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Anne de Boleyn avait un œil bleu et un œil noir. On serait tenté de croire que Maître Bleu avait deux yeux bleus. La vérité est qu'il n'avait qu'un œil bleu; nous allons prouver que son autre œil était jaune. Cette singularité est une couleur locale de moyen âge, comme on se le représentait après l'avénement de Louis-Philippe.
Converti par le succès des Rayons jaunes, de Joseph Delorme, maintenant si passés, Maître Bleu s'est affublé de la livrée du jaune, comme l'Empereur de la Chine, avec autant de ferveur qu'il s'était voué au bleu. Devenu Maître Jaune, il passera tout au jaune aussi bien qu'il a tout passé au bleu et laissera un Dictionnaire jaune. Dans les vers adressés aux yeux bleus de la montagne, il n'a pas manqué d'enfoncer deux lacs bleus comme des turquoises pour lesquels l'azur du ciel fait de l'harmonie imitative. Il compose une pièce sur les Taches jaunes; il est digne de remarque qu'il n'y ait de jaune que le titre dans ces vers. Mais il a tellement usé et même abusé du jaune dans le voisinage, qu'il faut pardonner cette inadvertance. Il enfoncera les Rayons jaunes de Joseph Delorme avec le même succès qu'il a éclipsé le bleu de Lamartine. Ceci fera comprendre pourquoi Victor Hugo, qui a fait un mariage d'amour, qui a été père de filles et garçons, a été amené à adopter après les Franciscains, la couleur accaparée par les classes pauvres chez les anciens Romains; il a la modestie de se réduire au fauve, qui jure avec sa prédilection pour les couleurs éclatantes, tous les trésors du jaune ayant été accaparés par ses thuriféraires, Théophile Gautier, qui a dédaigné de se marier, et Sainte-Beuve, si laid qu'il n'a pas pu trouver une fille d'Eve qui voulût lui promettre amour et fidélité, par-devant M. le curé et M. le maire.
Au moins quatorze fois il est question d'or. Mais à qui cet or? C'est notre or. On a occasion de donner or pour or; on paie au poids de l'or. On ne confondra avec l'or faux ni le vieil or, ni même le filet d'or pur. Aussi a-t-on les prunelles d'or fin de l'étoile polaire pour diriger le gouvernail d'or fin, et distinguer l'or des aurores d'été et l'or fauve de soie de l'or du hâle. On joue avec les sequins d'or; on roule sur des monceaux d'or; on possède coffre plein d'or. En un mot, on dispose de tout l'or du Pactole. Si l'on se ruine pour un bal plein d'or, on saura exploiter ensuite l'Inde pleine d'or, afin d'avoir continuellement ou coffre d'or ou coffret d'or jusqu'au moment où on reposera dans une urne d'or, sous une épitaphe d'or.
Un microcosme d'or à la main pour remplacer l'insuffisance du binocle d'or, la vie va devenir une vision d'or, une étude de livres d'or, sur fond d'or; de sorte qu'on ne sera pas tenté d'apostasier dans les pagodes toutes d'or, ni de s'enfermer dans les tourelles d'or de palais enchanté.
Qu'on saisisse un long fil d'or pour mieux se tenir sur les ailes d'or des nuages et traverser heureusement les rivages d'or de l'univers des rêves. Le rayon d'or qui scintille nous conduira, à travers les étincelles d'or, aux rayons d'or du nimbe sidéral, aux beaux rayons d'or, à l'astre d'or, à l'or du soleil, au gros ballon d'or du soleil, en un mot, au soleil d'or du printemps. Il a pour cortège des étoiles d'or. De loin elles font l'effet de petites paillettes d'or. En réalité ces étoiles d'or ont habits d'or, doigt d'or, yeux d'or. Il y a cent mille astres qui se redressent comme des fleurs d'or. Un Ange d'or annonce qu'elles sont les créatures du saint Triangle d'or. Devant Lui se courbent le glaive d'or de saint Michel, le bouclier d'or de l'Ange gardien, l'auréole d'or de l'Ange de l'Inspiration, l'auréole d'or du Bel Ange de la poésie, tout ange aux ailes d'or, tout ce qu'il y a d'envergure d'or, d'ailes d'or, de gerbe d'or de l'auréole, d'auréole d'or, de nimbe à pointes d'or.
Notre-Dame, damasquinée de l'or des caresses du soir, invite le prêtre à s'unir au ciel. Il a sous la main calice d'or pour dire la messe, l'or chevelu des gloires pour bénir, encensoir d'or pour parfumer les autels et les fidèles. Sous le manteau d'or d'amour profond, l'or du cœur, une fois ouvert avec la clef d'or de l'âme, priera avec l'esprit du prêtre. Précédé par les victoires aux longues ailes d'or, le chevalier s'empresse de s'agenouiller, dès qu'il a quitté son cheval aux étriers d'or. On oublie ses galons d'or, pour le bouclier d'or, la cuirasse de fer étoilée de clous d'or, les armes d'acier bruni étoilé de clous d'or.
Au tour du poète. A lui les cithares d'or! La note a des ailes d'or pour transporter dans l'infini tout ce qui sort des poètes aux rimes d'or, comme Pétrarque. Ses larmes sont divines; elles vont se transformer en larmes d'or.
Il est temps que le beau sexe dévot quitte le balcon d'or pour incliner et front d'or et tempe, couleur d'or. A la vérité, il est défendu d'étaler ici les chevelures d'or, les flots d'or du chignon, l'or des tresses blondes, le ruisseau d'or des chevelures blondes, comme si c'était l'or des cheveux roux de la Chimère; à plus forte raison doit-on cacher la riche gorge d'or.
Comme Maître Jaune n'aime point le luxe bariolé d'argent et d'or, il a eu soin de prévenir tous les désirs de la fille qui est une fleur d'or, et dont la vertu est une autre fleur d'or. Donc à ces yeux d'or et chaîne de Venise en or, et rubans d'or, et bracelet d'or et même souliers d'or. On lui donne jusqu'à des grosses boules d'or pour se faire un chapelet.
Toute fête exige un festin. On a pourvu à tout; soit pour la soif, soit pour la faim. Voilà coupe d'or; qu'on la remplisse de l'océan d'or. Le pain est facile à tirer des moissons d'or, du blé d'or, de l'or des blés, des blés à flots d'or, de l'or des gerbes et surtout de l'océan d'or de la riche moisson de la campagne de Rome. Des vases à ventres d'or contiennent, pour mettre sur le pain sec, le fruit d'or, la tunique d'or des oranges, l'orange aux tons d'or et les pommes d'or de l'arbre de la science.
Permis après d'aller se promener sur le sable d'or des jardins ou sur la grève au sable d'or; partout on glissera sur la poudre d'or. L'or ne manque pas au cadre d'or. Si on chérit les animaux, voici lion d'or et béliers aux pieds d'or. Tout là-haut, là-haut plane l'aigle d'or; plus près bourdonne l'abeille d'or, suivie d'un essaim d'abeilles d'or. Attention à la jupe d'or de la salamandre! Où va la demoiselle aux prunelles d'or, la demoiselle aux minces corsets d'or, la demoiselle, tourbillon d'or, de gaze et d'azur? C'est vers la fleur d'or, pour se désaltérer dans les coupes d'or des fleurs. Elle vole de l'or de la tulipe à la tulipe d'or, de l'or des marguerites à la marguerite au cœur étoilé d'or. Si elle remarque quelque bouton d'or, elle préfère le gai bouton d'or aux boutons d'or sans épithète.
Qui peut le plus peut le moins. Or, il n'y a rien de plus malléable ni de plus ductile que l'or. Que n'a-t-on point fait avec un long fil d'or? Grâce à un filet doré, nous allons descendre dans les rêves dorés. L'or pur, l'or simple et massif, l'or solipède doit céder le tour à l'or devenu verbe, au doré moins précieux que l'or à pied de grue, comme le bleu substantif, mais plus utile puisqu'il est bipède et met ses deux pieds au service de l'hiatus, de la césure et de la rime, avec le même courage que l'azur.
On a reproché à la vieille école poétique l'abus des lambris dorés dans ses descriptions. Pour se ménager des amis parmi les classiques Maître Jaune ne se donne la peine qu'une seule fois de fabriquer des lambris dorés, afin d'en conserver le souvenir. Si l'on passe la grille dorée, qu'on soulève la portière dorée sans abîmer les glands dorés. Derrière les murs dorés se dressent, comme dans une exposition universelle, Alhambra doré, colosse doré, minarets dorés, lit doré, tilburys dorés, bûchers dorés auxquels répondent et urne dorée et cercueils dorés: tout cela est éclairé par des vitraux dorés. Il y a encore la dorure de la croix. N'eût-il pas été plus convenable de donner une croix d'or plus tôt, le jour où l'on exposait calice d'or, encensoir d'or, gloires d'or? En rognant un peu les tourelles d'or, on aurait pu couler une croix d'or assez lourde pour n'importe quel porte-croix.
L'été dorera le blé vert; le temps venu, blés dorés; mais les blés d'or ne les éclipseront-ils pas sur la place? Les papillons dorés oseront-ils voltiger sur les fleurs d'or avec la même audace que l'abeille d'or et le tourbillon d'or de la demoiselle? Front doré, tresse dorée, col blond et doré ne seront-ils pas jaloux de tant de chevelures d'or, de tempes d'or?
Pourquoi l'astre aux rayons dorés? Ces rayons dorés sont-ils destinés à faire mieux ressortir ses rayons d'or, comme les pierreries fausses qu'on entremêle aux vraies? Qui distinguera l'étoile dorée dans un ciel de cent mille astres d'or? Pourquoi l'aile blanche et dorée de l'ange au milieu de tant d'ailes d'or des anges?
Il est évident que le doré n'est étendu le plus souvent que comme synonyme d'or, et qu'on le préfère à l'or, parce qu'il a un pied de plus.
Il y aurait de la mauvaise foi à chicaner sur les procédés de dorure. Qui accepte l'or du hâle doit passer le doré d'une couche de hâle. Pour l'amour de l'art il faut tolérer, sinon admirer le rayon d'en haut qui dore un taudis, le marbre grec doré par l'ambre italien, un beau reflet ambré qui dore le front du jour, le rayon de soleil qui dore de reflets éclatants des cheveux follets. Mais qu'on blâme comme mauvais effet ces Anges qui, du reflet de leurs ailes dorent les ombres solennelles des murs noirs de Notre-Dame.
De pareils reflets auraient tenu lieu des taches jaunes qui n'ont point répondu à l'appel de ce titre de pièce pour lutter avec les seize nuances de jaune des fameux rayons jaunes, de Joseph Delorme.
Il est vrai que le jaune est encore employé fréquemment pour synonyme de doré, d'or, comme jaune rayon, jaune étincelle, et surtout les nimbes jaunes des longs anges blancs. A titre de bipède, le jaune est de la même famille que le doré, mais il a sur le doré l'avantage de pouvoir faire le pied de grue et de ne compter que pour un pied, toutes les fois qu'il doit retirer un pied devant la bouche de l'élision.
Il ne faut pas être difficile sur l'immensité jaune. Qu'en dirait le Fleuve jaune? De vitres jaunes peut-il sortir autre chose que jaune lumière, vernis jaune? Que l'on mette chapeaux jaunes, sandales de cuir jaune pour observer le teint jaune, le crâne jaune, la face jaune et bleue des fœtus, le ventre jaune de la sorcière, les vieillards au cuir jaune et rugueux, tout corps plus jaune qu'un mort. Sinon qu'on aille se promener sur la mousse jaune, et qu'on réserve le chaume jaune aux moissons jaunes. S'il reste encore une minute, que ce soit pour les blancs et jaunes nénuphars.
On est sobre de jaune, parce qu'il déteint avec le temps comme le bleu, et qu'il ne gagne pas à vieillir. Il n'y a guère de bon que le vin jauni de vieillesse. Plafond jauni et carreaux jaunis n'ont pas plus de valeur que portraits jaunis, marge jaunie des bouquins. Il y a plus laid que tout ce jauni, ce sont: lèvres jaunies des courtisanes de bas lieu, front jauni de fiel, face jaunie, tête de mort jaunie, os jaunis, ossements jaunis.
Voilà l'effet inévitable du temps impitoyable. L'automne ne jaunit-il pas le bois, si beau, quand il est tout verdoyant comme l'émeraude? Les roses de l'aurore ne jaunissent-elles pas en quelques instants pour disparaître sans retour?
On tient tellement au jaune vif et au jaune pâle qu'on dédaigne de recourir en faveur du jaune aux seize nuances que la manufacture des Gobelins donne à chaque couleur. On n'emprunte qu'une variété à la profusion de la Flore; on en fait un ciel de safran. On craint d'arracher plus de deux fruits à l'abondance de l'horticulture. Le citron n'est guère offert plus de deux fois, soit au singulier, soit au pluriel. On ménage les orangers frileux; une fois l'orange tient lieu de lest à la barcarolle; dans deux cas il colorie le teint et la peau. Pourquoi? on a découvert un sable plus jaune que l'orange. On finit par unir le citron et l'orange; il en résulte un ciel vert à tons de citron et d'orange.
On se fait un point de conscience de ne tirer que de l'ambre de toutes les mines de la nature. L'odeur d'ambre, le parfum d'ambre mène sur la piste des pastilles d'ambre, au jaune reflet d'ambre, et conduit enfin au boudoir ambré: là cassolette ambrée, atmosphère ambrée qui viendront augmenter les parfums ambrés du printemps.
La mélancolie, qui est la Vénusette des romantiques, regrette le jaune du souci. Mais Joseph Delorme avait si bien déraciné le jaune souci, que cette fleur est comme perdue. Il en est autrement du blé de Turquie, du maïs dont les grains, les cheveux et les robes auraient pu remplacer le safran, le citron et l'orange. Cet oubli est inconcevable chez un Maître Jaune, qui fut le premier à porter le costume arabe dans les bals masqués et travestis du docteur Belliol où l'on vit tous les artistes et les écrivains de l'époque entrer, l'un après l'autre, avec toute la variété des livrées dépeintes dans les chapitres de Notre-Dame de Paris.
Stendhal a intitulé, on ne sait pourquoi, l'un de ses romans: Rouge et Noir. On ferait bien d'appeler maintenant les poésies de Gautier l'Œuvre jaune et bleue. Il est certain que c'est un écrivain mi-partie jaune et bleue, suivant les us et coutumes du moyen âge. Le bleu annonce qu'il a dû aimer. Il est de la nature du jaune de tout éclipser; il est aussi de fâcheux augure en amour. Pour savoir si le Maître Jaune sera aimé autant qu'aime Maître Bleu, qu'on joue à pile ou face. La face du bleu représente: Deux cents. Que lit-on sur la pile où sont notés tous les exemples de jaune? Hélas! Deux cent vingt-quatre. On demandera à la marguerite si le jaune n'a pas menti.