Front matter (continued 5)
Louis Viardot translation
«Bientôt s'offrit à ma vue un royal et somptueux palais, un alcazar, dont les murailles paraissaient fabriquées de clair et transparent cristal. Deux grandes portes s'ouvrirent, et j'en vis sortir un vénérable vieillard qui s'avançait à ma rencontre. Il était vêtu d'un long manteau de serge violette qui traînait à terre. Ses épaules et sa poitrine s'enveloppaient dans les plis d'un chaperon collégial en satin vert; sa tête était couverte d'une toque milanaise en velours noir, et sa barbe, d'une éclatante blancheur, tombait plus bas que sa ceinture. Il ne portait aucune arme, et tenait seulement à la main un chapelet dont les grains étaient plus gros que des noix, et les dizains comme des oeufs d'autruche. Sa contenance, sa démarche, sa gravité, l'ample aspect de toute sa personne, me jetèrent dans l'étonnement et l'admiration. Il s'approcha de moi, et la première chose qu'il fit, fut de m'embrasser étroitement; puis il me dit: «Il y a de bien longs temps, valeureux chevalier don Quichotte de la Manche, que nous tous, habitants de ces solitudes enchantées, nous attendons ta venue, pour que tu fasses connaître au monde ce que renferme et couvre la profonde caverne où tu es entré, appelée la caverne de Montésinos; prouesse réservée pour ton coeur invincible et ton courage éblouissant. Viens avec moi, seigneur insigne; je veux te montrer les merveilles que cache ce transparent alcazar, dont je suis le kaïd et le gouverneur perpétuel, puisque je suis Montésinos lui-même, de qui la caverne a pris son nom.[145]«
«À peine m'eut-il dit qu'il était Montésinos, que je lui demandai s'il était vrai, comme on le raconte dans le monde de là-haut, qu'il eût tiré du fond de la poitrine, avec une petite dague, le coeur de son ami Durandart, et qu'il l'eût porté à sa dame Bélerme, comme Durandart l'en avait chargé au moment de sa mort[146]. Il me répondit qu'on disait vrai en toutes choses, sauf quant à la dague, parce qu'il ne s'était servi d'aucune dague, ni petite ni grande, mais d'un poignard fourbi, plus aigu qu'une alêne.
— Ce poignard, interrompit Sancho, devait être de Ramon de Hocès, l'armurier de Séville.
— Je ne sais trop, reprit don Quichotte; mais non, ce ne pouvait être ce fourbisseur, puisque Ramon de Hocès vivait hier, et que le combat de Roncevaux, où arriva cette catastrophe, compte déjà bien des années. Au reste, cette vérification est de nulle importance et n'altère en rien la vérité ni l'enchaînement de l'histoire.
— Non certes, ajouta le cousin; et continuez-la, seigneur don Quichotte, car je vous écoute avec le plus grand plaisir du monde.
— Je n'en ai pas moins à la raconter, répondit don Quichotte. Je dis donc que le vénérable Montésinos me conduisit au palais de cristal, où, dans une salle basse, d'une extrême fraîcheur et toute bâtie d'albâtre, se trouvait un sépulcre de marbre, sculpté avec un art merveilleux. Sur ce sépulcre, je vis un chevalier étendu tout de son long, non de bronze, ni de marbre, ni de jaspe, comme on a coutume de les faire sur d'autres mausolées, mais bien de vraie chair et de vrais os. Il avait la main droite (qui me sembla nerveuse et quelque peu velue, ce qui est signe de grande force) posée sur le côté du coeur, et, avant que je fisse aucune question, Montésinos, me voyant regarder avec étonnement ce sépulcre: «Voilà, me dit-il, mon ami Durandart, fleur et miroir des chevaliers braves et amoureux de son temps. Merlin, cet enchanteur français[147] qui fut, dit-on, fils du diable, le tient enchanté dans ce lieu, ainsi que moi et beaucoup d'autres, hommes et femmes. Ce que je crois, c'est qu'il ne fut pas fils du diable, mais qu'il en sut, comme on dit, un doigt plus long que le diable. Quant au pourquoi et au comment il nous enchanta, personne ne le sait; et le temps seul pourra le révéler, quand le moment en sera venu, lequel n'est pas loin, à ce que j'imagine. Ce qui me surprend par-dessus tout, c'est de savoir, aussi sûr qu'il fait jour à présent, que Durandart termina sa vie dans mes bras, et qu'après sa mort je lui arrachai le coeur de mes propres mains; et, en vérité, il devait peser au moins deux livres, car, suivant les naturalistes, celui qui porte un grand coeur est doué de plus de vaillance que celui qui n'en a qu'un petit. Eh bien! puisqu'il en est ainsi, et que ce chevalier mourut bien réellement, comment peut-il à présent se plaindre et soupirer de temps en temps, comme s'il était toujours en vie?»
«À ces mots, le misérable Durandart, jetant un cri, s'écria: «Ô mon cousin Montésinos, la dernière chose que je vous ai demandée, c'est, quand je serais mort et mon âme partie, de porter mon coeur à Bélerme, en me le tirant de la poitrine, soit avec un poignard, soit avec une dague.[148]«
«Quand le vénérable Montésinos entendit cela, il se mit à genoux devant le déplorable chevalier, et lui dit les larmes aux yeux: «J'ai déjà fait, seigneur Durandart, mon très-cher cousin, j'ai déjà fait ce que vous m'avez commandé dans la fatale journée de notre déroute; je vous ai arraché le coeur du mieux que j'ai pu, sans vous en laisser la moindre parcelle dans la poitrine; je l'ai essuyé avec un mouchoir de dentelle; j'ai pris en toute hâte le chemin de la France, après vous avoir déposé dans le sein de la terre, en versant tant de larmes qu'elles ont suffi pour me laver les mains et étancher le sang que j'avais pris en vous fouillant dans les entrailles; à telles enseignes, cousin de mon âme, qu'au premier village où je passai, en sortant des gorges de Roncevaux, je jetai un peu de sel sur votre coeur pour qu'il ne sentît pas mauvais, et qu'il arrivât, sinon frais, au moins enfumé, en la présence de votre dame Bélerme. Cette dame, avec vous, moi, Guadiana votre écuyer, la duègne Ruidéra, ses sept filles et ses deux nièces, et quantité d'autres de vos amis et connaissances, sommes enchantés ici depuis bien des années par le sage Merlin. Quoiqu'il y ait de cela plus de cinq cents ans, aucun de nous n'est mort; il ne manque que Ruidéra, ses filles et ses nièces, lesquelles, en pleurant, et par la pitié qu'en eut Merlin, furent converties en autant de lagunes, qu'à cette heure, dans le monde des vivants et dans la province de la Manche, on nomme les lagunes de Ruidéra. Les filles appartiennent aux rois d'Espagne, et les deux nièces aux chevaliers d'un ordre religieux qu'on appelle de Saint-Jean. Guadiana, votre écuyer, pleurant aussi votre disgrâce, fut changé en un fleuve appelé de son nom même, lequel, lorsqu'il arriva à la surface du sol et qu'il vit le soleil d'un autre ciel, ressentit une si vive douleur de vous abandonner, qu'il s'enfonça de nouveau dans les entrailles de la terre. Mais, comme il est impossible de se révolter contre son penchant naturel, il sort de temps en temps, et se montre où le soleil et les gens puissent le voir.[149] Les lagunes dont j'ai parlé lui versent peu à peu leurs eaux, et, grossi par elles, ainsi que par une foule d'autres rivières qui se joignent à lui, il entre grand et pompeux en Portugal. Toutefois, quelque part qu'il passe, il montre sa tristesse et sa mélancolie; il ne se vante pas de nourrir dans ses eaux des poissons fins et estimés, mais grossiers et insipides, bien différents de ceux du Tage doré. Ce que je vous dis à présent, ô mon cousin, je vous l'ai dit mille et mille fois; mais comme vous ne me répondez point, j'imagine, ou que vous ne m'entendez pas, ou que vous ne me donnez pas créance, ce qui me chagrine autant que Dieu le sait. Je veux maintenant vous donner des nouvelles qui, si elles ne servent pas de soulagement à votre douleur, ne l'augmenteront du moins en aucune façon. Sachez que vous avez ici devant vous (ouvrez les yeux, et vous le verrez) ce grand chevalier de qui le sage Merlin a prophétisé tant de choses, ce don Quichotte de la Manche, lequel, avec plus d'avantage que dans les siècles passés, a ressuscité dans les siècles présents la chevalerie errante déjà oubliée. Peut-être, par son moyen et par sa faveur, parviendrons-nous à être désenchantés, car c'est aux grands hommes que sont réservées les grandes prouesses. — Et quand même cela n'arriverait pas, répondit le déplorable Durandart d'une voix basse et éteinte, quand même cela n'arriverait pas, ô cousin, je dirai: Patience, et battons les cartes.[150]« Alors, se tournant sur le côté, il retomba dans son silence ordinaire, sans dire un mot de plus.
«En ce moment de grands cris se firent entendre, ainsi que des pleurs accompagnés de profonds gémissements et de soupirs entrecoupés. Je tournai la tête, et vis, à travers les murailles de cristal, passer dans une autre salle une procession formée par deux files de belles damoiselles, toutes habillées de deuil, avec des turbans blancs sur la tête, à la mode turque. Derrière les deux files marchait une dame (elle le paraissait du moins à la gravité de sa contenance) également vêtue de noir, avec un voile blanc si long et si étendu qu'il baisait la terre. Son turban était deux fois plus gros que le plus gros des autres femmes; elle avait les sourcils réunis, le nez un peu camard, la bouche grande, mais les lèvres colorées. Ses dents, qu'elle découvrait parfois, semblaient être clairsemées et mal rangées, quoique blanches comme des amandes sans peau. Elle portait dans les mains un mouchoir de fine toile, et dans cette toile, à ce que je pus entrevoir, un coeur de chair de momie, tant il était sec et enfumé. Montésinos me dit que tous ces gens de la procession étaient les serviteurs de Durandart et de Bélerme, qui étaient enchantés avec leurs maîtres, et que la dernière personne, celle qui portait le coeur dans le mouchoir, était Bélerme elle-même, laquelle, quatre fois par semaine, faisait avec ses femmes cette procession, et chantait, ou plutôt pleurait des chants funèbres sur le corps et le coeur pitoyable de son cousin. «Si elle vous a paru quelque peu laide, ajouta-t-il, ou du moins pas aussi belle qu'elle en avait la réputation, c'est à cause des mauvais jours et des pires nuits qu'elle passe dans cet enchantement, comme on peut le voir à ses yeux battus et à son teint valétudinaire. Cette pâleur, ces cernes aux yeux, ne viennent point de la maladie mensuelle ordinaire aux femmes, car il y a bien des mois et même bien des années qu'il n'en est plus question pour elle, mais de l'affliction qu'éprouve son coeur à la vue de celui qu'elle porte incessamment à la main, et qui rappelle à sa mémoire la catastrophe de son malheureux amant. Sans cela, à peine serait-elle égalée en beauté, en grâce, en élégance, par la grande Dulcinée du Toboso, si renommée dans tous ces environs et dans le monde entier.»
«Halte-là! m'écriai-je alors, seigneur don Montésinos; que Votre Grâce conte son histoire tout uniment. Vous devez savoir que toute comparaison est odieuse, et qu'ainsi l'on ne doit comparer personne à personne. La sans pareille Dulcinée du Toboso est ce qu'elle est, madame doña Bélerme ce qu'elle est et ce qu'elle a été, et restons-en là.
— Seigneur don Quichotte, me répondit-il, que Votre Grâce me pardonne. Je confesse que j'ai eu tort, et que j'ai mal fait de dire qu'à peine madame Dulcinée égalerait madame Bélerme; car il me suffisait d'avoir eu je ne sais quels vagues soupçons que Votre Grâce est son chevalier, pour que je me mordisse la langue plutôt que de comparer cette dame à personne, si ce n'est au ciel même.»
«Cette satisfaction que me donna le grand Montésinos apaisa mon coeur, et me remit de l'agitation que j'avais éprouvée en entendant comparer ma dame avec Bélerme.
— Je m'étonne même, dit alors Sancho, que Votre Grâce ait pu s'empêcher de monter sur l'estomac du bonhomme, de lui moudre les os à coups de pied, et de lui arracher la barbe sans lui en laisser un poil au menton.
— Non pas, ami Sancho, répondit don Quichotte; c'eût été mal à moi d'agir ainsi; car nous sommes tous tenus de respecter les vieillards, même ne fussent-ils pas chevaliers, et plus encore lorsqu'ils le sont, et qu'ils sont enchantés par-dessus le compte. Je sais bien que nous ne sommes pas demeurés en reste l'un avec l'autre quant à beaucoup de questions et de réponses que nous nous sommes mutuellement adressées.»
Le cousin dit alors:
«Je ne sais en vérité, seigneur don Quichotte, comment Votre Grâce, depuis si peu de temps qu'elle est descendue là au fond, a pu voir tant de choses, a pu tant écouter et tant répondre.
— Combien donc y a-t-il que je suis descendu? demanda don Quichotte.
— Un peu plus d'une heure, répondit Sancho.
— Cela ne se peut pas, répliqua don Quichotte, car j'ai vu venir la nuit et revenir le jour, puis trois autres soirs et trois autres matins, de manière qu'à mon compte je suis resté trois jours entiers dans ces profondeurs cachées à notre vue.
— Mon maître doit dire vrai, répondit Sancho; car, puisque toutes les choses qui lui sont arrivées sont venues par voie d'enchantement, peut-être ce qui nous a semblé une heure lui aura- t-il paru trois jours avec leurs nuits.
— Ce sera cela, sans doute, dit don Quichotte.
— Dites-moi, mon bon seigneur, demanda le cousin. Votre Grâce a- t-elle mangé pendant tout ce temps-là?
— Pas une bouchée, répondit don Quichotte; et n'en ai pas senti la moindre envie.
— Est-ce que les enchantés mangent? dit le cousin.
— Non, ils ne mangent pas, répondit don Quichotte, et ne font pas non plus leurs grosses nécessités; mais on croit néanmoins que les ongles, la barbe et les cheveux leur poussent.
— Et dorment-ils par hasard, les enchantés, mon seigneur? demanda Sancho.
— Non certes, répliqua don Quichotte; du moins, pendant les trois jours que j'ai passés avec eux, aucun n'a fermé l'oeil, ni moi non plus.
— Alors, dit Sancho, le proverbe vient à point: «Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es.» Allez donc avec des enchantés qui jeûnent et qui veillent, et étonnez-vous de ne manger ni dormir tant que vous serez avec eux! Mais pardonnez-moi, mon seigneur, si je vous dis que, de tout ce que vous avez dit jusqu'à présent, Dieu m'emporte, j'allais dire le diable, si je crois la moindre chose.
— Comment donc! s'écria le cousin, le seigneur don Quichotte peut-il mentir? mais le voulût-il, il n'aurait pas eu le temps de composer et d'imaginer ce million de mensonges.
— Oh! je ne crois pas que mon maître mente, reprit Sancho.
— Que crois-tu donc? demanda don Quichotte.
— Je crois, répondit Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs, qui ont enchanté toute cette brigade que Votre Grâce dit avoir vue et fréquentée là-bas, vous ont enchâssé dans le cervelle et dans la mémoire toute cette kyrielle que vous nous avez contée, et tout ce qui vous reste encore à nous dire.
— Cela pourrait être, Sancho, répliqua don Quichotte, mais cela n'est point; car ce que j'ai conté, je l'ai vu de mes propres yeux et touché de mes propres mains. Mais que diras-tu quand je vais t'apprendre à présent que, parmi les choses infinies et les merveilles sans nombre que me montra Montésinos (je te les conterai peu à peu et à leur temps dans le cours de notre voyage, car elles ne sont pas toutes de saison), il me montra trois villageoises qui s'en allaient par ces fraîches campagnes, sautant et cabriolant comme des chèvres? Dès que je les vis, je reconnus que l'une était la sans pareille Dulcinée du Toboso, et les deux autres ces mêmes paysannes qui venaient avec elle, et à qui nous parlâmes à la sortie du Toboso. Je demandai à Montésinos s'il les connaissait; il me répondit que non, mais qu'il imaginait que ce devaient être de grandes dames enchantées, qui avaient paru depuis peu de jours dans ces prairies. Il ajouta que je ne devais point m'en étonner, puisqu'il y avait dans cet endroit bien d'autres dames, des siècles passés et présents, enchantées sous d'étranges et diverses figures, parmi lesquelles il connaissait la reine Geniève et sa duègne Quintagnone, celle qui versait le vin à Lancelot, comme dit le romance, quand il arriva de Bretagne.»
Lorsque Sancho entendit parler ainsi son maître, il pensa perdre l'esprit ou crever de rire. Comme il savait mieux que personne la vérité sur le feint enchantement de Dulcinée, dans lequel il avait été l'enchanteur, et dont il avait rendu témoignage, il acheva de reconnaître que son seigneur était décidément hors du bon sens, et fou de point en point. Aussi lui dit-il:
«C'est en mauvaise heure et sous une mauvaise étoile que vous êtes descendu, mon cher patron, dans l'autre monde; et maudit soit l'instant où vous avez rencontré ce seigneur Montésinos, qui vous a rendu à nous comme vous voilà! Pardieu, Votre Grâce était bien ici en haut, avec son jugement complet, tel que Dieu le lui a donné, débitant des sentences et donnant des conseils à chaque pas, et non point à cette heure contant les plus énormes sottises qui se puissent imaginer.
— Comme je te connais, Sancho, répondit don Quichotte, je ne fais aucun cas de tes paroles.
— Ni moi non plus des vôtres, répliqua Sancho, dussiez-vous me battre, dussiez-vous me tuer pour celles que j'ai dites et pour celles que je pense dire, si vous ne pensez, vous, à corriger et réformer votre langage. Mais dites-moi, maintenant que nous sommes en paix, comment et à quoi avez-vous reconnu madame notre maîtresse? Lui avez-vous parlé? Vous a-t-elle répondu?
— Je l'ai reconnue, répondit don Quichotte, à ce qu'elle porte les mêmes habits qu'elle avait quand tu me l'as montrée. Je lui parlai, mais elle ne me répondit pas un mot; au contraire, elle me tourna le dos, et s'enfuit si rapidement qu'une flèche d'arbalète ne l'aurait pas atteinte. Je voulus la suivre, et je l'aurais suivie, si Montésinos ne m'eût donné le conseil de n'en rien faire, disant que ce serait peine perdue, et que d'ailleurs l'heure s'approchait où il convenait que je sortisse de la caverne. Il ajouta que, dans les temps à venir, on me ferait savoir comment il fallait s'y prendre pour désenchanter lui, Bélerme, Durandart, et tous ceux qui se trouvaient là. Mais ce qui me causa le plus de peine de tout ce que je vis et remarquai là- bas, ce fut qu'étant à causer sur ce sujet avec Montésinos, une des deux compagnes de la triste Dulcinée s'approcha de moi sans que je la visse venir, et, les yeux pleins de larmes, elle me dit d'une voix basse et troublée: «Madame Dulcinée du Toboso baise les mains à Votre Grâce, et supplie Votre Grâce de lui faire celle de lui faire savoir comment vous vous portez; et, comme elle se trouve dans un pressant besoin, elle supplie Votre Grâce, aussi instamment que possible, de vouloir bien lui prêter, sur ce jupon de basin tout neuf que je vous présente, une demi-douzaine de réaux, ou ce que vous aurez dans la poche, engageant sa parole de vous les rendre dans un bref délai.» Une telle commission me surprit étrangement, et, me tournant vers le seigneur Montésinos: «Est-il possible, lui demandai-je, que les enchantés de haut rang souffrent le besoin? — Croyez-moi, seigneur don Quichotte, me dit-il, ce qu'on nomme le besoin se rencontre en tous lieux; il s'étend partout, il atteint tout le monde, et ne fait pas même grâce aux enchantés. Puisque madame Dulcinée du Toboso envoie demander ces six réaux, et que le gage paraît bon, il n'y a rien à faire que de les lui donner, car sans doute elle se trouve en quelque grand embarras. — Le gage, je ne le prendrai point, répondis-je; mais je ne lui donnerai pas davantage ce qu'elle demande, car je n'ai sur moi que quatre réaux (ceux que tu me donnas l'autre jour en monnaie, Sancho, pour faire l'aumône aux pauvres que je trouverais sur le chemin), et je les lui donnai, en disant: «Dites à votre dame, ma chère amie, que je ressens ses peines au fond de l'âme, et que je voudrais être un Fucar[151] pour y porter remède; qu'elle sache que je ne puis ni ne dois avoir bonne santé tant que je serai privé de son agréable vue et de sa discrète conversation, et que je la supplie, aussi instamment que je le puis, de vouloir bien se laisser voir et entretenir par son errant chevalier et captif serviteur. Vous lui direz aussi que, lorsqu'elle y pensera le moins, elle entendra dire que j'ai fait un serment et un voeu, à la manière de celui que fit le marquis de Mantoue de venger son neveu Baudoin, quand il le trouva près d'expirer dans la montagne, c'est-à-dire de ne point manger pain sur table, et de faire d'autres pénitences qu'il ajouta, jusqu'à ce qu'il l'eût vengé. Eh bien! je ferai le voeu de ne plus m'arrêter et de courir les sept parties du monde avec plus de ponctualité que ne le fit l'infant don Pedro de Portugal[152], jusqu'à ce que je l'aie désenchantée. — Tout cela, et plus encore, Votre Grâce le doit à ma maîtresse», me répondit la demoiselle; et prenant les quatre réaux, au lieu de me faire une révérence, elle fit une cabriole telle, qu'elle sauta en l'air haut de deux aunes.
— Ô sainte Vierge! s'écria Sancho en jetant un grand cri; est-il possible que le monde soit ainsi fait, et que telle y soit la force des enchantements, qu'ils aient changé le bon jugement de mon seigneur en une si extravagante folie! Ah! seigneur, seigneur, par le saint nom de Dieu, que Votre Grâce veille sur soi, et songe à son honneur, et ne donne pas crédit à ces billevesées qui vous troublent et vous dépareillent le sens commun!
— C'est parce que tu m'aimes bien, Sancho, que tu parles de cette façon, dit don Quichotte; et, parce que tu n'as nulle expérience des choses du monde, toutes celles qui ont quelque difficulté te semblent impossibles. Mais le temps marche, comme je te l'ai dit maintes fois, et je te conterai plus tard quelques-unes des choses que j'ai vues là-bas; elles te feront croire celles que je viens de conter, et dont la vérité ne souffre ni réplique ni dispute.»
Chapitre XXIV
Où l'on raconte mille babioles aussi impertinentes que nécessaires à la véritable intelligence de cette grande histoire
Celui qui a traduit cette grande histoire de l'original écrit par son premier auteur, Cid Hamet Ben-Engéli, dit qu'en arrivant au chapitre qui suit l'aventure de la caverne de Montésinos, il trouva ces propres paroles écrites en marge, et de la main d'Hamet lui-même:
«Je ne puis comprendre ni me persuader qu'il soit réellement arrivé au valeureux don Quichotte ce que rapporte le précédent chapitre. La raison en est que toutes les aventures arrivées jusqu'à présent ont été possibles et vraisemblables; mais, quant à l'aventure de la caverne, je ne vois aucun moyen de la tenir pour véritable, tant elle sort des limites de la raison. Penser que don Quichotte ait menti, lui, le plus véridique hidalgo et le plus noble chevalier de son temps, c'est impossible; il n'eût pas dit un mensonge, dût-on le cribler de flèches. D'un autre côté, je considère qu'il raconta cette histoire avec toutes les circonstances ci-dessus rapportées, sans avoir pu fabriquer en si peu de temps un tel assemblage d'extravagances. Si donc cette aventure paraît apocryphe, ce n'est pas ma faute, et, sans affirmer qu'elle soit fausse ou qu'elle soit vraie, je l'écris. Toi, lecteur, puisque tu es prudent et sage, juge la chose comme il te plaira, car je ne dois ni ne peux rien de plus. Toutefois on tient pour certain qu'au moment de sa mort, don Quichotte se rétracta, et dit qu'il l'avait inventée parce qu'il lui sembla qu'elle cadrait merveilleusement avec les aventures qu'il avait lues dans ses livres.»
Cela dit, l'historien continue de la sorte:
Le cousin s'émerveilla aussi bien de l'audace de Sancho que de la patience de son maître, et jugea que de la joie qu'éprouvait celui-ci d'avoir vu sa dame Dulcinée du Toboso, même enchantée, lui était venue cette humeur bénigne qu'il montrait alors; car, autrement, Sancho avait dit certaines paroles et tenu certains propos qui lui faisaient mériter d'être moulu sous le bâton. Réellement le cousin trouva qu'il avait été fort impertinent envers son seigneur, auquel il dit:
«Quant à moi, seigneur don Quichotte de la Manche, je donne pour plus que bien employé le voyage que j'ai fait avec Votre Grâce, car j'y ai gagné quatre choses; la première, d'avoir connu Votre Grâce, ce que je tiens à grand honneur; la seconde, d'avoir appris ce que renferme cette caverne de Montésinos, ainsi que les transformations du Guadiana et des lagunes de Ruidéra, qui me serviront beaucoup pour _l'Ovide espagnol _que j'ai sur le métier; la troisième, d'avoir découvert l'antiquité des cartes. On devait, en effet, s'en servir pour le moins à l'époque de l'empereur Charlemagne, suivant ce qu'on peut inférer des paroles que vous avez entendu dire à Durandart, lorsque, après ce long discours que lui fit Montésinos, il s'éveilla en disant: «Patience, et battons les cartes.» Cette expression, cette façon de parler, il n'a pu l'apprendre étant enchanté, mais lorsqu'il était encore en France, et à l'époque dudit empereur Charlemagne. C'est une vérification qui me vient tout à point pour l'autre livre que je suis en train de composer, lequel s'intitule _Supplément à Virgile Polydore sur l'invention des antiquités. _Je crois que, dans le sien, il a oublié de mentionner l'invention des cartes; moi je l'indiquerai maintenant, ce qui sera chose de grande importance, surtout en citant pour autorité un auteur aussi grave, aussi véridique que le seigneur Durandart[153]. La quatrième, c'est d'avoir appris avec certitude où est la source du fleuve Guadiana, jusqu'à présent ignorée de tout le monde.
— Votre Grâce a parfaitement raison, dit don Quichotte; mais je voudrais savoir, si Dieu vous fait la grâce qu'on vous accorde l'autorisation d'imprimer vos livres[154], ce dont je doute, à qui vous pensez les adresser.
— Il y a des seigneurs et des grands en Espagne à qui l'on peut en faire hommage, répondit le cousin.
— Pas beaucoup, reprit don Quichotte; non point qu'ils n'en soient dignes, mais parce qu'ils ne veulent point accepter des dédicaces, pour ne pas être tenus à la reconnaissance qui semble due au travail et à la courtoisie de leurs auteurs. Je connais un prince, moi, qui peut remplacer tous les autres, et avec tant d'avantages, que, si j'osais dire de lui tout ce que je pense, j'éveillerais peut-être l'envie dans plus d'un coeur généreux[155]. Mais laissons cela pour un temps plus opportun, et cherchons où nous gîter cette nuit.
— Non loin d'ici, dit le cousin, est un ermitage où fait sa demeure un ermite qui, dit-on, a été soldat, et qui a la réputation d'être bon chrétien, homme de sens et fort charitable. Tout près de l'ermitage est une petite maison qu'il a bâtie lui- même; bien qu'étroite, elle peut recevoir des hôtes.
— Est-ce que par hasard cet ermite a des poules? demanda Sancho.
— Peu d'ermites en manquent, répondit don Quichotte, car ceux d'aujourd'hui ne ressemblent pas à ceux des déserts d'Égypte, qui s'habillaient de feuilles de palmier, et vivaient des racines de la terre. Mais n'allez pas entendre que, parce que je parle bien des uns, je parle mal des autres; je veux seulement dire que les pénitences d'aujourd'hui n'ont plus la rigueur et l'austérité de celles d'autrefois; mais tous les ermites n'en sont pas moins vertueux. Du moins c'est ainsi que je les juge, et, lorsque tout va de travers, l'hypocrite qui feint la vertu fait moins mal que le pécheur public.»
Ils en étaient là quand ils virent venir à eux un homme à pied qui marchait en toute hâte, et chassait devant lui à grands coups de gaule un mulet chargé de lances et de hallebardes. En arrivant près d'eux, il les salua et passa outre:
«Brave homme, lui dit don Quichotte, arrêtez-vous un peu; il semble que vous allez plus vite que ce mulet n'en a l'envie.
— Je ne puis m'arrêter, seigneur, répondit l'homme, car les armes que vous me voyez porter doivent servir demain; ainsi je n'ai pas de temps à perdre; adieu donc. Mais, si vous voulez savoir pourquoi je porte ces armes, je pense m'héberger cette nuit dans l'hôtellerie qui est plus haut que l'ermitage, et, si vous suivez le même chemin, vous me trouverez là, et je vous conterai des merveilles; adieu encore un coup.»
Cela dit, il poussa si bien le mulet que don Quichotte n'eut pas le temps de lui demander quelles étaient ces merveilles qu'il avait à leur dire. Comme il était quelque peu curieux et tourmenté sans cesse du désir d'apprendre des choses nouvelles, il décida qu'on partirait à l'instant même, et qu'on irait passer la nuit à l'hôtellerie, sans toucher à l'ermitage où le cousin voulait s'arrêter. Ils montèrent donc à cheval et suivirent tous les trois le chemin direct de l'hôtellerie, où ils arrivèrent un peu avant la tombée de la nuit. Toutefois le cousin proposa à don Quichotte de passer à l'ermitage pour boire un coup. Dès que Sancho entendit cela, il y dirigea le grison, et don Quichotte l'y suivit avec le cousin. Mais la mauvaise étoile de Sancho voulut que l'ermite ne fût pas chez lui, ce que leur dit une sous-ermite[156] qu'ils trouvèrent dans l'ermitage. Ils lui demandèrent du meilleur cru. Elle répondit que son maître n'avait pas de vin, mais que, s'ils voulaient de l'eau à bon marché, elle leur en donnerait de grand coeur.
«Si j'avais soif d'eau, répondit Sancho, il y a des puits sur la route où je l'aurais étanchée. Ah! noces de Camache, abondance de la maison de don Diego, combien de fois j'aurai encore à vous regretter!»
Ils sortirent alors de l'ermitage et piquèrent du côté de l'hôtellerie. À quelque distance, ils rencontrèrent un jeune garçon qui cheminait devant eux, non très-vite, de façon qu'ils l'eurent bientôt rattrapé. Il portait sur l'épaule son épée comme un bâton, avec un paquet de hardes qui semblait contenir ses chausses, son manteau court et quelques chemises. Il était vêtu d'un pourpoint de velours, avec quelques restes de taillades en satin qui laissaient voir la chemise par-dessous. Ses bas étaient en soie, et ses souliers carrés à la mode de la cour. Son âge pouvait être de dix-huit à dix-neuf ans; il avait la figure joviale, la démarche agile, et s'en allait chantant des _séguidillas _pour charmer l'ennui et la fatigue du chemin. Quand ils arrivèrent près de lui, il achevait d'en chanter une que le cousin retint par coeur, et qui disait: «À la guerre me conduit ma nécessité; si j'avais de l'argent, je n'irais pas, en vérité.»
Le premier qui lui parla fut don Quichotte:
«Vous cheminez bien à la légère, seigneur galant, lui dit-il; et de quel côté? que nous le sachions, s'il vous plaît de le dire.
— Cheminer si à la légère! répondit le jeune homme; c'est à cause de la chaleur et de la pauvreté; et où je vais? c'est à la guerre.
— Comment! la pauvreté, s'écria don Quichotte; la chaleur, c'est plus croyable.
— Seigneur, répliqua le jeune garçon, je porte dans ce paquet des grègues de velours, compagnes de ce pourpoint; si je les use sur la route, je ne pourrai pas m'en faire honneur dans la ville, et je n'ai pas de quoi en acheter d'autres. Pour cette raison aussi bien que pour me donner de l'air, je marche comme vous voyez, jusqu'à ce que je rejoigne des compagnies d'infanterie qui sont à douze lieues d'ici, et dans lesquelles je m'engagerai. Je ne manquerai pas alors d'équipages pour cheminer jusqu'au point d'embarquement, qu'on dit être Carthagène; j'aime mieux avoir le roi pour maître et seigneur, et le servir à la guerre, que de servir quelque ladre à la cour.
— Mais Votre Grâce a-t-elle du moins une haute paye[157]? demanda le cousin.
— Ah! répondit le jeune homme, si j'avais servi quelque grand d'Espagne ou quelque personnage important, à coup sûr elle ne me manquerait pas. Voilà ce que c'est que de servir en bonne condition; de la table des pages, on devient enseigne ou capitaine, ou l'on attrape quelque bonne pension. Mais moi, pauvre malheureux, je n'ai jamais servi que des solliciteurs de places, des gens de rien, venus on ne sait d'où, qui mettent leurs valets à la portion congrue, si maigre et si mince, que, pour payer l'empois d'un collet, il faut dépenser la moitié de ses gages. On tiendrait vraiment à miracle qu'un page d'aventure attrapât la moindre fortune.
— Mais par votre vie, dites-moi, mon ami, demanda don Quichotte, est-il possible que, pendant les années que vous avez servi, vous n'ayez pu seulement attraper quelque livrée?
— On m'en a donné deux, répondit le page; mais, de même qu'à celui qui quitte un couvent avant d'y faire profession on ôte la robe et le capuce pour lui rendre ses habits, de même mes maîtres me rendaient les miens dès qu'ils avaient fini les affaires qui les appelaient à la cour, et reprenaient les livrées qu'ils ne m'avaient données que par ostentation.
— Notable vilenie! s'écria don Quichotte, mais toutefois félicitez-vous d'avoir quitté la cour avec une aussi bonne intention que celle qui vous pousse. Il n'y a rien, en effet, sur la terre de plus honorable et de plus profitable à la fois que de servir Dieu d'abord, puis son roi et seigneur naturel, principalement dans le métier des armes, par lesquelles on obtient, sinon plus de richesses, au moins plus d'honneur que par les lettres, comme je l'ai déjà dit maintes et maintes fois. S'il est vrai que les lettres ont plus fondé de majorats que les armes, ceux des armes ont je ne sais quoi de supérieur à ceux des lettres, et je sais bien quoi de noble et d'éclatant qui leur fait surpasser tous les autres. Ce que je vais vous dire à présent, gardez-le bien en votre mémoire, car vous y trouverez grand profit, et grand soulagement dans les peines du métier; c'est que vous éloigniez votre imagination de tous les événements funestes qui pourraient arriver. Le pire de tous est la mort, et, pourvu qu'elle soit glorieuse, le meilleur de tous est de mourir. On demandait à Jules César, ce vaillant empereur romain, quelle était la meilleure mort: «La subite et l'imprévue», répondit-il. Bien que cette réponse soit d'un gentil, privé de la connaissance du vrai Dieu, toutefois il disait bien, en ce qui est d'échapper au sentiment naturel à l'homme. Que l'on vous tue à la première rencontre, soit d'une décharge d'artillerie, soit des éclats d'une mine qui saute, qu'importe? c'est toujours mourir, et la besogne est faite. Suivant Térence, mieux sied au soldat d'être mort dans la bataille que vivant et sain dans la fuite, et le bon soldat acquiert juste autant de renommée qu'il montre d'obéissance envers ses capitaines et ceux qui ont droit de lui commander. Prenez garde, mon fils, qu'il sied mieux au soldat de sentir la poudre que le musc, et, si la vieillesse vous atteint dans cet honorable métier, fussiez-vous couvert de blessures, estropié, boiteux, du moins elle ne vous atteindra pas sans honneur, tellement que la pauvreté même ne pourra en obscurcir l'éclat. D'ailleurs, on s'occupe à présent de soulager et de nourrir les soldats vieux et estropiés; car il ne serait pas bien que l'on fît avec eux comme font ceux qui donnent la liberté à leurs nègres quand ils sont vieux et ne peuvent plus servir. En les chassant de la maison sous le titre d'affranchis, ils les font esclaves de la faim, dont la mort seule pourra les affranchir. Quant à présent, je ne veux rien vous dire de plus, sinon que vous montiez en croupe sur mon cheval jusqu'à l'hôtellerie; vous y souperez avec moi, et demain matin vous continuerez votre voyage; puisse Dieu vous le donner aussi bon que vos désirs le méritent!»
Le page refusa l'invitation de la croupe, mais il accepta celle du souper à l'hôtellerie, et, dans ce moment, Sancho, dit-on, se dit à lui-même:
«Diable soit de mon seigneur! est-il possible qu'un homme qui sait dire tant et de si belles choses, comme celles qu'il vient de débiter, dise avoir vu les bêtises impossibles qu'il raconte de la caverne de Montésinos? Allons, il faut en prendre son parti.»
Ils arrivèrent bientôt après à l'hôtellerie, au moment où la nuit tombait, et non sans grande joie de Sancho, qui se réjouit de voir que son maître la prenait pour une hôtellerie véritable, et non pour un château, comme il en avait l'habitude.
À peine furent-ils entrés que don Quichotte s'informa, auprès de l'hôtelier, de l'homme aux lances et aux hallebardes. L'autre lui répondit qu'il était dans l'écurie à ranger son mulet. Le cousin et Sancho en firent autant de leurs ânes, laissant à Rossinante le haut bout et la meilleure mangeoire de l'écurie.
Chapitre XXV
Où l'on rapporte l'aventure du braiment et la gracieuse histoire du joueur de marionnettes, ainsi que les mémorables divinations du singe devin
Don Quichotte grillait, comme on dit, d'impatience d'apprendre les merveilles promises par l'homme aux armes. Il alla le chercher où l'hôtelier lui avait indiqué qu'il était, et l'ayant trouvé, il le pria de lui dire sur-le-champ ce qu'il devait lui dire plus tard, à propos des questions qui lui avaient été faites en chemin. L'homme répondit:
«Ce n'est pas si vite ni sur les pieds qu'il faut entendre le récit de mes merveilles. Que Votre Grâce, mon bon seigneur, me laisse d'abord achever de panser ma bête; après quoi je vous dirai des choses qui vous étonneront.
— Si ce n'est que cela, reprit don Quichotte, je vais vous aider.»
Aussitôt il se mit à vanner l'orge et à nettoyer la mangeoire, humilité qui obligea l'homme à lui conter de bonne grâce ce qu'il lui demandait. Ils s'assirent donc côte à côte sur un banc de pierre, et l'homme aux hallebardes, ayant pour sénat et pour auditoire le cousin, le page, Sancho Panza et l'hôtelier, commença de la sorte:
«Il faut que vous sachiez, seigneurs, que, dans un village qui est à quatre lieues et demie de cette hôtellerie, il arriva qu'un regidor[158] du pays, par la faute ou la malice de sa servante, ce qui serait trop long à conter, perdit un âne, et, quelques diligences que fît ce regidor pour retrouver l'animal, il n'en put venir à bout. Quinze jours étaient déjà passés, selon le bruit public, depuis que l'âne avait quitté la maison, lorsque, étant sur la place, le regidor perdant vit venir à lui un autre regidor du même village. «Donnez-moi mes étrennes[159], compère, dit celui- ci, votre âne est retrouvé. — Très-volontiers, compère, répondit l'autre, et je vous les promets bonnes; mais sachons d'abord où l'âne a reparu. — Dans le bois de la montagne, reprit le trouveur; je l'ai vu ce matin, sans bât, sans harnais, et si maigre que c'était une pitié de le voir. J'ai voulu le chasser devant moi et vous le ramener; mais il est déjà si sauvage et si fuyard, que, dès que j'ai voulu l'approcher, il s'est sauvé en courant dans le plus épais du bois. S'il vous plaît que nous retournions le chercher ensemble, laissez-moi mettre cette bourrique à la maison, et je reviens tout de suite. — Vous me ferez grand plaisir, répondit le maître de l'âne, et je tâcherai de vous rendre ce service en même monnaie.» C'est avec toutes ces circonstances et de la même manière que je vous conte l'histoire, que la racontent tous ceux qui sont au fait de la vérité. Finalement, les deux regidors, à pied et bras dessus bras dessous, s'en allèrent au bois; mais quand ils furent arrivés à l'endroit où ils pensaient trouver l'âne, ils ne le trouvèrent pas, et, quelque soin qu'ils missent à le chercher, ils ne purent le découvrir dans tous les environs. Voyant que l'animal ne paraissait point, le regidor qui l'avait vu dit à l'autre: «Écoutez, compère, je viens d'imaginer une ruse au moyen de laquelle nous finirons par découvrir la bête, fût-elle cachée, non dans les entrailles du bois, mais dans celles de la terre. Je sais braire à merveille, et, si vous avez aussi quelque peu de ce talent, tenez l'affaire pour conclue. — Quelque peu, dites-vous, compère, reprit l'autre. Oh! pardieu, j'espère bien que personne n'aurait à m'en revendre, pas même les ânes en chair et en os. — C'est ce que nous allons voir, répondit le second regidor; car j'ai résolu que vous alliez d'un côté de la montagne et moi de l'autre, de façon que nous en fassions le tour, et que nous la parcourions en tous sens. De temps en temps, vous brairez, vous, et je brairai aussi, moi, et il n'est pas possible que l'âne ne nous entende et ne nous réponde, s'il est encore dans le bois de la montagne. — En vérité, compère, s'écria le maître de l'âne, la ruse est excellente et digne de votre grand génie.» Aussitôt ils se séparèrent, et, suivant la convention, chacun prit de son côté; mais, presque en même temps, ils se mirent tous deux à braire, et, trompés chacun par le cri de l'autre, ils accoururent se chercher, croyant avoir trouvé l'âne. Quand le perdant vit son compère: «Est-il possible, s'écria-t-il, que ce ne soit pas mon âne que j'ai entendu braire? — Non, ce n'est que moi, répondit l'autre. - - Eh bien, compère, reprit le premier, j'affirme que de vous à un âne il n'y a aucune différence, quant à ce qui est de braire, car de ma vie je n'avais vu ni entendu chose plus semblable et plus parfaite. — Sans vous flatter, répondit l'inventeur de la ruse, ces louanges vous appartiennent plus qu'à moi, compère. Par le Dieu qui m'a créé, vous pourriez céder deux points au plus habile brayeur du monde. Le son que vous donnez est haut et fort, les notes aiguës viennent bien en mesure, les suspensions sont nombreuses et précipitées; enfin je me tiens pour vaincu, et vous rends la palme en ce rare talent d'agrément. — Eh bien! répliqua le maître de l'âne, je m'estimerai désormais davantage, et je croirai savoir quelque chose, puisque j'ai quelque talent; mais, en vérité, quoique je crusse fort bien braire, je n'avais jamais imaginé que ce fût avec la perfection que vous dites. — J'ajoute encore, reprit le second, qu'il y a de rares talents perdus dans le monde, et qui sont mal employés chez ceux qui ne savent pas s'en servir. — Quant aux nôtres, répondit le maître de l'âne, ils ne peuvent guère servir que dans les occasions comme celle qui nous occupe; encore plaise à Dieu qu'ils nous y soient de quelque utilité.» Cela dit, ils se séparèrent de nouveau et se remirent à braire; mais à chaque pas ils se trompaient mutuellement et venaient se rejoindre, jusqu'à ce qu'ils convinrent, pour reconnaître que c'étaient eux et non l'âne, de braire deux fois coup sur coup. Après cela, et redoublant sans cesse les braiments, ils parcoururent toute la montagne sans que l'âne perdu répondît, même par signes. Mais comment aurait-il pu répondre, l'infortuné, puisqu'ils le trouvèrent au plus profond du bois, mangé par les loups! Quand son maître le vit: «Je m'étonnais, s'écria-t-il, qu'il n'eût pas répondu; car, à moins d'être mort, il n'aurait pas manqué de braire en nous entendant, ou bien ce n'eût pas été un âne. Mais, pour vous avoir entendu braire avec tant de grâce, compère, je tiens pour bien employée la peine que j'ai prise à le chercher, quoique je l'aie trouvé mort. — Nous sommes à deux de jeu, compère, répondit l'autre; car si le curé chante bien, aussi bien fait l'enfant de choeur.» Après cela, ils s'en revinrent tristes et enroués au village, où ils contèrent à leurs voisins, amis et connaissances, tout ce qui leur était arrivé à la recherche de l'âne, chacun d'eux vantant à l'envi la grâce qu'avait l'autre à braire. Tout cela se sut et se répandit dans les villages circonvoisins. Or, le diable, qui ne dort jamais, aime tellement à semer des pailles en l'air, à souffler partout la discorde et les querelles, qu'il s'est avisé de faire que les gens des autres villages, quand ils voient quelqu'un du nôtre, se mettent à braire comme pour lui jeter au nez le braiment de nos regidors. Les polissons s'en sont mêlés, ce qui est pire que si tous les démons de l'enfer se fussent donné le mot, et le braiment s'est enfin si bien répandu d'un village à l'autre, que les habitants de celui du braiment sont connus et distingués partout comme les nègres parmi les blancs. Les malheureuses suites de cette plaisanterie sont allées si loin, que maintes fois les raillés sont sortis contre les railleurs, à main armée et bataillons formés, pour leur livrer bataille, sans que rien puisse en empêcher, ni crainte, ni honte, ni roi, ni justice. Je crois que, demain ou après-demain, les gens de mon village, qui est celui du braiment, doivent se mettre en campagne contre un autre pays, à deux lieues du nôtre, et l'un de ceux qui nous persécutent le plus. C'est pour les armer convenablement que je viens d'acheter ces lances et ces hallebardes. Voilà les merveilles que j'avais à vous raconter; si elles ne vous ont point paru telles, je n'en sais pas d'autres.»
Et le bonhomme finit de la sorte son récit.
En cet instant parut à la porte de l'hôtellerie un homme tout habillé de peau de chamois, bas, chausses et pourpoint.
«Seigneur hôte, dit-il à haute voix, y a-t-il place au logis? voici venir le singe devin, et le spectacle de la délivrance de Mélisandre.
— Mort de ma vie! s'écria l'hôtelier, puisque voici le seigneur maître Pierre, nous sommes sûrs d'une bonne soirée.»
J'avais oublié de dire que ce maître Pierre avait l'oeil gauche et presque la moitié de la joue cachés sous un emplâtre de taffetas vert, ce qui indiquait que tout ce côté de la figure était malade.
«Soyez le bienvenu, seigneur maître Pierre, continua l'hôtelier. Mais où sont donc le singe et le théâtre? je ne les vois pas.
— Ils seront bientôt ici, répondit l'homme de chamois; j'ai seulement pris les devants pour savoir s'il y aurait place.
— Je l'ôterais au duc d'Albe en personne, répondit l'hôtelier, pour la donner à maître Pierre. Amenez les tréteaux et le singe; il y a cette nuit des gens dans l'hôtellerie qui payeront pour la vue des uns et pour les talents de l'autre.
— À la bonne heure, répliqua l'homme à l'emplâtre; je baisserai les prix, et pourvu que j'y trouve mon écot, je me tiendrai pour bien payé. Mais je vais faire marcher plus vite la charrette où viennent le singe et le théâtre.»
Cela dit, il sortit de l'hôtellerie. Don Quichotte demanda aussitôt à l'hôtelier qui était ce maître Pierre, quel théâtre et quel singe il menait avec lui.
«C'est, répondit l'hôtelier, un fameux joueur de marionnettes, qui se promène depuis quelque temps dans cette partie de la Manche aragonaise, montrant un spectacle de Mélisandre délivrée par le fameux don Gaïferos, qui est bien l'une des meilleures histoires et des mieux représentées qui se soient vues depuis longues années dans ce coin du royaume. Il mène aussi un singe de la plus rare habileté qu'on ait vue parmi les singes et qu'on ait imaginée parmi les hommes. Si on lui fait une question, il écoute attentivement ce qu'on lui demande, saute aussitôt sur l'épaule de son maître, et, s'approchant de son oreille, il lui fait la réponse à la question, laquelle réponse maître Pierre répète sur- le-champ tout haut. Il parle beaucoup plus des choses passées que des choses à venir, et, bien qu'il ne rencontre pas juste à tout coup, le plus souvent il ne se trompe pas, de façon qu'il nous fait croire qu'il a le diable dans le corps. On paye deux réaux par question, si le singe répond… je veux dire si son maître répond pour lui, après qu'il lui a parlé à l'oreille. Aussi croit- on que ce maître Pierre est fort riche. C'est un galant homme, comme on dit en Italie, un bon compagnon qui se donne la meilleure vie du monde. Il parle plus que six, boit plus que douze, et tout cela aux dépens de sa langue, de son singe et de son théâtre.»
En ce moment maître Pierre revint, conduisant sur une charrette les tréteaux et le singe, qui était grand et sans queue, avec les fesses de feutre, mais non de méchante mine. À peine don Quichotte l'eut-il vu, qu'il demanda:
«Dites-moi, seigneur devin, quel _pesce pigliamo__[160]__? _qu'arrivera-t-il de nous? Tenez, voilà mes deux réaux.»
Et il ordonna à Sancho de les donner à maître Pierre. Celui-ci répondit pour le singe:
«Seigneur, dit-il, cet animal ne répond pas et ne donne aucune nouvelle des choses à venir; des choses passées, il en sait quelque peu, et des présentes à l'avenant.
— Par la jarni, s'écria Sancho, si je donnais une obole pour qu'on me dît ce qui m'est arrivé! car, qui peut le savoir mieux que moi? et payer pour qu'on me dît ce que je sais, ce serait une grande bêtise. Mais puisqu'il sait les choses présentes, voici mes deux réaux, et dites-moi, seigneur singissime, qu'est-ce que fait en ce moment ma femme Thérèse Panza? à quoi s'occupe-t-elle?»
Maître Pierre ne voulut pas prendre l'argent. «Je ne fais pas payer à l'avance, dit-il, et ne reçois le prix qu'après le service;» puis il frappa de la main droite deux coups sur son épaule gauche. Le singe y sauta d'un seul bond, et approchant la bouche de l'oreille de son maître, il se mit à claquer des dents avec beaucoup de rapidité. Quand il eut fait cette grimace pendant la durée d'un _credo, _d'un autre bond il sauta par terre. Alors maître Pierre accourut s'agenouiller devant don Quichotte, et, lui prenant les jambes dans ses bras:
«J'embrasse ces jambes, s'écria-t-il, comme si j'embrassais les deux colonnes d'Hercule, ô ressusciteur insigne de l'oubliée chevalerie errante! ô jamais dignement loué chevalier don Quichotte de la Manche, appui des faibles, soutien de ceux qui tombent, bras de ceux qui sont tombés, consolation de tous les malheureux!»
Don Quichotte resta stupéfait, Sancho ébahi, le cousin frappé d'admiration et le page de frayeur, l'hôtelier immobile, l'homme au braiment bouche béante, et finalement, les cheveux dressèrent sur la tête à tous ceux qui avaient entendu parler le joueur de marionnettes. Celui-ci continua sans se troubler:
«Et toi, ô bon Sancho Panza, le meilleur écuyer du meilleur chevalier de ce monde, réjouis-toi; ta bonne femme Thérèse se porte bien et s'occupe à l'heure qu'il est à peigner une livre de chanvre, à telles enseignes qu'à son côté gauche est un pot égueulé qui tient une bonne pinte de vin, avec lequel elle se délasse, et qui lui fait compagnie dans sa besogne.
— Oh! pour cela, je le crois bien, répondit Sancho; car c'est une vraie bienheureuse, et, si elle n'était pas jalouse, je ne la troquerais pas pour la géante Andandona, qui fut, suivant mon seigneur, une femme très-entendue, très-bonne ménagère; et ma Thérèse est de celles qui ne se laissent manquer de rien, bien qu'aux dépens de leurs héritiers.
— Maintenant je répète, s'écria don Quichotte, que celui qui lit et voyage beaucoup apprend et voit beaucoup. Comment, en effet, serait-on parvenu jamais à me persuader qu'il y a dans le monde des singes qui devinent, ainsi que je viens de le voir avec mes propres yeux? car je suis bien ce même don Quichotte de la Manche que ce bon animal vient de nommer, sauf toutefois qu'il s'est un peu trop étendu sur mes louanges. Mais, tel que je suis, je rends grâce au ciel qui m'a doué d'un caractère doux et compatissant, toujours porté à faire bien à tous et mal à personne.
— Si j'avais de l'argent, dit le page, je demanderais au seigneur singe ce qui doit m'arriver dans le voyage que j'entreprends.
— J'ai dit, répliqua maître Pierre, qui venait de se relever et de quitter les pieds de don Quichotte, que cette bête ne répond point sur les choses à venir. Si elle y répondait, il importerait peu que vous n'eussiez pas d'argent; car, pour le service du seigneur don Quichotte, ici présent, j'oublierais tous les intérêts du monde. Et maintenant, pour lui faire plaisir et m'acquitter envers lui, je veux monter mon théâtre et divertir gratis tous ceux qui se trouvent dans l'hôtellerie.»
À ces mots, l'hôtelier, ne se sentant pas de joie, indiqua la place où l'on pourrait commodément élever le théâtre, ce qui fut fait en un instant.
Don Quichotte n'était pas fort satisfait des divinations du singe, car il lui semblait hors de croyance qu'un singe devinât ni les choses futures, ni les choses passées. Aussi, tandis que maître Pierre ajustait les pièces de son théâtre, il se retira avec Sancho dans un coin de l'écurie, où, sans pouvoir être entendu de personne, il lui dit:
«Écoute, Sancho, j'ai bien mûrement considéré l'étrange talent de ce singe, et je m'imagine que ce maître Pierre, son maître, aura sans doute fait quelque pacte exprès ou tacite avec le diable.
— Si la pâte est épaisse et faite par le diable, dit Sancho, cela fera, je suppose, un pain fort sale. Mais quel profit peut trouver maître Pierre à manier ces pâtes?
— Tu ne m'as pas compris, Sancho, reprit don Quichotte; je veux dire que maître Pierre doit avoir fait quelque arrangement avec le démon, pour que celui-ci mette ce talent dans le corps du singe, qui lui fera gagner sa vie; et, quand il sera riche, il livrera en échange son âme au démon, chose que vise et poursuit toujours cet universel ennemi du genre humain. Ce qui me fait croire cela, c'est de voir que le singe ne répond qu'aux choses passées ou présentes, et la science du diable, en effet, ne s'étend pas plus loin. Les choses à venir, il ne les sait pas, si ce n'est par conjecture, et fort rarement encore; à Dieu seul est réservée la connaissance des temps; pour lui il n'y a ni passé ni futur, tout est présent. S'il en est ainsi, il est clair que ce singe ne parle qu'avec l'aide du diable, et je suis étonné qu'on ne l'ait pas traduit déjà devant le saint-office, pour l'examiner et tirer à clair en vertu de quel pouvoir il devine les choses. Je suis en effet certain que ce singe n'est point astrologue, et que ni lui ni son maître ne savent ce qu'on appelle dresser ces figures judiciaires[161] si à la mode maintenant en Espagne, qu'il n'y a pas une femmelette, pas un petit page, pas un savetier, qui ne se pique de savoir dresser une figure, comme s'il s'agissait de relever une carte tombée par terre, compromettant ainsi par leur ignorance et leurs mensonges la merveilleuse vérité de la science[162]. Je connais une dame qui demanda à l'un de ces tireurs d'horoscope si une petite chienne de manchon qu'elle avait deviendrait pleine, si elle mettrait bas, en quel nombre et de quelle couleur seraient ses petits. Le seigneur astrologue, après avoir dressé sa figure, répondit que la bichonne deviendrait pleine, et qu'elle mettrait bas trois petits chiens, l'un vert, l'autre rouge, et le troisième bariolé, pourvu que la bête conçût entre onze et douze heures de la nuit ou du jour, et que ce fût le lundi ou le samedi. Ce qui arriva, c'est qu'au bout de deux jours la chienne mourut d'indigestion, et le seigneur dresseur de figures demeura fort en crédit dans l'endroit en qualité d'astrologue, comme le sont presque tous ces gens-là.
— Cependant, reprit Sancho, je voudrais que Votre Grâce priât maître Pierre de demander à son singe si ce qui vous est arrivé dans la caverne de Montésinos est bien vrai; car il m'est avis, soit dit sans vous offenser, que tout cela ne fut que mensonge et hâblerie, ou du moins choses purement rêvées.
— Tout est possible, répondit don Quichotte; mais je ferai ce que tu me conseilles, bien qu'il doive m'en rester je ne sais quel scrupule.»
Ils en étaient là, quand maître Pierre vint chercher don Quichotte pour lui dire que son théâtre était monté, et prier Sa Grâce de venir le voir, car c'était une chose digne d'être vue. Don Quichotte lui communiqua sa pensée, et le pria de demander sur-le- champ à son singe si certaines choses qui lui étaient arrivées dans la caverne de Montésinos étaient rêvées ou véritables, parce qu'il lui semblait qu'elles tenaient du songe et de la réalité. Maître Pierre, sans répondre un mot, alla chercher son singe, et, se plaçant devant don Quichotte et Sancho:
«Attention, seigneur singe! dit-il; ce gentilhomme veut savoir si certaines choses qui lui sont arrivées dans une caverne appelée de Montésinos sont fausses ou vraies.»
Puis il lui donna le signal ordinaire, et, le singe ayant sauté sur son épaule gauche et fait mine de lui parler à l'oreille, maître Pierre dit aussitôt:
«Le singe dit que les choses que Votre Grâce a vues ou faites dans la caverne sont en partie fausses, en partie vraisemblables. Voilà tout ce qu'il sait, et rien de plus, à propos de cette question. Mais si Votre Grâce veut en savoir davantage, vendredi prochain il répondra à tout ce qui lui sera demandé. Quant à présent, il a perdu sa vertu divinatoire, et il ne la trouvera plus que vendredi.
— Ne le disais-je pas, s'écria Sancho, que je ne pouvais m'imaginer que tout ce que Votre Grâce, mon seigneur, a conté des événements de la caverne fût vrai, pas même la moitié?
— L'avenir le dira, Sancho, répondit don Quichotte; car le temps, découvreur de toutes choses, n'en laisse aucune qu'il ne traîne à la lumière du soleil, fût-elle cachée dans les profondeurs de la terre. Mais c'est assez; allons voir le théâtre du bon maître Pierre, car je m'imagine qu'il doit offrir quelque curiosité.
— Comment donc? quelque curiosité! répliqua maître Pierre; plus de soixante mille en renferme ce mien théâtre. Je le dis à Votre Grâce, mon seigneur don Quichotte, c'est une des choses les plus dignes d'être vues que le monde possède aujourd'hui, et _operibus credite, non verbis. _Allons! la main à la besogne! il se fait tard, et nous avons beaucoup à faire, beaucoup à dire et beaucoup à montrer.»
Don Quichotte et Sancho, obéissant à l'invitation, gagnèrent l'endroit où le théâtre de marionnettes était déjà dressé et découvert, garni d'une infinité de petits cierges allumés qui le rendaient pompeux et resplendissant. Dès que maître Pierre fut arrivé, il alla se cacher derrière les tréteaux, car c'est lui qui faisait jouer les figures de la mécanique, et dehors vint se placer un petit garçon, valet de maître Pierre, pour servir d'interprète et expliquer les mystères de la représentation. Celui-ci tenait à la main une baguette, avec laquelle il désignait les figures qui paraissaient sur la scène. Quand donc tous les gens qui se trouvaient dans l'hôtellerie se furent placés en face du théâtre, bon nombre sur leurs pieds, et quand don Quichotte, Sancho, le page et le cousin se furent arrangés dans les meilleures places, le trucheman[163] commença à dire ce qu'entendra ou lira celui qui voudra entendre ou lire le chapitre suivant.
Chapitre XXVI
Où se continue la gracieuse aventure du joueur de marionnettes, avec d'autres choses fort bonnes en vérité
Tous se turent, Tyriens et Troyens.[164] Je veux dire, tous les gens qui avaient les yeux fixés sur le théâtre étaient, comme on dit, pendus à la bouche de l'explicateur de ses merveilles, quand on entendit tout à coup derrière la scène battre des timbales, sonner des trompettes et jouer de l'artillerie, dont le bruit fut bientôt passé. Alors le petit garçon éleva sa voix grêle, et dit:
«Cette histoire véritable, qu'on représente ici devant Vos Grâces, est tirée mot pour mot des chroniques françaises et des _romances _espagnols qui passent de bouche en bouche et que répètent les enfants au milieu des rues. Elle traite de la liberté que rendit le seigneur don Gaïferos à son épouse Mélisandre, qui était captive en Espagne, au pouvoir des Mores, dans la ville de Sansuena; ainsi s'appelait alors celle qui s'appelle aujourd'hui Saragosse. Voyez maintenant ici comment don Gaïferos est à jouer au trictrac, suivant ce que dit la chanson: «Au trictrac joue don Gaïferos, oubliant déjà Mélisandre.[165]« Ce personnage qui paraît par là, avec la couronne sur la tête et le sceptre à la main, c'est l'empereur Charlemagne, père putatif de cette Mélisandre, lequel, fort courroucé de voir la négligence et l'oisiveté de son gendre, vient lui en faire des reproches. Remarquez avec quelle véhémence et quelle vivacité il le gronde; on dirait qu'il veut lui donner avec son sceptre une demi-douzaine de horions; il y a même des auteurs qui rapportent qu'il les lui donna, et bien appliqués. Et, après lui avoir dit toutes sortes de choses au sujet du péril que courait son honneur s'il n'essayait de délivrer son épouse, il lui dit, dit-on: «Je vous en ai dit assez, prenez-y garde.[166]« Maintenant, voyez comment l'empereur tourne le dos et laisse don Gaïferos tout dépité, et comment celui-ci, bouillant de colère, renverse la table et le trictrac, demande ses armes en toute hâte, et prie don Roland, son cousin, de lui prêter sa bonne épée Durandal. Roland ne veut pas la lui prêter, et s'offre à lui tenir compagnie dans la difficile entreprise où il se jette; mais le vaillant et courroucé Gaïferos ne veut point accepter son offre; au contraire, il dit que seul il est capable de délivrer sa femme, fût-elle enfouie au centre des profondeurs de la terre; et là-dessus, il va revêtir ses armes pour se mettre en route sur-le- champ.
«Maintenant, que Vos Grâces tournent les yeux du côté de cette tour qui paraît là-bas. On suppose que c'est une des tours de l'alcazar de Saragosse, qui s'appelle aujourd'hui l'Aljaféria. Cette dame qui se montre à ce balcon, habillée à la moresque, est la sans pareille Mélisandre, laquelle venait mainte et mainte fois regarder par là le chemin de France, et, tournant l'imagination vers Paris et son époux, se consolait ainsi de son esclavage. À présent, vous allez voir arriver une nouvelle aventure, que vous n'avez peut-être jamais vue arriver. Ne voyez-vous pas ce More qui, silencieux et le doigt sur la bouche, s'avance à pas de loup derrière Mélisandre? Eh bien! voyez comment il lui donne un baiser sur le beau milieu des lèvres, et comment elle se dépêche de cracher et de les essuyer avec la manche de sa blanche chemise; comment elle se lamente, et de désespoir s'arrache ses beaux cheveux, comme s'ils avaient à se reprocher la faute du maléfice. Voyez aussi comment ce grave personnage à turban, qui se promène dans ces corridors, est le roi Marsilio de Sansueña[167], lequel a vu l'insolence du More, et bien que ce More soit un de ses parents et son grand favori, il ordonne aussitôt qu'on l'arrête, et qu'on lui donne deux cents coups de fouet en le conduisant par les rues de la ville, avec le crieur devant et les alguazils derrière. Voyez par ici comment on sort pour exécuter la sentence, bien que la faute ait à peine été mise à exécution; car, parmi les Mores, il n'y a point de confrontation de parties, de témoignages et d'appel, comme parmi nous.
— Enfant, enfant, s'écria don Quichotte à cet endroit, suivez votre histoire en ligne droite, et ne vous égarez pas dans les courbes et les transversales; pour tirer au clair une vérité, il faut bien des preuves et des contre-preuves.»
Alors maître Pierre ajouta du dedans:
«Petit garçon, ne te mêle point de ce qui ne te regarde pas; mais fais ce que te commande ce bon seigneur; ce sera le plus prudent de beaucoup; et commence à chanter en plain-chant, sans te mettre dans le contre-point, car le fil casse par le plus menu.
— Je ferai comme vous dites», répondit le jeune garçon; et il continua de la sorte:
«Cette figure qui paraît à cheval de ce côté, enveloppée d'un grand manteau gascon, est celle de don Gaïferos lui-même, qu'attendait son épouse, laquelle, déjà vengée de l'audace du More amoureux, s'est remise avec un visage plus serein au balcon de la tour. Elle parle à son époux, croyant que c'est quelque voyageur, et lui tient tous les propos de ce romance, qui dit: «Chevalier, si vous allez en France, informez-vous de Gaïferos» et je n'en cite rien de plus, parce que c'est de la prolixité que s'engendre l'ennui. Il suffit de voir comment don Gaïferos se découvre, et, par les transports de joie auxquels se livre Mélisandre, elle nous fait comprendre qu'elle l'a reconnu, surtout maintenant que nous la voyons se glisser du balcon pour se mettre en croupe sur le cheval de son époux. Mais, ô l'infortunée! voilà que le pan de sa jupe s'est accroché à l'un des fers du balcon, et la voilà suspendue en l'air sans pouvoir atteindre le sol. Mais voyez comment le ciel miséricordieux nous envoie son secours dans les plus pressants besoins! Don Gaïferos s'approche, et, sans s'occuper s'il déchirera le riche jupon, il la prend, la tire, et la fait descendre par force à terre; puis, d'un tour de main, il la pose sur la croupe de son cheval, jambe de ci, jambe de là, comme un homme, et lui recommande de le tenir fortement pour ne pas tomber, en lui passant les bras derrière le dos, de manière à les croiser sur sa poitrine, car madame Mélisandre n'était pas fort habituée à semblable façon de cavalcader. Voyez aussi comment le cheval témoigne par ses hennissements qu'il est ravi d'avoir sur le dos la charge de vaillance et de beauté qu'il porte en son maître et en sa maîtresse. Voyez comment ils tournent bride pour s'éloigner de la ville, et avec quelle joie empressée ils prennent la route de Paris. Allez en paix, ô paire sans pair de véritables amants! arrivez sains et saufs dans votre patrie bien-aimée, sans que la fortune mette aucun obstacle à votre heureux voyage! Que les yeux de vos amis et de vos parents vous voient jouir, dans la paix du bonheur, des jours, longs comme ceux de Nestor, qui vous restent à vivre!»
En cet endroit, maître Pierre éleva de nouveau la voix:
«Terre à terre, mon garçon, dit-il, ne te perds pas dans les nues; toute affectation est vicieuse.»
L'interprète continua sans rien répondre:
«Il ne manqua pas d'yeux oisifs, car il y en a pour tout voir, qui virent la descente et la montée de Mélisandre, et qui en donnèrent connaissance au roi Marsilio, lequel ordonna sur-le-champ de battre la générale. Voyez avec quel empressement on obéit, et comment toute la ville semble s'écrouler sous le bruit des cloches qui sonnent dans toutes les tours des mosquées.
— Oh! pour cela non, s'écria don Quichotte; quant aux cloches, maître Pierre se trompe lourdement, car chez les Mores on ne fait pas usage de cloches, mais de timbales, et d'une espèce de _dulzaïna _qui ressemble beaucoup à nos clairons.[168] Faire sonner les cloches à Sansueña, c'est à coup sûr une grande étourderie.»
Maître Pierre, entendant cela, cessa de sonner et dit:
«Que Votre Grâce, seigneur don Quichotte, ne fasse point attention à ces enfantillages, et n'exige pas qu'on mène les choses si bien par le bout du fil, qu'on ne puisse le trouver. Est-ce qu'on ne représente point ici mille comédies pleines de sottises et d'extravagances, qui fournissent pourtant une heureuse carrière, et sont écoutées avec applaudissements, avec admiration, avec transports? Continue, petit garçon, et laisse dire; pourvu que je remplisse ma poche, que m'importe de représenter plus de sottises que le soleil n'a d'atomes?
— Il a pardieu raison», répliqua don Quichotte; et l'enfant continua:
«Voyez maintenant quelle nombreuse et brillante cavalerie sort de la ville à la poursuite des deux catholiques amants. Voyez combien de trompettes sonnent, combien de _dulzaïnas _frappent l'air, combien de timbales et de tambours résonnent. J'ai grand'peur qu'on ne les rattrape, et qu'on ne les ramène attachés à la queue de leur propre cheval, ce qui serait un spectacle horrible.»
Quand don Quichotte vit toute cette cohue de Mores et entendit tout ce tapage de fanfares, il lui sembla qu'il ferait bien de prêter secours à ceux qui fuyaient. Il se leva tout debout, et s'écria d'une voix de tonnerre:
«Je ne permettrai jamais que, de ma vie et en ma présence, on joue un mauvais tour à un aussi fameux chevalier, à un aussi hardi amoureux que don Gaïferos. Arrêtez, canaille, gens de rien, ne le suivez ni le poursuivez; sinon je vous livre bataille.»
Tout en parlant, il dégaina son épée, d'un saut s'approcha du théâtre, et, avec une fureur inouïe, se mit à faire pleuvoir des coups d'estoc et de taille sur l'armée moresque des marionnettes, renversant les uns, pourfendant les autres, emportant la jambe à celui-là et la tête à celui-ci. Il déchargea, entre autres, un fendant du haut en bas si formidable, que, si maître Pierre ne se fût baissé, jeté à terre et blotti sous ses planches, il lui fendait la tête en deux, comme si elle eût été de pâte à massepains. Maître Pierre criait de toutes ses forces:
«Arrêtez, seigneur don Quichotte, arrêtez! prenez garde que ceux que vous renversez, tuez et mettez en pièces, ne sont pas de véritables Mores, mais des poupées de carton; prenez garde, pécheur que je suis! que vous détruisez et ravagez tout mon bien.»
Malgré cela, don Quichotte ne cessait de faire tomber des estocades, des fendants, des revers, drus et serrés comme s'il en pleuvait. Finalement, en moins de deux _Credo, _il jeta le théâtre par terre, ayant mis en pièces menues tous ses décors et toutes ses figures, le roi Marsilio grièvement blessé, et l'empereur Charlemagne avec la couronne et la tête en deux morceaux. À cette vue, le sénat des spectateurs fut rempli de trouble; le singe s'enfuit sur le toit de l'hôtellerie, le cousin s'effraya, le page eut peur, et Sancho Panza lui-même ressentit une terreur affreuse; car, ainsi qu'il le jura après la tempête passée, jamais il n'avait vu son seigneur dans un tel accès de colère.
Après avoir achevé le bouleversement général du théâtre, don Quichotte se calma un peu.
«Je voudrais bien, dit-il, tenir maintenant devant moi tous ceux qui ne croient pas et ne veulent pas croire de quelle utilité sont dans le monde les chevaliers errants. Voyez un peu; si je ne me fusse trouvé présent ici, que serait-il arrivé du brave don Gaïferos et de la belle Mélisandre? à coup sûr, l'heure est déjà venue où ces chiens les auraient rattrapés et leur auraient joué quelque vilain tour. Enfin, vive la chevalerie errante par-dessus toutes les choses qui vivent sur la terre!
— Qu'elle vive, à la bonne heure, dit en ce moment d'une voix dolente maître Pierre, qu'elle vive et que je meure, moi, puisque je suis malheureux à ce point, que je puis dire comme le roi don Rodéric: «Hier j'étais seigneur de l'Espagne, et aujourd'hui je n'ai pas un créneau que je puisse dire à moi.[169]« Il n'y a pas une demi-heure, pas cinq minutes, que je me suis vu seigneur de rois et d'empereurs, avec mes écuries pleines de chevaux en nombre infini, et mes coffres pleins d'innombrables parures. Maintenant me voilà désolé, abattu, pauvre et mendiant; et surtout sans mon singe, car, avant que je le rattrape, il me faudra suer jusqu'aux dents. Et tout cela, par la furie inconsidérée de ce seigneur chevalier, duquel on dit qu'il secourt les pupilles, qu'il redresse les torts, et fait d'autres bonnes oeuvres. C'est pour moi seul que sa généreuse intention est venue à manquer; bénis et loués soient les cieux dans leurs plus hautes demeures! Enfin, c'était le _chevalier de la Triste-Figure _qui devait défigurer les miennes.»
Sancho se sentit attendrir par les propos de maître Pierre.
«Ne pleure pas, maître Pierre, lui dit-il, ne te lamente pas; tu me fends le coeur; et sache que mon seigneur don Quichotte est si bon catholique, si scrupuleux chrétien, que, pour peu qu'il s'aperçoive qu'il t'a fait quelque tort, il saura et voudra te le payer au double.
— Que le seigneur don Quichotte, répondit maître Pierre, me paye seulement une partie des figures qu'il m'a défigurées, et je serai content, et Sa Grâce mettra sa conscience en repos; car il n'y a point de salut pour celui qui retient le bien d'autrui contre la volonté de son possesseur, et ne veut pas le lui restituer.
— Cela est vrai, dit alors don Quichotte; mais jusqu'à présent je ne sais pas avoir rien à vous, maître Pierre.
— Comment non! s'écria maître Pierre; et ces restes, ces débris gisant sur le sol dur et stérile, qui les a éparpillés et réduits au néant, si ce n'est la force invincible de ce bras formidable? à qui étaient leurs corps, si ce n'est à moi? avec quoi gagnais-je ma vie, si ce n'est avec eux?
— À présent je finis par croire, s'écria don Quichotte, ce que j'ai déjà cru bien des fois, que ces enchanteurs qui me poursuivent ne font autre chose que me mettre devant les yeux les figures telles qu'elles sont, pour me les changer et transformer ensuite en celles qu'il leur plaît. Je vous assure, vous tous seigneurs qui m'écoutez, qu'il m'a semblé réellement, et en toute vérité, que ce qui se passait là se passait au pied de la lettre, que Mélisandre était Mélisandre, don Gaïferos, don Gaïferos, Marsilio, Marsilio, et Charlemagne, Charlemagne. C'est pour cela que la colère m'est montée à la tête, et, pour remplir les devoirs de ma profession de chevalier errant, j'ai voulu donner aide et faveur à ceux qui fuyaient. C'est dans cette bonne intention que j'ai fait ce que vous avez vu. Si la chose a tourné tout au rebours, ce n'est pas ma faute, mais celle des méchants qui me persécutent. Au reste, quoi qu'il en soit de ma faute, et bien qu'elle n'ait pas procédé de malice, je veux moi-même me condamner aux dépens. Que maître Pierre voie ce qu'il veut demander pour les figures détruites; je m'offre à lui en payer le prix en bonne monnaie courante de Castille.»
Maître Pierre s'inclina profondément.
«Je n'attendais pas moins, dit-il, de l'inouïe charité chrétienne du valeureux don Quichotte de la Manche, véritable défenseur et soutien de tous les nécessiteux vagabonds. Voici le seigneur hôtelier et le grand Sancho, qui seront médiateurs et jurés priseurs entre Votre Grâce et moi, pour décider ce que valent ou pouvaient valoir les figures anéanties.»
L'hôtelier et Sancho dirent qu'ils acceptaient. Aussitôt maître Pierre ramassa par terre le roi Marsilio avec la tête de moins, et dit:
«Vous voyez combien il est impossible de rendre à ce roi son premier être. Il me semble donc, sauf meilleur avis des juges, qu'il faut me donner pour sa mort, fin et trépas, quatre réaux et demi.
— Accordé, dit don Quichotte; continuez.
— Pour cette ouverture de haut en bas, poursuivit maître Pierre prenant à la main les deux moitiés de l'empereur Charlemagne, il ne sera pas exorbitant de demander cinq réaux et un quart.
— Ce n'est pas peu, dit Sancho.
— Ni beaucoup, répliqua l'hôtelier; mais prenons un moyen terme, et accordons-lui cinq réaux.
— Qu'on lui donne les cinq réaux et le quart, s'écria don Quichotte; ce n'est pas à un quart de réal de plus ou de moins qu'il faut évaluer le montant de cette notable disgrâce. Mais que maître Pierre se dépêche un peu, car voici l'heure du souper, et je me sens quelques frissons d'appétit.
— Pour cette figure, dit maître Pierre, sans nez et avec un oeil de moins, qui est celle de la belle Mélisandre, je demande, sans surfaire, deux réaux et douze maravédis.
— Holà! s'écria don Quichotte; ce serait bien le diable si Mélisandre n'était pas avec son époux tout au moins à la frontière de France, car le cheval qu'ils montaient m'avait plus l'air de voler que de courir. Il ne s'agit donc pas de me vendre un chat pour un lièvre, en me présentant ici Mélisandre borgne et camuse, tandis qu'elle est maintenant en France à se divertir avec son époux entre deux draps. Que Dieu laisse à chacun le sien, seigneur maître Pierre, et cheminons tous de pied ferme et d'intention droite. Vous pouvez continuer.»
Maître Pierre, qui vit que don Quichotte gauchissait et retournait à son premier thème, ne voulut pas le laisser échapper.
«Cette figure, en effet, dit-il, ne doit pas être Mélisandre, mais quelqu'une des femmes qui la servaient. Ainsi, avec soixante maravédis[170] qu'on me donnera pour elle, je serai content et bien payé.»
Il continua de la même manière à fixer, pour toutes les figures mutilées, un prix que les deux juges arbitres modérèrent ensuite à la satisfaction réciproque des parties, et dont le total monta à quarante réaux trois quarts. Sancho les déboursa sur-le-champ, et maître Pierre demanda de plus deux réaux pour la peine de reprendre le singe.
«Donne-les, Sancho, dit don Quichotte, non pour prendre le singe, mais pour prendre la guenon[171]; et j'en donnerais volontiers deux cents d'étrennes à qui me dirait avec certitude que la belle doña Mélisandre et le seigneur don Gaïferos sont arrivés en France et parmi leurs proches.
— Personne ne pourra mieux le dire que mon singe, dit maître Pierre. Mais il n'y a point de diable qui pourrait maintenant le rattraper, j'imagine pourtant que sa tendresse et la faim le forceront à me chercher cette nuit. Dieu ramènera le jour, et nous nous verrons.»
Finalement la tempête passa, et tous soupèrent en paix et en bonne harmonie aux dépens de don Quichotte, qui était libéral au dernier point. L'homme aux lances et aux hallebardes s'en fut avant l'aube; et, quand le jour fut levé, le cousin et le page vinrent prendre congé de don Quichotte, l'un pour retourner à son pays, l'autre pour suivre son chemin; à celui-ci don Quichotte donna, pour frais de route, une douzaine de réaux. Quant à maître Pierre, il ne voulut plus rien avoir à démêler avec don Quichotte, qu'il connaissait parfaitement. Il se leva donc avant le soleil, ramassa les débris de son théâtre, reprit son singe et s'en alla chercher aussi ses aventures. L'hôtelier, qui ne connaissait point don Quichotte, n'était pas moins surpris de ses folies que de sa libéralité. Finalement Sancho le paya largement par ordre de son seigneur, et tous deux, prenant congé de lui vers les huit heures du matin, sortirent de l'hôtellerie, et se mirent en route, où nous les laisserons aller, car cela est nécessaire pour trouver le temps de conter d'autres choses relatives à l'intelligence de cette fameuse histoire.
Chapitre XXVII
Où l'on raconte qui étaient maître Pierre et son singe, ainsi que le mauvais succès qu'eut don Quichotte dans l'aventure du braiment, qu'il ne termina point comme il l'aurait voulu et comme il l'avait pensé
Cid Hamet Ben-Engéli, le chroniqueur de cette grande histoire, entre en matière dans le présent chapitre par ces paroles: _Je jure comme chrétien catholique… _À ce propos, son traducteur dit qu'en jurant comme chrétien catholique, tandis qu'il était More (et il l'était assurément), il n'a pas voulu dire autre chose sinon que, de même que le chrétien catholique, quand il jure, jure de dire la vérité, et la dit ou la doit dire en effet, de même il promet de la dire, comme s'il avait juré en chrétien catholique, au sujet de ce qu'il écrira de don Quichotte; principalement pour déclarer qui étaient maître Pierre et le singe devin qui tenait tout le pays dans l'étonnement de ses divinations. Il dit donc que celui qui aura lu la première partie de cette histoire se souviendra bien de ce Ginès de Passamont, auquel, parmi d'autres galériens, don Quichotte rendit la liberté dans la Sierra-Moréna, bienfait qui fut mal reconnu et plus mal payé par ces gens de mauvaise vie et de mauvaises habitudes. Ce Ginès de Passamont, que don Quichotte appelait Ginésille de Parapilla, fut celui qui vola le grison à Sancho Panza; et parce que, dans la première partie, on a omis, par la faute des imprimeurs, de mettre le quand et le comment, cela a donné du fil à retordre à bien des gens, qui attribuaient la faute d'impression au défaut de mémoire de l'auteur. Enfin, Ginès vola le grison tandis que Sancho dormait sur son dos, en usant de l'artifice dont se servit Brunel, quand, au siège d'Albraque, il vola le cheval à Sacripant entre ses jambes. Ensuite, Sancho le recouvra, comme on l'a conté. Or, ce Ginès, craignant d'être repris par la justice, qui le cherchait pour le châtier de ses innombrables tours de coquin (il en avait tant fait et de si curieux, qu'il avait composé lui-même un gros volume pour les raconter), résolut de passer au royaume d'Aragon, après s'être couvert l'oeil gauche, en faisant le métier de joueur de marionnettes qu'il savait à merveille, aussi bien que celui de joueur de gobelets. Il arriva qu'ayant acheté ce singe à des chrétiens libérés qui revenaient de Berbérie, il lui apprit à lui sauter sur l'épaule à un certain signal, et à paraître lui marmotter quelque chose à l'oreille. Cela fait, avant d'entrer dans un village où il portait son théâtre et son singe, il s'informait dans les environs, et près de qui pouvait mieux lui répondre, des histoires particulières qui s'étaient passées dans ce pays, et des personnes à qui elles étaient arrivées. Quand il les avait bien retenues dans sa mémoire, la première chose qu'il faisait, c'était de montrer son théâtre, où il jouait, tantôt une histoire, tantôt une autre, mais qui toutes étaient divertissantes et connues. La représentation finie, il proposait les talents de son singe, disant au public qu'il devinait le passé et le présent, mais que, pour l'avenir, il ne voulait pas y mordre. Pour la réponse à chaque question, il demandait deux réaux; mais il en donnait quelques-unes à meilleur marché, suivant qu'il avait tâté le pouls aux questionneurs. Et même, comme il descendait quelquefois dans les maisons où demeuraient des gens dont il connaissait les histoires, bien qu'on ne lui demandât rien pour ne pas le payer, il faisait signe au singe, et disait ensuite qu'il lui avait révélé telle et telle chose, qui s'ajustait avec les aventures des assistants. De cette façon il gagnait un crédit immense, et tout le monde courait après lui, D'autres fois, comme il avait tant d'esprit, il répondait de manière que les réponses se rapportassent bien aux questions, et personne ne le pressant de dire comment devinait son singe, il leur faisait la nique à tous, et remplissait son escarcelle. Dès qu'il entra dans l'hôtellerie, il reconnut don Quichotte et Sancho, et dès lors il lui fut facile de jeter dans l'admiration don Quichotte, Sancho Panza et tous ceux qui se trouvaient présents. Mais il aurait pu lui en coûter cher, si don Quichotte eût baissé un peu plus la main quand il coupa la tête au roi Marsilio et détruisit toute sa cavalerie, ainsi qu'il est rapporté au chapitre précédent. Voilà tout ce qu'il y avait à dire de maître Pierre et de son singe.
Revenant à don Quichotte de la Manche, l'histoire dit qu'au sortir de l'hôtellerie, il résolut de visiter les rives de l'Èbre et tous ses environs, avant de gagner la ville de Saragosse, puisqu'il avait, jusqu'à l'époque des joutes, assez de temps pour tout cela. Dans cette intention, il suivit son chemin, et marcha deux jours entiers sans qu'il lui arrivât rien de digne d'être couché par écrit. Mais le troisième jour, à la montée d'une colline, il entendit un grand bruit de tambours, de trompettes et d'arquebuses. Il pensa d'abord qu'un régiment de soldats passait de ce côté, et, pour les voir, il piqua des deux à Rossinante, et monta la colline. Quand il fut au sommet, il aperçut, au pied du revers, une troupe d'au moins deux cents hommes, armés de toutes sortes d'armes, comme qui dirait d'arbalètes, de pertuisanes, de piques, de hallebardes, avec quelques arquebuses et bon nombre de boucliers. Il descendit la côte, et s'approcha si près du bataillon, qu'il put distinctement voir les bannières, en reconnaître les couleurs, et lire les devises qu'elles portaient. Il en remarqua une principalement qui se déployait sur un étendard ou guidon de satin blanc. On y avait peint très au naturel un âne en miniature, la tête haute, la bouche ouverte et la langue dehors, dans la posture d'un âne qui brait. Autour étaient écrits en grandes lettres ces deux vers: «Ce n'est pas pour rien qu'ont brait l'un et l'autre alcalde.[172]«
À la vue de cet insigne, don Quichotte jugea que ces gens armés devaient appartenir au village du braiment, et il le dit à Sancho, en lui expliquant ce qui était écrit sur l'étendard. Il ajouta que l'homme qui leur avait donné connaissance de cette histoire s'était trompé en disant que c'étaient deux regidors qui avaient brait, puisque, d'après les vers de l'étendard, ç'avaient été deux alcaldes.
«Seigneur, répondit Sancho, il ne faut pas y regarder de si près, car il est possible que les regidors qui brayèrent alors soient devenus, avec le temps, alcaldes de leur village[173], et dès lors on peut leur donner les deux titres. D'ailleurs, qu'importe à la vérité de l'histoire que les brayeurs soient alcaldes ou regidors, pourvu qu'ils aient réellement brait? Un alcade est aussi bon pour braire qu'un regidor.[174]«
Finalement, ils reconnurent et apprirent que les gens du village persiflé s'étaient mis en campagne pour combattre un autre village qui les persiflait plus que n'exigeaient la justice et le bon voisinage. Don Quichotte s'approcha d'eux, au grand déplaisir de Sancho, qui n'eut jamais un goût prononcé pour de semblables rencontres. Ceux du bataillon le reçurent au milieu d'eux, croyant que c'était quelque guerrier de leur parti. Don Quichotte, levant sa visière d'un air noble et dégagé, s'approcha jusqu'à l'étendard de l'âne, et là, les principaux chefs de l'armée l'entourèrent pour le considérer, frappés de la même surprise où tombaient tous ceux qui le voyaient pour la première fois. Don Quichotte, les voyant si attentifs à le regarder sans que personne lui parlât et lui demandât rien, voulut profiter de ce silence, et rompant celui qu'il gardait, il éleva la voix:
«Braves seigneurs, s'écria-t-il, je vous supplie aussi instamment que possible de ne point interrompre un raisonnement que je veux vous faire, jusqu'à ce qu'il vous ennuie et vous déplaise. Si cela arrive, au moindre signe que vous me ferez, je mettrai un sceau sur ma bouche et un bâillon à ma langue.»
Tous répondirent qu'il pouvait parler et qu'ils l'écouteraient de bon coeur. Avec cette permission, don Quichotte continua de la sorte:
«Je suis, mes bons seigneurs, chevalier errant; mon métier est celui des armes, et ma profession celle de favoriser ceux qui ont besoin de faveur, et de secourir les nécessiteux. Il y a plusieurs jours que je connais votre disgrâce, et la cause qui vous oblige à prendre à chaque instant les armes pour tirer vengeance de vos ennemis. J'ai réfléchi dans mon entendement, non pas une, mais bien des fois, sur votre affaire, et je trouve que, d'après les lois du duel, vous êtes dans une grande erreur de vous tenir pour offensés. En effet, aucun individu ne peut offenser une commune entière, à moins de la défier toute ensemble comme coupable de trahison, parce qu'il ne sait point en particulier qui a commis la trahison pour laquelle il la défie. Nous en avons un exemple dans Diego Ordoñez de Lara, qui défia toute la ville de Zamora, parce qu'il ignorait que ce fût le seul Vellido Dolfos qui avait commis le crime de tuer son roi par trahison. Aussi les défia-t-il tous, et à tous appartenaient la réponse et la vengeance. À la vérité, le seigneur don Diego s'oublia quelque peu, et passa de fort loin les limites du défi; car à quoi bon défier les morts, les eaux, les pains, les enfants à naître, et ces autres bagatelles qui sont rapportées dans son histoire[175]? Mais quand la colère déborde et sort de son lit, la langue n'a plus de rives qui la retiennent, ni de frein qui l'arrête. S'il en est donc ainsi, qu'un seul individu ne peut offenser un royaume, une province, une république, une ville, une commune entière, il est clair qu'il n'y a pas de quoi se mettre en campagne pour venger une offense, puisqu'elle n'existe pas. Il ferait beau voir, vraiment, que les _cazalleros__[176]__, _les auberginois[177], les baleineaux[178], les savonneurs[179], se tuassent à chaque pas avec ceux qui les appellent ainsi, et tous ceux auxquels les enfants donnent des noms et des surnoms! Il ferait beau voir que ces cités insignes fussent toujours en courroux et en vengeance, et jouassent de l'épée pour instrument à la moindre querelle! Non, non, que Dieu ne le veuille ni ne le permette! Il n'y a que quatre choses pour lesquelles les républiques bien gouvernées et les hommes prudents doivent prendre les armes et tirer l'épée, exposant leurs biens et leurs personnes. La première, c'est la défense de la foi catholique; la seconde, la défense de leur vie, qui est de droit naturel et divin; la troisième, la défense de leur honneur, de leur famille et de leur fortune; la quatrième, le service de leur roi dans une guerre juste; et, si nous voulions en ajouter une cinquième, qu'on pourrait placer la seconde, c'est la défense de leur patrie. À ces cinq causes capitales, on peut en joindre quelques autres qui soient justes et raisonnables, et puissent réellement obliger à prendre les armes. Mais les prendre pour des enfantillages, pour des choses plutôt bonnes à faire rire et à passer le temps qu'à offenser personne, ce serait, en vérité, manquer de toute raison. D'ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne peut l'être), c'est aller directement contre la sainte loi que nous professons, laquelle nous commande de faire le bien à nos ennemis, et d'aimer ceux qui nous haïssent. Ce commandement paraît quelque peu difficile à remplir; mais il ne l'est que pour ceux qui sont moins à Dieu qu'au monde, et qui sont plus de chair que d'esprit. En effet, Jésus-Christ, Dieu et homme véritable, qui n'a jamais menti et n'a pu jamais mentir, a dit, en se faisant notre législateur, que son joug était doux et sa charge légère. Il ne pouvait donc nous commander une chose qu'il fût impossible d'accomplir. Ainsi, mes bons seigneurs, Vos Grâces sont obligées, par les lois divines et humaines, à se calmer, à déposer les armes.
— Que le diable m'emporte, dit alors tout bas Sancho, si ce mien maître-là n'est tologien; s'il ne l'est pas, il y ressemble comme un oeuf à un autre.»
Don Quichotte s'arrêta un moment pour prendre haleine, et, voyant qu'on lui prêtait toujours une silencieuse attention, il voulut continuer sa harangue, ce qu'il aurait fait si Sancho n'eût jeté sa finesse d'esprit à la traverse. Voyant que son maître s'arrêtait, il lui coupa la parole et dit:
«Monseigneur don Quichotte de la Manche, qui s'appela dans un temps le _chevalier de la Triste-Figure, _et qui s'appelle à présent le _chevalier des Lions, _est un hidalgo de grand sens, qui sait le latin et l'espagnol comme un bachelier; en tout ce qu'il traite, en tout ce qu'il conseille, il procède comme un bon soldat, connaît sur le bout de l'ongle toutes les lois et ordonnances de ce qu'on nomme le duel. Il n'y a donc rien de mieux à faire que de se laisser conduire comme il le dira, et qu'on s'en prenne à moi si l'on se trompe. D'ailleurs, il est clair que c'est une grande sottise que de se mettre en colère pour entendre un seul braiment. Ma foi, je me souviens que, quand j'étais petit garçon, je brayais toutes les fois qu'il m'en prenait envie, sans que personne y trouvât à redire, et avec tant de grâce, tant de naturel, que, dès que je brayais, tous les ânes du pays se mettaient à braire; et pourtant je n'en étais pas moins fils de mes père et mère, qui étaient de très-honnêtes gens. Ce talent me faisait envier par plus de quatre des plus huppés du pays, mais je m'en souciais comme d'une obole; et pour que vous voyiez que je dis vrai, attendez et écoutez; cette science est comme celle de nager; une fois apprise, elle ne s'oublie plus.»
Aussitôt, serrant son nez à pleine main, Sancho se mit à braire si vigoureusement que tous les vallons voisins en retentirent. Mais un de ceux qui étaient près de lui, croyant qu'il se moquait d'eux, leva une grande gaule qu'il tenait à la main, et lui en déchargea un tel coup, que, sans pouvoir faire autre chose, le pauvre Sancho Panza tomba par terre tout de son long. Don Quichotte, qui vit Sancho si mal arrangé, se précipita, la lance en arrêt, sur celui qui l'avait frappé; mais tant de gens se jetèrent entre eux, qu'il ne lui fut pas possible d'en tirer vengeance. Au contraire, voyant qu'une grêle de pierres commençait à lui tomber dessus, et qu'il était menacé par une infinité d'arbalètes tendues et d'arquebuses en joue, il fit tourner bride à Rossinante, et, à tout le galop que put prendre son cheval, il s'échappa d'entre les ennemis, priant Dieu du fond du coeur qu'il le tirât de ce péril, et craignant à chaque pas qu'une balle ne lui entrât par les épaules pour lui sortir par la poitrine. À tout moment il reprenait haleine, pour voir si le souffle ne lui manquait pas; mais ceux du bataillon se contentèrent de le voir fuir sans lui tirer un seul coup.
Pour Sancho, ils le mirent sur son âne dès qu'il eut repris ses sens, et le laissèrent rejoindre son maître; non pas que le pauvre écuyer fût en état de guider sa monture, mais parce que le grison suivit les traces de Rossinante, qu'il ne pouvait quitter d'un pas. Quand don Quichotte se fut éloigné hors de portée, il tourna la tête, et, voyant que Sancho venait sans être suivi de personne, il l'attendit. Les gens du bataillon restèrent en position jusqu'à la nuit, et leurs ennemis n'ayant point accepté la bataille, ils revinrent à leur village joyeux et triomphants; et même, s'ils eussent connu l'antique usage des Grecs, ils auraient élevé un trophée sur la place.
Chapitre XXVIII
Des choses que dit Ben-Engéli, et que saura celui qui les lira, s'il les lit avec attention
Quand le brave s'enfuit, c'est qu'il a toute raison de fuir, et l'homme prudent doit se garder pour une meilleure occasion. Cette vérité trouva sa preuve en don Quichotte, lequel, laissant le champ libre à la furie du village persiflé et aux méchantes intentions d'une troupe en courroux, prit, comme on dit, de la poudre d'escampette, et, sans se rappeler Sancho, ni le péril où il le laissait, s'éloigna autant qu'il lui parut nécessaire pour se mettre en sûreté. Sancho le suivait, comme on l'a rapporté, posé de travers sur son âne; il arriva enfin, revenu tout à fait à lui, et en arrivant, il se laissa tomber du grison aux pieds de Rossinante, haletant, moulu et rompu. Don Quichotte mit aussitôt pied à terre pour visiter ses blessures; mais, le trouvant sain des pieds à la tête, il lui dit avec un mouvement de colère: