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L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

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Louis Viardot translation

Don Quichotte le tira de cette rêverie, et coupa court à ce monologue en lui disant:

«Je parierais, seigneur don Diego de Miranda, que Votre Grâce me tient dans son opinion pour un homme insensé, pour un fou. Et vraiment, je ne m'en étonnerais pas, car mes oeuvres ne peuvent rendre témoignage d'autre chose. Eh bien, je veux pourtant faire observer à Votre Grâce que je ne suis pas aussi fou, pas aussi timbré que je dois en avoir l'air. Il sied bien à un brillant chevalier de donner, au milieu de la place, et sous les yeux de son roi, un coup de lance à un brave taureau[117]; il sied bien à un chevalier, couvert d'armes resplendissantes, de parcourir la lice devant les dames, dans de joyeux tournois; il sied bien enfin à tous ces chevaliers d'amuser la cour de leurs princes, et de l'honorer, si l'on peut ainsi dire, par tous ces exercices en apparence militaires. Mais il sied bien mieux encore à un chevalier errant d'aller par les solitudes, les déserts, les croisières de chemins, les forêts et les montagnes, chercher de périlleuses aventures avec le désir de leur donner une heureuse issue, seulement pour acquérir une célébrité glorieuse et durable. Il sied mieux, dis-je, à un chevalier errant de secourir une veuve dans quelque désert inhabitable, qu'à un chevalier de cour de séduire une jeune fille dans le sein des cités. Tous les chevaliers, d'ailleurs, ont leurs exercices particuliers. Que celui de cour serve les dames, qu'il rehausse par ses livrées la cour de son roi, qu'il défraye les gentilshommes pauvres au splendide service de sa table, qu'il porte un défi dans une joute, qu'il soit tenant dans un tournoi[118], qu'il se montre grand, libéral, magnifique, et surtout bon chrétien; alors il remplira convenablement son devoir. Mais que le chevalier errant cherche les extrémités du monde, qu'il pénètre dans les labyrinthes les plus inextricables, qu'il affronte à chaque pas l'impossible, qu'il résiste, au milieu des déserts, aux ardents rayons du soleil dans la canicule, et, pendant l'hiver, à l'âpre inclémence des vents et de la gelée, qu'il ne s'effraye pas des lions, qu'il ne tremble pas en face des vampires et des andriaques; car chercher ceux-ci, braver ceux-là, et les vaincre tous, voilà ses principaux et véritables exercices. Moi donc, puisqu'il m'est échu en partage d'être membre de la chevalerie errante, je ne puis me dispenser d'entreprendre tout ce qui me semble tomber sous la juridiction de ma profession. Ainsi, il m'appartenait directement d'attaquer ces lions tout à l'heure, quoique je connusse que c'était une témérité sans bornes. Je sais bien, en effet, ce que c'est que la valeur; c'est une vertu placée entre deux vices extrêmes, la lâcheté et la témérité. Mais il est moins mal à l'homme vaillant de monter jusqu'à toucher le point où il serait téméraire, que de descendre jusqu'à toucher le point où il serait lâche. Car, ainsi qu'il est plus facile au prodigue qu'à l'avare de devenir libéral, il est plus facile au téméraire de se faire véritablement brave, qu'au lâche de monter à la véritable valeur. Quant à ce qui est d'affronter des aventures, croyez-moi, seigneur don Diego, il y a plus à perdre en reculant qu'en avançant; car lorsqu'on dit: «Ce chevalier est audacieux et téméraire», cela résonne mieux aux oreilles des gens que de dire: «Ce chevalier est timide et poltron.»

— J'affirme, seigneur don Quichotte, répondit don Diego, que tout ce qu'a dit et fait Votre Grâce est tiré au cordeau de la droite raison, et je suis convaincu que, si les lois et les règlements de la chevalerie venaient à se perdre, ils se retrouveraient dans votre coeur, comme dans leur dépôt naturel et leurs propres archives. Mais pressons-nous un peu, car il serait tard, d'arriver à mon village et à ma maison; là, Votre Grâce se reposera du travail passé, qui, s'il n'a pas fatigué le corps, a du moins fatigué l'esprit, ce qui cause aussi d'habitude la fatigue du corps.

— Je tiens l'invitation à grand honneur et grand'merci, seigneur don Diego», répondit don Quichotte.

Ils se mirent alors à piquer leurs montures un peu plus qu'auparavant, et il pouvait être deux heures de l'après-midi quand ils arrivèrent à la maison de don Diego, que don Quichotte appelait le chevalier du Gaban-Vert.

Chapitre XVIII

De ce qui arriva à don Quichotte dans le château ou la maison du chevalier du Gaban-Vert, ainsi que d'autres choses extravagantes

Don Quichotte trouva la maison de don Diego spacieuse, comme elles le sont à la campagne, avec les armes sculptées en pierre brute sur la porte d'entrée; la cave s'ouvrant dans la cour, et, sous le portail, plusieurs grandes cruches de terre à garder le vin, rangées en rond. Comme ces cruches se fabriquent au Toboso, elles lui rappelèrent le souvenir de sa dame enchantée; et, soupirant aussitôt, sans prendre garde à ce qu'il disait ni à ceux qui pouvaient l'entendre, il s'écria:

«Ô doux trésor, trouvé pour mon malheur! doux et joyeux quand Dieu le voulait bien[119]! Ô cruches tobosines, qui avez rappelé à mon souvenir le doux trésor de mon amer chagrin!»

Ces exclamations furent entendues de l'étudiant poëte, fils de don Diego, qui était venu le recevoir avec sa mère; et la mère et le fils restèrent interdits devant l'étrange figure de don Quichotte. Celui-ci, mettant pied à terre, alla avec une courtoisie parfaite demander à la dame ses mains à baiser, et don Diego lui dit:

«Recevez, madame, avec votre bonne grâce accoutumée, le seigneur don Quichotte de la Manche, que je vous présente, chevalier errant de profession, et le plus vaillant, le plus discret qui soit au monde.»

La dame, qui se nommait doña Cristina, le reçut avec de grands témoignages de politesse et de bienveillance, tandis que don Quichotte s'offrait à son service avec les expressions les plus choisies et les plus courtoises. Il répéta presque les mêmes cérémonies avec l'étudiant, que don Quichotte, en l'écoutant parler, tint pour un jeune homme de sens et d'esprit.

Ici, l'auteur de cette histoire décrit avec tous ses détails la maison de don Diego, peignant dans cette description tout ce que contient la maison d'un riche gentilhomme campagnard. Mais le traducteur a trouvé bon de passer ces minuties sous silence, parce qu'elles ne vont pas bien à l'objet principal de l'histoire, laquelle tire plus de force de la vérité que de froides digressions.

On fit entrer don Quichotte dans une salle où Sancho le désarma, et il resta en chausses à la vallonne et en pourpoint de chamois tout souillé de la moisissure des armes. Il portait un collet vallon, à la façon des étudiants, sans amidon ni dentelle; ses brodequins étaient jaunes et ses souliers enduits de cire. Il passa sur l'épaule sa bonne épée, qui pendait à un baudrier de peau de loup marin, et qu'il ne ceignait pas autour de son corps, parce qu'il fut, dit-on, malade des reins pendant de longues années. Il jeta enfin sur son dos un petit manteau de bon drap brun. Mais, avant toutes choses, dans cinq ou six chaudronnées d'eau (car sur la quantité des chaudronnées il y a quelque différence) il se lava la tête et le visage, et pourtant la dernière eau restait encore couleur de petit-lait, grâce à la gourmandise de Sancho et à l'acquisition du fatal fromage blanc qui avait si bien barbouillé son maître.

Paré de ces beaux atours, et prenant une contenance aimable et dégagée, don Quichotte entra dans une autre pièce, où l'attendait l'étudiant pour lui faire compagnie jusqu'à ce que la table fût mise; car, pour la venue d'un si noble hôte, madame Doña Christina avait voulu montrer qu'elle savait bien recevoir ceux qui arrivaient chez elle.

Pendant que don Quichotte se désarmait, don Lorenzo (ainsi se nommait le fils de don Diego) eut le temps de dire à son père:

«Que faut-il penser, seigneur, de ce gentilhomme que Votre Grâce vient de nous amener à la maison? Son nom, sa figure, et ce que vous dites qu'il est chevalier errant, nous ont jetés, ma mère et moi, dans une grande surprise.

— Je n'en sais vraiment rien, mon fils, répliqua don Diego. Tout ce que je puis dire, c'est que je l'ai vu faire des choses dignes du plus grand fou du monde, et tenir des propos si raisonnables qu'ils effaçaient ses actions. Mais parle-lui toi-même, tâte le pouls à sa science, et, puisque tu es spirituel, juge de son esprit ou de sa sottise le plus convenablement possible, bien qu'à vrai dire, je le tienne plutôt pour fou que pour sage.»

Après cela, don Lorenzo alla, comme on l'a dit, faire compagnie à don Quichotte, et, dans la conversation qu'ils eurent ensemble, don Quichotte dit, entre autres choses, à don Lorenzo:

«Le seigneur don Diego de Miranda, père de Votre Grâce, m'a fait part du rare talent et de l'esprit ingénieux que vous possédez; il m'a dit surtout que Votre Grâce est un grand poëte.

— Poëte, c'est possible, répondit don Lorenzo; mais grand, je ne m'en flatte pas. La vérité est que je suis quelque peu amateur de la poésie, et que j'aime à lire les bons poëtes; mais ce n'est pas une raison pour qu'on me donne le nom de grand poëte, comme a dit mon père.

— Cette humilité me plaît, répondit don Quichotte, car il n'y a pas de poëte qui ne soit arrogant et ne pense de lui-même qu'il est le premier poëte du monde.

— Il n'y a pas non plus de règle sans exception, reprit don Lorenzo, et tel peut se rencontrer qui soit poëte et ne pense pas l'être.

— Peu sont dans ce cas, répondit don Quichotte; mais dites-moi, je vous prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le métier, et qui vous tiennent, à ce que m'a dit votre père, un peu soucieux et préoccupé. Si c'est quelque glose, par hasard, je m'entends assez bien en fait de gloses, et je serais enchanté de les voir. S'il s'agit d'une joute littéraire[120], que Votre Grâce tâche d'avoir le second prix; car le premier se donne toujours à la faveur ou à la qualité de la personne, tandis que le second ne s'obtient que par stricte justice, de manière que le troisième devient le second, et que le premier, à ce compte, n'est plus que le troisième, à la façon des licences qui se donnent dans les universités. Mais, cependant, c'est une grande chose que le nom de premier prix.

— Jusqu'à présent, se dit tout bas don Lorenzo, je ne puis vous prendre pour fou; continuons. Il me semble, dit-il, que Votre Grâce a fréquenté les écoles; quelles sciences avez-vous étudiées?

— Celle de la chevalerie errante, répondit don Quichotte, qui est aussi haute que celle de la poésie, et qui la passe même d'au moins deux doigts.

— Je ne sais quelle est cette science, répliqua don Lorenzo, et jusqu'à présent je n'en avais pas ouï parler.

— C'est une science, repartit don Quichotte, qui renferme en elle toutes les sciences du monde. En effet, celui qui la professe doit être jurisconsulte et connaître les lois de la justice distributive et commutative, pour rendre à chacun ce qui lui appartient. Il doit être théologien, pour savoir donner clairement raison de la foi chrétienne qu'il professe, en quelque part qu'elle lui soit demandée. Il doit être médecin, et surtout botaniste, pour connaître, au milieu des déserts et des lieux inhabités, les herbes qui ont la vertu de guérir les blessures, car le chevalier errant ne doit pas chercher à tout bout de champ quelqu'un pour le panser. Il doit être astronome, pour connaître par les étoiles combien d'heures de la nuit sont passées, sous quel climat, en quelle partie du monde il se trouve. Il doit savoir les mathématiques, car à chaque pas il aura besoin d'elles; et laissant de côté, comme bien entendu, qu'il doit être orné de toutes les vertus théologales et cardinales, je passe à d'autres bagatelles, et je dis qu'il doit savoir nager comme on dit que nageait le poisson Nicolas[121]. Il doit savoir ferrer un cheval, mettre la selle et la bride; et, remontant aux choses d'en haut, il doit garder sa foi à Dieu et à sa dame[122]; il doit être chaste dans les pensées, décent dans les paroles, libéral dans les oeuvres, vaillant dans les actions, patient dans les peines, charitable avec les nécessiteux, et finalement, demeurer le ferme champion de la vérité, dût-il, pour la défendre, exposer et perdre la vie. De toutes ces grandes et petites qualités se compose un bon chevalier errant; voyez maintenant, seigneur don Lorenzo, si c'est une science à la bavette, celle qu'apprend le chevalier qui l'étudie pour en faire sa profession, et si elle peut se mettre au niveau des plus huppées que l'on enseigne dans les gymnases et les écoles!

— S'il en était ainsi, répondit don Lorenzo, je dirais que cette science l'emporte sur toutes les autres.

— Comment, s'il en était ainsi? répliqua don Quichotte.

— Ce que je veux dire, reprit don Lorenzo, c'est que je doute qu'il y ait eu et qu'il y ait à cette heure des chevaliers errants, et surtout parés de tant de vertus.

— J'ai déjà dit bien des fois ce que je vais répéter, répondit don Quichotte; c'est que la plupart des gens de ce monde sont d'avis qu'il n'y a pas eu de chevaliers errants; et comme je suis d'avis que, si le ciel ne leur fait miraculeusement entendre cette vérité, qu'il y en eut et qu'il y en a, toute peine serait prise inutilement, ainsi que me l'a maintes fois prouvé l'expérience, je ne veux pas m'arrêter maintenant à tirer Votre Grâce de l'erreur qu'elle partage avec tant d'autres. Ce que je pense faire, c'est prier le ciel qu'il vous en tire et vous fasse comprendre combien furent véritables et nécessaires au monde les chevaliers errants, dans les siècles passés, et combien ils seraient utiles dans le siècle présent, s'ils étaient encore de mise. Mais aujourd'hui triomphent, pour les péchés du monde, la paresse, l'oisiveté, la gourmandise et la mollesse.

— Voilà que notre hôte nous échappe, s'écria tout bas don Lorenzo; mais pourtant c'est un fou remarquable, et je serais moi- même un sot de n'en pas avoir cette opinion.»

Là se termina leur entretien, parce qu'on les appela pour dîner. Don Diego demanda à son fils ce qu'il avait pu tirer au net de l'esprit de son hôte:

«Je défie, répondit le jeune homme, tous les médecins et tous les copistes de rien tirer du brouillon de sa folie. C'est un fou pour ainsi dire entrelardé, qui a des intervalles lucides.»

On se mit à table, et le dîner fut, comme don Diego avait dit en chemin qu'il avait coutume de l'offrir à ses convives, bien servi, abondant et savoureux. Mais ce qui enchanta le plus don Quichotte, ce fut le merveilleux silence qu'on gardait dans toute la maison, qui ressemblait à un couvent de chartreux. Quand on eut enlevé la nappe, récité les grâces et jeté de l'eau sur les mains, don Quichotte pria instamment don Lorenzo de lui dire les vers de la joute littéraire. L'étudiant répondit:

«Pour ne pas ressembler à ces poëtes qui, lorsqu'on leur demande de réciter leurs vers, s'y refusent, et, quand on ne les leur demande pas, nous les jettent au nez, je dirai ma glose, de laquelle je n'espère aucun prix, car c'est uniquement comme exercice d'esprit que je l'ai faite.

— Un de mes amis, homme habile, reprit don Quichotte, était d'avis qu'il ne fallait fatiguer personne à gloser des vers. La raison, disait-il, c'est que jamais la glose ne peut atteindre au texte, et que la plupart du temps elle s'éloigne de son sens et de son objet; que d'ailleurs les lois de la glose sont trop sévères, qu'elles ne souffrent ni interrogations, ni les mots _dit-il _ou _dirais-je, _qu'elles ne permettent ni de faire avec les verbes des substantifs, ni de changer le sens du propre au figuré, et qu'enfin elles contiennent foule d'entraves et de difficultés qui enchaînent et embarrassent les glossateurs, comme Votre Grâce doit parfaitement le savoir.

— En vérité, seigneur don Quichotte, dit don Lorenzo, je voudrais prendre Votre Grâce dans une erreur soutenue et répétée; mais je ne puis, car vous me glissez des mains comme une anguille.

— Je n'entends pas, répondit don Quichotte, ce que dit ni ce que veut dire Votre Grâce par ces mots, que je lui glisse des mains.

— Je me ferai bientôt entendre, répliqua don Lorenzo; mais maintenant, que Votre Grâce veuille bien écouter les vers glosés et la glose. Les voici:

Si pour moi ce qui fut revient à être, Je n'aurai plus besoin d'espérer Ou bien que le temps vienne déjà De ce qui doit ensuite advenir.[123]

GLOSE

«À la fin, comme tout passe, s'est passé aussi le bien qu'en un temps m'avait donné la Fortune libérale. Mais elle ne me l'a plus rendu, ni en abondance, ni avec épargne. Il y a des siècles que tu me vois, Fortune, prosterné à tes pieds; rends-moi mon bonheur passé, et je serai pleinement heureux, si pour moi ce qui fut revient à être.

«Je ne veux d'autre plaisir ni d'autre gloire, d'autre palme, d'autre victoire ni d'autre triomphe, que de retrouver le contentement, qui est une peine dans ma mémoire. Si tu me ramènes à ce point, Fortune, à l'instant se calmera toute l'ardeur de mon feu, et surtout si ce bien vient sur-le-champ, je n'aurai plus besoin d'espérer.

«Je demande des choses impossibles, car que le temps revienne à être ce qu'une fois il a été, c'est une chose à laquelle aucun pouvoir sur la terre n'est encore parvenu. Le temps court, il vole, il part légèrement pour ne plus revenir, et l'on se tromperait en pensant ou que déjà le temps fût passé, ou bien que le temps vienne déjà.

«Vivre en continuelle perplexité, tantôt avec l'espoir, tantôt avec la crainte, c'est une mort manifeste, et il vaut mieux, en mourant, chercher une issue à la douleur. Mon intérêt serait d'en finir; mais il n'en est pas ainsi, car, par une meilleure réflexion, ce qui me rend la vie, c'est la crainte de ce qui doit ensuite advenir.»

Quand don Lorenzo eut achevé de débiter sa glose, don Quichotte se leva tout debout, et, lui saisissant la main droite, il s'écria, d'une voix haute qui ressemblait à des cris:

«Par le ciel et toutes ses grandeurs, généreux enfant, vous êtes le meilleur poëte de l'univers; vous méritez d'être couronné de lauriers, non par Chypre, ni par Gaëte, comme a dit un poëte auquel Dieu fasse miséricorde[124], mais par les académies d'Athènes, si elles existaient encore, et par celles aujourd'hui existantes de Paris, de Boulogne et de Salamanque. Plût à Dieu que les juges qui vous refuseraient le premier prix fussent percés de flèches par Apollon, et que jamais les Muses ne franchissent le seuil de leurs portes! Récitez-moi, seigneur, je vous en supplie, quelques vers de grande mesure, car je veux sonder sur tous les points votre admirable génie.[125]«

Est-il besoin de dire que don Lorenzo fut ravi de se voir louer par don Quichotte, bien qu'il le tînt pour un fou? Ô puissance de l'adulation! que tu as d'étendue et que tu portes loin les limites de ton agréable juridiction! Don Lorenzo rendit hommage à cette vérité, car il condescendit au désir de don Quichotte, en lui récitant ce sonnet sur l'histoire de Pyrame et Thisbé:

SONNET

«Le mur est brisé par la belle jeune fille qui ouvrit le coeur généreux de Pyrame. L'amour part de Chypre, et va en droiture voir la fente étroite et prodigieuse.

«Là parle le silence, car la voix n'ose point passer par un si étroit détroit; les âmes, oui, car l'amour a coutume de rendre facile la plus difficile des choses.

«Le désir a mal réussi, et la démarche de l'imprudente vierge attire, au lieu de son plaisir, sa mort. Voyez quelle histoire:

«Tous deux en même temps, ô cas étrange! les tue, les couvre et les ressuscite, une épée, une tombe, un souvenir.»

«Béni soit Dieu! s'écria don Quichotte quand il eut entendu le sonnet de don Lorenzo; parmi la multitude de poëtes consommés qui vivent aujourd'hui, je n'ai pas vu un poëte aussi consommé que Votre Grâce, mon cher seigneur; c'est du moins ce que me donne à penser l'ingénieuse composition de ce sonnet.»

Don Quichotte resta quatre jours parfaitement traité dans la maison de don Diego. Au bout de ce temps, il lui demanda la permission de partir.

«Je vous suis très-obligé, lui dit-il, du bon accueil que j'ai reçu dans votre maison; mais comme il sied mal aux chevaliers errants de donner beaucoup d'heures à l'oisiveté et à la mollesse, je veux aller remplir le devoir de ma profession en cherchant les aventures, dont j'ai connaissance que cette terre abonde. J'espère ainsi passer le temps, en attendant l'époque des joutes de Saragosse, qui sont l'objet direct de mon voyage. Mais je veux d'abord pénétrer dans la caverne de Montésinos, de laquelle on conte tant et de si grandes merveilles dans ces environs; je chercherai en même temps à découvrir l'origine et les véritables sources des sept lacs appelés vulgairement lagunes de Ruidera.»

Don Diego et son fils louèrent hautement sa noble résolution, et l'engagèrent à prendre de leur maison et de leur bien tout ce qui lui ferait plaisir, s'offrant à lui rendre service avec toute la bonne volonté possible, obligés qu'ils y étaient par le mérite de sa personne et l'honorable profession qu'il exerçait.

Enfin le jour du départ arriva, aussi joyeux pour don Quichotte que triste et fatal pour Sancho Panza, qui, se trouvant fort bien de l'abondance des cuisines de don Diego, se désolait de retourner à la disette en usage dans les forêts et dans les déserts, et d'être réduit aux chétives provisions de son bissac. Néanmoins, il le remplit tout comble de ce qui lui sembla le plus nécessaire. Quand don Quichotte prit congé de ses hôtes, il dit à don Lorenzo:

«Je ne sais si j'ai déjà dit à Votre Grâce, et, en tout cas, je le lui répète, que si vous voulez abréger les peines et le chemin pour arriver au faîte inaccessible de la renommée, vous n'avez qu'une chose à faire: laissez le sentier de la poésie, quelque peu étroit, et prenez le sentier de la chevalerie errante. Cela suffit pour devenir empereur en un tour de main.»

Par ces propos, don Quichotte acheva de décider le procès de sa folie, et plus encore par ceux qu'il ajouta:

«Dieu sait, dit-il, si je voudrais emmener avec moi le seigneur don Lorenzo, pour lui enseigner comment il faut épargner les humbles et fouler aux pieds les superbes[126], vertus inhérentes à la profession que j'exerce. Mais, puisque son jeune âge ne l'exige point encore, et que ses louables études s'y refusent, je me bornerai à lui donner un conseil; c'est qu'étant poëte, il pourra devenir célèbre s'il se guide plutôt sur l'opinion d'autrui que sur la sienne propre. Il n'y a ni père ni mère auxquels leurs enfants semblent laids, et, pour les enfants de l'intelligence, cette erreur a plus cours encore.»

Le père et le fils s'étonnèrent de nouveau des propos entremêlés de don Quichotte, tantôt sensés, tantôt extravagants, et de la ténacité qu'il mettait à se lancer incessamment à la quête de ses malchanceuses aventures, terme et but de tous ses désirs. Après s'être mutuellement réitéré les politesses et les offres de service, avec la gracieuse permission de la dame du château, don Quichotte et Sancho s'éloignèrent, l'un sur Rossinante, l'autre sur le grison.

Chapitre XIX

Où l'on raconte l'aventure du berger amoureux, avec d'autres événements gracieux en vérité

Don Quichotte n'était encore qu'à peu de distance du village de don Diego, quand il fut rejoint par deux espèces de prêtres ou d'étudiants et deux laboureurs, qui cheminaient montés tous quatre sur des bêtes à longues oreilles.

L'un des étudiants avait, en guise de portemanteau, un petit paquet de grosse toile verte qui enveloppait quelques hardes et deux paires de bas en bure noire; l'autre ne portait autre chose que deux fleurets neufs avec leurs boutons. Quant aux laboureurs, ils étaient chargés de plusieurs effets qu'ils venaient sans doute d'acheter dans quelque grande ville pour les porter à leur village. Étudiants et laboureurs tombèrent dans la même surprise que tous ceux qui voyaient don Quichotte pour la première fois, et ils mouraient d'envie de savoir quel était cet homme si différent des autres et si hors de l'usage commun.

Don Quichotte les salua, et, quand il eut appris qu'ils suivaient le même chemin que lui, il leur offrit sa compagnie, en les priant de retenir un peu le pas, car leurs bourriques marchaient plus vite que son cheval. Pour se montrer obligeant, il leur dit en peu de mots quelles étaient sa personne et sa profession, à savoir qu'il était chevalier errant, et qu'il allait chercher des aventures dans les quatre parties du monde. Il ajouta qu'il s'appelait de son nom propre don Quichotte de la Manche, et par surnom _le chevalier des Lions. _Tout cela, pour les laboureurs, c'était comme s'il eût parlé grec ou argot de bohémiens; mais non pour les étudiants, qui reconnurent bientôt le vide de sa cervelle. Néanmoins, ils le regardaient avec un étonnement mêlé de respect, et l'un d'eux lui dit:

«Si Votre Grâce, seigneur chevalier, ne suit aucun chemin fixe, comme ont coutume de faire ceux qui cherchent des aventures, venez avec nous, et vous verrez une des noces les plus belles et les plus riches qu'on ait célébrées jusqu'à ce jour dans la Manche et à plusieurs lieues à la ronde.»

Don Quichotte demanda s'il s'agissait des noces de quelque prince, pour en faire un si grand récit.

«Non, répondit l'étudiant, ce ne sont que les noces d'un paysan et d'une paysanne; l'un est le plus riche de tout le pays; l'autre, la plus belle qu'aient vue les hommes. On va célébrer leur mariage avec une pompe extraordinaire et nouvelle; car les noces se feront dans un pré qui touche au village de la fiancée, qu'on appelle par excellence Quitéria la Belle. Le fiancé se nomme Camache le Riche. Elle a dix-huit ans, lui vingt-deux; tous deux égaux de condition, bien que des gens curieux, qui savent par coeur les filiations du monde entier, prétendent que la belle Quitéria l'emporte en ce point sur Camache. Mais il ne faut pas regarder à cela; les richesses sont assez puissantes pour souder bien des cassures et boucher bien des trous. En effet, ce Camache est libéral; et il lui a pris fantaisie de faire couvrir tout le pré avec des branches d'arbres, de façon que le soleil aura de la peine à réussir s'il veut visiter l'herbe fraîche dont la terre est couverte. Il a fait aussi composer des danses, tant à l'épée qu'aux petits grelots[127], car il y a dans son village des gens qui savent merveilleusement les faire sonner. Pour les danseurs aux souliers[128], je n'en dis rien, il en a commandé un monde. Mais pourtant, de toutes les choses que j'ai mentionnées et de bien d'autres que j'ai passées sous silence, aucune, j'imagine, ne rendra ses noces aussi mémorables que les équipées qu'y fera sans doute le désespéré Basile. Ce Basile est un jeune berger habitant le village de Quitéria, où il avait sa maison porte à porte avec celle des parents de la belle paysanne. L'amour prit de là occasion de rappeler au monde l'histoire oubliée de Pyrame et Thisbé, car Basile devint amoureux de Quitéria dès ses plus tendres années, et la jeune fille le paya de retour par mille chastes faveurs, si bien que dans le village on comptait par passe-temps les amours des enfants Basile et Quitéria. Ils grandirent tous deux, et le père de Quitéria résolut de refuser à Basile l'entrée qu'avait eue celui-ci jusqu'alors dans sa maison; puis, pour s'ôter le souci et les craintes, il convint de marier sa fille avec le riche Camache, ne trouvant pas convenable de la donner à Basile, qui n'était pas aussi bien traité par la fortune que par la nature; car, s'il faut dire la vérité sans envie, c'est bien le garçon le mieux découplé que nous connaissions, vigoureux tireur de barre, excellent lutteur et grand joueur de balle. Il court comme un daim, saute mieux qu'une chèvre, et abat les quilles comme par enchantement. Du reste, il chante comme une alouette, pince d'une guitare à la faire parler, et, par-dessus tout, joue de la dague aussi bien que le plus huppé.

— Pour ce seul mérite, s'écria don Quichotte, ce garçon méritait d'épouser, non-seulement la belle Quitéria, mais la reine Genièvre elle-même, si elle vivait encore, en dépit de Lancelot et de tous ceux qui voudraient s'y opposer.

— Allez donc dire cela à ma femme, interrompit Sancho, qui n'avait fait jusqu'alors que se taire et écouter; ce qu'elle veut, c'est que chacun se marie avec son égal, se fondant sur le proverbe qui dit: «Chaque brebis avec sa pareille.»[129] Ce que je voudrais, moi, c'est que ce bon garçon de Basile, auquel je m'affectionne, se mariât avec cette dame Quitéria, et maudits soient dans ce monde et dans l'autre ceux qui empêchent les gens de se marier à leur goût.

— Si tous ceux qui s'aiment pouvaient ainsi se marier, dit don Quichotte, ce serait ôter aux parents le droit légitime de choisir pour leurs enfants, et de les établir comme et quand il convient; et, si le choix des maris était abandonné à la volonté des filles, telle se trouverait qui prendrait le valet de son père, et telle autre le premier venu qu'elle aurait vu passer dans la rue fier et pimpant, bien que ce ne fût qu'un spadassin débauché. L'amour aveugle facilement les yeux de l'intelligence, si nécessaires pour le choix d'un état. Dans celui qu'exige le mariage, on court grand risque de se tromper; il faut un grand tact et une faveur particulière du ciel pour rencontrer juste. Quelqu'un veut faire un long voyage; s'il est prudent, avant de se mettre en route, il choisira une compagnie agréable et sûre. Pourquoi ne ferait-il pas de même, celui qui doit cheminer tout le cours de sa vie jusqu'au terme de la mort, surtout si cette compagnie doit le suivre au lit, à la table, partout, comme fait la femme pour son mari? La femme légitime n'est pas une marchandise qu'on puisse rendre, changer ou céder après l'avoir achetée; c'était un accident inséparable, qui dure autant que la vie; c'est un lien qui, une fois jeté autour du cou, se change en noeud gordien, et ne peut se détacher, à moins qu'il ne soit tranché par la faux de la mort. Je pourrais dire bien d'autres choses encore sur ce sujet, mais j'en suis détourné par l'envie de savoir s'il reste au seigneur licencié quelque chose à me dire à propos de l'histoire de Basile.

— Il ne me reste qu'une chose à dire, répondit l'étudiant, bachelier ou licencié, comme l'avait appelé don Quichotte; c'est que, du jour où Basile a su que la belle Quitéria épousait Camache le Riche, on ne l'a plus vu rire, on ne l'a plus entendu tenir un propos sensé. Il marche toujours triste et pensif, se parlant à lui-même, ce qui est un signe infaillible qu'il a perdu l'esprit. Il mange peu, ne dort pas davantage; s'il mange, ce sont des fruits; s'il dort, c'est en plein champ sur la terre, comme une brute. De temps en temps, il regarde le ciel, et d'autres fois il cloue les yeux à terre, dans une telle extase qu'il semble une statue habillée dont l'air agite les vêtements. Enfin, il témoigne si vivement la passion qu'il a dans le coeur, que tous ceux qui le connaissent craignent que le _oui _prononcé demain par la belle Quitéria ne soit l'arrêt de sa mort.

— Dieu fera mieux les choses, s'écria Sancho; car, s'il donne le mal, il donne la médecine. Personne ne sait ce qui doit arriver; d'ici à demain il y a bien des heures, et en un seul moment la maison peut tomber; j'ai vu souvent pleuvoir et faire du soleil tout à la fois, et tel se couche le soir bien portant qui ne peut plus remuer le lendemain matin. Dites-moi: quelqu'un, par hasard, se flatterait-il d'avoir mis un clou à la roue de la fortune? Non certes; et d'ailleurs, entre le oui et le non de la femme, je n'oserais pas seulement mettre la pointe d'une aiguille, car elle n'y tiendrait pas. Faites seulement que Quitéria aime Basile de bon coeur et de bonne volonté, et moi je lui donnerai un sac de bonne aventure, car l'amour, à ce que j'ai ouï dire, regarde avec des lunettes qui font paraître le cuivre de l'or, la pauvreté des richesses et la chassie des perles.

— Où diable t'arrêteras-tu, Sancho maudit? s'écria don Quichotte. Quand tu commences à enfiler des proverbes et des histoires, personne ne peut te suivre, si ce n'est Judas lui-même, et puisse- t-il t'emporter? Dis-moi, animal, que sais-tu de clous et de roues, et de quoi que ce soit?

— Oh, pardieu! si l'on ne m'entend pas, répondit Sancho, il n'est pas étonnant que mes sentences passent pour des sottises. Mais n'importe, moi je m'entends, et je sais que je n'ai pas dit tant de bêtises que vous voulez le croire; c'est plutôt que Votre Grâce, mon cher seigneur, est toujours le contrôleur de mes paroles et de mes actions.

— Dis donc contrôleur, s'écria don Quichotte, ô prévaricateur du beau langage, que Dieu confonde et maudisse!

— Que Votre Grâce ne se fâche pas contre moi, répondit Sancho. Vous savez bien que je n'ai pas été élevé à la cour, que je n'ai pas étudié à Salamanque, pour connaître si j'ôte ou si je mets quelques lettres de trop à mes paroles. Vive Dieu! il ne faut pas non plus obliger le paysan de Sayago à parler comme le citadin de Tolède[130]. Encore y a-t-il des Tolédains qui ne sont guère avancés dans la façon de parler poliment.

— C'est bien vrai, dit le licencié, car ceux qui sont élevés dans les tanneries et les boutiques du Zocodover ne peuvent parler aussi bien que ceux qui passent tout le jour à se promener dans le cloître de la cathédrale; et pourtant ils sont tous de Tolède. Le langage pur, élégant, choisi appartient aux gens de cour éclairés, fussent-ils nés dans une taverne de Majalahonda; je dis éclairés, car il y en a beaucoup qui ne le sont pas; et les lumières sont la vraie grammaire du bon langage, quand l'usage les accompagne. Moi, seigneur, pour mes péchés, j'ai étudié le droit canonique à Salamanque, et je me pique quelque peu d'exprimer mes idées avec des paroles claires, nettes et significatives.

— Si vous ne vous piquiez pas, dit l'autre étudiant, de jouer mieux encore de ces fleurets que de la langue, vous auriez eu la tête au concours des licences, au lieu d'avoir la queue.

— Écoutez, bachelier, reprit le licencié, votre opinion sur l'adresse à manier l'épée est la plus grande erreur du monde, si vous croyez cette adresse vaine et inutile.

— Pour moi, ce n'est pas une opinion, répondit l'autre, qui se nommait Corchuelo, c'est une vérité démontrée, et, si vous voulez que je vous le prouve par l'expérience, l'occasion est belle; vous avez là des fleurets; j'ai, moi, le poignet vigoureux, et, avec l'aide de mon courage, qui n'est pas mince, il vous fera confesser que je ne me trompe pas. Allons, mettez pied à terre, et faites usage de vos mouvements de pieds et de mains, de vos angles, de vos cercles, de toute votre science; j'espère bien vous faire voir des étoiles en plein midi, avec mon adresse tout inculte et naturelle, en laquelle, après Dieu, j'ai assez de confiance pour dire que celui-là est encore à naître qui me fera tourner le dos, et qu'il n'y a point d'homme au monde auquel je ne me charge de faire perdre l'équilibre.

— Que vous tourniez ou non le dos, je ne m'en mêle pas, répliqua l'habile escrimeur; mais pourtant il pourrait se faire que, dans l'endroit même où vous cloueriez le pied pour la première fois, on y creusât votre sépulture, je veux dire que la mort vous fût donnée par cette adresse que vous méprisez tant.

— C'est ce que nous allons voir», répondit Corchuelo.

Et, sautant lestement à bas de son âne, il saisit avec furie un des fleurets que le licencié portait sur sa monture.

«Les choses ne doivent pas se passer ainsi, s'écria don Quichotte; je veux être votre maître d'escrime, et le juge de cette querelle tant de fois débattue et jamais décidée.»

Il mit alors pied à terre, et, prenant sa lance à la main, il se plaça au milieu de la route, tandis que le licencié s'avançait avec une contenance dégagée et en mesurant ses pas, contre Corchuelo, qui venait à sa rencontre, lançant, comme on dit, des flammes par les yeux. Les deux autres paysans qui les accompagnaient servirent, sans descendre de leurs bourriques, de spectateurs à cette mortelle tragédie.

Les bottes d'estoc et de taille que portait Corchuelo, les revers, les fendants, les coups à deux mains, étaient innombrables, et tombaient comme la grêle. Le bachelier attaquait en lion furieux, mais le licencié, d'une tape qu'il lui envoyait avec le bouton de son fleuret, l'arrêtait court au milieu de sa furie, et le lui faisait baiser comme si c'eût été une relique, bien qu'avec moins de dévotion. Finalement, le licencié lui compta, à coups de pointe, tous les boutons d'une demi-soutane qu'il portait, et lui en déchira les pans menus comme des queues de polypes[131]. Il lui jeta deux fois le chapeau par terre, et le fatigua tellement, que, de dépit et de rage, l'autre prit son fleuret par la poignée, et le lança dans l'air avec tant de vigueur, qu'il l'envoya presque à trois quarts de lieue. C'est ce que témoigna par écrit l'un des laboureurs, greffier de son état, qui alla le ramasser, et ce témoignage doit servir à faire reconnaître, sur preuve authentique, comment la force est vaincue par l'adresse.

Corchuelo s'était assis tout essoufflé, et Sancho, s'approchant de lui:

«Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit-il, si Votre Grâce suit mon conseil, vous ne vous aviserez plus désormais de défier personne à l'escrime, mais plutôt à lutter ou à jeter la barre, car vous avez pour cela de la jeunesse et des forces. Quant à ceux qu'on appelle tireurs d'armes, j'ai ouï dire qu'ils mettent la pointe d'une épée dans le trou d'une aiguille.

— Je me contente, répondit Corchuelo, d'être comme on dit, tombé de mon âne, et d'avoir appris par expérience une vérité que j'étais bien loin de croire.»

En disant cela, il se leva pour embrasser le licencié, et ils restèrent meilleurs amis qu'auparavant. Ils ne voulurent point attendre le greffier, qui avait été chercher le fleuret, pensant qu'il serait trop long à revenir, et résolurent de suivre leur chemin pour arriver de bonne heure au village de Quitéria, d'où ils étaient tous. Pendant la route qu'il leur restait à faire, le licencié leur expliqua les excellences de l'escrime, avec tant de raisons évidentes, tant de figures et de démonstrations mathématiques, que tout le monde demeura convaincu des avantages de cette science, et Corchuelo fut guéri de son entêtement.

La nuit était venue, et, avant d'arriver, ils crurent voir devant le village un ciel rempli d'innombrables étoiles resplendissantes. Ils entendirent également le son confus et suave de divers instruments, comme flûtes, tambourins, psaltérions, luths, musettes et tambours de basque.

En approchant, ils virent que les arbres d'une ramée qu'on avait élevée de mains d'homme à l'entrée du village étaient tout chargés de lampes d'illumination, que le vent n'éteignait pas, car il soufflait alors si doucement qu'il n'avait pas la force d'agiter les feuilles des arbres. Les musiciens étaient chargés des divertissements de la noce; ils parcouraient, en diverses quadrilles, cet agréable séjour, les uns dansant, et d'autres encore jouant des instruments qu'on vient de citer.

En somme, on aurait dit que, sur toute l'étendue de cette prairie, courait l'allégresse et sautait le contentement. Une foule d'autres hommes étaient occupés à construire des échafauds et des gradins, d'où l'on pût le lendemain voir commodément les représentations et les danses qui devaient se faire en cet endroit pour célébrer les noces du riche Camache et les obsèques de Basile.

Don Quichotte ne voulut point entrer dans le village, quoiqu'il en fût prié par le bachelier et le laboureur. Il donna pour excuse, bien suffisante à son avis, que c'était la coutume des chevaliers errants de dormir dans les champs et les forêts plutôt que dans les habitations, fût-ce même sous des lambris dorés. Après cette réponse, il se détourna quelque peu du chemin, fort contre le gré de Sancho, auquel revint à la mémoire le bon gîte qu'il avait trouvé dans le château ou la maison de don Diego.

Chapitre XX

Où l'on raconte les noces de Camache le Riche, avec l'aventure de Basile le Pauvre

À peine la blanche aurore avait-elle fait place au brillant Phébus, pour qu'il séchât par de brûlants rayons les perles liquides de ses cheveux d'or, que don Quichotte, secouant la paresse de ses membres, se mit sur pied, et appela son écuyer Sancho, qui ronflait encore. En le voyant ainsi, les yeux fermés et la bouche ouverte, don Quichotte lui dit, avant de l'éveiller:

«Ô toi, bienheureux entre tous ceux qui vivent sur la face de la terre, puisque, sans porter envie et sans être envié, tu dors dans le repos de ton esprit, aussi peu persécuté des enchanteurs que troublé des enchantements! Dors, répété-je et répéterai-je cent autres fois, toi qui n'as point à souffrir de l'insomnie continuelle d'une flamme jalouse, toi que n'éveille point le souci de payer des dettes qui sont échues, ni celui de fournir à la subsistance du lendemain pour toi et ta pauvre petite famille. Ni l'ambition ne t'agite, ni la vaine pompe du monde ne te tourmente, puisque les limites de tes désirs ne s'étendent pas au delà du soin de ton âne, car celui de ta personne est remis à ma charge comme un juste contrepoids qu'imposent aux seigneurs la nature et l'usage. Le valet dort, et le maître veille, pensant de quelle manière il pourra le nourrir, améliorer son sort et lui faire merci. Le chagrin de voir un ciel de bronze refuser à la terre la vivifiante rosée n'afflige point le serviteur, mais le maître, qui doit alimenter, dans la stérilité et la famine, celui qui l'a servi dans l'abondance et la fertilité.»

À tout cela, Sancho ne répondait mot, car il dormait, et certes il ne se serait pas éveillé de sitôt, si don Quichotte, avec le bout de sa lance, ne l'eût fait revenir à lui. Il s'éveilla enfin, en se frottant les yeux, en étendant les bras; puis, tournant le visage à droite et à gauche:

«Du côté de cette ramée, dit-il, vient, si je ne me trompe, un fumet et une odeur bien plutôt de tranches de jambon frites que de thym et de serpolet. Sur mon âme, noces qui s'annoncent par de telles odeurs promettent d'être abondantes et généreuses.

— Tais-toi, glouton, dit don Quichotte, et lève-toi vite; nous irons assister à ce mariage, pour voir ce que fera le dédaigné Basile.

— Ma foi, répondit Sancho, qu'il fasse ce qu'il voudra. Pourquoi est-il pauvre? il aurait épousé Quitéria. Mais, quand on n'a pas un sou vaillant, faut-il vouloir se marier dans les nuages? En vérité, seigneur, moi je suis d'avis que le pauvre doit se contenter de ce qu'il trouve, et non chercher des perles dans les vignes. Je gagerais un bras que Camache peut enfermer Basile dans un sac d'écus. S'il en est ainsi, Quitéria serait bien sotte de repousser les parures et les joyaux que lui a donnés Camache et qu'il peut lui donner encore, pour choisir le talent de Basile à jeter la barre et à jouer du fleuret. Sur le plus beau jet de barre et la meilleure botte d'escrime, on ne donne pas un verre de vin à la taverne. Des talents et des grâces qui ne rapportent rien, en ait qui voudra. Mais quand ces talents et ces grâces tombent sur quelqu'un qui a la bourse pleine, ah! je voudrais pour lors avoir aussi bonne vie qu'ils ont bonne façon. C'est sur un bon fondement qu'on peut élever un bon édifice, et le meilleur fondement du monde, c'est l'argent.

— Par le saint nom de Dieu! s'écria don Quichotte, finis ta harangue, Sancho; je suis convaincu que, si on te laissait continuer celles que tu commences à chaque pas, il ne te resterait pas assez de temps pour manger ni pour dormir, et que tu ne l'emploierais qu'à parler.

— Si Votre Grâce avait bonne mémoire, répliqua Sancho, vous vous rappelleriez les clauses de notre traité avant que nous prissions, cette dernière fois, la clef des champs. L'une d'elles fut que vous me laisseriez parler tant que j'en aurais envie, pourvu que ce ne fût ni contre le prochain ni contre votre autorité; et jusqu'à présent, il me semble que je n'ai pas contrevenu aux défenses de cette clause.

— Je ne me rappelle pas cette clause le moins du monde, Sancho, répondit don Quichotte; mais, quand même il en serait ainsi, je veux que tu te taises et que tu me suives; car voilà les instruments que nous entendions hier soir qui recommencent à réjouir les vallons, et sans doute que le mariage se célébrera pendant la fraîcheur de la matinée plutôt que pendant la chaleur du tantôt.»

Sancho obéit à son maître, et, quand il eut mis la selle à Rossinante et le bât au grison, ils enfourchèrent tous deux leurs bêtes, et entrèrent pas à pas sous la ramée. La première chose qui s'offrit aux regards de Sancho, ce fut un boeuf tout entier embroché dans un tronc d'ormeau; et, dans le foyer où l'on allait le faire rôtir, brûlait une petite montagne de bois.

Six marmites étaient rangées autour de ce bûcher; et certes, elles n'avaient point été faites dans le monde ordinaire des marmites, car c'étaient six larges cruches à vin[132], qui contenaient chacune un abattoir de viande. Elles cachaient dans leurs flancs des moutons entiers, qui n'y paraissaient pas plus que si c'eût été des pigeonneaux. Les lièvres dépouillés de leurs peaux et les poules toutes plumées, qui pendaient aux arbres pour être bientôt ensevelis dans les marmites, étaient innombrables, ainsi que les oiseaux et le gibier de diverses espèces pendus également aux branches, pour que l'air les entretînt frais. Sancho compta plus de soixante grandes outres d'au moins cinquante pintes chacune, toutes remplies, ainsi qu'on le vit ensuite, de vins généreux. Il y avait des monceaux de pains blancs, comme on voit des tas de blé dans les granges. Les fromages, amoncelés comme des briques sur champ, formaient des murailles, et deux chaudrons d'huile, plus grands que ceux d'un teinturier, servaient à frire les objets de pâtisserie, qu'on en retirait avec deux fortes pelles, et qu'on plongeait dans un autre chaudron de miel qui se trouvait à côté. Les cuisiniers et les cuisinières étaient au nombre de plus de cinquante, tous propres, tous diligents et satisfaits. Dans le large ventre du boeuf étaient cousus douze petits cochons de lait, qui devaient l'attendrir et lui donner du goût. Quant aux épices de toutes sortes, on ne semblait pas les avoir achetées par livres, mais par quintaux, et elles étaient étalées dans un grand coffre ouvert. Finalement les apprêts de la noce étaient rustiques, mais assez abondants pour nourrir une armée.

Sancho Panza regardait avec de grands yeux toutes ces merveilles, et les contemplait, et s'en trouvait ravi. La première chose qui le captiva, ce furent les marmites, dont il aurait bien volontiers pris un petit pot-au-feu; ensuite les outres lui touchèrent le coeur, puis enfin les gâteaux de fruits cuits à la poêle, si toutefois on peut appeler poêles d'aussi vastes chaudrons. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'approcha de l'un des diligents cuisiniers, et, avec toute la politesse d'un estomac affamé, il le pria de lui laisser tremper une croûte de pain dans une de ces marmites.

— Frère, répondit le cuisinier, ce jour n'est pas de ceux sur qui la faim ait prise, grâce au riche Camache. Mettez pied à terre, et regardez s'il n'y a point par là quelque cuiller à pot; vous écumerez une poule ou deux, et grand bien vous fasse.

— Je ne vois aucune cuiller, répliqua Sancho.

— Attendez un peu, reprit le cuisinier. Sainte Vierge! que vous faites l'innocent, et que vous êtes embarrassé pour peu de chose!»

En disant cela, il prit une casserole, la plongea dans une des cruches qui servaient de marmites, et en tira d'un seul coup trois poules et deux oies.

«Tenez, ami, dit-il à Sancho, déjeunez avec cette écume, en attendant que vienne l'heure du dîner.

— Mais je n'ai rien pour la mettre, répondit Sancho.

— Eh bien! reprit le cuisinier, emportez la casserole et tout; rien ne coûte à la richesse et à la joie de Camache.»

Pendant que Sancho faisait ainsi ses petites affaires, don Quichotte regardait entrer, par un des côtés de la ramée, une douzaine de laboureurs, montés sur douze belles juments couvertes de riches harnais de campagne et portant une foule de grelots sur la courroie du poitrail. Ils étaient vêtus d'habits de fête, et ils firent en bon ordre plusieurs évolutions d'un bout à l'autre de la prairie, jetant tous ensemble ces cris joyeux:

«Vive Camache et Quitéria, lui aussi riche qu'elle est belle, et elle, la plus belle du monde!»

Quand don Quichotte entendit cela:

«On voit bien, se dit-il tout bas, que ces gens n'ont pas vu ma Dulcinée du Toboso; s'ils l'eussent vue, ils retiendraient un peu la bride aux louanges de cette Quitéria.»

Un moment après, ont vit entrer en divers endroits de la ramée plusieurs choeurs de danse de différentes espèces, entre autres une troupe de danseurs à l'épée, composée de vingt-quatre jeunes gens de bonne mine, tous vêtus de fine toile blanche, et portant sur la tête des mouchoirs en soie de diverses couleurs. Ils étaient conduits par un jeune homme agile, auquel l'un des laboureurs de la troupe des juments demanda si quelques-uns des danseurs s'étaient blessés.

«Aucun jusqu'à présent, béni soit Dieu! répondit le chef. Nous sommes tous bien portants.»

Aussitôt il commença à former une mêlée avec ses compagnons, faisant tant d'évolutions et avec tant d'adresse, que don Quichotte, tout habitué qu'il était à ces sortes de danses, avoua qu'il n'en avait jamais vu de mieux exécutée que celle-là.

Il ne fut pas moins ravi d'un autre choeur de danse qui entra bientôt après. C'était une troupe de jeunes filles choisies pour leur beauté, si bien du même âge qu'aucune ne semblait avoir moins de quatorze ans, ni aucune plus de dix-huit. Elles étaient toutes vêtues de léger drap vert, avec les cheveux moitié tressés, moitié flottants, mais si blonds tous qu'ils auraient pu le disputer à ceux du soleil; et sur la chevelure elles portaient des guirlandes formées de jasmins, de roses, d'amarantes et de fleurs de chèvrefeuille. Cette troupe était conduite par un vénérable vieillard et une imposante matrone, mais plus légers et plus ingambes que ne l'annonçait leur grand âge. C'était le son d'une cornemuse de Zamora qui leur donnait la mesure, et ces jeunes vierges, portant la décence sur le visage et l'agilité dans les pieds, se montraient les meilleures danseuses du monde.

Après elles, parut une danse composée, et de celles qu'on appelle parlantes.[133] C'était une troupe de huit nymphes réparties en deux files. L'une de ces files était conduite par le dieu Cupidon, l'autre par l'Intérêt; celui-là paré de ses ailes, de son arc et de son carquois; celui-ci vêtu de riches étoffes d'or et de soie. Les nymphes qui suivaient l'Amour portaient derrière les épaules leurs noms en grandes lettres sur du parchemin blanc. _Poésie _était le titre de la première; celui de la seconde, _Discrétion; _celui de la troisième, _Belle famille, _et celui de la quatrième, V_aillance. _Les nymphes que guidait l'Intérêt se trouvaient désignées de la même façon. _Libéralité _était le titre de la première; _Largesse, _celui de la seconde; _Trésor, c_elui de la troisième, et celui de la quatrième, _Possession pacifique. _Devant la troupe marchait un château de bois traîné par quatre sauvages, tous vêtus de feuilles de lierre et de filasse peinte en vert, accoutrés si au naturel que peu s'en fallut qu'ils ne fissent peur à Sancho. Sur la façade du château et sur ses quatre côtés était écrit: _Château de sage prudence. _Ils avaient pour musiciens quatre habiles joueurs de flûte et de tambourin. Cupidon commença la danse. Après avoir fait deux figures, il leva les yeux; et, dirigeant son arc contre une jeune fille qui était venue se placer entre les créneaux du château, il lui parla de la sorte:

«Je suis le dieu tout-puissant dans l'air, sur la terre, dans la mer profonde, et sur tout ce que l'abîme renferme en son gouffre épouvantable.

«Je n'ai jamais connu ce que c'est que la peur; tout ce que je veux, je le puis, quand même je voudrais l'impossible; et, en tout ce qui est possible, je mets, j'ôte, j'ordonne et je défends.»

La strophe achevée, il lança une flèche sur le haut du château, et regagna sa place.

Alors l'Intérêt s'avança; il dansa également deux pas, et, les tambourins se taisant, il dit à son tour:

«Je suis celui qui peut plus que l'Amour, et c'est l'Amour qui me guide; je suis de la meilleure race que le ciel entretienne sur la terre, de la plus connue et de la plus illustre.

«Je suis l'Intérêt, par qui peu de gens agissent bien; et agir sans moi serait grand miracle; mais, tel que je suis, je me consacre à toi, à tout jamais. Amen.»

L'Intérêt s'étant retiré, la Poésie s'avança, et, après avoir dansé ses pas comme les autres, portant les yeux sur la demoiselle du château, elle dit:

«En très-doux accents, en pensées choisies, graves et spirituelles, la très-douce Poésie t'envoie, ma dame, son âme enveloppée de mille sonnets.

«Si ma poursuite ne t'importune pas, ton sort, envié de bien d'autres femmes, sera porté par moi au-dessus du croissant de la lune.»

La Poésie s'éloigna, et la Libéralité, s'étant détachée du groupe de l'Intérêt, dit après avoir fait ses pas:

«On appelle Libéralité la façon de donner aussi éloignée de la prodigalité que de l'extrême contraire, lequel annonce un faible et mol attachement.

«Mais moi, pour te grandir, je veux être désormais plutôt prodigue; c'est un vice sans doute, mais un vice noble et d'un coeur amoureux qui se montre par ses présents.»

De la même façon s'avancèrent et se retirèrent tous les personnages des deux troupes; chacun fit ses pas et récita ses vers, quelques-uns élégants, d'autres ridicules; mais don Quichotte ne retint par coeur (et pourtant sa mémoire était grande) que ceux qui viennent d'être cités. Ensuite, les deux troupes se mêlèrent, faisant et défaisant des chaînes, avec beaucoup de grâce et d'aisance. Quand l'Amour passait devant le château, il lançait ses flèches par-dessus, tandis que l'Intérêt brisait contre ses murs des boules dorées[134]. Finalement, quand ils eurent longtemps dansé, l'Intérêt tira de sa poche une grande bourse, faite avec la peau d'un gros chat angora, et qui semblait pleine d'écus; puis il la lança contre le château, et, sur le coup, les planches, s'entrouvrirent et tombèrent à terre, laissant la jeune fille à découvert et sans défense. L'Intérêt s'approcha d'elle avec les personnages de sa suite, et, lui ayant jeté une grosse chaîne d'or au cou, ils parurent la saisir et l'emmener prisonnière. À cette vue, l'Amour et ses partisans firent mine de vouloir la leur enlever, et toutes les démonstrations d'attaque et de défense se faisaient en mesure, au son des tambourins. Les sauvages vinrent séparer les deux troupes, et, quand ils eurent rajusté avec promptitude les planches du château de bois, la demoiselle s'y renferma de nouveau, et ce fut ainsi que finit la danse, au grand contentement des spectateurs.

Don Quichotte demanda à l'une des nymphes qui l'avait composée et mise en scène. Elle répondit que c'était un bénéficier du village, lequel avait une fort gentille habileté pour ces sortes d'inventions.

«Je gagerais, reprit don Quichotte, que ce bachelier ou bénéficier doit être plus ami de Camache que de Basile, et qu'il s'entend mieux à mordre le prochain qu'à chanter les vêpres. Il a, du reste, fort bien encadré dans la danse les petits talents de Basile et les grandes richesses de Camache.»

Sancho Panza, qui l'écoutait parler, dit aussitôt:

«Au roi le coq, c'est à Camache que je m'en tiens.

— On voit bien, Sancho, reprit don Quichotte, que tu es un manant, et de ceux qui disent: Vive qui a vaincu!

— Je ne sais trop desquels je suis, répondit Sancho; je sais bien que jamais je ne tirerai des marmites de Basile une aussi élégante écume que celle-ci, tirée des marmites de Camache.»

Et en même temps il fit voir à son maître la casserole pleine de poules et d'oisons. Puis il prit une des volailles, et se mit à manger avec autant de grâce que d'appétit.

«Pardieu, dit-il en avalant, à la barbe des talents de Basile! car autant tu as, autant tu vaux, et autant tu vaux, autant tu as. Il n'y a que deux sortes de rangs et de familles dans le monde, comme disait une de mes grand-mères, c'est _l'avoir _et le _n'avoir pas__[135]__, _et c'est à l'avoir qu'elle se rangeait. Au jour d'aujourd'hui, mon seigneur don Quichotte, on tâte plutôt le pouls à l'avoir qu'au savoir, et un âne couvert d'or a meilleure mine qu'un cheval bâté. Aussi, je le répète, c'est à Camache que je m'en tiens, à Camache, dont les marmites donnent pour écume des oies, des poules, des lièvres et des lapins. Quant à celles de Basile, si l'on tirait le bouillon, ce ne serait que de la piquette.

— As-tu fini ta harangue, Sancho? demanda don Quichotte.

— Il faut bien que je la finisse, répondit Sancho, car je vois que Votre Grâce se fâche de l'entendre; mais si cette raison ne se mettait à la traverse, j'avais taillé de l'ouvrage pour trois jours.

— Plaise à Dieu, Sancho, reprit don Quichotte, que je te voie muet avant de mourir!

— Au train dont nous allons, répliqua Sancho, avant que vous soyez mort, je serai à broyer de la terre entre les dents, et peut-être alors serai-je si muet que je ne soufflerai mot jusqu'à la fin du monde, ou du moins jusqu'au jugement dernier.

— Quand même il en arriverait ainsi, ô Sancho, repartit don Quichotte, jamais ton silence ne vaudra ton bavardage, et jamais tu ne te tairas autant que tu as parlé, que tu parles et que tu parleras dans le cours de ta vie. D'ailleurs, l'ordre de la nature veut que le jour de ma mort arrive avant celui de la tienne; ainsi je n'espère pas te voir muet, fût-ce même en buvant ou en dormant, ce qui est tout ce que je peux dire de plus fort.

— Par ma foi seigneur, répliqua Sancho, il ne faut pas se fier à la décharnée, je veux dire à la mort, qui mange aussi bien l'agneau que le mouton; et j'ai entendu dire à notre curé qu'elle frappait d'un pied égal les hautes tours des rois et les humbles cabanes des pauvres[136]. Cette dame-là, voyez-vous, a plus de puissance que de délicatesse. Elle ne fait pas la dégoûtée; elle mange de tout, s'arrange de tout, et remplit sa besace de toutes sortes de gens, d'âges et de conditions. C'est un moissonneur qui ne fait pas la sieste, qui coupe et moissonne à toute heure, l'herbe sèche et la verte; l'on ne dirait pas qu'elle mâche les morceaux, mais qu'elle avale et engloutit tout ce qui se trouve devant elle, car elle a une faim canine, qui ne se rassasie jamais; et, bien qu'elle n'ait pas de ventre, on dirait qu'elle est hydropique, et qu'elle a soif de boire toutes les vies des vivants, comme on boit un pot d'eau fraîche.

— Assez, assez, Sancho, s'écria don Quichotte; reste là-haut, et ne te laisse pas tomber; car, en vérité, ce que tu viens de dire de la mort, dans tes expressions rustiques, est ce que pourrait dire de mieux un bon prédicateur. Je te le répète, Sancho, si, comme tu as un bon naturel, tu avais du sens et du savoir, tu pourrais prendre une chaire dans ta main, et t'en aller par le monde prêcher de jolis sermons.

— Prêche bien qui vit bien, répondit Sancho; quant à moi, je ne sais pas d'autres tologies.

— Et tu n'en a pas besoin non plus, ajouta don Quichotte. Mais ce que je ne puis comprendre, c'est que, la crainte de Dieu étant le principe de toute sagesse, toi qui crains plus un lézard que Dieu, tu en saches si long.

— Jugez, seigneur, de vos chevaleries, répondit Sancho, et ne vous mêlez pas de juger des vaillances ou des poltronneries d'autrui, car je suis aussi bon pour craindre Dieu que tout enfant de la commune; et laissez-moi, je vous prie, expédier cette écume; tout le reste serait paroles oiseuses dont on nous demanderait compte dans l'autre vie.»

En parlant ainsi, il revint à l'assaut contre sa casserole, et de si bon appétit, qu'il éveilla celui de don Quichotte, lequel l'aurait aidé sans aucun doute, s'il n'en eût été empêché par ce qu'il faut remettre au chapitre suivant.

Chapitre XXI

Où se continuent les noces de Camache, avec d'autres événements récréatifs

Au moment où don Quichotte et Sancho terminaient l'entretien rapporté dans le chapitre précédent, on entendit s'élever un grand bruit de voix. C'étaient les laboureurs montés sur les juments, qui, à grands cris et à grande course, allaient recevoir les nouveaux mariés. Ceux-ci s'avançaient au milieu de mille espèces d'instruments et d'inventions, accompagnés du curé, de leurs parents des deux familles, et de la plus brillante compagnie des villages circonvoisins, tous en habits de fête.

Dès que Sancho vit la fiancée, il s'écria:

«En bonne foi de Dieu, ce n'est pas en paysanne qu'elle est vêtue, mais en dame de palais. Pardine, à ce que j'entrevois, les patènes[137] qu'elle devrait porter au cou sont de riches pendeloques de corail, et la serge verte de Cuenca est devenue du velours à trente poils. De plus, voilà que la garniture de bandes de toile blanche s'est, sur mon honneur, changée en frange de satin. Mais voyez donc ces mains parées de bagues de jais! que je meure si ce ne sont pas des anneaux d'or, et de bon or fin, où sont enchâssées des perles blanches comme du lait caillé, dont chacune doit valoir un oeil de la tête. Ô sainte Vierge! quels cheveux! s'ils ne sont pas postiches, je n'en ai pas vu en toute ma vie de si longs et de si blonds. Avisez-vous de trouver à redire à sa taille et à sa tournure! Ne dirait-on pas un palmier qui marche chargé de grappes de dattes, à voir l'effet de tous ces joyaux qui pendent à ces cheveux et à sa gorge? Je jure Dieu que c'est une maîtresse fille, et qu'elle peut hardiment passer sur les bancs de Flandre.[138]«

Don Quichotte se mit à rire des rustiques éloges de Sancho Panza; mais il lui sembla réellement que, hormis sa dame Dulcinée du Toboso, il n'avait jamais vu plus belle personne. La belle Quitéria se montrait un peu pâle et décolorée, sans doute à cause de la mauvaise nuit que passent toujours les nouvelles mariées en préparant leurs atours pour le lendemain, jour des noces. Les époux s'avançaient vers une espèce de théâtre, orné de tapis et de branchages, sur lequel devaient se faire les épousailles, et d'où ils devaient voir les danses et les représentations. Au moment d'atteindre leurs places, ils entendirent derrière eux jeter de grands cris, et ils distinguèrent qu'on disait; «Attendez, attendez un peu, gens inconsidérés autant qu'empressés.» À ces cris, à ces paroles, tous les assistants tournèrent la tête, et l'on vit paraître un homme vêtu d'une longue casaque noire, garnie de bandes en soie couleur de feu. Il portait sur le front (comme on le vit bientôt) une couronne de funeste cyprès, et dans la main un long bâton. Dès qu'il fut proche, tout le monde le reconnut pour le beau berger Basile, et, craignant quelque événement fâcheux de sa venue en un tel moment, tout le monde attendit dans le silence où aboutiraient ses cris et ses vagues paroles. Il arriva enfin, essoufflé, hors d'haleine; il s'avança en face des mariés, et, fichant en terre son bâton, qui se terminait par une pointe d'acier, le visage pâle, les yeux fixés sur Quitéria, il lui dit d'une voix sourde et tremblante:

«Tu sais bien, ingrate Quitéria, que, suivant la sainte loi que nous professons, tu ne peux, tant que je vivrai, prendre d'époux; tu n'ignores pas non plus que, pour attendre du temps et de ma diligence l'accroissement de ma fortune, je n'ai pas voulu manquer au respect qu'exigeait ton honneur. Mais toi, foulant aux pieds tous les engagements que tu avais pris envers mes honnêtes désirs, tu veux rendre un autre maître et possesseur de ce qui est à moi, un autre auquel ses richesses ne donnent pas seulement une grande fortune, mais un plus grand bonheur. Eh bien! pour que son bonheur soit au comble (non que je pense qu'il le mérite, mais parce que les cieux veulent le lui donner), je vais, de mes propres mains, détruire l'impossibilité ou l'obstacle qui s'y oppose, en m'ôtant d'entre vous deux. Vive, vive le riche Camache, avec l'ingrate Quitéria, de longues et heureuses années! et meure le pauvre Basile, dont la pauvreté a coupé les ailes à son bonheur et l'a précipité dans la tombe!»

En disant cela, il saisit son bâton, le sépara en deux moitiés, dont l'une demeura fichée en terre, et il en tira une courte épée à laquelle ce bâton servait de fourreau; puis, appuyant par terre ce qu'on pouvait appeler la poignée, il se jeta sur la pointe avec autant de promptitude que de résolution. Aussitôt une moitié de lame sanglante sortit derrière ses épaules, et le malheureux, baigné dans son sang, demeura étendu sur la place, ainsi percé de ses propres armes.

Ses amis accoururent aussitôt pour lui porter secours, touchés de sa misère et de sa déplorable aventure. Don Quichotte, laissant Rossinante, s'élança des premiers, et, prenant Basile dans ses bras, il trouva qu'il n'avait pas encore rendu l'âme. On voulait lui retirer l'épée de la poitrine; mais le curé s'y opposa jusqu'à ce qu'il l'eût confessé, craignant que lui retirer l'épée et le voir expirer ne fût l'affaire du même instant. Basile, revenant un peu à lui, dit alors d'une voix affaiblie et presque éteinte:

«Si tu voulais, cruelle Quitéria, me donner dans cette dernière crise la main d'épouse, je croirais que ma témérité est excusable, puisqu'elle m'aurait procuré le bonheur d'être à toi.»

Le curé, qui entendit ces paroles, lui dit de s'occuper plutôt du salut de l'âme que des plaisirs du corps, et de demander sincèrement pardon à Dieu de ses péchés et de sa résolution désespérée. Basile répondit qu'il ne se confesserait d'aucune façon si d'abord Quitéria ne lui engageait sa main, que cette satisfaction lui permettrait de se reconnaître, et lui donnerait des forces pour se confesser. Quand don Quichotte entendit la requête du blessé, il s'écria à haute voix que Basile demandait une chose très-juste, très-raisonnable, et très-faisable en outre, et que le seigneur Camache aurait tout autant d'honneur à recevoir la dame Quitéria, veuve du valeureux Basile, que s'il la prenait aux côtés de son père:

«Ici, d'ailleurs, ajouta-t-il, tout doit se borner à un _oui, _puisque la couche nuptiale de ses noces doit être la sépulture.»

Camache écoutait tout cela, incertain, confondu, ne sachant ni que faire ni que dire. Mais enfin les amis de Basile lui demandèrent avec tant d'instances de consentir à ce que Quitéria donnât sa main au mourant, pour que son âme ne sortît pas de cette vie dans le désespoir et l'impiété, qu'il se vit obligé de répondre que, si Quitéria voulait la lui donner, il y consentait, puisque ce n'était qu'ajourner d'un instant l'accomplissement de ses désirs. Aussitôt tout le monde eut recours à Quitéria; les uns par des prières, les autres par des larmes, et tous, par les plus efficaces raisons, lui persuadaient de donner sa main au pauvre Basile. Mais elle, plus dure qu'un marbre, plus immobile qu'une statue, ne savait ou ne voulait répondre un mot; et sans doute elle n'aurait rien répondu, si le curé ne lui eût dit de se décider promptement à ce qu'elle devait faire, car Basile tenait déjà son âme entre ses dents, et ne laissait point de temps à l'irrésolution. Alors la belle Quitéria, sans répliquer une seule parole, troublée, triste et éperdue, s'approcha de l'endroit où Basile, les yeux éteints, l'haleine haletante, murmurait entre ses lèvres le nom de Quitéria, donnant à croire qu'il mourait plutôt en gentil qu'en chrétien. Quitéria, se mettant à genoux, lui demanda sa main, par signes et non par paroles. Basile ouvrit les yeux avec effort, et la regardant fixement:

«Ô Quitéria, lui dit-il, qui deviens compatissante au moment où ta compassion doit achever de m'ôter la vie, puisque je n'ai plus la force pour supporter le ravissement que tu me donnes en me prenant pour époux, ni pour arrêter la douleur qui me couvre si rapidement les yeux des ombres horribles de la mort; je te conjure d'une chose, ô ma fatale étoile; c'est qu'en me demandant et en me donnant la main, ce ne soit point par complaisance et pour me tromper de nouveau. Je te conjure de dire et de confesser hautement que c'est sans faire violence à ta volonté que tu me donnes ta main, et que tu me la livres comme à ton légitime époux. Il serait mal de me tromper dans un tel moment, et d'user d'artifice envers celui qui a toujours agi si sincèrement avec toi.»

Pendant le cours de ces propos, il s'évanouissait de telle sorte que tous les assistants pensaient qu'à chaque défaillance il allait rendre l'âme. Quitéria, toute honteuse et les yeux baissés, prenant dans sa main droite celle de Basile, lui répondit:

«Aucune violence ne serait capable de forcer ma volonté. C'est donc de mon libre mouvement que je te donne ma main de légitime épouse, et que je reçois celle que tu me donnes de ton libre arbitre, que ne trouble ni n'altère en rien la catastrophe où t'a jeté ton désespoir irréfléchi.

— Oui, je te la donne, reprit Basile, sans trouble, sans altération, avec l'intelligence aussi claire que le ciel ait bien voulu me l'accorder; ainsi, je me donne et me livre pour ton époux.

— Et moi pour ton épouse, repartit Quitéria, soit que tu vives de longues années, soit qu'on te porte de mes bras à la sépulture.

— Pour être si grièvement blessé, dit en ce moment Sancho, ce garçon-là jase beaucoup; qu'on le fasse donc cesser toutes ces galanteries et qu'il pense à son âme, car m'est avis qu'il l'a plutôt sur la langue qu'entre les dents.»

Tandis que Basile et Quitéria se tenaient ainsi la main dans la main, le curé, attendri et les larmes aux yeux, leur donna la bénédiction nuptiale, et pria le ciel d'accorder une heureuse demeure à l'âme du nouveau marié. Mais celui-ci n'eut pas plutôt reçu la bénédiction, qu'il se leva légèrement tout debout, et, avec une vivacité inouïe, il tira la dague à laquelle son corps servait de fourreau. Les assistants furent frappés de surprise, et quelques-uns, plus simples que curieux, commencèrent à crier:

«Miracle! miracle!

— Non, ce n'est pas miracle qu'il faut crier, répliqua Basile, mais adresse, adresse!»

Le curé, stupéfait, hors de lui, accourut tâter la blessure avec les deux mains. Il trouva que la lame n'avait point passé à travers la chair et les côtes de Basile, mais par un conduit de fer creux qu'il s'était arrangé sur le flanc, plein, comme on le sut depuis, de sang préparé pour ne pas se congeler. Finalement, le curé et Camache, ainsi que la plupart des spectateurs, se tinrent pour joués et bafoués. Quant à l'épousée, elle ne parut point fâchée de la plaisanterie; au contraire, entendant quelqu'un dire que ce mariage n'était pas valide, comme entaché de fraude, elle s'écria qu'elle le ratifiait de nouveau, d'où tout le monde conclut que c'était du consentement et à la connaissance de tous deux que l'aventure avait été concertée. Camache et ses partisans s'en montrèrent si fort courroucés qu'ils voulurent sur-le-champ tirer vengeance de cet affront, et, plusieurs d'entre eux mettant l'épée à la main, ils fondirent sur Basile, en faveur de qui d'autres épées furent tirées aussitôt. Pour don Quichotte, prenant l'avant-garde avec son cheval, la lance en arrêt et bien couvert de son écu, il se faisait faire place par tout le monde. Sancho, que n'avaient jamais diverti semblables fêtes, courut se réfugier auprès des marmites dont il avait tiré son agréable écume, cet asile lui semblant un sanctuaire qui devait être respecté.

Don Quichotte criait à haute voix:

«Arrêtez, seigneurs, arrêtez; il n'y a nulle raison à tirer vengeance des affronts que fait l'amour. Prenez garde que l'amour et la guerre sont une même chose; et, de même qu'à la guerre il est licite et fréquent d'user de stratagèmes pour vaincre l'ennemi, de même, dans les querelles amoureuses, on tient pour bonnes et légitimes les ruses et les fourberies qu'on emploie dans le but d'arriver à ses fins, pourvu que ce ne soit point au préjudice et au déshonneur de l'objet aimé. Quitéria était à Basile, et Basile à Quitéria, par une juste et favorable disposition des cieux. Camache est riche; il pourra acheter son plaisir, où, quand et comme il voudra. Basile n'a que cette brebis; personne, si puissant qu'il soit, ne pourra la lui ravir, car deux êtres que Dieu réunit, l'homme ne peut les séparer[139]; et celui qui voudrait l'essayer aura d'abord affaire à la pointe de cette lance.»

En disant cela, il brandit sa pique avec tant de force et d'adresse, qu'il frappa de crainte tous ceux qui ne le connaissaient pas. D'une autre part, l'indifférence de Quitéria fit une si vive impression sur l'imagination de Camache, qu'en un instant elle effaça tout amour de son coeur. Aussi se laissa-t-il toucher par les exhortations du curé, homme prudent et de bonnes intentions, qui parvint à calmer Camache et ceux de son parti. En signe de paix, ils remirent les épées dans le fourreau, accusant plutôt la facilité de Quitéria que l'industrie de Basile. Camache fit même la réflexion que, si Quitéria aimait Basile, avant d'être mariée, elle l'eût aimé encore après, et qu'il devait plutôt rendre grâce au ciel de ce qu'il la lui enlevait que de ce qu'il la lui avait donnée.

Camache consolé, et la paix rétablie parmi ses hommes d'armes, les amis de Basile se calmèrent aussi, et le riche Camache, pour montrer qu'il ne conservait ni ressentiment ni regret, voulut que les fêtes continuassent comme s'il se fût marié réellement. Mais ni Basile ni son épouse et ses amis ne voulurent y assister. Ils partirent pour le village de Basile, car les pauvres qui ont du talent et de la vertu trouvent aussi des gens pour les accompagner, les soutenir et leur faire honneur, comme les riches en trouvent pour les flatter et leur faire entourage. Ils emmenèrent avec eux don Quichotte, le tenant pour homme de coeur, et, comme on dit, de poil sur l'estomac. Le seul Sancho sentit son âme s'obscurcir, quand il se vit dans l'impuissance d'attendre le splendide festin et les fêtes de Camache, qui durèrent jusqu'à la nuit. Il suivit donc tristement son seigneur, qui s'en allait avec la compagnie de Basile, laissant derrière lui, bien qu'il les portât au fond de l'âme, les marmites d'Égypte[140], dont l'écume presque achevée, qu'il emportait dans la casserole, lui représentait la gloire et l'abondance perdues. Aussi, ce fut tout pensif et tout affligé qu'il mit le grison sur les traces de Rossinante.

Chapitre XXII

Où l'on rapporte la grande aventure de la caverne de Montésinos, située au coeur de la Manche, aventure à laquelle mit une heureuse fin le valeureux don Quichotte de la Manche

Avec de grands hommages les nouveaux mariés accueillirent don Quichotte, empressés de reconnaître les preuves de valeur qu'il avait données en défendant leur cause; et, mettant son esprit aussi haut que son courage, ils le tinrent pour un Cid dans les armes et un Cicéron dans l'éloquence. Le bon Sancho se récréa trois jours aux dépens des mariés, desquels on apprit que la feinte blessure n'avait pas été une ruse concertée avec la belle Quitéria, mais une invention de Basile, qui en attendait précisément le résultat qu'on a vu. Il avoua, à la vérité, qu'il avait fait part de son projet à quelques-uns de ses amis, pour qu'au moment nécessaire ils lui prêtassent leur aide et soutinssent la supercherie.

«On ne peut et l'on ne doit point, dit don Quichotte, nommer supercherie les moyens qui visent à une fin vertueuse; et, pour les amants, se marier est la fin par excellence. Mais prenez garde que le plus grand ennemi qu'ait l'amour, c'est le besoin, la nécessité continuelle. Dans l'amour, tout est joie, plaisir, contentement, surtout quand l'amant est en possession de l'objet aimé, et ses plus mortels ennemis sont la pauvreté et la disette. Tout ce que je dis, c'est dans l'intention de faire abandonner au seigneur Basile l'exercice des talents qu'il possède, lesquels lui donnaient bien de la renommée, mais ne lui produisaient pas d'argent, et pour qu'il s'applique à faire fortune par des moyens d'honnête industrie, qui ne manquent jamais aux hommes prudents et laborieux. Pour le pauvre honorable (en supposant que le pauvre puisse être honoré), une femme belle est un bijou avec lequel, si on le lui enlève, on lui enlève aussi l'honneur. La femme belle et honnête, dont le mari est pauvre, mérite d'être couronnée avec les lauriers de la victoire et les palmes du triomphe. La beauté par elle seule attire les coeurs de tous ceux qui la regardent, et l'on voit s'y abattre, comme à un appât exquis, les aigles royaux, les nobles faucons, les oiseaux de haute volée. Mais si à la beauté se joignent la pauvreté et le besoin, alors elle se trouve en butte aux attaques des corbeaux, des milans, des plus vils oiseaux de proie, et celle qui résiste à tant de combats mérite bien de s'appeler la couronne de son mari.[141] Écoutez, discret Basile, ajouta don Quichotte; ce fut l'opinion de je ne sais plus quel ancien sage, qu'il n'y a dans le monde entier qu'une seule bonne femme; mais il conseillait à chaque mari de penser que cette femme unique était la sienne, pour vivre ainsi pleinement satisfait. Moi, je ne suis pas marié, et jusqu'à cette heure il ne m'est pas venu dans la pensée de l'être; cependant j'oserais donner à celui qui me les demanderait des avis sur la manière de choisir la femme qu'il voudrait épouser. La première chose que je lui conseillerais, ce serait de faire plus attention à la réputation qu'à la fortune, car la femme vertueuse n'acquiert pas la bonne renommée seulement parce qu'elle est vertueuse, mais encore parce qu'elle le paraît; en effet, la légèreté et les étourderies publiques nuisent plus à l'honneur des femmes que les fautes secrètes. Si tu mènes une femme vertueuse dans ta maison, il te sera facile de la conserver et même de la fortifier dans cette vertu; mais si tu mènes une femme de mauvais penchants, tu auras grande peine à la corriger, car il n'est pas fort aisé de passer d'un extrême à l'autre. Je ne dis pas que la chose soit impossible, mais je la regarde comme d'une excessive difficulté.

Sancho avait entendu tout cela; il se dit tout bas à lui-même:

«Ce mien maître, quand je parle de choses moelleuses et substantielles, a coutume de dire que je pourrais prendre une chaire à la main et aller par le monde prêchant de jolis sermons; eh bien! moi je dis de lui que, lorsqu'il se met à enfiler des sentences et à donner des conseils, non-seulement il peut prendre une chaire à la main, mais deux à chaque doigt, et s'en aller de place en place prêcher à bouche que veux-tu. Diable soit de lui pour chevalier errant, quand on sait tant de choses! Je m'imaginais en mon âme qu'il ne savait rien de plus que ce qui avait rapport à ses chevaleries; mais il n'y a pas une chose où il ne puisse piquer sa fourchette.»

Sancho murmurait ce monologue entre ses dents, et son maître, l'ayant entre-ouï, lui demanda:

«Que murmures-tu là, Sancho?

— Je ne dis rien, et ne murmure de rien, répondit Sancho; j'étais seulement à me dire en moi-même que j'aurais bien voulu entendre ce que vient de dire Votre Grâce avant de me marier. Peut-être dirais-je à présent que le boeuf détaché se lèche plus à l'aise.

— Comment! ta Thérèse est méchante à ce point, Sancho? reprit don Quichotte.

— Elle n'est pas très-méchante, répliqua Sancho; mais elle n'est pas non plus très-bonne; du moins elle n'est pas aussi bonne que je le voudrais.

— Tu fais mal, Sancho, continua don Quichotte, de mal parler de ta femme, car enfin elle est la mère de tes enfants.

— Oh! nous ne nous devons rien, répondit Sancho; elle ne parle pas mieux de moi quand la fantaisie lui en prend, et surtout quand elle est jalouse; car alors Satan même ne la souffrirait pas.»

Finalement, maître et valet restèrent trois jours chez les mariés, où ils furent servis et traités comme des rois. Don Quichotte pria le licencié maître en escrime de lui donner un guide qui le conduisît à la caverne de Montésinos, ayant grand désir d'y entrer et de voir par ses propres yeux si toutes les merveilles que l'on en contait dans les environs étaient véritables. Le licencié répondit qu'il lui donnerait pour guide un sien cousin, fameux étudiant et grand amateur de livres de chevalerie, qui le mènerait très-volontiers jusqu'à la bouche de la caverne, et lui ferait voir aussi les lagunes de Ruidéra, célèbres dans toute la Manche et même dans toute l'Espagne.

«Vous pourrez, ajouta le licencié, avoir avec lui d'agréables entretiens, car c'est un garçon qui sait faire des livres pour les imprimer et les adresser à des princes.»

En effet, le cousin arriva, monté sur une bourrique pleine, dont le bât était recouvert d'un petit tapis bariolé. Sancho sella Rossinante, bâta le grison, et pourvut son bissac, auquel faisait compagnie celui du cousin, également bien rempli; puis, se recommandant à Dieu, et prenant congé de tout le monde, ils se mirent en route dans la direction de la fameuse caverne de Montésinos.

Chemin faisant, don Quichotte demanda au cousin du licencié de quel genre étaient ses exercices, ses études, sa profession. L'autre répondit que sa profession était d'être humaniste, ses études et ses exercices de composer des livres qu'il donnait à la presse, tous de grand profit et d'égal divertissement pour la république.

«L'un, dit-il, est intitulé Livre des livrées; j'y décris sept cent trois livrées avec leurs couleurs, chiffres et devises, et les chevaliers de la cour peuvent y prendre celles qu'ils voudront dans les temps de fêtes et de réjouissances, sans les aller mendier de personne, et sans s'alambiquer, comme on dit, la cervelle, pour en tirer de conformes à leurs désirs et à leurs intentions. En effet, j'en ai pour le jaloux, pour le dédaigné, pour l'oublié, pour l'absent, qui leur iront juste comme un bas de soie. J'ai fait aussi un autre livre, que je veux intituler _Métamorphoseos _ou l'_Ovide espagnol, _d'une nouvelle et étrange invention. Imitant Ovide dans le genre burlesque, j'y raconte et peins ce que furent la Giralda de Séville, l'Ange de la Madeleine, l'égout de Vécinguerra à Cordoue, les taureaux de Guisando, la Sierra-Moréna, les fontaines de Léganitos et de Lavapiès à Madrid, sans oublier celle du Pou, celle du Tuyau doré et celle de la Prieure[142]. À chaque chose, j'ajoute les allégories, métaphores et inversions convenables, de façon que l'ouvrage divertisse, étonne et instruise en même temps. J'ai fait encore un autre livre, que j'appelle _Supplément à Virgile Polydore__[143]__, _et qui traite de l'invention des choses; c'est un livre de grand travail et de grande érudition, car toutes les choses importantes que Polydore a omis de dire, je les vérifie et les explique d'une gentille façon. Il a, par exemple, oublié de nous faire connaître le premier qui eut un catarrhe dans le monde, et le premier qui fit usage de frictions pour se guérir du mal français. Moi, je le déclare au pied de la lettre, et je m'appuie du témoignage de plus de vingt-cinq auteurs. Voyez maintenant si j'ai bien travaillé, et si un tel livre doit être utile au monde!»

Sancho avait écouté très-attentivement le récit du cousin:

«Dites-moi, seigneur, lui dit-il, et que Dieu vous donne bonne chance dans l'impression de vos livres! sauriez-vous me dire… Oh! oui, vous le saurez, puisque vous savez tout, qui fut le premier qui s'est gratté la tête? il m'est avis que ce dut être notre premier père Adam.

— Ce doit l'être en effet, répondit le cousin, car il est hors de doute qu'Adam avait une tête et des cheveux. Dans ce cas, et puisqu'il était le premier homme du monde, il devait bien se gratter quelquefois.

— C'est ce que je crois aussi, répliqua Sancho. Mais dites-moi maintenant, qui fut le premier sauteur et voltigeur du monde?

— En vérité, frère, répondit le cousin, je ne saurais trop décider la chose quant à présent et avant de l'étudier; mais je l'étudierai dès que je serai de retour où sont mes livres, et je vous satisferai la première fois que nous nous verrons, car j'espère que celle-ci ne sera pas la dernière.

— Eh bien! Seigneur, répliqua Sancho, ne vous mettez pas en peine de cela, car je viens maintenant de trouver ce que je vous demandais. Sachez que le premier voltigeur du monde fut Lucifer, quand on le précipita du ciel, car il tomba en voltigeant jusqu'au fond des abîmes.

— Pardieu, vous avez raison, mon ami», dit le cousin.

Et don Quichotte ajouta:

«Cette question et cette réponse ne sont pas de toi, Sancho; tu les avais entendu dire à quelqu'un.

— Taisez-vous, seigneur, repartit Sancho; en bonne foi, si je me mets à demander et à répondre, je n'aurai pas fini d'ici à demain. Croyez-vous que, pour demander des niaiseries et répondre des bêtises, j'aie besoin d'aller chercher l'aide de mes voisins?

— Tu en as dit plus long que tu n'en sais, reprit don Quichotte; car il y a des gens qui se tourmentent pour savoir et vérifier des choses, lesquelles, une fois sues et vérifiées, ne font pas le profit d'une obole à l'intelligence et à la mémoire.»

Ce fut dans ces entretiens et d'autres non moins agréables qu'ils passèrent ce jour-là. La nuit venue, ils se gîtèrent dans un petit village, où le cousin dit à don Quichotte que, de là jusqu'à la caverne de Montésinos, il n'y avait pas plus de deux lieues; qu'ainsi, s'il était bien résolu à y pénétrer, il n'avait qu'à se munir de cordes pour s'attacher et se faire descendre dans ses profondeurs. Don Quichotte répondit que, dût-il descendre jusqu'aux abîmes de l'enfer, il voulait en voir le fond. Ils achetèrent donc environ cent brasses de corde, et le lendemain, vers les deux heures, ils arrivèrent à la caverne, dont la bouche est large et spacieuse, mais remplie d'aubépines, de figuiers sauvages, de ronces et de broussailles tellement épaisses et entrelacées, qu'elles la couvrent entièrement.

Quand ils se virent auprès, le cousin, Sancho et don Quichotte mirent ensemble pied à terre, et les deux premiers s'occupèrent aussitôt à attacher fortement le chevalier avec les cordes. Pendant qu'ils lui faisaient une ceinture autour des reins, Sancho lui dit:

«Que Votre Grâce, mon bon seigneur, prenne garde à ce qu'elle fait. Croyez-moi, n'allez pas vous ensevelir vivant, et vous pendre comme une cruche qu'on met rafraîchir dans un puits. Ce n'est pas à Votre Grâce qu'il appartient d'être l'examinateur de cette caverne, qui doit être pire qu'un cachot des Mores.

— Attache et tais-toi, répondit don Quichotte; une entreprise comme celle-ci, ami Sancho, m'était justement réservée.»

Alors le guide ajouta:

«Je supplie Votre Grâce, seigneur don Quichotte, de regarder et de fureter par là dedans avec cent yeux; il s'y trouvera peut-être des choses bonnes à mettre dans mon livre des métamorphoses.

— Pardieu, répondit Sancho Panza, soyez tranquille, le tambour de basque est dans des mains qui sauront bien en jouer.»

Cela dit et la ceinture de cordes mise à don Quichotte (non sur les pièces de l'armure, mais plus bas, sur les pans du pourpoint):

«Nous avons été bien imprévoyants, dit-il, de ne pas nous munir de quelque petite sonnette qu'on aurait attachée près de moi, à la corde même, et dont le bruit aurait fait entendre que je descendais toujours et que j'étais vivant; mais puisque ce n'est plus possible, à la grâce de Dieu!»

Aussitôt il se jeta à genoux, et fit à voix basse une oraison, pour demander à Dieu de lui donner son aide ainsi qu'une heureuse issue à cette nouvelle et périlleuse aventure. Puis, d'une voix haute, il s'écria:

«Ô dame de mes pensées, maîtresse de mes actions, illustre et sans pareille Dulcinée du Toboso, s'il est possible que les prières et les supplications de ton amant fortuné arrivent jusqu'à tes oreilles, par ta beauté inouïe, je te conjure de les écouter; elles n'ont d'autre objet que de te supplier de ne pas me refuser ta faveur et ton appui, maintenant que j'en ai si grand besoin. Je vais m'enfoncer et me précipiter dans l'abîme qui s'offre devant moi, seulement pour que le monde apprenne que, si tu me favorises, il n'y a point d'entreprise que je n'affronte et ne mette à fin.»

En disant cela, il s'approcha de l'ouverture, et vit qu'il était impossible de s'y faire descendre et même d'y aborder, à moins que de s'ouvrir par force un passage. Il mit donc l'épée à la main, et commença de couper et d'abattre des branches à travers les broussailles qui cachaient la bouche de la caverne. Au bruit que faisaient ses coups, il en sortit une multitude de corbeaux et de corneilles, si nombreux, si pressés et tellement à la hâte, qu'ils renversèrent don Quichotte sur le dos; et certes, s'il eût donné aussi pleine croyance aux augures qu'il était bon catholique, il aurait pris la chose en mauvais signe, et se serait dispensé de s'enfermer dans un lieu semblable. Finalement, il se releva, et, voyant qu'il ne sortait plus ni corbeaux ni oiseaux nocturnes, car des chauves-souris étaient mêlées aux corbeaux, il demanda de la corde au cousin et à Sancho, qui le laissèrent glisser doucement au fond de l'épouvantable caverne. Au moment où il disparut, Sancho lui donna sa bénédiction, et faisant sur lui mille signes de croix:

«Dieu te conduise, s'écria-t-il, ainsi que la Roche de France et la Trinité de Gaëte[144], fleur, crème, et écume des chevaliers errants! Va, champion du monde, coeur d'acier, bras d'airain; Dieu te conduise, dis-je encore, et te ramène sain et sauf à la lumière de cette vie, que tu abandonnes pour t'enterrer dans cette obscurité que tu cherches!»

Le cousin fit à peu près les mêmes invocations. Cependant don Quichotte criait coup sur coup qu'on lui donnât de la corde, et les autres la lui donnaient peu à peu. Quand les cris, qui sortaient de la caverne comme par un tuyau, cessèrent d'être entendus, ils avaient lâché les cent brasses de corde. Ils furent alors d'avis de remonter don Quichotte, puisqu'ils ne pouvaient pas le descendre plus bas. Néanmoins, ils attendirent environ une demi-heure, et, au bout de ce temps, ils retirèrent la corde, mais avec une excessive facilité, et sans aucun poids, ce qui leur fit imaginer que don Quichotte était resté dedans. Sancho, le croyant ainsi, pleurait amèrement, et tirait en toute hâte pour s'assurer de la vérité. Mais quand ils furent arrivés à environ quatre- vingts brasses, ils sentirent du poids, ce qui leur causa une joie extrême. Enfin, vers dix brasses, ils aperçurent distinctement don Quichotte, auquel Sancho cria tout joyeux:

«Soyez le bien revenu, mon bon seigneur; nous pensions que vous étiez resté là pour faire race.»

Mais don Quichotte ne répondait pas un mot, et, quand ils l'eurent entièrement retiré de la caverne, ils virent qu'il avait les yeux fermés comme un homme endormi. Ils l'étendirent par terre et délièrent sa ceinture de cordes, sans pouvoir toutefois l'éveiller. Enfin, ils le tournèrent, le retournèrent et le secouèrent si bien, qu'au bout d'un long espace de temps il revint à lui, étendant ses membres comme s'il fût sorti d'un lourd et profond sommeil. Il jeta de côté et d'autre des regards effarés, et s'écria:

«Dieu vous le pardonne, amis! vous m'avez enlevé au plus agréable spectacle, à la plus délicieuse vie dont aucun mortel ait jamais joui. Maintenant, en effet, je viens de reconnaître que toutes les joies de ce monde passent comme l'ombre et le songe, ou se flétrissent comme la fleur des champs. Ô malheureux Montésinos! Ô Durandart couvert de blessures! ô infortunée Bélerme! ô larmoyant Guadiana! et vous, déplorables filles de Ruidéra, qui montrez dans vos eaux abondantes celles qu'ont versées vos beaux yeux!»

Le cousin et Sancho écoutaient avec grande attention les paroles de don Quichotte, qui les prononçait comme s'il les eût tirées avec une douleur immense du fond de ses entrailles. Ils le supplièrent de leur expliquer ce qu'il voulait dire, et de leur raconter ce qu'il avait vu dans cet enfer.

«Enfer vous l'appelez! s'écria don Quichotte; non, ne l'appelez pas ainsi, car il ne le mérite pas, comme vous allez voir.»

Il demanda qu'on lui donnât d'abord quelque chose à manger, parce qu'il avait une horrible faim. On étendit sur l'herbe verte le tapis qui faisait la selle du cousin, on vida les bissacs, et, tous trois assis en bon accord et bonne amitié, ils goûtèrent et soupèrent tout à la fois. Quand le tapis fut enlevé, don Quichotte s'écria:

«Que personne ne se lève, enfants, et soyez tous attentifs.»

Chapitre XXIII

Des choses admirables que l'insigne don Quichotte raconte avoir vues dans la profonde caverne de Montésinos, choses dont l'impossibilité et la grandeur font que l'on tient cette aventure pour apocryphe

Il était quatre heures du soir, quand le soleil, caché derrière des nuages, et ne jetant qu'une faible lumière et des rayons tempérés, permit à don Quichotte de conter, sans chaleur et sans fatigue, à ses deux illustres auditeurs, ce qu'il avait vu dans la caverne de Montésinos. Il commença de la manière suivante:

«À douze ou quatorze toises de la profondeur de cette caverne, il se fait, à main droite, une concavité, ou espace vide, capable de contenir un grand chariot avec ses mules. Elle reçoit une faible lumière par quelques fentes qui la lui amènent de loin, ouvertes à la surface de la terre. Cette concavité, je l'aperçus lorsque je me sentais déjà fatigué et ennuyé de me voir pendu à une corde pour descendre dans cette obscure région sans suivre aucun chemin déterminé. Je résolus donc d'y entrer pour m'y reposer un peu. Je vous appelai pour vous dire de ne plus me lâcher de corde jusqu'à ce que je vous en demandasse; mais vous ne dûtes pas m'entendre. Je ramassai la corde que vous continuiez à m'envoyer, et l'arrangeant en pile ronde, je m'assis sur ses plis tout pensif, réfléchissant à ce que je devais faire pour atteindre le fond, alors que je n'avais plus personne qui me soutînt. Tandis que j'étais absorbé dans cette pensée et dans cette hésitation, tout à coup je fus saisi d'un profond sommeil, puis, quand j'y pensais le moins, et sans savoir pourquoi ni comment, je m'éveillai et me trouvai au milieu de la prairie la plus belle, la plus délicieuse que puisse former la nature, ou rêver la plus riante imagination. J'ouvris les yeux, je me les frottai, et vis bien que je ne dormais plus, que j'étais parfaitement éveillé. Toutefois je me tâtai la tête et la poitrine pour m'assurer si c'était bien moi qui me trouvais en cet endroit, ou quelque vain fantôme à ma place. Mais le toucher, les sensations, les réflexions raisonnables que je faisais moi-même, tout m'attesta que j'étais bien alors le même que je suis à présent.

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