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L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques

XI

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XI

Si le style est l'homme même, on doit se flatter de connaître tout Gautier. Il a toujours été si ennuyé, il a tant souffert de voir si rarement accueillir le peu d'amour que son tempérament lymphatique mettait au service d'une imagination passablement frileuse, qu'il convient de ne le juger qu'avec le plus d'indulgence possible. D'ailleurs il n'a aucune originalité, c'est un imitateur. Il est plus ou moins badaud et souvent souverainement, mais parce qu'il copie servilement tout ce que la badauderie et la niaiserie ont mis à la mode.

Maintenant que des becs de gaz éclairent toute la distance qui sépare la station d'arrivée du point de départ, il faudrait être aveugle pour ne pas distinguer la physionomie de toute l'école.

Ce qui frappe à première vue, c'est la corvée qui remplace l'inspiration. La plus vile prose dédaignerait habituellement ce qui fait la nouveauté et l'orgueil de cette poésie. Tous les mots les plus rutilants sont invités à battre aussi fort que le tambour; l'oreille en est assourdie, et c'est tout: le volcan n'a vomi que des glaçons; on ne trouve rien d'aussi froid, d'aussi sec, d'aussi aride chez les classiques. Le mouvement, et même le souffle de la vie manquent, parce qu'il n'y a ni l'âme du poète, ni le cerveau du penseur. On croupira dans le laid, on ne sortira pas du petit, parce qu'il est impossible que l'imagination s'élève, par suite d'un travail forcé, jusqu'au grand, quand on n'a aucun principe. On aura beau presser, comme une orange, toute cette raffinerie d'accouplements de consonnes et de voyelles, on n'en dégagera que le dernier refuge de l'athéisme. On ne croit à rien, parce qu'on n'aime rien. Il n'y a pas d'autre amour que l'amour-propre. La profusion des images ne cache qu'une abondance stérile. Les mots tiennent lieu d'idées et de sentiments; ils sont tout. Encore si c'était l'expression propre? Mais non! La cacophonie est érigée en harmonie; l'enjambement se donne l'air de la période la plus commune; la rime rappelle les mariages mal assortis; fort étonnés d'être mis, à l'alignement de la mesure, les mots se coudoient, se battent et se tuent dans la contradiction. On est très heureux qu'on n'ait affaire qu'avec le précieux, car c'est le galimatias qui prétend dominer, si le creux et le vide laissent un instant de répit au bon sens.

Quand les romantiques se comptèrent, se réunirent, s'enrégimentèrent et arborèrent leur étendard, la langue était depuis longtemps arrivée à la perfection dans tous les genres. Molière l'avait nettoyée des dernières taches du précieux. Malgré toute sa hardiesse, le xviiie siècle s'était contenté de cet héritage; il le conserva comme un patrimoine; c'est la seule chose qu'il ait respectée et laissée intacte à la postérité. Ce que les philosophes avaient seulement ébranlé, les conventionnels l'abattirent, trône et autel, châteaux et chaumières; la guillotine n'épargnait rien. Quand on inaugura le culte de la Raison, on choisit une belle actrice. La Raison était bien drapée, dernier hommage rendu à la pudeur d'une langue chrétienne. Les romantiques iront aussi à Notre-Dame; que vont-ils y faire?

Ils avaient sous la main une langue formée et perfectionnée par le Christianisme sur les genoux de toutes les femmes les plus belles, les plus riches, les plus spirituelles et les plus gaies, les plus tendres de la société. Il aurait fallu une mère chrétienne, une mère sainte à celui qui prétendait enrichir une langue à son apogée; elle manqua à l'audacieux. Ses disciples ne furent pas plus heureux.

Les temples étaient rouverts depuis longues années; la religion florissait. On ne la nia point, mais on ne lui demanda rien. On ne pouvait pas quitter les salons de Chateaubriand pour aller vénérer au Panthéon les restes de Voltaire et de Rousseau. Après tant de révolutions d'idées occasionnées par le Protestantisme, la Fronde, l'Encyclopédie, la Convention, l'Opposition, on jugea prudent de laisser les choses comme elles étaient, sous la protection du drapeau tricolore. Mais on s'imagina que le temps était mûr pour une révolution de mots. On était jeune; il suffit d'un bond pour reculer jusqu'au siècle de Marot et de Ronsard, et se désaltérer à la source de la langue moderne. Le lexique de Rabelais aurait dû suffire, puisque c'est le dictionnaire le plus complet qu'on ait encore, car il a conservé tout ce qu'il y avait de bon dans le passé, mis à profit les langues mortes et les langues vivantes, emprunté partout et, au besoin, créé des mots de toutes qualités, de toutes mesures, au point qu'il s'en trouve de si longs qu'ils forment à eux seuls un vers alexandrin, sans compter ces réunions inintelligibles de voyelles et de consonnes qui arrivent à composer un chiffre de 19 lettres, puis de 36, puis de 54, enfin de 56 qu'il serait tout à fait impossible de prononcer. On dédaigna Rabelais précisément parce qu'il avait trop fait, cumulant les fonctions de classique et de romantique. Il ne s'agissait pas de faire mieux, mais autrement. D'ailleurs, maudire Voltaire et se réclamer de Rabelais eût été une contradiction; puis bon gré, mal gré, il aurait fallu rire avec Rabelais. On était naturellement maussade, sinon ennuyeux; ce fut une raison de se croire sérieux.

On déblatéra contre Voltaire et Rousseau, on bafoua le savant, on qualifia l'érudition de pédantisme, afin qu'il fût clair comme le jour qu'on respectait les idées, et qu'on ne travaillait qu'à une révolution de mots.

A la vérité on se mettait sous l'invocation de la Renaissance, qui avait été la résurrection du polythéisme. L'Olympe fournissait une infinité de divinités mâles et femelles, belles et laides, grandes et petites, répondant à toutes les nuances des sept couleurs, se prêtant à la mesure de tous les genres de vers, tantôt manchots et boiteux, tantôt étendant autant de bras et de pieds que la circonstance réclamait. Tout le Panthéon fut abandonné parce qu'on remarqua qu'il y avait passablement d'esprits soi-disant éclairés, qui avaient maille à partir avec l'Etre suprême auquel la Convention avait réduit la sainte Trinité. On reconnut Dieu, mais on confessa aussi que la foi était morte. Pour plaire aux croyants on exhiba la beauté de la femme comme une nouvelle et invincible preuve de l'existence de Dieu. Mais pour ne pas scandaliser les hommes qui sont dans l'impuissance de manifester leur amour, les laids et les sots dont les flammes ne rencontrent que dédain, dégoût, on recourut à ce nouveau sophisme qu'il n'y a point de Dieu pour ceux qui ne sont pas aimés. C'était proclamer un Dieu de caoutchouc, mais c'était Dieu! Assez pour la liberté des cultes d'après la charte.

On se posta sur les épaules de la Renaissance comme sur un observatoire, afin d'accuser de fadeur, de pâleur toute la littérature moderne, en lui offrant le tableau des derniers siècles du Moyen Age. On se garda bien de remuer les idées de cet âge d'or de la foi; on n'en montra que les costumes et les ornements bariolés de toutes couleurs, les pierres et non les âmes, les coutumes, mais jamais l'esprit des mœurs, tout l'extérieur au détriment de l'intérieur. A ce prix, on se crut coloriste. La vérité est qu'il n'y a jamais eu d'écrivain aussi incolore que tous les artistes de cette audacieuse école. Victor Hugo n'a qu'un pennon fauve; nous savons que le drapeau de Gautier est seulement mi-partie jaune et bleue; on trouvera difficilement un autre rapin qui ait manié heureusement jusqu'à trois couleurs. Le pittoresque seul de ce petit livre des Fables de La Fontaine donne plus de variété de tons, de nuances que l'œuvre complète de tous les romantiques. Le mépris de Boileau pour «l'abondance stérile» est vengé. Gloire et reconnaissance aux professeurs qui font apprendre par cœur l'Art poétique, aussi multicolore que tous les chefs-d'œuvre du siècle de Louis le Grand!

On a échoué comme coloriste, parce qu'on s'est fait peintre par dévouement. Mais, on sera sinon infaillible, du moins indéfectible dans la révolution des mots, parce qu'on est né linguiste. On n'inventera aucun mot nouveau, parce qu'on n'a rien de nouveau à dire; ainsi Gautier se bornera à mettre Tartuffe en adverbe et à employer tantôt le féminin, tantôt le masculin en l'honneur de l'amour. On ressuscitera de vieux mots; aussi Gautier revient deux fois au verbe rosir. Comment enrichir la langue? ce sera en la ruinant, en lui ôtant tout crédit, au point qu'elle n'obtiendra point de concordat et ne se réhabilitera jamais dans le commerce. La révolution des mots aboutit à une banqueroute frauduleuse, en faisant de chaque mot un barbarisme. La métaphysique des mots est le premier dogme que nos maîtres linguistes affectent de méconnaître. Les mots ne sont plus considérés que comme les esclaves de la césure, de l'hiatus et de la rime relativement à la mesure; suivant qu'on a besoin d'un pied, de deux pieds, de trois pieds, de quatre pieds ou plus, on met à l'alignement des mots solipèdes, bipèdes, quadrupèdes, quintupèdes, sextupèdes. Cette levée de mots de différentes tailles se contredira, se battra; mais on compte sur la discipline du vers pour les habituer à la marche et au silence. On prendra pour l'éclat de l'antithèse la révolte de la contradiction; on chantera victoire après une boucherie du sens et de la propriété de chaque mot dont on a eu le caprice. L'érudition des mots est la même chose que l'ignorance des mots. Qu'on ouvre au hasard n'importe quel livre de tout romantique, on est sûr d'y signaler, aussi bien que dans Gautier, soit des contradictions, soit des barbarismes qui sont de la force des fautes grammaticales pour lesquelles les enfants subissent la férule et sont condamnés à un pensum.

La révolution des idées enfante la révolution des choses; la Convention trône après l'Encyclopédie, et la guillotine de Sanson succède au blasphème de Voltaire et de Diderot. La Révolution des mots engendrera la Commune; au délire des poètes répondra le pétrole. Qu'ils l'aient voulu ou non, les romantiques sont les précurseurs des Communards. Ils sont des sots, s'ils ne l'ont pas prévu. Ils sont bien bêtes, s'ils le nient.

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