est ici, demain en France, et vingt-quatre heures après au Potosi. Ce qu'il y a de bon, c'est que ce cheval ne mange pas, ne dort pas, n'use point de fers, et qu'il marche l'amble au milieu des airs, sans avoir d'ailes; au point que celui qu'il porte peut tenir à la main un verre plein d'eau, sans en répandre une goutte, tant il chemine doucement et posément; c'est pour cela que la jolie Magalone se réjouissait tant d'aller à cheval sur son dos.

— Par ma foi, interrompit Sancho, pour aller un pas doux et posé, rien de tel que mon âne. Il est vrai qu'il ne marche pas dans l'air; mais, sur la terre, je défie avec lui tous les ambles du monde.»

Chacun se mit à rire, et la Doloride continua:

«Eh bien, ce cheval, si Malambruno veut mettre fin à notre disgrâce, sera là devant nous, une demi-heure au plus après la tombée de la nuit; car il m'a signifié que le signe qu'il me donnerait pour me faire entendre que j'avais trouvé le chevalier objet de mes recherches, ce serait de m'envoyer le cheval, où que ce fût, avec promptitude et commodité.

— Et combien tient-il de personnes sur ce cheval? demanda Sancho.

— Deux, répondit la Doloride, l'un sur la selle, l'autre sur la croupe; et généralement ces deux personnes sont le chevalier et l'écuyer, à défaut de quelque demoiselle enlevée.

— Je voudrais maintenant savoir, madame Doloride, dit Sancho, quel nom porte ce cheval.

— Son nom, répondit la Doloride, n'est pas comme celui du cheval de Bellérophon, qui s'appelait Pégase, ni comme celui d'Alexandre le Grand, qui s'appelait Bucéphale. Il ne se nomme point Brillador, comme celui de Roland Furieux, ni Bayart, comme celui de Renaud de Montauban, ni Frontin, comme celui de Roger, ni Bootès ou Péritoa, comme on dit que s'appelaient les chevaux du Soleil[222], ni même Orélia, comme le cheval sur lequel l'infortuné Rodéric, dernier roi des Goths, entra dans la bataille où il perdit la vie et le royaume.

— Je gagerais, s'écria Sancho, que, puisqu'on ne lui a donné aucun de ces fameux noms de chevaux si connus, on ne lui aura pas davantage donné celui du cheval de mon maître, Rossinante, qui, en fait d'être ajusté comme il faut, surpasse tous ceux que l'on a cités.

— Cela est vrai, répondit la comtesse barbue; mais cependant le nom de l'autre lui va bien aussi, car il s'appelle Clavilègne le Véloce[223], ce qui exprime qu'il est de bois, qu'il a une cheville au front, et qu'il chemine avec une prodigieuse célérité. Ainsi, quant au nom, il peut bien le disputer au fameux Rossinante.

— En effet, le nom ne me déplaît pas, répliqua Sancho; mais avec quel frein ou quel harnais se gouverne-t-il?

— Je viens de dire, répondit la Trifaldi, que c'est avec la cheville. En la tournant d'un côté ou de l'autre, le chevalier qui est dessus le fait cheminer comme il veut, tantôt au plus haut des airs, tantôt effleurant et presque balayant le sol, tantôt au juste milieu, qu'il faut toujours chercher dans toutes les actions bien ordonnées.

— Je voudrais le voir, reprit Sancho; mais penser que je monte dessus, soit en selle, soit en croupe, c'est demander des poires à l'ormeau. À peine puis-je me tenir sur mon grison, assis dans le creux d'un bât plus douillet que la soie même; et l'on voudrait maintenant que je me tinsse sur une croupe de bois, sans coussin, ni tapis! Pardine, je n'ai pas envie de me moudre pour ôter la barbe à personne. Que ceux qui en ont de trop se la rasent; mais pour moi, je ne pense pas accompagner mon maître dans un si long voyage. D'ailleurs, je n'ai pas sans doute à servir pour la tonte de ces barbes, comme pour le désenchantement de madame Dulcinée.

— Si vraiment, ami, répondit Doloride; et tellement que sans votre présence nous ne ferons rien de bon.

— En voici bien d'une autre! s'écria Sancho; et qu'ont à voir les écuyers dans les aventures de leurs seigneurs? Ceux-ci doivent-ils emporter la gloire de celles qu'ils mettent à fin, et nous, supporter le travail? Mort de ma vie! si du moins les historiens disaient: «Un tel chevalier a mis à fin telle et telle aventure, mais avec l'aide d'un tel, son écuyer, sans lequel il était impossible de la conclure…» à la bonne heure; mais qu'ils écrivent tout sec: «Don Paralipoménon des Trois Étoiles a conclu l'aventure des six Vampires» et cela, sans nommer la personne de son écuyer, qui s'était trouvé présent à tout, pas plus que s'il ne fût pas dans le monde! c'est intolérable. Maintenant, seigneurs, je le répète, mon maître peut s'en aller tout seul, et grand bien lui fasse! Moi, je resterai ici, en compagnie de madame la duchesse. Il pourrait arriver qu'à son retour il trouvât l'affaire de madame Dulcinée aux trois quarts faite; car, dans les moments perdus, je pense me donner une volée de coups de fouet à m'en ouvrir la peau.

— Cependant, interrompit la duchesse, il faut accompagner votre maître, si c'est nécessaire, bon Sancho, puisque ce sont des bons comme vous qui vous en font la prière. Il ne sera pas dit que, pour votre vaine frayeur, les mentons de ces dames restent avec leurs toisons; ce serait un cas de conscience.

— En voici d'une autre encore un coup! répliqua Sancho. Si cette charité se faisait pour quelques demoiselles recluses, ou pour quelques petites filles de la doctrine chrétienne, encore passe; on pourrait s'aventurer à quelque fatigue. Mais pour ôter la barbe à ces duègnes! malepeste! j'aimerais mieux les voir toutes barbues, depuis la plus grande jusqu'à la plus petite, depuis la plus mijaurée jusqu'à la plus pimpante.

— Vous en voulez bien aux duègnes, ami Sancho, dit la duchesse, et vous suivez de près l'opinion de l'apothicaire de Tolède. Eh bien! vous n'avez pas raison. Il y a des duègnes chez moi qui pourraient servir de modèle à des maîtresses de maison, et voilà ma bonne doña Rodriguez qui ne me laissera pas dire autre chose.

— C'est assez que Votre Excellence le dise, reprit la Rodriguez, et Dieu sait la vérité. Que nous soyons, nous autres duègnes, bonnes ou mauvaises, barbues ou imberbes, enfin nos mères nous ont enfantées comme les autres femmes, et, puisque Dieu nous a mises au monde, il sait bien pourquoi. Aussi, c'est à sa miséricorde que je m'attends, et non à la barbe de personne.

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