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L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques

IX

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IX

Ainsi son amour n'est qu'un Dieu rimant bien avec peu. Cette disette de conquêtes est expliquée par la nature du caractère qui ne sait pas dévorer l'ennui et prend les béquilles et la perruque du vieillard pour mieux se donner l'air du Malade Imaginaire.

Gautier commit la maladresse de se faire et de rester le disciple, le fils unique de Joseph Delorme que le beau sexe eut le bon goût de fuir comme un porc-épic, à cause de ce triple dégoût d'ennui mortel, de maladies imaginaires et de vieillesse prématurée, fort inutile à une laideur assez complète pour n'avoir pas besoin d'autre repoussoir.

La Préface des Premières Poésies, de 1830-1832, commence par ces mots: «L'auteur du présent livre est un jeune homme frileux et maladif.» La première pièce est une Méditation, calquée sur le début de Joseph Delorme:

Virginité du cœur, hélas! sitôt ravie! Songes riants, projets de bonheur et d'amour, Fraîches illusions du matin de la vie, Pourquoi ne pas durer jusqu'à la fin du jour?

Le sonnet deuxième est encore plus invraisemblable:

Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur; Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire, Dans mon cœur je nourris une pensée austère, Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur Qui s'entr'ouvre vermeille, au printemps de la vie, Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie!

Le Trou du serpent, de 1834, ne fait que jeter deux ans de poudre sur cette perruque de vieillard:

Devant ma vie, aux trois quarts dépensée, Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.

La Comédie de la mort, de 1838, nous amène à la fosse que la perspective d'une mort prématurée s'est creusée avec l'empressement du Trappiste:

Mes vers sont les tombeaux tout bordés de sculptures; Ils cachent un cadavre.

Le fossoyeur ne saurait craindre le danger d'un enterrement prématuré. Il y a longtemps que la Thébaïde a donné tous les symptômes de la putréfaction:

Je ne vis plus: je suis une lampe sans flamme, Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme. Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé Que ces vieux mendiants que jusques à la porte Le chien de la maison en grommelant escorte. Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît, Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. De tous les sentiments, croulés dans la ruine Du temple de mon âme, il ne reste debout Que deux piliers d'airain: la haine et le dégoût. Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée; Ma tête de cheveux n'est pas découronnée; A peine vingt épis sont tombés du faisceau.

Rien ne manque au procès-verbal du décès. On a composé jusqu'à l'épitaphe:

Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre, Et dès le premier mot sachant la fin du livre.

On se hâte d'ajouter, afin que l'oraison funèbre ne vienne point importuner le néant de cette fosse:

Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui; Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires, Plutôt que les enfants, les estime les pères. Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul, Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul, Le moins accompagné sur la route du monde, Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde, Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé.

On a tout accompli dans les règles. On a eu soin préalablement de faire une retraite dans les ténèbres. On lègue âme et corps à l'oubli, au néant, mais à un néant qui éternise les remords. On commande un convoi muet, comme ceux des athées, c'est l'enterrement civil que Sainte-Beuve a désiré de bonne heure et qu'il a spécifié dans tous ses testaments; c'est l'enterrement civil que recommande Dargaud pour faire contraste avec sa traduction de Job et du Psautier et ses liaisons avec Lamartine. On établit exécuteurs testamentaires le Destin et la Nécessité pour trancher toutes les difficultés auxquelles donneront lieu les innombrables contradictions de cet enfant de Mère Nature. Ils s'arrangeront à l'amiable; ils ont plein pouvoir. En s'associant avec les saints désespérés, ils interviendront pour les morts qui seront bannis de la terre et des cieux, prendront à partie l'Ange qui dit à la terre un éternel adieu au moment où elle va être consumée pour toujours. Ils devront pousser l'Archange à la bouche ronde, afin qu'il ne perde pas une minute à sonner le clairon du jugement dernier qu'on attend avec impatience, à la fin de la Thébaïde, comme un beau tableau qui vaudra mieux que la fresque de la Chapelle Sixtine au Vatican.

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