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L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

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Louis Viardot translation

— Ah! mon bon seigneur, repartit la nièce, faites donc attention que tout ce que vous dites des chevaliers errants n'est que fable et mensonge. Leurs histoires mériteraient, si elles n'étaient toutes brûlées vives, qu'on leur mît à chacune un sanbenito[50] ou quelque autre signe qui les fît reconnaître pour infâmes et corruptrices des bonnes moeurs.

— Par le Dieu vivant qui nous alimente, s'écria don Quichotte, si tu n'étais directement ma nièce, comme fille de ma propre soeur, je t'infligerais un tel châtiment, pour le blasphème que tu viens de dire, qu'il retentirait dans le monde entier. Comment! est-il possible qu'une petite morveuse, qui sait à peine manier douze fuseaux à faire le filet, ait l'audace de porter la langue sur les histoires des chevaliers errants? Que dirait le grand Amadis s'il entendait semblable chose! Mais, au reste, non, il te pardonnerait, parce qu'il fut le plus humble et le plus courtois chevalier de son temps, et, de plus, grand protecteur de jeunes filles. Mais tel autre pourrait t'avoir entendue, qui t'en ferait repentir; car ils ne sont pas tous polis et bien élevés; il y en a d'insolents et de félons; et tous ceux qui se nomment chevaliers ne le sont pas complètement de corps et d'âme; les uns sont d'or pur, les autres d'alliage, et, bien qu'ils semblent tous chevaliers, ils ne sont pas tous à l'épreuve de la pierre de touche de la vérité. Il y a des gens de bas étage qui s'enflent à crever pour paraître chevaliers, et de hauts chevaliers qui suent sang et eau pour paraître gens de bas étage. Ceux-là s'élèvent, ou par l'ambition ou par la vertu; ceux-ci s'abaissent, ou par la mollesse ou par le vice. Il faut faire usage d'un talent très-fin d'observation pour distinguer entre ces deux espèces de chevaliers, si semblables par le nom, si différents par les actes.[51]

— Sainte Vierge! s'écria la nièce, vous en savez si long, seigneur oncle, que, s'il en était besoin, vous pourriez monter en chaire, ou vous mettre à prêcher dans les rues; et pourtant, vous donnez dans un tel aveuglement, dans une folie si manifeste, que vous vous imaginez être vaillant étant vieux, avoir des forces étant malade, redresser des torts étant plié par l'âge, et surtout être chevalier ne l'étant pas; car, bien que les hidalgos puissent le devenir, ce n'est pas quand ils sont pauvres.

— Tu as grande raison, nièce, en tout ce que tu viens de dire, répondit don Quichotte, et je pourrais, sur ce sujet de la naissance, te dire des choses qui t'étonneraient bien; mais, pour ne pas mêler le divin au terrestre, je m'en abstiens. Écoutez, mes chères amies, et prêtez-moi toute votre attention. On peut réduire à quatre espèces toutes les races et familles qu'il y a dans le monde; les unes, parties d'un humble commencement, se sont étendues et agrandies jusqu'à atteindre une élévation extrême; d'autres, qui ont eu un commencement illustre, se sont conservées et se maintiennent dans leur état originaire; d'autres, quoique ayant eu aussi de grands commencements, ont fini en pointe, comme une pyramide, c'est-à-dire se sont diminuées et rapetissées jusqu'au néant, comme est, à l'égard de sa base, la pointe d'une pyramide; d'autres enfin, et ce sont les plus nombreuses, qui n'ont eu ni commencement illustre ni milieu raisonnable, auront une fin sans nom, comme sont les familles des plébéiens et des gens ordinaires. Des premières, qui eurent un humble commencement et montèrent à la grandeur qu'elles conservent encore, je puis donner pour exemple la maison ottomane, laquelle, partie de la bassesse d'un humble berger[52], s'est élevée au faîte où nous la voyons aujourd'hui. De la seconde espèce de familles, celles qui commencèrent dans la grandeur et qui la conservent sans l'augmenter, on trouvera l'exemple chez un grand nombre de princes, qui le sont par hérédité, et se maintiennent au même point, en se contenant pacifiquement dans les limites de leurs États. De celles qui commencèrent grandes et larges pour finir en pointe, il y a des milliers d'exemples, car tous les Pharaons et Ptolémées d'Égypte, les Césars de Rome, et toute cette multitude infinie de princes et de monarques, mèdes, assyriens, perses, grecs et barbares, toutes ces familles royales et seigneuriales ont fini en pointe et en néant, à tel point qu'il serait impossible de retrouver un seul de leurs descendants à cette heure, à moins que ce ne fût dans un état obscur et misérable. Des familles plébéiennes, je n'ai rien à dire, sinon qu'elles servent seulement à augmenter le nombre des gens qui vivent[53], sans mériter d'autre renommée ni d'autre éloge des grandeurs qui leur manquent. De tout ce que j'ai dit, je veux vous faire conclure, mes pauvres bonnes filles, que la confusion est grande entre les familles et les races, et que celles-là seulement paraissent grandes, illustres, qui se montrent ainsi par la vertu, la richesse et la libéralité de leurs membres. J'ai dit la vertu, la richesse et la libéralité, parce que le grand adonné au vice sera un grand vicieux, et le riche sans libéralité un mendiant avare; en effet, le possesseur des richesses ne se rend pas heureux de les avoir, mais de les dépenser, et non de les dépenser à tout propos, mais de savoir en faire bon emploi. Il ne reste au chevalier pauvre d'autre chemin pour montrer qu'il est chevalier que celui de la vertu; qu'il soit affable, poli, bien élevé, serviable, jamais orgueilleux, jamais arrogant, jamais détracteur; qu'il soit surtout charitable, car, avec deux maravédis qu'il donnera au pauvre d'un coeur joyeux, il se montrera aussi libéral que celui qui fait l'aumône à son de cloches; et personne ne le verra orné de ces vertus, que, même connaissant sa détresse, il ne le juge et ne le tienne pour homme de noble sang. Ce serait un miracle qu'il ne le fût pas; et, comme la louange a toujours été le prix de la vertu, les hommes vertueux ne peuvent manquer d'être loués de chacun. Il y a deux chemins, mes filles, que peuvent prendre les hommes pour devenir riches et honorés; l'un est celui des lettres, l'autre est celui des armes. Je suis plus versé dans les armes que dans les lettres, et je suis né, selon l'inclination que je me sens, sous l'influence de la planète Mars. Il m'est donc obligatoire de suivre ce chemin, et je dois le prendre en dépit de tout le monde; c'est en vain que vous vous fatigueriez à me persuader de ne pas vouloir ce que veulent les cieux, ce qu'a réglé la fortune, ce qu'exige la raison, et surtout ce que désire ma volonté; car, sachant, comme je le sais, quels innombrables travaux sont attachés à la chevalerie errante, je sais également quels biens infinis on obtient par elle. Je sais que le sentier de la vertu est étroit, que le chemin du vice est large et spacieux. Je sais qu'ils aboutissent à des termes qui sont bien différents, car le large chemin du vice finit par la mort, et l'étroit sentier de la vertu finit par la vie, non pas une vie qui finisse elle- même, mais celle qui n'aura pas de fin. Je sais enfin, comme a dit notre grand poëte castillan[54], que «c'est par ces âpres chemins qu'on monte au trône élevé de l'immortalité, d'où jamais on ne redescend.»

— Ah! malheureuse que je suis! s'écria la nièce; quoi! mon seigneur est poëte aussi? Il sait tout, il est bon à tout. Je gage que, s'il voulait se faire maçon, il saurait construire une maison comme une cage.

— Je t'assure, nièce, répondit don Quichotte, que, si ces pensées chevaleresques n'absorbaient pas mes cinq sens, il n'y aurait chose que je ne fisse, ni curiosité qui ne sortît de mes mains; principalement des cages d'oiseaux et des cure-dents.»

En ce moment on entendit frapper à la porte, et l'une des femmes ayant demandé qui frappait, Sancho Panza répondit:

«C'est moi.»

À peine la gouvernante eut-elle reconnu sa voix, qu'elle courut se cacher pour ne pas le voir, tant elle le détestait. La nièce lui ouvrit; son seigneur don Quichotte alla le recevoir les bras ouverts, et revint s'enfermer avec lui dans sa chambre, où ils eurent un entretien qui ne le cède pas au précédent.

Chapitre VII

De ce que traita don Quichotte avec son écuyer, ainsi que d'autres événements fameux

À peine la gouvernante eut-elle vu Sancho Panza s'enfermer avec son seigneur, qu'elle devina l'objet de leurs menées. S'imaginant que de cette conférence devait sortir la résolution de leur troisième sortie, elle prit sa mante, et courut, toute pleine de trouble et de chagrin, chercher le bachelier Samson Carrasco, parce qu'il lui sembla qu'étant beau parleur et tout fraîchement ami de son maître, il pourrait mieux que personne lui persuader de laisser là un projet si insensé.

Elle le trouva qui se promenait dans la cour de sa maison, et, dès qu'elle l'aperçut, elle se laissa tomber à ses pieds, haletante et désolée. Quand le bachelier vit de si grandes marques de trouble et de désespoir:

«Qu'avez-vous, dame gouvernante? s'écria-t-il; qu'est-il arrivé? On dirait que vous vous sentez arracher l'âme.

— Ce n'est rien, mon bon seigneur Samson, dit-elle, sinon que mon maître fuit, il fuit sans aucun doute.

— Et par où fuit-il, madame? demanda Samson. S'est-il ouvert quelque partie du corps?

— Il fuit, répondit-elle, par la porte de sa folie; je veux dire, seigneur bachelier de mon âme, qu'il veut décamper une autre fois, ce qui fera la troisième, pour chercher par le monde ce qu'il appelle de bonnes aventures, et je ne sais vraiment comment il peut les nommer ainsi. La première fois, on nous l'a ramené posé en travers sur un âne, et tout moulu de coups. La seconde fois, il nous est revenu sur une charrette à boeufs, enfermé dans une cage, où il s'imaginait qu'il était enchanté. Il rentrait, le malheureux, dans un tel état, qu'il n'aurait pas été reconnu de la mère qui l'a mis au monde, sec, jaune, les yeux enfoncés jusqu'au fin fond de la cervelle, si bien que pour le faire un peu revenir, il m'en a coûté plus de cinquante douzaines d'oeufs, comme Dieu le sait, aussi bien que tout le monde, et surtout mes poules qui ne me laisseront pas mentir.

— Oh! cela, je le crois bien, répondit le bachelier, car elles sont si bonnes, si dodues et si bien élevées, qu'elles ne diraient pas une chose pour une autre, dussent-elles en crever. Enfin, dame gouvernante, il n'y a rien de plus, et il n'est pas arrivé d'autre malheur que celui que vous craignez pour le seigneur don Quichotte?

— Non, seigneur, répliqua-t-elle.

— Eh bien! ne vous mettez pas en peine, repartit le bachelier; mais retournez paisiblement chez vous, préparez-m'y quelque chose de chaud pour déjeuner, et, chemin faisant, récitez l'oraison de sainte Apolline, si vous la savez; je vous suivrai de près, et vous verrez merveille.

— Jésus Maria! répliqua la gouvernante, vous dites que je récite l'oraison de sainte Apolline? ce serait bon si mon maître avait le mal de dents, mais il n'est pris que de la cervelle.[55]

— Je sais ce que je dis, dame gouvernante, répondit Carrasco; allez, allez, et ne vous mettez pas à disputer avec moi, puisque vous savez que je suis bachelier par l'université de Salamanque.»

Là-dessus la gouvernante s'en retourna, et le bachelier alla sur- le-champ trouver le curé pour comploter avec lui ce qui se dira dans son temps.

Pendant celui que demeurèrent enfermés don Quichotte et Sancho, ils eurent l'entretien suivant, dont l'histoire fait, avec toute ponctualité, une relation véridique.

Sancho dit à son maître:

«Seigneur, je tiens enfin ma femme réluite à ce qu'elle me laisse aller avec Votre Grâce où il vous plaira de m'emmener.

— Réduite, il faut dire, Sancho, dit don Quichotte, et non réluite.

— Deux ou trois fois, si je m'en souviens bien, reprit Sancho, j'ai supplié Votre Grâce de ne pas me reprendre les paroles, si vous entendez ce que je veux dire avec elles, et si vous ne m'entendez pas, de dire: «Sancho, ou Diable, parle autrement, je ne t'entends pas.» Et alors, si je ne m'explique pas clairement, vous pourrez me reprendre, car je suis très-fossile.

— Eh bien! je ne t'entends pas, Sancho, dit aussitôt don Quichotte, car je ne sais ce que veut dire: «Je suis très- fossile.»

— Très-fossile veut dire, reprit Sancho, que je suis très… comme ça.

— Je t'entends encore moins maintenant, répliqua don Quichotte.

— Ma foi, si vous ne pouvez m'entendre, dit Sancho, je ne sais comment le dire; c'est tout ce que je sais, et que Dieu m'assiste.

— J'y suis, j'y suis, reprit don Quichotte; tu veux dire que tu es très-docile, que tu es si doux, si maniable, que tu prendras l'avis que je te donnerai, et feras comme je t'enseignerai.

— Je parie, s'écria Sancho, que dès l'abord vous m'avez saisi et compris, mais que vous vouliez me troubler pour me faire dire deux cents balourdises.

— Cela pourrait bien être, répondit don Quichotte; mais en définitive, que dit Thérèse?

— Thérèse dit, répliqua Sancho, que je lie bien mon doigt avec le vôtre, et puis, que le papier parle et que la langue se taise, car ce qui s'attache bien se détache bien, et qu'un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Et moi je dis que, si le conseil de la femme n'est pas beaucoup, celui qui ne le prend pas est un fou.

— C'est ce que je dis également, répondit don Quichotte; allons, ami Sancho, continuez; vous parlez d'or aujourd'hui.

— Le cas est, reprit Sancho, et Votre Grâce le sait mieux que moi, que nous sommes tous sujets à la mort, qu'aujourd'hui nous vivons et demain plus, que l'agneau s'en va aussi vite que le mouton, et que personne ne peut se promettre en ce monde plus d'heures de vie que Dieu ne veut bien lui en accorder; car la mort est sourde, et, quand elle vient frapper aux portes de notre vie, elle est toujours pressée, et rien ne peut la retenir, ni prières, ni violences, ni sceptres, ni mitres, selon le bruit qui court et suivant qu'on nous le dit du haut de la chaire.

— Tout cela est la pure vérité, dit don Quichotte; mais je ne sais pas où tu veux en venir.

— J'en veux venir, reprit Sancho, à ce que Votre Grâce m'alloue des gages fixes; c'est-à-dire à ce que vous me donniez tant par mois pendant que je vous servirai, et que ces gages me soient payés sur vos biens. J'aime mieux cela que d'être à merci; car les récompenses viennent, ou mal, ou jamais, et, comme on dit, de ce que j'ai que Dieu m'assiste. Enfin, je voudrais savoir ce que je gagne, peu ou beaucoup, car c'est sur un oeuf que la poule en pond d'autres, et beaucoup de _peu _font un _beaucoup, _et tant qu'on gagne quelque chose on ne perd rien. À la vérité, s'il arrivait (ce que je ne crois ni n'espère) que Votre Grâce me donnât l'île qu'elle m'a promise, je ne suis pas si ingrat, et ne tire pas tellement les choses par les cheveux, que je ne consente à ce qu'on évalue le montant des revenus de cette île, et qu'on la rabatte de mes gages au marc la livre.

— Ami Sancho, répondit don Quichotte, à bon rat bon chat.[56]

— Je vous entends, dit Sancho, et je gage que vous voulez dire à bon chat bon rat; mais qu'importe, puisque vous m'avez compris?

— Si bien compris, continua don Quichotte, que j'ai pénétré le fond de tes pensées, et deviné à quel blanc tu tires avec les innombrables flèches de tes proverbes. Écoute, Sancho, je te fixerais bien volontiers des gages, si j'avais trouvé dans quelqu'une des histoires de chevaliers errants un exemple qui me fît découvrir ou me laissât seulement entrevoir par une fente ce que les écuyers avaient coutume de gagner par mois ou par année; mais, quoique j'aie lu toutes ces histoires ou la plupart d'entre elles, je ne me rappelle pas avoir lu qu'aucun chevalier errant eût fixé des gages à son écuyer. Je sais seulement que tous les écuyers servaient à merci, et que, lorsqu'ils y pensaient le moins, si la chance tournait bien à leurs maîtres, ils se trouvaient récompensés par une île ou quelque chose d'équivalent, et que pour le moins ils attrapaient un titre et une seigneurie. Si, avec ces espérances et ces augmentations, il vous plaît, Sancho, de rentrer à mon service, à la bonne heure; mais si vous pensez que j'ôterai de ses gonds et de ses limites l'antique coutume de la chevalerie errante, je vous baise les mains. Ainsi donc, mon cher Sancho, retournez chez vous, et déclarez ma résolution à votre Thérèse. S'il lui plaît à elle et s'il vous plaît à vous de me servir à merci, bene quidem; sinon, amis comme devant; car si l'appât ne manque point au colombier, les pigeons n'y manqueront pas non plus. Et prenez garde, mon fils, que mieux vaut bonne espérance que mauvaise possession, et bonne plainte que mauvais payement. Je vous parle de cette manière, Sancho, pour vous faire entendre que je sais aussi bien que vous lâcher des proverbes comme s'il en pleuvait. Finalement, je veux vous dire, et je vous dis en effet que, si vous ne voulez pas me suivre à merci, et courir la chance que je courrai, que Dieu vous bénisse et vous sanctifie, je ne manquerai pas d'écuyers plus obéissants, plus empressés, et surtout moins gauches et moins bavards que vous.»

Lorsque Sancho entendit la ferme résolution de son maître, il sentit ses yeux se couvrir de nuages et les ailes du coeur lui tombèrent, car il s'était persuadé que son seigneur ne partirait pas sans lui pour tous les trésors du monde.

Tandis qu'il était indécis et rêveur, Samson Carrasco entra, et, derrière lui, la gouvernante et la nièce, empressées de savoir par quelles raisons il persuaderait à leur seigneur de ne pas retourner à la quête des aventures. Samson s'approcha, et, toujours prêt à rire et à gausser, ayant embrassé don Quichotte comme la première fois, il lui dit d'une voix éclatante:

«Ô fleur de la chevalerie errante! ô brillante lumière des armes! ô honneur et miroir de la nation espagnole! plaise à Dieu tout- puissant, suivant la formule, que la personne ou les personnes qui voudraient mettre obstacle à ta troisième sortie ne trouvent plus elles-mêmes de sortie dans le labyrinthe de leurs désirs, et qu'elles ne voient jamais s'accomplir ce qu'elles ne souhaitent point!»

Et, se tournant vers la gouvernante, il lui dit:

«Vous pouvez bien, dame gouvernante, vous dispenser de réciter l'oraison de sainte Apolline; je sais qu'il est arrêté, par une immuable détermination des sphères célestes, que le seigneur don Quichotte doit mettre à exécution ses hautes et nouvelles pensées. Je chargerais lourdement ma conscience si je ne persuadais à ce chevalier, et ne lui intimais, au besoin, de ne pas tenir davantage au repos et dans la retraite la force de son bras valeureux et la bonté de son coeur imperturbable, pour qu'il ne prive pas plus longtemps le monde, par son retard, du redressement des torts, de la protection des orphelins, de l'honneur des filles, de l'appui des veuves, du soutien des femmes mariées, et autres choses de la même espèce qui touchent, appartiennent et adhèrent à l'ordre de la chevalerie errante. Allons, sus, mon bon seigneur don Quichotte, chevalier beau et brave, qu'aujourd'hui plutôt que demain Votre Grandeur se mette en route. Si quelque chose manque pour l'exécution de vos desseins, je suis là, prêt à y suppléer de mes biens et de ma personne, et, s'il fallait servir d'écuyer à Votre Magnificence, je m'en ferais un immense bonheur.»

Aussitôt don Quichotte, se tournant vers Sancho:

«Ne te l'ai-je pas dit, Sancho, que j'aurais des écuyers de reste? Vois un peu qui s'offre à l'être; rien moins que l'inouï bachelier Samson Carrasco, joie et perpétuel boute-en-train des galeries universitaires de Salamanque, sain de sa personne, agile de ses membres, discret et silencieux, patient dans le chaud comme dans le froid, dans la faim comme dans la soif, ayant enfin toutes les qualités requises pour être écuyer d'un chevalier errant. Mais à Dieu ne plaise que, pour satisfaire mon goût, je renverse la colonne des lettres, que je brise le vase de la science, que j'arrache la palme des beaux-arts. Non, que le nouveau Samson demeure dans sa patrie; qu'en l'honorant, il honore aussi les cheveux blancs de son vieux père; et moi je me contenterai du premier écuyer venu, puisque Sancho ne daigne plus venir avec moi.

— Si fait, je daigne, s'écria Sancho, tout attendri et les yeux pleins de larmes; oh! non, ce n'est pas de moi, mon seigneur, qu'on dira: «Pain mangé, compagnie faussée.» Je ne viens pas, Dieu merci, de cette race ingrate; tout le monde sait, et mon village surtout, quels furent les Panza dont je descends; d'autant plus que je connais et reconnais à beaucoup de bonnes oeuvres, et plus encore à de bonnes paroles, le désir qu'a Votre Grâce de me faire merci; et si je me suis mis en compte de tant et à quand au sujet de mes gages, ç'a été pour complaire à ma femme; car dès qu'elle se met dans la tête de vous persuader une chose, il n'y a pas de maillet qui serre autant les cercles d'une cuve qu'elle vous serre le bouton pour que vous fassiez ce qu'elle veut. Mais enfin, l'homme doit être homme, et la femme femme; et puisque je suis homme en quelque part que ce soit, sans qu'il me soit possible de le nier, je veux l'être aussi dans ma maison, en dépit de quiconque y trouverait à redire. Ainsi, il n'y a plus rien à faire, sinon que Votre Grâce couche par écrit son testament et son codicille, en manière qu'il ne se puisse rétorquer[57], et mettons- nous tout de suite en route, pour ne pas laisser dans la peine l'âme du seigneur Samson, qui dit que sa conscience l'oblige à persuader à Votre Grâce de sortir une troisième fois à travers ce monde. Quant à moi, je m'offre de nouveau à servir Votre Grâce fidèlement et loyalement, aussi bien et mieux encore qu'aucun écuyer ait servi chevalier errant dans les temps passés et présents.»

Le bachelier resta tout émerveillé quand il entendit de quelle manière parlait Sancho Panza; car, bien qu'ayant lu la première histoire de son maître, il ne pouvait s'imaginer que Sancho fût aussi gracieux qu'il y est dépeint. Mais en le voyant dire un testament et un codicille qu'on ne puisse rétorquer, au lieu d'un testament qu'on ne puisse révoquer, il crut tout ce qu'il avait lu sur son compte, et le tint bien décidément pour un des plus solennels insensés de notre siècle. Il dit même, entre ses dents, que deux fous tels que le maître et le valet ne s'étaient jamais vus au monde.

Finalement, don Quichotte et Sancho s'embrassèrent et restèrent bons amis; puis, sur l'avis et de l'agrément du grand Carrasco, qui était devenu leur oracle, il fut décidé qu'ils partiraient sous trois jours. Ce temps suffisait pour se munir de toutes les choses nécessaires au voyage, et pour chercher une salade à visière; car don Quichotte voulait absolument en porter une. Samson s'offrit à la lui procurer, parce qu'il savait, dit-il, qu'un de ses amis qui en avait une ne la lui refuserait pas, bien qu'elle fût plus souillée par la rouille et la moisissure que luisante et polie par l'émeri.

Les malédictions que donnèrent au bachelier la gouvernante et la nièce furent sans mesure et sans nombre. Elles s'arrachèrent les cheveux, s'égratignèrent le visage, et, à la façon des pleureuses qu'on louait pour les enterrements[58], elles se lamentaient sur le départ de leur seigneur, comme si c'eût été sur sa mort.

Le projet qu'avait Samson, en lui persuadant de se mettre encore une fois en campagne, était de faire ce que l'histoire rapportera plus loin; toute cela sur le conseil du curé et du barbier, avec lesquels il s'était consulté d'abord. Enfin, pendant ces trois jours, don Quichotte et Sancho se pourvurent de ce qui leur sembla convenable; puis, ayant apaisé, Sancho sa femme, don Quichotte sa gouvernante et sa nièce, un beau soir, sans que personne les vît, sinon le bachelier, qui voulut les accompagner à une demi-lieue du village, ils prirent le chemin du Toboso, don Quichotte sur son bon cheval Rossinante, Sancho sur son ancien grison, le bissac bien fourni de provisions touchant la bucolique, et la bourse pleine d'argent que lui avait donné don Quichotte pour ce qui pouvait arriver.

Samson embrassa le chevalier, et le supplia de lui faire savoir sa bonne ou sa mauvaise fortune, pour s'attrister de l'une et se réjouir de l'autre, comme l'exigeaient les lois de leur amitié. Don Quichotte lui en ayant fait la promesse, Samson prit la route de son village, et les deux autres celle de la grande ville du Toboso.

Chapitre VIII

Où l'on raconte ce qui arriva à don Quichotte tandis qu'il allait voir sa dame Dulcinée du Toboso

Béni soit le tout-puissant Allah! s'écrie Hamet Ben-Engéli au commencement de ce huitième chapitre; béni soit Allah! répète-t-il à trois reprises. Puis il ajoute que, s'il donne à Dieu ces bénédictions, c'est en voyant qu'à la fin il tient en campagne don Quichotte et Sancho, et que les lecteurs de son agréable histoire peuvent compter que désormais commencent les exploits du seigneur et les facéties de l'écuyer. Il les invite à oublier les prouesses passées de l'ingénieux hidalgo, pour donner toute leur attention à ses prouesses futures, lesquelles commencent dès à présent sur le chemin du Toboso, comme les autres commencèrent jadis dans la plaine de Montiel. Et vraiment ce qu'il demande est peu de chose en comparaison de ce qu'il promet. Puis il continue de la sorte:

Don Quichotte et Sancho restèrent seuls; et Samson Carrasco s'était à peine éloigné, que Rossinante se mit à hennir et le grison à braire, ce que les deux voyageurs, chevalier et écuyer, tinrent à bon signe et à très-favorable augure. Cependant, s'il faut dire toute la vérité, les soupirs et les braiments du grison furent plus nombreux et plus forts que les hennissements du bidet, d'où Sancho conclut que son bonheur devait surpasser celui de son maître, fondant cette opinion sur je ne sais quelle astrologie judiciaire, qu'il savait peut-être, bien que l'histoire ne s'en explique pas. Seulement, on lui entendit souvent dire que, quand il trébuchait ou tombait, il aurait été bien aise de ne pas être sorti de sa maison, parce qu'à trébucher ou à tomber on ne tirait d'autre profit que de déchirer son soulier ou de se rompre les côtes; et, ma foi, tout sot qu'il était, il n'allait pas en cela très-hors du droit chemin.

Don Quichotte lui dit:

«Ami Sancho, plus nous avançons, plus la nuit se ferme; elle va devenir plus noire qu'il ne faudrait pour qu'avec le point du jour nous puissions apercevoir le Toboso. C'est là que j'ai résolu d'aller avant de m'engager dans aucune aventure; là je demanderai l'agrément et la bénédiction de la sans pareille Dulcinée, et avec cet agrément, je pense et crois fermement mettre à bonne fin toute périlleuse aventure; car rien dans cette vie ne rend plus braves les chevaliers errants que de se voir favorisés de leurs dames.

— Je le crois bien ainsi, répondit Sancho; mais il me semble fort difficile que Votre Grâce puisse lui parler et avoir avec elle une entrevue, en un lieu du moins où vous puissiez recevoir sa bénédiction, à moins qu'elle ne vous la donne par-dessus les murs de la basse-cour où je la vis la première fois, quand je lui portai la lettre qui contenait les nouvelles des folies et des niaiseries que faisait Votre Grâce dans le coeur de la Sierra- Moréna.

— Des murs de basse-cour, dis-tu, Sancho! reprit don Quichotte. Quoi! tu t'es mis dans la tête que c'était là ou par là que tu avais vu cette fleur jamais dignement louée de gentillesse et de beauté? Ce ne pouvaient être que des galeries ou des corridors, ou des vestibules de riches et somptueux palais.

— Cela se peut bien, répondit Sancho, mais ils m'ont paru des murs de basse-cour, si je n'ai pas perdu la mémoire.

— En tout cas, allons-y, Sancho, répliqua don Quichotte; pourvu que je la voie, il m'est aussi égal que ce soit par des murs de basse-cour que par des balcons ou des grilles de jardin; quelque rayon du soleil de sa beauté qui arrive à mes yeux, il éclairera mon entendement et fortifiera mon coeur de façon que je reste unique et sans égal pour l'esprit et pour la vaillance.

— Eh bien, par ma foi, seigneur, répondit Sancho, quand j'ai vu ce soleil de madame Dulcinée du Toboso, il n'était pas assez clair pour jeter aucun rayon. C'était sans doute parce que Sa Grâce étant à cribler ce grain que je vous ai dit, la poussière épaisse qui en sortait se mit comme un nuage devant sa face, et l'obscurcit.

— Comment! Sancho, s'écria don Quichotte, tu persistes à penser, à croire, à dire et à prétendre que ma dame Dulcinée criblait du blé, tandis que c'est un exercice et un métier tout à fait étrangers à ce que font et doivent faire les personnes de qualité, lesquelles sont réservées à d'autres exercices et à d'autres passe-temps qui montrent, à portée de mousquet, l'élévation de leur naissance! Oh! que tu te rappelles mal, Sancho, ces vers de notre poëte[59], où il nous dépeint les ouvrages délicats que faisaient dans leur séjour de cristal ces quatre nymphes qui sortirent la tête des ondes du Tage, et s'assirent sur la verte prairie pour travailler à ces riches étoffes que nous décrit l'ingénieux poëte, et qui étaient tissues d'or, de soie et de perles! Ainsi devait être l'ouvrage de ma dame, quand tu la vis, à moins que l'envie que porte à tout ce qui me regarde un méchant enchanteur ne change et ne transforme sous des figures différentes toutes les choses qui pourraient me faire plaisir. Aussi je crains bien que, dans cette histoire de mes exploits qui circule imprimée, si par hasard elle a pour auteur quelque sage, mon ennemi, celui-ci n'ait mis des choses pour d'autres, mêlant mille mensonges à une vérité, et s'égarant à compter d'autres actions que celles qu'exige la suite d'une histoire véridique. Ô envie, racine de tous les maux, et ver rongeur de toutes les vertus! Tous les vices, Sancho, portent avec eux je ne sais quoi d'agréable; mais celui de l'envie ne porte que des déboires, des rancunes et des rages furieuses.

— C'est justement là ce que je dis, répliqua Sancho, et je parie que, dans cette légende ou histoire que le bachelier Carrasco dit avoir vue de nous, mon honneur roule comme voiture versée, pêle- mêle d'un côté, et de l'autre balayant les rues. Eh bien! foi de brave homme, je n'ai pourtant jamais dit de mal d'aucun enchanteur, et je n'ai pas assez de biens pour faire envie à personne, Il est vrai que je suis un peu malicieux, avec quelque pointe d'aigrefin. Mais tout cela se couvre et se cache sous le grand manteau de ma simplicité, toujours naturelle et jamais artificieuse. Quand je n'aurais d'autre mérite que de croire, comme j'ai toujours cru, sincèrement et fermement, en Dieu et en tout ce que croit la Sainte Église catholique romaine, et d'être, comme je le suis, ennemi mortel des juifs, les historiens devraient me faire miséricorde, et me bien traiter dans leurs écrits. Mais, au reste, qu'ils disent ce qu'ils voudront; nu je suis né, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne; et pour me voir mis en livre, circulant par ce monde de main en main, je me soucie comme d'une figue qu'on dise de moi tout ce qu'on voudra.

— Cela ressemble, Sancho, reprit don Quichotte, à l'histoire d'un fameux poëte de ce temps-ci, lequel, ayant fait une maligne satire contre toutes les dames courtisanes, omit d'y comprendre et d'y nommer une dame de qui l'on pouvait douter si elle l'était ou non. Celle-ci, voyant qu'elle n'était pas sur la liste de ces dames, se plaignit au poëte, lui demanda ce qu'il avait vu en elle qui l'eût empêché de la mettre au nombre des autres, et le pria d'allonger la satire pour lui faire place, sinon qu'il prît garde à lui, Le poëte lui donna satisfaction, et l'arrangea mieux que n'eussent fait des langues de duègnes; alors la dame demeura satisfaite en se voyant fameuse, quoique infâme. À ce propos vient aussi l'histoire de ce berger qui, seulement pour que son nom vécût dans les siècles à venir, incendia le fameux temple de Diane à Éphèse, lequel était compté parmi les sept merveilles du monde. Malgré l'ordre qui fut donné que personne ne nommât ce berger, de vive voix ou par écrit, afin qu'il n'atteignît pas le but de son désir, cependant on sut qu'il s'appelait Érostrate. On peut encore citer à ce sujet ce qui arriva à Rome au grand empereur Charles Quint, avec un gentilhomme de cette ville. L'empereur voulut voir ce fameux temple de la Rotonde qu'on appela, dans l'antiquité, temple de tous les dieux, et maintenant, sous une meilleure invocation, temple de tous les saints[60], C'est l'édifice le mieux conservé et le plus complet qui soit resté de tous ceux qu'éleva le paganisme à Rome, celui qui rappelle le mieux la grandeur et la magnificence de ses fondateurs. Il est construit en coupole, d'une étendue immense, et très-bien éclairé, quoique la lumière ne lui arrive que par une fenêtre, ou pour mieux dire, une claire-voie ronde, qui est au sommet. C'était de là que l'empereur regardait l'édifice, ayant à ses côtés un gentilhomme romain qui lui expliquait les détails et les curiosités de ce chef-d'oeuvre d'architecture. Quand l'empereur eut quitté la claire-voie, le gentilhomme lui dit: «Mille fois, sacrée Majesté, le désir m'est venu de saisir Votre Majesté dans mes bras, et de me précipiter de cette ouverture en bas, pour laisser de moi une éternelle renommée dans le monde. — Je vous remercie beaucoup, répondit l'empereur, de n'avoir pas exécuté cette mauvaise pensée; je ne vous mettrai plus dans le cas de faire une autre épreuve de votre loyauté. Ainsi, je vous ordonne de ne plus m'adresser la parole et de n'être jamais où je serai.» Après avoir dit cela, il lui accorda une grande faveur. Je veux dire, Sancho, que l'envie de faire parler de soi est prodigieusement active et puissante. Que penses- tu qui précipita du haut du pont, dans les flots profonds du Tibre, Horatius Coclès, tout chargé du poids de ses armes? qui brûla la main de Mutius Scévola? qui poussa Curtius à se jeter dans l'abîme ardent qui s'était ouvert au milieu de Rome? qui fit, en dépit de tous les augures contraires[61], passer le Rubicon à Jules César? et, pour prendre un exemple plus moderne, qui faisant couler à fond leurs vaisseaux, laissa sans retraite et sans appui les vaillants Espagnols que guidait le grand Cortez dans le Nouveau Monde? Tous ces exploits, et mille autres encore, furent et seront l'oeuvre de la renommée que les mortels désirent pour récompense, et comme une partie de l'immortalité que méritent leurs hauts faits. Cependant, nous autres chrétiens catholiques et chevaliers errants, nous devons plutôt prétendre à la gloire des siècles futurs, qui est éternelle dans les régions éthérées des cieux, qu'à la vanité de la renommée qui s'obtient dans ce siècle présent et périssable. Car enfin, cette renommée, si longtemps qu'elle dure, doit périr avec le monde lui-même, dont la fin est marquée. Ainsi donc, ô Sancho, que nos actions ne sortent point des bornes tracées par la religion chrétienne que nous professons. Nous devons tuer l'orgueil dans les géants; nous devons vaincre l'envie par la générosité et la grandeur d'âme, la colère par le sang-froid et la quiétude d'esprit, la gourmandise et le sommeil en mangeant peu et en veillant beaucoup, l'incontinence et la luxure par la fidélité que nous gardons à celles que nous avons faites dames de nos pensées, la paresse en courant les quatre parties du monde, cherchant les occasions qui puissent nous rendre, outre bons chrétiens, fameux chevaliers. Voilà, Sancho, les moyens d'atteindre au faîte glorieux où porte la bonne renommée.

— Tout ce que Votre Grâce a dit jusqu'à présent, reprit Sancho, je l'ai parfaitement compris. Cependant, je voudrais que vous eussiez la complaisance de m'absoudre un doute qui vient de me tomber dans l'esprit.

— Résoudre, tu veux dire, Sancho, répondit don Quichotte. Eh bien, à la bonne heure, parle, et je te répondrai du mieux que je pourrai le faire.

— Dites-moi, seigneur, poursuivit Sancho, ces Juillet, ces Août[62], et tous ces chevaliers à prouesses dont vous avez parlé, et qui sont déjà morts, où sont-ils à présent?

— Les gentils, répliqua don Quichotte, sont, sans aucun doute, en enfer; les chrétiens, s'ils ont été bons chrétiens, sont dans le purgatoire ou dans le paradis.

— Voilà qui est bien, reprit Sancho; mais sachons maintenant une chose; les sépultures où reposent les corps de ces gros seigneurs ont-elles à leur porte des lampes d'argent, et les murailles de leurs chapelles sont-elles ornées de béquilles, de suaires, de chevelures, de jambes et d'yeux en cire? Si ce n'est pas de cela, de quoi sont-elles ornées?»

Don Quichotte répondit:

«Les sépulcres des gentils ont été, pour la plupart, des temples fastueux. Les cendres de Jules César sont placées sur une pyramide en pierre d'une grandeur démesurée, qu'on appelle aujourd'hui à Rome l'aiguille de Saint-Pierre[63]. L'empereur Adrien eut pour sépulture un château grand comme un gros village, qui fut appelé _moles Hadriani, _et qui est maintenant le château Saint-Ange. La reine Artémise fit ensevelir son mari Mausole dans un sépulcre qui passa pour une des sept merveilles du monde. Mais aucune de ces sépultures, ni beaucoup d'autres qu'eurent les gentils, n'ont été ornées de suaires et d'autres offrandes, qui montrent que ceux qu'elles renferment soient devenus des saints.

— Nous y voilà! répliqua Sancho; dites-moi maintenant quel est le plus beau, de ressusciter un mort ou de tuer un géant?

— La réponse est toute prête, repartit don Quichotte; c'est de ressusciter un mort.

— Ah! je vous tiens! s'écria Sancho. Ainsi, la renommée de ceux qui ressuscitent les morts, qui donnent la vue aux aveugles, qui redressent les boiteux, qui rendent la santé aux malades, de ceux dont les sépultures sont éclairées par des lampes, dont les chapelles sont remplies d'âmes dévotes qui adorent à genoux leurs reliques, la renommée de ceux-là, dis-je, vaudra mieux, pour ce siècle et pour l'autre, que celle qu'ont laissée et que laisseront autant d'empereurs idolâtres et de chevaliers errants qu'il y en ait eu dans le monde.

— C'est une vérité que je confesse également, répondit don Quichotte.

— Eh bien, cette renommée, continua Sancho, ces grâces, ces privilèges, ou comme vous voudrez appeler cela, appartiennent aux corps et aux reliques des saints, auxquels l'approbation et la dispense de notre sainte mère Église accordent des lampes, des cierges, des suaires, des béquilles, des chevelures, des yeux, des jambes, qui grandissent leur renommée chrétienne et augmentent la dévotion des fidèles. C'est sur leurs épaules que les rois portent les reliques des saints[64]; ils baisent les fragments de leurs os, ils en décorent leurs oratoires, ils en enrichissent leurs autels.

— Et que faut-il en conclure, Sancho, de tout ce que tu viens de dire? demanda don Quichotte.

— Que nous ferions mieux, répondit Sancho, de nous adonner à devenir saints; nous atteindrions plus promptement la renommée à laquelle nous prétendons. Faites attention, seigneur, qu'hier ou avant-hier (il y a si peu de temps qu'on peut le dire ainsi), l'Église a canonisé et béatifié deux petits moines déchaussés[65], si bien qu'on tient à grand bonheur de baiser ou même de toucher les chaînes de fer dont ils ceignaient et tourmentaient leur corps, et que ces chaînes sont, à ce qu'on dit, en plus grande vénération que l'épée de Roland, qui est dans la galerie d'armes du roi notre seigneur, que Dieu conserve. Ainsi donc, mon seigneur, il vaut mieux être humble moinillon, de quelque ordre qu'on soit, que valeureux chevalier errant; on obtient plus de Dieu avec deux douzaines de coups de discipline qu'avec deux mille coups de lance, qu'on les donne à des géants ou à des vampires et des andriaques.

— J'en conviens, répondit don Quichotte, mais nous ne pouvons pas tous être moines, et Dieu n'a pas qu'un chemin pour mener ses élus au ciel. La chevalerie est un ordre religieux, et il y a des saints chevaliers dans le paradis.

— Oui, reprit Sancho, mais j'ai ouï dire qu'il y a plus de moines au ciel que de chevaliers errants.

— C'est que le nombre des religieux est plus grand que celui des chevaliers, répliqua don Quichotte.

— Il y a pourtant bien des gens qui errent, dit Sancho.

— Beaucoup, répondit don Quichotte, mais peu qui méritent le nom de chevalier.»

Ce fut dans cet entretien et d'autres semblables qu'ils passèrent cette nuit et le jour suivant, sans qu'il leur arrivât rien qui mérite d'être conté, ce qui ne chagrina pas médiocrement don Quichotte. Enfin, le second jour, à l'entrée de la nuit, ils découvrirent la grande cité du Toboso. Cette vue réjouit l'âme de don Quichotte et attrista celle de Sancho, car il ne connaissait pas la maison de Dulcinée, et n'avait vu la dame de sa vie, pas plus que son seigneur; de façon que, l'un pour la voir, et l'autre pour ne l'avoir pas vue, ils étaient tous deux inquiets et agités, et Sancho n'imaginait pas ce qu'il aurait à faire quand son maître l'enverrait au Toboso, finalement, don Quichotte résolut de n'entrer dans la ville qu'à la nuit close. En attendant l'heure, ils restèrent cachés dans un bouquet de chênes qui est proche du Toboso, et, le moment venu, ils entrèrent dans la ville, où il leur arriva des choses qui peuvent s'appeler ainsi.

Chapitre IX

Où l'on raconte ce que l'on y verra

Il était tout juste minuit[66], ou à peu près, quand don Quichotte et Sancho quittèrent leur petit bois et entrèrent dans le Toboso. Le village était enseveli dans le repos et le silence, car tous les habitants dormaient comme des souches. La nuit se trouvait être demi-claire, et Sancho aurait bien voulu qu'elle fût tout à fait noire, pour trouver dans son obscurité une excuse à ses sottises. On n'entendait dans tout le pays que des aboiements de chiens, qui assourdissaient don Quichotte et troublaient le coeur de Sancho. De temps en temps, un âne se mettait à braire, des cochons à grogner, des chats à miauler, et tous les bruits de ces voix différentes s'augmentaient par le silence de la nuit. L'amoureux chevalier les prit à mauvais augure. Cependant il dit à Sancho:

«Conduis-nous au palais de Dulcinée, mon fils Sancho; peut-être la trouverons-nous encore éveillée.

— À quel diable de palais faut-il vous conduire, corps du soleil? s'écria Sancho; celui où j'ai vu Sa Grandeur n'était qu'une très- petite maison.

— Sans doute, reprit don Quichotte, elle s'était retirée dans quelque petit appartement de son alcazar[67], pour s'y récréer dans la solitude avec ses femmes, comme c'est l'usage et la coutume des hautes dames et des princesses.

— Seigneur, dit Sancho, puisque Votre Grâce veut à toute force que la maison de madame Dulcinée soit un alcazar, dites-moi, est- ce l'heure d'en trouver la porte ouverte? Ferons-nous bien de frapper à tour de bras pour qu'on nous entende et qu'on nous ouvre, au risque de mettre tout le monde en rumeur et en alarme? Est-ce que, par hasard, nous allons frapper à la porte de nos donzelles, comme font les amants argent comptant, qui arrivent, frappent et entrent à toute heure, si tard qu'il soit?

— Trouvons d'abord l'alcazar, répliqua don Quichotte; alors je te dirai, Sancho, ce qu'il sera bon que nous fassions. Mais, tiens, ou je ne vois guère, ou cette masse qui donne cette grande ombre qu'on aperçoit là-bas doit être le palais de Dulcinée.

— Eh bien, que Votre Grâce nous mène, répondit Sancho; peut-être en sera-t-il ainsi; et pourtant, quand je l'aurai vu avec les yeux et touché avec les mains, j'y croirai comme je crois qu'il fait jour maintenant.»

Don Quichotte marcha devant, et quand il eut fait environ deux cents pas, il trouva la masse qui projetait la grande ombre, Il vit une haute tour, et reconnut aussitôt que cet édifice n'était pas un alcazar, mais bien l'église paroissiale du pays.

«C'est l'église, Sancho, dit-il, que nous avons rencontrée.

— Je le vois bien, répondit Sancho, et plaise à Dieu que nous ne rencontrions pas aussi notre sépulture! car c'est un mauvais signe que de courir les cimetières à ces heures-ci, surtout quand j'ai dit à Votre Grâce, si je m'en souviens bien, que la maison de cette dame doit être dans un cul-de-sac.

— Maudit sois-tu de Dieu! s'écria don Quichotte. Où donc as-tu trouvé, nigaud, que les alcazars et les palais des rois soient bâtis dans des culs-de-sac?

— Seigneur, répondit Sancho, à chaque pays sa mode; peut-être est-ce l'usage au Toboso de bâtir dans des culs-de-sac les palais et les grands édifices. Aussi, je supplie Votre Grâce de me laisser chercher par ces rues et ces ruelles que je verrai devant moi, peut-être trouverai-je en quelque coin cet alcazar que je voudrais voir mangé des chiens, tant il nous fait donner au diable.

— Parle avec respect, Sancho, des choses de ma dame, dit don Quichotte; passons la fête en paix, et ne jetons pas le manche après la cognée.

— Je tiendrai ma langue, reprit Sancho; mais avec quelle patience pourrais-je supporter que Votre Grâce veuille à toute force que, pour une fois que j'ai vu la maison de notre maîtresse, je la reconnaisse de but en blanc, et que je la trouve au milieu de la nuit, tandis que vous ne la trouvez pas, vous qui l'avez vue des milliers de fois?

— Tu me feras désespérer, Sancho! s'écria don Quichotte. Viens çà, hérétique; ne t'ai-je pas dit mille et mille fois que de ma vie je n'ai vu la sans pareille Dulcinée, que je n'ai jamais franchi le seuil de son palais, qu'enfin je ne suis amoureux que par ouï-dire, et sur la grande renommée qu'elle a de beauté et d'esprit.

— Maintenant je le saurai, répondit Sancho, et je dis que, puisque Votre Grâce ne l'a pas vue, moi je ne l'ai pas vue davantage.

— Cela ne peut être, répliqua don Quichotte, car tu m'as dit pour le moins que tu l'avais vue criblant du blé, quand tu me rapportas la réponse de la lettre que tu lui portas de ma part.

— Ne faites pas attention à cela, seigneur, repartit Sancho; il faut que vous sachiez que ma visite fut aussi par ouï-dire, aussi bien que la réponse que je vous rapportai, car je ne sais pas plus ce qu'est madame Dulcinée que de donner un coup de poing dans la lune.

— Sancho! Sancho! s'écria don Quichotte, il y a des temps pour plaisanter et des temps où les plaisanteries viennent fort mal à propos. Ce n'est pas, j'imagine, parce que je dis que je n'ai jamais vu ni entendu la dame de mon âme, qu'il t'est permis de dire également que tu ne l'as ni vue ni entretenue, quand c'est tout le contraire, comme tu le sais bien.»

Tandis que nos deux aventuriers en étaient là de leur entretien, ils virent passer auprès d'eux un homme avec deux mules; et, au bruit que faisait la charrue que traînaient ces animaux, ils jugèrent que ce devait être quelque laboureur qui s'était levé avant le jour pour aller à sa besogne; ils ne se trompaient pas. Tout en cheminant, le laboureur chantait ce vieux _romance _qui dit: «Il vous en a cuit, Français, à la chasse de Roncevaux.[68]«

«Qu'on me tue, Sancho, s'écria don Quichotte, s'il nous arrive quelque chose de bon cette nuit; entends-tu ce que chante ce manant?

— Oui, je l'entends, répondit Sancho; mais que fait à notre affaire la chasse de Roncevaux? il pouvait aussi bien chanter le _romance _de Calaïnos[69]; ce serait la même chose pour le bien ou le mal qui peut nous arriver.»

Le laboureur approcha sur ces entrefaites, et don Quichotte lui demanda:

«Sauriez-vous me dire, mon cher ami (que Dieu vous donne toutes sortes de prospérités!), où sont par ici les palais de la sans pareille princesse doña Dulcinée du Toboso?

— Seigneur, répondit le passant, je ne suis pas du pays, et il y a peu de jours que j'y suis venu me mettre au service d'un riche laboureur pour travailler aux champs. Mais, tenez, dans cette maison vis-à-vis demeurent le curé et le sacristain du village; entre eux deux ils sauront bien vous indiquer cette madame la princesse, car ils ont la liste de tous les bourgeois du Toboso; quoique, à vrai dire, je ne croie pas que dans le pays il demeure une seule princesse, mais beaucoup de dames de qualité, oh! pour le sûr, dont chacune d'elles peut bien être princesse dans sa maison.

— Eh bien, c'est parmi ces dames, reprit don Quichotte, que doit être, mon ami, celle dont je m'informe auprès de vous.

— Cela se peut bien, reprit le laboureur; mais adieu, car le jour vient.» Et, fouettant ses mules, il s'en alla sans attendre d'autres questions. Sancho, qui vit que son maître était indécis et fort peu content:

«Seigneur, lui dit-il, voilà le jour qui approche, et il ne serait pas prudent que le soleil nous trouvât dans la rue. Il vaut mieux que nous sortions de la ville, et que Votre Grâce s'embusque dans quelque bois près d'ici. Je reviendrai de jour, et je ne laisserai pas un recoin dans le pays où je ne cherche le palais ou l'alcazar de ma dame. Je serais bien malheureux si je ne le trouvais pas; et quand je l'aurai trouvé, je parlerai à Sa Grâce, et je lui dirai où et comment vous attendez qu'elle arrange et règle de quelle façon vous pouvez la voir sans détriment de son honneur et de sa réputation.

— Tu as dit, Sancho, s'écria don Quichotte, un millier de sentences enveloppées dans le cercle de quelques paroles. Je reçois et j'accepte de bon coeur le conseil que tu viens de me donner. Viens, mon fils, allons chercher un endroit où je m'embusque, tandis que tu reviendras, comme tu dis, chercher, voir et entretenir ma dame, dont la courtoisie et la discrétion me font espérer plus que de miraculeuses faveurs.»

Sancho grillait d'envie de tirer son maître hors du pays, de crainte qu'il ne vînt à découvrir le mensonge de cette réponse qu'il lui avait remise de la part de Dulcinée, dans la Sierra- Moréna. Il se hâta donc de l'emmener, et, à deux milles environ, ils trouvèrent un petit bois où don Quichotte s'embusqua pendant que Sancho retournait à la ville. Mais il lui arriva dans son ambassade des choses qui demandent et méritent un nouveau crédit.

Chapitre X

Où l'on raconte quel moyen prit l'industrieux Sancho pour enchanter madame Dulcinée, avec d'autres événements non moins risibles que véritables

En arrivant à raconter ce que renferme le présent chapitre, l'auteur de cette grande histoire dit qu'il aurait voulu le passer sous silence, dans la crainte de n'être pas cru, parce que les folies de don Quichotte touchèrent ici au dernier terme que puissent atteindre les plus grandes qui se puissent imaginer, et qu'elles allèrent même deux portées d'arquebuse au-delà. Mais finalement, malgré cette appréhension, il les écrivit de la même manière que le chevalier les avait faites, sans ôter ni ajouter à l'histoire un atome de la vérité, et sans se soucier davantage du reproche qu'on pourrait lui adresser d'avoir menti. Il eut raison, parce que la vérité, si fine qu'elle soit, ne casse jamais, et qu'elle nage sur le mensonge comme l'huile au-dessus de l'eau.

Continuant donc son récit, l'historien dit qu'aussitôt que don Quichotte se fut embusqué dans le bosquet, bois ou forêt proche du Toboso, il ordonna à Sancho de retourner à la ville, et de ne point reparaître en sa présence qu'il n'eût d'abord parlé de sa part à sa dame, pour la prier de vouloir bien se laisser voir de son captif chevalier, et de daigner lui donner sa bénédiction, afin qu'il pût se promettre une heureuse issue dans toutes les entreprises qu'il affronterait désormais.

Sancho se chargea de ce que lui commandait son maître, et promit de lui rapporter une aussi bonne réponse que la première fois.

«Va, mon fils, répliqua don Quichotte, et ne te trouble point quand tu te verras devant la lumière du soleil de beauté à la quête de qui tu vas, heureux par-dessus tous les écuyers du monde! Aie bonne mémoire, et rappelle-toi bien comment elle te recevra, si elle change de couleur pendant que tu exposeras l'objet de ton ambassade, si elle se trouble et rougit en entendant mon nom. Dans le cas où tu la trouverais assise sur la riche estrade d'une femme de son rang, regarde si elle ne peut tenir en place sur ses coussins, mais si elle est debout, regarde si elle se pose tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, si elle répète deux ou trois fois la réponse qu'elle te donnera, si elle la change de douce en amère, ou d'aigre en amoureuse; si elle porte la main à sa chevelure pour l'arranger, quoiqu'elle ne soit pas en désordre. Finalement, mon fils, remarque avec soin toutes ses actions, tous ses mouvements; car, si tu me les rapportes bien tels qu'ils se sont passés, j'en tirerai la connaissance de ce qu'elle a de caché dans le fond du coeur au sujet de mes amours. Il faut que je t'apprenne, Sancho, si tu l'ignores, que les gestes et les mouvements extérieurs qui échappent aux amants, quand on parle de leurs amours, sont de fidèles messagers qui apportent des nouvelles de ce qui se passe dans l'intérieur de leur âme. Pars, ami; sois guidé par un plus grand bonheur que le mien, et ramené par un meilleur succès que celui que je resterai à espérer et à craindre dans cette amère solitude où tu me laisses.

— J'irai et reviendrai vite, répondit Sancho. Voyons, seigneur de mon âme, laissez gonfler un peu ce petit coeur qui ne doit pas être maintenant plus gros qu'une noisette. Considérez ce qu'on a coutume de dire, que «bon coeur brise mauvaise fortune», et que «où il n'y a pas de lard, il n'y a pas de crochet pour le pendre.» On dit aussi: «Où l'on s'y attend le moins, saute le lièvre.» Je dis cela, parce que si, cette nuit, nous n'avons pas trouvé le palais ou l'alcazar de ma dame, maintenant qu'il est jour, j'espère le trouver quand j'y penserai le moins; et quand je l'aurai trouvé, laissez-moi démêler mes flûtes avec elle.

— Assurément, Sancho, reprit don Quichotte, tu amènes les proverbes si bien à propos sur ce que nous traitons, que je ne dois pas demander à Dieu plus de bonheur en ce que je désire.»

À ces mots, Sancho tourna le dos, et bâtonna son grison, tandis que don Quichotte restait à cheval, s'appuyant sur ses étriers et sur le bois de sa lance, la tête pleine de tristes et confuses pensées. Nous le laisserons là pour aller avec Sancho, lequel s'éloignait de son seigneur non moins pensif et troublé qu'il ne le laissait; tellement qu'à peine hors du bois, il tourna la tête, et, voyant que don Quichotte n'était plus en vue, il descendit de son âne, s'assit au pied d'un arbre, et commença de la sorte à se parler à lui-même:

«Maintenant, mon frère Sancho, sachons un peu où va Votre Grâce. Allez-vous chercher quelque âne que vous ayez perdu!

— Non, assurément.

— Eh bien! qu'allez-vous donc chercher?

— Je vais chercher comme qui dirait une princesse, et en elle le soleil de la beauté et toutes les étoiles du ciel.

— Et où pensez-vous trouver ce que vous dites là, Sancho?

— Où? dans la grande ville du Toboso.

— C'est fort bien; et de quelle part l'allez-vous chercher?

— De la part du fameux don Quichotte de la Manche, qui défait les torts, qui donne à boire à ceux qui ont faim et à manger à ceux qui ont soif.

— C'est encore très-bien; mais savez-vous sa demeure, Sancho?

— Mon maître dit que ce doit être un palais royal ou un superbe alcazar.

— Et l'avez-vous vue quelquefois, par hasard?

— Ni moi ni mon maître ne l'avons jamais vue.

— Mais ne vous semble-t-il pas qu'il serait bien trouvé et bien fait aux gens du Toboso, s'ils savaient que vous êtes ici avec l'intention d'embaucher leur princesse et de débaucher leurs dames, de vous moudre les côtes à grands coups de gourdin, sans vous laisser place nette sur tout le corps?

— Oui, ils auraient en vérité bien raison, s'ils ne considéraient pas que j'agis par ordre d'autrui, et que vous êtes messager, mon ami, vous ne méritez aucune peine.[70]

— Ne vous y fiez pas, Sancho, car les Manchois sont une gent aussi colère qu'estimable, et ils ne se laissent chatouiller par personne. Vive Dieu! s'ils vous dépistent, vous n'êtes pas dans de beaux draps.

— Oh! oh! je donne ma langue aux chiens. Pourquoi me mettrais-je à chercher midi à quatorze heures pour les beaux yeux d'un autre? D'ailleurs, chercher Dulcinée par le Toboso, c'est demander le comte à la cour ou le bachelier dans Salamanque. Oui, c'est le diable, le diable tout seul qui m'a fourré dans cette affaire.»

Sancho disait ce monologue avec lui-même, et la conclusion qu'il en tira fut de se raviser tout à coup.

«Pardieu, se dit-il, tous les maux ont leur remède, si ce n'est la mort, sous le joug de laquelle nous devons tous passer, quelque dépit que nous en ayons, à la fin de la vie. Mon maître, à ce que j'ai vu dans mille occasions, est un fou à lier, et franchement, je ne suis guère en reste avec lui; au contraire, je suis encore plus imbécile, puisque je l'accompagne et le sers, s'il faut croire au proverbe qui dit: «Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es;» ou cet autre: «Non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais.» Eh bien, puisqu'il est fou, et d'une folie qui lui fait la plupart du temps prendre une chose pour l'autre, le blanc pour le noir et le noir pour le blanc, comme il le fit voir quand il prétendit que les moulins à vent étaient des géants aux grands bras, les mules des religieux des dromadaires, les hôtelleries des châteaux, les troupeaux de moutons des armées ennemies, ainsi que bien d'autres choses de la même force, il ne me sera pas difficile de lui faire accroire qu'une paysanne, la première que je trouverai ici sous ma main, est madame Dulcinée. S'il ne le croit pas, j'en jurerai; s'il en jure aussi, j'en jurerai plus fort, et s'il s'opiniâtre, je n'en démordrai pas; de cette manière, j'aurai toujours ma main par-dessus la sienne, advienne que pourra. Peut- être le dégoûterai-je ainsi de m'envoyer une autre fois à de semblables messages, en voyant les mauvais compliments que je lui en rapporte. Peut-être aussi pensera-t-il, à ce que j'imagine, que quelque méchant enchanteur, de ceux qui lui en veulent, à ce qu'il dit, aura changé, pour lui jouer pièce, la figure de sa dame.»

Sur cette pensée, Sancho Panza se remit l'esprit en repos et tint son affaire pour heureusement conclue. Il resta couché sous son arbre jusqu'au tantôt, pour laisser croire à don Quichotte qu'il avait eu le temps d'aller et de revenir. Tout se passa si bien, que, lorsqu'il se leva pour remonter sur le grison, il aperçut venir du Toboso trois paysannes, montées sur trois ânes, ou trois ânesses, car l'auteur ne s'explique pas clairement; mais on peut croire que c'étaient plutôt des bourriques, puisque c'est la monture ordinaire des paysannes, et, comme ce n'est pas un point de haut intérêt, il est inutile de nous arrêter davantage à le vérifier. Finalement, dès que Sancho vit les paysannes, il revint au grand trot chercher son seigneur don Quichotte, qu'il trouva jetant des soupirs au vent et faisant mille lamentations amoureuses. Aussitôt que don Quichotte l'aperçut, il lui dit:

«Qu'y a-t-il, ami Sancho? Pourrai-je marquer ce jour avec une pierre blanche ou avec une pierre noire[71]?

— Vous ferez mieux, répondit Sancho, de le marquer en lettres rouges comme les écriteaux de collège, afin que ceux qui le verront puissent le lire de loin.

— De cette manière, reprit don Quichotte, tu apportes de bonnes nouvelles?

— Si bonnes, répliqua Sancho, que vous n'avez rien de mieux à faire que d'éperonner Rossinante, et de sortir en rase campagne pour voir madame Dulcinée du Toboso, qui vient avec deux de ses femmes rendre visite à Votre Grâce.

— Sainte Vierge! s'écria don Quichotte; qu'est-ce que tu dis, ami Sancho? Ah! je t'en conjure, ne me trompe pas, et ne cherche point par de fausses joies à réjouir mes véritables tristesses.

— Qu'est-ce que je gagnerais à vous tromper, répliqua Sancho, surtout quand vous seriez si près de découvrir mon mensonge? Donnez de l'éperon, seigneur, et venez avec moi, et vous verrez venir notre maîtresse la princesse, vêtue et parée comme il lui convient. Elle et ses femmes, voyez-vous, ce n'est qu'une châsse d'or, que des épis de perles, que des diamants, des rubis, des toiles de brocart à dix étages de haut. Les cheveux leur tombent sur les épaules, si bien qu'on dirait autant de rayons de soleil qui s'amusent à jouer avec le vent. Et par-dessus tout, elles sont à cheval sur trois cananées pies qui font plaisir à regarder.

— Haquenées, tu as voulu dire, Sancho? dit don Quichotte.

— De haquenées à cananées, il n'y a pas grande distance, reprit Sancho; mais, qu'elles soient montées sur ce qu'elles voudront, elles n'en sont pas moins les plus galantes dames qu'on puisse souhaiter, notamment la princesse Dulcinée, ma maîtresse, qui ravit les cinq sens.

— Marchons, mon fils Sancho, s'écria don Quichotte, et, pour te payer les étrennes de ces nouvelles aussi bonnes qu'inattendues, je te fais don du plus riche butin que je gagnerai dans la première aventure qui m'arrivera; et si cela ne te suffit pas encore, je te donne les poulains que me feront cette année mes trois juments, qui sont prêtes à mettre bas, comme tu sais, dans le pré communal du pays.

— Je m'en tiens aux poulains, répondit Sancho, car il n'est pas bien sûr que le butin de la première aventure soit bon à garder.»

En disant cela, ils sortirent du bois et découvrirent tout près d'eux les trois villageoises. Don Quichotte étendit les regards sur toute la longueur du chemin du Toboso; mais, ne voyant que ces trois paysannes, il se troubla et demanda à Sancho s'il avait laissé ces dames, hors de la ville.

«Comment, hors de la ville? s'écria Sancho; est-ce que par hasard Votre Grâce a les yeux dans le chignon? Ne voyez-vous pas celles qui viennent à nous, resplendissantes comme le soleil en plein midi?

— Je ne vois, Sancho, répondit don Quichotte, que trois paysannes sur trois bourriques.

— À présent, que Dieu me délivre du diable! reprit Sancho; est-il possible que trois hacanées, ou comme on les appelle, aussi blanches que la neige, vous semblent des bourriques? Vive le Seigneur! je m'arracherais la barbe si c'était vrai.

— Eh bien, je t'assure, ami Sancho, répliqua don Quichotte, qu'il est aussi vrai que ce sont des bourriques ou des ânes, que je suis don Quichotte et toi Sancho Panza. Du moins ils me semblent tels.

— Taisez-vous, seigneur, s'écria Sancho Panza, ne dites pas une chose pareille, mais frottez-vous les yeux, et venez faire la révérence à la dame de vos pensées, que voilà près de vous.»

À ces mots, il s'avança pour recevoir les trois villageoises, et, sautant à bas du grison, il prit au licou l'âne de la première; puis, se mettant à deux genoux par terre, il s'écria:

«Reine, princesse et duchesse de la beauté, que votre hautaine Grandeur ait la bonté d'admettre en grâce et d'accueillir avec faveur ce chevalier votre captif, qui est là comme une statue de pierre, tout troublé, pâle et sans haleine de se voir en votre magnifique présence, je suis Sancho Panza, son écuyer; et lui, c'est le fugitif et vagabond chevalier don Quichotte de la Manche, appelé de son autre nom le chevalier de la Triste-Figure.»

En cet instant, don Quichotte s'était déjà jeté à genoux aux côtés de Sancho; il regardait avec des yeux hagards et troublés celle que Sancho appelait reine et madame. Et, comme il ne découvrait en elle qu'une fille de village, encore d'assez pauvre mine, car elle avait la face bouffie et le nez camard, il demeurait stupéfait, sans oser découdre la bouche. Les paysannes n'étaient pas moins émerveillées, en voyant ces deux hommes, de si différent aspect, agenouillés sur la route, et qui ne laissaient point passer leur compagne. Mais celle-ci, rompant le silence, et d'une mine toute rechignée:

«Gare du chemin, à la male heure, dit-elle, et laissez-nous passer, que nous sommes pressées.

— Ô princesse! répondit Sancho Panza, ô dame universelle du Toboso! comment! votre coeur magnanime ne s'attendrit pas en voyant agenouillé devant votre sublime présence la colonne et la gloire de la chevalerie errante?»

L'une des deux autres entendant ce propos:

«Ohé! dit-elle, ohé! viens donc que je te torche, bourrique du beau-père.[72] Voyez un peu comme ces muscadins viennent se gausser des villageoises, comme si nous savions aussi bien chanter pouille qu'eux autres. Passez votre chemin, et laissez-nous passer le nôtre, si vous ne voulez qu'il vous en cuise.

— Lève-toi, Sancho, dit aussitôt don Quichotte, car je vois que la fortune, qui ne se rassasie pas de mon malheur, a fermé tous les chemins par où pouvait venir quelque joie à cette âme chétive que je porte en ma chair.[73] Et toi, ô divin extrême de tous les mérites, terme de l'humaine gentillesse, remède unique de ce coeur affligé qui t'adore! puisque le malin enchanteur qui me poursuit a jeté sur mes yeux des nuages et des cataractes, et que pour eux, mais non pour d'autres, il a transformé ta beauté sans égale et ta figure céleste en celle d'une pauvre paysanne, pourvu qu'il n'ait pas aussi métamorphosé mon visage en museau de quelque vampire pour le rendre horrible à tes yeux, oh! ne cesse point de me regarder avec douceur, avec amour, en voyant dans ma soumission, dans mon agenouillement devant ta beauté contrefaite, avec quelle humilité mon âme t'adore.

— Holà! vous me la baillez belle, répondit la villageoise, et je suis joliment bonne pour les cajoleries. Gare encore une fois, et laissez-nous passer, nous vous en serons bien obligées.»

Sancho se détourna et la laissa partir, enchanté d'avoir si bien conduit sa fourberie. À peine la villageoise qui avait fait le rôle de Dulcinée se vit-elle libre, qu'elle piqua sa cananée avec un clou qu'elle avait au bout d'un bâton, et se mit à courir le long du pré; mais comme la bourrique sentait la pointe de l'aiguillon qui la tourmentait plus que de coutume, elle se mit à lâcher des ruades, de manière qu'elle jeta madame Dulcinée par terre. À la vue de cet accident, don Quichotte accourut pour la relever, et Sancho pour arranger le bât, qui était tombé sous le ventre de la bête. Quand le bât fut remis et sanglé, don Quichotte voulut enlever sa dame enchantée, et la porter dans ses bras sur l'ânesse; mais la dame lui en épargna la peine; elle se releva, fit quelques pas en arrière, prit son élan, et, posant les deux mains sur la croupe de la bourrique, elle sauta sur le bât, plus légère qu'un faucon, et y resta plantée à califourchon comme un homme.

«Vive saint Roch! s'écria Sancho, notre maîtresse saute mieux qu'un chevreuil, et pourrait apprendre la voltige au plus adroit écuyer de Cordoue ou du Mexique; elle a passé d'un seul bond par- dessus l'arçon de la selle, et, sans éperons, elle fait détaler son hacanée comme un zèbre, et, ma foi, ses femmes ne sont pas en reste; elles courent toutes comme le vent.»

C'était la vérité; car, voyant Dulcinée à cheval, elles avaient donné du talon, et toutes trois enfilèrent la venelle, sans tourner la tête, l'espace d'une grande demi-lieue.

Don Quichotte les suivit longtemps des yeux, et, quand elles eurent disparu, il se tourna vers Sancho:

«Que t'en semble, Sancho? dit-il. Vois quelle haine me portent les enchanteurs! vois jusqu'où s'étend leur malice et leur rancune, puisqu'ils ont voulu me priver du bonheur que j'aurais eu à contempler ma dame dans son être véritable! Oh! oui, je suis né pour être le modèle des malheureux, le blanc qui sert de point de mire aux flèches de la mauvaise fortune. D'ailleurs, remarque, Sancho, que ces traîtres ne se sont point contentés de transformer Dulcinée, et de la transformer en une figure aussi basse, aussi laide que celle de cette villageoise; mais encore ils lui ont ôté ce qui est le propre des grandes dames, je veux dire la bonne odeur, puisqu'elles sont toujours au milieu des fleurs et des parfums; car il faut que tu apprennes, Sancho, que, lorsque je m'approchai pour mettre Dulcinée sur sa monture (haquenée, suivant toi, mais qui m'a toujours paru une ânesse), elle m'a envoyé une odeur d'ail cru qui m'a soulevé le coeur et empesté l'âme.

— Ô canaille! s'écria Sancho de toutes ses forces; ô enchanteurs pervers et malintentionnés! que ne puis-je vous voir tous enfilés par les ouïes, comme les sardines à la brochette! Beaucoup vous savez, beaucoup vous pouvez, et beaucoup de mal vous faites. Il devait pourtant vous suffire, coquins maudits, d'avoir changé les perles des yeux de ma dame en méchantes noix de chêne, ses cheveux d'or pur en poils de vache rousse, et finalement tous ses traits de charmants en horribles, sans que vous touchiez encore à son odeur! Par elle, du moins, nous aurions conjecturé ce qui était caché sous cette laide écorce; bien qu'à dire vrai, moi je n'aie jamais vu sa laideur, mais seulement sa beauté, que relevait encore un gros signe qu'elle a sur la lèvre droite, en manière de moustache, avec sept ou huit poils blonds comme des fils d'or, et longs de plus d'un palme.

— Outre ce signe, dit don Quichotte, et suivant la correspondance qu'ont entre eux ceux du visage et ceux du corps.[74] Dulcinée doit en avoir un sur le plat de la cuisse, qui correspond au côté où elle a celui du visage. Mais les poils de la grandeur que tu as mentionnée sont bien longs pour des signes.

— Eh bien! je puis dire à Votre Grâce, répondit Sancho, qu'ils semblaient là comme nés tout exprès.

— Je le crois bien, ami, répliqua don Quichotte, car la nature n'a rien mis en Dulcinée qui ne fût la perfection même; aussi aurait-elle cent signes comme celui dont tu parles, que ce serait autant de signes du zodiaque et d'étoiles resplendissantes.[75] Mais dis-moi, Sancho, ce qui me parut un bât, et que tu remis en place, était-ce une selle plate ou une selle en fauteuil?

— C'était, pardieu, une selle à l'écuyère[76], répondit Sancho, avec une housse de campagne qui vaut la moitié d'un royaume, tant elle est riche.

— Faut-il que je n'aie pas vu tout cela, Sancho! s'écria don Quichotte; oh! je le répète et le répéterai mille fois, je suis le plus malheureux des hommes!»

Le sournois de Sancho avait fort à faire pour ne pas éclater de rire en écoutant les extravagances de son maître, si délicatement dupé. Finalement, après bien d'autres propos, ils remontèrent tous deux sur leurs bêtes, et prirent le chemin de Saragosse, où ils espéraient arriver assez à temps pour assister à des fêtes solennelles qui se célébraient chaque année dans cette ville insigne[77]. Mais avant de s'y rendre il leur arriva des aventures si nombreuses, si surprenantes et si nouvelles, qu'elles méritent d'être écrites et lues, ainsi qu'on le verra en poursuivant.

Chapitre XI

De l'étrange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte avec le char ou la charrette des Cortès de la mort

Don Quichotte s'en allait tout pensif le long de son chemin, préoccupé de la mauvaise plaisanterie que lui avaient faite les enchanteurs en transformant sa dame en une paysanne de méchante mine, et n'imaginait point quel remède il pourrait trouver pour la remettre en son premier état. Ces pensées le mettaient tellement hors de lui que, sans y prendre garde, il lâcha la bride à Rossinante, lequel, s'apercevant de la liberté qu'on lui laissait, s'arrêtait à chaque pas pour paître l'herbe fraîche qui croissait abondamment en cet endroit.

Sancho tira son maître de cette silencieuse extase:

«Seigneur, lui dit-il, les tristesses n'ont pas été faites pour les bêtes, mais pour les hommes, et pourtant, quand les hommes s'y abandonnent outre mesure, ils deviennent des bêtes. Allons, revenez à vous, prenez courage, relevez les rênes à Rossinante, ouvrez les yeux, et montrez cette gaillardise qui convient aux chevaliers errants. Que diable est cela? Pourquoi cet abattement? Sommes-nous en France, ou bien ici? Que Satan emporte plutôt autant de Dulcinées qu'il y en a dans le monde, puisque la santé d'un seul chevalier errant vaut mieux que tous les enchantements et toutes les transformations de la terre!

— Tais-toi, Sancho, répondit don Quichotte d'une voix qui n'était pas éteinte; tais-toi, dis-je, et ne prononce point de blasphèmes contre cette dame enchantée, dont la disgrâce et le malheur ne peuvent s'attribuer qu'à ma faute. Oui, c'est de l'envie que me portent les méchants qu'est née sa méchante aventure.

— C'est ce que je dis également, reprit Sancho; de qui l'a vue et la voit, le coeur se fend à bon droit.

— Ah! tu peux bien le dire, Sancho, toi qui l'as vue dans tout l'éclat de sa beauté, puisque l'enchantement ne s'étendit point à troubler ta vue et à te voiler ses charmes; contre moi seul et contre mes yeux s'est dirigée la force de son venin. Cependant, Sancho, il m'est venu un scrupule; c'est que tu as mal dépeint sa beauté; car, si j'ai bonne mémoire, tu as dit qu'elle avait des yeux de perle, et des yeux de perle ressemblent plutôt à ceux d'un poisson qu'à ceux d'une dame. À ce que je crois, ceux de Dulcinée doivent être de vertes émeraudes, bien fendus, avec des arcs-en- ciel qui lui servent de sourcils. Quant à ces perles, ôte-les des yeux et passe-les aux dents, puisque sans doute tu as confondu, Sancho, prenant les yeux pour les dents.

— Cela peut bien être, répondit Sancho, car sa beauté m'avait troublé autant que sa laideur troublait Votre Grâce. Mais recommandons-nous à Dieu, qui sait seul ce qui doit arriver dans cette vallée de larmes, dans ce méchant monde que nous avons pour séjour, où l'on ne trouve rien qui soit sans mélange de tromperie et de malignité. Une chose me fait de la peine, mon seigneur, plus que les autres; quel moyen prendre, quand Votre Grâce vaincra quelque géant ou quelque autre chevalier, et lui ordonnera d'aller se présenter devant les charmes de madame Dulcinée? Où diable la trouvera ce pauvre géant ou ce malheureux chevalier vaincu? Il me semble que je les vois se promener par le Toboso, comme des badauds, le nez en l'air, cherchant madame Dulcinée, qu'ils pourront bien rencontrer au milieu de la rue sans la reconnaître plus que mon père.

— Peut-être, Sancho, répondit don Quichotte, que l'enchantement ne s'étendra pas jusqu'à ôter la connaissance de Dulcinée aux géants et aux chevaliers vaincus qui se présenteront de ma part. Avec un ou deux des premiers que je vaincrai et que je lui enverrai, nous en ferons l'expérience, et nous saurons s'ils la voient ou non, parce que je leur ordonnerai de venir me rendre compte de ce qu'ils auront éprouvé à ce sujet.

— Je vous assure, seigneur, répliqua Sancho, que je trouve fort bon ce que vous venez de dire. Avec cet artifice, en effet, nous parviendrons à connaître ce que nous désirons savoir. Si ce n'est qu'à vous seul qu'elle est cachée, le malheur sera plutôt pour vous que pour elle. Mais, pourvu que madame Dulcinée ait bonne santé et bonne humeur, nous autres, par ici, nous nous arrangerons, et nous vivrons du mieux possible, cherchant nos aventures, et laissant le temps faire des siennes, car c'est le meilleur médecin de ces maladies et de bien d'autres.»

Don Quichotte voulait répondre à Sancho Panza; mais il en fut empêché par la vue d'une charrette qui parut tout à coup à un détour du chemin, chargée des plus divers personnages et des plus étranges figures qui se puissent imaginer. Celui qui menait les mules et faisait l'office de charretier était un horrible démon. La charrette était à ciel découvert, sans pavillon de toile ou d'osier. La première figure qui s'offrit aux yeux de don Quichotte fut celle de la Mort elle-même, ayant un visage humain. Tout près d'elle se tenait un ange, avec de grandes ailes peintes. De l'autre côté était un empereur, portant, à ce qu'il paraissait, une couronne d'or sur la tête. Aux pieds de la Mort était assis le dieu qu'on appelle Cupidon, sans bandeau sur les yeux, mais avec l'arc, les flèches et le carquois. Plus loin venait un chevalier armé de toutes pièces; seulement il n'avait ni morion, ni salade, mais un chapeau couvert de plumes de diverses couleurs. Derrière ceux-là se trouvaient encore d'autres personnages de différents costumes et aspects. Tout cela, se montrant à l'improviste, troubla quelque peu don Quichotte et jeta l'effroi dans le coeur de Sancho. Mais bientôt don Quichotte se réjouit, croyant qu'enfin la fortune lui offrait quelque nouvelle et périlleuse aventure. Dans cette pensée, et s'animant d'un courage prêt à tout affronter, il alla se camper devant la charrette, et s'écria d'une voix forte et menaçante:

«Charretier, cocher ou diable, ou qui que tu sois, dépêche-toi de me dire qui tu es, où tu vas, et quelles sont les gens que tu mènes dans ton char à bancs, qui a plus l'air de la barque à Caron que des chariots dont on fait usage.»

Le diable, arrêtant sa voiture, répondit avec douceur:

«Seigneur, nous sommes les comédiens de la compagnie d'Angulo le Mauvais.[78] Ce matin, jour de l'octave de la Fête-Dieu, nous avons joué, dans un village qui est derrière cette colline, la divine comédie des _Cortès de la Mort__[79]__, _et nous devons la jouer ce tantôt dans cet autre village qu'on voit d'ici. Comme c'est tout proche, et pour nous éviter la peine de nous déshabiller et de nous rhabiller, nous faisons route avec les habits qui doivent servir à la représentation. Ce jeune homme fait la Mort, cet autre fait un ange, cette femme, qui est celle du directeur[80], est vêtue en reine, celui-ci en soldat, celui-là en empereur, et moi en démon; et je suis un des principaux personnages de l'acte sacramentel, car je fais les premiers rôles de cette compagnie. Si Votre Grâce veut savoir autre chose sur notre compte, elle n'a qu'à parler; je saurai bien répondre avec toute ponctualité, car, étant démon, rien ne m'échappe et tout m'est connu.

— Par la foi de chevalier errant, reprit don Quichotte, quand je vis ce chariot, j'imaginai que quelque grande aventure venait s'offrir à moi, et je dis à présent qu'il faut toucher de la main les apparences pour parvenir à se détromper. Allez avec Dieu, bonnes gens, et faites bien votre fête, et voyez si je peux vous être bon à quelque chose; je vous servirai de grand coeur et de bonne volonté, car, depuis l'enfance, je suis très-amateur du masque de théâtre, et, quand j'étais jeune, la comédie était ma passion.[81]«

Tandis qu'ils discouraient ainsi, le sort voulut qu'un des acteurs de la compagnie, resté en arrière, arrivât près d'eux. Celui-là était vêtu en fou de cour, avec quantité de grelots, et portant au bout d'un bâton trois vessies de boeuf enflées. Quand ce magot s'approcha de don Quichotte, il se mit à escrimer avec son bâton, à frapper la terre de ses vessies, à sauter de droite et de gauche, en faisant sonner ses grelots, et cette vision fantastique épouvanta tellement Rossinante, que, sans que don Quichotte fût capable de le retenir, il prit son mors entre les dents et se sauva à travers la campagne avec plus de légèreté que n'en promirent jamais les os de son anatomie. Sancho, qui vit le péril où était son maître d'être jeté bas, sauta du grison, et courut à toutes jambes lui porter secours. Quand il atteignit don Quichotte, celui-ci était déjà couché par terre, et auprès de lui Rossinante, qui avait entraîné son maître dans sa chute; fin ordinaire et dernier résultat des vivacités et des hardiesses de Rossinante. Mais à peine Sancho eut-il laissé là sa monture que le diable aux vessies sauta sur le grison, et, le fustigeant avec elles, il le fit, plus de peur que de mal, voler par les champs, du côté du village où la fête allait se passer. Sancho regardait la fuite de son âne et la chute de son maître, et ne savait à laquelle des deux nécessités il fallait d'abord accourir. Mais pourtant, en bon écuyer, en fidèle serviteur, l'amour de son seigneur l'emporta sur celui de son âne; bien que chaque fois qu'il voyait les vessies se lever et tomber sur la croupe du grison, c'était pour lui des angoisses de mort, et il aurait préféré que ces coups lui fussent donnés sur la prunelle des yeux plutôt que sur le plus petit poil de la queue de son âne. Dans cette cruelle perplexité, il s'approcha de l'endroit où gisait don Quichotte, beaucoup plus maltraité qu'il ne l'aurait voulu, et, tandis qu'il l'aidait à remonter sur Rossinante:

«Seigneur, lui dit-il, le diable emporte l'âne.

— Quel diable? demanda don Quichotte.

— Celui des vessies, reprit Sancho.

— Eh bien, je le lui reprendrai, répliqua don Quichotte, allât-il se cacher avec lui dans les plus profonds et les plus obscurs souterrains de l'enfer. Suis-moi, Sancho, la charrette va lentement, et, avec les mules qui la traînent, je couvrirai la perte du grison.

— Il n'est plus besoin de vous donner cette peine, seigneur, répondit Sancho; que Votre Grâce calme sa colère. À ce qu'il me paraît, le diable a laissé le grison, et la pauvre bête revient à son gîte.»

Sancho disait vrai, car le diable étant tombé avec l'âne, pour imiter don Quichotte et Rossinante, le diable s'en alla à pied au village, et l'âne revint à son maître.

«Il sera bon, toutefois, dit don Quichotte, de châtier l'insolence de ce démon sur quelqu'un des gens de la charrette, fût-ce l'empereur lui-même.

— Ôtez-vous cela de l'esprit! s'écria Sancho, et suivez mon conseil, qui est de ne jamais se prendre de querelle avec les comédiens, car c'est une classe favorisée. J'ai vu tel d'entre eux arrêté pour deux meurtres, et sortir de prison sans dépens. Sachez, seigneur, que ce sont des gens de plaisir et de gaieté; tout le monde les protège, les aide et les estime, surtout quand ils sont des compagnies royales et titrées[82], car alors, à leurs habits et à leur tournure, on les prendrait pour des princes.

— C'est égal, répondit don Quichotte, le diable histrion ne s'en ira pas en se moquant de moi, quand il serait protégé de tout le genre humain.»

En parlant ainsi, il tourna bride du côté de la charrette, qui était déjà près d'entrer au village, et il criait en courant:

«Arrêtez, arrêtez, troupe joyeuse et bouffonne; je veux vous apprendre comment il faut traiter les ânes et autres animaux qui servent de montures aux écuyers de chevaliers errants.»

Les cris que poussait don Quichotte étaient si forts, que ceux de la charrette les entendirent, et ils jugèrent par les paroles de l'intention de celui qui les prononçait. En un instant, la Mort sauta par terre, puis l'empereur, puis le démon cocher, puis l'ange, sans que la reine restât, non plus que le dieu Cupidon; ils ramassèrent tous des pierres et se mirent en bataille, prêts à recevoir don Quichotte sur la pointe de leurs cailloux. Le chevalier, qui les vit rangés en vaillant escadron, les bras levés et en posture de lancer puissamment leurs pierres, retint la bride à Rossinante, et se mit à penser de quelle manière il les attaquerait avec le moins de danger pour sa personne. Pendant qu'il s'arrêtait, Sancho arriva, et le voyant disposé à l'attaque de l'escadron:

«Ce serait trop de folie, s'écria-t-il, que d'essayer une telle entreprise. Considérez, mon cher seigneur, que, contre des amandes de rivière, il n'y a point d'armes défensives au monde, à moins de se blottir sous une cloche de bronze. Considérez aussi qu'il y aurait plus de témérité que de valeur à ce qu'un homme seul attaquât une armée qui a la Mort à sa tête, où les empereurs combattent en personne, où prennent part les bons et les mauvais anges. Si cette considération ne suffit pas pour vous faire rester tranquille, qu'il vous suffise au moins de savoir que, parmi tous ces gens qui sont là, et bien qu'ils paraissent rois, princes et empereurs, il n'y en a pas un qui soit chevalier errant.

— À présent, oui, Sancho, s'écria don Quichotte, tu as touché le point qui peut et doit changer ma résolution. Je ne puis ni ne dois tirer l'épée, comme je te l'ai dit maintes fois, contre les gens qui ne soient pas armés chevaliers. C'est toi, Sancho, que l'affaire regarde, si tu veux tirer vengeance de l'outrage fait à ton âne; d'ici, je t'aiderai par mes encouragements et par des avis salutaires.

— Il n'y a pas de quoi, seigneur, tirer vengeance de personne, répondit Sancho. D'ailleurs, ce n'est pas d'un bon chrétien de se venger des outrages, d'autant mieux que je m'arrangerai avec mon âne pour qu'il remette son offense aux mains de ma volonté, laquelle est de vivre pacifiquement les jours qu'il plaira au ciel de me laisser vivre.

— Eh bien, répliqua don Quichotte, puisque telle est ta décision, bon Sancho, avisé Sancho, chrétien Sancho, laissons là ces fantômes, et allons chercher des aventures mieux caractérisées; car ce pays me semble de taille à nous en fournir beaucoup, et de miraculeuses.»

Aussitôt il tourna bride, Sancho alla reprendre son âne, la Mort avec tout son escadron volant remonta sur la charrette pour continuer son voyage, et telle fut l'heureuse issue qu'eut la terrible aventure du char de la Mort. Grâces en soient rendues au salutaire conseil que donna Sancho à son maître, auquel arriva, le lendemain, avec un chevalier amoureux et errant, une autre aventure non moins intéressante, non moins curieuse que celle-ci.

Chapitre XII

De l'étrange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte avec le brave chevalier des Miroirs

La nuit qui suivit le jour de la rencontre du char de la Mort, don Quichotte et son écuyer la passèrent sous de grands arbres touffus, et, d'après le conseil de Sancho, don Quichotte mangea des provisions de bouche que portait le grison. Pendant le souper, Sancho dit à son maître:

«Hein! seigneur, que j'aurais été bête si j'avais choisi pour étrennes le butin de votre première aventure, plutôt que les poulains des trois juments! En vérité, en vérité, mieux vaut le moineau dans la main que la grue qui vole au loin.

— Néanmoins, Sancho, répondit don Quichotte, si tu m'avais laissé faire et attaquer comme je le voulais, tu aurais eu pour ta part de butin, au moins la couronne d'or de l'impératrice et les ailes peintes de Cupidon, que je lui aurais arrachées à rebrousse-poil pour te les mettre dans la main.

— Bah! reprit Sancho, jamais les sceptres et les couronnes des empereurs de comédie n'ont été d'or pur, mais bien de similor ou de fer-blanc.

— Cela est vrai, répliqua don Quichotte, car il ne conviendrait pas que les ajustements de la comédie fussent de fine matière; ils doivent être, comme elle-même, simulés et de simple apparence. Quant à la comédie, je veux, Sancho, que tu la prennes en affection, ainsi que ceux qui représentent les pièces et ceux qui les composent; car ils servent tous grandement au bien de la république, en nous offrant à chaque pas un miroir où se voient au naturel les actions de la vie humaine. Aucune comparaison ne saurait en effet nous retracer plus au vif ce que nous sommes et ce que nous devrions être, que la comédie et les comédiens. Sinon, dis-moi, n'as-tu pas vu jouer quelque pièce où l'on introduit des rois, des empereurs, des pontifes, des chevaliers, des dames, et d'autres personnages divers? l'un fait le fanfaron, l'autre le trompeur, celui-ci le soldat, celui-là le marchand, cet autre le benêt sensé, cet autre encore l'amoureux benêt; et quand la comédie finit, quand ils quittent leurs costumes, tous les acteurs redeviennent égaux dans les coulisses.

— Oui, j'ai vu cela, répondit Sancho.

— Eh bien, reprit don Quichotte, la même chose arrive dans la comédie de ce monde, où les uns font les empereurs, d'autres les pontifes, et finalement autant de personnages qu'on en peut introduire dans une comédie. Mais quand ils arrivent à la fin de la pièce, c'est-à-dire quand la vie finit, la mort leur ôte à tous les oripeaux qui faisaient leur différence, et tous redeviennent égaux dans la sépulture.

— Fameuse comparaison! s'écria Sancho, quoique pas si nouvelle que je ne l'aie entendu faire bien des fois, comme cette autre du jeu des échecs; tant que le jeu dure, chaque pièce a sa destination particulière; mais quand il finit, on les mêle, on les secoue, on les bouleverse et on les jette enfin dans une bourse, ce qui est comme si on les jetait de la vie dans la sépulture.

— Chaque jour, dit don Quichotte, je m'aperçois que tu deviens moins simple, que tu te fais plus avisé, plus spirituel.

— Il faut bien, répondit Sancho, qu'en touchant votre esprit il m'en reste quelque chose au bout des doigts. Les terres qui sont naturellement sèches et stériles, quand on les fume et qu'on les cultive, finissent par donner de bons fruits. Je veux dire que la conversation de Votre Grâce a été le fumier qui est tombé sur l'aride terrain de mon stérile esprit, et sa culture, le temps qui s'est passé depuis que je vous sers et vous fréquente. Avec cela j'espère porter des fruits qui soient de bénédiction, tels qu'ils ne dégénèrent point et ne s'écartent jamais des sentiers de la bonne éducation qu'a donnée Votre Grâce à mon entendement desséché.»

Don Quichotte se mit à rire des expressions prétentieuses de Sancho; mais il lui parut dire la vérité quant à ses progrès; car, de temps en temps, Sancho parlait de manière à surprendre son maître; bien que, chaque fois à peu près qu'il voulait s'exprimer en bon langage, comme un candidat au concours, il finissait sa harangue en se précipitant du faîte de sa simplicité dans l'abîme de son ignorance. La chose où il montrait le plus d'élégance et de mémoire, c'était à citer des proverbes, qu'ils vinssent à tort ou à raison, comme on l'a vu et comme on le verra dans le cours de cette histoire.

Cet entretien et d'autres encore les occupèrent une grande partie de la nuit. Enfin, Sancho sentit l'envie de laisser tomber les rideaux de ses yeux, comme il disait quand il voulait dormir, et, débâtant le grison, il le laissa librement paître en pleine herbe. Pour Rossinante, il ne lui ôta pas la selle, car c'était l'ordre exprès de son seigneur que, tout le temps qu'ils seraient en campagne et ne dormiraient pas sous toiture de maison, Rossinante ne fût jamais dessellé, suivant l'antique usage respecté des chevaliers errants. Ôter la bride et la pendre à l'arçon de la selle, bien; mais ôter la selle au cheval, halte-là! Ainsi fit Sancho, pour lui donner la même liberté qu'au grison, dont l'amitié avec Rossinante fut si intime, si unique en son genre, qu'à en croire certaine tradition conservée de père en fils, l'auteur de cette véritable histoire consacra plusieurs chapitres à cette amitié; mais ensuite, pour garder la décence et la dignité qui conviennent à une si héroïque histoire, il les supprima. Cependant, il oublie quelquefois sa résolution, et écrit, par exemple, que, dès que les deux bêtes pouvaient se rejoindre, elles s'empressaient de se gratter l'une l'autre, et, quand elles étaient bien fatiguées et bien satisfaites de ce mutuel service, Rossinante posait son cou en croix sur celui du grison, si bien qu'il en passait de l'autre côté plus d'une demi-aune, et tous deux, regardant attentivement par terre, avaient coutume de rester ainsi trois jours, ou du moins tout le temps qu'on les laissait ou que la faim ne les talonnait pas. L'auteur, à ce qu'on dit, comparait leur amitié à celle de Nisus avec Euryale, et d'Oreste avec Pylade. S'il en est ainsi, l'auteur aurait fait voir combien fut sincère et solide l'amitié de ces deux pacifiques animaux, tant pour l'admiration générale que, pour la confusion des hommes, qui savent si mal se garder amitié les uns aux autres. C'est pour cela qu'on dit: «Il n'y a point d'ami pour l'ami, les cannes de jonc deviennent des lances[83]« et qu'on a fait ce proverbe: «De l'ami à l'ami, la puce à l'oreille.[84]« Il ne faut pas, d'ailleurs, s'imaginer que l'auteur se soit égaré quelque peu du droit chemin en comparant l'amitié de ces animaux à celle des hommes, car les hommes ont reçu des bêtes bien des avertissements, et en ont appris bien des choses d'importance; par exemple, ils ont appris des cigognes le clystère, des chiens le vomissement et la gratitude, des grues la vigilance, des fourmis la prévoyance, des éléphants la pudeur, et du cheval la loyauté.[85]

Finalement, Sancho se laissa tomber endormi au pied d'un liége, et don Quichotte s'étendit sous un robuste chêne. Il y avait peu de temps encore qu'il sommeillait, quand il fut éveillé par un bruit qui se fit entendre derrière sa tête. Se levant en sursaut, il se mit à regarder et à écouter d'où venait le bruit. Il aperçut deux hommes à cheval, et entendit que l'un d'eux, se laissant glisser de la selle, dit à l'autre:

«Mets pied à terre, ami, et détache la bride aux chevaux; ce lieu, à ce qu'il me semble, abonde aussi bien en herbes pour eux qu'en solitude et en silence pour mes amoureuses pensées.»

Dire ce peu de mots et s'étendre par terre fut l'affaire du même instant; et, quand l'inconnu se coucha, il fit résonner les armes dont il était couvert. À ce signe manifeste, don Quichotte reconnut que c'était un chevalier errant. S'approchant de Sancho, qui dormait encore, il le secoua par le bras, et, non sans peine, il lui fit ouvrir les yeux; puis il dit à voix basse:

«Sancho, mon frère, nous tenons une aventure.

— Dieu nous l'envoie bonne! répondit Sancho; mais où est, seigneur, Sa Grâce madame l'aventure?

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