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Louis Viardot translation
— Votre grâce, dit aussitôt le curé, viendra faire pénitence avec moi, car dame Thérèse a plus de bonne volonté que de bonnes nippes pour servir un si digne hôte.»
Le page refusa d'abord; mais enfin il dut céder pour se trouver mieux, et le curé l'emmena de fort bon coeur, satisfait d'avoir le temps de le questionner à son aise sur don Quichotte et ses prouesses. Le bachelier s'offrit à écrire les réponses de Thérèse; mais elle ne voulut pas qu'il se mêlât de ses affaires, car elle le tenait pour un peu goguenard. Elle aima mieux donner une galette et deux oeufs à un moinillon, qui savait écrire, et qui lui écrivit deux lettres, l'une pour son mari, l'autre pour la duchesse, toutes deux sorties de sa propre cervelle, et qui ne sont pas les plus mauvaises que contienne cette grande histoire, comme on le verra dans la suite.
Chapitre LI
Des progrès du gouvernement de Sancho Panza, ainsi que d'autres événements tels quels
Le jour vint après la nuit de la ronde du gouverneur, nuit que le maître d'hôtel avait passée sans dormir, l'esprit tout occupé du visage et des attraits de la jeune fille déguisée. Le majordome en employa le reste à écrire à ses maîtres ce que faisait et disait Sancho Panza, aussi surpris de ses faits que de ses dires; car il entrait dans ses paroles et dans ses actions comme un mélange d'esprit et de bêtise.
Enfin le seigneur gouverneur se leva, et, par ordre du docteur Pédro Récio, on le fit déjeuner avec un peu de conserve et quatre gorgées d'eau froide, chose que Sancho eût volontiers troquée pour un quignon de pain et une grappe de raisin. Mais, voyant qu'il fallait faire de nécessité vertu, il en passa par là, à la grande douleur de son âme et à la grande fatigue de son estomac; Pédro Récio lui faisant croire que les mets légers et délicats avivent l'esprit, ce qui convient le mieux aux personnages constitués en dignités et chargés de graves emplois, où il faut faire usage, moins des forces corporelles que de celles de l'intelligence. Avec cette belle argutie, le pauvre Sancho souffrait la faim, et si fort, qu'il maudissait, à part lui, le gouvernement, et même celui qui le lui avait donné.
Toutefois, avec sa conserve et sa faim, il se mit à juger ce jour- là; et la première chose qui s'offrit, ce fut une question que lui fit un étranger en présence du majordome et de ses autres acolytes. Voici ce qu'il exposa:
«Seigneur, une large et profonde rivière séparait deux districts d'une même seigneurie, et que Votre Grâce me prête attention, car le cas est important et passablement difficile à résoudre. Je dis donc que sur cette rivière était un pont, et au bout de ce pont une potence, ainsi qu'une espèce de salle d'audience où se tenaient d'ordinaire quatre juges chargés d'appliquer la loi qu'avait imposée le seigneur de la rivière, du pont et de la seigneurie; cette loi était ainsi conçue: «Si quelqu'un passe sur ce pont d'une rive à l'autre, il devra d'abord déclarer par serment où il va et ce qu'il va faire. S'il dit vrai, qu'on le laisse passer; s'il ment, qu'il meure pendu à la potence, sans aucune rémission.» Cette loi connue, ainsi que sa rigoureuse condition, beaucoup de gens passaient néanmoins, et, à ce qu'ils déclaraient sous serment, on reconnaissait s'ils disaient la vérité; et les juges, dans ce cas, les laissaient passer librement. Or, il arriva qu'un homme auquel on demandait sa déclaration, prêta serment et dit: «Par le serment que je viens de faire, je jure que je vais mourir à cette potence, et non à autre chose.» Les juges réfléchirent à cette déclaration, et se dirent: «Si nous laissons librement passer cet homme, il a menti à son serment, et, selon la loi, il doit mourir; mais si nous le pendons, il a juré qu'il allait mourir à cette potence, et, suivant la même loi ayant dit vrai, il doit rester libre.» On demande à Votre Grâce, seigneur gouverneur, ce que feront les juges de cet homme, car ils sont encore à cette heure dans le doute et l'indécision. Comme ils ont eu connaissance de la finesse et de l'élévation d'entendement que déploie Votre Grâce, ils m'ont envoyé supplier de leur part Votre Grâce de donner son avis dans un cas si douteux et si embrouillé.
— Assurément, répondit Sancho, ces seigneurs juges qui vous ont envoyé près de moi auraient fort bien pu s'en épargner la peine, car je suis un homme qui ai plus d'épaisseur de chair que de finesse d'esprit. Cependant, répétez-moi une autre fois l'affaire, de manière que je l'entende bien; peut-être ensuite pourrais-je trouver le joint.»
Le questionneur répéta une et deux fois ce qu'il avait d'abord exposé. Sancho dit alors:
«À mon avis, je vais bâcler cette affaire en un tour de main, et voici comment: cet homme jure qu'il va mourir à la potence, n'est- ce pas? et, s'il meurt, il aura dit la vérité; et, d'après la loi, il mérite d'être libre et de passer le pont? Mais si on ne le pend pas, il aura dit un mensonge sous serment, et, d'après la même loi, il mérite d'être pendu?
— C'est cela même, comme dit le seigneur gouverneur, reprit le messager; et, quant à la parfaite intelligence du cas, il n'y a plus à douter ni à questionner.
— Je dis donc à présent, répliqua Sancho, que de cet homme on laisse passer la partie qui a dit vrai, et qu'on pende la partie qui a dit faux; de cette manière s'accomplira au pied de la lettre la condition du passage.
— Mais, seigneur gouverneur, repartit le porteur de question, il sera nécessaire qu'on coupe cet homme en deux parties, la menteuse et la véridique, et si on le coupe en deux, il faudra bien qu'il meure. Ainsi l'on n'aura rien obtenu de ce qu'exige la loi, qui doit pourtant s'accomplir de toute nécessité.
— Venez ici, seigneur brave homme, répondit Sancho. Ce passager dont vous parlez, ou je ne suis qu'une cruche, ou a précisément autant de raison pour mourir que pour passer le pont; car, si la vérité le sauve, le mensonge le condamne. Puisqu'il en est ainsi, mon avis est que vous disiez à ces messieurs qui vous envoient près de moi, que les raisons de le condamner ou de l'absoudre étant égales dans les plateaux de la balance, ils n'ont qu'à le laisser passer, car il vaut toujours mieux faire le bien que le mal; et cela, je le donnerais signé de mon nom, si je savais signer. D'ailleurs, je n'ai point, dans ce cas-ci, parlé de mon cru; mais il m'est revenu à la mémoire un précepte que, parmi beaucoup d'autres, me donna mon maître don Quichotte, la nuit avant que je vinsse être gouverneur de cette île; lequel précepte fut que, quand la justice serait douteuse, je n'avais qu'à pencher vers la miséricorde et à m'y tenir. Dieu a permis que je m'en souvinsse à présent, parce qu'il va comme au moule à cette affaire.
— Oh! certainement, ajouta le majordome, et je tiens, quant à moi, que Lycurgue lui-même, celui qui donna des lois aux Lacédémoniens, n'aurait pu rendre une meilleure sentence que celle qu'a rendue le grand Sancho Panza. Finissons là l'audience de ce matin, et je vais donner ordre que le seigneur gouverneur dîne tout à son aise.
— C'est là ce que je demande, et vogue la galère! s'écria Sancho. Qu'on me donne à manger, puis qu'on fasse pleuvoir sur moi des cas et des questions; je me charge de les éclaircir à vol d'oiseau.»
Le majordome tint parole, car il se faisait un vrai cas de conscience de tuer de faim un si discret gouverneur. D'ailleurs il pensait en finir avec lui cette nuit même, en lui jouant le dernier tour qu'il avait mission de lui jouer.
Or, il arriva qu'après que Sancho eut dîné ce jour-là contre les règles et les aphorismes du docteur Tirtéafuéra, au moment du dessert entra un courrier avec une lettre de don Quichotte pour le gouverneur. Sancho donna l'ordre au secrétaire de la lire tout bas, et de la lire ensuite à voix haute, s'il n'y voyait rien qui méritât le secret. Le secrétaire obéit, et, quand il eut parcouru la lettre:
«On peut bien la lire à haute voix, dit-il, car ce qu'écrit à Votre Grâce le seigneur don Quichotte mérite d'être gravé en lettres d'or. Le voici:
Lettre de don Quichotte de la Manche à Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria
«Quand je m'attendais à recevoir des nouvelles de tes étourderies et de tes impertinences, ami Sancho, j'en ai reçu de ta sage conduite; de quoi j'ai rendu de particulières actions de grâces au ciel, qui sait élever le pauvre du fumier[267], et des sots faire des gens d'esprit. On annonce que tu gouvernes comme si tu étais un homme, et que tu es homme comme si tu étais une brute, tant tu te traites avec humilité. Mais je veux te faire observer, Sancho, que maintes fois il convient, il est nécessaire, pour l'autorité de l'office, d'aller contre l'humilité du coeur; car la parure de la personne qui est élevée à de graves emplois doit être conforme à ce qu'ils exigent, et non à la mesure où le fait pencher son humilité naturelle. Habille-toi bien; un bâton paré ne paraît plus un bâton. Je ne dis pas que tu portes des joyaux et des dentelles, ni qu'étant magistrat tu t'habilles en militaire; mais que tu te pares avec l'habit que requiert ton office, en le portant propre et bien tenu. Pour gagner l'affection du pays que tu gouvernes, tu dois, entre autres, faire deux choses; l'une, être affable et poli avec tout le monde, c'est ce que je t'ai déjà dit une fois; l'autre, veiller à l'abondance des approvisionnements; il n'y a rien qui fatigue plus le coeur du pauvre que la disette et la faim.
«Ne rends pas beaucoup de pragmatiques et d'ordonnances; si tu en fais, tâche qu'elles soient bonnes, et surtout qu'on les observe et qu'on les exécute; car les ordonnances qu'on n'observe point sont comme si elles n'étaient pas rendues; au contraire, elles laissent entendre que le prince qui eut assez de sagesse et d'autorité pour les rendre, n'a pas assez de force et de courage pour les faire exécuter. Or, les lois qui doivent effrayer, et qui restent sans exécution, finissent par être comme le soliveau, roi des grenouilles, qui les épouvantait dans l'origine, et qu'elles méprisèrent avec le temps jusqu'à lui monter dessus.
«Sois comme une mère pour les vertus, comme une marâtre pour les vices. Ne sois ni toujours rigoureux, ni toujours débonnaire, et choisis le milieu entre ces deux extrêmes; c'est là qu'est le vrai point de la discrétion. Visite les prisons, les boucheries, les marchés; la présence du gouverneur dans ces endroits est d'une haute importance. — Console les prisonniers qui attendent la prompte expédition de leurs affaires. — Sois un épouvantail pour les bouchers et pour les revendeurs, afin qu'ils donnent le juste poids. — Garde-toi bien de te montrer, si tu l'étais par hasard, ce que je ne crois pas, avaricieux, gourmand, ou adonné aux femmes; car dès qu'on saurait dans le pays, surtout ceux qui ont affaire à toi, quelle est ton inclination bien déterminée, on te battrait en brèche par ce côté, jusqu'à t'abattre dans les profondeurs de la perdition. — Lis et relis, passe et repasse les conseils et les instructions que je t'ai donnés par écrit avant que tu partisses pour ton gouvernement; tu verras, si tu les observes, que tu y trouveras une aide qui te fera supporter les travaux et les obstacles que les gouverneurs rencontrent à chaque pas. Écris à tes seigneurs, et montre-toi reconnaissant à leur égard; car l'ingratitude est fille de l'orgueil, et l'un des plus grands péchés que l'on connaisse. L'homme qui est reconnaissant envers ceux qui lui font du bien témoigne qu'il le sera de même envers Dieu, dont il a reçu et reçoit sans cesse tant de faveurs.
«Madame la duchesse a dépêché un exprès, avec ton habit de chasse et un autre présent, à ta femme Thérèse Panza; nous attendons à chaque instant la réponse. J'ai été quelque peu indisposé de certaines égratignures de chat qui me sont arrivées, et dont mon nez ne s'est pas trouvé fort bien; mais ce n'a rien été; s'il y a des enchanteurs qui me maltraitent, il y en a d'autres qui me protègent. Fais-moi savoir si le majordome qui t'accompagne a pris quelque part aux actions de la Trifaldi, comme tu l'avais soupçonné. De tout ce qui t'arrivera tu me donneras avis, puisque la distance est si courte; d'ailleurs je pense bientôt quitter cette vie oisive où je languis, car je ne suis pas né pour elle. Une affaire s'est présentée, qui doit, j'imagine, me faire tomber dans la disgrâce du duc et de la duchesse. Mais, bien que cela me fasse beaucoup de peine, cela ne me fait rien du tout; car enfin, enfin, je dois obéir plutôt aux devoirs de ma profession qu'à leur bon plaisir, suivant cet adage: _Amicus Plato sed magis amica veritas. _Je te dis ce latin, parce que je suppose que, depuis que tu es gouverneur, tu l'auras appris. À Dieu, et qu'il te préserve de ce que personne te porte compassion.
«Ton ami.
«DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.
Sancho écouta très-attentivement cette lettre, qui fut louée, vantée et tenue pour fort judicieuse par ceux qui en avaient entendu la lecture. Puis il se leva de table, appela le secrétaire et alla s'enfermer avec lui dans sa chambre, voulant, sans plus tarder, répondre à son seigneur don Quichotte. Il dit au secrétaire d'écrire ce qu'il lui dicterait, sans ajouter ni retrancher la moindre chose. L'autre obéit, et la lettre en réponse fut ainsi conçue:
Lettre de Sancho Panza à don Quichotte de la Manche
«L'occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je n'ai pas le temps de me gratter la tête, ni même de me couper les ongles; aussi les ai-je si longs que Dieu veuille bien y remédier. Je dis cela, seigneur de mon âme, pour que Votre Grâce ne s'épouvante point si, jusqu'à présent, je ne l'ai pas informée de ma situation bonne ou mauvaise dans ce gouvernement, où j'ai plus faim que quand nous errions tous deux dans les forêts et les déserts.
«Le duc, mon seigneur, m'a écrit l'autre jour en me donnant avis que certains espions étaient entrés dans cette île pour me tuer; mais, jusqu'à présent, je n'en ai pas découvert d'autres qu'un certain docteur qui est gagé dans ce pays pour tuer autant de gouverneurs qu'il en vient. Il s'appelle le docteur Pédro Récio, et il est natif de Tirtéafuéra. Voyez un peu quels noms[268], et si je ne dois pas craindre de mourir de sa main! Ce docteur-là dit lui-même, de lui-même, qu'il ne guérit pas les maladies quand on les a, mais qu'il les prévient pour qu'elles ne viennent point. Or, les médecines qu'il emploie sont la diète, et encore la diète, jusqu'à mettre les gens en tel état que les os leur percent la peau; comme si la maigreur n'était pas un plus grand mal que la fièvre. Finalement, il me tue peu à peu de faim et je meurs de dépit; car, lorsque je pensais venir à ce gouvernement pour manger chaud, boire frais, me dorloter le corps entre des draps de toile de Hollande et sur des matelas de plumes, voilà que je suis venu faire pénitence comme si j'étais ermite; et comme je ne la fais pas de bonne volonté, je pense qu'à la fin, à la fin, il faudra que le diable m'emporte.
«Jusqu'à présent, je n'ai ni touché de revenu ni reçu de cadeaux, et je ne sais ce que cela veut dire; car on m'a dit ici que les gouverneurs qui viennent dans cette île ont soin, avant d'y entrer, que les gens du pays leur donnent ou prêtent beaucoup d'argent, et, de plus, que c'est une coutume ordinaire à ceux qui vont à d'autres gouvernements aussi bien qu'à ceux qui viennent à celui-ci.
«Hier soir, en faisant la ronde, j'ai rencontré une très-jolie fille vêtue en homme, et son frère en habit de femme. Mon maître d'hôtel s'est amouraché de la fille, et l'a choisie, dans son imagination, pour sa femme, à ce qu'il dit. Moi, j'ai choisi le jeune homme pour mon gendre. Aujourd'hui nous causerons de nos idées avec le père des deux jeunes gens, qui est un certain Diégo de la Llana, hidalgo et vieux chrétien autant qu'on peut l'être.
«Je visite les marchés, comme Votre Grâce me le conseille. Hier, je trouvai une marchande qui vendait des noisettes fraîches, et je reconnus qu'elle avait mêlé dans un boisseau de noisettes nouvelles un autre boisseau de noisettes vieilles, vides et pourries. Je les ai toutes confisquées au profit des enfants de la doctrine chrétienne, qui sauront bien les distinguer, et je l'ai condamnée à ne plus paraître au marché de quinze jours. On a trouvé que je m'étais vaillamment conduit. Ce que je puis dire à Votre Grâce, c'est que le bruit court en ce pays qu'il n'y a pas de plus mauvaises engeances que les marchandes des halles, parce qu'elles sont toutes dévergondées, sans honte et sans âme, et je le crois bien, par celles que j'ai vues dans d'autres pays.
«Que madame la duchesse ait écrit à ma femme Thérèse Panza, et lui ait envoyé le présent que dit Votre Grâce, j'en suis très- satisfait, et je tâcherai de m'en montrer reconnaissant en temps et lieu. Que Votre Grâce lui baise les mains de ma part, en disant que je dis qu'elle n'a pas jeté son bienfait dans un sac percé, comme elle le verra à l'oeuvre. Je ne voudrais pas que Votre Grâce eût des démêlés et des fâcheries avec mes seigneurs le duc et la duchesse; car, si Votre Grâce se brouille avec eux, il est clair que le mal retombera sur moi; d'ailleurs il ne serait pas bien, puisque Votre Grâce me donne à moi le conseil d'être reconnaissant, que Votre Grâce ne le fût pas envers des gens de qui vous avez reçu tant de faveurs, et qui vous ont si bien traité dans leur château.
«Quant aux égratignures de chat, je n'y entends rien, mais j'imagine que ce doit être quelqu'un des méchants tours qu'ont coutume de jouer à Votre Grâce de méchants enchanteurs; je le saurai quand nous nous reverrons. Je voudrais envoyer quelque chose à Votre Grâce; mais je ne sais que lui envoyer, si ce n'est des canules de seringues ajustées à des vessies, qu'on fait dans cette île à la perfection. Mais si l'office me demeure, je chercherai à vous envoyer quelque chose, des pans ou de la manche.[269] Dans le cas où ma femme Thérèse Panza viendrait à m'écrire, payez le port, je vous prie, et envoyez-moi la lettre, car j'ai un très-grand désir d'apprendre un peu l'état de ma maison, de ma femme et de mes enfants. Sur cela, que Dieu délivre Votre Grâce des enchanteurs malintentionnés, et qu'il me tire en paix et en santé de ce gouvernement, chose dont je doute, car je pense le laisser avec la vie, à la façon dont me traite le docteur Pédro Récio.
«Serviteur de Votre Grâce.
«SANCHO PANZA, gouverneur.»
Le secrétaire ferma la lettre, et dépêcha aussitôt le courrier; puis les mystificateurs de Sancho arrêtèrent entre eux la manière de le dépêcher du gouvernement. Sancho passa cette après-dînée à faire quelques ordonnances touchant la bonne administration de ce qu'il imaginait être une île. Il ordonna qu'il n'y eût plus de revendeurs de comestibles dans la république, et qu'on pût y amener du vin de tous les endroits, sous la charge de déclarer le lieu d'où il venait, pour en fixer le prix suivant sa réputation et sa bonté; ajoutant que celui qui le mélangerait d'eau, ou en changerait le nom, perdrait la vie pour ce crime. Il abaissa le prix de toutes espèces de chaussures, principalement celui des souliers, car il lui sembla qu'il s'élevait démesurément.[270] Il mit un tarif aux salaires des domestiques, qui cheminaient à bride abattue dans la route de l'intérêt. Il établit des peines rigoureuses contre ceux qui chanteraient des chansons obscènes, de jour ou de nuit. Il ordonna qu'aucun aveugle ne chantât désormais de miracles en complainte, à moins d'être porteur de témoignages authentiques prouvant que ce miracle était vrai, parce qu'il lui semblait que la plupart de ceux que chantent les aveugles sont faux, au détriment des véritables. Il créa un alguazil des pauvres, non pour les poursuivre, mais pour examiner s'ils le sont, car, à l'ombre d'amputations feintes ou de plaies postiches, se cachent des bras voleurs et des estomacs ivrognes. Enfin, il ordonna de si bonnes choses que ses lois sont encore en vigueur dans ce pays, où on les appelle: Les Constitutions du grand gouverneur Sancho Panza.
Chapitre LII
Où l'on raconte l'aventure de la seconde duègne Doloride ou Affligée, appelée de son nom doña Rodriguez
Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois guéri de ses égratignures, trouva que la vie qu'il menait dans ce château était tout à fait contraire à l'ordre de chevalerie où il avait fait profession; il résolut de demander congé au duc et à la duchesse, pour s'en aller à Saragosse, dont les fêtes approchaient, et où il pensait bien conquérir l'armure en quoi consiste le prix qu'on y dispute. Un jour qu'étant à table avec ses nobles hôtes, il commençait à mettre en oeuvre son dessein, et à leur demander la permission de partir, tout à coup on vit entrer, par la porte de la grande salle, deux femmes, comme on le reconnut ensuite, couvertes de noir de la tête aux pieds. L'une d'elles, s'approchant de don Quichotte, se jeta à ses genoux, étendue tout de son long, et, la bouche collée aux pieds du chevalier, elle poussait des gémissements si tristes, si profonds, si douloureux, qu'elle porta le trouble dans l'esprit de tous ceux qui la voyaient et l'entendaient. Bien que le duc et la duchesse pensassent que c'était quelque tour que leurs gens voulaient jouer à don Quichotte, toutefois, en voyant avec quel naturel et quelle violence cette femme soupirait, gémissait et pleurait, ils furent eux-mêmes en suspens, jusqu'à ce que don Quichotte, attendri, la releva de terre, et lui fit ôter le voile qui couvrait sa figure inondée de larmes. Elle obéit, et montra ce que jamais on n'eût imaginé, car elle découvrit le visage de doña Rodriguez, la duègne de la maison; l'autre femme en deuil était sa fille, celle qu'avait séduite le fils du riche laboureur. Ce fut une surprise générale pour tous ceux qui connaissaient la duègne, et ses maîtres s'étonnèrent plus que personne; car, bien qu'ils la tinssent pour une cervelle de bonne pâte, ils ne la croyaient pas niaise à ce point qu'elle fît des folies.
Finalement, doña Rodriguez, se tournant vers le duc et la duchesse, leur dit humblement:
«Que Vos Excellences veuillent bien m'accorder la permission d'entretenir un peu ce chevalier, parce qu'il en est besoin pour que je sorte heureusement de la méchante affaire où m'a mise la hardiesse d'un vilain malintentionné.»
Le duc répondit qu'il la lui donnait, et qu'elle pouvait entretenir le seigneur don Quichotte sur tout ce qui lui ferait plaisir. Elle alors, dirigeant sa voix et ses regards sur don Quichotte, ajouta:
«Il y a déjà plusieurs jours, valeureux chevalier, que je vous ai rendu compte du grief et de la perfidie dont un méchant paysan s'est rendu coupable envers ma très-chère et bien-aimée fille, l'infortunée qui est ici présente. Vous m'avez promis de prendre sa cause en main, et de redresser le tort qu'on lui a fait. Maintenant, il vient d'arriver à ma connaissance que vous voulez partir de ce château, en quête des aventures qu'il plaira à Dieu de vous envoyer. Aussi voudrais-je qu'avant de vous échapper à travers ces chemins, vous portassiez un défi à ce rustre indompté, et que vous le fissiez épouser ma fille en accomplissement de la parole qu'il lui a donnée d'être son mari avant d'abuser d'elle. Penser, en effet, que le duc, mon seigneur, me rendra justice, c'est demander des poires à l'ormeau, à cause de la circonstance que j'ai déjà confiée à Votre Grâce en toute sincérité. Sur cela, que Notre-Seigneur donne à Votre Grâce une excellente santé, et qu'il ne nous abandonne point, ma fille et moi.»
À ces propos, don Quichotte répondit avec beaucoup de gravité et d'emphase:
«Bonne duègne, modérez vos larmes, ou, pour mieux dire, séchez- les, et épargnez la dépense de vos soupirs. Je prends à ma charge la réparation due à votre fille, qui aurait mieux fait de ne pas être si facile à croire les promesses d'amoureux, lesquelles sont d'habitude très-légères à faire et très-lourdes à tenir. Ainsi donc, avec la licence du duc, mon seigneur, je vais me mettre sur- le-champ en quête de ce garçon dénaturé; je le trouverai, je le défierai et je le tuerai toute et chaque fois qu'il refusera d'accomplir sa parole; car la première affaire de ma profession, c'est de pardonner aux humbles et de châtier les superbes, je veux dire de secourir les misérables et d'abattre les persécuteurs.
— Il n'est pas besoin, répondit le duc, que Votre Grâce se donne la peine de chercher le rustre dont se plaint cette bonne duègne, et il n'est pas besoin davantage que Votre Grâce me demande permission de lui porter défi. Je le donne et le tiens pour défié, et je prends à ma charge de lui faire connaître ce défi et de le lui faire accepter, pour qu'il vienne y répondre lui-même dans ce château, où je donnerai à tous deux le champ libre et sûr, gardant toutes les conditions qui, en de tels actes, doivent se garder, et gardant aussi à chacun sa justice, comme y sont obligés tous les princes qui donnent le champ clos aux combattants, dans les limites de leurs seigneuries.
— Avec ce sauf-conduit et la permission de Votre Grandeur, répliqua don Quichotte, je dis dès maintenant que, pour cette fois, je renonce aux privilèges de ma noblesse, que je m'abaisse et me nivelle à la roture de l'offenseur, que je me fais son égal et le rends apte à combattre contre moi. Ainsi donc, quoique absent, je le défie et l'appelle, en raison de ce qu'il a mal fait de tromper cette pauvre fille, qui fut fille, et ne l'est plus par sa faute, et pour qu'il tienne la parole qu'il lui a donnée d'être son légitime époux, ou qu'il meure dans le combat.»
Aussitôt, tirant un gant de l'une de ses mains, il le jeta au milieu de la salle; le duc le releva, en répétant qu'il acceptait ce défi au nom de son vassal, et qu'il assignait, pour époque du combat, le sixième jour; pour champ clos, la plate-forme du château; et pour armes, celles ordinaires aux chevaliers, la lance, l'écu, le harnais à cotte de mailles, avec toutes les autres pièces de l'armure, dûment examinées par les juges du camp, sans fraude, supercherie ni talisman d'aucun genre.
«Mais avant toutes choses, ajouta-t-il, il faut que cette bonne duègne et cette mauvaise demoiselle remettent le droit de leur cause entre les mains du seigneur don Quichotte; autrement rien ne pourra se faire, et ce défi sera non avenu.
— Moi, je le remets, répondit la duègne.
— Et moi aussi», ajouta la fille, tout éplorée, toute honteuse et perdant contenance.
Ces déclarations reçues en bonne forme, tandis que le duc rêvait à ce qu'il fallait faire pour un cas pareil, les deux plaignantes en deuil se retirèrent. La duchesse ordonna qu'on ne les traitât plus comme servantes, mais comme des dames aventurières qui étaient venues chez elle demander justice. Aussi leur donna-t-on un appartement à part, et les servit-on comme des étrangères, à la grande surprise des autres femmes, qui ne savaient où irait aboutir l'extravagance impudente de doña Rodriguez et de sa malavisée de fille.
On en était là quand, pour achever d'égayer la fête et de donner un bon dessert au dîner, entre tout à coup dans la salle le page qui avait porté les lettres et les présents à Thérèse Panza, femme du gouverneur Sancho Panza. Son arrivée réjouit extrêmement le duc et la duchesse, empressés de savoir ce qui lui était arrivé dans son voyage. Ils le questionnèrent aussitôt; mais le page répondit qu'il ne pouvait s'expliquer devant tant de monde, ni en peu de paroles; que Leurs Excellences voulussent donc bien remettre la chose à un entretien particulier, et qu'en attendant elles se divertissent avec ces lettres qu'il leur apportait. Puis, tirant deux lettres de son sein, il les remit aux mains de la duchesse. L'une portait une adresse ainsi conçue: «Lettre pour madame la duchesse une telle, de je ne sais où» et l'autre: «À mon mari Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria, à qui Dieu donne plus d'années qu'à moi.»
Impatiente de lire sa lettre, la duchesse l'ouvrit aussitôt, la parcourut d'abord seule; puis, voyant qu'elle pouvait la lire à haute voix, pour que le duc et les assistants l'entendissent, elle lut ce qui suit:
Lettre de Thérèse Panza à la duchesse
«J'ai reçu bien de la joie, ma chère dame, de la lettre que Votre Grandeur m'a écrite; car, en vérité, il y a longtemps que je la désirais. Le collier de corail est bel et bon, et l'habit de chasse de mon mari ne s'en laisse pas revendre. De ce que Votre Seigneurie ait fait gouverneur Sancho, mon consort, tout ce village s'en est fort réjoui, bien que personne ne veuille le croire, principalement le curé, et maître Nicolas, le barbier, et Samson Carrasco, le bachelier. Mais cela ne me fait rien du tout; car, pourvu qu'il en soit ainsi, comme cela est, que chacun dise ce qui lui plaira. Pourtant, s'il faut dire vrai, sans l'arrivée du corail et de l'habit, je ne l'aurais pas cru davantage, car tous les gens du pays tiennent mon mari pour une grosse bête, et ne peuvent imaginer, si on l'ôte de gouverner un troupeau de chèvres, pour quelle espèce de gouvernement il peut être bon. Que Dieu l'assiste et le dirige comme il voit que ses enfants en ont besoin. Quant à moi, chère dame de mon âme, je suis bien résolue, avec la permission de Votre Grâce, à mettre, comme on dit, le bonheur dans ma maison, en m'en allant à la cour m'étendre dans un carrosse pour crever les yeux à mille envieux que j'ai déjà. Je supplie donc Votre Excellence de recommander à mon mari qu'il me fasse quelque petit envoi d'argent, et que ce soit un peu plus que rien; car à la cour, les dépenses sont grandes. Le pain y vaut un réal, et la viande trente maravédis la livre, que c'est une horreur. Si par hasard il ne veut pas que j'y aille, qu'il se dépêche de m'en aviser, car les pieds me démangent déjà pour me mettre en route. Mes amies et mes voisines me disent que, si moi et ma fille allons à la cour, parées et pompeuses, mon mari finira par être plus connu par moi, que moi par lui. Car enfin bien des gens demanderont: «Qui sont les dames de ce carrosse?» et l'un de mes laquais répondra: «Ce sont la femme et la fille de Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria.» De cette manière Sancho sera connu, et moi je serai prônée, et à Rome pour tout.[271] Je suis fâchée, autant que je puisse l'être, de ce que cette année on n'a pas récolté de glands dans le pays. Cependant j'en envoie à Votre Altesse jusqu'à un demi-boisseau, que j'ai été cueillir et choisir moi-même au bois, un à un. Je n'en ai pas trouvé de plus gros, et je voudrais qu'ils fussent comme des oeufs d'autruche.
«Que Votre Splendeur n'oublie pas de m'écrire; j'aurai soin de vous faire la réponse, et de vous informer de ma santé ainsi que de tout ce qui se passera dans ce village, où je reste à prier Notre-Seigneur Dieu qu'il garde Votre Grandeur, et qu'il ne m'oublie pas. Sancha, ma fille, et mon fils baisent les mains à Votre Grâce.
«Celle qui a plus envie de voir Votre Seigneurie que de lui écrire. Votre servante.
«THÉRÈSE PANZA.»
Ce fut pour tout le monde un grand plaisir que d'entendre la lettre de Thérèse Panza, principalement pour le duc et la duchesse; celle-ci prit l'avis de don Quichotte pour savoir si l'on ne pourrait point ouvrir la lettre adressée au gouverneur, s'imaginant qu'elle devait être parfaite. Don Quichotte répondit que, pour faire plaisir à la compagnie, il l'ouvrirait lui-même; ce qu'il fit en effet, et voici comment elle était conçue:
Lettre de Thérèse Panza à Sancho Panza, son mari
«J'ai reçu ta lettre, mon Sancho de mon âme, et je te jure, foi de catholique chrétienne, qu'il ne s'en est pas fallu deux doigts que je ne devinsse folle de joie. Vois-tu, père, quand je suis arrivée à entendre lire que tu es gouverneur, j'ai failli tomber sur la place morte du coup; car tu sais bien qu'on dit que la joie subite tue comme la grande douleur. Pour Sanchica ta fille, elle a mouillé son jupon sans le sentir, et de pur contentement. J'avais devant moi l'habit que tu m'as envoyé, et au cou le collier de corail que m'a envoyé madame la duchesse, et les lettres dans les mains, et le messager là présent; et avec tout cela, je croyais et pensais que tout ce que je voyais et touchais n'était qu'un songe; car enfin, qui pouvait penser qu'un berger de chèvres serait devenu gouverneur d'îles? Tu sais bien, ami, ce que disait ma mère, qu'il fallait vivre beaucoup pour beaucoup voir. Je dis cela parce que je pense voir encore plus si je vis plus longtemps; je pense ne pas m'arrêter que je ne te voie fermier de la gabelle ou de l'octroi; car ce sont des offices où, bien que le diable emporte ceux qui s'y conduisent mal, à la fin des fins on touche et on manie de l'argent. Madame la duchesse te fera part du désir que j'ai d'aller à la cour. Réfléchis bien à cela, et fais-moi part de ton bon plaisir; je tâcherai de t'y faire honneur, en me promenant en carrosse.
«Le curé, le barbier, le bachelier, et même le sacristain, ne veulent pas croire que tu sois gouverneur; ils disent que tout cela n'est que tromperie, ou affaire d'enchantement, comme sont toutes celles de ton maître don Quichotte.
«Samson dit encore qu'il ira te chercher pour t'ôter le gouvernement de la tête et pour tirer à don Quichotte la folie du cerveau. Moi, je ne fais que rire, et regarder mon collier de corail, et prendre mesure de l'habit que je dois faire avec le tien à notre fille. J'ai envoyé quelques glands à madame la duchesse, et j'aurais voulu qu'ils fussent d'or. Envoie-moi, toi, quelques colliers de perles, s'ils sont à la mode dans ton île. Voici les nouvelles du village: La Barruéca a marié sa fille à un peintre de méchante main, qui est venu dans ce pays pour peindre ce qui se trouverait. Le conseil municipal l'a chargé de peindre les armes de Sa Majesté sur la porte de la maison commune; il a demandé deux ducats, qu'on lui a avancés, et il a travaillé huit jours, au bout desquels il n'avait rien peint du tout; alors il a dit qu'il ne pouvait venir à bout de peindre tant de brimborions. Il a donc rendu l'argent, et, malgré cela, il s'est marié à titre de bon ouvrier. Il est vrai qu'il a déjà laissé le pinceau pour prendre la pioche, et qu'il va aux champs comme un gentilhomme. Le fils de Pédro Lobo a reçu les premiers ordres et la tonsure, dans l'intention de se faire prêtre. Minguilla l'a su, la petite-fille de Mingo Silvato, et lui a intenté un procès, parce qu'il lui avait donné parole de mariage. De mauvaises langues disent même qu'elle est enceinte de ses oeuvres; mais il le nie à pieds joints. Cette année les olives ont manqué, et l'on ne trouve pas une goutte de vinaigre en tout le village. Une compagnie de soldats est passée par ici; ils ont enlevé, chemin faisant, trois filles du pays. Je ne veux pas te dire qui elles sont; peut-être reviendront-elles, et il se trouvera des gens qui les prendront pour femmes, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Sanchica fait du réseau; elle gagne par jour huit maravédis, frais payés, et les jette dans une tirelire pour amasser son trousseau; mais, à présent qu'elle est fille d'un gouverneur, tu lui donneras sa dot, sans qu'elle travaille à la faire. La fontaine de la place s'est tarie, et le tonnerre est tombé sur la potence; qu'il en arrive autant à toutes les autres. J'attends la réponse à cette lettre, et la décision de mon départ pour la cour. Sur ce, que Dieu te garde plus d'années que moi, ou du moins autant, car je ne voudrais pas te laisser sans moi dans ce monde.
«Ta femme, THÉRÈSE PANZA.»
Les lettres furent trouvées dignes de louange, de rire, d'estime et d'admiration. Pour mettre le sceau à la bonne humeur de l'assemblée, arriva dans ce moment le courrier qui apportait la lettre adressée par Sancho à don Quichotte, et qui fut aussi lue publiquement; mais celle-ci fit mettre en doute la simplicité du gouverneur. La duchesse se retira pour apprendre du page ce qui lui était arrivé dans le village de Sancho, et le page lui conta son aventure dans le plus grand détail, sans omettre aucune circonstance. Il donna les glands à la duchesse, et, de plus, un fromage que Thérèse avait ajouté au présent, comme étant si délicat qu'il l'emportait même sur ceux de Tronchon. La duchesse le reçut avec un extrême plaisir, et nous la laisserons dans cette joie pour raconter quelle fin eut le gouvernement du grand Sancho Panza, fleur et miroir de tous les gouverneurs insulaires.
Chapitre LIII
De la terrible fin et fatigante conclusion qu'eut le gouvernement de Sancho Panza
Croire que, dans cette vie, les choses doivent toujours durer au même état, c'est croire l'impossible. Au contraire, on dirait que tout y va en rond, je veux dire à la ronde. Au printemps succède l'été, à l'été l'automne, à l'automne l'hiver, et à l'hiver le printemps; et le temps tourne ainsi sur cette roue perpétuelle. La seule vie de l'homme court à sa fin, plus légère que le temps, sans espoir de se renouveler, si ce n'est dans l'autre vie, qui n'a point de bornes.
Voilà ce que dit Cid Hamet, philosophe mahométan; car enfin cette question de la rapidité et de l'instabilité de la vie présente, et de l'éternelle durée de la vie future, bien des gens, sans la lumière de la foi, et par la seule lumière naturelle, l'ont fort bien comprise. Mais, en cet endroit, notre auteur parle ainsi à propos de la rapidité avec laquelle le gouvernement de Sancho se consuma, se détruisit, s'anéantit, et s'en alla en ombre et en fumée.
La septième nuit des jours de son gouvernement, Sancho était au lit, rassasié, non pas de pain et de vin, mais de rendre des sentences, de donner des avis, d'établir des statuts et de promulguer des pragmatiques.
Au moment où le sommeil commençait, en dépit de la faim, à lui fermer les paupières, il entendit tout à coup un si grand tapage de cloches et de cris, qu'on aurait dit que toute l'île s'écroulait.
Il se leva sur son séant, et se mit à écouter avec attention pour voir s'il devinerait quelle pouvait être la cause d'un si grand vacarme. Non-seulement il n'y comprit rien, mais bientôt, au bruit des voix et des cloches, se joignit celui d'une infinité de trompettes et de tambours. Plein de trouble et d'épouvante, il sauta par terre, enfila des pantoufles à cause de l'humidité du sol, et, sans mettre ni robe de chambre ni rien qui y ressemblât, il accourut à la porte de son appartement.
Au même instant il vit venir par les corridors plus de vingt personnes tenant à la main des torches allumées et des épées nues, qui disaient toutes à grands cris:
«Aux armes, aux armes, seigneur gouverneur! aux armes! une infinité d'ennemis ont pénétré dans l'île, et nous sommes perdus si votre adresse et votre valeur ne nous portent secours.»
Ce fut avec ce tapage et cette furie qu'ils arrivèrent où était Sancho, plus mort que vif de ce qu'il voyait et entendait. Quand ils furent proches, l'un d'eux lui dit:
«Que Votre Seigneurie s'arme vite, si elle ne veut se perdre, et perdre l'île entière.
— Qu'ai-je à faire de m'armer? répondit Sancho; et qu'est-ce que j'entends en fait d'armes et de secours? Il vaut bien mieux laisser ces choses à mon maître don Quichotte, qui les dépêchera en deux tours de main, et nous tirera d'affaire. Mais moi, pécheur à Dieu, je n'entends rien à ces presses-là.
— Holà! seigneur gouverneur, s'écria un autre, quelle froideur est-ce là? Armez-vous bien vite, puisque nous vous apportons des armes offensives et défensives, et paraissez sur la place, et soyez notre guide et notre capitaine, puisqu'il vous appartient de l'être, étant notre gouverneur.
— Eh bien! qu'on m'arme donc, et à la bonne heure», répliqua Sancho.
Aussitôt on apporta deux pavois, ou grands boucliers, dont ces gens étaient pourvus, et on lui attacha sur sa chemise, sans lui laisser prendre aucun autre vêtement, un pavois devant et l'autre derrière. On lui fit passer les bras par des ouvertures qui avaient été pratiquées, et on le lia vigoureusement avec des cordes, de façon qu'il resta claquemuré entre deux planches, droit comme un fuseau, sans pouvoir plier les genoux ni se mouvoir d'un pas. On lui mit dans les mains une lance, sur laquelle il s'appuya pour pouvoir se tenir debout.
Quand il fut arrangé de la sorte, on lui dit de marcher devant, pour guider et animer tout le monde, et que, tant qu'on l'aurait pour boussole, pour étoile et pour lanterne, les affaires iraient à bonne fin.
«Comment diable puis-je marcher, malheureux que je suis, répondit Sancho, si je ne peux seulement jouer des rotules, empêtré par ces planches qui sont si bien cousues à mes chairs? Ce qu'il faut faire, c'est de m'emporter à bras, et de me placer de travers ou debout à quelque poterne; je la garderai avec cette lance ou avec mon corps.
— Allons donc, seigneur gouverneur, dit un autre, c'est plus la peur que les planches qui vous empêche de marcher. Remuez-vous et finissez-en, car il est tard; les ennemis grossissent, les cris s'augmentent et le péril s'accroît.»
À ces exhortations et à ces reproches, le pauvre gouverneur essaya de remuer; mais ce fut pour faire une si lourde chute tout de son long, qu'il crut être mis en morceaux. Il resta comme une tortue enfermée dans ses écailles, ou comme un quartier de lard entre deux huches, ou bien encore comme une barque échouée sur le sable. Pour l'avoir vu ainsi tombé, cette engeance moqueuse n'en eut pas plus de compassion; au contraire, éteignant leurs torches, ils se mirent à crier de plus belle, à appeler aux armes, à passer et repasser sur le pauvre Sancho, en frappant les pavois d'une multitude de coups d'épée, si bien que, s'il ne se fût roulé et ramassé jusqu'à mettre aussi la tête entre les pavois, c'en était fait du déplorable gouverneur, lequel, refoulé dans cette étroite prison, suait sang et eau, et priait Dieu du fond de son âme de le tirer d'un tel péril. Les uns trébuchaient sur lui, d'autres tombaient; enfin, il s'en trouva un qui lui monta sur le dos, s'y installa quelque temps; et de là, comme du haut d'une éminence, il commandait les armées, et disait à grands cris:
«Par ici, les nôtres; l'ennemi charge de ce côté; qu'on garde cette brèche; qu'on ferme cette porte; qu'on barricade ces escaliers; qu'on apporte des pots de goudron, de la résine, de la poix, des chaudières d'huile bouillante; qu'on gabionne les rues avec des matelas.»
Enfin, il nommait coup sur coup tous les instruments et machines de guerre avec lesquels on a coutume de défendre une ville contre l'assaut. Quant au pauvre Sancho, qui, moulu sous les pieds, entendait et souffrait tout cela, il disait entre ses dents:
«Oh! si le Seigneur voulait donc permettre qu'on achevât de prendre cette île, et que je me visse ou mort ou délivré de cette grande angoisse!»
Le ciel accueillit sa prière; et, quand il l'espérait le moins, il entendit des voix qui criaient:
«Victoire, victoire! les ennemis battent en retraite. Allons, seigneur gouverneur, levez-vous; venez jouir du triomphe et répartir les dépouilles conquises sur l'ennemi par la valeur de cet invincible bras.
— Qu'on me lève», dit d'une voix défaillante le dolent Sancho. On l'aida à se relever, et, dès qu'il fut debout, il dit:
«L'ennemi que j'ai vaincu, je consens qu'on me le cloue sur le front. Je ne veux pas répartir des dépouilles d'ennemis, mais seulement prier et supplier quelque ami, si par hasard il m'en reste, de me donner un doigt de vin, car je suis desséché, et de m'essuyer cette sueur, car je fonds en eau.»
On l'essuya, on lui apporta du vin, on détacha les pavois; il s'assit sur son lit, et s'évanouit aussitôt de la peur des alarmes et des souffrances qu'il avait endurées.
Déjà les mystificateurs commençaient à regretter d'avoir poussé le jeu si loin; mais Sancho, en revenant à lui, calma la peine que leur avait donnée sa pâmoison. Il demanda l'heure qu'il était; on lui répondit que le jour commençait à poindre. Il se tut; et, sans dire un mot de plus, il commença à s'habiller, toujours gardant le silence.
Les assistants le regardaient faire, attendant où aboutirait cet empressement qu'il mettait à s'habiller. Il acheva enfin de se vêtir; et peu à peu (car il était trop moulu pour aller beaucoup à beaucoup) il gagna l'écurie, où le suivirent tous ceux qui se trouvaient là. Il s'approcha du grison, le prit dans ses bras, lui donna un baiser de paix sur le front, et lui dit, les yeux mouillés de larmes:
«Venez ici, mon compagnon, mon ami, vous qui m'aidez à supporter mes travaux et mes misères. Quand je vivais avec vous en bonne intelligence, quand je n'avais d'autres soucis que ceux de raccommoder vos harnais et de donner de la subsistance à votre gentil petit corps, heureux étaient mes heures, mes jours et mes années. Mais, depuis que je vous ai laissé, depuis que je me suis élevé sur les tours de l'ambition et de l'orgueil, il m'est entré dans l'âme mille misères, mille souffrances, et quatre mille inquiétudes.»
Tout en lui tenant ces propos, Sancho bâtait et bridait son âne, sans que personne lui dît un seul mot. Le grison bâté, il monta à grand'peine sur son dos, et, adressant alors la parole au majordome, au secrétaire, au maître d'hôtel, à Pédro Récio le docteur, et à une foule d'autres qui se trouvaient présents, il leur dit:
«Faites place, mes seigneurs, et laissez-moi retourner à mon ancienne liberté; laissez-moi reprendre la vie passée, pour me ressusciter de cette mort présente. Je ne suis pas né pour être gouverneur, ni pour défendre des îles ou des villes contre les ennemis qui veulent les attaquer. Je m'entends mieux à manier la pioche, à mener la charrue, à tailler la vigne, qu'à donner des lois ou à défendre des provinces et des royaumes. La place de saint Pierre est à Rome; je veux dire que chacun est à sa place quand il fait le métier pour lequel il est né. Une faucille me va mieux à la main qu'un sceptre de gouverneur. J'aime mieux me rassasier de soupe à l'oignon que d'être soumis à la vilenie d'un impertinent médecin qui me fait mourir de faim; j'aime mieux me coucher à l'ombre d'un chêne dans l'été, et me couvrir d'une houppelande à poils dans l'hiver, en gardant ma liberté, que de me coucher avec les embarras du gouvernement entre des draps de toile de Hollande, et de m'habiller de martres zibelines. Je souhaite le bonsoir à Vos Grâces, et vous prie de dire au duc, mon seigneur, que nu je suis né, nu je me trouve; je ne perds ni ne gagne; je veux dire que sans une obole je suis entré dans ce gouvernement, et que j'en sors sans une obole, bien au rebours de ce que font d'habitude les gouverneurs d'autres îles. Écartez-vous, et laissez-moi passer; je vais aller me graisser les côtes, car je crois que je les ai rompues, grâce aux ennemis qui se sont promenés cette nuit sur mon estomac.
— N'en faites rien, seigneur gouverneur, s'écria le docteur Récio. Je donnerai à Votre Grâce un breuvage contre les chutes et les meurtrissures, qui vous rendra sur-le-champ votre santé et votre vigueur passées. Quant à vos repas, je promets à Votre Grâce de m'amender, et de vous laisser manger abondamment de tout ce qui vous fera plaisir.
— Tu piaules trop tard[272], répondit Sancho; je resterai comme je me ferai Turc. Nenni, ce ne sont pas des tours à recommencer deux fois. Ah! pardieu, j'ai envie de garder ce gouvernement ou d'en accepter un autre, me l'offrît-on entre deux plats, comme de voler au ciel sans ailes. Je suis de la famille des Panza, qui sont tous entêtés en diable; et quand une fois ils disent non, non ce doit être en dépit du monde entier[273]. Je laisse dans cette écurie les ailes de la fourmi qui m'ont enlevé en l'air pour me faire manger aux oiseaux[274]. Redescendons par terre, pour y marcher à pied posé; et si nous ne chaussons des souliers de maroquin piqué, nous ne manquerons pas de sandales de corde[275]. Chaque brebis avec sa pareille, et que personne n'étende la jambe plus que le drap du lit n'est long, et qu'on me laisse passer, car il se fait tard.»
Le majordome reprit alors:
«Seigneur gouverneur, nous laisserions bien volontiers partir Votre Grâce, quoiqu'il nous soit très-pénible de vous perdre, car votre esprit et votre conduite toute chrétienne nous obligent à vous regretter; mais personne n'ignore que tout gouverneur est tenu, avant de quitter l'endroit où il a gouverné, à faire d'abord résidence.[276] Que Votre Grâce rende compte des dix jours passés depuis qu'elle a le gouvernement, et qu'elle s'en aille ensuite avec la paix de Dieu.
— Personne ne peut me demander ce compte, répondit Sancho, à moins que le duc, mon seigneur, ne l'ordonne. Je vais lui faire visite, et lui rendrai mes comptes, rubis sur l'ongle. D'ailleurs, puisque je sors de ce gouvernement tout nu, il n'est pas besoin d'autre preuve pour justifier que j'ai gouverné comme un ange.
— Pardieu, le grand Sancho a raison, s'écria le docteur Récio, et je suis d'avis que nous le laissions aller, car le duc sera enchanté de le revoir.»
Tous les autres tombèrent d'accord, et le laissèrent partir, après avoir offert de lui tenir compagnie, et de le pourvoir de tout ce qu'il pourrait désirer pour les aises de sa personne et la commodité de son voyage. Sancho répondit qu'il ne voulait qu'un peu d'orge pour le grison, et un demi-fromage avec un demi-pain pour lui; que, le chemin étant si court, il ne lui fallait ni plus amples ni meilleures provisions. Tous l'embrassèrent, et lui les embrassa tous en pleurant, et les laissa aussi émerveillés de ses propos que de sa résolution si énergique et si discrète.
Chapitre LIV
Qui traite de choses relatives à cette histoire, et non à nulle autre
Le duc et la duchesse résolurent de donner suite au défi qu'avait porté don Quichotte à leur vassal pour le motif précédemment rapporté; et comme le jeune homme était en Flandre, où il s'était enfui plutôt que d'avoir doña Rodriguez pour belle-mère, ils imaginèrent de mettre à sa place un laquais gascon, appelé Tosilos, en l'instruisant bien à l'avance de tout ce qu'il aurait à faire. Au bout de deux jours, le duc dit à don Quichotte que, dans quatre jours, son adversaire viendrait se présenter en champ clos, armé de toutes pièces, et soutenir que la demoiselle mentait par la moitié de sa barbe entière, si elle persistait à prétendre qu'il lui eût donné parole de mariage. Don Quichotte reçut ces nouvelles avec un plaisir infini, et, se promettant de faire merveilles en cette affaire, il regarda comme un grand bonheur qu'il s'offrît une telle occasion de montrer aux seigneurs ses hôtes jusqu'où s'étendait la valeur de son bras formidable. Aussi attendait-il, plein de joie et de ravissement, la fin des quatre jours, qui semblaient, au gré de son désir, durer quatre cents siècles. Mais laissons-les passer, comme nous avons laissé passer bien d'autres choses, et revenons tenir compagnie à Sancho, qui, moitié joyeux, moitié triste, cheminait sur son âne, venant chercher son maître, dont il aimait mieux retrouver la compagnie que d'être gouverneur de toutes les îles du monde.
Or, il arriva qu'avant de s'être beaucoup éloigné de l'île de son gouvernement, car jamais il ne se mit à vérifier si c'était une île, une ville, un bourg ou un village qu'il avait gouverné, il vit venir sur le chemin qu'il suivait six pèlerins avec leurs bourdons, de ces étrangers qui demandent l'aumône en chantant. Arrivés auprès de lui, ces pèlerins se rangèrent sur deux files, et se mirent à chanter en leur jargon, ce que Sancho ne pouvait comprendre; seulement il leur entendit prononcer distinctement le mot _aumône, _d'où il conclut que c'était l'aumône qu'ils demandaient en leur chanson; et comme, à ce que dit Cid Hamet, il était essentiellement charitable, il tira de son bissac le demi- pain et le demi-fromage dont il s'était pourvu, et leur en fit cadeau en leur disant par signes qu'il n'avait pas autre chose à leur donner. Les étrangers reçurent cette charité de bien bon coeur, et ajoutèrent aussitôt: Quelt, guelt[277]!
— Je n'entends pas ce que vous me demandez, braves gens», répondit Sancho.
Alors l'un d'eux tira une bourse de son sein et la montra à Sancho, pour lui faire entendre que c'était de l'argent qu'ils lui demandaient. Mais Sancho se mettant le pouce contre la gorge, et étendant les doigts de la main, leur fit comprendre qu'il n'avait pas dans ses poches trace de monnaie; puis, piquant le grison, il passa au milieu d'eux. Mais, au passage, l'un de ces étrangers, l'ayant regardé avec attention, se jeta au-devant de lui, le prit dans ses bras par la ceinture, et s'écria d'une voix haute, en bon castillan:
«Miséricorde! qu'est-ce que je vois là? est-il possible que j'aie dans mes bras mon cher ami, mon bon voisin Sancho Panza? Oui, c'est bien lui, sans aucun doute, car je ne dors pas et ne suis pas ivre à présent.»
Sancho fut fort surpris de s'entendre appeler par son nom, et de se voir embrasser de la sorte par le pèlerin étranger. Il le regarda longtemps sans dire un mot, et fort attentivement, mais ne put venir à bout de le reconnaître. Le pèlerin voyant son embarras:
«Comment est-ce possible, frère Sancho Panza, lui dit-il, que tu ne reconnaisses pas ton voisin Ricote le Morisque, mercier de ton village?»
Alors Sancho, l'examinant avec plus d'attention, commença à retrouver ses traits, et finalement vint à le reconnaître tout à fait. Sans descendre de son âne, il lui jeta les bras au cou et lui dit:
«Qui diable pourrait te reconnaître, Ricote, dans cet habit de mascarade que tu portes? Dis-moi un peu: qui t'a mis à la française, et comment oses-tu rentrer en Espagne, où, si tu es pris et reconnu, tu auras à passer un mauvais quart d'heure?
— Si tu ne me découvres pas, Sancho, répondit le pèlerin, je suis sûr que personne ne me reconnaîtra sous ce costume; mais quittons le chemin pour gagner ce petit bois qu'on voit d'ici, où mes compagnons veulent dîner et faire la sieste. Tu y dîneras avec eux, car ce sont de bonnes gens, et j'aurai le temps de te conter ce qui m'est arrivé depuis mon départ de notre village, pour obéir à l'édit de Sa Majesté, qui menaçait, comme tu l'as su, avec tant de sévérité les malheureux restes de ma nation.[278]«
Sancho y consentit, et Ricote ayant parlé aux autres pèlerins ils gagnèrent tous le bois qui était en vue, s'éloignant ainsi de la grand'route. Là ils jetèrent leurs bourdons, ôtèrent leurs pèlerines, et restèrent en justaucorps. Ils étaient tous jeunes et de bonne mine, hormis Ricote qui était un homme avancé en âge. Tous portaient des besaces, et toutes fort bien pourvues, du moins de choses excitantes et qui appellent la soif de deux lieues. Ils s'étendirent par terre, et faisant de l'herbe une nappe, ils y étalèrent du pain, du sel, des couteaux, des noix, des bribes de fromage, et des os de jambon qui, s'ils se défendaient contre les dents, se laissaient du moins sucer. Ils posèrent aussi sur la table un ragoût noirâtre qu'ils appellent _cabial, _et qui se fait avec des oeufs de poissons[279], grands provocateurs de visites à la bouteille. Les olives ne manquaient pas non plus, sèches, à la vérité, et sans nul assaisonnement, mais savoureuses et bonnes à occuper les moments perdus.
Mais ce qui brillait avec le plus d'éclat au milieu des somptuosités de ce banquet, c'étaient six outres de vin, car chacun tira la sienne de son bissac; et le bon Ricote lui-même, qui s'était transformé de Morisque en Allemand, apporta son outre, qui pouvait le disputer aux cinq autres en grosseur. Ils commencèrent à manger de grand appétit, mais fort lentement, savourant chaque bouchée qu'ils prenaient d'une chose et de l'autre avec la pointe du couteau. Bientôt après, ils levèrent tous ensemble les bras et les outres en l'air; puis, la bouche fixée au goulot, et les yeux cloués au ciel, de telle sorte qu'on eût dit qu'ils y prenaient leur point de mire, et secouant la tête de côté et d'autre, comme pour indiquer le plaisir qu'ils prenaient à cette besogne, ils restèrent un bon espace de temps à transvaser les entrailles des peaux de bouc dans leur estomac. Sancho regardait tout cela, et ne s'affligeait de rien. Au contraire, pour accomplir le proverbe qu'il connaissait bien: _Quand à Rome tu seras, fais ce que tu verras, _il demanda l'outre à Ricote, et prit sa visée comme les autres, sans y trouver moins de plaisir qu'eux. Quatre fois les outres se laissèrent caresser; mais la cinquième, ce ne fut pas possible, car elles étaient plus plates et plus sèches que du jonc, chose qui fit faire la moue à la gaieté qu'ils avaient jusque-là montrée. De temps en temps quelqu'un joignait sa main droite avec celle de Sancho, et disait: _Espagnoli y Tudesqui, tuto uno bon compagno. _Et Sancho répondait: Bon compagno, jura Di. Puis il partait d'un éclat de rire qui lui durait une heure, sans rien se rappeler alors de ce qui lui était arrivé dans son gouvernement; car, sur le temps où l'on mange et où l'on boit, les soucis n'étendent pas d'ordinaire leur juridiction. Finalement, la fin du vin fut le commencement d'un sommeil qui s'empara d'eux tous, et ils tombèrent endormis sur la table même et sur la nappe. Ricote et Sancho restaient seuls éveillés, parce qu'ils avaient moins bu et mangé davantage. Ils s'écartèrent un peu, s'assirent au pied d'un hêtre, laissant les pèlerins ensevelis dans un doux sommeil; et Ricote, sans faire un faux pas en sa langue morisque, mais au contraire en bon castillan, lui parla de la sorte:
«Tu sais fort bien, ô Sancho Panza, mon voisin et ami, quel effroi, quelle terreur jeta parmi nous l'édit que fit publier Sa Majesté contre les gens de ma nation. Moi, du moins, j'eus une telle frayeur, qu'il me parut qu'avant le temps qu'on nous accordait pour sortir d'Espagne, la peine s'exécutait déjà dans toute sa rigueur sur ma personne et sur celle de mes enfants. Je résolus donc avec prudence, à mon avis, comme celui qui, sachant qu'on doit le congédier de la maison où il demeure, se pourvoit à l'avance d'une autre maison pour s'y transporter; je résolus, dis- je, de quitter le pays, seul et sans ma famille, et d'aller chercher un endroit où la conduire ensuite avec commodité, et sans la précipitation avec laquelle les autres furent obligés de partir. En effet, je reconnus sur-le-champ, et tous nos anciens le reconnurent aussi, que ces décrets n'étaient pas de simples menaces, comme le pensaient quelques-uns, mais de véritables lois qui seraient exécutées au temps fixé. Ce qui m'obligeait à croire cela vrai, c'est que j'étais instruit des extravagants et coupables desseins que nourrissaient les nôtres, desseins tels, en effet, qu'il me sembla que ce fut une inspiration divine qui poussa Sa Majesté à prendre une si énergique résolution. Ce n'est pas que nous fussions tous coupables, car il y avait parmi nous de sincères et véritables chrétiens; mais ils étaient si peu nombreux qu'ils ne pouvaient s'opposer à ceux qui ne partageaient pas leur croyance, et c'était couver le serpent dans son sein que de garder ainsi tant d'ennemis au coeur de l'État. Finalement, nous fûmes punis avec juste raison de la peine du bannissement, peine douce et légère aux yeux de quelques personnes, mais aux nôtres la plus terrible qu'on pût nous infliger. Où que nous soyons, nous pleurons l'Espagne; car enfin nous y sommes nés, et c'est notre patrie naturelle. Nulle part nous ne trouvons l'accueil que souhaite notre infortune; en Berbérie, et dans toutes les parties de l'Afrique, où nous espérions être reçus, accueillis, traités comme des frères, c'est là qu'on nous insulte et qu'on nous maltraite le plus. Hélas! nous n'avons connu le bien qu'après l'avoir perdu, et nous avons presque tous un tel désir de revoir l'Espagne, que la plupart de ceux en grand nombre qui savent comme moi la langue, reviennent en ce pays, laissant à l'abandon leurs femmes et leurs enfants, tant est grand l'amour qu'ils lui portent! À présent, je reconnais par expérience ce qu'on a coutume de dire, que rien n'est doux comme l'amour de la patrie. Je quittai, comme je t'ai dit, notre village; j'entrai en France, et, bien qu'on nous y fît bon accueil, je voulus tout voir avant de me décider. Je passai en Italie, puis en Allemagne, et c'est là qu'il me parut qu'on pouvait vivre le plus librement. Les habitants n'y regardent pas à beaucoup de délicatesses; chacun vit comme il lui plaît, et, dans la plus grande partie de cette contrée, on jouit de la liberté de conscience. J'arrêtai une maison dans un village près d'Augsbourg, puis je me remis à ces pèlerins, qui ont coutume de venir en grand nombre chaque année visiter les sanctuaires de l'Espagne, qu'ils regardent comme leurs Grandes-Indes, tant ils sont sûrs d'y faire leur profit. Ils la parcourent presque tout entière, et il n'y a pas un village d'où ils ne sortent, comme on dit, repus de boire et de manger, et avec un réal pour le moins en argent. Au bout du voyage, ils s'en retournent avec une centaine d'écus de reste, qui, changés en or, et cachés, soit dans le creux de leurs bourdons, soit dans les pièces de leurs pèlerines, soit de toute autre manière, sortent du royaume et passent à leurs pays, malgré les gardiens des ports et des passages où ils sont visités[280]. Maintenant, Sancho, mon intention est d'aller retirer le trésor que j'ai laissé enfoui dans la terre, ce que je pourrai faire sans danger, puisqu'il est hors du village, et d'écrire à ma fille et à ma femme, ou bien d'aller les rejoindre de Valence à Alger, où je sais qu'elles sont; puis, de trouver moyen de les ramener à quelque port de France, pour les conduire de là en Allemagne, où nous attendrons ce que Dieu veut faire de nous; car enfin, Sancho, j'ai la certitude que Ricota, ma fille, et Francisca Ricota, ma femme, sont chrétiennes catholiques. Bien que je ne le sois pas autant, je suis cependant plus chrétien que More, et je prie Dieu chaque jour pour qu'il m'ouvre les yeux de l'intelligence et me fasse connaître comment je dois le servir. Ce qui m'étonne et ce que je ne comprends pas, c'est que ma femme et ma fille aient été plutôt en Berbérie qu'en France, où elles auraient pu vivre en chrétiennes.
— Écoute, ami Ricote, répondit Sancho, elles n'en eurent sans doute pas le choix, car c'est Juan Tiopeyo, le frère de ta femme, qui les a emmenées; et, comme c'est un More fieffé, il a gagné le meilleur gîte. Il faut encore que je te dise autre chose; c'est que je crois que tu vas en vain chercher ce que tu as mis dans la terre, car nous avons eu connaissance qu'on avait enlevé à ton beau-frère et à ta femme bien des perles et bien de l'argent en or qu'ils emportaient pour la visite.
— Cela peut être, répéta Ricote; mais je sais bien, Sancho, qu'on n'a pas touché à ma cachette, car je n'ai découvert à personne où elle était, crainte de quelque malheur. Ainsi donc, Sancho, si tu veux venir avec moi et m'aider à retirer et à cacher mon trésor, je te donnerai deux cents écus, avec lesquels tu pourras subvenir à tes besoins, car tu sais que je n'ignore pas que tu en as de plus d'un genre.
— Je le ferais volontiers, répondit Sancho, mais je ne suis nullement avaricieux; autrement, je n'aurais pas, ce matin même, laissé échapper de mes mains une place où j'aurais pu garnir d'or les murailles de ma maison, et manger avant six mois dans des plats d'argent. Pour cette raison, et parce qu'il semble que je ferais une trahison contre mon roi en favorisant ses ennemis, je n'irais pas avec toi, quand même, au lieu de me promettre deux cents écus, tu m'en donnerais quatre cents ici, argent comptant.
— Et quelle est cette place que tu as laissée, Sancho? demanda Ricote.
— J'ai laissé la place de gouverneur d'une île, répondit Sancho, et telle, qu'en bonne foi de Dieu on n'en trouverait pas une autre comme celle-là à trois lieues à la ronde.
— Mais où est cette île? demanda Ricote.
— Où? répliqua Sancho; à deux lieues d'ici; elle s'appelle l'île Barataria.
— Tais-toi, Sancho, reprit Ricote; les îles sont là-bas dans la mer, et il n'y a point d'îles en terre ferme.
— Comment non? repartit Sancho; je te dis, ami Ricote, que j'en suis parti ce matin, et qu'hier j'y gouvernais tout à mon aise comme un sagittaire. Mais cependant je l'ai laissée, parce que j'ai trouvé que c'était un office périlleux que celui de gouverneur.
— Et qu'as-tu gagné dans ce gouvernement? demanda Ricote.
— J'ai gagné, répondit Sancho, d'avoir connu que je n'étais pas bon pour gouverner, si ce n'est une bergerie, et que les richesses qu'on gagne dans ces gouvernements se gagnent aux dépens du repos, du sommeil, et même de la subsistance; car, dans les îles, les gouverneurs doivent manger peu, surtout s'ils ont des médecins chargés de veiller à leur santé.
— Je ne te comprends pas, Sancho, dit Ricote, mais il me semble que tout ce que tu dis est pure extravagance. Qui diable t'aurait donné des îles à gouverner? Est-ce qu'il n'y a pas dans le monde des hommes plus habiles que toi pour en faire des gouverneurs? Tais-toi, Sancho, et reprends ton bon sens, et vois si tu veux venir avec moi, comme je te l'ai dit, pour m'aider à emporter le trésor que j'ai enfoui, et qui est si gros, en vérité, qu'on peut bien l'appeler un trésor. Je te donnerai, je te le répète, de quoi vivre le reste de tes jours.
— Je t'ai déjà dit, Ricote, que je ne veux pas, répliqua Sancho; contente-toi de ce que je ne te découvre point, continue ton chemin, à la garde de Dieu, et laisse-moi suivre le mien, car je sais le proverbe: «Ce qui est bien acquis se perd, et ce qui est mal acquis se perd et son maître aussi.»
— Je ne veux pas insister, Sancho, reprit Ricote; mais, dis-moi, étais-tu au pays quand ma femme, ma fille et mon beau-frère l'ont quitté?
— Oui, j'y étais, répondit Sancho, et je puis te dire qu'à son départ ta fille était si belle, que tous les gens du village sont sortis pour la voir passer, et tous disaient que c'était la plus belle créature du monde. Elle s'en allait pleurant et embrassant ses amies, ses connaissances, tous ceux qui venaient la voir, et les priait de la recommander à Dieu et à Notre-Dame, sa sainte mère. Et c'était d'une façon si touchante qu'elle m'en a fait pleurer, moi qui ne suis guère pleureur d'habitude. Par ma foi, bien des gens eurent le désir de la cacher, ou d'aller l'enlever sur la grand'route; mais la crainte de désobéir à l'édit du roi les retint. Celui qui se montra le plus passionné, ce fut don Pédro Grégorio[281], ce jeune héritier de majorat, si riche, que tu connais bien, et qui en était, dit-on, très amoureux. Le fait est que, depuis qu'elle est partie, on ne l'a plus revu dans le pays, et nous pensons qu'il s'est mis à sa poursuite pour l'enlever. Mais jusqu'à présent, on n'a pas su la moindre chose.
— J'avais toujours eu le soupçon, dit Ricote, que ce gentilhomme aimait ma fille; mais, plein de confiance en la vertu de ma Ricota, je ne m'étais jamais embarrassé qu'il en fût épris; car tu auras ouï dire, Sancho, que bien rarement les femmes morisques se sont mêlées par amour avec les vieux chrétiens; et ma fille, qui, à ce que je crois, mettait plus de zèle à être chrétienne qu'amoureuse, ne se sera pas beaucoup souciée des poursuites de ce gentilhomme à majorat.
— Dieu le veuille, répliqua Sancho, car cela n'irait ni à l'un ni à l'autre. Mais laisse-moi partir, Ricote, mon ami; je veux rejoindre ce soir mon maître don Quichotte.
— Que Dieu t'accompagne, frère Sancho; voici que déjà mes compagnons se frottent les yeux, et il est temps de poursuivre notre chemin.»
Aussitôt ils s'embrassèrent tous deux tendrement; Sancho monta sur son âne, Ricote empoigna son bourdon, et ils se séparèrent.
Chapitre LV
Des choses qui arrivèrent en chemin à Sancho et d'autres qui feront plaisir à voir
Le retard qu'avait mis au voyage de Sancho son long entretien avec Ricote ne lui laissa pas le temps d'arriver ce jour-là au château du duc, bien qu'il s'en approchât à une demi-lieue, où la nuit le surprit, close et un peu obscure. Mais, comme on était au printemps, il ne s'en mit pas beaucoup en peine. Seulement, il s'écarta de la route dans l'intention de se faire un gîte pour attendre le matin. Mais sa mauvaise étoile voulut qu'en cherchant une place où passer la nuit, ils tombèrent, lui et le grison, dans un sombre et profond souterrain qui se trouvait au milieu d'anciens édifices ruinés. Quand il sentit la terre lui manquer, il se recommanda à Dieu du fond de son coeur, pensant qu'il ne s'arrêterait plus que dans la profondeur des abîmes. Pourtant il n'en fut pas ainsi; car, à trois toises environ, le grison toucha terre, et Sancho se trouva dessus sans avoir éprouvé le moindre mal. Il se tâta tout le corps et retint son haleine pour voir s'il était sain et sauf, ou percé à jour en quelque endroit. Quand il se vit bien portant, entier et de santé tout à fait catholique, il ne pouvait se lasser de rendre grâce à Dieu Notre-Seigneur de la faveur qu'il lui avait faite, car il pensait fermement s'être mis en mille pièces. Il tâta également avec les mains les murailles du souterrain, pour voir s'il serait possible d'en sortir sans l'aide de personne; mais il les trouva partout unies, escarpées, et sans aucune prise ni point d'appui pour y grimper. Cette découverte désola Sancho, surtout quand il entendit le grison se plaindre douloureusement; et certes, le pauvre animal ne se lamentait pas ainsi par mauvaise habitude, car vraiment sa chute ne l'avait pas fort bien arrangé.
«Hélas! s'écria alors Sancho Panza, combien d'événements imprévus arrivent à ceux qui vivent dans ce misérable monde! Qui aurait dit que celui qui se vit hier intronisé gouverneur d'une île, commandant à ses serviteurs et à ses vassaux, se verrait aujourd'hui enseveli vivant dans un souterrain, sans avoir personne pour le délivrer, sans avoir ni serviteur ni vassal qui vienne à son secours? Il faudra donc mourir ici de faim, mon âne et moi, si nous ne mourons avant, lui de ses meurtrissures, et moi de mon chagrin! Du moins, je ne serai pas si heureux que le fut mon seigneur don Quichotte, quand il descendit dans la caverne de cet enchanté de Montésinos, où il trouva quelqu'un pour le régaler mieux qu'en sa maison, si bien qu'on aurait dit qu'il était allé à nappe mise et à lit dressé. Là il vit des visions belles et ravissantes; et je ne verrai ici, à ce que je crois, que des crapauds et des couleuvres. Malheureux que je suis! Où ont abouti mes folies et mes caprices! On tirera mes os d'ici quand le ciel permettra qu'on les découvre, secs, blancs et ratissés, et avec eux ceux de mon bon grison, d'où l'on reconnaîtra peut-être qui nous sommes, au moins les gens qui eurent connaissance que jamais Sancho Panza ne s'éloigna de son âne, ni son âne de Sancho Panza. Malheur à nous, je le répète, puisque notre mauvais sort n'a pas voulu que nous mourussions dans notre patrie et parmi les nôtres, où, à défaut d'un remède à notre disgrâce, nous n'aurions pas manqué d'âmes charitables pour la déplorer, et pour nous fermer les yeux à notre dernière heure! Ô mon compagnon, mon ami, que j'ai mal payé tes bons services! Pardonne-moi, et prie la Fortune, de la meilleure façon que tu pourras trouver, qu'elle nous tire de ce mauvais pas où nous sommes tombés tous deux. Je te promets, en ce cas, de te mettre une couronne de laurier sur la tête, pour que tu aies l'air d'un poëte lauréat, et de te donner en outre double ration.»
De cette manière se lamentait Sancho Panza, et son âne l'écoutait sans lui répondre un mot, tant grande était l'angoisse que le pauvre animal endurait, finalement, après une nuit passée en plaintes amères et en lamentations, le jour parut, et, aux premières clartés de l'aurore, Sancho vit qu'il était absolument impossible de sortir, sans être aidé, de cette espèce de puits. Il commença donc à se lamenter de nouveau, et à jeter de grands cris pour voir si quelqu'un l'entendrait. Mais tous ces cris étaient jetés dans le désert; car, en tous les environs, il n'y avait personne qui pût l'entendre. Alors il se tint décidément pour mort. L'âne était resté la bouche en l'air; Sancho Panza fit tant qu'il le remit sur pied, bien que la bête pût à peine s'y tenir; puis tirant du bissac, qui avait couru la même chance et fait la même chute, un morceau de pain, il le donna au grison, qui le trouva de son goût, et Sancho lui dit, comme s'il eût pu l'entendre:
«Quand on a du pain, les maux se sentent moins.»
En ce moment il découvrit, à l'un des côtés du souterrain, une ouverture dans laquelle une personne pouvait passer en se baissant et en pliant les reins. Sancho Panza y accourut, et se mettant à quatre pattes, il pénétra dans le trou, qui s'élargissait beaucoup de l'autre côté; ce qu'il put voir aisément, car un rayon de soleil qui entrait par ce qu'on pouvait appeler le toit en découvrait tout l'intérieur. Il aperçut aussi que cette ouverture, en s'étendant et s'élargissant, allait aboutir à une cavité spacieuse. À cette vue, il revint sur ses pas ou était resté l'âne et se mit, avec l'aide d'une pierre, à creuser la terre du trou, de façon qu'en peu de temps il ouvrit une brèche par où le grison pût aisément entrer. Il le fit passer en effet, et, le prenant par le licou, il commença à cheminer le long de cette grotte, pour voir s'il ne trouverait pas quelque issue d'un autre côté. Tantôt il marchait à tâtons, tantôt avec un petit jour, mais jamais sans une grande frayeur.
«Dieu tout-puissant, disait-il en lui-même, ceci, qui est pour moi une mésaventure, serait une bonne aventure pour mon maître don Quichotte. C'est lui qui prendrait ces profondeurs et ces cavernes pour des jardins fleuris, pour les palais de Galiana[282]; et il s'attendrait à trouver, au bout de cette sombre trouée, une prairie émaillée de fleurs. Mais moi, malheureux, privé de conseil et dénué de courage, je pense à chaque pas qu'un autre souterrain va tout à coup s'ouvrir sous mes pieds, plus profond que celui-ci, et qui achèvera de m'engloutir. Sois le bienvenu, mal, si tu viens seul.»
De cette façon et dans ces tristes pensées, il lui sembla qu'il avait cheminé un peu plus d'une demi-lieue; au bout de ce trajet, il découvrit une clarté confuse qui semblait être celle du jour pénétrant par quelque ouverture; ce qui annonçait une issue à ce chemin, pour lui, de l'autre vie.
Mais Cid Hamet Ben-Engéli le laisse là et retourne à don Quichotte, lequel attendait, dans la joie de son âme, le jour fixé pour la bataille qu'il devait livrer au séducteur de la fille de doña Rodriguez, à laquelle il pensait bien redresser le tort et venger le grief qu'on lui avait fait si méchamment. Or, il arriva qu'étant sorti un beau matin à cheval pour se préparer et s'essayer à ce qu'il devait faire dans la rencontre du lendemain, Rossinante, en faisant à toute bride une attaque simulée, vint mettre les pieds si près d'un trou profond, que, si son maître ne l'eût arrêté sur les jarrets, il ne pouvait manquer d'y choir. Enfin, don Quichotte le retint, et, s'approchant un peu plus près, il considéra, sans mettre pied à terre, cette large ouverture. Mais, tandis qu'il l'examinait, il entendit de grands cris au dedans, et, prêtant une extrême attention, il put distinguer que celui qui jetait ces cris parlait de la sorte:
«Hola! là-haut! y a-t-il quelque chrétien qui m'écoute, quelque chevalier charitable qui prenne pitié d'un malheureux gouverneur qui n'a pas su se gouverner?»
Don Quichotte crut reconnaître la voix de Sancho Panza. Surpris, épouvanté, il éleva la sienne autant qu'il put, et cria de toute sa force:
«Qui est là en bas? qui se plaint ainsi?
— Qui peut être ici, et qui peut s'y plaindre, répondit-on, si ce n'est le déplorable Sancho Panza, gouverneur pour ses péchés et par sa mauvaise chance de l'île Barataria, ci-devant écuyer du fameux don Quichotte de la Manche?»
Quand don Quichotte entendit cela, il sentit redoubler sa surprise et son épouvante, car il lui vint à l'esprit que Sancho devait être mort, et que son âme faisait là son purgatoire. Plein de cette pensée, il s'écria:
«Je te conjure et t'adjure aussi, comme chrétien catholique, de me dire qui tu es; si tu es une âme en peine, dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi; puisque ma profession est de favoriser et de secourir les nécessiteux de ce monde, je l'étendrai jusqu'à secourir et favoriser les nécessiteux de l'autre monde, qui ne peuvent se donner eux-mêmes assistance.
— De cette manière, répondit-on, vous qui me parlez, vous devez être mon seigneur don Quichotte de la Manche; et même, au timbre de la voix, je reconnais que c'est lui sans aucun doute.
— Oui, je suis don Quichotte, répliqua le chevalier, celui qui a fait voeu d'assister et de secourir en leurs nécessités les vivants et les morts. Pour cela, dis-moi qui tu es, car tu me tiens dans la stupeur. Si tu es mon écuyer Sancho Panza, si tu as cessé de vivre, pourvu que le diable ne t'ait pas emporté, et que, par la miséricorde de Dieu, tu sois en purgatoire, notre sainte mère l'Église catholique et romaine a des prières suffisantes pour te tirer des peines que tu endures, et je lui en demanderai pour ma part autant que ma fortune me le permettra. Achève donc de t'expliquer, et dis-moi qui tu es.
— Je jure Dieu, répondit-on, et par la naissance de qui Votre Grâce voudra désigner, je jure, seigneur don Quichotte de la Manche, que je suis votre écuyer Sancho Panza, et que je ne suis jamais mort en tous les jours de ma vie. Mais, ayant abandonné mon gouvernement pour des choses et des causes qui ne peuvent se raconter en si peu de paroles, je suis tombé dans ce souterrain, où je gis encore, et le grison avec moi, qui ne me laissera pas mentir, à telles enseignes qu'il est encore à mes côtés.»
Ce qu'il y a de bon, c'est qu'on eût dit que l'âne entendait ce que disait Sancho, car il se mit sur-le-champ à braire, si fort que toute la caverne en retentit.
«Fameux témoignage! s'écria don Quichotte; je reconnais le braiment comme si j'en étais le père, et ta voix aussi, mon bon Sancho. Attends-moi, je vais courir au château du duc, qui est ici près, et j'en ramènerai du monde pour te tirer de cette caverne, où tes péchés sans doute t'auront fait choir.
— Courez vite, seigneur, repartit Sancho, et revenez vite, au nom d'un seul Dieu; je ne puis plus supporter d'être enterré ici tout vif, et je me sens mourir de peur.»
Don Quichotte le laissa, et courut au château raconter à ses hôtes l'aventure de Sancho Panza. Le duc et la duchesse s'en étonnèrent, bien qu'ils comprissent qu'il devait être tombé dans une des ouvertures de ce souterrain qui existait de temps immémorial. Mais ce qu'ils ne pouvaient concevoir, c'est que Sancho eût laissé là son gouvernement sans qu'ils eussent reçu l'avis de son retour. Finalement, on porta des cordes et des poulies; puis à force de bras et d'efforts, on ramena le grison et Sancho de ces ténèbres à la lumière du soleil. Un étudiant vit la chose et dit:
«Voilà comment devraient sortir de leurs gouvernements tous les mauvais gouverneurs, comme sort ce pécheur du profond de l'abîme, pâle, décoloré, mort de faim et sans une obole en poche, à ce que je crois.»
Sancho l'entendit.
«Il y a, dit-il, mon frère le médisant, huit à dix jours que je pris le gouvernement de l'île qu'on m'avait donnée, et, pendant ce temps, je n'ai pas été rassasié de pain seulement une heure. Dans ces huit jours, les médecins m'ont persécuté et les ennemis m'ont rompu les os; je n'ai eu le temps, ni de prendre des droits indus ni de toucher des redevances; et, puisqu'il en est ainsi, je ne méritais pas, j'imagine, d'en sortir de cette manière. Mais l'homme propose et Dieu dispose; et Dieu, qui sait le mieux, sait ce qui convient bien à chacun; tel le temps, telle la conduite, et que personne ne dise: Fontaine, je ne boirai pas de ton eau; car où l'on croit qu'il y a du lard, il n'y a pas même de crochet pour le pendre. Dieu me comprend, et cela me suffit, et je n'en dis pas plus, quoique je le puisse.
— Ne te fâche pas, Sancho, reprit don Quichotte, et ne te mets pas en peine de ce que tu entends dire, car tu n'aurais jamais fini. Reviens avec la conscience en repos, et laisse parler les gens. Vouloir attacher les mauvaises langues, c'est vouloir mettre des portes à l'espace; si le gouverneur sort riche de son gouvernement, on dit de lui que c'est un voleur; et s'il en sort pauvre, que c'est un niais et un imbécile.
— De bon compte, répondit Sancho, on me tiendra cette fois plutôt pour un sot que pour un voleur.»
Pendant cet entretien, ils arrivèrent, entourés de petits garçons et d'une foule de gens, au château, où le duc et la duchesse attendaient sur une galerie le retour de don Quichotte et de Sancho. Celui-ci ne voulut point monter rendre visite au duc avant d'avoir bien arrangé son âne à l'écurie, disant que la pauvre bête avait passé une très-mauvaise nuit à l'auberge. Ensuite il monta, parut en présence de ses seigneurs, et se mettant à deux genoux devant eux, il leur dit:
«Moi, seigneurs, parce qu'ainsi Votre Grandeur l'a voulu, et sans aucun mérite de ma part, je suis allé gouverner votre île Barataria, où nu je suis entré, et nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne. Si j'ai gouverné bien ou mal, il y avait des témoins qui diront ce qui leur plaira. J'ai éclairci des questions douteuses, j'ai jugé des procès, et toujours mort de faim, parce qu'ainsi l'exigeait le docteur Pédro Récio, natif de Tirtéafuéra, médecin insulaire et gouvernemental. Des ennemis nous attaquèrent nuitamment et nous mirent en grand péril; mais ceux de l'île dirent qu'ils furent délivrés et qu'ils remportèrent la victoire par la valeur de mon bras. Que Dieu leur donne aussi bonne chance en ce monde et dans l'autre qu'ils disent la vérité! Enfin, pendant ce temps, j'ai pesé les charges qu'entraîne après soi le devoir de gouverner, et j'ai trouvé pour mon compte que mes épaules n'y pouvaient pas suffire, que ce n'était ni un poids pour mes reins, ni des flèches pour mon carquois. Aussi, avant que le gouvernement me jetât par terre, j'ai voulu jeter par terre le gouvernement. Hier matin, j'ai laissé l'île comme je l'avais trouvée, avec les mêmes rues, les mêmes maisons et les mêmes toits qu'elle avait quand j'y entrai. Je n'ai rien emprunté à personne et n'ai pris part à aucun bénéfice; et, bien que je pensasse à faire quelques ordonnances fort profitables, je n'en ai fait aucune, crainte qu'elles ne fussent pas exécutées, car les faire ainsi ou ne pas les faire, c'est absolument la même chose.[283] Je quittai l'île, comme je l'ai dit, sans autre cortège que celui de mon âne. Je tombai dans un souterrain, je le parcourus tout du long, jusqu'à ce que, ce matin, la lumière du soleil m'en fit voir l'issue, mais non fort aisée; car, si le ciel ne m'eût envoyé mon seigneur don Quichotte, je restais là jusqu'à la fin du monde. Ainsi donc, monseigneur le duc et madame la duchesse, voici votre gouverneur Sancho Panza qui est parvenu, en dix jours seulement qu'il a eu le gouvernement dans les mains, à reconnaître qu'il ne tient pas le moins du monde à être gouverneur, non d'une île, mais de l'univers entier. Cela convenu, je baise les pieds à Vos Grâces, et, imitant le jeu des petits garçons où ils disent: _Saute de là et mets-toi ici, _je saute du gouvernement et passe au service de mon seigneur don Quichotte; car enfin avec lui, bien que je mange quelquefois le pain en sursaut, je m'en rassasie du moins; et quant à moi, pourvu que je m'emplisse, il m'est égal que ce soit de haricots ou de perdrix.»
Sancho finit là sa longue harangue, pendant laquelle don Quichotte tremblait qu'il ne dît mille sottises; et, quand il le vit finir sans en avoir dit davantage, il rendit en son coeur mille grâces au ciel. Le duc embrassa cordialement Sancho et lui dit:
«Je regrette au fond de l'âme que vous ayez si vite abandonné le gouvernement; mais je ferai en sorte de vous donner dans mes États un autre office de moindre charge et de plus de profit.»
La duchesse aussi l'embrassa, puis donna l'ordre qu'on lui fît bonne table et bon lit, car il paraissait vraiment moulu et disloqué.
Chapitre LVI
De la bataille inouïe et formidable que livra don Quichotte au laquais Tosilos en défense de la fille de dame Rodriguez
Le duc et la duchesse n'eurent point à se repentir des tours joués à Sancho Panza, dans le gouvernement pour rire qu'ils lui avaient donné, d'autant plus que, ce jour même, leur majordome revint, et leur conta de point en point presque toutes les paroles et toutes les actions que Sancho avait dites ou faites en ce peu de jours. Finalement, il leur dépeignit l'assaut de l'île, la peur de Sancho, et son départ précipité, ce qui les divertit étrangement.
Après cela, l'histoire raconte que le jour fixé pour la bataille arriva. Le duc avait, à plusieurs reprises, instruit son laquais Tosilos de la manière dont il devait s'y prendre avec don Quichotte pour le vaincre, sans le tuer ni le blesser. Il régla qu'on ôterait le fer des lances, en disant à don Quichotte que la charité chrétienne, qu'il se piquait d'exercer, ne permettait pas que le combat se fît au péril de la vie, et que les combattants devaient se contenter de ce qu'il leur donnait le champ libre sur ses terres, malgré le décret du saint concile, qui prohibe ces sortes de duel[284], sans qu'ils voulussent encore vider leur querelle à outrance. Don Quichotte répondit que Son Excellence n'avait qu'à régler les choses comme il lui plairait, et qu'il s'y conformerait, en tout point, avec obéissance.
Le duc avait fait dresser devant la plate-forme du château un échafaud spacieux où devaient se tenir les juges du camp et les demanderesses, mère et fille. Quand le terrible jour arriva, une multitude infinie accourut de tous les villages et hameaux circonvoisins pour voir le spectacle nouveau de cette bataille; car jamais dans le pays on n'en avait vu ni ouï raconter une autre semblable, pas plus ceux qui vivaient que ceux qui étaient morts.
Le premier qui entra dans l'estacade du champ clos fut le maître des cérémonies, qui parcourut et examina toute la lice, afin qu'il n'y eût aucune supercherie, aucun obstacle caché, où l'on pût trébucher et tomber. Ensuite parurent la duègne et sa fille; elles s'assirent sur leurs sièges, couvertes par leurs voiles jusqu'aux yeux, et même jusqu'à la gorge, et témoignant une grande componction. Don Quichotte était déjà présent au champ clos. Bientôt après on vit arriver par un des côtés de la plate-forme, accompagné de plusieurs trompettes et monté sur un puissant cheval qui faisait trembler la terre, le grand laquais Tosilos, la visière fermée, le corps droit et roide, couvert d'armes épaisses et luisantes. Le cheval était du pays de Frise; il avait le poitrail large, et la robe d'un beau gris pommelé. Le vaillant champion était bien avisé par le duc, son seigneur, de la manière dont il devait se conduire avec le valeureux don Quichotte de la Manche. Il lui était enjoint, par-dessus tout, de ne pas le tuer, mais, au contraire, d'éviter le premier choc, pour soustraire le chevalier au danger d'une mort certaine, s'il le rencontrait en plein. Tosilos fit le tour de la place; et, quand il arriva où se trouvaient les duègnes, il se mit à considérer quelque temps celle qui le demandait pour époux.
Le maréchal du camp appela don Quichotte, qui s'était déjà présenté dans la lice; et, en présence de Tosilos, il vint demander aux duègnes si elles consentaient à ce que don Quichotte prît leur cause en main. Elles répondirent que oui, et que tout ce qu'il ferait en cette occasion, elles le tiendraient pour bon, valable et dûment fait. En ce moment le duc et la duchesse s'étaient assis dans une galerie qui donnait au-dessus du champ clos, dont les palissades étaient couronnées par une infinité de gens qui s'étaient empressés de venir voir, pour la première fois, cette sanglante rencontre. La condition du combat fut que, si don Quichotte était vainqueur, son adversaire devait épouser la fille de doña Rodriguez; mais que, s'il était vaincu, l'autre demeurait quitte et libre de la parole qu'on lui réclamait, sans être tenu à nulle autre satisfaction.
Le maître des cérémonies partagea aux combattants le sol et le soleil, et les plaça chacun dans le poste qu'ils devaient occuper. Les tambours battirent, l'air retentit du bruit des trompettes, la terre tremblait sous les pieds des chevaux; et, dans cette foule curieuse qui attendait la bonne ou la mauvaise issue du combat, les coeurs étaient agités de crainte et d'espérance. Finalement, don Quichotte, en se recommandant du fond de l'âme à Dieu Notre- Seigneur et à sa dame Dulcinée du Toboso, attendait qu'on lui donnât le signal de l'attaque. Mais notre laquais avait bien d'autres idées en tête, et ne pensait qu'à ce que je vais dire tout à l'heure. Il paraît que, lorsqu'il s'était mis à regarder son ennemie, elle lui sembla la plus belle personne qu'il eût vue de sa vie entière, et l'enfant aveugle, qu'on a coutume d'appeler Amour par ces rues, ne voulut pas perdre l'occasion qui s'offrait de triompher d'une âme d'antichambre, et de l'inscrire sur la liste de ses trophées. Il s'approcha sournoisement, sans que personne le vît, et enfonça dans le flanc gauche du pauvre laquais une flèche de deux aunes, qui lui traversa le coeur de part en part; et vraiment il put faire son coup bien en sûreté, car l'Amour est invisible; il entre et sort comme il lui convient, sans que personne lui demande compte de ses actions. Je dis donc que, lorsqu'on donna le signal de l'attaque, notre laquais était transporté, hors de lui, en pensant aux attraits de celle qu'il avait faite maîtresse de sa liberté; aussi ne put-il entendre le son de la trompette, comme le fit don Quichotte, qui n'en eut pas plutôt entendu le premier appel, qu'il lâcha la bride, et s'élança contre son ennemi de toute la vitesse que lui permettaient les jarrets de Rossinante. Quand son écuyer Sancho le vit partir, il s'écria de toute sa voix:
«Dieu te conduise, crème et fleur des chevaliers errants! Dieu te donne la victoire, puisque la justice est de ton côté!»
Bien que Tosilos vît don Quichotte fondre sur lui, il ne bougea pas d'un pas de sa place; au contraire, appelant à grands cris le maréchal du camp, qui vint aussitôt voir ce qu'il voulait, il lui dit:
«Seigneur, cette bataille ne se fait-elle point pour que j'épouse ou n'épouse pas cette dame?
— Précisément, lui fut-il répondu.
— Eh bien! reprit le laquais, je crains les remords de ma conscience, et je la chargerais gravement si je donnais suite à ce combat. Je déclare donc que je me tiens pour vaincu, et que je suis prêt à épouser cette dame sur-le-champ.»
Le maréchal du camp fut étrangement surpris des propos de Tosilos; et, comme il était dans le secret de la machination de cette aventure, il ne put trouver un mot à lui répondre. Pour don Quichotte, il s'était arrêté au milieu de la carrière, voyant que son ennemi ne venait pas à sa rencontre. Le duc ne savait à quel propos la bataille était suspendue; mais le maréchal du camp vint lui rapporter ce qu'avait dit Tosilos, ce qui le jeta dans une surprise et une colère extrêmes.
Pendant que cela se passait, Tosilos s'approcha de l'estrade où était doña Rodriguez, et lui dit à haute voix:
«Je suis prêt, madame, à épouser votre fille, et ne veux pas obtenir par des procès et des querelles ce que je puis obtenir en paix et sans danger de mort.»