III
Reading edition
III
Dès la deuxième page, Gautier dit: Recueilli dans moi. La plus vile prose rejetterait ce recueillement; un capucin ne voudrait pas répéter cette expression dans un sermon pour les domestiques.
Gautier ne sait pas même échapper aux fautes que toutes les grammaires conseillent d'éviter. On est averti qu'il faut faire attention aux substantifs qui conservent leur unité et n'admettent point de fraction. Gautier aurait donc dû mettre ou au lieu d'à ou bien six, au lieu de cinq dans ce vers:
Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies.
Il y a des bougies de différentes dimensions, de divers prix; mais il n'y en a point de quatre à cinq.
Pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il ignore ce que tout le monde sait, il affectera de savoir ce que tout le monde ignore. Le Dictionnaire lui donnera raison, mais auparavant, il sera exposé à être qualifié d'absurde, comme ces vers:
J'aime sous les charmilles, Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.
Afin d'avoir une idée de ce pain de hanneton, je me suis adressé à des pharmaciens; ils m'ont répondu que le hanneton est inconnu comme remède dans les ordonnances. J'ai consulté un célèbre médecin, qui a connu Gautier; soit en qualité de docteur, soit à titre d'amateur de poésie, il a trouvé le vers de Gautier absurde, à tous les points de vue. J'ai soumis mes difficultés à d'excellents écrivains, tous disciples de Gautier; ils n'ont pas pu gober ce pain de hanneton. J'ouvre par hasard le Dictionnaire de Littré au mot Pain, et je lis: pain de hanneton: fruits de l'orme. Tous ceux qui n'ont pas un Littré à leur disposition, ne commenceront-ils pas par rire de la boulangerie de Gautier?
Ce pain de hanneton est d'un pédant, et surtout d'un précieux ridicule. Si un Molière avait à refaire les Précieuses Ridicules, il est probable qu'il ne manquerait pas d'attacher à Cathos et à Madelon des tabliers emplis de pain de hanneton.
On ne joue guère au colin-maillard du précieux sans toucher au galimatias. Contentons-nous de quelques citations, car on pourrait en prendre à chaque page:
1. Esquif infortuné que d'un baiser vermeil Dans sa course jamais n'a doré le soleil.
2. Car les Anges du ciel, du reflet de leurs ailes, Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles.
3. Toi, dont le plomb à l'hirondelle Toujours porte une mort fidèle.
4. Et j'ose dans l'azur, dont l'encens fait la brume Chez les Olympiens, m'élever jusqu'à vous.
Je ne suis pas envieux, mais je voudrais bien savoir si M. Leconte de l'Isle trouverait dans les Œuvres de Delille, quelque chose d'équivalent au doré d'un baiser vermeil, à cet anémique verbe dorer qui ne peut que rougir; à une mort fidèle au plomb ou bien à l'hirondelle, ce qui n'est pas distingué; à la brume faite de l'encens fait par l'azur; et à ces ombres solennelles des murs noirs de Notre-Dame que les Anges du ciel dorent du reflet de leurs ailes.
Au tour du galimatias pur, ce profond qui n'est que creux et vide, comme disait autrefois Figaro.
1. Je t'aimerai, ma jeune folle, Un peu plus que toujours,—longtemps!
Je voudrais bien savoir ce que M. Coppée, qui est à l'âge du serment des toujours, entend par un longtemps qui doit durer plus que toujours.
2. Asile calme et vert comme en peint Hobbéma. Où les chuchotements dont est fait le silence Troublent seuls du rêveur la douce somnolence.
Je voudrais bien savoir ce que M. Anatole France entend par le silence fait par les chuchotements:
3. Il est un sentier creux dans la vallée étroite, Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite.
Je souhaiterai bon voyage à M. Paul Bourget, qui a déjà parcouru la Grèce, l'Italie, l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, une partie de l'Allemagne, s'il connaît le point de bifurcation de ce sentier ivre qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite. Il fera bien de lui servir de guide.
4. Par delà le soleil et par delà l'espace Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité:
Pour le coup, il faut pour commentateur un vrai vieillard, un vieillard à cheveux blancs, un vieillard à moustaches de grognard, un contemporain de Gautier. Aurait-on osé demander à M. Amédée Pommier ce qu'il faut entendre par l'espace où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité?
5. Et l'enfant, hier encore chérubin chez les anges, Par le ver du linceul est piqué sous ses langes.
Qui m'expliquera comment, avant de mourir, l'enfant est un Chérubin chez les Anges et par conséquent au-dessus des Anges! A mon secours l'excellent traducteur du Livre de Job et du Psautier! Mais M. Hector de Saint-Maur unissait au bon sens des classiques l'imagination des romantiques; il est le seul de nos poètes qui sut s'attendrir et pleurer, et, au besoin, rire comme Racine. Il se serait moqué de moi comme de Gautier, si je l'avais pris pour un docteur en Israël, dans une question grammaticale du ressort de sa petite fille Suzanne, qui lui inspira de si beaux vers.
Gautier a des fanatiques qui lui passent tout en faveur de la couleur. Il est certain qu'il sent et décrit bien un tableau; c'est son unique aptitude. Il est aussi certain qu'il ne voit rien dans la nature; toutes ses descriptions n'annoncent et ne montrent rien. Son poème sur l'Espagne sera une duperie pour quiconque relira certains passages de Télémaque. Fénelon, qui n'a pas visité l'Espagne, a mieux saisi la couleur locale que Gautier, qui a parcouru toute l'Espagne en amateur.
Puisqu'on persiste à prendre Gautier pour un éminent coloriste, le premier après le premier peintre, il est bon d'entrer dans son atelier et de bien regarder sa palette.